Le Baron Gris - Vincent Haxvyll - E-Book

Le Baron Gris E-Book

Vincent Haxvyll

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Beschreibung

Entre octobre et novembre 2002, des événements uniques se sont déroulés au cœur de Nantes. Durant cette période, une résolution mystérieuse a été prise par les rats, les chats et les pigeons sauvages présents depuis des siècles et siècles au cœur de la ville : ils ont décidé de rompre la symbiose existante dans le but de venir en aide à un homme. Cet homme, c’est Bastien. Accusé du meurtre de sa sœur Sophie, rejeté par la société et le peu de famille qui lui reste, Bastien aurait dû normalement sombrer dans les bas-fonds infernaux où résident les criminels et les laissés-pour-compte. Pourtant, grâce au bras armé et séculier des Animaux de l’Ombre, Bastien va trouver la force d’affronter son véritable destin : devenir " Le Baron Gris ".

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Seitenzahl: 542

Veröffentlichungsjahr: 2015

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Les personnages et les situations de ce récit étant purement fictifs, toute ressemblance avec des personnes ou des situations existantes ou ayant existé ne saurait être que fortuite.

"Il faut, autant qu'on peut, obliger tout le monde : On a souvent besoin d'un plus petit que soi. De cette vérité deux fables feront foi, Tant la chose en preuves abonde.

Entre les pattes d'un Lion Un Rat sortit de terre assez à l'étourdie. Le roi des animaux, en cette occasion, Montra ce qu'il étoit, et lui donna la vie. Ce bienfait ne fut pas perdu. Quelqu'un auroit-il jamais cru Qu'un lion d'un rat eût affaire ? Cependant il avint qu'au sortir des forêts Ce Lion fut pris dans des rets, Dont ses rugissements ne le purent défaire. Sire Rat accourut, et fit tant par ses dents Qu'une maille rongée emporta tout l'ouvrage. Patience et longueur de temps Font plus que force ni que rage."

"Le Lion et Le Rat", LA FONTAINE.

"Viens, mon beau chat, sur mon cœur amoureux ; Retiens les griffes de ta patte, et laisse-moi plonger dans tes beaux yeux, Mêlés de métal et d’agate.

Lorsque mes doigts caressent à loisir Ta tête et ton dos élastique, Et que ma main s’enivre du plaisir De palper ton corps électrique,

Je vois ma femme en esprit. Son regard, Comme le tien, aimable bête, Profond et froid, coupe et fend comme un dard,

Et, des pieds jusques à la tête, Un air subtil, un dangereux parfum, Nagent autour de son corps brun."

"Le Chat", BEAUDELAIRE.

"Message envoyé à Verdun par le matricule 787.15, lâché de fort de Vaux le 4 juin 1916 à 11:30 :

« Nous tenons toujours, mais nous subissons une attaque par les gaz et les fumées très dangereuses. Il y a urgence à nous dégager. Faites-nous donner de suite toute communication optique par Souville, qui ne répond pas à nos appels. C’est mon dernier pigeon. Signé : Raynal »"

Sommaire

Première Partie

Chapitre 1

Chapitre 2

Chapitre 3

Chapitre 4

Chapitre 5

Chapitre 6

Chapitre 7

Chapitre 8

Chapitre 9

Chapitre 10

Chapitre 11

Deuxième Partie

Chapitre 13

Chapitre 14

Chapitre 15

Chapitre 16

Chapitre 17

Chapitre 18

Chapitre 19

Chapitre 20

Chapitre 21

Chapitre 22

Chapitre 23

Chapitre 24

Chapitre 25

Chapitre 26

Chapitre 27

PREMIÈRE PARTIE

~

De la Lumière à l’Ombre.

PROLOGUE

Dehors, les feuilles des chênes centenaires vibraient aux humeurs du vent. Les branches ondulaient et les troncs se courbaient. Bientôt, le froid de l'hiver obligerait tous ces poumons renversés à stocker le peu d'eau qui leur reste, et alors les branches se dénuderaient, évitant une transpiration mal venue. Comme un cycle amorçant son dernier tour de roue, la Mère Nature commençait à délimiter le rythme lent d'un proche et imminent sommeil.

Quelques écureuils retardataires fouinaient les derniers marrons ou les derniers glands permettant d'obtenir l'engraissement optimum avant la retraite. Les espèces sifflotantes et volantes s'étaient éclipsées depuis longtemps, les rongeurs et les insectes en tout genre s'étaient donnés un rendez-vous commun sous terre. Le monde s'arrêtait. Du ciel à la terre l'horizon était devenu comme mort-vivant. Et seul le vent s'obstinait à réanimer ce petit monde à moitié endormi.

Cette impression de vide et d'inactivité était encore plus prenante en regardant danser tous ces arbres à travers les vitres d'une fenêtre en acier.

Depuis la cuisine, Serge Legrand profitait au plus haut point de ce rare moment de détente et d'évasion. Debout, face à la fenêtre au-dessus de l'évier, il remuait délicatement une cuillère en argent dans sa tasse de Earl Grey. Son week-end de quatre heures était presque terminé ; dans une demi-heure, il sera de nouveau à son poste, devant ses écrans et devant son tableau de commande. Enfermé presque constamment dans une prison de velours, ce qui lui manquait le plus pendant son travail, c'était la vue d'un ciel bleu, le froid du vent, le crissement du gravier sous ses pieds, l'odeur de l'herbe coupée ou du bois humide, bref, la sensation de quelque chose de vivant ; car pour lui, ce n'était plus qu'un vague souvenir s'étiolant progressivement.

C'était étrange, mais au bout de deux années de bons et loyaux services, Serge se rendait compte que ce qui lui manquait le plus c'était finalement des choses très simples. Des choses si banales et si évidentes que, dans la vie courante, on y faisait généralement guère attention. La boue, un parfum de rose, la pierre de tuffeau, la pluie, le brouillard, les pollens, tout ça lui manquait, tout ça devenait de plus en plus vital à ses yeux.

Il rêvait...

Il rêvait mais la nature eut tôt fait de le rappeler à l'ordre : une douleur intestinale le fit tressaillir.

Le symptôme passé, Serge but deux gorgées de thé.

Depuis quelques temps, seules les boissons chaudes lui apportaient un peu de réconfort, hormis le cannabis. Dans ses états les plus graves, il n'hésitait pas à se piquer à la morphine.

Serge Legrand lava sa tasse dans l'évier et la posa sur l'égouttoir. La colonne d'eau chaude aromatisée avait fait son effet en lui parcourant le corps comme l'aurait fait un sérum d'apaisement. Serge savait pertinemment que cet effet était purement psychologique, mais cette habitude anodine lui donnait du courage face à sa destinée. Son état général s'était sérieusement aggravé depuis les six derniers mois. Tout d'abord, les diarrhées jadis courantes devenaient maintenant de surcroît sanglantes. Ses cheveux et ses poils avaient jusqu'ici bien résisté, mais, en deux semaines de perte par touffes successives, son crâne était devenu une boule de billard et ses organes génitaux un désert viril. Enfin, ses hémorragies sous-cutanées autrefois ponctuelles s'étendaient désormais en plaques et ne disparaissaient plus au bout de quelques jours.

Bien qu'il n'eut pas besoin de preuves, Serge savait que le mal avait pris depuis peu sa forme définitive. Le mal savait maintenant comment se réincarner en lui. Le mal avait trouvé la clé de son mécanisme intérieur et il éteignait un à un chacun de ses feux vitaux.

C'était curieux, mais bien que clairement établie dès la signature du contrat, la chronologie des événements sur son état de santé devenait de plus en plus pesante et prenante ; comme quoi certaines choses devaient être finalement vécues pour être comprises, et non, comme il l'avait cru jusqu'ici, imaginées.

Instinctivement, Serge se remit en route en direction de la salle de contrôle. Il savait qu'il lui restait tout au plus une demi-heure avant d'être à son poste. Passé ce délai, les commandes automatiques déclencheraient les sirènes muettes et ameuteraient la cavalerie ; une cavalerie toute sauf sympathique.

En deux années d'activités, Serge s'était évertué à faire le moins de vagues possibles. Son optique n'était pas d'obtenir son nom dans les petits papiers du Grand Patron, vu qu'il était déjà rendu lui-même, d'une certaine manière, à l'échelon le plus haut. Non, son but était d'attendre le bon moment avant d’agir. Ce moment il l'attendait depuis deux ans. Deux années d'espoir, de crainte et de doute, deux années à espérer le candidat idéal, le challenger, le king, le champion toute catégorie, le roi des rois. Bien sûr, il y avait eu des possibilités ces derniers mois, mais pas un n'avait été digne d'être aidé, aiguillé ou mis dans la confidence. Ce que Serge Legrand savait était bien de trop délicat, important, et surtout dangereux, pour le livrer au premier débile chanceux où à la première brute sanguinaire qui passe. Oui, tout cela était bien trop important. Tellement... important !

Il avait été patient jusqu'ici. Mais maintenant que son corps le trahissait, son subconscient émettait un doute sur le dénouement de son attente. "L'espoir fait vivre", dit-on communément. Certes, se dit Serge, mais pour finir dans quel état ?! Et surtout, à quel prix !

Laissant pour l'instant de côté ses mauvaises pensées, Serge Legrand quitta la cuisine, passa le petit salon et la salle de télévision, puis arriva dans le grand hall. Parsemé de dalles de marbres noires et blanches, éclairé par deux petites lucarnes au vitrage antique jaune, le hall présentait en son centre un immense escalier à deux niveaux. La demeure datait de la fin du XVIIIème. Serge n'avait vu qu'une seule fois la demeure de l'extérieur, à son arrivée sur le site il y a deux ans. Il lui restait de vagues souvenirs de cet état des lieux sommaire : de grandes fenêtres au rez-de-chaussée et à l'étage, des chiens assis au ras de la toiture, quatre colonnes doriques soutenant un auvent à l'entrée, des pierres de façade parsemées de vigne sauvage, deux cheminées, une corniche, une porte blindée, une caméra de surveillance discrète, et c'était à peu près tout. Il n'avait même pas pris le temps de voir la façade arrière ni de se balader dans le grand parc qu'il y avait tout autour. Il regrettait profondément de n'avoir pas fait ce qu'on appelle "le tour du propriétaire". Mais aujourd'hui, le problème n'était pas de savoir à quoi ressemblait l'arrière de cette demeure, c'était globalement sans intérêt. Non, ce qui importait à Serge en ce moment, ce qui le tarabustait le plus, c'était de savoir si l'avenir allait lui permettre de sortir vivant de ce carcan, de cette prison dans laquelle il s'était lui-même enfermé ? Allait-il pouvoir un jour quitter cet endroit et contempler le monde extérieur avant de devenir aveugle ?

Oui, toutes ces questions étaient mystérieuses. Fort à propos et mystérieuses.

Appuyé à la main courante en bois poli de la rambarde, Serge grimpa péniblement les vingt marches jusqu'au premier. Il s'engagea dans l'aile Est par le couloir central, passa alternativement trois chambres et un dressing avant d'arriver à un salon privé, salon jadis alloué aux trois chambres précédentes. Enfin, par l'intermédiaire d'une porte située au fond de ce petit salon, Serge entra dans un bureau. Là, le mur du fond était tapissé d'une bibliothèque gigantesque qui aurait fait jouir le plus averti des lecteurs. Du côté droit de la pièce, un grand bureau en bois de rose arborait un plumier doré, un sous-main en cuir et une horloge mécanique. Serge s'avança devant cette dernière, ouvrit le petit battant de verre devant le cadran et positionna les aiguilles sur midi. Il se retourna et regarda alors l'armoire la plus proche du bureau ; tout en découvrant ce monde étrange s'ouvrir devant lui, Serge se mit soudain à rêver à quelque chose de nouveau. Il savait qu'une fois pris dans la tourmente du travail, son engagement et son intégrité noieraient toutes ses idées noires en deux temps trois mouvements, et c'est pourquoi il se permettait de rêver pendant une poignée de secondes.

Et à quoi pouvait-il rêver, si ce n'est à un jour différent de celui-ci !

Il se mit notamment à rêver à un renouvellement de ses cellules et à une épuration de son corps souillé par un mal invisible. Il se mit aussi à espérer la fin de cette logique dont il avait autrefois accepté tous les enjeux, mêmes les pires, mêmes les plus inhumains.

Oui, de toute manière il fallait qu'il rêve pour tenir. Tenir afin qu'il puisse se donner du cœur à l'ouvrage, même s'il savait parfaitement que, bientôt, il risquait de s'endormir...

à tout jamais.

1

Bien que préparé psychologiquement à cette "première" dans sa carrière, Didier Malory n'avait pratiquement pas dormi de la nuit. Ses soubresauts nocturnes ainsi que ses toussotements bruyants furent l'objet de désapprobations houleuses de la part de sa fiancée. C'est pourquoi, quand le réveil sonna plus tôt que d'habitude vers six heures, l'énervement de la nuit passée se transforma en un parcours de traîne-savates.

Seules deux gorgées de café passèrent au lieu d'un bol entier, et rien de consistant, style "Pitch" au chocolat, petit beurre LU ou tartine, ne permit d'être également validé par son estomac capricieux. C'était un jour extrêmement bileux.

Didier et Karine vivaient déjà depuis deux ans en location dans un T3 sur St Joseph de Porterie, un petit bourg de banlieue au Nord-Est de Nantes. Ils auraient conjointement préféré un appartement plus près du centre, mais, budget oblige, ils n'avaient pas pu trouver mieux.

Karine était infirmière au CHU Nord depuis trois ans et c'est elle qui subvenait aux besoins du couple jusqu'ici. Quant à Didier, engagé six ans auparavant dans des études de droit, il travaillait depuis environ un an au cabinet "Cazeau & Miller", en tant qu'assistant. Son but en s'engageant ici étant de devenir avocat, et il avait une préférence pour les affaires criminelles.

Empêtré dans la réalisation d'un noeud de cravate, Didier vit sa dulcinée arriver près de lui devant la glace de la salle de bain.

- Ça va mon noeud ? questionna-t-il inquiet.

Sourire malicieux en coin, Karine baissa la tête afin d'inspecter la nuque de Didier, rectifia un pli, se redressa et dit :

- Vous êtes tout ce qu'il y a de plus présentable, Maître. Surtout pour quelqu'un qui doit se présenter devant un criminel.

- Un "présumé" criminel, Madame le juge ! Rectification.

- Ça, c'est à vous de l'établir, cher collègue.

- Tout à fait, et nous nous y emploierons, Madame.

- Idiot va... Allez, file, tu vas rater ton bus.

- Tu as raison, j'y go !

Karine rattrapa soudain Didier par le bras, et lui lança en ponctuant le tout d'un sourire malicieux-bis :

- Tu n'oublies rien ?

Rendu incapable de penser depuis sa sortie du lit, Didier chercha une réponse dans des directions lointaines : qu'est-ce qu'elle me veut, ce n'est pas mes dents car je les ai brossées tout à l'heure... ce n'est pas la cravate parce que l'on vient d'en parler... peut-être s'agit-il de mon attaché-case...? ah, la valise est à mes pieds donc ça n'est pas ça non plus... c'est le costume qui ne va pas alors ? on a quelque chose de prévu ce soir ? ah bon dieu non ! je ne vois pas... qu'est-ce qu'elle veut donc?

- Quoi ? demanda-t-il enfin, par abandon.

Excusant volontiers le tourment de Didier, Karine s'avança pour l'embrasser et souffla doucement à son oreille :

- Ça va bien se passer, mon Doudou, tu vas voir.

- J'espère. Allez, à plus !

Ce n'est qu'une fois sur le pas de la porte que Didier comprit qu'il avait tout simplement oublié le petit bisou rituel du matin. Ah les femmes ! comme si je n'avais que ça à faire aujourd'hui, j'te jure ! pesta-t-il intérieurement.

Moitié énervé, moitié en phase d'apaisement, il combla d'un pas saccadé les huit cents mètres entre son immeuble et l'aubette de bus. L'autobus vert et blanc de la ligne 22 pointa le bout de son grand pare-brise droit cinq minutes plus tard. Coincé entre les écoliers turbulents pourvus de leur cartable plombé et les travailleurs intra-urbains vaseux et facilement irritables à cette heure de la journée, Didier tenta en vain de se concentrer sur ce qui l'attendait plus loin. L'aube d'une éclaircie dans son esprit pointa le bout de son nez quand il put s'asseoir, peu après que les "schtroumfs" immatures eurent débarqué du car.

Appuyé contre la vitre, il ferma les yeux et pensa à son client: son premier client.

Le choix du cabinet n'avait pas été prémédité, mais malgré son stress intense du moment, Didier le prit comme une "chance", voire même un "coup de main" du destin.

Le prévenu s'appelait Bastien Grenier. Ecroué trois jours plus tôt pour le meurtre avec préméditation de sa sœur Sophie, le "débat contradictoire" d'origine avait été effectué devant le juge d'instruction Brunet en présence d'un représentant du parquet pour la partie civile, soit un certain Monsieur Monnau, et également de Maître Miller pour la défense, le patron de Didier. Seulement voilà, peu de temps après cette mission bien remplie, Maître Miller fut victime d'une attaque cérébrale, certainement due à une rupture d'anévrisme. Miller était depuis dans le coma, mais l'issue de ce dernier semblait sans appel. C'était une question de jours. Toujours est-il que, vu la tournure dramatique des événements, le cabinet "Cazeau & Miller" se devait d'être restructuré. Coincé par une affaire d'adultère au Mans, Maître Cazeau, seul rescapé du cabinet, intima à Didier l'ordre de le rejoindre sur-le-champ avec tous les dossiers en cours. Entre trois rendez-vous et une séance à la barre, Cazeau discuta avec Didier d'une répartition des affaires. Sur les quinze énumérées, Cazeau en reprit huit, trancha sur cinq en les redistribuant à des collègues et amis ayant proposé leur aide quelques heures plus tôt, puis confia les deux dernières à Didier. Pourtant hostile au départ à cette idée, Cazeau ne fut pas long à persuader. L'enthousiasme de Didier, son esprit de synthèse quasi-professionnel sur les différents dossiers présentés, et parallèlement, l'affaiblissement cérébral de Cazeau dû à la perte de son collaborateur et ami, tous ces éléments eurent tôt fait d'appuyer la promotion inattendue du jeune assistant. La répartition une fois établie, Cazeau étudia trois heures durant les dossiers confiés aux mains juvéniles et peu expérimentées de Didier. Ce dernier en ressortit motivé comme jamais, plutôt fier, mais aussi pleins de doutes. Le plus grand de ses doutes étant de savoir s'il allait être à la hauteur. Cette question, il se la posait depuis plus de dix ans, et, maintenant, le hasard lui proposait la perspective d'une réponse.

Pendant le "débat contradictoire" qui remontait à quelques jours, le prévenu Bastien Grenier était resté impassible, absent, et ceci malgré les efforts de Miller pour inciter ce dernier à intervenir. Il n'avait pas prononcé un mot. Le silence radio total. Le juge Brunet n'avait pas franchement apprécié cette attitude rétrograde et irresponsable. A la fin de l'audience, Miller avait dit à l'époque que « c'était rare, mais que cela arrivait ; de toute manière, dans ce genre de situation, le prévenu comprend un jour ou l'autre qu'il est dans son intérêt de parler ». Ces mots furent les derniers prononcés par Maître Miller à l'attention de son assistant.

Toujours pendant la séance, après l'énumération des preuves et surtout la constatation d'une absence d'alibi, le juge Brunet avait signé la mise en détention du prévenu jusqu'à son procès, ce dernier devant avoir lieu d'ici environ un an.

Bastien risquait la perpétuité, soit de vingt-cinq à trente ans fermes.

Bastien et Didier avaient le même âge, et le contraste entre leur deux situations civiles laissait ce dernier perplexe ; perplexe pour une raison bien particulière qui était son va-tout dans cette affaire, un peu comme une sorte de deuxième chance divine après la disparition de maître Miller. Bien sûr, celle-ci n'avait pas laissé Didier indifférent. Depuis un an qu'il travaillait avec Miller, une intimité bien particulière les avait peu à peu liés. Dieu sait si Didier admirait le talent d'orateur de Miller, son excellente connaissance du droit, accompagnée d'un certain style dans son utilisation ; mais Didier admirait également son moral, car il fallait avoir une force cérébrale immense pour prendre la défense d'êtres parfois totalement dénués d'humanité. Oui, Dieu seul sait combien cette disparition violente n'avait pas été souhaitée par Didier, mais aujourd'hui, cela lui permettait d'avoir toutes les cartes du jeu en sa possession, et ça, c'était excitant !

Assise dans un fauteuil qui était à contresens par rapport au sien, une jeune femme - vingt, vingt deux ans - croisa avec une insistance de quelques dixièmes de seconde le regard bleuté de Didier. Pourtant habitué aux transports en commun, Didier se sentit pour la première fois désiré à travers ce regard anonyme. Etait-ce la cravate ? Son dossier "super-technique" ouvert sur ses genoux? Ou bien, l'espérait-il tout simplement : son charme ?

Hein, qu'était-ce donc...?

Plutôt rondouillard, la musculature de Didier restait néanmoins sérieuse. Il faisait bien cinq ou six kilos de trop, mais son travail lui laissait trop peu de temps pour éliminer les surplus de graisse et d'alcool emmagasinés lors de gueuletons fort courants au sein du petit monde de la magistrature. Cheveux noirs bien égalisés, nez fin et long, joues rondes et dures, son calme et sa prestance feinte faisaient de lui un homme assurément séduisant et amical, et, en ce grand jour, il était fier de se le voir confirmer à travers le regard d'une femme en plein épanouissement.

*

Le bus s'engagea Cours des Cinquante Otages en laissant derrière lui les rives de l'Erdre : une magnifique rivière se jetant plus loin dans la Loire. Cette rue courbe et très large possédait deux voies : une pour le tramway, l'autre pour les voitures. Entourée à gauche par d'anciens immeubles de quatre à cinq étages, le Cours - rue majeure de Nantes - desservait le centre même avec trois rues commerçantes perpendiculaires : la rue du Calvaire, la rue d'Orléans et la rue Barillerie. Les Cinquante Otages aboutissaient sur le Cours Franklin qui, lui, desservait les Places du Commerce et du Bouffay et possédait également un terminus pour les bus. Aux trois quarts de la longueur du Cours, le bus de la ligne 22 tourna à droite et s'engagea dans la rue montante du Calvaire. Au premier arrêt situé en face de l'église St Nicolas (église en plein travaux pour réfection de la façade et du clocher), Didier commença à ranger ses affaires dans son attaché-case. Au deuxième arrêt, station Boileau, il descendit. Là, un carrefour en étoile desservait plusieurs ruelles. Sur la place, de grands immeubles de bureaux trônaient, avec au rez-de-chaussée des magasins prestigieux comme les galeries Lafayette, Mark & Spencer, Eurodif ou Etam.

Didier continua à pied, empruntant la rue La Fayette jusqu'au Palais de Justice.

Datant du milieu du XIXème siècle, les deux étages de sa façade, avec ses quelques quarante mètres de long, faisaient du Palais de Justice un bâtiment imposant et majestueux. Soucieux d'assouvir convenablement n'importe quelle curiosité, Miller avait jadis répondu promptement à Didier que les deux statues de part et d'autre de l'entrée symbolisaient à gauche la Force, et à droite la Loi, et que les statues allégoriques figurées dans la niche demi-circulaire à l'étage illustraient la protection de l'Innocent. Autrement dit, une fois les pieds posés sur les premières marches du grand escalier central, n'importe qui, de France ou de Navarre, comprenait complètement les fonctions de l'édifice et savait à quoi il s'engageait en y entrant.

À gauche du Palais, se profilait enfin la destination de Didier.

La mouture originelle datait de la fin XIXème, mais après cinq années de rénovation, la version actuelle de la Maison d'Arrêt datait seulement de 1988. Ceinturés par un épais mur d'à peu près quatre mètres de haut, seuls les derniers étages des bâtiments intérieurs s'offraient aux yeux des passants. Didier Malory se présenta au coin Sud-Est, c'est-à-dire face aux grandes portes en acier de l'entrée.

Il reprit son souffle.

Il sonna.

*

- Présentez-vous ! dit une voix à l'Interphone.

- Maître Malory, représentant du cabinet "Cazeau & Miller". Je viens voir le prévenu Bastien Grenier. J'avais rendez-vous à huit heures trente, je suis un peu en avance, veuillez m'en excuser.

Devant l'écran de surveillance, un gardien consulta son registre des visites et son fichier des personnes habilitées à ces mêmes visites. La réponse ne se fit pas attendre : trois tours de clé ouvrirent la porte de service en acier du portail.

Didier passa le seuil et attendit sagement. Le préposé à la porte lui fit un léger salut de la tête et dit :

- Veuillez me suivre.

En marchant jusqu'au premier poste de garde, Didier entr'aperçut enfin l'intérieur de l'enceinte. Il y avait des petits bâtiments blancs à deux étages très compacts, comme tassés sur eux-mêmes, et seuls les joints creux des façades et les petites fenêtres barreaudées venaient casser succinctement la froideur du lieu. Une fois dans l'entrée principale du bâtiment Sud, Didier se présenta devant les gardiens du service de détention. Là, il fut fouillé, passé sous un détecteur de métaux et sa mallette inspectée sous toutes les coutures. Après ces formalités, un gardien fut appelé au téléphone. Une fois sur place, ce dernier invita à son tour Didier à le suivre.

- J'ai appris la mésaventure de Maître Miller, c'est moche. Je suis vraiment navré, dit le gardien avec un accent du Sud peu convenant avec le sérieux du propos.

- Merci. C'est moche, en effet, répondit Didier.

- On est peu de chose en ce bas monde, vous ne trouvez pas ?

- À qui le dites-vous !

- Ça me rappelle un voisin, vous savez. Il était avec son gamin de quinze ans en train de bricoler dans son garage, quand tout à coup, paf, il s'écroule. Même truc au final : rupture d'un vaisseau ou de je ne sais quoi dans le cerveau. Vous vous rendez compte ! Tout ça sous les yeux du gamin. En voilà un qui restera marqué à vie celui-là. Y'a vraiment des trucs à la con dans notre existence, j'vous jure !

- Hum... c'est sûr, acquiesça Didier machinalement.

- Enfin... bon...

Après cette conversation bon-enfant et triste au sens populaire du terme, le gardien s'imposa quelques secondes de silence. Il ouvrit une grille, fit passer Didier, et, tout en refermant à clé, reprit la parole :

- Je suis désolé, Maître, mais tous nos parloirs individuels sont occupés. Il reste bien une pièce, mais le chauffage ne marche plus, alors avec le temps qu'il fait vous comprenez...

- Je comprends. Mais, sauf votre respect, dites-moi que je ne vais pas m'entretenir avec mon client dans le couloir. Je n'ai pas fait tout ce chemin pour rien, j'espère?

- Non ! Non-non, ne vous inquiétez pas ! répliqua aussitôt le gardien. C'est la première fois que cela nous arrive, mais nous avons fait une erreur, nous avons pris un rendez-vous de trop sur les registres. On voulait vous prévenir mais on s'en est rendu compte hier soir, bien trop tard.

- Et où cela va-t-il se passer alors ?

- Dans la cantine de l'infirmerie. Vous verrez, l'endroit est plus lumineux et plus grand que les parloirs. J'ai déjà amené votre homme à l'intérieur.

- J'ignorais que les infirmeries avaient des cantines individuelles.

- C'est une rareté, effectivement. Mais cet établissement peut recevoir des détenus très malades, surtout ceux qui ne peuvent pas s'alimenter tout seul ou qui demandent une attention médicale permanente. Nous avons actuellement seulement deux détenus dans ce cas.

- Comment s'est comporté Monsieur Grenier jusqu'ici ?

- Ce n'est pas moi qui m'occupe de son quartier de détention. Vous devriez poser cette question à Monsieur Babon. Tout ce que je peux vous dire, c'est qu'il n'a fait aucune histoire pour venir ici.

- Est-ce qu'il a dit quelque chose ?

- Non. Silence intégral. Vous savez, en dix ans de carrière j'ai vu pas mal de gens débarquer, et lui je sais dans quelle catégorie je dois le classer.

Tiens, enfin une information intéressante, se dit Didier intérieurement. Peut-être que cet individu va me permettre de répondre à la question que je me pose depuis le début sur Bastien Grenier : qui est-il vraiment ?

- Je vous écoute, rétorqua Didier avec le plus grand intérêt.

- Eh bien, pour moi, il est tout bêtement encore sous le choc. Il ne réalise pas encore là où il est ni pourquoi il y est. Il tombe de haut et sa chute n'est pas encore terminée. C'est pourquoi il ne dit rien et se terre dans son silence.

Le gardien et Didier arrivèrent devant la porte de la cantine. Le gardien bavard se tourna vers Didier en même temps qu'il glissa la clé dans la serrure et dit :

- Il y a une caméra vidéo. N'ayez crainte, je vous surveillerai. Tapez deux coups à la porte quand vous voudrez sortir, Ok ?

- D'accord.

Le gardien déverrouilla.

Didier entra.

Clac et tours de clé.

*

La salle était effectivement très claire, comme l'avait dit le gardien. D'environ dix mètres de longueur sur quatre de profondeur, la pièce était posée comme une verrue sur la façade du bâtiment. C'était plutôt une sorte de véranda en dur : une toiture et des poteaux en béton, un muret en brique sur un mètre de hauteur, de grandes baies fixes qui couraient sur les pignons et en façade, le tout ceinturé par des barreaux de deux centimètres de diamètre et du grillage. La peinture blanche omniprésente accentuait l'effet de lumière en dépit du carrelage industriel beige et abîmé posé au sol. Le mobilier présent était quant à lui sans surprise : des chaises renversées sur des tables style "Salle Communale". Seule la caméra de surveillance sur son pied pivotant semblait représenter un indéniable élément high-tech.

Par rapport à l'endroit où il était entré, Didier se trouvait à l'extrême opposé de Bastien Grenier ; entré par la porte gauche côté mur, le prévenu se trouvait à droite devant la façade vitrée. Bastien Grenier se tenait debout face à la vitre, une main dans la poche, l'autre le long du corps. Il était tourné de telle manière que le jeune avocat ne pouvait pas voir un seul trait de son visage.

Didier s'avança vers la petite table et les deux chaises en vis-à-vis laissées à leur attention par le gardien prolixe. Il posa son attaché-case à plat et commença à l'ouvrir. Bastien n'eut aucune réaction ni à son entrée ni à son approche. Didier poursuivit alors et sortit son dossier tout en s'asseyant. Puis, reprenant son souffle, Didier lança un "bonjour" des plus standards.

Pas de réponse.

Didier n'en fit aucun cas et commença d'abord par expliquer sa présence et l'absence de Miller. À la fin de sa justification, Didier fut à nouveau gratifié d'un silence radio.

Vu de dos par Didier, Bastien semblait relativement costaud ; du muscle et du vrai, les gars ! pas ce qu'il y a sous tes deux centimètres graisseux, se dit Didier tout en étant navré de voir comment il prenait aussi peu soin de son corps depuis son embauche. Grenier devait faire environ dans les un mètre quatre-vingts/quatre-vingt cinq. Il avait des cheveux châtains foncés coupés mi-court et sa main pendante était copieusement veinée malgré sa finesse. Dans cette posture, il ressemblait à une statue de bronze, belle, racée et robuste.

Laissant de côté son analyse externe de Bastien Grenier, l'avocat enchaîna sur l'état civil de ce dernier tout en lui insufflant une possibilité de rectification si une erreur s'était glissée dans le dossier. La réponse de l'intéressé fut du même registre que précédemment. Pour l'instant, la tâche de Didier était fastidieuse, voire carrément inintéressante, mais elle était obligatoire lors de l'ouverture d'un dossier. Fort peu encouragé par son client, Didier poursuivit sur les faits reprochés à Bastien Grenier :

- Selon le rapport n°14523 du commissariat central de Wal-deck Rousseau, le samedi 14 octobre 2002 à 04:54 du matin, vous avez été retrouvé semi-inconscient au côté du corps inanimé de Sophie Vanier, née Grenier, votre sœur alors âgée de vingt-trois ans. La victime portait une blessure à l'arcade sourcilière gauche, ce qui suppose une lutte ayant précédé un coup de couteau fatal au niveau de la gorge. Les faits ont eu lieu à l'appartement de la victime situé sur l'île Beaulieu, dans la résidence "Victoria" du 14 boulevard Alexandre Millerand, au troisième étage, n°304. Après vérification du groupe sanguin et de la profondeur de la plaie infligée, il s'est avéré que l'arme du crime était bien le grand couteau de modèle courant retrouvé sous un canapé du salon. Ce couteau portait vos empreintes [cf. annexe 1a]. Après un examen clinique plus approfondi, des traces de l’épiderme de votre sœur ont été retrouvées sous vos ongles ainsi qu’un taux d’alcool de 2,5 grammes/litre dans votre sang [cf. annexe 1b]. L'heure du crime remonte de une à deux heures tout au plus avant l'arrivée de la patrouille de la Police Nationale sur les lieux, patrouille avertie par un coup de fil anonyme passé vraisemblablement d'une cabine téléphonique.

« Concernant le mobile du meurtre, et ceci en dépit de l’état d'ébriété avancé de Monsieur Bastien Grenier déjà précité, le témoignage de votre ex-femme, Madame Myriam Brau, ainsi que celui de Monsieur Vanier, époux de la victime, attestent d’une discorde ancestrale entre vous et votre sœur [cf. annexes 2a et 2b]. De plus, le témoignage de deux policiers confirme de la venue au poste de police situé à Bellevue de Madame Vanier, votre sœur, le jeudi 12 octobre, soit deux jours avant les faits, vers 23:00 [cf. annexe 3]. Lors de cette entrevue, votre sœur fit part de son angoisse aux policiers car elle se sentait visiblement menacée par un tiers ; malgré l’aide proposée pour la raccompagner chez elle et malgré différentes tentatives d’apaisement de la part des hommes présents en service de nuit, Sophie Vanier quitta le poste de police de son propre chef sans la moindre explication.

« En conclusion, aux vues des preuves matérielles récoltées sur le lieu du crime et des témoignages recueillis dans l’entourage proche de Monsieur Bastien Grenier, mais aussi compte tenu de l’état général du suspect lors des faits ainsi que de son refus de coopérer ou de s’expliquer, tous les éléments de l’enquête désignent Monsieur Bastien Grenier comme seul et unique responsable du crime de Madame Sophie Vanier.

Tout en laissant retomber sa feuille de lecture, Didier releva la tête vers Grenier. Visiblement, même l’étalement des faits reprochés n’éveillait aucun sursaut de conscience de la part de l’intéressé. Pourtant préparé à cette "attitude rétrograde" dont avait parlé Miller, Didier sentit un léger agacement lui titiller les nerfs. Il se recula contre le dossier de sa chaise et leva les yeux au plafond. Cherchant le meilleur moyen d'entrer en communication, Didier pensa un instant à lire à voix haute le rapport du médecin légiste. Les détails sordides de l'anatomie meurtrie de Sophie Grenier auraient sans doute l'intérêt de susciter une réaction de la part de son frère. Restait à savoir laquelle ?! Didier retint vite deux possibilités: 1/-la crise de nerfs avec effondrement de larmes, 2/-l'avalanche d'insultes avec possibilité de contact physique peu chatouilleux. Aussitôt considérée, cette idée fut donc oubliée, car elle n'aurait fait finalement qu'empirer les choses en éloignant Didier de son but initial : c'est-à-dire communiquer avec Bastien.

Confronté à une impasse, Didier se rabattit alors sur son jeu. Mais avant d'abattre sa carte maîtresse, il décida de tirer un coup de semonce :

- Monsieur Grenier, mon défunt collègue Monsieur Miller a dû vous le stipuler à plusieurs reprises, mais il n'est en aucune manière dans votre intérêt de garder le silence. La justice vous reproche des faits d'une extrême gravité, et quelle que soit votre opinion à son sujet, il est de son devoir de déterminer quelles sont les responsabilités de chacun de nos concitoyens. Monsieur Grenier, à cette heure vous êtes inculpé de meurtre, et la préméditation, heureusement pour vous, n'est pas encore établie ; selon les lois en vigueur, ce crime est passible de la réclusion à perpétuité accompagnée le plus souvent d'une peine de sûreté allant de vingt-cinq à trente ans fermes. Vous êtes inculpé, mais que ce soit clair : vous n'êtes pas encore condamné ! Quatre-vingts pour cent des éléments du dossier actuel vous accusent, mais, pour l'instant, rien n'a été encore jugé, rien n'est définitif. Car avant d'arriver à votre procès, il vous reste pratiquement une année complète. Une année que nous pouvons mettre à profit en expliquant le contexte du meurtre, les relations que vous aviez avec votre sœur et ses proches, ou encore l'état second dans lequel vous vous trouviez samedi dernier au moment des faits.

Didier temporisa quelques secondes. Il avait la gorge sèche. Était-ce le stress ou la concentration, difficile à dire. Toujours est-il qu'il avait l'impression d'être un esquimau en plein désert du Sahara. Ce satané silence de Bastien le minait, le brûlait, le consumait de l'intérieur.

Motivé non pas par son client mais par la dimension orale de son métier d'avocat, Didier trouva le courage de poursuivre :

- Monsieur Grenier, vous êtes là pour vous expliquer sur ce qui s'est passé. Je suis là pour vous écouter. Et nous sommes tous les deux là pour vous défendre. Vous êtes innocent jusqu'à la preuve du contraire, Monsieur Grenier, mettez-vous bien cela dans la tête. Les jurés donneront leur verdict suivant les éléments qui leur seront successivement exposés par l'accusation et la défense. Mon rôle, mon devoir, est de vous disculper, mais je ne peux en aucun cas vous être utile si un rapport d'équité ne s'établit pas entre nous. Vous comprenez ?

« Je ne tiens pas vraiment à trouver la vérité, vous savez. Je cherche simplement à tirer toutes les ficelles qui pourront me permettre de vous sortir de votre situation. Quelle que soit la nature de ce que vous pourriez me révéler maintenant, je ne la critiquerai qu'afin d'en faire ressortir les pièces utiles à votre défense. Le reste de ce qui sera dit demeure du secret professionnel. Alors je vous en prie, venez vous asseoir et dites-moi, selon vos propres termes, ce qui s'est réellement passé cette nuit-là. Approchez-vous, Monsieur Grenier, n'ayez crainte.

Face à Didier, à l'autre bout de la véranda, Bastien n'avait pas bougé d'un cil. Aucun commentaire. Aucune réaction. Seul le léger mouvement de ses aisselles confirmait à Didier que son "interlocuteur" respirait, et donc demeurait vivant.

Didier eut beau chercher, il ne comprenait pas l'entêtement de Bastien Grenier. Tout préjudiciable doté d'un minimum de jugeote savait que, dans une histoire de meurtre, la préparation du dossier de la défense était longue, pénible, fastidieuse. En refusant de collaborer, Bastien s'exposait concrètement à trente-cinq/quarante années de prison, soit toute une vie. Et une défense béton ne pouvait globalement que limiter la casse. Plaider la folie aurait été préférable, mais c'était difficile dans le cas présent ; de plus, Didier connaissait assez bien son client pour savoir que l'on était aux antipodes de ce cas de figure lorsqu'on parlait de Bastien Grenier.

Combien de temps s'était-il écoulé depuis sa dernière phrase? Trois, quatre minutes peut-être ? Qui sait...?

Perdu dans ses réflexions, Didier commençait non seulement à s'impatienter mais également à s'endormir, ce qui n'était pas bon signe pour ses débuts pratiques dans le métier, ni pour l'image qu'il pouvait donner au gardien en train de le surveiller par caméra interposée. Didier sentit que le moment d'agir était venu.

Il se releva de sa chaise métallique en faisant grincer bien malgré lui cette dernière. Mains dans les poches, il s'avança lentement jusqu'à Bastien Grenier et s'arrêta juste à côté de lui. Tout en regardant par la fenêtre, Didier apaisa son rythme cardiaque en respirant très, très doucement. Pour lui, l'heure était venue de déballer son secret, un secret qui pouvait faire la différence entre lui et un autre avocat aux yeux de Bastien Grenier.

Il se lança :

- C'est étrange, Bastien. Très étrange. Qui aurait dit jadis que nous allions finir si différemment l'un et l'autre. Personne n'aurait pu prédire une chose pareille. C'est étrange, et j'irais même jusqu'à dire que c'est injuste. Car vois-tu, la logique aurait voulu que ce soit toi qui soit à ma place, et moi à la tienne !

Volontairement, Didier temporisa trois secondes, histoire de voir si l'hameçon fonctionnait.

Bastien Grenier tourna légèrement la tête.

Ça marchait.

- Cela remonte à presque dix ans maintenant, poursuivit Didier. Le temps passe vite, tu ne trouves pas ? C'est dingue ! Honnêtement, je ne peux pas te dire que nous étions des potes très rapprochés, mais pendant quatre belles et longues années nous avons usé nos fonds de culottes sur les mêmes bancs d'écoles et nous avons joué à cache-cache dans les mêmes cours. Oui, Monsieur Bastien Grenier, nous étions ensemble au collège du Loquidy situé prés du Petit Port. Et même si ça ne me permet pas de t'obliger à m'expliquer ce que tu fais ici, ce passé en commun peut nous permettre de discuter comme deux vieux amis, des amis normaux et civilisés. Tu ne crois pas?

Après cette tirade, Bastien ne regarda pas Didier. Son regard était toujours dans le vide, comme en train d'explorer un monde mystérieux et inabordable à travers la vitre. Le seul côté positif avait été que son léger mouvement de tête avait permis à Didier de mieux voir le profil de Bastien. Les conséquences de l'âge avaient quelque peu durci ses traits et rendu plus rugueuse la surface de sa peau, mais le faciès général de Bastien était bien celui de l'adolescent beau et brillant que Didier avait côtoyé dix années plus tôt. Bien que légèrement cachées par la direction de son regard, les pupilles marron clair des yeux de Bastien étaient fascinantes, pour ne pas dire hypnotisantes, car au sommet de cette posture d'immobilité se perchait un regard ayant bel et bien le reflet de l'intelligence.

Oui, seul Didier pouvait le savoir, mais depuis son plus lointain souvenir d'écolier le nom de Bastien Grenier résonnait dans sa mémoire comme celui d'un aigle. Grenier était de ces navires qui naviguent bien au-dessus de la surface des eaux et il était de ces lumières qui d'un éclair réchauffent les coeurs et guident les pauvres hères. Il était impressionnant car tout ce qu'il touchait pouvait se transformer en or. Il avait du génie. Que cela soit dans le domaine artistique ou bien scientifique, rien n'avait de secret pour lui : la solution était évidente et l'inspiration naturelle. Bien sûr, d'autres pouvaient juger cette ostentation d'intelligence insultante, mais Bastien ne s'en était jamais vanté, et bien qu'il soit connu que les gens intelligents n'aiment pas perdre leur temps à s'abaisser au niveau de la populace anodine, son écoute des autres demeurait exemplaire. Oui, sa disgrâce actuelle était incompréhensible. L'intelligence et la bonté naturelle de Bastien auraient dû le mener très loin, vers une carrière brillante. Technicien en maintenance et intérimaire, son curriculum vitae était certes très bien, mais largement en-dessous d'un potentiel comme celui de Bastien Grenier ; c'était à peine le dixième de ce qu'on aurait pu espérer de lui. Didier savait tout cela, et il était le seul. Même si avec le temps on apprend à cacher ses talents aux yeux de la société, l'enfance demeure la seule période de la vie où l'on peut analyser une personne comme dans un livre ouvert, c'est la seule période de la vie où on ne peut pas mentir sur ses capacités et ses goûts profonds. Oui, qu'il soit ou non coupable, une chose était néanmoins sûre : ce lieu ne correspondait en rien à Bastien Grenier.

- Tu as peut-être changé, Bastien, reprit Didier. Mais, que ça te plaise ou non, je sais ce que tu vaux, je connais tes véritables valeurs intellectuelles et humaines. Là-dessus tu ne pourras pas me mentir. Et cet avantage indéniable me permet entre autres de savoir que le sort n'aurait jamais dû te guider vers cet endroit. Je ne sais pas ce qui t'est réellement arrivé Bastien, mais cette prison ne te ressemble pas.

« Alors, je t’en prie, explique-moi... Pour l’amour du ciel, explique-moi ce qui s’est passé, à toi et à ta sœur. Je t'en prie...

À ces mots, un miracle se produisit. Un miracle furtif mais bien présent : Bastien croisa le regard de Didier l’espace d’une grosse seconde. Malory sentit que cette fois c’était gagné, que Grenier allait parler. Le prévenu détourna alors les yeux et reprit son souffle d’une manière lasse. Il semblait usé, éreinté. Il prenait son temps. Et de son côté Didier patientait, bien loin de vouloir brusquer son client et, par conséquent, de prendre le risque de le bloquer à nouveau.

Heureusement, sa patience fut récompensée :

- Je te remercie pour tes attentions, Malory. Mais tu perds ton temps avec moi. J’ai accepté ce rendez-vous uniquement afin de te préciser mon intention d’assurer ma défense moi-même. Par conséquent, il est inutile de revenir me voir.

Sans montrer son étonnement, Didier enchaîna aussitôt :

- Tu crois que cela va être une partie de plaisir, Bastien ? Neuf jurés dans un box qui ont à répondre devant une accusation de meurtre, c’est comme neuf chasseurs avec un fusil chargé à la main que l'on place face à un lapin de garenne bien gras. Devant toutes les billes qui seront lancées par l’accusation, le fait même que ce soit toi qui parle sera considéré comme un affront par les jurés, ils ne t’accorderont aucune confiance. Tu sais, si c’est moi qui te dérange dans cette histoire, rien ne t’empêche de faire appel à quelqu’un d’autre. Au contraire, je t’y encourage. Mais ne fais pas l’erreur de vouloir assumer ta défense sans l’aide d’un professionnel.

- Ça n’a rien de personnel, Malory. Je te dis simplement qu’il n’est d’aucune utilité de venir me voir ici.

- Mais... pourquoi ?

Bastien Grenier eut un petit souffle nerveux et hocha la tête. Apparemment, l’incompréhension de Didier Malory l’ennuyait, et devoir se justifier lui était des plus pénibles.

- N’insiste pas, Malory, lança Grenier. De toute manière, si cela peut te rassurer, tu comprendras bien assez tôt de quoi il retourne dans mon attitude, alors laisse tomber.

- Comprendre quoi ?!

Didier avait répondu sèchement. Ça n’était pas délibéré, mais sur le moment cela lui avait fait du bien. Grenier, quant à lui, n’avait pas sourcillé, et Didier comprit à cet instant qu’il n’en saurait pas plus aujourd’hui.

Point mort.

Rideau.

Didier retourna alors à la petite table, ramassa ses affaires, et, tout en refermant les clapets de son attaché-case, tenta un atterrissage forcé :

- Si... si tu ne veux pas de moi comme avocat, peut-être accepteras-tu de me voir comme simple camarade, "en souvenir du bon vieux temps", comme on dit. Qu’en penses-tu ?

Grenier reposa son regard sur Malory, puis répondit :

- Ton nouveau patron t’a conseillé de procéder à une analyse psychologique approfondie à ce que je vois !

Bien que fouetté par cette remarque, Didier ne releva pas :

- Si tu ne veux pas parler de cette affaire, Bastien, d’accord, comme tu veux. Mais accepte au moins que je vienne te rendre visite. Je suis la seule personne avec qui tu as des liens dans cet établissement, et débarquer ici pour la première fois n’est jamais une chose facile. Que tu le veuilles ou non tu as besoin d’être accompagné, et ma compagnie sera toujours meilleure que celle des services sociaux éducatifs. On parlera, Bastien. Je te promets, rien de plus. On parlera du temps, de la bourse, de foot, de tout ce que tu veux, mais laisse-moi venir, s’il te plaît.

Dos tourné, Bastien répliqua dans un soupir :

- Si tu veux, Didier... Mais à l’avenir veille au respect de cette promesse.

Didier ne désira pas en entendre d’avantage. Il savait qu’il devait maintenant partir, la tension était trop forte.

Tout en empoignant sa valise, Didier prononça un "à bientôt" à l'attention de Bastien, tapa deux fois sur la porte, puis s'éclipsa.

*

Il était tout juste dix heures quand Didier se retrouva devant le parvis de la Maison d'Arrêt. Avant de reprendre un bus et de retrouver le cabinet "Cazeau & Miller" situé dans le quartier du Ran-zay au Nord-Est de Nantes, Didier décida de s'accorder une pause café. Il descendit la rue du Calvaire jusqu'à mi-longueur et coupa par la Place du Bon Pasteur avec son manège pour enfant, puis passa une petite ruelle le menant jusqu'à la Place Royale. Au milieu de la Place, une magnifique fontaine en granit trônait avec à son sommet une statue de marbre blanc symbolisant la ville de Nantes ; le regard de cette dernière était tourné vers la rue Crébillon : la rue dite "riche" du centre, car jalonnée de magasins de luxe et de grande marque; Didier traversa la Place Royale perpendiculairement à cette rue et se retrouva donc rapidement Place du Commerce. Sur ce vaste pavé piétonnier ouvert d'un côté sur le cours Franklin et de l'autre sur le central des bus, s'étendait le lieu de flânerie préféré des Nantais. Cela dit, "préféré" n'était peut-être pas le mot juste, car si dans la journée tout se passait à peu près bien, au-delà d'une certaine heure, la Place devenait nettement moins fréquentable ; les jeunes mendiants et squatters en tout genre semblaient comme se donner un invariable rendez-vous commun en ce lieu ; agressions pour une cigarette ou espèces sonnantes et trébuchantes étaient "monnaies" courantes ; la preuve en était le qualificatif de quartier 103 donné à la Place suivant le jargon policier et signifiant près de 1300 délits signalés par an. Néanmoins, l'installation récente d'un centre Fnac au sein de la Bourse et la rénovation du cinéma Gaumont avaient ramené une certaine "classe" et de l'animation saine dans le quartier, ce qui faisait le bonheur des commerçants et restaurateurs du coin.

Didier acheta le journal Ouest-France au bar-tabac du café du Commerce et s'installa à la terrasse couverte. Tout en remuant son café, Didier commença à décompresser. Lui qui avait senti monter la pression depuis deux jours en attendant cette première rencontre en "solo" avec son client, maintenant il pouvait se permettre de jauger sa prestation en toute décontraction. Il y réfléchit quelques minutes puis appela Cazeau sur son portable. Cazeau devait plaider vers midi, il n'était pas trop tard. L'interlocuteur se fit attendre avant de décrocher, ce qui n'étonna en rien Didier :

- Maître...?

- Oui. Didier... c'est vous ?

- Oui, Maître. Je sors à l'instant de mon entretien avec le prévenu Bastien Grenier.

- Déjà ! Il est à peine dix heures. Vous aviez rendez-vous vers huit heure trente il me semble ?...

- C'est exact, Maître.

- Alors... que s'est-il passé ?! Vous devriez être encore à vous entretenir avec le prévenu à l'heure qu'il est.

- J'en conviens, mais Monsieur Grenier est resté silencieux pratiquement pendant toute l'entrevue. Au début, j'ai fait naturellement les présentations, la mienne, la sienne, puis j'ai exposé les faits en précisant la peine qui pouvait être encourue.

- Hmm...

- Mais... ne parvenant toujours pas à susciter la moindre réaction de la part de Grenier, j'ai préféré focaliser très vite sur le dialogue.

- Et ?

- Et alors j'ai réussi à lui arracher quelques mots sur la fin ainsi que son accord sur un prochain entretien.

- Hmm...

- Je ne dirais pas qu'il est franchement prêt à collaborer. Dans l'ordre des choses, je crois tout simplement que les faits sont trop récents pour lui. Il faut y aller lentement, je pense. Et de fil en aiguille, nous arriverons bien à savoir selon ses propres termes ce qui s'est passé dans la nuit du 13 au 14 octobre dernier. Je ne suis pas très fier de la manière dont cela s'est passé, Maître, mais je crois avoir limité la casse car il voulait mener sa défense lui-même.

De l'autre côté du combiné, Cazeau laissa éclater un petit rire moqueur. L'autodéfense de Bastien Grenier et son attitude rétrograde en disaient long à Cazeau sur le personnage dont avait hérité Didier ; Cazeau avait vu cela, cette situation au moins une centaine de fois dans sa carrière et il conseilla sur-le-champ son jeune collègue:

- Bon, Malory, écoutez-moi...

- Oui, Maître...

- Premièrement, attendez deux ou trois jours avant de reprendre rendez-vous avec lui. Cela lui permettra tout d'abord de digérer les événements s'ils sont effectivement trop récents, et puis cela lui permettra de comprendre qu'il ne peut pas disposer de vous comme bon lui semble. Vous ne vous en rendez peut-être pas vraiment compte, mais jusqu'ici il vous a bel et bien mené par le bout du nez et vous devez lui faire comprendre que vous n'êtes ni son ami, ni son ennemi, mais seulement un interlocuteur privilégié qui représentera sa défense devant les jurés. Cela doit être un rapport d'équité, comprenez-vous ?

- Oui, bien sûr Monsieur.

- Deuxièmement, axez les entretiens sur lui. À défaut de savoir ce qui s'est réellement déroulé, cherchez à savoir qui il est vraiment, ce qu'il fait, ce qu'il pense, d'où il vient, quels sont ses buts dans la vie, quelles sont ses plus grandes victoires, ses plus grandes défaites. Focalisez tout sur lui et son entourage, compris ?

- Oui. Sans problème.

- Très bien. Cherchez donc à savoir à qui on a affaire, c'est primordial pour la suite des entretiens.

- Comptez sur moi.

- Bien. Tenez-moi au courant régulièrement et retournez de ce pas rassurer Mylène au bureau, elle se fait un sang d'encre !

- J'y cours, Maître.

- À plus tard, Didier.

- Oui... et bonne chance pour votre plaidoirie !

- Merci.

En raccrochant, Didier se sentit soulagé. Il avait craché le morceau sur ce qui s'était passé, c'est-à-dire la vacuité profonde de l'entretien, et c'était bien le principal. Cazeau ne lui avait pas dit qu'il avait mal agi, et surtout, il ne lui avait pas retiré le dossier. Donc, tout était pour le mieux. Il ne pouvait pas se plaindre. Le vrai travail de fond avec Bastien Grenier allait en fait pouvoir maintenant commencer.

Et en parlant de travail de fond, une véritable montagne de dossiers en cours l'attendait au cabinet. Mylène, depuis vingt ans la greffière des sieurs Cazeau et Miller, devait d'ailleurs fantasmer sur son retour, fantasmer administrativement parlant bien sûr.

2

Le jeudi 26 octobre 2002, Didier se présenta à la Maison d'Arrêt de la rue Descartes pour son deuxième entretien avec Bastien Grenier. Suivant le propre souhait de Didier, le gardien méditerranéen nommé Jules Beretti avait tout prévu pour que tout se déroule au même endroit, c'est-à-dire dans la cantine de l'infirmerie.

Quand la porte de la salle se referma derrière Didier, celui-ci découvrit pour la première fois Grenier de face. Il était toujours au même endroit de la véranda, mais il ne tournait plus le dos. Adossé à la paroi vitrée, Bastien Grenier jeta à son arrivée un bref regard à Didier, puis il s'en détourna aussitôt pour allumer une cigarette.

- Bonjour Bastien, lança Didier en posant sa serviette sur la table. Je sais que la semaine n'est pas encore terminée, mais tout s'est bien passé ces derniers jours ?

Bastien aspira une bouffée, retira sa cigarette en la calant entre le majeur et l'index, puis répondit en expirant une épaisse fumée bleue :

- Je ne pensais pas te revoir, Malory. Ne donnant pas signe de vie, j'en arrivais même à penser que tu avais changé de carrière.

Didier resta neutre face au persiflage. Il tendit la main vers une chaise métallique et proposa plutôt :

- Asseyons-nous, veux-tu ?

Le fumeur à l'autre bout de la pièce offrit un nouveau regard bref à Didier. Un temps passa, puis, semble-t-il la mort dans l'âme, Grenier s'avança lentement.

Maintenant confiant l'un en l'autre, Didier et Bastien prirent enfin place. Le face à face pouvait commencer.

Didier sortit un bloc et un crayon, Bastien tendit le bras pour récupérer un gobelet en plastique posé sur la table adjacente et y déposa sa cendre.

Maintenant à un mètre l'un de l'autre, la prestance de chacun allait être inévitablement mise à rude épreuve.

Dès le début, le regard perçant de Grenier mit Didier fort mal-à-l'aise. La force et la dureté de ses traits semblaient comme noyées sous la brillance et le calme de ses yeux couleur café très clair. À travers ce regard, Didier pouvait y déceler un léger amusement de Grenier face à l'étrangeté de la situation. Mais également, bien caché au fond de sa conscience, il pouvait y trouver une mélancolie profonde, une tristesse prête à fondre en un flot de larmes à la vitesse de l'éclair. La carapace de Grenier semblait donc solide, mais l'intérieur de la bête n'en demeurait pas moins riche en douleurs. Malory avait cette qualité de savoir ce qui n’allait pas chez quelqu'un d'un seul regard, et il était clair que Bastien Grenier cachait énormément de choses.

- De quoi veux-tu parler, Malory ? questionna Grenier en cassant un silence profond.

- J'ai une question pour toi.

- Tu te prends pour un animateur télé ?

- Non-non. Ne crains rien de ce côté-là. Il n'y a pas de risques.

- Alors ?... C'est quoi ta question ?

- Voilà, j'ai consulté le registre des admissions, et il se trouve que depuis ton arrestation personne n'est venu te voir. Peux-tu m’expliquer pourquoi ?

- Moi qui croyais qu'aujourd'hui nous allions discuter du beau temps, ou plutôt de la grisaille permanente qui envahit cette côte Ouest de l'hexagone. Me voilà bien déçu. Comme quoi ton côté "avocat" dicte plus facilement sa volonté à ton côté "ancien camarade de jeu".

Face à cette nouvelle pique, Didier décida cette fois de ne pas se laisser faire :

- Tu as décidé de glisser sur toutes les questions de la même manière, ou tu te fais tout simplement plaisir ? Hein... dis-moi ?

- Ne vous énervez pas, Maître Malory. Votre très grande expérience de la barre a dû vous forger un esprit apte à encaisser les petites contrariétés du métier, comme celles dues à la mauvaise volonté et à la mauvaise foi humaine. Alors ne vous hérissez pas le poil et ne sortez pas les griffes quand ça n'en vaut pas la peine.

Etait-ce délibéré ? Didier se le demandait. Mais Grenier venait de le remettre à sa place, "dans ses vingt-deux mètres" comme on dit. En deux échanges, Didier sentit très vite qu'il perdait déjà le contrôle. C'était à lui : l'avocat, le défenseur, de mener l'entretien, et il se faisait berner comme un gamin. Ne trouvant sur le coup rien de mieux comme tactique, Didier s'entêta à obtenir une réponse à sa question :

- Alors ?... Comment se fait-il que personne dans cette ville ne désire te voir ? À part moi, bien sûr !

- Eh bien, j'ai plusieurs théories à te proposer : peut-être parce que je dégage des ondes négatives, peut-être parce que mon eau de Cologne déplaît, peut-être parce que le lieu qui m'entoure en ce moment ressemble un peu trop à un quatre étoiles, ce qui gêne souvent, ou peut-être parce que j'ai trop l'habitude d'être franc face à des faux-culs de première. Quant à savoir pourquoi tu désires me voir actuellement, j'avoue n'y voir qu'une seule explication : celle de ta carrière !

- Que... que veux-tu dire exactement ? rétorqua Malory, surpris.

- Belle promotion la mort de Miller, tu ne trouves pas ? Je vais te dire, c'est un hasard tellement heureux pour toi que cela ressemble même à un complot. Ne serait-il d'ailleurs pas possible que cette histoire soit due à un meurtre, Monsieur l'avocat ? C'est étrange tout de même, non ?

- Où veux-tu en venir, Bastien ? Au cas où tu ne le saurais pas, ton indécence ne t'aidera pas à sortir d'ici.

Le ton de Didier avait été sec. Il ne savait pas pourquoi, mais Grenier lui cherchait des crosses. Et face à ce rapport de force, Didier ne devait pas craquer et rester ferme. La route à accomplir allait être encore longue.

- Tu as un fils, me semble-t-il, relança Didier. Tu n'as pas envie de le voir ?

- Le problème ne réside pas dans l'envie, Malory.

- Alors où est-il ?

- Tu es marié, Malory ?

- Non, mais je vis avec quelqu'un.

- Quelqu'un ou quelqu'une ? questionna Grenier en ponctuant le tout d'un sourcil plus relevé que l'autre.

- Tu me prends pour une tante ?

- Non, mais il faut vivre avec son temps, cher Malory.

Didier eut un soupir d'exaspération, puis répondit :

- Elle s’appelle Karine.

- Tu l'aimes ?

- Non, mais elle est riche. Bien sûr que je l'aime, crétin !

- Houlà, attention Malory, tu commences très tôt à perdre le flegme dû à ta fonction.

- Cesse de te faire passer pour plus bête que tu n'es, Bastien. Cesse tes enfantillages, et mon "flegme", comme tu le dis si bien, reprendra ses quartiers d'hiver avec la joie la plus immense.

- D'accord, Malory. Puisque tu m'y pousses je vais redevenir sérieux. Mais je t'avertis : ce sera à tes risques et périls.

- À mes risques ? Que veux-tu dire ?

- Je veux dire que, d'ici très peu de temps, tu me supplieras non seulement de redevenir caustique, mais, par la même occasion, tu exécreras ce jour où tu m'as demandé d'être sérieux.

- Hum... on verra bien.

- C'est tout vu. Alors, nous en étions donc à l'amour avec toutes ses facettes, c'est bien cela ?

- Oui. Si on veut.

- Heu... oui. Comment définirais-tu l'amour que tu portes à ta chère Karine ?

- Ecoute, parler de moi, personnellement ça ne me cause aucun problème. Mais ma vie privée, il n'en n'est pas question !