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« La cave à vin de Staline » est tout simplement LE livre sur le vin le plus fascinant de ces dernières années. Il s’agit d’une énorme cave souterraine de plus de 40 000 bouteilles, cachée en Géorgie, l’ancien état soviétique. Cette cave appartenait à Josef Staline et provenait du dernier tsar de Russie Nicolas II et de son père Alexandre III, confisquée après l’exécution du Tsar et sa famille. Elle a été cachée par Staline à Tbilissi en Géorgie près de son lieu de naissance alors qu’il craignait qu’Hitler n’envahisse la Russie et ne confisque la collection de vins. La collection compte plus de 200 bouteilles de Château d'Yquem, d’autres grands sauternes et des meilleurs grands châteaux de Bordeaux, des millésimes de plus de 150 ans. Un trésor vinicole probablement inégalé dans le monde. Et ce qui rend l’histoire incroyablement passionnante, c’est sa découverte par un couple de marchands de vins de Sydney dont les nombreuses péripéties font de ce livre un vrai thriller.
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Seitenzahl: 513
Veröffentlichungsjahr: 2022
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La cave à vin de Staline
Éditions Luc Pire [Renaissance SA]
Drève Richelle, 159 – 1410 Waterloo
www.editionslucpire.be
La cave à vin de Staline
Édition : Anne Delandmeter
Correction : André Tourneux
Couverture et mise en pages : Extra Bold — Philippe Dieu
Titre de l’édition originale : Stalin’s Wine Cellar
Copyright du texte © John Baker and Nick Place, 2020
Publié pour la première fois par Penguin Random House Australia Pty Ltd. Cette édition est publiée avec l’accord de Penguin Random House Australia Pty Ltd.
Adaptation française : Didier Tellier
e-ISBN : 9782875422729
Dépôt légal : D/2022/12.379/05
Tous droits réservés. Aucun élément de cette publication ne peut être reproduit, introduit dans une banque de données ni publié sous quelque forme que ce soit, soit électronique, soit mécanique ou de toute autre manière, sans l’accord écrit et préalable de l’éditeur.
John Baker & Nick Place
La cave à vin de Staline
Histoire vraie d’une chasse au trésor
À propos des auteurs
John Baker était hôtelier et promoteur de rock’n’roll dans les années 1980, à l’époque de Midnight Oil, INXS et Cold Chisel. Il est devenu négociant en vins en créant un certain nombre de magasins de vins fins, dont Quaffers Double Bay Cellars et Newport Bottler, ainsi que l’entreprise d’importation Bordeaux Shippers. Amateur de vins de tous horizons (pourvu qu’ils soient excellents), il s’implique aujourd’hui davantage dans d’autres projets, notamment dans le commerce de l’huile d’olive. C’est, dit-il, bon pour sa santé et moins pénible le lendemain.
Nick Place est l’auteur de cinq romans publiés et de plusieurs essais, ainsi que de comédies et de scénarios, de poèmes et même d’une pantomime originale. Il a également mené une carrière journalistique longue et variée dans tous les médias, principalement dans le domaine du sport. Il vit à Melbourne, où il apprécie particulièrement les productions de whisky single malt, de vin et de café.
À ma mère, Norma Grace, qui m’a donné le goût de l’aventure.
Prologue
Aéroport Tbilissi, Géorgie Juillet 1999
L’aéroport ressemblait à peu près à tous les autres aéroports de petites villes dans le monde. Pas particulièrement moderne, pas particulièrement ancien. Juste quelconque.
À peine avions-nous franchi les portes, Kevin Hopko et moi, nous les vîmes. Deux hommes : l’un en T-shirt et blouson de cuir noir, pas rasé, avec des yeux bleus. L’autre portait une chemise d’homme d’affaires, sans cravate, et un blazer. Il avait l’air plus vif et plus alerte. Ce devait être Giorgi Aramhishvili, sans doute la trentaine, donc presque une décennie de moins que moi. Pas aussi vieux que je l’avais imaginé. Il avait une tignasse de cheveux noirs qui semblait rétive à tout apprivoisement. Surtout quand il est 1 h 30 du matin et que l’on se trouve dans un hall d’arrivée d’aéroport trop éclairé. Notre homme était de taille moyenne, d’une certaine corpulence, ce qui témoignait de son amour de la bonne nourriture et du vin. Il s’avança vers nous avec un large sourire, nous tendit la main :
—M. John Baker ! C’est un plaisir de vous rencontrer enfin.
Son accent était prononcé mais compréhensible.
—Bonjour, George, dis-je. Merci de nous rencontrer à cette heure de la nuit.
—Vous plaisantez ? dit-il en riant. Vous êtes nos invités d’honneur.
L’autre individu, au blouson, se présenta. Il se nommait Nino, et je supposai qu’il ne parlait pas beaucoup l’anglais car il se contentait de nous adresser un signe de tête et de grogner. Il me tendit une carte de visite où l’on pouvait lire les noms de ses trois sociétés : « Agence Goodwill, Back Wind Ltd et Orbi Ltd ».
— Consultant en chef pour les questions spéciales ! Enchanté de vous rencontrer, Nino.
Il avait des cheveux bruns, drus, qui auraient pu être ondulés s’ils n’avaient pas été coupés court dans un style militaire : une coiffure qui correspondait aux traits durs, presque brutaux, de son visage. Il grogna à nouveau et me serra la main plutôt pour la forme.
Tandis qu’il donnait aussi une carte à Kevin et lui serrait la main, j’observai le visage de Kevin. Il affichait un masque poli, signe que les calculs et les évaluations tournaient déjà dans sa tête, derrière ses yeux qui voyaient tout, sans jamais rien manquer.
Je m’adressai à George, en souriant :
—Nous devons prendre nos sacs.
—John, dit-il, inutile de vous inquiéter pour ça. Je m’occupe de la douane. Venez, je vous en prie.
On nous fit sortir du hall des arrivées par une porte latérale et nous montâmes des escaliers jusqu’à une petite pièce qu’un panneau signalait comme la « Zone d’accueil VIP ». Deux autres hommes nous attendaient à l’intérieur, en costume, souriant de manière professionnelle. Nous fûmes présentés. L’un appartenait au ministère géorgien de l’Industrie et du Commerce, et l’autre, M. Revaz, était, selon George, un cadre supérieur d’entreprise vinicole. Ni l’un ni l’autre ne semblant parler anglais, on échangea beaucoup de hochements de tête et de sourires pendant que Nino nous servait un verre de ce qui s’avéra être un vin pétillant doux, accompagné d’une grande assiette de chocolats. Exactement ce qu’il fallait après avoir volé de Sydney à Londres, puis sept heures de plus pour le trajet vers l’est, et que l’on débarque au milieu de la nuit, en plein décalage horaire.
Il était presque 2 heures du matin. Des toasts furent portés à notre arrivée, à notre succès, aux affaires que nous ferions ensemble, à moi, à Kevin, à l’Australie et au vin.
Après cet accueil, George répéta qu’il allait s’occuper de la douane. Je me demandai ce que cela signifiait étant donné que nous n’avions que trois valises de bagages réguliers enregistrés, sans rien à déclarer. Sans doute n’étais-je pas au fait des usages en cet endroit. Après tout, j’étais loin de chez moi.
Lorsque George me serra la main une nouvelle fois, nos regards se croisèrent et nous nous fixâmes un instant. Puis, il sortit de la pièce, rapidement, nous laissant avec les trois hommes qui ne parlaient pas anglais et semblaient avoir mieux à faire. Par exemple, aller se coucher. Je me souviens m’être demandé si cette aventure improbable allait vraiment fonctionner, ou si j’allais regretter d’avoir posé le pied sur le sol géorgien.
Ou peut-être quelque chose entre les deux.
Le visage de Kevin continuait d’afficher un masque poli. Je savais qu’il ne me donnerait aucun signe de son opinion avant que nous ne soyons seuls, et je comprenais son attitude.
Au lieu d’aller dormir, Nino versa un autre verre de vin doux et me le tendit. D’après mon expérience, parfois la seule chose à faire dans la vie est de se laisser porter par l’aventure et de voir où elle nous mène. C’était vraiment l’occasion d’appliquer ce principe. Je pris le verre que m’offrait Nino, le levai dans sa direction et le bus d’un trait.
Quelle que soit la tournure des événements, je me dis qu’on ne s’ennuierait pas. Et sur ce point, avec le recul, j’avais tout à fait raison.
Mais il faut que je vous dise d’abord comment nous en sommes arrivés là. Tout avait commencé quelques mois auparavant, à l’autre bout du monde.
Sydney, Australie Septembre 1998
Je suis sorti de l’université avec un diplôme en économie, mais sans savoir ce que je voulais faire ni où était ma place, alors j’ai commencé à explorer. Cela explique ma carrière assez variée, à la recherche d’opportunités dans tous les domaines, de la gestion d’hôtels et de salles de concert à la production d’huile d’olive, en passant par la vente au détail et l’importation de vin.
Avant de commencer ce livre, j’ai surtout passé ma jeune carrière à développer des magasins de vin haut de gamme dans les quartiers les plus riches de Sydney, transformant le simple point de vente de vin et de bière à emporter en une expérience sophistiquée et enrichissante. Imaginez une librairie vraiment accueillante, comme celles du quartier de Darlinghurst sur Oxford Street, pour qui connaît Sydney. Ou n’importe quelle librairie proposant des livres à parcourir, un personnel compétent et sympathique vous indiquant des auteurs que vous pourriez apprécier, vous proposant même un fauteuil confortable où feuilleter un livre avant de l’acheter. Je voulais créer la même ambiance intime et chaleureuse pour l’achat de bons vins.
De nos jours, ces boutiques de vin sont courantes. Mais à l’époque, elles ne l’étaient pas autant et j’avais innové de façon habile en ouvrant The Newport Bottler sur les plages du nord de Sydney dans les années 1980. C’est là que j’ai affiné le concept.
Lorsque j’ai acheté les caves Double Bay Cellars, au cœur de la prestigieuse banlieue est de la ville, j’avais déjà développé un goût et un sens des affaires pour les vins rares et les vins de musée, ces types de vins vieillis et potentiellement précieux qui sont souvent vendus aux enchères. Mon incursion dans ce segment du monde du vin venait à point nommé, car Double Bay était le marché idéal pour ces trésors coûteux.
Kevin Hopko a toujours eu un esprit d’entreprise plus développé que le mien. Très vite, il m’a rejoint à Double Bay en tant que directeur général du magasin. J’ai toutefois tenu à conserver le contrôle, ce qui ne semblait pas le déranger, car il était heureux de travailler en collaboration tout en ayant le loisir de suivre sa propre voie lorsque cela lui convenait. Canadien discret, Kevin est un maître en matière de vins anciens et rares, doté d’un incroyable flair pour les possibilités de profit, mais aussi d’un œil particulièrement éclairé pour déceler les failles potentielles d’une affaire ou les possibles embûches. Je comptais sur son sixième sens, en de tels moments.
Au fur et à mesure que la réputation de Double Bay Cellars grandissait, nous étions alertés de l’existence de caves entières à vendre, qui promettaient généralement de contenir des vins français éblouissants et d’autres joyaux liquides d’une valeur considérable. Quand c’était effectivement le cas, nous achetions le contenu de la cave et vendions le lot dans le cadre d’un événement spécial dans le magasin de Double Bay.
Notre aptitude à repérer ce qui a de la valeur dans une cave et la confiance de nombreux clients avisés et enthousiastes de la banlieue est avaient fait connaître à l’entreprise un succès grandissant.
C’est pour nous rendre dans l’une de ces caves aux promesses incalculables que j’allai chercher Kevin dans ma Citroën, un matin de printemps. La voiture était encore assez neuve pour que je savoure l’idée d’une longue excursion jusqu’à Terrey Hills, sur les plages du nord de la ville. Deux de mes employés, Frank et Jillian, avaient pris place dans le van, notre estimation étant que cette cave serait trop grande, et les cartons trop nombreux, pour tenir dans la petite camionnette et le coffre de ma voiture.
Sydney était en proie aux travaux routiers préolympiques et à une frénésie de construction de nouvelles infrastructures. Traverser le pont prit donc du temps. Une fois l’obstacle franchi, nous poursuivîmes vers les plages du nord. Le soleil brillait, nous baissâmes les vitres.
Kevin m’interrogea :
—Comment ça se passe avec la liste ?
—Pour aujourd’hui ? ai-je demandé.
Chaque fois que nous achetions une cave, nous avions une liste des vins qui devaient s’y trouver et que nous avions accepté d’acheter, après inspection. L’expérience nous a appris que la réalité pouvait s’écarter un peu de la liste, certains vins présents n’ayant pas été mentionnés tandis que d’autres bouteilles brillaient par leur absence. Dans la plupart des cas, on notait de sérieuses différences.
De la tête, Kevin fit un geste de dénégation.
—Pas la liste d’aujourd’hui. Tu sais ce que je veux dire. La liste.
Je souris.
—Pour être honnête, je ne vois pas très bien. En fait, elle est dans la boîte à gants. Parcourons-la encore une fois pendant que nous roulons.
Il fouilla dans la boîte à gants et en sortit des feuilles photocopiées du fax qui nous était arrivé quelques jours auparavant d’un client/associé occasionnel, Harry Zukor. Harry était ce que nous appellerons charitablement un entrepreneur du vin, un homme qui avait le sens des affaires et une perspicacité singulière pour se faire un avis sur les personnes impliquées. Je l’ai toujours apprécié, même si je ne dirais pas que la foi et la confiance figuraient en bonne place dans la liste de mes raisons. En tout cas, les affaires n’étaient jamais ennuyeuses lorsque ce voyou souriant passait la porte avec une proposition. Et, en ce moment même, c’est bien vers cela que nous nous dirigions.
L’ami d’un ami d’un ami de Harry était reparti au Royaume-Uni, laissant sa propriété de Terrey Hills, qui comportait une grande cave remplie de vins historiques et précieux, conservés depuis des décennies.
Le lot était vendu cent cinquante mille dollars, ce qui, en 1998, n’était pas une petite somme d’argent. De plus, il fallait le payer en espèces. À l’époque, tout le monde voulait de l’argent liquide. En examinant la liste des contenus de la cave de Terrey Hills, Kevin avait calculé que nous pourrions vendre les vins pour beaucoup plus que ce prix. En fait, il flairait un véritable jackpot. Nous avons donc pris la direction du nord.
Kevin scruta à nouveau les feuilles de l’autre liste, celle que nous appelions « La Liste » avec des majuscules. Harry me les avait faxées avec un mot au recto : « Intéressé ? »
Le contenu du document était pour le moins bizarre, c’est le moins qu’on puisse dire.
En haut de la première page, en petits caractères de fax, on lisait « Exploration minérale ». En dessous se trouvait une colonne alignant des noms ou de simples mots, allez savoir : Oprien, Palmer Madeira, Ikem et Latur, Broin, Porto, Marsala et Gilsher.
Dans la colonne suivante, à côté des noms, se trouvaient ce qui semblait être des dates : 1891, 1847, 1888, 1899, 1725, 1834.
Puis une autre colonne avec d’autres chiffres : 0,75, 0,8, 0,75 et, plus rarement 0,4. La dernière colonne contenait une nouvelle série de chiffres aléatoires : 5, 11, 3, 2, 6, 1, 12.
Kevin examinait la page, en fronçant les sourcils.
—Que faut-il entendre par « exploration minérale » ? ai-je interrogé, après une longue réflexion.
—Je pense que c’est une sorte de couverture, dit Kevin. Je veux dire, Harry ne s’occupe de vin qu’avec nous, non ? Regarde la deuxième colonne. On dirait des dates, peut-être des millésimes.
—Et la colonne avec les 0,75, cela pourrait correspondre à la contenance des bouteilles, ai-je dit. Donc, les 0,4 seraient des demi-bouteilles ?
Kevin hocha la tête.
—Oui, je suppose que ça pourrait marcher. Mais les 0,8 ? Qu’est-ce que c’est ?
—Je n’en sais rien. Quand bien même, aucun de ces noms ne signifie quoi que ce soit. Tu en as entendu parler ?
—Non, dit Kevin.
Ce n’était pas sans signification. Kevin avait trente-trois ans à l’époque, seize ans de moins que moi, mais il était dans le secteur depuis des années et s’intéressait depuis longtemps aux vins et aux millésimes qui atteignaient les prix les plus élevés. S’il ne connaissait pas un vin, c’est que quelque chose n’allait pas.
—Nous allons voir Harry dans quelques minutes, dit-il. Demandons-lui.
—À quel jeu joue-t-on ? ai-je répondu. Il doit y avoir une raison à ce mystère. Voyons si nous pouvons le résoudre, creusons-nous les méninges.
Nous arrivâmes à la propriété, où Harry nous attendait déjà, dans sa Daimler gris tourterelle, soigneusement garée loin de l’endroit où nous allions charger les cartons.
La première chose qu’il me dit, ce fut : « Comment avez-vous trouvé le fax ? »
—Il a retenu toute mon attention, ai-je répondu en souriant. Donnez-moi quelques jours.
Harry se retint de rire. Il hocha la tête. Manifestement, il appréciait ce petit jeu. Soit nous mentionnions la liste et nous nous avouions vaincus par le code, soit nous résolvions l’énigme, soit encore il convoquait une autre rencontre parce qu’il en avait assez d’attendre et voulait conclure l’affaire, quel que soit le problème.
Mais à présent, nous avions du travail. Frank et Jillian étaient arrivés avec le van. Harry déverrouilla la maison vide et nous conduisit tous dans la cave. Il faisait nuit noire.
La voix de Kevin sortit de l’obscurité.
—Harry, cette vente est-elle due à un divorce ?
La réponse de Harry traduisait sa surprise.
—Non, dit-il. Ils viennent simplement de rentrer en Angleterre. Pourquoi ?
—Aucune raison, dit Kevin, satisfait de la réponse. Juste par curiosité.
Frank avait trouvé l’interrupteur et nous avons tous cligné des paupières avant que nos yeux ne s’habituent à la brusque luminosité. Inondée de lumière, la cave dévoilait, rangées dans de longs casiers, une grande quantité de bouteilles recouvertes d’une couche de poussière. Kevin se mit à parcourir les rangées et à souligner les points forts, confirmant la présence des bouteilles qui l’avaient convaincu qu’il s’agissait d’une affaire intéressante. Pour commencer, il y avait deux séries complètes de Penfolds Grange, plus d’autres millésimes de la même maison. Soudain, devant plusieurs bouteilles de Château d’Yquem alignées sur une rangée, il fronça les sourcils. Ma curiosité grimpait en flèche. Il s’agit probablement du plus grand domaine viticole du monde : chaque fois que des millésimes anciens de Château d’Yquem figurent sur une liste de vente, vous savez que vous allez attirer la foule.
Entre autres merveilles, il y avait aussi cinq caisses de Château Lafite Rothschild 1966 et quelques Château Margaux.
Jillian était impressionnée.
—John ! Cette cave est formidable. Je vois Lafite, je vois Grange. Et voilà, Yquem !
J’aimais Jillian pour son enthousiasme général envers la vie, son style et son calme communicatif dans le magasin. Elle n’avait pas vraiment d’accent français, ayant vécu longtemps en Australie. Elle était bien élevée, toujours habillée de façon impeccable et, surtout, elle connaissait très bien le vin. De nombreux clients, surtout des hommes, ne voulaient être servis que par elle.
—Temps… se mettre au travail1 !dis-je en souriant.
—Tu essaies de dire que c’est l’heure de travailler ? demanda-t-elle.
—C’est ce que j’essayais de dire. J’y étais presque, non ?
Elle fit un geste de la main.
—Pas mal. Continue à travailler dessus.
Elle et Frank allèrent chercher des cartons et du matériel d’emballage dans le van, nous laissant seuls, Kevin et moi, un moment.
—Pourquoi as-tu posé cette question sur le divorce ? demandai-je à Kevin, à voix basse.
—Si une cave est évaluée dans le cadre d’un divorce, tu peux être sûr que les bonnes bouteilles auront disparu, répliqua Kevin sur le même ton. Généralement, la pauvre femme qui vous ouvre la porte pour vous laisser visiter ne se rend pas compte que la cave a déjà été vidée et que sa valeur n’approche même pas les cinquante pour cent promis. Si Harry avait dit oui, je me serais éclipsé et j’aurais fouillé toute la maison.
Frank, Jillian et Kevin commençaient à emballer l’ensemble de la collection dans des cartons, avec un soin particulier pour les bouteilles les plus anciennes, y compris la section de la cave où se trouvaient les deux séries complètes de Grange, plus les autres de la même maison. Il y avait deux caisses du légendaire 1955, réputé être le meilleur millésime de Grange dans les années 1950. Tandis que je les examinais, deux autres bouteilles attirèrent mon attention. Elles étaient posées juste à côté, avec des goulots de longueur différente. Je m’accroupis et les sortis du casier. Les deux avaient des étiquettes faites maison, presque comme des étiquettes de vêtements, collées avec du ruban adhésif. On pouvait y lire « Lady Grange ».
Mon cœur se mit à battre plus fort. Serait-ce possible ?
Je n’avais jamais entendu que des rumeurs à propos d’un Grange blanc. À la fin des années 1950, le pionnier de la viticulture Max Schubert avait reçu l’ordre des patrons de Penfolds d’abandonner ses tentatives de produire un vin rouge emblématique basé sur sa passion pour les vins européens. La légende veut qu’à cette époque il envisageait également de créer un vin blanc qui sortirait du lot. Mais, en raison de la pression de ses employeurs, il ne continua à travailler secrètement que sur le vin rouge, qui est devenu le célèbre Penfolds Grange Hermitage. Le projet de Grange blanc est donc mort aussi vite qu’il avait été esquissé et de nombreux experts en vin ne croient pas que Schubert l’ait jamais mené au stade de la mise en bouteille.
Pourtant, j’avais l’impression d’avoir devant moi la preuve qu’il l’avait réellement fait. Est-ce que je rêvais ? Avec d’infinies précautions, je transportai ces précieuses bouteilles jusqu’à ma voiture et les rangeai dans le coffre.
Alors que je retournais vers la maison, je pus enfin me détendre. L’événement que j’avais planifié autour de cette collection s’annonçait bien. En fait, je prévoyais une ruée vers ces vins.
Frank, Jillian et Kevin étaient eux aussi manifestement convaincus par cette cave. Ils étaient même enthousiasmés par la collection Terrey Hills. Nul doute : la qualité était au rendez-vous, nous n’aurions aucune difficulté pour couvrir largement le prix d’achat.
Dans la suite de la matinée, nous emballâmes toute la cave : Frank, Jillian et Kevin rangèrent méthodiquement et soigneusement les bouteilles dans des caisses solides, en les comparant à haute voix à la liste, au fur et à mesure. Chacun y allait de son commentaire : « Pas six bouteilles, seulement cinq... Ici, il est écrit quatre bouteilles mais il y en a six. »
Nous appelions cela « les plus et les moins ». C’est habituel quand on emballe une cave.
L’équipe fonctionnait comme une machine bien huilée. En fait, le seul maillon faible, apparemment, c’était moi. Quelques heures plus tard, alors que l’on était à la moitié du travail d’emballage d’une des séries complètes de Grange, je pris sans réfléchir une bouteille de Grange 1954 de Penfold par le goulot – une erreur de débutant. Sous mes yeux, le goulot vieilli se brisa dans ma main. Une faiblesse dans le verre de la vieille bouteille…
—Oh merde, me suis-je dit. C’est un vrai problème. Nous avons maintenant deux séries complètes de Grange, à l’exception d’une 54. Que faire ?
L’équipe était partagée entre l’horreur et l’amusement. Ils savaient à quel point il serait difficile de trouver une autre bouteille de ce millésime pour reconstituer le lot complet.
Frank demanda, avec une sorte de demi-sourire :
—Comment vas-tu réparer ce coup-là, mon garçon ?
Puis Harry entra et découvrit ce qui s’était passé. Il était particulièrement mécontent.
—John, vous êtes trop désinvolte avec les bouteilles importantes, me dit-il, furieux. C’est déjà arrivé et c’est franchement ennuyeux. Vous devez être plus prudent.
J’étais fâché envers moi-même, mais je ne voulais pas le laisser paraître. Au lieu de cela, je haussai les épaules.
—Harry, c’est cassé. C’est tombé. Les bouteilles se cassent. Ça arrive.
En fait, c’est mon attitude depuis toujours. Traiter les vins rares avec soin et respect, bien sûr, mais se souvenir que ce n’est qu’un objet, pas une question de vie ou de mort. Il arrive qu’une bouteille se casse et, oui, c’est très décevant. Mais c’est tout. C’est fait. À vrai dire, Harry, qui était partenaire dans ce marché, ne partageait pas cette vue philosophique.
Il se demandait ce qu’il fallait faire, levant les bras au ciel, dans une posture dramatique.
—Vous avez deux ensembles complets de Grange, sauf que maintenant l’un d’eux n’a pas le 54.
Je réfléchis quelques instants. Le Grange 1954 n’est pas un grand millésime, mais il est assez rare, puisqu’il n’arrive que trois ans après le Grange original de 1951. Je savais que nous n’avions aucun moyen de trouver une autre bouteille de ce vin qui soit disponible pour un achat immédiat.
—Je suppose que je vais devoir vendre un des ensembles sans le 54, ai-je dit. De toute façon, j’annoncerai qu’il s’agit de deux ensembles de Grange et je m’occuperai de la bouteille manquante lorsqu’un acheteur se présentera. Parfois, il suffit de s’arranger au moment même.
Harry secoua la tête, exaspéré, puis partit en grommelant. Je considérai que l’incident était clos. Je le connaissais et j’étais sûr qu’il s’en remettrait quand il verrait les chiffres de vente d’ici quelques semaines.
Et j’avais raison. La vente, aux caves Double Bay, s’avéra en effet excellente.
Il est étonnant de voir comment une invitation à déguster et à acheter certains des meilleurs vins de la planète peut ouvrir les agendas les plus soigneusement gardés. Des capitaines d’industrie que vous suppliiez depuis un an pour une rencontre en tête-à-tête trouvent soudain une fenêtre dans leur calendrier pour participer à l’événement. Ce jeudi-là, à 18 heures, ils étaient tous dans ma boutique.
La dégustation de la cave de Terrey Hills était présentée comme une vente de « vins rares et de musée » sur invitation seulement, strictement non cessible. Les clients qui comptent prêtent attention à ce genre de détail. Ce n’est pas tous les jours que l’on peut déguster un Dom Pérignon 1990, un Château Lafite Rothschild 1966 – qui s’est avéré plutôt décevant – et un Penfolds Grange 1955. Bien sûr, le Château d’Yquem 1983 a été un moment fort, même s’il s’agissait d’un millésime relativement récent. Ce n’est pas comme si nous avions proposé le célèbre Yquem 1847 – sans doute le vin blanc le plus rare et le plus cher du monde. Mais tout Yquem est sensationnel.
Nos premiers invités arrivèrent tôt, vers 18 heures, car les collectionneurs avertis savaient que certains vins seraient présents en quantité limitée. À leur arrivée, on leur offrit un verre de Dom Pérignon 1990 et une liste de tous les vins disponibles, y compris les deux séries de Grange.
À 18 h 30, tout le monde était présent. Les invités faisaient leur choix dans les listes et devant les boîtes de présentation en bois disposées le long des murs. Frank et Jillian s’affairaient derrière le comptoir, scellant des boîtes déjà étiquetées aux noms des clients en attente, pendant qu’ils collectaient d’autres vins.
Comme tout cela se déroulait, je remarquai l’arrivée d’un homme aux cheveux argentés, portant des lunettes et jetant un regard très professionnel sur les vins.
Je me dirigeai vers lui et lui serrai la main, ajoutant :
—Je suppose que le Grange 55 que je vous présente ce soir recueille votre approbation ?
Don Ditter me salua chaleureusement, comme le gentleman qu’il était, et me répondit en souriant :
—D’accord, John, c’est bon, mais cela ne vaut pas Koonunga Hill.
Nous avons ri tous les deux.
Don avait été vigneron en chef chez Penfolds pendant plus d’une décennie, à partir du milieu des années 1970. C’est lui qui, prenant la relève du légendaire Max Schubert, avait créé le label Koonunga Hill, entre autres. Je l’avais invité, espérant qu’il viendrait, car on goûte rarement des vins du calibre de ceux que nous servions ce soir-là. Et aussi parce qu’il représentait en quelque sorte la maison Grange qui était un élément central de cette collection. Don avait élaboré un certain nombre des millésimes qui figuraient dans les coffrets et je pensais que mes acheteurs apprécieraient de rencontrer un vigneron aussi estimé.
En réalité, j’espérais aussi profiter de sa présence pour lui poser une question. Frank, Jillian et Kevin semblaient avoir tout en main. Alors j’emmenai Don à l’étage dans mon bureau. Nous nous assîmes et j’en vins à l’essentiel, après une courte hésitation :
—Don, j’ai une question à laquelle je pense que vous pourriez répondre mieux que quiconque au monde.
—Cela promet, dit-il en riant, les yeux brillants. Non, je ne veux pas acheter dans votre magasin.
—Don, vous ne pourriez pas vous le permettre. Les affaires marchent du tonnerre. Non, je voulais vous parler du mythique Grange blanc. On a dit que Max Schubert voulait créer un Grange blanc. Il y a eu des rumeurs selon lesquelles il l’aurait fait, mais qu’il a été arrêté, tout comme pour le rouge, bien qu’il ait évidemment et fameusement continué avec le rouge. Est-ce vrai ? Y a-t-il eu un Grange blanc ?
Don enleva ses lunettes et les nettoya avec un chiffon tiré de sa poche.
—Ah, le monstre du Loch Ness du vin ! C’était une décision irréfléchie des patrons. Imaginez s’il y avait eu un vin blanc pour aller avec le rouge, maintenant que Grange est la fameuse maison que l’on connaît.
Je souris. Cela me faisait penser à cette fameuse citation de George Harrison, qui disait que, avec le recul, s’ils avaient su qu’ils allaient devenir les Beatles, ils auraient fait plus d’efforts.
Don se mit à rire.
—Exactement. J’aurais acheté un peu plus de bouteilles des bons millésimes pour ma propre collection, si j’avais su que Grange allait devenir Grange.
J’insistai :
—Mais est-ce que Max l’a vraiment fait ?
Don haussa les épaules.
—Max n’en parlait pas beaucoup quand je l’ai connu, des années plus tard. C’est seulement pendant ces trois années, à partir du moment où ils ont arrêté le projet, en 1957, qu’il y a travaillé en secret. Peut-être a-t-il réussi à produire un blanc. Il n’y a probablement aucun moyen d’en être sûr.
—À moins que ce soient celles-ci, ai-je dit, en tendant la main vers l’armoire à côté de mon bureau et en extrayant les deux bouteilles de Lady Grange de Terrey Hills.
Don se pencha en avant, louchant vers l’étiquette, la bouche légèrement ouverte.
—Où diable avez-vous trouvé ça, espèce de rusé bougre ?
—Elles faisaient partie de la cave que nous avons achetée récemment, ai-je dit. Celle qui est exposée en bas. Selon les propriétaires, Max et sa femme étaient amis avec Frank Matich, le pilote de course, et sa femme. Max les aurait offertes à la femme de Frank. J’ignore comment elles sont passées de la femme de Frank à cette cave.
Don restait captivé par les bouteilles.
—Ces étiquettes faites à la main semblent correspondre aux habitudes de Max, dit Don. Elles pourraient bien être authentiques, Johnny. Elles pourraient l’être. Pour être honnête, je suis abasourdi.
—Abasourdi ! ai-je répété.
—Oui. Rien que de voir et de manipuler ces bouteilles. Elles ont l’air correctes et semblent correspondre à la rumeur qui a couru durant toutes ces années.
—Eh bien, ce ne sont pas les seules bouteilles intéressantes, ce soir dans la maison, Don. Allons-y, ne manquons pas un verre d’Yquem.
Nous redescendîmes. La dégustation battait toujours son plein. Don goûta le Lafite 1966, puis le Grange 1955. Avec son accord, je présentai Don à la salle, expliquant son rôle de vigneron en chef chez Penfolds et son implication dans le Grange. Don parla avec éloquence de ses bons moments à Penfolds et un peu de Max Schubert. Il ne se montra pas avare de compliments, jugeant que le 1955 qu’il avait dans son verre était superbe et sans défaut. Dans la foulée, il salua l’extraordinaire collection de vins que nous avions dans le magasin ce soir-là, ce qui acheva sans doute de convaincre les derniers acheteurs hésitants, même s’il ne devait plus y en avoir beaucoup.
Pour terminer la soirée, Don passa à l’Yquem 1983, vieux de seize ans, prenant tout son temps pour apprécier véritablement ce chef-d’œuvre de la viticulture.
Le Château d’Yquem
il y a le vin. Et puis il y a le Château d’Yquem. Je ne suis pas le seul à placer le plus grand Sauternes du monde sur un piédestal. En 1855, l’empereur français NapoléonIII décide de classer les plus grands vins de Bordeaux. Parmi les Médocs (vins rouges cultivés sur la presqu’île bordelaise du Médoc, et plus précisément le long de la rive gauche de l’estuaire de la Gironde, l’une des plus belles bandes viticoles de la planète), soixante et un châteaux (ou vignobles) sont classés comme crus remarquables, du premier au cinquième cru, selon leur mérite. Seules quatre appellations ont été jugées dignes d’être désignées comme premiers crus –autant dire, les meilleurs des meilleurs. Je ne sais pas exactement combien de châteaux existaient en 1855, mais aujourd’hui quelque douze mille châteaux (vignobles) couvrent la région. Le fait d’être classé est donc très prestigieux. Quant au Sauternais, il compte vingt-six premiers crus répertoriés. Et parmi ces grands vins, il y en a un au-dessus de tous les autres. Une seule étiquette de Château a reçu un titre encore plus prestigieux: celui de Premier Cru Supérieur. Sans conteste, le Château d’Yquem est officiellement et exclusivement reconnu comme étant supérieur aux meilleurs des meilleurs. La fascination des Russes pour l’Yquem, comme on l’appelle dans les milieux viticoles, remonterait à 1859, lorsque le grand-duc Constantin Nikolaïevitch de Russie, frère du tsar AlexandreII (grand-père du tsar NicolasII), visita Bordeaux et tomba amoureux du Sauternes d’Yquem. À l’époque, l’aristocratie russe ne faisait pas les choses à moitié. Aussi, lorsque Constantin décida qu’Yquem était un vin qu’il devait ramener à Saint-Pétersbourg pour le partager avec son frère, il acheta sans hésiter un tonneau –soit mille deux cents bouteilles, équivalant à neuf centslitres– qu’il paya vingt mille francs. Le magazineFine Wineestime que le reste du millésime 1858 d’Yquem, très apprécié, s’est vendu en moyenne trois mille cinq cents francs par tonneau. Rien d’étonnant que les vignerons d’Yquem aient mis en bouteille l’achat du duc dans des carafes en cristal gravées d’or. Dans les années qui suivirent, la passion de NicolasII pour Yquem se traduisit même par la fabrication de bouteilles spéciales frappées du sceau royal. Certaines d’entre elles –un millésime 1865– sont apparues lors d’une vente aux enchères de vins de la Massandra Winery, la cave officielle de la Russie impériale, toujours basée en Crimée. Cinq de ces bouteilles d’Yquem se sont vendues à six mille deux cents livres chacune, une somme énorme à l’époque. Le futur président américain Thomas Jefferson est, lui aussi, tombé amoureux d’Yquem, ce qui a contribué à la renommée mondiale du château. Dans les années 1780, Jefferson a occupé le poste d’ambassadeur des États-Unis en France. Il a clairement considéré la dégustation du vin local comme un élément important de son mandat. Il a acheté deux cent cinquantebouteilles du millésime 1784 d’Yquem pour sa propre collection, puis est revenu acheter d’autres bouteilles, du millésime 1787, pour un autre homme politique américain, George Washington. (Ces activités ont malheureusement aussi ouvert la voie aux tristement célèbres contrefaçons ultérieures de vins de Jefferson – dont nous parlerons plus loin dans cet ouvrage.) Le remarquable millésime 1847 est souvent considéré comme la Rolls-Royce de tous les Yquem – probablement suivi par le légendaire millésime 1921. L’Yquem 1847 a détenu à plusieurs reprises le record de la bouteille de vin la plus chère jamais vendue aux États-Unis et, purement et simplement, celui du vin blanc le plus cher jamais vendu. Cela s’explique en partie par la qualité reconnue des récoltes de cette année-là, mais le 1847 a également développé sa propre légende. Par exemple, le magazineFine Wineraconte qu’un dîner a eu lieu le 7juin 1867 au Café Anglais dans le 13earrondissement de Paris. Le tsar russe AlexandreII, son fils, le futur tsar AlexandreIII, et le roi de Prusse Guillaume –qui deviendra bientôt empereur d’Allemagne lors d’une cérémonie à Versailles– étaient présents à l’Exposition universelle de 1867 et assistaient à ce dîner. Au Café Anglais, les monarques Alexandre et Guillaume ont dégusté l’Yquem 1847 avec leur plat principal de poisson, avant de boire également un Château Margaux 1846, un Château Latour 1847 et un Château Lafite 1848. Une telle histoire ne peut être inventée de toutes pièces. L’Yquem 1847 reste le plus romantique, le plus précieux et désormais le plus rare des grands vins du monde. Aujourd’hui, l’achat d’une bouteille d’Yquem 1847 coûterait probablement plus de deux cent mille dollars américains. Mais bonne chance pour en trouver une en bon état et d’une provenance authentifiée!…
Les deux ensembles de Grange furent mis de côté pour une vente aux enchères indépendante le samedi. Hormis ces deux ensembles, nous vendîmes la quasi-totalité de la cave lors de la dégustation de ce jeudi-là, puis du week-end, pour un montant de trois cent mille dollars, une somme énorme à l’époque pour une seule présentation. Une cave comme celle-ci, avec une provenance certifiée, collectée et stockée correctement, crée un véritable engouement dans la communauté du vin.
À vrai dire, certains se montrèrent même un peu trop enthousiastes. À un moment donné, alors que deux clients se disputaient poliment mais fermement la dernière caisse de Château Rieussec, je dus intervenir et suggérer qu’une demi-caisse à chacun pourrait être une bonne solution. « Bien sûr, bien sûr », ont convenu les acheteurs devant l’évidence.
Même Harry était satisfait. Surtout après que l’un de mes clients réguliers, le jeune collectionneur chinois Tony Huang, se présenta le vendredi matin après la dégustation, annonçant joyeusement qu’il souhaitait se porter acquéreur des deux séries de Grange.
—Excellent, Tony ! me suis-je exclamé. Les voici dans des boîtes de présentation spéciales contenant chaque série. Le tout sera mis aux enchères demain.
—Et si j’achetais tout maintenant ? a-t-il demandé.
—Eh bien, si vous êtes sûr, je peux annuler l’enchère.
Je lui indiquai à quel haut niveau de prix on se situait et les montants auxquels je m’attendais en cas de ventes aux enchères. Il sourit, visiblement enthousiaste.
—Pas de problème. Je les prends tous.
—Super, ai-je répondu, mais il y a un petit problème. Je crains que l’un des ensembles ne comprenne pas le 1954.
Tony réfléchit une fraction de seconde, puis haussa les épaules.
—Oh, bien. Je vais quand même les prendre.
Je n’avais donc plus à me soucier de savoir comment j’allais mettre aux enchères un lot incomplet le lendemain. De ce fait, je n’avais plus à m’inquiéter non plus de la façon dont j’allais vendre les vins aux enchères sans avoir réussi à trouver un commissaire-priseur disponible pour le lendemain. D’autant que je n’avais aucune idée de la façon dont j’aurais pu exercer moi-même le rôle de commissaire-priseur.
J’aidai Tony à charger les cartons dans sa voiture et je le saluai joyeusement.
Tout s’arrange dans la vie.
1. En français dans le texte original.
L’événement de la vente avait été éprouvant pour tout le monde, y compris pendant le week-end. Raison pour laquelle je m’occupai de la boutique le lundi, traditionnellement un jour calme. Je pus me concentrer une fois de plus sur la liste de Harry. Elle m’obsédait. Ses noms et ses chiffres refusaient de dévoiler leur mystère.
Frank avait un jour de congé et il était prévu que Jillian assure l’équipe de l’après-midi et du soir.
Kevin était occupé à décrypter d’autres trouvailles vinicoles improbables qui arrivaient sur nos bureaux de façon étonnamment régulière, dont certaines de Harry. Ainsi, un banquier d’affaires que Harry connaissait bien avait eu vent de quelqu’un qui possédait apparemment une collection des étiquettes originales réalisées par certains artistes pour chaque millésime du Château Mouton Rothschild. Chose impossible : il s’agissait toujours d’œuvres d’art exclusives réalisées sur commande pour le château et désormais toutes conservées dans une galerie du château. Une autre fois, un tuyau transmis au magasin avait prétendu que quelqu’un aurait creusé des tunnels sous Woolloomooloo pour cacher une énorme collection de vins et, sans autre explication, des œufs Fabergé. Ou encore des milliers de bouteilles de Château Margaux, qui auraient été trouvées à Jakarta et qu’il aurait fallu se procurer à l’aveugle. Kevin parcourait systématiquement toutes ces propositions, à la recherche d’une véritable opportunité.
Après ce week-end chargé, je me contentais de gérer tranquillement le magasin avec un employé venu en renfort. Je devais être à mon troisième café de la journée lorsqu’un homme d’âge moyen, impeccablement vêtu, entra dans la boutique. Expliquant qu’il avait été absent le week-end, il me demanda si nous avions encore quelques exemplaires des vins rares et des vins de collection proposés au cours de la dégustation.
Je lui répondis qu’il n’en restait presque plus, que j’en étais désolé pour lui mais que l’événement avait connu un franc succès.
—Puis-je vous demander si vous avez encore duChat-oh de Eye-key-em ? poursuivit-il en prononçant le nom du château comme « Ikea ».
—LeChâteau Ee-qu-emm, repris-je. Non. C’est parti vite, comme vous pouvez l’imaginer. Toutes mes excuses.
—Je comprends, répondit-il, jetant un coup d’œil sur d’autres étiquettes avant de s’éloigner.
C’est alors que je compris.
Je restai là, figé sur place. Mon cœur battait la chamade. Je pris le téléphone et appelai Kevin.
—J’ai trouvé ! J’ai déchiffré le code.
—Le code ? demanda-t-il.
—Sur la liste ! La liste de dingue de Harry.
—J’arrive.
Et il raccrocha.
Le temps que Kevin me rejoigne, j’avais appelé Harry pour vérifier qu’il était à son bureau et j’avais recommandé à l’étudiant derrière le comptoir de se charger de tout jusqu’à l’arrivée de Jillian.
Kevin entra, me regarda et me dit :
—Tu m’as l’air survolté. Ça veut toujours dire quelque chose. Quand tu t’agites comme cela, c’est qu’il y a une raison. C’est quoi ?
—J’ai déchiffré le code ! m’exclamai-je. La liste, j’y suis arrivé ! Viens, Harry nous attend.
En chemin, j’expliquai ma théorie à Kevin, qui éclata de rire.
—C’est encore plus fou que ce que j’aurais pu imaginer. Tu es sûr de ce que tu avances ?
—Oui, j’en suis quasi certain. Ça a l’air de marcher, lui répliquai-je.
Le bureau de Harry donnait sur Darling Harbour et ses tours aux parois vitrées. Son activité principale était le développement immobilier, consistant à inviter des investisseurs à prendre des participations dans ses opérations. Le vin, c’était plutôt un hobby, même si, évidemment, il cherchait à en tirer profit à l’occasion. Pour Harry, l’essentiel du jeu était de marquer des points.
Nous l’avons rejoint dans son bureau privé. Il a ouvert une bouteille de vin blanc, prenant soin de cacher l’étiquette pour que nous ne puissions pas voir s’il s’agissait d’un producteur réputé. Une fois les verres remplis, il s’est assis, les bras croisés sur le ventre, attendant la suite.
Je goûtai le vin. Très agréable. Aussitôt, je lâchai le morceau : « La liste est phonétique. »
En voyant son sourire narquois, je sus immédiatement que j’avais raison.
Je me tournai vers Kevin et lui pris la liste des mains – une feuille à présent chiffonnée.
—Où que cette liste ait été créée, elle l’a été par quelqu’un qui ne parlait pas français mais qui devait lire les étiquettes françaises à quelqu’un d’autre. Cette personne a donc prononcé les mots tels qu’elle les a lus, du mieux qu’elle a pu, et la personne qui a compilé la liste les a écrits tels qu’elle les a entendus, du mieux qu’elle a pu dans sa propre langue, qui n’était évidemment pas le français. Ensuite, lorsque la liste a été retraduite, récemment, là encore du mieux qu’elle pouvait, on s’est retrouvé avec des noms phonétiques. Château d’Yquem est devenu Ikem, comme Ikea. Château Margaux est devenu Margot.
Kevin parcourut la colonne, les lisant à haute voix. « Château Lafite 1877, un Yquem 1891... » Il leva les yeux.
—Tout s’accorde, Harry. Si John a raison, c’est une liste des plus grands vins du monde.
Les yeux de Harry brillaient à l’idée du profit qui s’annonçait. Du pur plaisir.
—Vous voyez, je savais que le jeu vous amuserait. C’est vrai, les choses vont de mieux en mieux, croyez-le ou non.
—Qu’espérer de plus ?
Il se servit un autre verre, nous en offrit un. Nous avions hoché de la tête en signe d’approbation.
—La cave existe bel et bien, expliqua Harry. Elle se trouve en Géorgie, un ancien État membre de l’Union soviétique, qui profite aujourd’hui du capitalisme naissant depuis la chute du rideau de fer, il y a dix ans. Ils ne jurent que par l’investissement international. Un de mes amis, Neville, a récemment acheté une mine d’or géorgienne. Il se trouve qu’à proximité, il y a un domaine viticole qui appartient à l’un de ses nouveaux amis miniers. Celui-ci lui a parlé de la collection, y compris de la traduction du répertoire de cave géorgien, comme ils ont pu. Donc, il parlait de cette liste.
Harry prit une nouvelle une gorgée de son vin. Il se pencha en avant pour donner plus de poids à ses propos.
—John, Kevin, il y a des dizaines de milliers de bouteilles là-dedans, et elles sont toutes véritables. Vous l’avez lu, certaines remontent au début des années 1700.
Je l’interrogeai :
—Vous le connaissez bien, ce Neville ?
Harry haussa les épaules, à sa manière expansive.
—Nous avons fait quelques petites affaires ensemble et nous possédions tous deux des vignobles dans la Hunter Valley. C’est pour cette raison qu’iI est venu me voir.
—Il est dans les mines ? demandai-je.
—Oui : or, nickel. Il est d’ailleurs en prospection en Afrique du Sud en ce moment. Ses vues vont au-delà du boom des ressources en Australie.
—Bon, alors, où en sommes-nous ? s’impatienta Kevin.
Une nouvelle fois, Harry haussa les épaules.
—Le prix demandé par les Géorgiens pour acheter le lot est d’un million de dollars US.
—En liquide ? m’informai-je, méfiant.
—Non, rassura Harry en riant. C’est dommage, pour une fois que le droit international exige que toute l’affaire se passe correctement et dans les règles. Enfin, je n’en sais trop rien.
—Pourquoi êtes-vous venus nous voir ? lui demandai-je à nouveau. Je n’ai pas une telle somme d’argent en réserve, Harry.
—Je sais, mais nous avons besoin de vos compétences. Kevin et vous connaissez les grands vins français et vous savez comment gérer une cave. J’étais certain que vous seriez partants pour ce projet ambitieux. Quelqu’un doit authentifier les vins, les mettre en caisses – pas en prenant les bouteilles par le goulot, John ! – et les transporter vers une salle des ventes à Londres ou à New York. Cela doit être fait dans les règles. Notre idée est de former un partenariat et qu’on le fasse ensemble.
Une nouvelle fois, Kevin détailla la liste.
—Il y a bien plus d’un million de dollars de vin si cette liste est exacte. Non. Bien plus. Peut-être trois ou quatre millions dans une vente correcte. Seulement à première vue.
Il me regarda.
—Comment savoir si tout cela est vrai ?
Je souris.
—Tu parles géorgien ?
—Eh bien, avant de sortir nos passeports, je propose de rendre visite à ce Neville, rétorqua Kevin. Il est dans le coin ?
—Bien sûr. Il a un bureau en ville, à Circular Quay. Si nous nous lançons dans ce projet, nous devrons le mettre dans le coup. Et vous avez besoin de lui, de toute façon, pour vous mettre en contact avec les gens sur place. J’ai cru comprendre qu’ils étaient hauts en couleur.
—Qu’est-ce que ça veut dire ? m’inquiétai-je.
—Vous m’avez toujours dit que vous aimiez les aventures, John.
Kevin et moi nous regardâmes. Kevin se contenta de hocher la tête.
—Une mine d’or…
—Une mine d’or de vin, ajoutai-je. Si cette liste est un tant soit peu exacte, nous sommes en présence de l’un des plus grands trésors viticoles de la planète.
—Aller en Géorgie, c’est quand même très différent que de se rendre à Terrey Hills, compléta Kevin.
Harry sirotait son vin, nous laissant digérer tout cela. Il s’assit. Puis, après une nouvelle gorgée :
—Les amis, il y a encore une chose. Je ne vous ai toujours pas dit le meilleur.
Nous étions silencieux. Il avait toute notre attention.
—OK, dis-je. On a compris que tu t’amuses, Harry. Alors, jouons. Quoi de mieux encore ?
Harry prit son temps.
—Attendez de savoir à qui appartenait le vin.
—À qui ? interrogea Kevin.
Harry esquissa un sourire exaspérant de suffisance.
—Je ne peux pas vous le dire. Il faut que vous l’entendiez de la bouche de Neville.
Je m’emportai.
—Harry, c’est très agréable de faire des affaires avec vous, mais vous pouvez aussi vous révéler être un fameux emmerdeur.
Il se mit à rire.
—Je le prends comme un compliment, John. Croyez-moi. Plus tard, vous me remercierez.
Il me fallut une semaine pour mettre au point une rencontre, mais nous finîmes par nous retrouver dans l’une des tours d’argent scintillantes qui se dressent près de Circular Quay, d’où les magnats de l’industrie minière dominent le port, enfoncés dans des canapés en cuir.
Je revenais d’une autre réunion à Northern Beaches. Pour sa part, Kevin avait fait le choix de venir en stop avec Harry. Nous attendions l’ascenseur, Harry était accroché à son portable. Je demandai comment s’était passé le trajet et Kevin esquissa un sourire.
—Nous avons frimé dans une Daimler… Quand nous sommes arrivés ici, le gars a fait trois fois le tour du bloc à la recherche d’un endroit où s’arrêter dans la rue. Comme nous allions être en retard, il s’est finalement dirigé vers un parking souterrain, et puis, il m’a demandé si je voulais bien faire moitié-moitié pour le prix du parking. Une affaire de probablement plusieurs millions de dollars se prépare, et le type dans la voiture à six chiffres n’était pas prêt à payer vingt dollars pour le parking !
—Eh bien, on ne peut pas dire qu’on ne sait pas dans quoi on s’engage, lui rétorquai-je.
Harry nous ayant rejoints, nous montâmes au dernier étage du bâtiment et pénétrâmes dans un salon avec moquette épaisse dont les murs étaient agrémentés de peintures probablement originales de paysages australiens. Je crus apercevoir un McCubbin au bout du couloir, mais sans certitude, vu la distance. Une télévision diffusait des séquences muettes de ce qui semblait être des vidéos promotionnelles pour diverses sociétés minières. Kevin me donna un coup de coude et, d’un geste du menton, attira mon attention sur la vidéo qui défilait : il s’agissait d’une promotion pour Alaniya Mining. On y découvrait les clichés touristiques d’une ville ancienne traversée par une rivière, qu’une légende en bas de l’écran identifiait comme étant Tbilissi, la République de Géorgie. Suivaient les images habituelles de bulldozers et de camions géants. Un homme en costume, aux yeux sérieux et à la barbe sombre, serrait la main d’un homme plus jeune aux cheveux soigneusement peignés, également en costume sombre. Puis, la vidéo s’estompait laissant la place à une autre promotion pour Siyabona Mines. Accrochée au mur, une carte du monde mettait en évidence l’Afrique du Sud.
Après quelques minutes, l’assistant de Neville se leva et nous informa que son patron était prêt à nous recevoir. Il fit le tour de son bureau et nous ouvrit les portes d’un immense bureau dont les fenêtres, du sol au plafond, offraient une vue imprenable et ensoleillée sur le Harbour Bridge, l’opéra et jusqu’au Heads.
Beaucoup de réunions d’affaires sont d’une manière ou d’une autre un jeu de pouvoir. Ici, je n’eus pas l’impression que nous devions nous livrer à un exercice de ce genre. Certes, Neville était en lien avec cette mystérieuse collection de vins en Géorgie, mais nous avions manifestement les connaissances et l’expertise dont il avait besoin. « Jolie vue, messieurs », c’est tout ce que je dis en m’avançant.
Pareil à lui-même, Kevin se contenta de jeter un coup d’œil vers la vue à plusieurs millions de dollars, puis, dans un haussement d’épaules, il tourna le dos à l’une des plus belles cartes postales du monde.
Harry fit brièvement les présentations à l’intention de Neville. L’homme aux yeux sérieux de la vidéo était maintenant en manches de chemise et cravate. Ses cheveux et sa barbe étaient un peu plus gris qu’à l’écran. Nous nous serrâmes tous la main.
À côté de lui se tenait une grande femme aux cheveux rouge vif, portant un costume bleu foncé bien coupé. Elle semblait avoir une quarantaine d’années et portait de fines lunettes à monture métallique. Neville nous la présenta comme étant Paula Stanford, membre senior de son équipe juridique personnelle. En lui serrant la main, j’essayai de ne pas me laisser distraire par la question de savoir combien de personnes devaient composer son équipe juridique personnelle, par opposition à l’équipe juridique de son entreprise. En ce qui concerne mon affaire, par comparaison, l’ensemble de mon équipe juridique, en pratique, c’était moi.
Nous nous assîmes et on entra dans le vif du sujet.
—En bref, l’histoire est la suivante, messieurs, commença Neville. Vous savez peut-être – ou non – que, comme beaucoup d’anciens États soviétiques, la République de Géorgie cherche à tout prix à rejoindre l’économie mondiale depuis la dissolution de l’Union soviétique au début des années 1990. Du point de vue de l’exploitation minière, il s’agissait d’une opportunité importante car la région autour de Tbilissi, la capitale de la Géorgie, est connue pour être riche en gisements d’or et d’autres minéraux. Auparavant, des mines gérées par l’État y opéraient, mais dans le vide de la Géorgie devenue une république indépendante, nous considérons qu’une ouverture s’offre à nous.
Neville expliqua ensuite qu’il avait constitué Alaniya Mining avec un homme d’affaires géorgien local, appelé George.
« George de Géorgie » fut le premier commentaire de Kevin après les salutations du début.
—Je sais, dit Neville. Cela semble peu probable, mais en fait, c’est un nom très commun là-bas, tout comme son nom de famille, Aramhishvili. Pour nous, cela fait un peu long mais vous entendrez ce nom partout, des ministres du gouvernement aux hommes d’affaires en passant par les devantures de magasins. Son vrai nom est Giorgi, mais lorsqu’il traite avec des Occidentaux comme nous, il se fait appeler George. Quoi qu’il en soit, il se trouve que George est également propriétaire de la cave Georgia Number One à Tbilissi.
Je dus faire un effort pour ne pas regarder Kevin, qui, du coin de l’œil, cherchait mon regard. Giorgi, le propriétaire de la cave Georgia Winery, en Géorgie. J’étais presque sûr que, si Neville nous disait que cet homme avait un chien, il s’appellerait George.
—Pendant que j’étais là-bas pour signer l’accord minier, continua Neville, George m’a glissé qu’il était aussi le propriétaire de ce vignoble et qu’ils cherchaient un acheteur pour la cave à vin. Il m’a raconté toute l’histoire et m’a dit qu’il pensait que ce serait intéressant pour un acheteur de l’Ouest.
—Pourquoi de l’Ouest ? demanda Harry.
—Je pense que personne là-bas ne peut ou ne veut réunir une telle somme d’argent, expliqua Neville. Je veux dire, certains pourraient y arriver – les gens commencent à s’enrichir là-bas après dix ans d’entreprises non socialistes – mais pourquoi ne pas s’attaquer aux dollars américains, si c’est possible ? C’est leur attitude. En outre, la clé de toute cette vente est de pouvoir vendre les vins en dehors de la Géorgie. Et là, ils n’ont pas les connaissances nécessaires.
—C’est logique, dit Harry.
Neville se pencha vers nous.
—Messieurs, j’irai donc droit au but : avoir accès à une cave contenant jusqu’à cinquante mille bouteilles de vin, avec ce genre de provenance remarquable, me semble être une excellente occasion de...
—Je suis désolé de vous interrompre, Neville. Mais de quelle provenance parlez-vous ? demandai-je.
Il me regarda avec surprise. Je pensai que l’étonnement venait du fait que j’avais osé l’interrompre. Mais il regarda Kevin, Paula et enfin Harry.
—Vous ne leur avez pas dit la provenance du vin ? demanda-t-il.
—Je ne voulais pas gâcher ta surprise, répondit Harry.
—Vous ne savez pas d’où il vient ? demanda Neville, vraiment décontenancé. Rien de son histoire ?
—Je vous assure, dit Kevin. Ce ne serait pas trop tôt que quelqu’un nous la raconte enfin.
—Wouah ! OK. Je pensais que vous le saviez. Eh bien, attendez-vous à quelque chose d’incroyable pour les négociants en vin que vous êtes. Car outre le fait d’avoir à vendre des dizaines de milliers de bouteilles d’un vin hors catégorie datant d’avant 1900, quel prix donneriez-vous s’il s’avérait qu’elles ont appartenu à un homme appelé l’empereur Nicolas Alexandrovitch ?
Nous avalâmes notre salive.
—Nicolas II. Le dernier tsar de Russie ? articulai-je.
—Exactement. Et, après lui, à Joseph Staline.
Kevin intervint, presque mielleux.
—Neville, dit-il. Peut-être aurez-vous la gentillesse de tout nous expliquer depuis le début…
Tranquillement, la juriste tendit à Neville deux feuilles de papier, qu’il consulta en poursuivant :
—Bien sûr. Écoutez, je ne suis pas un expert en histoire de la Russie, mais j’ai fait quelques lectures et me suis informé auprès de mon équipe quand j’étais là-bas. Voici comment ça s’est déroulé selon moi. Nicolas II était un grand amateur d’alcool. Suivant les récits, il n’était pas vraiment un tsar. Au point qu’un paysan magicien dont vous avez peut-être entendu parler, le dénommé Raspoutine, a captivé la femme de Nicolas, puis le tsar lui-même, et a fini, pratiquement, par prendre les décisions pour le pays tout entier – ce qui n’a pas enchanté la population russe. Pendant ce temps, Nicolas semble avoir apprécié traîner avec les soldats et s’enivrer. Dans son journal, il parle sans détours de sa gueule de bois après une nuit de beuverie avec des officiers et il existe des enregistrements de déjeuners et de dîners officiels au cours desquels défilaient des vins prestigieux. Dans ses palais, il a amassé une formidable collection de vins, dont certaines des plus grandes appellations françaises. À quel point, vous en jugerez mieux que moi, étant donné ma connaissance limitée de votre spécialité. Les Russes – du moins les tsars de Saint-Pétersbourg – avaient une fascination pour la France de l’époque, du milieu à la fin du dix-neuvième siècle, puis au début du vingtième siècle. Nicolas se fournissait en vin à un rythme effréné auprès de toutes les grandes maisons. En outre, lui et ses amis aristocrates achetaient à tour de bras des œuvres d’art et d’autres trésors français, souvent avant que le reste du monde n’ait compris qu’il s’agissait de trésors.
Harry remua sur son siège :
—Un aristocrate russe, Chtchoukine, par exemple, a collectionné plus de 270 tableaux, dont des œuvres de Monet, Cézanne, Gauguin, Picasso et Van Gogh.
—Le problème, continua Neville, c’est que Nick le Second était meilleur pour juger le vin que pour pressentir les courants politiques en Russie. Il profitait avec extravagance de tous les privilèges de son rang lorsque la Première Guerre mondiale prit fin, qu’eut lieu l’assassinat de Raspoutine et que la Révolution russe vint défiler devant sa porte, en octobre 1917. Vous connaissez probablement la façon dont lui et sa famille ont été conduits au sous-sol et exécutés, Anastasia et tout le reste. Des points d’interrogation subsistent sur certains faits, mais personne ne doute que Nicolas II a été assassiné par les bolcheviks. Et parmi ces forces, qui ont littéralement réduit à néant l’aristocratie, se trouvait Joseph Staline, tout juste arrivé de Tbilissi, en Géorgie, où il avait déjà acquis la réputation d’être un homme assez dur.
—Après la révolution, tous les domaines et les possessions du tsar et d’autres aristocrates bannis ou assassinés sont devenus la propriété de l’État. Après la mort de Lénine, celui qui a dirigé cet État n’est autre que Staline. Ce dernier, semble-t-il, a personnellement profité de la vieille cave à vin du tsar et l’a même considérablement agrandie. Puis vint la Seconde Guerre mondiale. Manifestement, Staline était inquiet de la possibilité que les nazis envahissent la Russie. Il a donc envoyé de nombreux trésors loin de Saint-Pétersbourg, cachant tableaux et autres richesses parmi lesquelles, bien entendu, le vin, dans tous les coins du pays.
—Selon George, mon associé, qui m’a raconté beaucoup de choses, Staline a divisé la collection de vin en trois. Une grande partie a été envoyée à la cave Massandra à Yalta en Crimée, laquelle constituait la cave nationale officielle. Je ne sais pas où est passée la deuxième part, mais il en a envoyé une dernière partie dans sa ville natale, Tbilissi, dans un vignoble peu connu où personne ne viendrait dénicher le trésor. Il s’y trouve toujours aujourd’hui, un demi-siècle plus tard.
