La Chambre de Jacob - Virginia Woolf - E-Book

La Chambre de Jacob E-Book

Virginia Woolf.

0,0
3,99 €

Beschreibung

Betty Flanders, veuve, trois enfants, Archer, le second Jacob, le dernier au berceau. Virginia Woolf écrit la vie de Jacob par petites touches légères successives, comme pour une aquarelle. Les portraits de l'entourage de Jacob au long de sa vie viennent éclairer sa personnalité.

Das E-Book können Sie in Legimi-Apps oder einer beliebigen App lesen, die das folgende Format unterstützen:

EPUB
MOBI

Seitenzahl: 300




La Chambre de Jacob

La Chambre de Jacob12345678910111213Page de copyright

La Chambre de Jacob

 Virginia Woolf

1

« Dans ces conditions, bien entendu, écrivait Betty Flanders, enfouissant de plus en plus ses talons dans le sable, il n’y avait pas autre chose à faire que de partir. »

Lentement amassée à la pointe de sa plume, une pâle encre bleue noya le point final, où le stylo s’était immobilisé. Betty regardait sans rien voir : des larmes montèrent à ses yeux. Toute la baie devint tremblante, le phare se mit à osciller ; et elle crut voir le grand mât du petit yacht de Mr Connor ployer comme un cierge de cire exposé au grand soleil. Elle cligna vivement des yeux. Il arrive parfois des accidents terribles ! Elle battit encore des paupières. Le mât se redressa, la houle redevint régulière, le phare rigide ; mais la tache s’était étalée sur la feuille.

« Pas autre chose à faire que de partir », relut-elle.

« Écoute, dit-elle à Archer, l’aîné de ses fils, dont l’ombre se projetait sur son papier à lettres et s’allongeait toute bleue sur le sable (Betty Flanders eut un petit frisson – dire qu’on était déjà au trois septembre !) écoute ; du moment que Jacob ne veut pas jouer… L’affreuse tache ! Il doit commencer à se faire tard.

« Où est-il, cet odieux gamin ? reprit-elle. Je ne le vois pas. Cours le chercher. Dis-lui de venir tout de suite… « Mais grâce à Dieu, continuât-elle à griffonner, sans plus s’occuper de la tache, tout semble s’être arrangé pour le mieux, bien que nous soyons entassés comme des harengs en caque et qu’il faille tolérer dans l’appartement la voiture d’enfant ; car, bien entendu, la propriétaire… »

Tel était le genre de lettres que Betty Flanders écrivait au capitaine Barfoot – pages nombreuses, maculées de larmes. Car Scarborough est à sept cents milles de distance de Cornouailles ; et le capitaine habite Scarborough ; et elle est veuve ; et Seabrook, son mari, est mort. Les larmes de Betty Flanders font onduler, en vagues rutilantes, les dahlias de son jardin, et scintiller devant ses yeux le vitrage de la serre ; elles paillettent la cuisine d’étincelantes lames de couteaux : de plus, c’est à cause de ces larmes que, pendant le service religieux, Mrs Jarvis, la femme du recteur, écoutant l’orgue et voyant Mrs Flanders prosternée au-dessus de la tête de ses trois garçons, se dit que le mariage est une sûre forteresse, et que les veuves solitaires, misérables et sans appui, errent au hasard dans les champs, les malheureuses ! ne récoltant que des cailloux, glanant bien peu d’épis mûrs !

Mrs Flanders avait perdu son mari depuis deux ans.

« Ja - cob ! Ja - cob ! » criait Archer.

« Scarborough », traça Mrs Flanders sur l’enveloppe, et elle souligna le mot d’un trait hardi. Scarborough était sa ville natale : à ses yeux, le centre du monde. Un timbre, un timbre, à présent. Elle fureta dans son sac : elle le retourna sens dessus dessous, le vida au creux de sa jupe, chercha ; le tout avec tant d’énergie que Charles Steele, le paysagiste toujours coiffé d’un Panama, resta le pinceau en l’air.

Comme l’antenne d’un insecte irritable, ce pinceau frémissait. La voilà qui bougeait, cette femme, qui se préparait à s’en aller, le diable l’emporte ! Il plaqua vivement sur sa toile une touche d’un noir violet. Car cette touche était nécessaire à son paysage. Décoloré, comme d’habitude, avec tous ces gris fondus en lavande, et cette unique étoile, ou bien cette mouette blanche – mais oui ! – en suspens dans le ciel. Décoloré, décoloré. Les critiques n’allaient pas se gêner pour le dire : car il n’était qu’un artiste obscur, un exposant inconnu : portant une croix à sa chaîne de montre : adoré des gosses de sa logeuse ; et très flatté quand celle-ci marquait du goût pour sa peinture – ce qui arrivait souvent.

« Ja - cob ! Ja - cob ! » criait Archer.

Exaspéré par ces cris malgré son amour pour les enfants, Steele picorait avec agacement parmi les petits serpents de couleur lovés sur sa palette.

« Je l’ai vu, ton frère, dit-il avec un hochement de tête affirmatif, lorsque Archer passa lentement à côté de lui, laissant traîner sa bêche et regardant, les sourcils froncés, ce vieux monsieur à lunettes.

« Là-bas, près de ce rocher, murmura Steele, sa brosse entre les dents, pressant son tube de Sienne naturelle et gardant les yeux rivés sur le dos de Betty Flanders.

« Ja - cob ! Ja - cob ! » cria Archer, reprenant sa marche traînante.

Son appel était d’une tristesse extraordinaire. Pur de toute matérialité, de toute passion, lancé seul et sans réponse à travers le monde, et se brisant contre les rochers.

Steele fronça les sourcils ; mais il était content de sa valeur sombre – nécessaire pour mettre son paysage d’aplomb. « Eh ! mais, l’on peut encore faire des progrès, à cinquante ans. Tel le Titien… » Ayant trouvé le ton juste, il leva les yeux, et vit avec épouvante un nuage au-dessus de la baie. Mrs Flanders se leva, tapota son vêtement pour en faire tomber le sable, et ramassa son ombrelle noire.

Le rocher était un de ces rocs bruns, ou plutôt noirs, d’une solidité effrayante, un de ces rocs émergeant du sable comme les témoins des temps primitifs. Hérissés de patelles aux coquilles plissées, et jonchés d’une chevelure clairsemée d’algues sèches, l’escalade en est difficile, pour un petit garçon ; il faut qu’il se contorsionne, et qu’il ait l’âme bien héroïque, pour arriver jusqu’en haut.

Mais justement, c’est en haut qu’il y a un creux plein d’eau avec un fond de sable : et un lambeau de méduse collé sur le bord ; et aussi des moules. Un petit poisson passe comme une flèche. La frange d’algues rouge brun palpite, un crabe à la carapace opaline apparaît.

« Oh ! un énorme crabe ! » et sur ses pattes malingres, voilà le crabe qui déloge. C’est le moment !

Jacob plongea la main dans l’eau. Le crabe était froid, et léger, léger. Mais l’eau était toute chargée de sable, et tenant son petit seau plein à bout de bras, Jacob redescendit péniblement. Il était sur le point de sauter sur la grève, quand il vit, étendu à terre tout de son long, un couple immobile : un homme et une femme, écarlates, démesurés, couchés tout près l’un de l’autre.

Un homme et une femme, énormes (et déjà le jour baissait), étendus là, sans mouvement, côte à côte, la tête sur leur mouchoir de poche, et très près de l’eau qui montait, tandis que deux ou trois mouettes rasaient élégamment les vagues, et venaient se poser contre leurs souliers.

Les larges faces écarlates, posées sur des mouchoirs de couleur vive, regardaient Jacob avec de grands yeux. Jacob les regardait de même. Enfin tenant son seau avec précaution, il se décida à sauter, et se mit à trottiner, très lentement d’abord et d’un air indifférent, puis de plus en plus vite à mesure que les vagues écumeuses se rapprochaient de lui, et le forçaient à faire des détours, tandis que les mouettes se levaient à son approche, et s’en allaient, portées par le flot, atterrir un peu plus loin.

Une grosse femme en noir était assise sur le sable. Il courut vers elle : « Nanny ! Nanny ! » et son appel répété jaillissait, comme un sanglot, de la pointe extrême de son souffle.

Les vagues entourèrent la femme en noir ; ce n’était qu’une roche couverte de ces algues qui font : Ploc ! quand on les écrase. Jacob se sentit perdu. Il allait se mettre à hurler, quand il aperçut, gisant parmi des bouts de bois noirci et de la paille, au pied de la falaise, un crâne, un crâne complet, celui d’une vache, peut-être, et peut-être avec toutes ses dents. Sanglotant, mais oubliant tout, Jacob courut de toutes ses forces, droit devant lui : jusqu’au moment où il tint entre ses bras le crâne, qui était en réalité celui d’un mouton.

« Le voilà ! » s’écria Mrs Flanders, faisant le tour de la roche, ayant couvert en quelques pas toute l’étendue de la crique. « Qu’est-ce qu’il a encore déniché ? Jette ça, Jacob. Jette ça par terre immédiatement. Encore une abomination, je suis sûre. Pourquoi n’es-tu pas resté près de moi, vilain petit garçon ? Allons, jette ça. Et arrivez, tous les deux. » Elle partit d’un pas rapide, tenant Archer d’une main, cherchant de l’autre à s’emparer du bras de Jacob. Mais celui-ci fit un brusque plongeon, pour ramasser la mâchoire du mouton, qui s’était détachée du crâne, au moment où il le jetait par terre.

Balançant son sac, et serrant contre elle son parasol, tenant Archer par la main, et lui racontant l’histoire de l’explosion de la poudrière, qui avait fait perdre un œil au pauvre Mr Curnow, Mrs Flanders monta rapidement le sentier abrupt, sans cesser d’avoir conscience, dans les profondeurs de son âme, d’on ne sait quel malaise enfoui.

Là-bas, sur le sable, près des amoureux, gisait le vieux crâne privé de mâchoire. Propre, blanc, séché par le vent, poli par le sable, jamais on n’aurait découvert, le long de la côte de Cornouailles, ossement plus immaculé. D’ici peu, la christe-marine pousserait dans ses orbites ; il allait devenir friable, et un de ces jours un joueur de golf, en lançant sa balle, éparpillerait un peu de poussière. Non, plus jamais en meublé, se disait Mrs Flanders. Être venue si loin avec de jeunes enfants, c’était une terrible expérience ! Personne pour vous donner un coup de main, aider à remonter la petite voiture. Et avec Jacob si dur à mener ! si obstiné déjà !

« Jette ça, chéri, allons, obéis, dit-elle, lorsqu’ils arrivèrent sur la route. Mais Jacob lui échappa ; et comme il faisait un peu de brise, elle retira son épingle à chapeau, contempla un instant la mer, et fixa l’épingle plus solidement. Le vent s’était levé ; et les vagues montraient une sorte d’inquiétude, comparable à celle d’un être vivant, rétif et menacé du fouet – cette inquiétude qui précède l’orage.

Les bateaux de pêche, penchés, rasaient l’eau sur un de leurs bords. Un rayon pâle traversa la mer violette, et s’éteignit. Le phare s’alluma.

« Pressons-nous », dit Betty Flanders. Le soleil aveuglant frappait en plein visage, dorait les grosses mûres noires qui tremblaient le long de la haie, lorsque Archer essayait d’en cueillir en passant.

« Ne flânez pas, mes petits. Vous n’avez pas de vêtements de rechange », disait Betty, les forçant à marcher, et regardant avec inquiétude le vaste paysage blafard, ses brusques éclats de lumière jaillissant des serres dans les jardins, son étrange instabilité noire et or, cet éblouissant coucher de soleil, cette surprenante agitation, cette vie intense de la couleur – qui la troublaient, qui lui donnaient un sentiment de responsabilité et de danger. Elle serra plus fort la main de son fils, tout en continuant de monter péniblement la côte.

« À quoi t’avais-je dit de me faire penser ? demanda-t-elle.

– Je ne sais pas, dit Archer.

– Ma foi, moi non plus », dit Betty, gaiement, simplement.

Et qui pourrait nier que cette insouciance, alliée à la prodigalité, au sentiment maternel, aux préjugés de bonne femme, à l’imprévu des réactions, à des instants d’audace extraordinaire, à la fantaisie, à la sentimentalité – qui pourrait nier que tout cela ne rende la première femme venue bien supérieure à tout homme ?

La première venue, peut-être. En tout cas, Betty Flanders.

Elle avait déjà la main sur la porte du jardin.

« La viande ! » s’exclama-t-elle, laissant retomber le loquet. Elle avait oublié d’acheter la viande.

Et de la fenêtre de la cuisine, Rébecca la regardait.

La nudité de la pièce située sur le devant de la maison devenait plus apparente vers dix heures du soir, lorsqu’une forte lampe à pétrole occupait le milieu de la table. La dure lumière de cette lampe s’abattait sur le jardin ; coupait droit à travers la pelouse ; illuminait un seau d’enfant et un aster pourpre, et de là gagnait la haie. Sur la table, Mrs Flanders avait laissé son ouvrage, ses grosses pelotes de coton blanc et ses lunettes d’acier, son porte-aiguilles, et sa laine enroulée autour d’une vieille carte postale. Il y avait également une botte de joncs marins, et une pile de vieux illustrés ; et le sable laissé par les chaussures des enfants jonchait le plancher recouvert d’un linoléum. Un ichneumon, à toute vitesse, traversa la pièce d’un angle à l’autre, et heurta en passant le globe de la lampe. Le vent lançait des traits de pluie, qui s’argentaient à la lumière, tout le long de la fenêtre. Une feuille isolée battait à coups brefs et répétés, contre la vitre. En mer, c’était la tempête.

Archer n’arrivait pas à s’endormir.

Mrs Flanders se pencha sur lui. « Pense à des fées, dit-elle. Et pense à des oiseaux, à de jolis oiseaux posés sur leurs nids. Et ensuite ferme les yeux, et regarde la maman oiseau, qui arrive avec un ver dans son bec. Allons, ferme les yeux, murmura-t-elle, ferme les yeux… »

La maison meublée semblait toute pleine de gargouillements, de ruissellements ; la citerne débordait ; l’eau bouillonnait et gémissait en dégringolant le long des conduites, et la pluie ruisselait sur les carreaux.

« Qu’est-ce que c’est que toute cette eau qui entre ici ? murmura Archer.

– Seulement celle de la baignoire qui se vide », répondit Mrs Flanders.

Dehors, on entendit quelque chose claquer avec un bruit sec.

« Il ne va pas couler, dis, le grand vapeur, dis, maman ? demanda Archer, ouvrant les yeux.

– Mais non, bien sûr que non. Le capitaine dort depuis longtemps. Ferme les yeux et pense aux fées, bien endormies, dans les fleurs. »

« J’ai cru qu’il ne s’endormirait jamais, avec cette tempête », dit-elle tout bas à Rébecca, penchée sur une lampe à alcool dans la petite chambre voisine. Dehors, le vent faisait rage ; mais la menue flamme de la lampe brûlait tranquille, masquée au berceau par un livre ouvert et posé debout sur la table.

« A-t-il bien bu ? » murmura Mrs Flanders ; et Rébecca fit signe que oui. Elle s’approcha du berceau et remonta la courte-pointe, tandis que la mère se penchait, et regardait avec inquiétude le bébé endormi, mais les sourcils froncés. La fenêtre tremblait. Rébecca se faufila comme une chatte, et assujettit la crémone. Les deux femmes se mirent à parler tout bas, au-dessus de la lampe à alcool, tramant l’éternelle conspiration du silence, et de l’impeccable propreté des biberons, tandis que le vent faisait rage et donnait de brusques assauts aux fermetures de mauvaise qualité. Toutes deux se tournèrent vers le berceau, serrant les lèvres. Mrs Flanders se pencha.

« Il dort ? » souffla Rébecca.

Mrs Flanders fit signe que oui.

« Bonsoir, Rébecca », murmura-t-elle : et Rébecca dit : « Bonsoir Ma’am », bien que toutes deux fussent des égales dans l’éternelle conspiration du silence et des biberons irréprochables.

Mrs Flanders avait laissé la lampe allumée dans la pièce du devant, et sur la table, ses lunettes, son ouvrage, et une lettre portant le timbre de Scarborough. Elle n’avait pas fermé les rideaux.

La lumière, à travers la vitre, éclairait brutalement le carré de gazon, le petit seau bordé d’un trait d’or, et tout à côté l’aster violemment agité. Car le vent parcourait la côte à une allure folle, se lançait contre les collines, et par brusques rafales se dépassait lui-même. Comme il s’étalait sur la ville, située dans un fond ! Comme sa fureur faisait trembler et clignoter les lumières, celles du port, celles des chambres dans les villas à flanc de coteau ! Et roulant devant lui les sombres vagues, il parcourait l’Atlantique, en bousculant les étoiles entre les mâts des navires.

Il y eut un déclic dans le petit salon. Mr Pearce éteignait la lampe. Le jardin disparut, ne fut plus qu’une tache noire. Entièrement noyé de pluie. Chaque brin d’herbe courbé sous la pluie. Sous cette pluie, des paupières humaines eussent été forcées de se fermer. Quelqu’un de couché sur le dos n’aurait aperçu que tumulte et confusion – des nuages qui tournoyaient, tournoyaient, et une vague lueur jaunâtre et sulfureuse au sein de l’obscurité.

Dans la chambre au-dessus, les petits garçons avaient repoussé leurs couvertures, et dormaient sous le drap. Il faisait chaud : une chaleur moite et visqueuse. Archer était étalé à plat, un bras en travers de l’oreiller. Il avait le visage très rouge, et chaque fois que le rideau, poussé par le vent, s’écartait un peu, laissant passer une vague lueur, il se retournait et ouvrait l’œil à demi. Le vent soulevait le léger tapis placé sur la commode ; le bord tranchant du meuble était encore visible, et semblait monter à la rencontre du renflement de tissu blanc dont le reflet, une ligne argentée, apparaissait au bord du miroir.

Dans l’autre lit, près de la porte, Jacob dormait profondément, plongé dans une inconscience totale. La mâchoire de mouton, avec ses grandes dents jaunes, gisait contre ses pieds. Il l’avait repoussée jusqu’aux barreaux de fer du bout de sa couchette.

Dehors, la pluie tombait, de plus en plus droite et serrée à mesure que le vent, aux premières heures du jour, allait se calmant. L’aster était abattu sur le sol. Dans le seau d’enfant à demi rempli, le crabe opalin tournait lentement, s’efforçant d’escalader, avec ses pattes malingres, la paroi escarpée ; essayant, essayant encore, et retombant sur le dos, et recommençant indéfiniment ses tentatives.

« Mrs Flanders… » – « Cette pauvre Betty Flanders… » – « Cette chère Betty… » – « Elle est encore très agréable. » – « C’est curieux qu’elle ne se remarie pas. » – « Oui, mais… et le capitaine Barfoot ? Il va la voir tous les vendredis, c’est réglé, et – jamais avec sa femme…

– Ellen Barfoot n’a qu’à s’en prendre à elle-même, disaient les dames de Scarborough. Elle ne fait de frais pour personne.

– Tous les hommes désirent avoir un héritier – c’est connu.

– Il y a certaines tumeurs qu’il faut opérer ; mais une tumeur dans le genre de celle dont ma pauvre mère a tant souffert, on la supporte indéfiniment, sans même avoir jamais besoin qu’on vous monte une tasse de thé dans votre lit. »

Mrs Barfoot était une valétudinaire.

Élisabeth Flanders, sur le compte de laquelle on tenait, on avait tenu, et l’on tiendrait plus tard ces propos et bien d’autres, était devenue, cela va sans dire, veuve de bonne heure. Elle avait entre quarante et cinquante ans. Et derrière elle, devant elle, des années de tristesse : la perte de Seabrook, son mari ; trois garçons à élever ; pas de fortune ; une maison éloignée du centre de la ville ; la ruine et peut-être la mort du pauvre Morty, son frère – en effet, où était-il ? qu’était-il devenu ? Protégeant ses yeux du soleil, elle cherchait à apercevoir, sur la route, le capitaine Barfoot – oui, il arrivait, ponctuel comme toujours : les attentions du capitaine épanouissaient Betty Flanders, la rehaussaient à ses propres yeux, teintaient de gaieté son visage, et deux ou trois fois par jour, faisaient monter à ses yeux des larmes, dont personne ne pouvait deviner la cause.

Il n’y a rien de répréhensible, il est vrai, à pleurer la mort d’un époux dont le monument, quoique modeste, est quelque chose de soigné ; et lorsque par un jour d’été, la veuve avec ses trois fils s’arrêtait devant la sépulture, tout le monde se sentait bien disposé pour elle. Les chapeaux se levaient plus haut que d’habitude, les femmes serraient plus fort le bras de leur mari. Seabrook dormait à six pieds sous terre, depuis des années ; emprisonné dans la triple paroi de son cercueil, et si bien protégé que si terre et bois avaient été transparents comme verre, on aurait sûrement pu voir son visage, le visage d’un homme à moustaches, jeune et bien bâti, qui était allé à la chasse aux canards, et avait refusé de changer de chaussures en rentrant.

« Négociant dans cette ville », disait l’inscription funèbre ; mais pour quelle raison Betty Flanders avait cru devoir le désigner ainsi, alors qu’il n’avait pris place, derrière le vitrage d’une maison de commerce, que pendant trois mois – s’étant borné jusqu’alors à tuer des chevaux sous lui, à chasser à courre, à gérer un domaine peu étendu, et à mener une vie de plus en plus dissipée – nul ne pouvait le deviner. Mais enfin, il fallait bien lui donner une attribution quelconque, à titre d’exemple, pour ses fils.

N’avait-il donc rien été ? Aucune réponse n’était possible, puisque même si les yeux des morts n’étaient pas si vite fermés par l’employé des pompes funèbres, la lueur révélatrice a sitôt fait de disparaître. Autrefois, pour Betty Flanders, Seabrook était une part d’elle-même ; à présent, perdu dans la foule, il avait disparu dans l’herbe du coteau, entre des milliers de pierres tombales, les unes de travers, les autres droites ; parmi les couronnes défraîchies, les croix de tôle vernissée, les étroits sentiers de sable jaune, et les lilas qui se penchaient, en avril, au-dessus du mur du cimetière, avec une odeur comparable à celle d’une chambre de malade. Seabrook, à présent, c’était tout cela ; et lorsque, la jupe relevée, en train de donner du grain à ses poules, Betty entendait sonner la cloche des funérailles, il lui semblait que c’était la voix de Seabrook – la voix du mort.

Le coq avait la manie de se poser sur son épaule et de la becqueter dans le cou : de sorte qu’elle s’armait d’un bâton, ou qu’elle emmenait un des enfants, chaque fois qu’elle allait nourrir la volaille.

« Tu n’as pas envie que je te prête mon couteau, maman ? » demanda un jour Archer.

La voix de son fils, entendue en même temps que la cloche du cimetière, qui sonnait à ce moment-là, c’était un mélange inextricable, enivrant, de vie et de mort.

« Quel grand couteau pour un si petit garçon ! » dit-elle. Elle prit le couteau pour lui faire plaisir. Et le coq sortit du poulailler, et Mrs Flanders, criant à Archer de fermer la porte du potager, posa le grain par terre, gloussa pour appeler les poules, puis s’affaira dans le verger, et fut aperçue de la route par Mrs Cranck, occupée à battre son paillasson contre le mur, et qui le maintint en l’air un instant, pour faire remarquer à sa voisine, Mrs Page, que Mrs Flanders était dans le verger avec ses poules.

Mrs Page, Mrs Cranck et Mrs Garfit pouvaient la suivre des yeux, parce que le verger n’était qu’un enclos pris sur le terrain de Dods Hill, et que Dods Hill dominait le village. Nuls mots ne sauraient exagérer l’importance de Dods Hill. C’était la terre entière ; le monde en face du ciel ; l’horizon de regards dont personne n’aurait pu calculer le nombre, si ce n’est ceux qui avaient vécu toute leur vie dans le même village, ne l’avaient quitté qu’une seule fois, pour aller se battre en Crimée, comme le vieux Georges Garfit, accoté pour fumer sa pipe à la barrière de son jardin. C’est sur Dods Hill que se réglait la marche du soleil : et c’est à la nuance du ciel derrière le coteau que l’on pouvait juger du temps qu’il ferait.

« La voilà qui monte la côte avec le petit John », dit Mrs Cranck à Mrs Garfit ; puis elle secoua une dernière fois son paillasson, et se précipita chez elle.

Passant par la porte du verger, Mrs Flanders, en effet, monta jusqu’en haut de Dods Hill, en tenant John par la main. Archer et Jacob couraient par-devant, ou s’attardaient en arrière. Mais quand elle atteignit l’antique forteresse romaine, tous deux y étaient arrivés déjà, énumérant à grands cris les bateaux que l’on apercevait dans la baie. De là-haut, la vue était magnifique – la lande derrière soi, la mer devant soi, et Scarborough tout entier étalé à plat comme un puzzle. Mrs Flanders, qui commençait à prendre de l’embonpoint, s’assit et regarda autour d’elle.

La gamme complète des transformations de ce paysage aurait dû lui être familière : ses différents aspects, en hiver, au printemps, en été, en automne : la façon dont les orages arrivaient de la pleine mer, dont la lande s’assombrissait ou s’égayait selon le vol des nuages, elle devait les connaître ; elle avait dû bien des fois remarquer la tache rouge des villas en construction, et l’enchevêtrement de lignes qui partageaient les lotissements, ainsi que les feux diamantés des petites serres étincelantes, sous le soleil. Ou si de pareils détails lui échappaient, elle aurait pu laisser son imagination jouer sur les teintes d’or de la mer au couchant, se dire que la vague montante posait des palets d’or parmi les galets. De petits bateaux de plaisance luttaient de vitesse sur l’eau, que le bras noir de la jetée emprisonnait. Toute la ville, avec ses édifices, était rose et or ; couronnée de brume ; sonore ; stridente. Les banjos retentissaient ; la digue sentait le goudron fondant et collant aux pieds ; des chèvres attelées à de légères voitures, partaient tout à coup au petit galop à travers la foule. On remarquait avec quel soin le Conseil municipal avait fait disposer les parterres fleuris. Parfois un chapeau de paille s’envolait. Les tulipes flambaient au soleil. De nombreux caleçons de bain étaient alignés sur la plage. Des bonnets de caoutchouc encadraient des visages roses, aimables ou querelleurs, posés sur des coussins dans des fauteuils de toile. Des hommes habillés de blanc poussaient devant eux des panneaux triangulaires : en effet, le capitaine Boase avait capturé un requin monstre – une des faces du panneau l’annonçait en caractères rouges, jaunes et bleus, et chaque ligne se terminait par une série de points d’exclamation de couleur différente.

Excellente raison de descendre à l’Aquarium, dont les stores jaunis, l’odeur tenace d’esprit de sel, les chaises de rotin, les petites tables munies de cendriers, les poissons tournant sur eux-mêmes, la gardienne du lieu tricotant derrière six ou sept boîtes de chocolat (et souvent complètement seule avec les poissons durant des heures), allaient s’associer dans la mémoire avec l’image du requin monstre – qui lui-même n’était qu’un flasque réceptacle, une sorte de valise à soufflets, vide, jaunâtre, tombée au fond d’une citerne. Personne n’avait jamais été ragaillardi par l’Aquarium : mais les visages de ceux qui en sortaient avaient vite fait de perdre leur expression transie et vague, quand ils constataient qu’il fallait absolument faire la queue pour être admis sur la jetée. Une fois le tourniquet franchi, chacun parcourait vivement un mètre ou deux ; puis les uns s’attardaient devant cette boutique-ci, les autres devant celle-là. Mais finalement c’était l’orchestre qui attirait le public jusqu’aux pêcheurs, qui le long de la jetée inférieure, prenaient chacun leur place attitrée.

L’orchestre fonctionnait dans le kiosque moresque. Le n° 9 du programme fut affiché. C’était une valse. Les jeunes filles anémiques, la vieille dame veuve, les trois juifs commensaux de la même pension, le dandy, le major, le marchand de chevaux, et le gentleman auquel sa fortune donne une grande indépendance, tous prenaient la même expression rêveuse, tandis qu’ils voyaient, sous leurs pieds, par les fentes entre les planches, les vagues vertes d’un beau jour d’été tourner gracieuses, paisibles, autour des piliers de fer du môle. Pourtant, à une certaine époque, rien de tout cela n’existait (se disait le jeune homme accoudé à la balustrade). Fixez votre regard sur la jupe de cette dame ; oui, cette jupe grise, au-dessus du bas couleur de chair. Vous la voyez se transformer ; elle recouvre les chevilles – 1890-1900 ; puis elle devient beaucoup plus ample – 1870-80 : elle est à présent couleur puce, et s’étale sur une crinoline – 1860 : un petit pied chaussé de noir avec un bas de coton blanc se laisse deviner. Encore là ? – Oui, elle est encore sur la jetée. La soie maintenant est à ramages, avec un semis de roses, mais il semble qu’on la voie moins distinctement. Nous ne sommes plus sur une jetée. Le lourd carrosse oscille bien le long de la route barrée d’un péage, mais il n’y a pas de jetée où faire halte. Et qu’elle est grise et turbulente, la mer du XVIIe siècle ! Allons au Musée. Boulets de canon ; pointes de flèches ; verreries de l’époque romaine, plus un forceps couvert de vert-de-gris. C’est le révérend Jasper Floyd qui a extrait tout cela du sol, à ses frais, dans le camp romain de Dods Hill, aux environs de 1840 – Voyez la petite pancarte, avec son inscription à demi effacée. Et maintenant qu’y a-t-il encore à regarder à Scarborough ?

Mrs Flanders était assise sur le petit mur d’enceinte du camp romain, en train de rapiécer les culottes de Jacob ; elle ne levait pas les yeux, sauf lorsqu’elle mouillait le bout de son fil, ou lorsqu’un insecte volant venait se heurter, lui bourdonner à l’oreille, et reprenait son vol.

John ne cessait de trottiner et de venir déposer, dans le giron de sa mère, de l’herbe et des feuilles sèches qu’il appelait « du thé », et qu’elle rangeait méthodiquement, plaçant dans le même sens les têtes fleuries des graminées : distraite, pensant tantôt à Archer qui était encore resté si longtemps éveillé la nuit dernière, tantôt à l’horloge de l’église qui avançait de dix à douze minutes ; tantôt au désir qu’elle avait d’acheter le champ de Garfit – si elle pouvait.

« Tu vois, ça, c’est une feuille d’orchis, Johnny. Regarde ses petites taches brunes. Allons, viens, chéri. C’est l’heure de rentrer. Ar - cher ! Ja - cob ! »

« Ar - cher ! Ja - cob ! » piaillait après elle le petit Johnny, pivotant sur ses talons, éparpillant l’herbe et les feuilles qu’il tenait dans ses mains, comme s’il voulait en faire un semis. Archer et Jacob surgirent de derrière le monticule, où ils s’étaient tapis dans l’intention de bondir sur leur mère à l’improviste, et tout le monde reprit lentement le chemin de la maison.

« Qu’est-ce que je vois là-bas ? dit Mrs Flanders, s’abritant les yeux.

– Ce vieux monsieur ? dit Archer, regardant la route.

– Ce n’est pas un vieux monsieur, dit Mrs Flanders. C’est… non, ce n’est pas lui – j’avais cru que c’était le capitaine. Mais c’est Mr Floyd. Allons, venez, mes petits.

– Oh ! Mr Floyd, la barbe ! » dit Jacob, décapitant un chardon ; car il savait déjà que Mr Floyd allait lui donner des leçons de latin – ce que celui-ci fit en effet, à ses heures de loisir, pendant trois ans et par pure bonté : parce qu’il n’y avait personne dans le voisinage à qui Mrs Flanders put demander pareil service ; et parce qu’elle commençait à être débordée par ses deux aînés ; et parce qu’il fallait les préparer à entrer au collège : on peut dire que bien des pasteurs n’en auraient pas fait autant que Mr Floyd, soit qu’il vînt donner sa leçon chez Mrs Flanders après le thé, soit qu’il reçût les garçons chez lui – selon ses possibilités – car sa paroisse était fort étendue, et (comme l’avait fait son père avant lui) Mr Floyd allait visiter des cottages situés à des milles de distance, au fond de la lande ; et comme le vieux Mr Floyd, c’était un véritable érudit, ce qui rendait la situation d’autant plus invraisemblable – et telle que jamais n’aurait osé l’imaginer Betty Flanders. Aurait-elle dû se douter de quelque chose ? Mais outre qu’il était si savant, il avait huit ans de moins qu’elle. Elle connaissait bien sa mère, la vieille Mrs Floyd. Elle prenait parfois le thé chez elle. Et c’est justement un soir où elle revenait de chez la vieille dame, qu’elle trouva un billet dans le vestibule, et l’emporta dans la cuisine pour aller donner le poisson à Rébecca ; elle pensait que c’était un mot concernant les garçons.

« Mr Floyd l’a apporté lui-même, sans doute ? Mais où est le fromage ? Il a dû rester dans le paquet, dans le vestibule – oui, dans le vestibule », dit-elle, ayant déjà commencé de lire. Il ne s’agissait pas des garçons. « Oui, il en restera sûrement de quoi faire un soufflé demain. Peut-être que le capitaine… » elle était arrivée au mot « amour ». Elle s’en alla dans le jardin, et lut, adossée au tronc d’un noyer. Car elle était tremblante : son sein se soulevait, s’abaissait. Seabrook reparaissait devant elle avec tant de force ! Elle hochait la tête, et regardait à travers ses larmes les jeunes feuilles se déployer contre le ciel doré, lorsque trois oies, moitié courant, moitié volant, filèrent à travers la pelouse, poursuivies par Johnny armé d’un bâton.

Mrs Flanders rougit de colère.

« Combien de fois t’ai-je défendu de faire ça ? cria-t-elle ; et elle saisit le petit garçon et lui arracha la baguette.

– Mais elles s’étaient sauvées, gémit-il, en se débattant pour recouvrer sa liberté.

– Tu es très vilain. Ce n’est pas une fois, c’est mille fois que je te l’ai défendu. Je ne veux pas que tu pourchasses les oies », répéta-t-elle ; et froissant dans sa main la lettre de Mr Floyd, elle maintint solidement Johnny, et ramena les volatiles dans le verger.

« Comment pourrais-je penser au mariage ? » se disait-elle amèrement, tandis qu’elle fixait la petite porte avec un bout de fil de fer. Il est vrai qu’elle avait toujours détesté les roux, elle se le dit un peu plus tard, une fois les garçons couchés. Et repoussant sa boîte à ouvrage, elle attira son buvard et relut la lettre de Mr Floyd ; et quand elle arriva au mot « amour », son sein palpita de nouveau, mais moins fort que la première fois, car elle revoyait Johnny en train de pourchasser les oies, et elle comprenait qu’il lui était impossible d’épouser qui que ce fût, Mr Floyd moins que tout autre, car il était tellement plus jeune qu’elle, mais tellement bien ! – et si instruit par-dessus le marché.

« Cher Mr Floyd », commença-t-elle… Ai-je pensé à parler du fromage à Rébecca ? Oui, elle lui avait dit qu’il était dans le vestibule… « je suis on ne peut plus surprise… » continua-t-elle d’écrire.

Mais la lettre que Mr Floyd trouva sur la table, quand il vint de bonne heure le lendemain matin, ne commençait pas par ces mots : « Je suis on ne peut plus surprise… » ; et elle était si maternelle, si déférente, si inconséquente et si pleine de regrets, qu’il la conserva pendant des années : longtemps après son mariage avec Miss Wimbush, d’Andover ; longtemps après qu’il eut quitté Scarborough. À la suite de cette réponse, en effet, il avait demandé une paroisse à Sheffield, et l’avait obtenue : et quand il avait convoqué Archer, Jacob et John pour leur dire adieu, il leur avait dit de choisir, dans son bureau, ce qu’ils voudraient en souvenir de lui. Archer avait choisi un coupe-papier, parce qu’il ne voulait pas prendre quelque chose de trop beau. Jacob avait préféré les œuvres de Byron en un volume. John, qui était encore trop petit pour faire un choix raisonnable, avait jeté son dévolu sur le jeune chat de Mr Floyd – ce que ses frères trouvèrent ridicule, mais ce que Mr Floyd approuva quand le petit garçon lui eut dit : « Il a une fourrure pareille à la vôtre. » Puis Mr Floyd avait parlé de la Marine royale (à laquelle se destinait Archer) et de Rugby (où allait entrer Jacob) ; et le lendemain, ses paroissiens lui avaient offert un plateau en argent, et il était allé d’abord à Sheffield, où il avait fait la connaissance de Miss Wimbush, venue en visite chez son oncle, puis à Hackney – et ensuite à Maresfield House, en qualité de principal : finalement, devenu éditeur d’une série bien connue de biographies d’hommes d’Église, il s’était retiré à Hampstead avec sa femme et sa fille, et on le voit souvent donner à manger aux canards dans un des étangs du parc. Quant à la lettre de Mrs Flanders – en la cherchant l’autre jour il n’a pu la retrouver, et ne s’est pas soucié de demander à sa femme si elle l’avait fait disparaître. Rencontrant dernièrement Jacob dans Piccadilly, il le reconnut au bout de trois secondes. Mais Jacob était devenu un si beau jeune homme que Mr Floyd ne fut pas tenté de l’arrêter dans la rue.

« Mon Dieu ! dit Mrs Flanders en lisant dans le Courrier de Scarborough et d’Harrogate que le Rév. Andrew Floyd, etc., etc., venait d’être nommé principal du Collège de Maresfield, mon Dieu, mais ce doit être notre Mr Floyd ! » Une ombre de tristesse vint planer sur la table. Jacob se servait de la confiture ; le facteur causait avec Rébecca dans la cuisine ; une abeille bourdonnait autour d’une fleur jaune qui se balançait devant la fenêtre ouverte : en somme, tout le monde était satisfait, pendant que le pauvre Mr Floyd devenait principal de collège de Maresfield.

Mrs Flanders se leva, s’approcha du garde-cendres, et caressa Topaze derrière la tête.

« Pauvre Topaze ! » dit-elle. (Car le petit minet de Mr Floyd était devenu un très vieux chat, passablement pelé autour des oreilles, et qu’il allait falloir tuer un de ces jours.)

« Pauvre vieux Topaze ! » reprit Mrs Flanders, tandis que le chat s’étirait au soleil ; et elle sourit : elle se rappelait qu’elle l’avait fait châtrer, et elle se redisait qu’elle n’aimait pas les roux. Souriante, elle se dirigea vers la cuisine.

Jacob se passa sur la figure un mouchoir assez malpropre. Et il monta dans sa chambre.

Les cerfs-volants mettent longtemps à mourir. (C’était John qui collectionnait les coléoptères.) Même au bout de douze jours, les pattes de celui-ci étaient encore souples. Tandis que tous les papillons étaient morts. Une bouffée nauséabonde, qui sentait l’œuf pourri, avait eu raison des pâles Citrons qui s’éparpillaient dans le verger, et sur les pentes de Dods Hill, et bien plus loin dans la lande ; tantôt cachés derrière une touffe de genêts, tantôt se remettant à voler pêle-mêle sous le soleil brûlant.

Le Nacré se chauffait sur une pierre blanche, dans le camp romain. De la vallée montait le son des cloches. Tout le monde mangeait du rosbif, à Scarborough, car c’était dimanche : c’était aujourd’hui dimanche que Jacob avait capturé les Citrons, dans un champ de trèfle, à huit milles de la maison.

Le Sphinx tête-de-mort, c’était Rébecca qui l’avait trouvé, dans la cuisine.

Une forte odeur de camphre sortait des boîtes à papillons. À cette odeur se mêlait celle, trop reconnaissable, d’algues en train de sécher, en longs rubans bruns accrochés à la porte. Le soleil tapait dessus en plein.

Les ailes supérieures du papillon de nuit que Jacob tenait à la main étaient indubitablement marquées de taches fauves réniformes : mais il n’y avait pas de croissant sur les ailes inférieures. L’arbre sur lequel Jacob l’avait pris, la nuit, s’était subitement abattu. Une volée de détonations avait retenti dans les profondeurs du bois – et à son retour, très tardif, sa mère avait cru voir un cambrioleur. Le seul de ses fils qui n’obéit pas, avait-elle dit.

L’entomologiste Morris l’a décrit, ce papillon, comme « un insecte extrêmement particulier quant à l’habitat, fréquentant les lieux humides et marécageux ». Mais Morris se trompe quelquefois. Il arrivait parfois à Jacob, avec une plume extrêmement fine, de faire des corrections en marge.

Oui, le hêtre s’était abattu, bien qu’il ne fît pas de vent, et que la lanterne posée à terre éclairât des feuilles vertes, à côté de feuilles déjà sèches. Le terrain était dur. Un crapaud rampait. Et l’Écaille marbrée tournait, étincelante, autour de la flamme. Puis elle s’était envolée. Partie, pour ne pas revenir, bien que Jacob l’eût attendue. Il était plus de minuit quand il avait traversé la pelouse, et trouvé sa mère assise, devant une patience, dans la pièce tout éclairée.

« Dans quelle inquiétude tu m’as mise ! » s’était-elle écriée. Elle avait redouté pour lui quelque accident épouvantable. Et sa rentrée tardive réveillait Rébecca, qui était obligée de se lever de si bonne heure.

Il était là, debout, pâle et clignant des yeux, dans la chambre chaude ; sorti des profondeurs de l’obscurité, ébloui par la lumière.

Non, ce ne pouvait être la Noctuelle frangée, ce papillon.

La tondeuse avait comme toujours besoin d’être graissée. Toutes les fois que Barnett lui faisait faire demi-tour sous la fenêtre de Jacob, elle grinçait – grinçait, traversait la pelouse avec un bruit de ferraille, et à l’autre bout, grinçait.

Par moments, le ciel se couvrait.

Puis le soleil revenait, éblouissant.

Il se posait, comme un œil brillant, sur les ferrures, et soudain, très doucement, s’installait sur le lit, sur le réveil, sur la boîte à papillons restée ouverte. Ces pâles Citrons marbrés avaient vagabondé sur la lande, et zigzagué au-dessus du trèfle pourpré ; ces Nacrés s’étaient pavanés le long des haies. Ces Argus s’étaient posés sur de frêles ossements en train de sécher au soleil, et ces Vanesses belles-dames, et ces Paons du jour, s’étaient repus des entrailles sanglantes dédaignées par l’épervier. À des milles de distance, dans un pli de terrain tout couvert de chardons, Jacob avait trouvé ces Sylvains. Il avait vu un Amiral blanc monter en tournoyant jusqu’au plus haut d’un chêne, sans pouvoir le capturer. Une vieille paysanne qui vivait toute seule, sur la colline, lui avait parlé d’un papillon violet qui venait chaque année visiter son jardin, d’où elle voyait, disait-elle, les renardeaux jouer au petit jour parmi les ajoncs. Et si l’on se levait à l’aube, toujours on apercevait deux blaireaux. Il leur arrivait de se battre, disait-elle, comme deux garnements.