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Au milieu de la nuit, trois adolescentes enivrées assistent au meurtre d'un homme, précipité du point de vue du village vigneron de Sancerre. Les témoignages de la scène sont divergents ; famille et amis esquissent le portrait du bon camarade aimé de tous. L'enquête piétine pour Gab et Garnier jusqu'à la découverte d'un carnet étrange. Plusieurs noms de jeunes femmes sont dévoilés, accompagnés de notes et de descriptions graveleuses. Au même moment, le fichier est également publié sur les réseaux sociaux. Les vignobles s'enflamment de nouveau, attisés par les jeux malsains d'une victime au portrait finalement aussi tortueux que la relation des deux agents chargés de l'enquête.
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Seitenzahl: 198
Veröffentlichungsjahr: 2024
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Toute ressemblance avec des faits et des personnages existants ou ayant existé serait purement fortuite et ne pourrait être que le fruit d'une pure coïncidence.
Prologue
Chapitre 1
Chapitre 2
Chapitre 3
Chapitre 4
Chapitre 5
Chapitre 6
Chapitre 7
Chapitre 8
Chapitre 9
Chapitre 10
Épilogue
Les enquêtes de Gab et Garnier
Les vignes ardentes
Les tunnels de la mémoire
La chute de Dionysos
Dans les yeux d’Audrey, des milliers de parapluies multicolores se superposaient et joignaient les toitures opposées. Les rues encore éclairées de Sancerre s’étaient de nouveau parées de leurs décorations estivales. La saison touristique s’annonçait déjà houleuse. Le pont de la Pentecôte avait ouvert les hostilités et inondé le village vigneron de milliers de badauds. Les terrasses des cafés affichaient complet et les soirées s’étiraient, enivrant touristes et riverains du même alcool réputé. Juché sur ses trois cents mètres d’altitude, le piton pittoresque qui surplombait le fleuve de la Loire se fondait dans les vignobles alentour à l’image d’un volcan déversant sa lave faite de cultures diverses et de raisin blanc et rouge. Les mille quatre cents habitants troquaient depuis peu la période de calme contre la foule de curieux des beaux jours.
Audrey s’en réjouissait. Le monde et le liquide lie de vin l’enthousiasmaient au plus haut point et tout était prétexte à allier les deux. Minuit passé, la jeune femme et ses deux amies déambulaient sur les pavés, les têtes relevées vers les fameux parapluies. Bien entendu, le breuvage régional multipliait malgré lui le nombre d’objets réellement suspendus. Audrey, embauchée depuis peu dans un cabinet comptable voisin, accusait mal la soirée festive destinée à marquer l’évènement. Premier contrat et premier appartement, autant de changements qui méritaient la meilleure table au restaurant du coin et les trois bouteilles qui, à défaut de faciliter la digestion, permettaient d’en oublier la difficulté.
— Je crois que j’ai beaucoup trop mangé, bafouilla-t-elle.
— Tu as trop mangé ou bien trop bu ? demanda Samia avant d’éclater d’un rire qui résonna beaucoup trop fort dans sa propre tête.
Audrey inspira, posa ses mains sur ses hanches et tenta la réflexion. Malgré ses efforts, son regard vacillait et ses jambes s’articulaient aussi maladroitement que celles d’un girafon qui tentait ses premiers pas. Elle ferma les paupières et gonfla le torse.
— On va se promener un peu, conclut-elle. Si je rentre dans cet état… oulà !
Aussi saoules et donc convaincues par l’argumentation courte, mais imparable, ses deux comparses l’accrochèrent de leurs bras, chacune d’un côté, et entreprirent la visite nocturne de l’endroit qu’elles connaissaient pourtant déjà par cœur. Elles quittèrent la place principale désertée de façon aussi rapide qu’elle s’était remplie quelques heures plus tôt. La lune se cachait elle-même devant un sombre voile agrémenté de timides étoiles. Les dernières voitures quittaient leurs stationnements. Les enseignes s’éteignaient les unes après les autres. Les gigantesques lampadaires portaient désormais seuls le poids de la lumière. Le trio féminin accéléra son pas lors de la descente qui menait à la route où il se trouvait garé. Du coin de l’œil, Audrey capta la présence de deux personnes accoudées au balcon qui proposait un joli point de vue. Le duo semblait profiter de la quiétude de l’espace d’ordinaire trop encombré. Le lieu réputé se dressait sur toute la région sancerroise, surplombait ses vignes et ses villes voisines en journée, et éblouissait de ses milliers de lumières la nuit.
— Chut, mima Samia. Ne les dérangeons pas.
Elle pouffa dans sa main libre et continua le chemin qui ne bénéficiait plus d’autant d’éclairage, désormais supplanté par ledit point de vue.
— Tu es certaine qu’on est garées ici ? s’étonna Soizic, muette jusqu’alors.
— Oui, assura Audrey avant d’appuyer sur le bouton de sa clé de contact.
Un clic, puis deux, en vain.
— Elle ne marche plus, en déduit-elle.
— Retente avec la bonne voiture…, suggéra Samia.
Les trois femmes se dévisagèrent, les sourcils froncés, avant d’être de nouveau secouées par un fou rire aussitôt interrompu par l’expression étrange d’Audrey. Le visage devint livide, les pupilles roulèrent et elle libéra ses bras pour poser ses paumes sur son ventre.
— Penche la tête ! Penche la tête ! ordonna Soizic.
Elles coururent plus loin en direction du fossé, désormais dans une obscurité presque totale et Audrey se libéra l’estomac avant de s’accroupir, vaseuse, à même le goudron. Le silence s’installa naturellement le temps que les jeunes femmes retrouvent leur esprit. Seules deux voix lointaines signalaient la présence de vie dans les environs. Les deux supposés tourtereaux, croisés un peu plus tôt, avaient haussé le ton. Si la violence des propos se devinait aux intonations, la teneur de la conversation restait hors de portée.
— Eh ben dis donc, ça chauffe là…, commença Samia avant de se figer.
Une masse déboula de la côte et s’écrasa sur la route à une vingtaine de mètres de leur position. Un bruit de verre brisé retentit dans la foulée. Soizic et Samia se concertèrent du regard pour être certaines qu’elles n’avaient rien imaginé. Une silhouette inerte s’étalait désormais à quelques pas. Des secondes interminables défilèrent alors qu’une peur irrationnelle les amenait à se poser mille questions loufoques. Était-ce un animal ? Dans la journée, elles avaient croisé un groupe de jeunes hommes en cours d’enterrement de vie de garçon. L’un d’eux trimballait une énorme peluche rose avec un groin barbouillé de chocolat. L’objet finissait-il sa nuit comme un vulgaire déchet abandonné là ? Plus un bruit ne résonna. Les voix s’étaient tues.
— Il n’y avait personne d’autre que les deux individus sur le balcon, trancha Samia pour balayer toutes les suppositions plus réconfortantes.
— Ce n’est pas quelqu’un, souffla Audrey. Mais non… Attends.
Soizic remonta la côte avec lenteur après avoir activé la lampe sur son portable. Deux yeux grands ouverts et figés apparurent sous le faisceau. Un homme gisait, la bouche entrouverte, la nuque dans une position qui ne laissait plus de doute sur le choc de la chute. Sa chemise était tachée de rouge. La respiration de la jeune femme devint difficile. Prise de panique, elle agrippa la veste de Samia désormais près d’elle.
— Tu es infirmière ! Il faut faire quelque chose là, non ? Il faut appeler les pompiers ou le SAMU !
Sans un mot, Samia se contenta de secouer la tête, juste assez lucide pour comprendre qu’il était trop tard. Elle leva la tête instinctivement en direction du point de vue. Plus personne.
Menetou-Râtel, le 26 mai 2024
Étalée sur son parquet, les jambes et les mains croisées, Gabrielle Lorcat observait l’énorme poutre qui traversait son plafond fraîchement repeint. Elle entamait sa quatrième année dans cette maison et, alors que son entourage avait tenté de la dégoûter de la somme de rafraîchissements à venir, elle se félicitait d’éprouver de la satisfaction à chaque nouvelle tâche. L’endroit portait une histoire découverte au cours de l’année deux mille dix-neuf, durant une enquête qu’elle avait menée avec ses collègues de la gendarmerie de Sancerre. Un lourd secret de famille avait provoqué une suite d’évènements dramatiques et la découverte de tunnels désormais fermés à jamais. Le passé s’était refermé sur les coupables et avait libéré l’âme d’un vieil homme resté bloqué dans son enfance traumatisée. Elle se souvint alors de cet adorable « papy Hermoza » qui se balançait dans le rocking-chair qu’elle avait choisi de garder. Elle pouvait presque entendre le meuble grincer à chacune de ses bascules. Perdue dans ses pensées, elle n’avait pas entendu l’arrivée de sa meilleure amie, Sabine Périgeon, qui la surplomba de son mètre soixante-dix avec deux énormes paquets de plats à emporter.
— Tu es bien, là, par terre ? moqua cette dernière. — Je vais lasurer cette poutre pour en raviver la couleur, se contenta de répondre Gabrielle.
— Tu ne veux donc pas prendre mon avis en compte et la peindre en jaune ?
— Acheter du rustique pour le barioler de couleurs criardes, c’est ça le crime !
— Tu n’as aucun goût, trancha Sabine. Mais soit… Tu ne devais pas défricher le terrain aussi ? Parce que d’ici peu de temps, il faudra une faux pour atteindre l’entrée. Alors, franchement, ta poutre glauque n’est peut-être pas la priorité.
— Elle n’a rien de glauque cette poutre.
— Je crois me souvenir que quelqu’un s’est pendu ici dans les années quatre-vingt. Mais je suppose que cela faisait partie du « coffret découverte » avec le squelette retrouvé derrière le mur de la cave. Attends, tu as raison… ce n’est pas cette poutre le problème. Pas plus que la maison. C’est toi ! Il te faut un psy ! Un bon !
— Bien entendu, tu en as un à me conseiller, sourit Gab.
Après des années de libertinage assumé et une malencontreuse expérience de mort imminente lors d’une autre enquête de son amie, Sabine s’était amourachée de son propre psychologue. Contre toute attente, la relation s’était fortifiée et perdurait.
— Garnier serait d’accord avec moi, susurra Sabine, désireuse d’entamer une nouvelle discussion sur un sujet qu’elle savait sensible.
— Garnier n’est plus là, trancha Gabrielle avant de se relever.
Elle saisit l’un des sacs de vivres et se dirigea vers la terrasse.
Après des mois interminables de pluies diluviennes, le soleil reprenait sa place entre deux nuages à la clarté éblouissante. Ses rayons se heurtaient aux plantes disproportionnées qui entouraient le petit lac au bas du terrain. Bien qu’elle tentât de rester concentrée sur ce décor, l’allusion sur Garnier avait fait mouche. Deux ans de collaboration avec ce collègue parisien ; deux ans de relation mêlant le chaud et le froid ; deux ans pour rien, se dit-elle. Alors qu’il devait fêter Noël deux mille dix-neuf au sein de sa famille à la capitale et lui avait offert un billet pour le rejoindre, le rendez-vous avait pris une tournure inattendue. À leur arrivée, l’ambiance lourde et les visages fermés annonçaient une nouvelle année plus sombre. Un diagnostic de cancer à un stade déjà avancé pesait sur les épaules du patriarche de la famille Garnier de soixante ans passés. La thérapie s’annonçait longue et difficile. Gabrielle reviendrait seule dans sa région, décidée à épauler de loin celui qui comptait aider ses proches au plus près. Des appels maintenaient ce contact amical et rassurant. Puis, des messages, des textos. Une distance s’était instaurée par la suite alors que le calendrier changeait de mois et d’années. Les confinements causés par la covid rallongèrent l’absence. Il ne reviendrait plus. Elle s’en était persuadée. Ses nouvelles amitiés à la campagne ne feraient jamais le poids contre une vie entière chez lui, même après la rémission salutaire de son père. L’entourage de Garnier n’avait jamais caché son désaccord avec cette mutation de deux ans dans un « trou perdu » comme son propre meilleur ami aimait le dire. Aucun d’entre eux ne l’encouragerait à en reprendre le chemin. C’était évident.
Antoine Richard, collègue de longue date de Gabrielle, avait repris sa place en tant que binôme dans les enquêtes, accompagné de l’éternel « bleu », Julien, le professionnel de l’informatique. Si certaines de leurs allusions dévoilaient un contact régulier avec Sébastien Garnier, elle ne poussait jamais la conversation plus loin. Dès le premier jour, elle avait parié qu’il ne resterait pas dans le coin bien longtemps. Elle avait gagné. Un nœud étrange à l’estomac l’empêchait de s’en réjouir. Une pointe de colère le remplaça alors. Le sentimentalisme la freinait.
— Et maintenant ? interrogea l’impatiente Sabine.
— Défriche le terrain. Moi, je mange.
— Bien entendu… c’est tout à fait le plan que j’avais à l’esprit, s’amusa la volontaire à demi.
Le téléphone de Gabrielle vibra sur la table voisine et Sabine relâcha les bras le long de son corps en soufflant. Une mélodie particulière se rattachait aux appels professionnels du poste de gendarmerie. La journée de travail s’achevait avant même le petit déjeuner.
— Dis-moi que ce sera rapide, supplia Sabine avec une moue enfantine. Je ne veux pas lasurer cette poutre !
Gab se contenta d’un haussement d’épaules et d’un sourire dubitatif.
***
Sancerre
Les bandes rouge et blanc s’étiraient d’un côté à l’autre de la rue. Un large périmètre subissait le scellé. Le corps s’exposait au pire endroit possible, sous la fameuse esplanade. Richard patientait, les bras dans le dos, les yeux dans le vide. Un ballet d’agents fourmillait autour de lui et au niveau du balcon à la recherche d’éléments.
— Bien du monde et de précautions pour une chute dramatique, mais peut-être accidentelle, s’étonna Gabrielle à l’approche de son collègue.
Il eut un regard étrange qu’elle ne sut interpréter sur le coup. Une grimace narquoise sur le visage masculin, un froncement de sourcils et Gab perçut la volonté d’une mauvaise blague ou d’une moquerie quelconque.
— Quoi ?! feignit-elle de s’énerver.
— On ne t’a rien dit au téléphone ?
— Pas grand-chose. Un corps au milieu de la route. L’adresse. Point.
Richard se racla la gorge, peu satisfait du manque d’informations données et paré de la même expression étrange.
— Fabien Tholet. Trente-huit ans. Marié. Cinq enfants. Commercial chez un vigneron du coin. D’après les trois « témoins », il n’était pas seul. Des bruits de disputes, peut-être…
De ses doigts, il avait mimé les guillemets au moment de prononcer le mot « témoin ».
— Les guillemets ne m’inspirent pas énormément, murmura Gabrielle.
— Un peu plus de trois grammes… en moyenne.
Gab ferma les yeux et posa les mains sur ses hanches.
— Trois grammes d’alcool dans le sang en moyenne, répéta-t-elle.
Elle savait déjà ce que cela présageait pour la cohérence des témoignages.
— Combien de témoins déjà ? demanda-t-elle.
— Trois. Elles fêtaient le recrutement de l’une d’entre elles. Elles ont aperçu deux personnes près du balcon en descendant la rue. Il y a eu haussement de ton. Puis une « masse » s’est écrasée devant elles. Il n’est pas tombé de haut, mais ça a suffi. Nuque brisée. C’est ironique. Cet endroit s’appelle le « chemin du casse-cou ».
— Donc ça peut être involontaire, releva Gab. Je suppose que cette « deuxième personne » s’est enfuie dans tous les cas. Un semblant de portrait-robot ?
— Tu as le choix, en fait. D’après la première demoiselle, il s’agirait d’une femme, blonde, assez petite, pas de précisions sur les vêtements. D’après la deuxième, on se dirige également vers une femme, de taille moyenne et aux cheveux sombres. La troisième pense qu’il s’agissait d’un homme, assez jeune et mince.
Elle s’approcha du corps, lorgnant sur les taches rougeâtres qui parsemaient la chemise.
— Du vin rouge, éclaircit Richard. Depuis quelques heures et avec la fraîcheur, l’odeur s’est un peu adoucie. Il y a les débris de la bouteille un peu partout autour de lui. Les souris de laboratoire tentent de ramasser le plus de morceaux possible dans l’éventualité d’empreintes.
Gabrielle écarquilla les yeux, dépitée devant le nombre impressionnant d’éclats.
— Trois témoins imbibés, trois descriptions qui ne se rejoignent pas, continua Richard. Les trois sont au poste pour récupérer leurs esprits. Une équipe fait déjà le tour des établissements du coin avec la photo de la victime pour chercher des informations plus solides, dirons-nous. Ton nouveau collègue t’attend pour aller voir la femme de Tholet.
— Mon nouveau collègue ? s’étonna-t-elle. Tu te décides enfin à prendre ta retraite ? tacla-t-elle.
— Non. Je laisse les choses reprendre leur place, répondit-il, hilare et satisfait de son effet de surprise.
Les yeux de Gabrielle s’assombrissaient au fur et à mesure que ceux de Richard se faisaient rieurs. Il consentit un signe du doigt pour désigner le balcon qui les surplombait. Elle hésita à lever les yeux. Une foule de scénarios défilait dans sa tête. Après une inspiration rapide, elle consentit à suivre la direction de l’index. Si le sourire de Richard était déjà troublant, celui sur le visage de l’homme accoudé à la rambarde était bien plus éloquent. L’intrus les observait depuis le début de leur conversation avec un mélange d’amusement et de fébrilité.
— Punaise, souffla-t-elle. Sébastien Garnier. C’est ça la « chose » qu’on devait m’annoncer au téléphone ? demanda-t-elle à Richard.
Ce dernier leva les bras au ciel et tourna les talons en direction des scientifiques. La tête toujours baissée, Gab restait statique tandis que Garnier prenait plaisir à la lenteur de sa descente. Elle pinça des lèvres. Au milieu des agents en uniforme, il détonait avec son allure toujours beaucoup trop soignée. La cravate volait avec légèreté sur la chemise sans faux plis. Si l’habit présentait bien, la malice sur le visage crachait sans pudeur toute la personnalité du personnage.
— Tu vas te provoquer des crampes au visage à sourire bêtement comme ça, lança Gabrielle sans autres formalités.
— Paraît-il que lorsque l’on devient très, très vieux, l’expression qui reste sur notre visage est celle que l’on a eue le plus au cours de sa vie, expliqua-t-il avec plaisir. Tu seras une grand-mère absolument effrayante, Gabrielle.
— Ne te fie pas à l’expression que j’ai là, tout de suite. Elle n’est destinée qu’à toi. Le reste du temps, je suis le bonheur incarné.
— « Bonjour, Garnier », « Tu m’as manqué, Garnier », chantonna-t-il.
— Et pourquoi pas un tapis rouge et des confettis ? railla-t-elle. Que s’est-il passé encore à Paris ? Tu as fait une grosse bêtise et ils se sont débarrassés de toi ? Attends… en fait, je m’en moque. Épargnons-nous toute cette politesse assommante. L’homme qui gît sur le sol un peu plus loin n’aura jamais l’occasion de voir son expression préférée sur son visage vieilli. Voilà la priorité.
Garnier douta un instant. Devait-il se réjouir de cet échange dont il avait l’habitude avec elle ou bien s’en inquiéter ? Une pointe d’amertume se percevait derrière les tacles enfantins. Il hésita à pousser l’interrogation sur le sujet puis se ravisa lorsqu’elle afficha un visage trop fermé, désormais tourné vers la victime.
— Les scientifiques n’ont relevé aucune griffure ni marque de coups pour l’instant. L’autopsie confirmera d’ici quelques jours, expliqua-t-il. Richard a déjà fait le topo des récits décousus des trois fêtardes. Certains éléments reviennent tout de même. Il y avait deux personnes et le ton est monté. Je ne sais pas s’il y avait intention réelle de tuer ou non, mais une autre chose est sûre, la personne qui a provoqué cette dégringolade n’a pas pris la peine de descendre pour vérifier quoi que ce soit. La fuite directe…
— La panique, déduisit Gab.
— J’ai déjà vu ce genre de cas. Le responsable s’était dénoncé au poste dès le lendemain, une fois calmé, alors que la mort n’avait même pas encore été annoncée. Il se sentait beaucoup trop coupable.
— Tu te souviens…, commença-t-elle. Ici, c’est une petite ville.
Il sourit. Il se souvenait. Combien de fois l’avait-il entendu ? Combien de fois s’était-il promis de mettre une pièce dans une tirelire chaque fois que ce fait lui serait rappelé ? L’argument n’en restait pas moins imparable. Les journaux seraient en retard sur les potins. D’ici deux ou trois heures à peine, l’annonce non officielle de ce décès serait déjà sur toutes les bouches avec bien plus de détails que nécessaire.
***
Domicile de Virginie Tholet
Un bruit de souris pouvait réveiller la mère de famille. Les gens qui sortaient des restaurants voisins en pleine nuit passaient sous ses fenêtres. Dès le mois de juin, le phénomène s’amplifiait. La perspective de déménager n’effleurait pourtant pas son esprit. Elle aimait cette ambiance l’été et savourait la quiétude plus ou moins retrouvée le reste de l’année. À près de deux heures du matin, les mouvements de voitures coiffées de gyrophare se révélaient tout de même inquiétants. De l’étage, elle devina l’animation sur l’esplanade. Probablement une mauvaise bagarre, s’était-elle dit. Fabien, son époux, habitué des soirées avec son meilleur ami, et toujours au courant de la moindre actualité, ne tarderait pas à tout lui raconter dès son retour. Lorsque la sonnette retentit dans la maison de bourg, un frisson étrange traversa son corps. Bien trop tôt pour une visite. Devrait-elle témoigner de bruits ou faits étranges ayant conduit à tout ce tapage nocturne ? Sa main se crispa sur le col de son peignoir. Elle ferma instinctivement la porte de la chambre de son plus jeune fils. Il dormait d’un sommeil de plomb. La sonnette retentit une seconde fois. Lorsque les deux agents se présentèrent, elle resta bouche bée. Il s’agissait forcément d’une mauvaise blague. Ce genre d’escroquerie remplissait les lignes des faits divers du journal local. Gab et Garnier tendirent leurs plaques et annoncèrent la tragique nouvelle. Virginie recula d’un pas. Une voix lui hurlait de ne plus rien écouter, de fermer la porte et de continuer la journée comme si rien ne s’était passé. Elle préparerait le petit déjeuner et accompagnerait le petit à l’école. Elle enverrait un message à Fabien pour lui rappeler d’être sage, auquel il répondrait un « comme d’habitude ».
Gab et Garnier détestaient autant l’un que l’autre les annonces de décès. À ce moment précis, la douleur des vivants explosait en larmes, en cris ou en état de choc au silence pesant des tonnes. Virginie Tholet entendait les mots comme si sa tête se trouvait immergée sous l’eau. Le bruit était sourd, lointain.
— Respirez doucement.
Elle ne sut qui avait prononcé cette phrase ni même à quel moment, elle s’était assise sur le sofa du salon, les doigts toujours accrochés à son encolure.
— C’est une erreur. Il a passé la soirée avec Laurent, son meilleur ami. Ils passent beaucoup de temps ensemble. Tout le temps. Ils sont ensemble, là, quelque part à décuver ou bien chez Laurent ou bien à la cabane. Laurent et Karen habitent de l’autre côté de la Loire. Karen était avec moi hier soir. Ils font leurs soirées entre hommes et nous…
Elle stoppa son histoire, soudain consciente des expressions désolées de ses interlocuteurs.
— Laurent m’aurait appelée, souffla-t-elle.
— Nous allons avoir besoin de son nom et de ses coordonnées, madame Tholet. Trois personnes ont cru assister à une dispute, mais sont incapables d’identifier clairement le deuxième individu.
Comme réveillée brutalement, Virginie se redressa et saisit son portable pour fournir les informations demandées. Elle secouait la tête, étouffée par un rire nerveux.
— Bien entendu. C’est une erreur. Je vous donne son numéro, son nom, tout ce que vous voulez, mais… c’est impossible. Et puis, ils sont amis depuis presque vingt ans. Ils ont fait les quatre cents coups. Deux anciens coureurs de jupons un peu délurés… ils ont « grandi » ensemble. Nous sommes tous une famille. C’est… c’est idiot. Ils sont sûrement à la cabane de chasse comme d’habitude, à décuver. Nous avons un petit étang à mi-chemin entre nos deux maisons…
Elle se tut, essoufflée, à bout d’explication.
— Maman ? interpella une jeune voix.
Un petit garçon d’à peine neuf ans se tenait debout, au bas des escaliers, une peluche serrée sous son bras.
Gabrielle balaya des yeux le reste de la pièce, interpellée par un renfoncement vitré. Un placard encastré qui faisait presque la largeur du mur du fond abritait une collection impressionnante de bouteilles de vin. La vitrine lumineuse, agrémentée de pierres de parement, révélait une passion certaine pour le liquide précieux régional. « Sancerre » s’affichait de toutes les couleurs avec les noms de tous les propriétaires alentour. Étiquetées sur les goulots, les dates d’achat se suivaient au jour près.
— Il achetait chaque nouvelle cuvée de chaque Sancerre qu’il aimait, expliqua Virginie en voyant l’intérêt de l’agent.
La femme cajolait son fils avec douceur alors qu’il ignorait encore ce qu’il se passait. Elle stoppa, la respiration de nouveau difficile. Ses yeux étaient exorbités devant la quantité de bouteilles.
Une heure passa entre bafouillages, emploi du temps et relations. Durant l’échange entre Garnier et Virginie, Gabrielle se surprit à espérer un dénouement tel évoqué par son collègue plus tôt dans la matinée : un accident stupide causé par un taux d’alcool atomisant le compteur et un coupable rapide. Lorsque les deux agents quittèrent le domicile, Garnier afficha une moue perplexe.
— Non, trancha-t-elle avec calme.
— « Non » quoi ?
