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Année 2101, suite au déclin du soleil, la glace a recouvert la Terre. Après de nombreuses guerres, seuls quelques millions d’hommes ont survécu aux quatre coins du globe. En Europe, 2.5 millions d’individus travaillent à l’expansion de l’Atosphère : une ville souterraine. Gouvernée par Monseigneur Izabo et régie par Wilwear, l’Intérêt Vital de cette cité est menacé depuis peu par un groupe de résistants inconnu. Convoqué par Wilwear, le commandant Goldman, récent retraité des services spéciaux, est dépêché afin d’infiltrer le réseau déviant. Par le biais d’un contact, une certaine Sophie Söhne, Goldman avance rapidement dans sa démarche. En reconnectant par hasard sa Mémoire Vive Interne, Goldman réalise que Wilwear a voulu faire de lui un bouc-émissaire et qu’on le piste. En conséquence, lorsque Sophie réclame son aide pour échapper au régent, Goldman accède à sa requête. Cette dernière lui explique que si son réseau s’acharne à défier l’Atosphère, c’est parce qu’il existe quelque part une Cité Jumelle, un Eldorado, où un nouvel avenir semble possible. Grâce au manuscrit d’un Colonel anglais appelé Fawcett, les résistants savent ce qu’il faut faire pour localiser cet endroit : trouver deux objets témoins. Alors que le premier de ces objets - un tombeau - vient d’être déterré, Goldman ne doute pas sur le moment de l’aventure qui l’attend.
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Seitenzahl: 654
Veröffentlichungsjahr: 2015
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Les personnages et les situations de ce récit étant purement fictifs, toute ressemblance avec des personnes ou des situations existantes ou ayant existé ne saurait être que fortuite.
À propos du livre
LE MONDE A CHANGÉ
PROLOGUE
PREMIÈRE PARTIE : "LE TOMBEAU DE RONALD S.CHURCHILL"
Chapitre 1
Chapitre 2
Chapitre 3
Chapitre 4
Chapitre 5
Chapitre 6
Chapitre 7
Chapitre 8
Chapitre 9
Chapitre 10
Chapitre 11
Chapitre 12
Chapitre 13
Chapitre 14
Chapitre 15
Chapitre 16
Chapitre 17
Chapitre 18
DEUXIÈME PARTIE : "LA NANOTHÈQUE DE JÉRÉMY"
Chapitre 19
Chapitre 20
Chapitre 21
Chapitre 22
Chapitre 23
Chapitre 24
Chapitre 25
Chapitre 26
Chapitre 27
TROISIÈME PARTIE : "LE PETIT PEUPLE CHAUVE"
Chapitre 28
Chapitre 29
Chapitre 30
Chapitre 30 bis
Chapitre 31
Chapitre 32
Chapitre 33
Chapitre 34
Chapitre 35
Chapitre 36
Chapitre 37
Chapitre 38
Chapitre 39
Chapitre 40
QUATRIÈME PARTIE : "LE VAISSEAU DE FEU"
Chapitre 41
Chapitre 42
Chapitre 43
Chapitre 44
Chapitre 45
Chapitre 46
Chapitre 47
Chapitre 48
Chapitre 49
Chapitre 50
Chapitre 51
…UN AUTRE MONDE…
Chapitre 52
Chapitre 53
Chapitre 54
Chapitre 55
PLANÈTE TERRE - PRINTEMPS 2112
À l'aube du 21ème siècle, des tensions sociales sans précédent et ayant de multiples ramifications agitèrent le monde. Inégalités des chances, justice à deux vitesses, discriminations raciales et religieuses, désorientations dues aux règles de la parité, globalement, des milliards d'incompréhensions et de doutes envahirent peu à peu l'esprit faible des hommes, sous diverses formes.
En France, des révoltes et des grèves dignes de Mai 1968 enflammèrent les rues de Paris ; en Italie, un semblant de coup d'état mafieux faillit renverser la république ; en Angleterre, plusieurs groupes terroristes royalistes et populaires parsemèrent d'attentats sanglants les représentants libéraux du gouvernement ; au Mexique et au Brésil, des milices illégales se regroupèrent par castes et se mirent à proclamer l'indépendance de leur territoire ; Aux Etats-Unis, ce que l'on appela rapidement la "IIème guerre de Sécession" éclata progressivement entre ceux défendant, d'un côté, la politique d'ingérence des démocrates, et, de l'autre, l'isolationnisme des conservateurs ; en Afrique du Nord, un Islam économique se développa à une vitesse vertigineuse dans le seul but de ruiner les grandes puissances européennes et américaines, et de contrôler, d'une manière ou d'une autre, les conseils administratifs des grandes entreprises juives.
Pour faire simple, jusqu'en 2020 tout alla donc à vau-l'eau. Et ceci d'une manière si exponentielle que, durant cette période, le plus obscurantiste des positivistes n'aurait jamais parié un kopeck sur l'avenir de l'humanité.
Pourtant, les raisons profondes de ce malaise mondial, illustré par de multiples symptômes extrêmes, n'étaient pas si dures à identifier. Car si le 20ème siècle avait été celui des idéologies déchues et des révolutions industrielles salvatrices, le siècle suivant, avec son fatalisme économique genre "marche ou crève !", n'eut pour conséquence qu'une immense perte de repères. La plupart des gouvernements dits démocratiques n'avaient en effet pas pris le bon tournant. En s'occupant à l'unisson de l'équilibre de leurs marchés, ils avaient oublié de s'occuper de l'équilibre psychique de leurs peuples.
Le premier à se rendre compte de cette carence philosophique fut un petit homme appelé Nicholas Gotainéra. Maire de la petite île grecque de Skyros en mer Egée, il s’attabla un jour à définir les bases de nouvelles règles communautaires et éducatives, règles dont l’essence tenait en un slogan : « Connaître l'Autre afin de mieux se connaître Soi ». Apprentissages des diverses cultures et religions au sens large du terme, leçons de secourisme et de médecines parallèles approfondies, respects des personnes âgées et des possibles faiblesses intellectuelles de chacun, notions de morales, constructions d'habitats écologiques, initiations à la créativité, dialogues omniprésents à travers des lignes comportementales assez simples : la "Bible du Gotainérisme" fit très vite des émules et se répandit comme une traînée de poudre dans toute l'Europe, comblant les vides spirituels et constitutifs des individus.
En l'espace d'à peine deux générations, les ambitions noires de l'individualisme furent balayées, rayées de la carte du vivant, avec une satisfaction qui ne cessa pas d'étonner la planète entière.
C'est ainsi que l'an de grâce 2040 commença sous l'égide du Zen et d'une fraternité à toute épreuve, et que, selon toute vraisemblance, tout était pour le mieux dans le meilleur des mondes.
Mais, comme chacun sait, si le calme et le silence aiment à suivre la tempête, ils affectionnent aussi, de temps à autre, à la précéder.
Pour être honnête avec l'Histoire, entre 2020 et 2050, personne ne vit rien venir. Les esprits vaquaient et les Dieux aussi.
Puis, arriva un chercheur finlandais du nom de Pal Waåktar. Sorti d'une malle magique comme une puce sur le dos d'un chien, ce chercheur pourtant respecté de ses pairs, arriva en 2052 à un colloque scientifique sur la météorologie avec une affirmation qui le relégua à l'état de charlatan en une fraction de seconde. Waåktar prétendit en effet qu'après cinq années passées sur l'étude du rayonnement solaire, celui-ci diminuait. Graphiques et calculs à l'appui, le scientifique prédit également qu'une chute de température de 100°C aurait lieu dans l'hémisphère Nord d'ici vingt ans.
Décrédibilisé malgré lui par le catastrophisme et la soudaineté de son analyse, le petit chercheur fut rapidement contesté, radié et réduit au silence.
Aussitôt soulagés d'avoir rangé cet épisode dans le livre noir de l'absurdité scientifique, les météorologues et physiciens de toutes nations repartirent d'arrache-pied dans des voies plus constructives et, surtout, plus optimistes.
Mais la satisfaction fut de courte durée. De 2050 à 2060, la température baissa régulièrement jusqu'à atteindre une moyenne générale et annuelle de -3°C dans tout l'hémisphère Nord. Face aux interrogations légitimes de peuples de plus en plus frigorifiés, il y eut des bagarres scientifiques mémorables. Pendant une année complète, l'actualité resta coincée comme un disque rayé sur la dégradation du temps. Jusqu'à ce que, enfin, lors du colloque du mois de mai 2060 à Helsinki, toute l'assemblée se mit à admettre la véracité de "la théorie de Waåktar" : cette démonstration qui avait prouvé dix ans plus tôt le déclin inéluctable du soleil.
À partir de ce moment-là, le monde bascula.
La tempête réapparut à l'horizon, accompagnée de toutes les horreurs et de tous les extrémismes que l'homme avait enterrés sous une couche de mysticisme zen. Il faut dire que, passé l’acceptation, la question n'était pas simple à entendre : il s'agissait ni plus ni moins de savoir comment survivre dans un monde dénué de l'astre à qui l'humanité devait, en grande partie, sa propre apparition.
En résumé, parmi les diverses hypothèses de travail, on parla de migration spatiale vers un autre système solaire, on envisagea de lancer une méga-bombe nucléaire afin de provoquer une réaction de l'astre, on proposa d'ériger un immense bouclier tout autour de la terre, certains plus modestes recommandèrent la prière, d'autres plus radicaux le suicide collectif, mais, au final, ce fut une foire d'empoigne des plus méprisables qui ne laissa au fond de la gorge et du coeur qu'un arrière-goût amer.
Puis, avant qu'il ne soit trop tard et que toute l'humanité ne s’entre-tue vraiment, plusieurs superpuissances décidèrent de se résoudre à emprunter le scénario le plus "réaliste" aux vues de la situation. C'est ainsi que, le 1er juillet 2063, le pôle Russo-européen, le pôle Américano-canadien-nippon, le pôle Sino-indien et le pôle Africano-arabe lancèrent simultanément le premier coup de pioche d'une nouvelle civilisation souterraine. Car, contre l'éternel hiver qui grignotait et rongeait jour après jour le territoire des hommes, seul l'enfouissement s'avérait une solution raisonnable et, surtout, concrète. Si la confusion était mondiale jusqu'ici, après cette décision, un chaos indescriptible agita les hommes. Même si, volontairement, rien ne filtrait dans les hautes sphères, tout le monde savait pertinemment que les places dans le "Nouvel-Eden-Minier" en construction étaient comptées.
Le chantier dura sept ans. Guerres civiles et nucléaires, massacres, barbaries, purges, l'homme devint un loup pour l'homme, sélectionnant, triant, gardant et éliminant à sa guise, ceci jusqu'à ce que, des quelques 6,5 milliards de vies humaines présentes, seulement 0,1% d'âmes indispensables puissent survivre au cœur des villes souterraines.
L'homme tomba de haut, dans tous les sens du terme. Les régimes politiques restants devinrent logiquement totalitaires ; l'existence de chacun n'avait de justification que pour servir l'Intérêt Vital ; le contrôle des naissances et des ressources étaient une priorité de chaque instant.
Concernant les peuples issus du pôle Russo-européen, le site d'enfouissement idéal fut celui de la péninsule de Kola en Mer Blanche. Compte tenu de l'habitude des habitants de cette région à vivre dans des conditions extrêmes par - 30°C, voire - 40°C, compte tenu de la stabilité sismique du site et d'un puits déjà préexistant de plus de 12.000 mètres de profondeur, la décision ne fut pas difficile à prendre.
Tout au long du premier semestre de l'année 2070, les portes d'une nouvelle cité baptisée "Atosphère I" se refermèrent donc peu à peu sur environ 2,5 millions d'hommes, de femmes et d'animaux d'élevages, tous condamnés à vivre ensemble dans des cavernes, comme l'avaient fait de lointains ancêtres, et ceci, sans même savoir si, à la fin, ils devaient s'attendre à un vrai cataclysme ou à un hypothétique miracle.
Ainsi, aux vues de cette civilisation apparemment condamnée, le vieil adage familier du « y’a pas à dire, c'est le monde à l'envers! » trouva ici sans conteste tout son sens.
Et c'est dans ce monde à l'envers, enterré sous 10.000 mètres de pierres, de terre et de roches, que commence notre histoire.
Juillet 2100
La première chose qu'il vit, c'est une coccinelle se poser au sommet d'une brindille. Drapée d'une carapace rouge tachetée de points noirs, la bestiole agitait ses mandibules à la recherche de pucerons.
La première sensation qu’il perçut fut celle du vent : une légère brise gorgée de rosée matinale. C'était bon. Cette fraîcheur, c'était immense, unique. On avait l'impression que tout au fond de soi des alvéoles pulmonaires insoupçonnables s'ouvraient ; on avait l'impression de devenir une gigantesque bombonne d'oxygène... un vrai délice.
La notion de mouvement devint alors plus précise. Jordan marchait le long d'un sentier, les hautes herbes s'agitaient, le sol était sec, des petits cailloux rendaient le terrain inégal et, au-dessus, un ciel immense et clair donnait une impression de liberté jusqu'ici inégalée.
Il voyait tout : des petites fleurs violettes et jaunes, des massifs entiers gorgés de myrtilles, un papillon blanc qui s'agitait ici et là, la stridulation d'un grillon mâle, et toujours cette danse folle de milliers de brindilles jaunes, vertes et blanches, tel un champ immense peigné d'un côté ou de l'autre par un vent joueur et capricieux. Vinrent ensuite, déclenchés par quelques mécanismes obscurs, les parfums. Certes, il y eut les effluves sucrées de pollens puissants, ainsi qu’une notion de terre sèche et poussiéreuse que Jordan connaissait bien. Mais, parmi tout ce paquet olfactif, la seule senteur qui donna une claque à son esprit et fit dresser ses papilles, ce fut celle de l'herbe fraîche, de la chlorophylle à l'état pur. Évoquer une telle odeur développait un milliard de sens. Cela rappelait le passage d'une tondeuse un dimanche après-midi, un pique-nique dominical au bord de l'eau, une sieste au soleil, un troupeau de moutons sur le flan d'un coteau, la renaissance de la terre après une longue hibernation. Cela avait un sens tout simple : celui de la vie. Autrefois, son père lui avait même dit qu'un bonbon à pâte molle et collante appelé "chewing-gum" avait même repris ce goût de chlorophylle, et qu'il n'y avait jamais rien eu d'égal dans l'Univers.
À force de marcher le long de ce sentier, les mains ouvertes comme pour capter toutes les vibrations de ce monde organique, Jordan s'approcha peu à peu, sans s'en rendre compte, d'un arbre immense.
C'était un chêne gigantesque et bicentenaire.
Des champignons en forme de bénitiers et ressemblant à des chanterelles s'accrochaient à ses racines. Sur son tronc, une mousse spongieuse parfois mouchetée d'éponges grises s'élevait jusqu'aux premières ramifications. Noueuses et arquées comme les mains d'un vieillard arthritique, feuillues et parsemées de glands à la cupule brillante, des branches aux diamètres imposants s'enchevêtraient comme une couronne d'épines jusqu'à la cime.
L'ensemble ainsi dressé était à lui seul un spectacle suffisant, même immobile, mais il y eut un coup de vent. Toujours le vent. Ce vent qui fit soudain frissonner les feuilles comme des anémomètres et grincer les fibres internes en suivant un arc d'une grande amplitude.
C’était majestueux.
L'animation était parfaite.
La sensation totale.
Le souffle du vivant était fidèlement reconstitué, et ceci, selon sa plus simple complexité.
Mais pour Jordan il était temps.
Temps d'oublier la thérapie.
Il appuya sur un petit bouton noir à la base du tronc et tout un pan de l'écorce bascula, dévoilant une manette en forme de "U". Conscient des sirènes qui pouvaient maintenant se déclencher à tout moment, Jordan saisit la poignée et la bascula vers lui.
L'espace d'une seconde, tous les contours délimitant la structure du grand chêne devinrent phosphorescents, comme dessinée par une suite de fibres optiques bleutées ; puis, l'instant d'après, le remplissage des couleurs entre les traits s'effaça, les lignes s'éteignirent, et l'espace de nature dans lequel Jordan venait de gambader disparut totalement.
Noir complet. Extinction des feux.
Conscient de son propre corps malgré un écran vierge devant son esprit, Jordan poussa alors l'ongle de son index droit dans la fente du contacteur M.V.I.
Un nouveau programme se téléchargea.
Un programme pirate.
L'image réapparut soudain en suivant le processus inverse de l'effacement du grand chêne. Mais cette fois, il s'agissait d'un bâtiment en dur. Rien de naturel.
Jordan se retrouva au beau milieu d'un immense couloir. Avançant d'un pas déterminé, il remarqua enfin plusieurs vitrines sur sa droite, le long du mur. Derrière les vitres, en un bref coup d'œil, il énuméra plusieurs aryballes en céramique, sortes de vases à panse renflée et à col long, des vases en bois sculpté ou peint, appelés qero, tout un florilège de poteries aux représentations zoomorphiques, des colliers constitués de coquillages fins et nacrés, des plats, des assiettes et des objets sacrificiels. Sur cette première constatation, il sut qu'il était dans le bon endroit du musée.
En avançant toujours, il passa plusieurs restes de momies exhumés des fouilles de 1912 et 1913. Sur de grands panneaux d'affichages, de vieilles photographies en noir et blanc illustraient l'implantation d'objets et sarcophages, tels qu'ils furent découverts lors de la mise à jour des tombeaux. Puis, au bout de ce long couloir jalonné de cadavres embaumés, Jordan pénétra dans la salle des joyaux. A peine entré, ce fut un feu d'artifice d'éclats argent et dorés, de reflets rouges, verts et bleus. C'était comme se retrouver au creux de la corne d'abondance, dans le repaire de Barbe Rousse ou au milieu de...
...l'Eldorado !
Ici, dans cette pièce du Musée de Yale, tout n'était qu'or, argent et pierres précieuses. Un trésor. Le trésor personnel de l'archéologue américain Hiram Bingham, un homme obstiné qui laissa son nom dans l'histoire, le 24 juillet 1911, en découvrant la dernière cité perdue de l'Empire Inca : le Machu Picchu.
À l'époque, l'annonce de cette découverte sur la crête abrupte d'un pan de granit haut de 2.400 mètres, au Pérou, éveilla la curiosité des anthropologues les plus érudits et l'esprit vil des plus basiques chercheurs d'or. Mais ce que l'histoire oublia capricieusement en encensant Bingham, c'est la polémique qui suivit la fin de ses recherches. La dénonciation proprement dite vint d'un écrivain péruvien du nom d'Enrique Portugal. Dans plusieurs articles parus dans la Presse de Buenos-Aires, cet homme accusa l'archéologue américain de l'Université de Yale d'avoir « inqualifiablement pillé, saccagé et dépouillé Machu Picchu en emportant une richissime cargaison d'objets en or et d'oeuvres d'art ». Le fondement de cette critique provenait du témoignage de plusieurs habitants d'Arequi-pa, seconde ville du Pérou, qui virent partir frauduleusement, par bateaux, des centaines de caisses remplies du butin de Picchu vers le Connecticut aux U.S.A. Les détracteurs eurent d'ailleurs pour preuves que Hiram Bingham ne communiqua jamais de liste de ce qu'il découvrit et qu'aucun musée péruvien ne put jamais exposer d'objets issus du site des fouilles. Ce que Jordan savait et que l'on découvrit bien plus tard lors de la Grande Débâcle, c'est que Bingham s'était en fait constitué un musée privé et secret dans lequel il gardait jalousement et égoïstement ses trouvailles. Et c'est précisément ce musée illicite reconstitué en images tridimensionnelles que Jordan visitait à cet instant.
Laissant de côté, en toute première analyse, tous les objets imposants et massifs (comme un jaguar en or grandeur nature ou un condor de jade aux yeux incrustés de rubis), Jordan sonda les étagères en vitesse. Au bout d'à peine une minute, il trouva l'objet de sa quête. Posé à plat comme un outil d'atelier, il n'avait l'air de rien, insignifiant au plus haut point comparé aux merveilles alentours. Puis Jordan s'approcha, plus près. La hampe faisait à peine cinquante centimètres de long ; elle était sculptée - sans doute des pétroglyphes issus de l'ancienne écriture Inca - et finement travaillée ; au sommet, un sceptre d'or représentant une vipère fer-de-lance était couronné de trois plumes de perroquet ara représentant l'arc-en-ciel. Bien que subjugué par tant de beauté et par la vision concrète de cette clé, Jordan appuya son index gauche sur le sceptre ; celui-ci se redressa alors, comme par magie et des inscriptions lumineuses commencèrent à apparaître ci-contre :
"SUNTUR PAUCAR" 13747-44-INA - 13/12/1911 Hangar 7/Rangée M/Travée 8
C'était gagné. Il ne s'était pas trompé.
Jordan enregistra l'information.
Soudain, alors qu'il pensait avoir réellement gagné la partie, une autre inscription vint se greffer sur le décor de la "salle des joyaux":
OPÉRATION ILLICITE VOUS ÊTES EN ÉTAT D'ARRESTATION CODE 7 EN COURS
Que dire ? Sinon qu'on l'avait repéré.
Jordan appuya alors à nouveau sur l'ongle de son index droit, et cette fois, le décor du musée, les reliques, les sculptures, les bijoux, tout disparut à travers les méandres d'un programme informatique. Quand la lumière revint, ce fut désormais pour faire place au décor réel d'une chambre d'hôpital.
Allongé sur un lit d'aérothérapie, Jordan retira sa connexion M.V.I. de la prise et se releva d'un bond. Dans la petite chambre sans fenêtre, Jordan remit son sac à dos et son casque intégral, saisit son waker (une arme de poing à la puissance phénoménale), puis il appuya sur le commutateur de sortie ; la porte coulissa vers le haut dans un murmure.
Un message d'arrestation était apparu, un "Code 7", autrement dit : l'armée était mobilisée. Cependant, quand il passa le long du service "traumatisme psychologique", personne ne vint à sa rencontre ni ne l'interpella. Selon toute vraisemblance, l'alarme était muette, ceci afin de ne pas affoler les rares malades de l'Hôpital Social et, peut-être aussi - qui sait ? - pour mieux lui tomber sur le râble ; mais si les dirigeants de ce gouvernement oppresseur croyaient lui faire peur comme cela, à lui, Jordan.DK.Vierzten, ils se noyaient dans l'illusion. De plus, qui pouvait croire que tout bon résistant n'avait pas une solution de repli ?
Dans le hall central de l'Hôpital Social, une bonne trentaine d'hommes des Forces d'Interventions Communautaires débarquèrent, ceci au grand dam des quelques malades, infirmières et médecins présents. Armés jusqu'aux dents et rapides comme l'éclair, les policiers contrôlèrent chaque identité, vérifièrent chaque chambre et scannèrent une bonne partie du périmètre extérieur jusqu'à l'arrivée du Régent.
Auréolé d'une légende impartiale et sans faille, quand Ethan.UK.Wilwear pénétra dans l'accueil de l'Hôpital, un silence religieux et respectueux se fit.
Régent de l'ordre public et du respect de l'I.V., Wilwear était un colosse d'un mètre quatre-vingt dix, les cheveux roux mi-longs et la peau claire, le tout contrôlé par des yeux noirs très profonds.
Confiant, un des médecins présents, sans doute un chirurgien, intervint :
- Mais que se passe-t-il, Monsieur le Régent ? Quelle est la raison de cette intrusion ?
Ne lançant qu'un bref regard sombre à l'attention de l'interrogateur, Wilwear saisit un petit carré noir clippé à sa ceinture et dit d'une voix qui résonna alors dans tous les haut-parleurs de l'Etablissement :
- Ici le Régent Ethan.UK.Wilwear de la Police Communautaire, ce message s'adresse au renégat qui a violé notre système de données il y a quelques minutes. Le bloc est cerné par plusieurs unités d'interventions. Au nom des "3C" je vous somme de vous rendre immédiatement. Vous avez trente secondes. Passé ce délai, ce sera votre mise à mort !
Ethan raccrocha son micro devant le visage effaré du chirurgien. Un acte terroriste, un acte pirate au sein de son hôpital, cela lui semblait en effet invraisemblable. Pourtant, la police était bien là et la tête d'un homme risquait de tomber d'ici quelques secondes.
Au sous-sol du bâtiment, un petit couloir étroit menait à la seule sortie qu'il y avait à l'arrière. Cette porte fermée était gardée à l'intérieur par deux gardiens en faction et par toute une unité de policiers à l'affût à l'extérieur. Face à l'étroitesse du lieu et à sa surprotection actuelle, sur le moment, personne ne prêta attention à cet infirmier de forte corpulence qui poussait un brancard. Mais quand celui-ci stoppa à l'embouchure du couloir son chariot, disparut aussitôt de vue et appuya sur une télécommande, l'arrivée brève et violente d'un missile étonna tout le monde. Comme un son oublié de la mémoire collective, un coup de tonnerre fit trembler les murs du Dôme Annexe IB-4. Devant la puissance de l'explosion, peu de policiers présents en réchappèrent : sept personnes sur le carreau, dont les deux vigiles. Quittant son costume d'infirmier, Jordan passa le trou béant en flamme. L'accueil des quelques policiers rescapés ne se fit pas attendre et il commença à se faire mitrailler. Malgré la fumée ambiante, Jordan répliqua avec son Waker tout en s'éloignant et parvint à toucher un homme.
Dans le hall d'entrée, tous les policiers présents étaient sortis au pas de course et montèrent dans leurs véhicules aéroglisseurs pour contourner le bâtiment. Quand le Régent Wilwear arriva sur les lieux, des sprinklers automatiques s'acharnaient déjà à contenir le sinistre. Il est vrai que le feu était la hantise de tout univers confiné.
- Criminel en fuite entre les blocs 4 et 7, hurla un des policiers sur la fréquence.
Cette annonce sortit quelque peu Ethan de sa torpeur :
- Verrouillez les entrées-sorties de tous les blocs ! Priorité code 20. Unités 3 et 4, ratissez les avenues 3 à 8. Exécution !
Plus loin, plusieurs officiers du groupe d'intervention passèrent une carte magnétique dans les régisseurs informatiques de chaque bloc, ce qui déclencha un blocage immédiat de toutes les portes et donc un confinement forcé de tous les habitants dudit bloc. Dans le nouveau monde, chaque individu avait droit en moyenne à 40 m2de surface habitable avec plus ou moins 20 m2suivant sa fonction vitale. Tous les appartements avaient une seule porte d'entrée, pas de fenêtre (logique quand il n'y a aucun paysage à voir), et ils étaient regroupés par quarante sur trois étages, ce qui constituait un "bloc".
« Woumff...Woumff ! »
Ces bruits sourds ressemblant à des aboiements, c'était le son que venait de produire l'explosion des deux fusées fumigènes lancées par Jordan. Comprenant qu'il ne pouvait plus se cacher dans le moindre local technique, il rajouta à la semi-pénombre ambiante des ruelles une couche de brouillard artificiel. Perdus dans une purée de pois très dense, les policiers déployés progressaient en se fiant à leurs scanners portables, d'une portée effective de vingt mètres et au rayon d'action limité. Si tant est que pour deux d'entre eux, ils ne virent pas partir les flèches paralysantes lancées par l'arbalète de Jordan. Cependant, même si pour l'instant il avait été le plus fort, Jordan sentait que tout pouvait basculer d'un moment à l'autre ; les policiers étaient trop nombreux et la priorité pour lui était de transmettre son information avant qu'on ne le retrouve. Arrivant peu à peu sur l'esplanade commerciale du Dôme Annexe, une zone plus découverte, Jordan entr'aperçut une porte de sortie.
Le statu quo ordonné par Wilwear était respecté. Les policiers resserraient leurs rangs petit à petit, réduisant le périmètre de fuite possible du fugitif de seconde en seconde. Quand soudain, sur l'écran de contrôle du Régent, un message apparut :
En appuyant sur l'icône de localisation 3D et en voyant le lieu précis de la violation, Wilwear envoya directement ses ordres par message écrit.
Définissant un parallélogramme bien précis, quatre policiers plantèrent dans le sol une perche de trois mètres de haut et attendirent l'ordre.
Ayant pénétré dans la bibliothèque populaire de l'esplanade, Jordan s'installa devant un poste de travail ; là, il dénuda une des prises USB de l'unité centrale et la connecta à la broche femelle située sous son ongle. Faisant le vide en lui et recentrant ses pensées, le menu principal de sa Mémoire Vive Interne apparut alors aussitôt au cœur de son cerveau. En à peine quelques dixièmes de secondes, il accéda au fichier "Yale.st" qu'il venait de pirater. Se concentrant encore plus profondément et rassemblant toute son énergie, son cortex émit ensuite avec brio une onde cérébrale suffisamment puissante pour expédier le fichier à travers le réseau Intranet général. Quand il rouvrit les yeux, après cet exploit, ce fut malheureusement une onde d'une toute autre nature qui le frappa.
Au moment où l'ordre de Ethan.UK.Wilwear s'inscrivit sur les écrans des quatre policiers, ils appuyèrent simultanément sur le bouton "Marche" des perches magnétiques. A l'intérieur du quadrilatère défini par les quatre hommes, un chassé-croisé d'ondes et d'arcs électriques se bousculèrent, paralysant et foudroyant tout être vivant présent dans le périmètre. Jordan fut touché par quatre faisceaux successifs avant de s'effondrer.
Quand le Régent Wilwear et ses hommes arrivèrent dans la salle commune de la bibliothèque, plusieurs appareillages avaient explosé et cramaient partiellement. Des nuages de fumée mêlés à des gerbes d'étincelles et des morceaux de papiers déchirés obscurcissaient la visibilité. Les transformateurs ayant été rendus HS par les ondes électriques, seul l'éclairage des lampes de poche et les viseurs lasers purent discerner le corps meurtri de Jordan.DN.Vierzten. Tétanisé par l'électrocution, Jordan serrait les dents et semblait comme en apnée. Fier de cette prise, Wilwear s'approcha alors tout près, lentement, et dit :
- Tiens, tiens, voici notre éminent architecte Jordan.DN.Vierzten en personne. Qu'il est triste pour un serviteur de la cause comme vous de finir ainsi. Comme quoi la déraison et le fanatisme peuvent avoir plusieurs visages, même le plus respectable.
Luttant avec une volonté de fer contre son corps qui ne voulait plus lui obéir, Jordan semblait vouloir répliquer. Ethan prit un malin plaisir à voir se noyer cet homme impuissant et désespéré :
- Ne vous inquiétez pas, soyez patient, vous aurez l'occasion de vous exprimer ; les portes de la Rédemption seront toujours ouvertes à ceux qui regrettent leurs péchés.
- Que... qu... y... k... parvint à balbutier Jordan en grimaçant comme si on lui arrachait la peau du dos.
- Comment ? C'est à quel sujet ? répliqua Wilwear en souriant et en tendant l'oreille comme s'il était réellement intéressé par la réponse.
Puis, comme pour signaler que le vainqueur du match de ce soir c'était bien lui, Ethan saisit Jordan par le col, le redressa pour qu'il voit bien la profondeur noire de ses yeux et dit :
- Je vais vous vider de votre substance, de votre âme, et tous vos petits copains de la résistance iront en enfer !
- Qu... quand des hommes... qu... comme vous existent, c'est qu... qu... que nous y sommes déjà.
Malgré son effet insolent, la réplique fit sourire à nouveau Ethan un bref instant, ceci juste avant que Jordan ne libère par le biais de sa mémoire vive de secours un virus informatique foudroyant. La peau de Jordan devint grise en quelques dixièmes de secondes, une larme de sang noir coula depuis la commissure de ses lèvres jusqu'au bas de son menton, puis il s'écroula, définitivement mort. Aussitôt, Wilwear relâcha sa prise et, tout en se redressant...
« HAAAW ! »
...poussa un cri de rage.
La convocation n'avait pas traîné. Cette fois, on n’avait même pas attendu qu'il remette son rapport sur le déroulement et les circonstances de son intervention.
Pour Ethan.UK.Wilwear, son devoir avait été fait : il avait arrêté un élément déviant. Le seul hic, c'est que l'intrus s'était suicidé. Et il savait que ça n'allait pas plaire.
Les appartements sacrés étaient installés au dixième sous-sol du Gouvernement Central, en plein centre d'Atosphère I. Wilwear venait déjà de passer trois contrôles : ADN, rétinien et vocal, quand la cabine de l'ascenseur stoppa au bon niveau. Un dernier contrôle se déclencha. Un rayon bleu se mit à tournoyer autour de lui et établit un scanner très précis de son corps. L'image en relief obtenue fut comparée à une base de données et puis...
« Ding ! »
...les portes coulissèrent, libérant son occupant. Ethan passa un corridor où deux gardes en faction le saluèrent, puis il entra dans un grand bureau.
Sur le mur, de grands écrans alignés affichaient les images virtuelles d'un immense aquarium. Au centre de la pièce, une table d'ivoire noir de deux mètres sur quatre était éclairée par un tube halogène d'assez faible intensité. Cet endroit austère était surnommé au sein des services secrets "le confessionnal". Et il était de notoriété publique que certains y étaient entrés sans jamais en ressortir.
- Approchez, mon ami.
La voix calme et posée qui venait de prononcer ces mots était celle de l'homme assis au bout de la table. Vêtu d'un costume sombre et se tenant à contre-jour, Wilwear ne put apercevoir ce dernier dès son entrée.
Le Régent ne se fit pas prier pour autant et alla s'asseoir.
- Bonsoir Monseigneur, lança d'un ton neutre Wilwear.
L'homme face à lui posa ses mains jointes sur le bord du bureau et répondit, le visage toujours dans l'ombre :
- Le temps c'est de la vie, Monsieur le Régent, alors parlons peu mais parlons bien.
- Oui Monseigneur.
- Comptez-vous oeuvrer de la sorte jusqu'à la fin des temps ?
- Que... que voulez-vous dire, Monseigneur ?
- Dois-je croire que votre instinct s'est envolé et que mon enseignement a été oublié ?
- Je ne saisis pas bien... Monseigneur ? répondit Wilwear, quelque peu désarçonné par les doutes qu'on émettait sur lui.
- Vous et moi connaissons les illusions de l'esprit, ces illusions qui ont coûté la vie à des millions de nos frères et de nos soeurs, Wilwear. Vous étiez jeune, mais vous avez vu la guerre et vous avez vu également tous les sacrifices nécessaires et indispensables qui nous ont permis d'en sortir.
- Oui, je...
- Vous connaissez l'immense responsabilité qui pèse sur nos épaules. Vous connaissez la perversion que l'on peut exercer sur des esprits faibles. Vous connaissez la puissance destructrice et ravageuse de toute idée libertaire.
- Oui, mais je...
- Depuis que le ciel a abandonné les hommes, vous savez bien que le seul Paradis possible, c'est celui dans lequel on vit et on s'émancipe.
- Oui, bien sû...
- Alors ! coupa encore l'homme dans l'ombre, pourquoi faites-vous tout pour que nous nous perdions en chemin ?
Un silence de plomb s'installa quelques secondes. Jamais le guide de la Communauté ne s'était adressé à Ethan de cette manière. Lui qui avait mené tant d'interrogatoires jusqu'ici, il était désorienté à se voir ainsi posté de l'autre côté de la barrière. Largement ébranlé, Wilwear répondit par la seule raison suffisante qui lui vint à l'esprit :
- J'ai... je n'ai fait que mon devoir, Monseigneur.
- Le sens du devoir dépend souvent du recul sur les évidences, mon ami.
- Que voulez-vous dire ?
- Je veux dire que trois opposants morts sans l'ombre d'une information, ça fait trop.
Le constat que Wilwear redoutait le plus était finalement tombé. Même s'il se doutait bien du côté vain de sa démarche, Wilwear n'hésita pas à se justifier :
- Ces hommes sont déterminés. Ils se donnent la mort avant que nous puissions les interroger. Leur dossier est en apparence irréprochable et nous n'avons trouvé aucun lien pouvant former un quelconque groupuscule de résistance ou de terrorisme.
- Pourtant il existe bien ! lança vertement l'homme dans l'ombre en tapant du poing sur la table. La résistance est là, Monsieur le Régent. Et que vous l'admettiez ou non, plus vous attendrez pour dissoudre ce "groupuscule", plus l'idée qu'une alternative possible à ce monde se répandra dans les esprits, telle une lèpre maudite.
La colère du guide de la Communauté était sensible. Sans trop être persuadé de l'intelligence de sa proposition, Wilwear positiva :
- Nous allons redoubler d'efforts, Monseigneur.
- Non, Wilwear, vous allez faire mieux que cela.
En prononçant ces mots, l'interlocuteur d'Ethan avança enfin son visage dans la lumière. Son crâne était lisse comme une boule de billard, son front copieusement ridé et ses joues creuses ; de part et d'autre d'un nez aquilin et sous des sourcils épais, son regard vert émeraude semblait pouvoir témoigner à lui seul d'une immense clairvoyance.
Perturbé par cette présence désormais beaucoup plus physique, Wilwear ne tenta même pas d'interpréter et courba l'échine pour demander conseil :
- Que désirez-vous, Monseigneur ?
- Il est temps de devenir plus malin et de laisser venir l'ennemi jusqu'à nous.
- Mais comment ?
- En rétablissant la confiance, Wilwear.
28 Février 2101
Au départ, c'était une mission comme les autres. Une douzaine de bombardiers BA-82 avaient d'abord décollé de la base militaire de Kaliningrad en Russie. Ils avaient suivi la côte de la baie de Gdansk, puis piqué au sud. Après deux heures de vol, au creux d'une vallée dessinée par le fleuve Wkra, non loin de Varsovie, ils avaient pilonné le secteur. Vingt tonnes de bombes sur un périmètre de trente kilomètres carrés : autant dire que l'affaire fut vite réglée, la cause entendue.
Techniquement, l'onde qui avait balayé la surface s'appelait la fréquence Stetner. Mais dans le jargon militaire on l'appelait "le souffle de Dieu", ou " le syndrome de Pompéi".
C'était radical.
Quand les bombardiers se mirent à virer, Michel.FR.Goldman et ses acolytes Pierce et Gorgeous se préparèrent. Ils furent parachutés à dix kilomètres de la zone, à la tombée de la nuit. Après avoir crapahuté un bon moment sur des sentiers parsemés de roches glacées tranchantes comme des rasoirs, passé également trois promeneurs ou curieux arrivés là au mauvais moment, ainsi qu'un chien un peu trop gueulard qu'ils durent égorger, ils arrivèrent finalement sans encombres devant le fronton de l'église Jean-Paul II. Le lieu pouvait paraître protégé par l'auréole de sainteté qui avait entouré son patriarche, considéré comme l'un des plus brillants papes du XXème siècle ; cependant, les apparences étaient largement trompeuses. Quand Goldman et ses hommes piratèrent le réseau de protection de la porte, ils purent enfin investir à leur aise l'une des principales bases d'opposants à la Communauté Unifiée connue en Europe de l'Est. Pendant que Pierce et Gorgeous s'attelaient à vider de leur mémoire toutes les puces électroniques présentes, Michel, lui, se chargea de prendre des photos numériques. Au bout de quelques pas, ce dernier découvrit une trappe menant à une sorte de crypte.
Ce fut le premier choc.
Sous cette église, une véritable ville souterraine avait prospéré. Combien pouvaient-ils y avoir d'individus dans cet abri ? Mille. Deux mille. Difficile à savoir. Les tunnels étaient anarchiques, les matériaux utilisés de bric et de broc, les pièces de vie plutôt rares. En tout premier lieu, Michel croisa à peine vingt-cinq à trente cadavres. Puis il y eut une grande salle qui faisait sans doute office de cuisine, un petit couloir sombre et enfin : une porte orange décorée.
Rétrospectivement, Michel.FR.Goldman aurait dû se méfier. En d'autres temps, cela aurait pu lui sembler anodin ; mais depuis la Grande Débâcle, depuis cette guerre de liquidation totale de la race humaine, il aurait dû savoir que cette touche de couleur orange, ces quelques marguerites collées et ces dessins d'animaux schématiques faits à la peinture à l'eau, n'avaient pas été apposés là par hasard. Il poussa néanmoins machinalement le battant et ce fut là son deuxième choc.
L'éclairage était très pâle et les lumières jaunâtres, mais les expressions qu'il vit à cet instant le marquèrent à vie, percutant de plein fouet le peu d'humanité qui lui restait. Son corps tressauta, ses yeux papillonnèrent, il vit un visage inerte, et ce fut uniquement la voix synthétique des haut-parleurs...
« Parallèle 4, Dôme Savane II »
...qui fit sortir Michel de son rêve.
Dans le wagon, sur le coup, personne ne fit aucun cas du réflexe de peur panique exprimé par le corps de Michel. On mit cela sur le compte de la fatigue et c'est tout. Pourtant, vu ses tempes grisonnantes, n'aurait-il pas plutôt été logique que l'origine de son trouble soit due à un mauvais souvenir. Après tout, dans cet univers souterrain, les hommes de cinquante et un ans ne couraient pas les rues ; ceux qui avaient vécu plusieurs années à l'air libre, avant la fermeture du Grand Dôme, traînaient souvent derrière eux des témoignages à la fois atroces et captivants pour la génération montante. Les symptômes de Michel étaient donc naturels. Mais, dans le Tube - surnom donné au métro - comme dans tout endroit confiné qui se respecte d'ailleurs, le bon ordre des choses voulait que personne ne regarde jamais personne.
À part cela, il fallait quand même dire que, pour Michel.FR.Goldman, la journée avait été dure. Il avait passé huit heures aux commandes de son sous-marin "Yellow One", effectuant le carottage minutieux d'un nouveau filon situé à plus de 9500 mètres de profondeur ; puis il avait clairement étiqueté chaque échantillon avant de les envoyer au département d'analyse géologique : encore deux heures. Et maintenant, cela faisait presque une demi-heure qu'il traînait ses guêtres dans cet engin sur rail et le léger roulis ambiant avait finalement réussi à le bercer et à l'endormir.
Il avait dérouillé quelque peu ces derniers temps, c'étaient les risques du métier. Mais qu'importe, la carcasse était solide. Il ne fallait pas s'en faire. S'il avait survécu jusqu'ici à tant d'horreurs et de conflits, ce n'était pas le vieux souvenir refoulé d'une mission en territoire ennemi, ni même un éveil prolongé de quinze heures qui allaient l'abattre.
Quittant le Dôme Savane II, la rame s'enfonça dans le tunnel de raccordement, plongeant les passagers dans une ambiance plus sombre.
Suite à sa nouvelle affectation, Michel n'était pas revenu depuis plusieurs semaines dans la Bulle Mère ; si bien que, quand il vit l'arche de sortie du tunnel s'ouvrir en vue panoramique sur la grande ville d'Atosphère I, cela lui fit quand même un petit pincement au cœur.
Atosphère I, c'était le berceau du Nouveau Monde Souterrain. C’était là que s'était repliée une poignée d'hommes bien décidés à survivre et, surtout, volontaires. Globalement, il s'agissait d'un dôme légèrement ovoïde de quatorze kilomètres de rayon et d'une superficie d'environ 600 kilomètres carrés. Elevée à plus de 800 mètres, la voûte était soutenue par une trentaine de gros piliers béton qui, par la même occasion, servaient d'immeubles d'habitation. Autour de cette Bulle Mère, gravitaient plusieurs Dômes Annexes, une dizaine, reliés entre eux par des tunnels. Le cordon ombilical de cet urbanisme, c'était le Tube, le moyen de transport communautaire employé par tous les résidents.
Au début de l'isolement, l'espace vital de chaque habitant était pour le moins réduit ; on se marchait quasiment sur les pieds. Mais, heureusement, très vite, Atosphère II était arrivée, déliant une bonne partie de la population de son sentiment d'écrasement. Puis, il y a cinq ans, le Gouvernement Communautaire décida de lancer le chantier d'une nouvelle ville, à une différence près que, cette fois, elle était sous-marine. En effet, au lieu de passer son temps et de dépenser de l'énergie à essayer de projeter un ciel artificiel sur les cellules réfléchissantes du Dôme, les Ministères de l'Extension Minière et de l'Urbanisme avaient trouvé plus judicieux de construire la nouvelle cité sur le flanc d'une falaise sous-marine. Dans un sursaut de fantaisie, l'administration avait baptisé cette nouvelle ville Aqua Terra, dérogeant finalement à la traditionnelle Atosphère III. Bien sûr, toujours en débouchant à plus de dix mille mètres de profondeur, les vitres panoramiques du lieu ne pouvaient dévoiler qu'une Mer de Barents noire, couleur d'encre. Mais le tournoiement des quelques phares de sous-marins en activité, les champs d'élevages piscicoles tout proches, et parfois même les fugaces et lointaines lueurs issues de l'exploitation minière donnaient l'impression qu'Aqua Terra était une porte ouverte vers le ciel. Une petite porte, certes, mais c'était déjà beaucoup.
Après que la rame eut passé plusieurs blocs de climatiseurs géants, Michel descendit à la station Waåktar et monta dans la ligne B. Pendant les vingt minutes suivantes, la ligne traversa une multitude de blocs d'habitations aux formes cubiques ou parallélépipédiques. Puis, dépassant la banlieue, l'espace devint plus clair, plus ouvert. A droite du wagon, sur plusieurs hectares, la reconstitution d'une véritable jungle miniature s'étala, ombragée et humide ; tandis que sur la gauche, une multitude de grands bacs alignés les uns à côté des autres contenaient chacun une plage artificielle de poche. Le tracé du Tube s'enfonça ensuite dans une autre couronne d'habitations à l'architecture plus riche. Certains étages avaient des terrasses individuelles et parfois même des plantes. Cela ressemblait à de petits immeubles individuels regroupés autour d'une place centrale. Certaines façades étaient sculptées ou peintes de couleurs vives, ce qui était un luxe énorme. C'était le lieu de résidence des employés privilégiés et des fonctionnaires, le genre de lotissement auquel tout résident de l'Atosphère rêvait un jour d'accéder. Deux arrêts plus loin, la ligne B coupa à travers tout un bloc d'administrations et de ministères divers ; et ce fut le terminus pour Goldman.
Quittant le Tube, Michel gravit les dix marches menant à la Grande Esplanade.
Située très exactement au point central du Dôme, la Grande Esplanade était une immense place de cent mètres de côté représentant une carte très détaillée des différents pays à l'origine du pôle d'action Russo-Européen, c'est-à-dire les pays fondateurs de l'Atosphère.
Face à cette place, se dressait un grand bâtiment blanc-beige constitué d'une pyramide très effilée dont la pointe se terminait en une croix. C'était la cathédrale. C'était là que, tous les dimanches à dix heures trente très précises, Monseigneur Izabo prononçait son sermon devant un parterre de deux mille fidèles triés sur le volet et pas moins de deux millions de téléspectateurs.
À droite de l'Esplanade, on trouvait une grande arche rectangulaire, sorte de clone démesuré de ce qu'avait été en son temps l'arche de la Défense à Paris en France. Partant de la travée centrale, situés à cent mètres de hauteur, redescendaient sept cylindres de verre alignés les uns à côté des autres sans toucher le sol. Chaque cylindre abritait les différents départements d'un ministère bien précis et chaque ministère était identifié par une couleur de l'arc-en-ciel bien distincte.
Continuant son périple à travers le centre névralgique du gouvernement de l'Atosphère, Michel.FR.Goldman laissa de côté l'Arche des Ministères et la Cathédrale pour se rendre vers la façade gauche de l'Esplanade.
Entièrement drapée de dalles de marbre noir et poli, l'imposante structure du Ministère de la Sécurité et de l'Armée avait une forme plus conventionnelle, à ceci près que, sur ses dix étages, elle était agrémentée d'une multitude de pans coupés. Tout en haut, on voyait aussi de temps à autre certaines fenêtres avec un vitrage de type miroir sans tain, lui donnant un relief étrange. L'ensemble semblait impénétrable et ne laissait rien transparaître, ce qui était bien évidemment volontaire.
Se dirigeant vers la porte gauche du bâtiment, Michel présenta son badge à un des gardes en faction. Ce dernier passa la carte dans un appareil placé sur son poignet, vérifia visuellement les informations inscrites sur son écran et rendit la carte à Michel. Le verrou magnétique désactivé par le garde libéra finalement la porte. Michel.FR.Goldman put entrer dans le commissariat central.
Au bout d'à peine deux pas, une voix électronique dit à Michel de se placer au centre d'un rond jaune dessiné sur le sol. Une fois positionné, un bras articulé émergea du sol. En quelques secondes, cette perche analysa le fond de son œil et procéda à une analyse ADN et olfactive. L'identité une fois certifiée, Michel.FR.Goldman put se présenter au bureau d'accueil.
Vêtue d'un uniforme gris anthracite, coiffée d'un chignon d'où pointait un casque téléphonique, la réceptionniste redressa la tête au bout d'une bonne minute et demanda :
- Monsieur, c'est à quel sujet ?
- Euh... oui, j'ai été convoqué par le Sergent Lassimonov.
- Avez-vous votre ordre de convocation ?
- Certainement, affirma Michel en tendant un petit tube en plastique noir.
La réceptionniste enclencha le tube en question dans un boîtier près de son clavier extra-plat d'ordinateur ; elle valida ensuite trois touches et redonna le tube à Michel en disant :
- Très bien. Le sergent vous attend. Prenez l'ascenseur A, cinquième étage, bureau 17.
- Merci.
Le hall d'accueil s'ouvrait sur les dix étages de l'immeuble, et tout le long, des policiers surveillaient chacune des entrées-sorties. Sur le coup, cette inactivité surprit Michel, car dans un univers où le gouvernement prônait le labeur comme une richesse, cette posture statique des gardes jurait quelque peu avec la répression politique ambiante au sujet de l'improductivité.
Quand les portes de l'ascenseur s'ouvrirent sur l'un des départements du Commissariat Central, l'agitation générale et le nombre impressionnant de policiers en civil ou en uniforme contrastaient totalement avec la sobriété du hall. Tout un rayonnage de cloisons vitrées d'à peine un mètre cinquante de haut s’alignait comme un labyrinthe géant sur tout l'étage. Au bas mot, il devait y avoir une centaine de personnes. Des dizaines d'écrans petits, moyens, grands, déversaient un flot d'images provenant des caméras de surveillances extérieures ; on pouvait voir des dossiers identitaires complets et aussi des plans dynamiques 3D où des milliers d'individus bougeaient en temps réel dans l’espace.
Ne souhaitant pas passer pour un touriste un peu trop curieux, Michel emprunta le couloir central d'un pas vif. Alors qu'il regardait les petits écriteaux digitaux, à la recherche du numéro "17", une voix, dans son dos, l'interpella soudain :
- Ben mon vieux, je veux bien être pendu par les pieds. Mesdames-Messieurs, le commandant Goldman nous fait l'honneur d'une visite !
Le destinataire de la blague se retourna et répondit aussitôt :
- Mister Lassimonov, toujours là où l'on ne l'attend pas !
- Aaaah, comment vas-tu vieille branche ? demanda Lassimonov en tendant une main fort amicale et énergique.
- Bien, bien, admit Michel en serrant la paluche de son ancien compagnon d'armes. Alors, comme ça, on est inspecteur maintenant ?
- Hé oui, tout le monde n'a pas la chance d'avoir un métabolisme à toute épreuve comme le tien. Des séquelles de rayonnements radioactifs ont eu raison de mon rein gauche ; moralité, plus question d'être dans les forces spéciales et me voilà donc...
- Derrière un bureau à faire des statistiques, c’est ça ? coupa Michel.
- Tout à fait, mon cher.
Soudain un téléphone sonna à la ceinture de Lassimonov :
- Allô... Oui ? D'accord Monsieur le Régent, je vous l'envoie tout de suite... (l'ami de Michel raccrocha et dit à ce dernier :)... Le Régent Wilwear t'attend, c'est par-là.
- Mais, je croyais que c'était toi qui m'avais convoqué ?
- Le Régent est passé par moi pour que tu ne te poses pas trop de questions. C'est lui qui veut te voir. Ne t'inquiète pas, suis-moi, il va tout t'expliquer.
Emboîtant le pas déterminé de cet ami qu'il venait à peine de retrouver, Michel avança à travers des allées, ceci jusqu'à un grand bureau entièrement vitré aux allures de cage de verre.
Lassimonov stoppa devant un pupitre sur lequel le contour d'une main droite était dessiné et dit :
- Pose ta main sur l'identificateur et entre. On se reverra plus tard.
Le ton de Lassimonov avait été sec. Il semblait ne pas vouloir faire attendre son chef.
- Salut Thierry. Merci, répondit simplement Michel.
L'intéressé acquiesça d'un signe de tête et s'éloigna.
Goldman posa sa main sur le pupitre. Aussitôt, un pan de verre face à lui s'enfonça de cinq centimètres et coulissa le long d'une autre vitre. Au fond de la pièce, une voix fusa :
- Entrez, commandant. Entrez !
Michel avança. La porte coulissante se referma derrière lui. Puis, comme par magie, toutes les parois translucides du bureau devinrent opaques, isolant Michel et le Régent du reste du Commissariat.
Caché derrière un grand fauteuil de cuir noir à dossier très haut, le Régent se retourna et s'avança aussitôt pour accueillir Michel.FR.Goldman.
- Bonjour commandant. Très honoré de faire votre connaissance. Asseyez-vous, asseyez-vous !
- Très honoré également, Monsieur le Régent.
- Je vous en prie, appelez-moi Wilwear, répliqua l'intéressé en désignant du doigt un fauteuil et en s'installant à suivre sur celui situé en face.
Wilwear rangea quelques dossiers, cliqua sur un bouton de son ordinateur, puis la fiche signalétique de Michel s'afficha alors soudain sur un grand écran situé derrière lui.
- Bien. Avant de vous expliquer plus en détail l'objet de cette convocation, sachez que je tiens d'abord à saluer le citoyen exemplaire que vous êtes, dit Wilwear en se recalant dans son fauteuil.
- Merci.
- Je tiens à saluer le citoyen et le soldat. Vous avez participé pendant les deux Guerres Fratricides à plusieurs faits d'armes remarquables. Vous avez effectué de nombreuses missions secrètes en territoire ennemi, opérations commandos ou d'infiltrations. Vous avez été blessé huit fois et vous avez défendu l'Intérêt Vital toujours avec vigueur et droiture.
- Je n'ai fait que mon devoir, Monsieur le Régent.
- Ne soyez pas modeste, commandant Goldman. Vous êtes une légende dans les forces spéciales et je regrette de ne pas avoir assez d'hommes de votre trempe dans mes services.
- Très flatté.
- Si j'en crois votre dossier, vous avez raccroché de l'armée il y a six ans et vous vous êtes porté volontaire pour faire partie des "éclaireurs-miniers-terriens". En d'autres termes, vous prenez tous les risques pour trouver de nouveaux sites d'émancipation pour notre Communauté, affrontant les poches de gaz et de magmas souterrains avec, d'après les qualificatifs de vos supérieurs, une pugnacité qui frise la folie.
- …a, c'était l'année dernière, se permit de préciser Michel.
- Oui, je suis au courant. Au mois de juin de l'année dernière, vous avez été victime d'une irradiation souterraine encore inconnue qui vous a mis sur le carreau pendant trois mois. Et là où d'autres auraient cherché un poste plus tranquille, après tout ce que vous avez vécu, vous avez postulé pour être pilote sous-marinier, où vous êtes donc en poste depuis maintenant six mois.
- C'est tout à fait exact.
- Bon. Sinon, maintenant que nous sommes bien d'accord sur la chronologie de vos exactions passées et présentes, comment allez-vous vraiment depuis votre accident ?
- Je vais très bien, Monsieur le Régent.
- Commandant Goldman, je sais très bien qu'il est de coutume de ne rien montrer de ses failles à un supérieur, c'est l'une des premières choses que l'on enseigne à l'académie depuis plus d'un demi-siècle. Mais franchement, entre nous, est-ce que tout va bien ?
- Honnêtement, je n'ai peut-être pas récupéré cent pour cent de mes moyens, je fatigue un peu plus vite, mais je reprends des forces de semaine en semaine.
- Très bien, je n'irais pas par quatre chemins commandant : nous avons une nouvelle mission pour vous.
Même s'il ne montra rien - réflexe ordinaire d'un ancien enseignement souligné quelque temps auparavant par Wilwear -, Michel était bien loin de s'attendre à ça. Lui qui pensait venir ici pour une visite purement formelle, histoire de parler du bon vieux temps avec son pote Lassimonov, l'un des rares rescapés, avec lui, de la Grande Débâcle, maintenant il se retrouvait en deux coups de cuillère à pot en tant qu'engagé désigné d'office. Conscient de l'homme de pouvoir qu'il avait face à lui, Michel savait pertinemment qu'il ne pouvait pas s'opposer à cette mission.
- Que dois-je faire, Monsieur le Régent ?
A cette réponse directe et affirmative de Goldman, Wilwear esquissa un léger sourire et répondit :
- Je n'en attendais pas moins de vous, commandant. Bon. Tout d'abord, sachez que tout ce qui va suivre est classé secret défense niveau 4. Ok ?
Michel répondit seulement par un hochement de tête approbateur.
- Bien... (histoire de temporiser, Wilwear se releva et se mit à marcher le long de l'écran géant qu'il y avait sur le mur du fond de son bureau, les mains dans les poches ; puis, au bout de quelques secondes, il reprit :)... depuis plus de dix-huit mois, vous n'êtes pas sans savoir qu'une poignée de renégats défie notre autorité. Des idéalistes sans scrupules ont décidé de dévier de l'Intérêt Vital et menacent l'équilibre de notre monde.
- Je croyais que c'était simplement une rumeur.
- C'est effectivement ce que nous essayons de faire croire. Nous ne voulons pas décourager les quelques deux millions et demi de citoyens dévoués à l'Atosphère.
- Oui, je comprends.
- Néanmoins, un groupe de fanatiques existe indiscutablement entre les murs de notre cité.
Wilwear saisit une télécommande et appuya sur un bouton. Sur l'écran, le visage de Michel disparut pour laisser place à trois photographies successives représentant trois individus (deux hommes et une femme) étalés sur le sol, visiblement morts.
- Voici Céline.BE.Collignon, Karl.DE.Huch et Jordan.DN.Vierzten. Officiellement, ils sont morts dans l'intérêt du Nouveau Monde en se tuant à la tâche. Mais, officieusement, nos services ont réussi à les stopper alors qu'ils s'adonnaient à des opérations illégales.
- Qu'ont-ils fait exactement ?
- Hormis pour le dernier d'entre eux, dont on ne connaît pas trop le but de la mission, les deux premiers ont volé des armes et des explosifs.
- Vous pensez qu'ils veulent constituer une armée ?
- À l'heure actuelle, tout est possible commandant. Nous n'en sommes qu'à des hypothèses. Voyez-vous, ces trois suspects se sont donnés la mort avant même que nous puissions les interroger. Nous ne connaissons strictement rien de leur but ni de leur motivation.
- Pardonnez-moi Monsieur le Régent, mais vous voulez dire que vous n'avez aucune piste ?
- Les choses ne sont pas aussi simples, Goldman.
Visiblement touché par cette remarque désobligeante, Wilwear se rassit, jeta négligemment la télécommande sur son bureau et reprit d'une voix plus autoritaire :
- N'ayant justement aucune piste suite à nos diverses interventions, nous avons décidé, il y a six mois, de changer de tactique. En quelques semaines nous avons développé un réseau d'informateurs à tous les échelons de la population et, depuis peu, des éléments importants sont arrivés jusqu'à nous..
De plus en plus intrigué, Goldman fronça légèrement les sourcils, avide de connaître la suite. Wilwear attrapa alors à nouveau sa télécommande, fit apparaître la fiche signalétique d'une femme et questionna :
- Connaissez-vous cette femme, commandant ?
Sur le mur, le visage d'une très belle jeune femme retint tout de suite l'œil de Michel. Les cheveux châtains clairs, les yeux bleus, le visage rond et ferme, cette femme possédait un indéniable charme qui lui disait quelque chose. L'avait-il croisé quelque part ? La photographie présente ne pouvait en aucun cas lui permettre d'être totalement formel.
- Alors, cela vous dit quelque chose ? relança Wilwear devant le silence de Goldman.
Malheureusement, l'intéressé fut dans l'incapacité de répondre mieux que par l'évasif :
- Je ne suis pas sûr du tout.
- Hmm, hmm, ne vous excusez pas. Il s'agit de Mademoiselle Sophie.DE.Söhne, 33 ans. Son Intérêt Vital consiste à faire des recherches sur les bactéries afin d'enrichir les sols des cultures terrestres et sous-marines. En plus d'être une brillante biologiste, elle a de solides connaissances en géothermie et climatologie. Elle a mené d'ailleurs jusqu'ici plusieurs projets à terme avec d'excellents résultats. Ah, autre précision, elle travaille au département recherche du Groupe d'Exploitation Agricole d'Aqua Terra.
À ces mots, il y eut un déclic dans le cerveau de Michel.
Jusqu'à il y a peu, il avait noué pendant plusieurs semaines une relation amoureuse avec une fille du même département, nommée Angelina. Le Groupe d'Exploitation Minière dont il faisait partie et le Groupe d'Exploitation Agricole étaient deux bâtiments contigus et les employés de l'un fréquentaient en général les mêmes endroits que l'autre. C'est pourquoi, vraisemblablement, en fréquentant Angelina, il avait dû certainement croiser par la même occasion cette Sophie dont on lui parlait.
Face à la réflexion intérieure et très silencieuse exposée par Michel, le Régent sourit du coin des lèvres. Il voyait que la lumière venait de se faire dans le crâne de Michel. Restait pour lui à dissiper les derniers nuages :
- En surveillant Sophie.DE.Söhne, dit Wilwear, nous sommes tombés sur Angelina.ES.Abril et, avec notre plus grand étonnement, sur vous.
- Oui, comme vous devez le savoir, Abril et moi avons eu une relation. Mais nous avons rompu.
- Oui, effectivement. Nous sommes au courant.
- Vous soupçonnez cette Sophie Söhne d'être une rebelle ?
- Exactement. Nous sommes quasiment persuadés que les informations piratées par Jordan.DN.Vierzten, la dernière victime officieuse en date, lui étaient destinées. Nous n'avons pas les preuves directes, mais de fortes suspicions.
- Qu'attendez-vous de moi, Monsieur le Régent ?
- Bien. Vous avez raison, assez parlé. « Le temps c'est de la vie », comme le dirait notre Guide Communautaire. Votre mission, commandant, consiste à vous rapprocher de cette Sophie et à infiltrer son réseau déviant.
- …
- Pour vous aider dans cette mission, dès demain la moitié de votre temps sera affecté aux services de Sécurité du Groupe d'Exploitation Agricole. Ainsi cela vous permettra de mieux l'approcher.
- Mais si je fais partie de la sécurité, elle se méfiera doublement. N'y-a-t-il pas moyen de passer par un autre service ?
- Nous avons procédé à une analyse génético-psychologique des plus approfondies, et seuls des individus de grandes statures sociales et physiques semblent intéresser cette Sophie. Sa personnalité est très complexe, elle est à la fois brillante et dévouée, mais en même temps contestataire et téméraire. Si elle peut se rapprocher d'une autorité quelconque pour masquer ses intentions, nous pensons qu'elle n'hésitera pas. Bien sûr, tous ces éléments sont détaillés dans le dossier que nous vous avons préparé.
Wilwear tendit une barrette de plastique noir que Goldman saisit aussitôt.
- Comprenez bien, commandant, le fait que vous vous trouviez sur le chemin de nos investigations est pour nous une chance énorme. Vous êtes un fin tacticien et je suis sûr que vous saurez trouver le moyen de vous rapprocher d'elle. Le nom de code de cette mission sera "Aigle Noir". Voici un insigne officiel. Vous avez carte blanche. Aujourd'hui, il n'y a que vous, moi et votre ami Lassimonov à être au courant de cette situation, et cela restera comme cela jusqu'à nouvel ordre.
- Très bien, répondit sobrement Michel en prenant l'insigne de police.
- Des questions, commandant ?
- Oui. De combien de temps je dispose ?
- Pour l'instant, nous partons sur trois mois ; bien sûr reconductibles suivant l'avancement. Rien d'autre ?
- Non, je ne vois pas.
- Parfait... (Wilwear appuya sur un bouton qui rendit aux parois de son bureau leur transparence ; il se leva et tendit le bras vers Goldman comme pour l'accompagner vers la sortie :)... Ne vous inquiétez pas, encore une fois, toutes vos instructions et toutes les informations disponibles sont dans la barrette USB que je vous ai remise. Vous êtes un fin limier, vous connaissez la musique, alors je suis totalement confiant sur vos chances de réussite.
Ne relevant pas le compliment, Goldman avança vers la sortie, serra la main du Régent et dit au revoir.
Michel ressortit pour le moins perplexe du Ministère de la Sécurité et de l'Armée.
Lui qui avait raccroché six ans plus tôt du service ou, disons plutôt, qui avait été aimablement congédié à cause de son âge, voilà qu'on le présentait maintenant comme l'ultime recours à l'infiltration des déviants. C'était relativement bizarre. D'un autre côté, et ceci malgré sa réaction première en apprenant sa nouvelle affectation à mi-temps, il semblait effectivement plus simple de fouiner ou de poser des questions en agissant en tant que membre de la sécurité. Honnêtement, en partant du postulat de base que tout changement était bien, ce demi-bouleversement de son emploi du temps lui convenait assez bien. Cela dit, la vraie question restait posée : était-il l'homme de la situation ?
