La Citadelle de Papier - Camille Anssel - E-Book

La Citadelle de Papier E-Book

Camille Anssel

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Beschreibung

Les remparts s’étalent autour de Mélua et la cité résiste encore aux hordes sauvages qui gangrènent le royaume.

Mais les plus grandes terreurs ont la fâcheuse habitude de se manifester quand on les attend le moins…

Issue d’une famille pauvre, Eda Kingsern s’est fait une place à Mélua en devenant une voleuse et assassine renommée. Elle tente de survivre à ses mauvaises habitudes, victime de ses addictions et d’un style de vie pour le moins épineux.La dernière chose dont elle a envie, c’est de risquer encore sa peau. Pour sauver son père, elle va pourtant devoir quitter Mélua et braver les terres désolées. Une aventure qui tient du suicide, d’autant plus qu’elle va faire équipe avec une bande de bras cassés : un guerrier à la timidité maladive, un alchimiste à l’orgueil démesuré, un diplomate cynique et un orphelin à la répartie facile.Ils se détestent, mais, ensemble, ils vont affronter des dangers défiant l’imagination. Incendier une citadelle, combattre des monstres…

Rien ni personne ne souhaite se trouver sur le chemin d’Eda Kingsern lorsqu’elle est en colère.

Lien de l’extrait en ligne : https://www.calameo.com/read/0000842662ee1c9780d67

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Seitenzahl: 332

Veröffentlichungsjahr: 2022

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Camille Anssel

La Citadelle de papier

Roman de fantasy

ISBN : 979-10-388-0416-6

Collection Atlantéïs

ISSN : 2265-2728

Dépôt légal : septembre 2022

© couverture : création originale de Laura Gerlier pour Ex Æquo

© 2022 Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction intégrale ou partielle, réservés pour tous pays. Toute modification interdite.

Éditions Ex Æquo

Préface

Un nouveau roman (passionnant) de Camille Anssel, une nouvelle illustration (magnifique) de Laura Gerlier, une suite annoncée… Vous espériez retrouver Lana, le Grand Bishery et tous les autres ?

Pas cette fois !

Cependant, le personnage principal de La Cité de larmes est toujours là : la tentaculaire Mélua. De nouveaux personnages, une temporalité différente, une autre histoire… mais la plume de Camille Anssel nous guide avec toujours autant d’humour à travers les dédales de la cité et au-delà, tout en glissant liens et passerelles entre ses romans, enrichissant d’autant son univers. Saurez-vous tous les reconnaître ?

Entre voyage initiatique, combats vertueux et complots de pouvoir, l’auteur nous en apprend plus sur le passé de Mélua : sur sa construction architecturale, sociale et surtout politique. Laissez-vous attacher à une autre héroïne courageuse et torturée ; laissez-vous effrayer par les terres désolées du territoire Parangon ; laissez-vous indigner par les bassesses des hauteurs de Mélua.

La Citadelle de papier se dévore indépendamment de La Cité de larmes (ainsi que du troisième roman de ce cycle, à suivre !) alors, amateur de Camille Anssel ou novice de son univers, bonne lecture !

Faustine Galicia

Directrice de la collection Atlantéïs

Eda

Une main lui agrippe l’épaule. C’est un gaillard à l’œil pâle qui se tient face à elle. Il brandit une lame.

— Ton or !

Un vieux classique qui ne surprend plus personne.

— Je hais cette ville, grommelle-t-elle.

Elle se dégage et toise le bonhomme. Pas une once d’hésitation et son regard le plus noir, deux conditions indispensables pour survivre à Mélua.

Elle prend soin d’ouvrir sa cape – pour qu’il aperçoive les quatre lanières de cuir qui retiennent ses armes – et crache :

— Excuse-toi d’avoir sali ma veste avec tes doigts graisseux.

Quelques secondes s’écoulent, puis l’ordure hausse les épaules et s’éloigne d’un pas nonchalant.

Si j’étais une personne sensée, je m’en tiendrais là, songe Eda.

— Tu ne m’as pas bien comprise. Des excuses tout de suite si tu ne veux pas que je te saigne !

Il se retourne, lève un sourcil et caricature un ton bourgeois :

— Je suis vraiment désolé, ma petite dame, de vous avoir ainsi bousculée.

Une vieille amertume crispe l’estomac d’Eda.

Il se fout de moi. Il me prend pour une précieuse, une riche écervelée ?! Moi qui vis à Mélua depuis si longtemps, bon sang ! Moi qui endure tout pour pouvoir envoyer mes économies à ma famille, je devrais en plus tolérer la brutalité de tous les connards de la création ? !

Le lascar la dévisage, sa parodie de sourire dévoilant des gencives marron. Il croit bon d’ajouter :

— Tu veux hurler à la Garde, petite ? Tu devrais me remercier de te laisser t’en sortir à si bon…

Elle expédie son couteau d’un geste vif. La lame transperce le cuir de sa liquette.

Il regarde ses entrailles devenues poisseuses avec un air surpris, cet imbécile. Il pose un genou à terre. Son sang coule sur le pavé.

— Ah… Tous cinglés… Moi aussi j’ai toujours détesté Mélua, mais faut bien vivre, pas vrai ?

Il tousse.

— Elle veut toujours des excuses la petite ? Je ne suis pas un spécialiste, mais je vais y rester, pas vrai ?

Un noble et ses quatre gardes du corps passent juste à côté d’Eda. Ils n’interviennent pas – pas plus qu’ils ne seraient intervenus si elle avait été en train de se faire battre à mort. Ainsi est Mélua.

Elle s’approche à pas prudents et souffle :

— Les porcs de ton espèce n’ont que ce qu’ils méritent.

Kervel

— Et voilà, Monseigneur.

La petite bonne est toujours à l’heure, ce qui est appréciable. Kervel aime les choses ordonnées. Il attrape le seau d’eau chaude qu’elle lui tend et essaie d’afficher une mine aimable. Est-ce que les riches doivent parler aux domestiques ?

Il balbutie un merci et elle lui retourne un sourire. Elle n’est pas jolie, pourtant il ne peut s’empêcher de l’imaginer nue, se joignant à lui pour son bain. Il se sent rougir et claque la porte.

Kervel se déshabille et s’allonge dans la baignoire en cuivre, l’un de ses investissements les plus extravagants. Sa chambre est dépouillée : un lit, une table, une seule chaise (il ne reçoit personne, pourquoi en faudrait-il une deuxième ?)et des haltères.

Il se savonne avec méthode. Peu de parties de son corps ont été épargnées par les thaumaturges. Les marques du fouet dessinent une fresque immonde sur son dos. Kervel pense à la petite bonne et se demande si ce spectacle lui donnerait envie de vomir.

Il quitte sa chambre pour rejoindre la cuisine située au rez-de-chaussée. Le commis pose son assiette sur la table. Cela fait trois ans que Kervel habite ici et l’on pourrait compter sur les doigts d’une seule main les fois où il a loupé son petit-déjeuner. Trois ans qu’il ingurgite ses quatre œufs au plat, sa bonne tranche de lard et son grand café. Le patron vient le saluer, lui raconte les dernières rumeurs. Kervel hoche la tête. Il s’essuie les lèvres et se demande s’il est heureux, comme tous les matins avant une longue journée d’Ennui.

L’auberge est idéalement placée sur l’allée du commerce. Kervel aime cette partie de la Cité, la seule qui ait été pensée intelligemment. Ici les routes sont larges, propres et éclairées la nuit.

Il remonte l’avenue menant à l’immeuble de son employeur et débute sa première partie d’échecs contre lui-même. Il a toujours pris plaisir à mener cet exercice de concentration, contrairement aux autres élèves de l’Académie. C’est une excellente façon de lutter contre l’Ennui.

Il pénètre dans le bureau de son maître qui s’écrie :

— Ah ! Te voilà mon brave Kervel !

Monsieur le baron Adriano Tratatorie est un petit homme sec qui prétend ne jamais dormir plus de cinq heures par nuit et possède une bonne partie de Mélua. Le Baron est élégant. Ses cheveux sont plaqués en arrière et Kervel lui trouve des airs de moineau, la tête toujours à droite, à gauche, sautillant d’un rendez-vous à un autre avec une énergie peu commune.

— Ce matin, je me rends à la banque Villardière, puis nous irons prendre le thé avec le baron Lescure. Cet après-midi, je recevrai du monde. Ce sera une journée fort intéressante.

Kervel ne parvient pas à se donner une moue enjouée. Il talonne son maître qui gagne le boulevard. Il a plu et les pavés humides reflètent les premiers rayons de soleil.

— Quelle splendeur, dit le Baron. Une Cité-Nation légendaire, une entité organique ! Comprends-tu mon brave Kervel ?

Il acquiesce. Mais Kervel n’aime pas Mélua. Dès que l’on se risque hors des belles allées, la Cité devient un ramassis d’interminables passerelles, de quartiers entiers détruits puis reconstruits les uns sur les autres, une mosaïque infinie de bâtiments biscornus et d’escaliers incompréhensibles.

Le Baron n’est heureusement pas assez fou pour s’aventurer loin des principales artères. Quelques semaines plus tôt, le garde du corps a dû défendre Monsieur. Un groupe d’une dizaine de gamins leur est tombé dessus en plein jour. Ils avaient le nombre et l’énergie du désespoir pour eux, mais leur tentative de rançonnage s’est vite terminée. Kervel a tranché le premier en deux et étranglé un second téméraire.

Une scène atroce. Pourtant, jamais Kervel ne s’était senti aussi vivant. Tous les mouvements répétés des milliers de fois devant ses maîtres de l’Académie, réapparus immédiatement. La montée d’adrénaline avait duré jusqu’au soir.

Massiga

Les riches ont de beaux habits et mangent à leur faim (quand ils le veulent ! Ce qu’ils veulent !) ; les pauvres marchent pieds nus et crèvent la dalle. Massiga – pas de bol – fait partie de la seconde catégorie.

Donc Massiga a faim, et Massiga pourrait bouffer une vache avec ses cornes, se répète-t-il. Pour le moment, il fait son affaire du croûton de pain qu’il a planqué sous sa tunique.

Le vol et la racole ne paient pas assez. Tous les mômes de Mélua sont sur le créneau, donc évidemment que ça ne rapporte rien ! Il faut avoir une serpillère dans le crâne pour ne pas comprendre ça !

Justement, Massiga est pauvre, n’a pas de parents, mais il n’est pas idiot. C’est Grand Père,le chef de sa bande d’orphelins, qui le répète souvent. « Ce gamin est un petit futé ! »

— Qu’est-ce que tu comptes faire de ta vie, mon garçon ? a demandé Grand-Père lorsque Massiga a rejoint la bande.

— Je veux avoir du pognon à ne pas savoir quoi en fiche, a répondu Massiga du tac au tac.

Grand-Père s’est piqué d’un fou rire monumental ! Massiga, sans trop savoir pourquoi, s’est mis à rire aussi et, bientôt, les deux cents orphelins de la bande à Grand-Père se sont fendu la gueule.

— Toi tu es un petit futé ! a dit Grand-Père. Tu finiras assassin.

Eda

Elle claque derrière elle la porte de son appartement et se laisse tomber sur son lit. Inspire, expire, recommence. Inspire… Ses mains cessent de trembler.

Je vais avoir besoin de ma petite fée pour réussir à dormir cette nuit, décrète-t-elle.

Le soleil est encore haut. Elle a le temps d’acheter sa dose de carotinine avant son rendez-vous du soir, un nouvel employeur de la très haute. Peut-être lui proposera-t-il LA mission qui pourrait rapporter assez pour raccrocher ?

Eda s’imagine – sans savoir si c’est vraiment ce dont elle a envie – rejoindre la ferme de son père. Elle pourrait essayer de survivre en faisant pousser des navets ? Peut-être même qu’elle finirait par se trouver un gentil mari ?

Elle soulève la planche du parquet qui dissimule ses économies et grimace à la vue de la mince grappe de piécettes qui s’y trouve. Pa’ et Jules ne recevront pas leur enveloppe ce mois-ci.

Elle s’immerge à nouveau dans ce fichu dédale que l’on appelle Mélua. À la chute du Royaume, la Cité se peupla si densément que les riches se firent bâtir des demeures de plus en plus hautes. Confrontés ensuite à une criminalité galopante, ces mêmes riches érigèrent des passerelles de pierre reliant les derniers étages de leurs demeures, afin de ne plus avoir à se risquer dans les ruelles pour se rencontrer.

Cela devint la mode pour les bourgeois d’habiter le plus haut possible et de disposer d’un bon réseau de passerelles. Les audacieux installèrent des téléphériques entre leurs immeubles. Une ville sur la ville naquit et, avec elle, la notion de classe supérieure.

L’essentiel du peuple continue de grouiller à la surface et les activités les plus illégales se développent dans les catacombes, où Aleksis a élu domicile. Cette petite crapule a toujours un sourire sarcastique quand il la voit arriver. Eda lui tend deux pièces de cuivre.

— Ça faisait longtemps ma jolie ! Je commençais à penser que tu étais morte… Ou pire ! que tu avais changé de fournisseur ! Ah ah ! Dure journée ?

Elle ne répond pas. File-moi ma dose et je me barre de là.

— Si tu veux essayer quelque chose de nouveau, en ce moment je propose une excellente…

— Carotinine, dose habituelle, dépêche.

Kervel

Le baron Tratatorie s’entretient finances avec les banquiers, puis il discourt bâti avec les architectes. En ce moment, son babillage avec Monsieur Villardière porte sur des « quittances réduites à l’échéance », mais cela fait longtemps que Kervel ne l’écoute plus. Il en est à sa quatrième partie d’échecs de la journée. Aujourd’hui, Kervel-camp-des-blancs surpasse largement Kervel-camp-des-noirs.

Tratatorie l’interpelle :

— N’est-ce pas, mon brave Kervel ?

— Je vous demande pardon, Monsieur ?

— Je disais que les scélérats qui voulaient s’en prendre à ma personne en plein jour, le mois dernier, ont vite pris la poudre d’escampette quand il est apparu que tu étais un as !

Par pitié, qu’il ne me demande pas encore de raconter mes exploits à un petit aristocrate aux ongles vernis.

— Oui, Monsieur.

— Fais le récit à Monsieur Villardière, veux-tu ?

Damnation.

Kervel n’est pas un beau parleur, loin de là. Cependant le Baron lui a tant fait réciter son exploit qu’il décrit à présent celui-ci avec aisance :

— Il s’agissait d’un groupe d’adolescents, les plus vieux n’avaient pas quinze ans. Ils ne portaient pas d’armure, mais avaient de bons couteaux. Ils se sont positionnés autour de nous et ont demandé son or à Monsieur le Baron.

— Et qu’est-ce que j’ai répondu ? jubile Tratatorie.

— Vous m’avez ordonné de vous débarrasser de ces cancrelats.

— Et comment as-tu fait ?

Les images reviennent, limpides, et Kervel sent malgré lui poindre une vague excitation.

— Je suis intervenu en premier sur celui qui avait parlé, leur chef…

— Il l’a tranché en deux, avec un coup vertical ! complète le Baron en mimant le geste.

— Un shirassi d’intimidation, utile face à des adversaires peu expérimentés. J’ai ensuite profité du choc occasionné pour saisir un second assaillant à la gorge et…

— Vous auriez vu cela mes amis ! Tout en étranglant d’une main une de ces vermines, mon brave Kervel tenait une posture d’escrimeur impeccable. La démonstration s’est arrêtée là ! Ils ont détalé comme des lapins, ah ah ! Vous savez, je ne regrette pas de m’être offert les services d’un thaumat. Kervel me réclame une solde astronomique, et ce n’est pas le plus fanfaron des hommes, mais je me sens plus en sécurité avec lui qu’avec dix gardes !

Kervel connaît par cœur ce refrain du Baron, qui à chaque fois lui fait une boule au ventre. Est-il normal que le moment le plus intéressant de ces dernières années soit le massacre de deux enfants ?

Il se replonge dans une partie d’échecs.

Adriano

La plupart des nobles abusent de la bonne chère et – considérant que la marche à pied n’est pas une activité distinguée – ne se déplacent qu’en carrosse. Ils finissent tôt au tard par faire du gras.A contrario, Tratatorie est très fringant pour son âge et même son docteur lui trouve une santé remarquable. Il faut dire qu’il apprécie tout particulièrement sentir sous ses pieds le pavé de cette avenue du commerce splendide, symbole de la puissance de Mélua. Et in extenso, de sa puissance à lui, puisqu’il fait partie de la crème. Il n’y a pas à rougir d’être un puissant.

— Ces balades sont très bonnes pour la digestion, mon brave Kervel, comprends-tu ?

— Oui, Monsieur.

Son immense garde du corps est en toute circonstance impassible. Dommage qu’il ait le regard aussi expressif que celui d’un poisson mort, songe le Baron. Car ses traits sont équilibrés et on pourrait le dire bel homme, en dépit de la balafre courant sur son visage. La vilaine cicatrice prend naissance juste sous son œil droit, chemine sur des cheveux courts et s’arrête au-dessus de son oreille dont un petit bout de la partie supérieure est manquant. Un peu de caractère sur ce faciès si neutre.

Adriano tente encore un instant de déchiffrer l’expression de son employé. Il l’apostrophe :

— Nous nous sommes bien amusés tout à l’heure, lorsque tu as refusé la part de gâteau à la cannelle et que tu as demandé une omelette !

Kervel opine du chef. Les lourdes bottes du garde du corps battent le sol avec leur bruit métallique et Adriano se demande ce que les thaumaturges peuvent bien faire subir à leurs élèves pour en faire de pareilles pierres tombales.

Eda

La tentation est grande de faire comme la majorité des consommateurs de carotinine, à savoir avaler aussitôt sa dose et ramper jusqu’au premier coin tranquille. Mais Eda ne savoure sa drogue que lorsqu’elle est étendue sur son lit. Elle quitte les catacombes, son petit sachet orange serré au creux de sa paume comme si sa vie en dépendait. Elle est presque arrivée à son appartement et elle trottine à présent. Je n’ai jamais autant hâte de retrouver ma cage à poulesque dans ces moments-là.

Soudain, elle se fige. Juste derrière l’immense chêne, qui se dresse encore par miracle dans son allée, se trouvent trois hommes de la Garde.

Ils ne s’aventurent jamais ici. Ils ne s’aventurent jamais ici sauf pour… Eda a l’impression de recevoir un coup de poing dans l’estomac. Ils sont là pour elle. Elle était en compagnie de sa petite fée quand ces porcs lui ont mis la main dessus et elle n’a pas pu se défendre. Ils ont profité de… Plutôt crever que de retomber entre leurs mains.

C’était il y a trois semaines. Eda est restée cloîtrée dans sa chambre deux jours, à pleurer et se jurer d’abandonner pour de bon la drogue. Elle, Eda Kingsern, brillante voleuse et assassine, ne se laisserait plus jamais cueillir sans défense.

Ils se pavanent dans leur uniforme rouge et noir. Ils parlent fort. Ils l’attendent. Elle cache son sachet de drogue d’une main tremblante au fond de sa poche. Elle s’aperçoit que des larmes coulent sur ses joues et elle les essuie avec rage. Eda, tu n’es pas une petite pleureuse. Elle prend une longue inspiration et se dirige vers eux.

Kervel

La résidence de Tratatorie domine l’avenue, toute de pierre blanche. Les quatre étages inférieurs sont occupés par ses employés. Des comptables, des assistants, des banquiers… Une foule de petits hommes aux mains fines qui s’échangent des piles de feuilles manuscrites.

Kervel a toujours été fasciné par ce ballet. C’est un monde à part, où l’on se chuchote un langage obscur en respectant d’étranges codes. C’est une mécanique parfaitement huilée. Au rez-de-chaussée en particulier, à tout moment du jour ou de la nuit, on trouve une vingtaine de préposés patientant en file indienne devant une porte close. Ils ont tous le même visage morne, et Kervel ne se lasse pas de ce spectacle d’hommes qui – comme lui – gagnent leur solde en attendant.

Le Baron explique :

— Une fois leurs dossiers bouclés, les greffiers doivent se rendre dans le bureau du relecteur-chef. Celui-ci est le seul habilité à appliquer mon cachet sur les actes.

Kervel plisse les yeux.

— Que se passe-t-il si le relecteur voit une erreur dans le dossier ?

— Eh bien, le greffier doit revenir avec le document corrigé.

— Il devra refaire la queue ?

— Certainement. Les greffiers sont censés apporter des dossiers exempts de tout reproche, comprends-tu ?

Ils se glissent dans l’ascenseur.

— Rapide, Boris ! lance Tratatorie à l’homme coincé dans son petit compartiment.

Celui-ci s’active sur le pédalier. Cling Cling ! Des engrenages pivotent et la cage se met aussitôt en branle.

L’étage de Tratatorie est un chef-d’œuvre. Aucun pilier disgracieux ne vient alourdir sa surface immense. De larges baies vitrées illuminent la pièce, offrant une vue imprenable sur la plus belle partie de Mélua. Un bureau massif – véritable monument d’ébénisterie – est posé dos au seul mur non pourvu de vitres. Une passerelle en pierre est accessible à quelques mètres à la droite du fauteuil du Baron, offrant un accès direct au Grand Palace et au Parlement.

Tratatorie s’assoit pour lire son courrier. Kervel se poste en retrait et entame une nouvelle partie d’échecs. Les deux hommes sont encore absorbés par leurs occupations respectives quand un raclement de gorge leur fait lever les yeux. À quelques mètres devant eux se tient une femme au regard sombre. Un chignon retient ses cheveux noirs. Une cape pourpre entoure son chemisier blanc, sur lequel on distingue quatre lanières de cuir destinées au port d’armes de lancer. Damnation ! Kervel réalise qu’elle aurait pu assassiner son maître et il s’interpose devant la femme, bouclier plat et katana dressés.

— Re… Recule immédiatement !

Elle le dévisage, un coin de sa bouche relevé en un début de sourire moqueur.

— Allons, allons, Kervel, intervient le Baron. Mon invitée est une spécialiste de l’infiltration, c’est bon signe qu’elle ait réussi à nous surprendre, non ?

Il se tourne vers la femme.

— Excuse mon garde du corps, il est vexé de ne pas t’avoir entendue arriver. À sa décharge, c’est habituellement le grincement de l’ascenseur qui annonce mes invités.

— Je préfère les escaliers.

— Bien sûr, bien sûr !

Sur un geste de son maître, Kervel replace son bouclier plat derrière son épaule et fait disparaître son sabre.

— Je suis Adriano Tratatorie, explique le Baron, et je ne vais pas y aller par quatre chemins : je pense que tu vas accepter ma proposition.

— Eda Kingsern. Pour être tout à fait honnête, il y a en effet des chances que j’accepte. Votre coursier m’a parlé de cent pièces d’or, pour une seule nuit de travail ?

— Absolument. J’ai besoin que tu exfiltres un vieil ami de la Citadelle.

Le visage de la voleuse s’affaisse.

— Je te fournirai, cela va de soi, l’ensemble des plans de la prison, poursuit le Baron.

Un duel de regards s’engage entre Tratatorie et la jeune femme.

— Bien sûr, le risque est élevé, finit par lâcher le maître de Kervel. Si tu ne te sens pas à la hauteur…

— Je réfléchissais, rétorque-t-elle. À supposer que vos plans soient exacts…

— Ils le sont.

— …je vais avoir besoin d’une poignée d’enfants mercenaires pour me suivre dans les conduits d’aération.

— Tu utiliseras comme tu l’entends la dotation de cent pièces d’or allouée pour mener à bien cette mission.

— Je vais aussi avoir besoin des services d’un alchimiste et celui que j’ai en tête ne se contentera pas de quelques pièces de cuivre. Une fois que l’on a dit ça, cent pièces d’or, ce n’est plus si…

— Cent pièces d’or sont une somme colossale. Il n’y aura aucune rallonge.

La voleuse a les sourcils froncés.

— Bon, souffle-t-elle, ça pose problème si la moitié de la Citadelle part en cendres au cours de l’opération ?

— Aucunement.

— Qui voulez-vous faire sortir ?

— Le Premier ministre de l’ancien Royaume. Donatien Heinsluck.

— Pourquoi ?

— Cela, je te fais la promesse que je te l’expliquerai, alors que nous célébrerons le succès de l’opération.

Le baron se lève de son bureau et se dirige à la rencontre de la jeune femme, sourire affable et main tendue. Eda ne fait pourtant pas mine de se décider. Elle pose ses yeux sur Kervel.

— Pas de rallonge, d’accord, mais je veux votre molosse.

Massiga

Vivre dans la bande à Grand-Père n’est pas facile. Mais si t’es pas content, sac de pus, t’as qu’à mourir ! C’est tous les soirs que des orphelins manquent à l’appel et tous les matins qu’on en trouve un qui s’est ouvert les veines pendant la nuit. Massiga est beaucoup trop malin pour se faire casser la tête le jour et ne compte pas du tout se couper les bras.

Cleric, Manau et Paul pensent comme lui. C’est pour ça qu’ils s’entendent bien. Ils partent toujours gagner leur croûte ensemble. Cleric fait le guet. Manau a beau être tout frêle, c’est le meilleur détrousseur de Mélua. Paul court vite et il arrive toujours à déjouer la Garde. Et Massiga c’est un peu le chef, parce qu’il a une bonne grande bouche toujours prête à lâcher une répartie comme il faut. Grand-Père les félicite souvent. Ils ont eu de la viande trois soirs d’affilée ! La tête des autres enfants ! De la bonne viande bien grillée et moelleuse, de la vache, un vrai repas de riche, jusqu’à la dernière goutte de graisse.

Le quatuor est tellement bon que Grand-Père leur a demandé s’ils voulaient jouer dansla cour des grands. Aussitôt, Massiga – le plus intelligent des gamins – a répondu :

— Pétard, oui ! Qui est-ce qu’on bute ?

— Personne, a fait Grand-Père. Vous allez aider quelqu’un à s’évader de la Citadelle.

Donatien

Le carillon sonne. Il n’est que six heures du matin, pourtant Donatien a déjà rédigé trois courriers d’anniversaire, cinq lettres d’amabilité et il achève de noircir son petit calepin avant d’engloutir son deuxième café de la journée.

Qui aurait imaginé qu’un séjour en prison me serait aussi profitable ? songe-t-il.

L’impossibilité de se procurer du vin et la nourriture infecte ont eu un impact radical sur son surpoids. Ses remontées acides ont disparu depuis quelques semaines et même son eczéma semble s’estomper. Et qui sait si mes cheveux ne vont pas bientôt repousser ?! plaisante-t-il intérieurement.

La petite fenêtre métallique de la porte s’entrouvre, dévoilant le visage tombant de Simon. Le garde corrompu lui remet quelques enveloppes, du papier blanc, un morceau de pain de seigle et il récupère en retour les lettres de Donatien. L’échange se fait sans bruit. Un garde de la Citadelle pris en cheville avec un ennemi de la Cité, cela lui serait fatal !

Donatien se dit qu’il a bien tiré son épingle du jeu. Il y a un an, lorsqu’on le condamnait à perpétuité dans la prison la plus infâme du continent, la pensée de mettre fin à ses jours a fait plus que l’effleurer. La première semaine a été la plus terrible. (Mettez huit criminels dans vingt mètres carrés avec pour toutes commodités quelques vieux lits superposés et un trou au milieu de la pièce, vous pouvez miser sur le fait que cela va dégénérer.)

Donatien a débarqué dans la cellule commune avec son embonpoint et ses habits de noble. Lorsque la lourde porte s’est refermée sur son dos, le plongeant dans une semi-obscurité (la seule fenêtre de la cellule était ridiculement petite), le diplomate a connu l’un des silences les plus longs de sa vie.

Il s’est vite repris cependant et s’est défait de ses vêtements :

— Messieurs, a-t-il dit, je m’appelle Donatien Heinsluck et je tiens à partager mes habits avec vous. Ce sont là mes seules richesses – puisque tout m’a été confisqué –, mais je vais vous faire une confidence : j’ai encore quelques relations à l’extérieur et je vous promets que je compte m’en servir pour améliorer tant que possible nos conditions de vie ici.

Il a alors sorti un bout de papier de sa botte et inventé sur le tas :

— Vous voyez ceci ? Avec votre aide, ce sera mon premier courrier vers l’extérieur.

Cela lui a permis de gagner une semaine de répit, assez de temps pour que les huit avocats qu’il avait réussi à engager juste avant sa sentence parviennent à le faire placer dans une cellule individuelle.

Vingt jours plus tard, les avocats identifiaient le point faible de la Citadelle. Un point faible dénommé Simon, qui avait eu la mauvaise idée de se faire des dettes de jeu. Enfin, Donatien a pu envoyer des courriers à l’extérieur et ses conditions de vie se sont améliorées. Homme avisé soigne ses relations.

Antuselem

La cloche du portillon retentit, mais Antuselem ne se laisse pas distraire. En premier lieu, car il est en train de verser une solution de carbonate sur de l’extrait d’algue bouilli ; en second lieu, car c’est son assistante qui répond aux visiteurs.

Il touille son mélange à l’odeur de pied mal lavé. La cloche tinte de nouveau.

— Bénédicte, sapristi ! Vas-tu répondre ou attends-tu que nous soyons rendus sourds ?

La jeune fille hausse un sourcil. Une frimousse d’ange, avec ses bonnes joues et son nez toujours un peu rouge, ses taches de rousseur en pagaille et sa masse de cheveux châtains indisciplinés. Une frimousse d’ange, mais un caractère de cochon.

Tout en se dirigeant vers la porte, elle réplique :

— C’est à force de beugler, pépé, que tu vas nous faire perdre l’audition. J’attendais de voir si ta manipulation allait encore mettre le feu à l’atelier, mais ma foi, il semble qu’elle n’ait que le pouvoir d’empester le fromage moisi.

Antuselem grimace et Bénédicte ouvre grand la porte de l’atelier. Ce n’est pas un coursier de noble qui attend derrière, mais une femme à l’allure de chat sauvage. Bénédicte annonce aussitôt :

— Bienvenue chez Antuselem Verstein, Maître alchimiste et herboriste, pour vous servir.

La visiteuse se faufile à l’intérieur de l’atelier sans se présenter. Ses yeux couleur charbon sondent la pièce et il ne lui faut qu’une seconde pour trouver Antuselem.

— On peut discuter seuls un moment ?

Il garde les yeux baissés sur la solution qui grésille sur son plan de travail. J’ai l’âge où l’on endure davantage l’arthrose que les mauvaises façons.

— Je regrette, mais c’est impossible. Impossible, Mademoiselle ?

La jeune femme a un geste d’impatience.

— Eda Kingsern. J’ai une opportunité qui ne se refuse pas à vous proposer, en privé.

— Bénédicte a toute ma confiance. Par ailleurs, ma manipulation n’est point terminée.

PCHHHH !

Comme pour appuyer son propos, une vapeur rance s’élève de son plan de travail.

— Le travail en question est confidentiel, insiste la jeune femme.

Antuselem relève la tête, les mâchoires crispées.

— Je suis tout ouïe.

— J’ai besoin de vos services pour orchestrer une évasion de la Citadelle.

— Plaît-il ? Une évasion de la Citadelle ? Nom de nom, c’est une armée qu’il vous faut, sans quoi je ne pense pas que cela soit réalisable.

— Je veux des bombes incendiaires et du gaz-brouillard. Et une dizaine de vos pète-murailles.

À ces mots, Bénédicte tressaille. Antuselem prend Eda par la manche et la conduit en hâte dans sa remise en s’offusquant bien fort :

— Mais enfin vous êtes complètement allumée : je ne propose point ce genre de produits !

Il claque la porte du local exigu et baisse le ton :

— Qui m’a vendu ?

— Votre nom est connu dans les bas-fonds.

— Ah oui ? fait Antuselem avec un sourire aussitôt réprimé. Écoutez, j’ai causé beaucoup de tort, mais je ne mets désormais mon génie qu’au service du Bien. Je sais que cela peut paraître extravagant, mais je suis convaincu que nous pourrions vivre dans un monde meilleur si l’on s’intéressait un tantinet aux prouesses de l’ingénierie.

— Joli discours humaniste. J’aurais la larme à l’œil s’il ne venait pas de l’inventeur du gaz de l’oubli.

Antuselem fait la grimace.

— Tout le monde a droit à une seconde chance, jeune fille, alors faites-moi grâce de votre cynisme. Je vais vous révéler un secret : chaque fois que ma cloche retentit, j’ai l’espoir futile qu’il s’agisse du coursier d’un baron de Mélua m’annonçant que l’on va subventionner l’une de mes recherches d’utilité publique. Je suis systématiquement désappointé, mais je dois reconnaître que vous décrochez le pompon.

Les yeux noirs de la comploteuse balaient les siens. Antuselem scrute ce visage. Un joli brin de fille. De grands yeux, de petites fossettes et un petit menton sur un visage fin. Mais elle estnerveuse comme une droguée en sevrage, décèle l’alchimiste.

— Je ne suis pas cynique, dit-elle. L’homme pervertit tout ce qu’il touche. Inventez le fer, l’homme se forgera des épées ! Et les riches de ce monde ne dépenseront jamais leur argent pour l’intérêt des autres. Personne ne sauvera Mélua avec de bons sentiments. Moi, je vous offre des finances.

Antuselem passe une main sur son crâne.

— On parle bien d’or, n’est-ce pas ?

— Dix pièces d’or.

— Dix pièces d’or pour trahir la Cité ? Je suis Antuselem Verstein ! Ma réputation est donc retombée si vite que cela dans les catacombes ? À quinze ans… du temps où nous avions un Royaume… Alors que mon géniteur s’épuisait dans les champs, j’avais inventé un système de roue en bois dentée afin de faciliter le stockage du foin. Mon père me répétait qu’il n’avait pas le temps de m’aider à mettre au point cette invention qui aurait pu diviser par trois son temps de travail. Il a fallu que je finalise l’équipement seul pour qu’il reconnaisse – presque à contrecœur ! – que c’était une invention formidable. Et aujourd’hui… Si vous voulez que je vous aide, jeune fille, il me faudra cent pièces d’or. Cent.

— Vingt.

— Quatre-vingts. Avez-vous la moindre idée du coût du mercure ?

— Vous savez, je comprendrais si vous me disiez que vous ne vous sentez plus capable. À votre âge…

— Je suis capable, plus que capable, jeune fille !

— Parfait. Trente pièces d’or. Ma dernière offre.

Antuselem passe ses doigts dans sa barbe.

Mazette ! Trente pièces d’or nom de nom ! Avec cette somme, tu pourrais rembourser un prêt ou deux ! Tu pourrais recruter une armée d’apprentis et rénover l’atelier et…

— La Citadelle, la Citadelle, marmonne Antuselem. Il va falloir créer un sacré désordre si vous voulez avoir une chance de vous en tirer.

Elle crache dans la paume de sa main et lui tend le résultat en grinçant :

— C’est l’idée. Marché conclu ?

— Grmm… Faites-moi d’abord voir la couleur de votre or.

Eda

La rue produit son lot habituel de borborygmes. Elle se tourne dans son lit, incapable de trouver le sommeil. Elle ne pense qu’à son petit sachet de poudre orange, bien caché sous la latte branlante du parquet. Il ne demande qu’à lui procurer l’extase. Peut-être que demain, elle sera tuée par ces porcs de la Garde. Elle sait que ses ultimes pensées, alors que sa bouche écumera de sang, iront à sa petite fée – ce petit sachet plein.

Le jour finit par se glisser sous la porte de son appartement. Eda attrape un paquet de fripes noires. Pour se faufiler dans les conduits d’aération, mieux vaut une tenue pas salissante.

L’emplacement de la prison a été choisi avec soin il y a quelques dizaines d’années. Le sol granitique excluait toute idée de tunnel, et la Citadelle était alors suffisamment éloignée de la ville.

Puis le Royaume a été dissous et Chaos opéra. Mélua enfla et des bidonvilles, des commerces, des bâtisses de toutes sortes colonisèrent la prison comme du chiendent. La population de Mélua se multiplia par dix, et la criminalité par cent. La Citadelle dut être agrandie en hâte et elle se trouva bientôt affublée d’une première aile, une seconde aile, une nouvelle cour et un second bâtiment central. Désormais partie intégrante de la ville, la prison est pleine de ramifications alambiquées, se développant inexorablement, telle une tumeur.

Massiga

Grand-Père n’a pas fait les choses à moitié : toutes les torches de son bureau flambent et crépitent, dégageant une grosse fumée qui s’évacue mal et pique les yeux. C’est vrai que les recruteurs qui se risquent en personne jusque dans les catacombes sont aussi rares que les dents du Papy.

— Maintenant les gars, on la ferme et on arrête de se gratter, compris ? Ça fait sale. On s’épluchera toute la peau qu’on veut après, mais d’abord…

Massiga se tait. Il vient d’apercevoir la silhouette à côté de Grand-Père. Pétard ! Le recruteur est déjà dans le bureau.

Massiga garde le silence. Il ne distingue pas le visage de l’individu qui a gardé sa capuche. Et il est surpris en entendant une voix de femme.

— Grattez-vous comme vous voulez, les mioches. Tout le monde traîne des parasites dans les sous-sols de cette ville merdique.

Massiga et ses copains écarquillent les yeux.

— Je ne veux pas de pleurnichard. Le vieux dit que vous êtes déterminés. Moi je veux savoir si vous êtes bien conscients du danger ?

— Madame, dit le garçon, tous les jours on avale la soupe que mitonne Grand-Père, alors le danger, ça nous connaît. Le danger, on vit dedans, on dort avec et on lui gratte le dos… Sortir un Gus de la Citadelle, y’a pas le plus petit lézard avec ça.

Cleric, Manau et Paul s’empressent d’accepter à leur tour.

La femme sort une bourse de sa cape qu’elle remet à Grand-Père.

— Prenez un sac chacun et suivez-moi.

Massiga se précipite vers les baluchons et prend celui qui a l’air le plus lourd. Faudrait pas que Manau, qui est vraiment gringalet sous ses guenilles, se traîne la patte avec une besace trop grosse.

Et les voilà tous les quatre avec leur sac sur le dos, dans la cour des grands ! Après cette mission, ils auront une chambre rien qu’à eux ! C’est Grand-père qui a promis !

La femme avance d’un pas rapide dans les catacombes, qu’elle connaît comme le fond de sa poche. Ils se faufilent dans des passages que Massiga n’a jamais empruntés et émergent dans une allée déserte.

— Nous avons deux avenues à traverser avant de rejoindre les conduits d’aération, explique-t-elle. Avec un peu de chance, nous ne croiserons pas de gardes.

Ils n’ont pas fait trente mètres qu’ils croisent justement deux moustachus.

— Halte !

Massiga s’arrête, livide. Pétard ! On ressemble autant à de gentils enfants que le crapaud à la vache hein !

— Messieurs ? fait la cheffe en se donnant des accents de bourgeoise.

Elle abaisse sa capuche pour laisser voir son minois et gratifie les gardes d’un sourire éclatant. Mais l’un des deux rétorque :

— Ouvrez vos sacs les pouilleux !

Massiga regarde tour à tour la dame et les deux gardes. Elle a des yeux méchants. Ils s’approchent. La cape de la femme ondule et un couteau s’envole. Il cueille un premier homme en pleine gorge, juste au-dessus de son plastron. Un second couteau fuse, mais le fer manque sa cible et le deuxième moustachu extrait son épée de son fourreau.

Massiga se rue sur lui sans réfléchir. Ils basculent tous les deux au sol. Quelqu’un crie à la Garde. Massiga reçoit un coup de coude en pleine caboche et sa vision se dédouble. Il serre les dents et lutte encore.

Shtak !

Le garde devient flasque.

Shplop !

La femme retire son poignard de l’œil du moustachu. Elle crie :

— Allez, vite, vite !

Massiga a la tête qui tourne, mais il court comme un dératé. La cheffe leur fait la courte échelle pour qu’ils atteignent la bouche d’aération, puis se propulse elle-même dans le conduit.

Ils rampent dans le noir pendant des heures. Massiga a le souffle court et les genoux en sang. La femme est à peine essoufflée. Elle marmonnedes droite, droite, gauche, gauche, droite. À une intersection, elle marque une pause. Massiga tressaille lorsqu’elle fait jaillir une flamme d’un petit bout de bois.

— De la magie ?

— Non. Tais-toi.

Elle scrute son plan pendant de longues minutes. Ils sursautent tous lorsqu’elle gueule :

— Et merde ! Il ne devrait pas y avoir de grille ici ! Merde !

Un silence inconfortable allonge ses longues pattes dans le conduit avec eux. Elle prend une longue inspiration.

— Qui a l’eau ?

Cleric lui tend une outre. Elle en avale quelques lampées.

— Onze nuits à apprendre par cœur ces foutus plans. Abruti de Tratatorie.

Elle repart affronter le labyrinthe en sens inverse. Ils passent un temps infini à se faufiler dans des trous de souris et à s’écorcher les coudes, les pieds, les mains.

La sueur coule dans les yeux de Massiga et il a mal au crâne, mais il ne se plaint pas. La puanteur des conduits devient intolérable. C’est bon signe.

Hisssh Hisshh ! La respiration de Manau est sacrément inquiétante. Mais heureusement, la femme s’arrête. Massiga l’entend farfouiller dans son sac.

— Nous y sommes.

Elle allume un nouveau bâtonnet de bois.

La petite flamme éclaire son visage. Vraiment pas une tête à tuer des gardes, se dit Massiga pendant qu’elle embrase une longue mèche incandescente.

— Plus question de traîner maintenant. Nous avons encore huit charges à amorcer dans les conduits. La dernière aura pour seul effet d’effondrer le plafond duquel nous descendrons, directement dans un couloir de la Citadelle. Compris ?

— Compris, répondent Paul, Cléric et Massiga.