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Bien que PDG d'une grande multinationale, marié et fort séduisant, Sébastien n'en demeure pas quelqu'un de totalement abject. Prétentieux, vicieux, menteur, manipulateur et raciste... les pires qualificatifs ne manquent pas à son sujet. Mais cette fois, son assurance et son arrogance ne le sauveront pas ; car un soir, il commet l'irréparable ; en état d'ivresse, il provoque un accident de voiture faisant quatre morts : une mère de famille et ses trois enfants. Alors que son destin semble scellé, contre toute attente, un mystérieux homme en noir du nom d'Adelphus débarque et lui propose un marché : subir des épreuves à la place de la prison à vie. En acceptant, Sébastien ne se doute pas un seul instant qu'il va devoir affronter, entre autres, un ours polaire, un mur de verre électrique, une ville du Farwest, une traversée du désert ou encore un banquier amateur de bonnes pensées. Tout cela afin de tenter l'impensable : le faire changer.
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Seitenzahl: 349
Veröffentlichungsjahr: 2016
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Les personnages et les situations de ce récit étant purement fictifs, toute ressemblance avec des personnes ou des situations existantes ou ayant existé ne saurait être que fortuite.
Le Baron Gris (2002)
La Cité Jumelle (2007)
http://haxvyll.wix.com/haxvyll
L'homme en blanc
Le dilemme
Adelphus
Etat des lieux
Intermède : Le cachot des innocents
Globe arctique
Intermède : Autopsie environnementale
Barrières invisibles
Intermède : Humanisme mécanique
Le grand magasin de l'utopie
Relativité lubrique
Couleur café
Intermède : La porte de la Rédemption
Evap'eau-ration
Intermède : Ascension païenne
L'immeuble des oubliés
Le pont de la nymphe
Sentence hertzienne
Intermède : La prairie
Gueule de bois
Le couloir de pierre
L'horizon est trouble.
Des flashs, des images s'entrechoquent.
Un esprit embrumé, une blessure…
Cette douleur à l'épaule gauche, est-ce réel ?
Des bruits, un crissement, un « clac ! », et cette odeur de caoutchouc brûlé... vapeur de nausée... un vomissement qui prend à la gorge.
Puis soudain le réveil, un vrai « clac ! » cette fois, celui d'une portière de voiture, au loin.
Sébastien Cossin sursauta, comme sorti mystérieusement d'un mauvais rêve. Figé au volant de sa Citroën C5 de fonction, il était arrivé là, sans trop savoir comment.
Il respira un grand coup.
Que se passait-il ?
Il n'était pas dans son état normal.
Sa tête, ou plutôt ses yeux, tournaient plus vite que d'habitude et dans tous les sens. Et puis cette sueur froide qui tapissait la colonne de son dos, qu'est-ce que cela voulait dire ?
Quel était cet énervement moelleux qui envahissait son être ?
Que lui arrivait-il ?
Où était-il ?
Ça, il pût y répondre assez facilement. Il était garé près de chez lui, il faisait nuit, il n’était pas loin de 21h30 et nous étions le jeudi 2 mars.
La température extérieure approchait les 2°C. Des têtes d'épingles en guise de flocons volaient ça et là et son véhicule commençait à se couvrir de givre intérieur. Quelque peu désorienté et gelé, Sébastien décida de rentrer chez lui.
En s'extrayant du véhicule, ses jambes vacillèrent, il se rattrapa in extremis. Il actionna la fermeture à distance des portières, la voiture acquiesça des clignotants.
Le quartier était bourgeois. Les immeubles étaient du début du siècle, trois à quatre étages, pas plus. Sébastien poussa le lourd battant en bois du hall en émettant un râle ; tout son corps n'était plus qu'un tissu de fibres nerveuses grippées et reliées à des muscles cotonneux.
Il marcha péniblement le long du couloir tapissé de velours rouge, puis appela l'ascenseur.
Un bouton sur le mur clignota jusqu'à l'ouverture des portes.
Sébastien appuya sur le numéro "3", un léger «ding!» se fit entendre et la cabine commença à grimper.
Il balaya d'un reniflement la goutte qui pendait au bout de son nez ; il se dit : putain de temps ! qu'est-ce que j'ai bouffé aujourd'hui ; j'ai mal au bide ! vivement que je me pieute !
L'ascenseur stoppa.
Quand la porte s'ouvrit, Sébastien crut vivre à nouveau un mauvais rêve, pourtant c'était bel et bien réel. Devant lui, un homme brandissant une carte de police et entouré de deux autres individus en uniforme lui demanda son nom.
Sébastien répondit et tout bascula.
Il n'allait pas pouvoir dormir chez lui cette nuit.
*
Au commissariat, tout était allé très vite.
Au début, on lui avait parlé sans cesse et on l'avait piqué pour une prise de sang, mais il ne comprenait rien à la situation. Il était incapable de raisonner. Alors on l'avait enfermé presque deux heures durant dans une cellule de dégrisement.
Il avait mangé, bu un peu, puis petit à petit, doucement, les pièces s'étaient remises en place, ceci sans qu'il n'eût strictement rien à faire.
Tout d'abord, vérification de routine : identité, travail, famille, reconstitution des dernières vingt-quatre heures.
Il posait bien des questions pour essayer de comprendre, mais on lui répondait sans relâche :
- Quand le commissaire principal sera là. Il est en route.
Sébastien balança des mots comme "bande d'imbéciles!", ou "allez-vous faire voir !", il menaça les officiers assermentés en leur disant qu'ils allaient bientôt perdre leur job, qu'il avait des relations et que, de toute façon, ils n'allaient pas pouvoir le retenir ici bien longtemps.
Mais rien n'y fit :
- Quand le commissaire principal sera là.
Puis on le lâcha dans une pièce exiguë avec quatre autres personnes totalement inconnues. Deux minutes après, on leur dit à tous de passer à côté tout en leur distribuant à chacun un numéro inscrit sur une pancarte. Les cinq hommes, dont Sébastien Cossin, se mirent en ligne en affichant leur matricule. Entouré de deux hommes armés, un homme tout habillé de blanc, cheveux châtains plaqués en arrière, s'avança vers les suspects. Bien rasé, un léger sourire au coin des lèvres, les yeux marrons clairs très profonds, l'homme en blanc, mains dans les poches, prit son temps.
Quand son regard croisa celui de Sébastien, l'homme articula :
- C'est lui !
Les policiers notèrent. Le témoin signa et s'en alla, non sans adresser un petit sourire narquois à l'attention de Sébastien.
Alors qu'il faillit éclater de rage, on l'apaisa enfin en lui répondant :
- Le commissaire principal est arrivé.
*
La salle d'interrogatoire était blanche, claire et sobre.
Sébastien était assis là, face à un bureau, et le commissaire fit de même.
- Bonsoir, Monsieur euh... Cossin, commença timidement le commissaire.
- Allez-vous me dire enfin ce qui se passe ici, bordel ! pesta illico Sébastien. Cela fait deux heures que vos singes me questionnent et me disent de faire ceci et cela. Qu'est-ce que ça veut dire, on est revenu au temps de la Gestapo ou quoi!
Le commissaire calma les ardeurs de Sébastien aussitôt :
- Vous allez très vite comprendre, Monsieur Cossin. Cela fait maintenant quatre heures que nous vous avons spécifié votre garde à vue, et il nous fallait vérifier certains éléments avant de pouvoir vous préciser pour quels motifs, et c'est désormais le cas, vu que tout concorde.
- Quoi ?! Qu'est-ce qui concorde ? Z'avez bu ou quoi ? C'est du délire! balbutia Sébastien quelque peu tremblant.
- Non, Monsieur Cossin, ce n'est pas moi qui ai bu, c'est vous. Et c'est bien dommage, car c'est atroce ce que vous avez fait.
- Qu'est-ce que j'ai fait ? Allez-y, crachez votre pastille, accouchez !
Le commissaire, peu impressionné par la vigueur des propos de Sébastien, prit délicatement une feuille de papier et se mit alors à lire:
- Monsieur Cossin Sébastien, né le 03/08/71 et résidant au 24ter Place de la Couperie à Nantes, vous êtes à ce jour accusé, suite au témoignage et à la déclaration sous serment de Mr X, d'avoir causé l'accident mortel de Mme Xium Tchang et de ses trois enfants.
Les mots auraient pu résonner comme un tambour dans le crâne de Sébastien, mais, au contraire, ils glissèrent ; un peu comme si son subconscient avait pris le dessus.
- Suivant le témoignage de Mr X, poursuivit le commissaire, le prévenu roulait à vive allure dans un virage tout en étant déporté sur la gauche, ceci alors même que le véhicule conduit par la famille Tchang arrivait en sens inverse. Ne pouvant faire autre chose, Madame Tchang s'est donc déportée sur la droite tout en frôlant la voiture du contrevenant ; elle a dérapé sur le gravier du bas-côté, puis, entraînée par la vitesse, la voiture a basculé en contrebas en faisant deux à trois tonneaux. Après avoir stoppé suite au choc, Monsieur Cossin a regardé en direction du véhicule accidenté de Mme Tchang, puis il a continué sa route.
- C'est du délire ! C'est un tas de conneries ce témoignage. C'est qui l'idiot qui a vu cette mise en scène ? La tapette en blanc de tout à l'heure ? Où est mon avocat ? Vous ne me direz rien d'autre sans la présence de mon avocat. Vous croyez que vous allez me baiser comme ça ? J'ai des droits ! Où est mon avocat ? Répondez, bon sang !
Surpris, sans pour autant être agacé, le commissaire quitta des yeux sa feuille quelques secondes, puis répondit :
- Mais... vous l'avez appelé il y a quelques heures, Monsieur Cossin. Vous ne vous souvenez pas ?
- Quoi ? Mais... euh... vous me prenez pour un imbécile, je serais au courant quand même !
- Certainement.
- Alors, où est-il ? Qu'est-ce qu'il fout ?
- A moins que...
Sébastien fixa gravement le commissaire :
- A moins que quoi ?
Et le commissaire rétorqua en fixant à son tour Sébastien le plus sérieusement et le plus calmement du monde :
- A moins que vous n'ayez été trop en état d'ivresse sur le moment pour vous rendre compte que vous aviez contacté Maître Sauzeray il y a quelques heures.
Sébastien ne sut que dire, scotché.
Non content de son effet, le commissaire poursuivit :
- Un test sanguin a été effectué et votre taux d'alcool avoisine les 1,7gr/l. Vous avez fait surface depuis, Monsieur Cossin, mais il n'en demeure pas moins que les faits sont là.
Le commissaire ponctua la fin de sa phrase afin que le réveil de Sébastien soit total. Le reste du discours du policier s'imprima cette fois aussitôt dans la conscience de Sébastien :
- La réalité est la suivante, Monsieur Cossin. Alors que vous étiez ivre, vous avez pris le volant, vous avez roulé comme un fou sur des petites routes escarpées, vous avez roulé à gauche, vous avez percuté le véhicule de Mme Tchang, vous avez constaté l'accident et vous avez fui, ceci sans porter assistance à une famille qui a péri carbonisée après l'explosion du réservoir. Ainsi, l’affaire est close, Monsieur Cossin, vous allez être inculpé sous peu pour conduite en état d'ivresse, délit de fuite, non-assistance à personne en danger et, finalement, homicide involontaire.
Le visage de Sébastien se durcit à chacune des accusations énoncées. Il eut envie réellement de vomir cette fois.
- Vous... vous... vous êtes fou à lier, balbutia Sébastien, moitié groggy.
Le commissaire se pencha alors encore une fois lentement vers Sébastien, comme s'il allait lui confier un secret, et souffla:
- Je suis peut-être comme vous le dites, Monsieur Cossin, mais moi, quand j'appelle quelqu'un au téléphone, en général je m'en souviens. Surtout s'il s'agit d'un avocat.
C'est alors qu'entra Maître Sauzeray, portant sur son visage le masque d'un homme à qui l'on venait d'annoncer la nouvelle de la fin du monde.
Une peau sèche et dure, une soif d'eau inextinguible, et un mal de crâne de plus en plus présent, la cuite faisait son effet. Malgré les faits et les preuves que lui annonçait son avocat, Sébastien était fidèle à sa vraie nature : impassible, hautaine, vulgaire, vaniteuse et surtout égocentrique.
A trente-cinq ans, il était PDG d'une multinationale travaillant dans la pétrochimie et il avait gravi les échelons à la vitesse de l'éclair non seulement en prostituant son esprit comme une nymphomane échangiste prête à tous les sévices, mais également en corrompant, menaçant et virant tous les individus se dressant sur le chemin de son ascension.
Régulièrement sollicité par ses actionnaires afin de faire grimper les cours par tous les moyens possibles, Sébastien avait le don de toujours formuler la réponse attendue par les membres du Conseil. Il savait focaliser l'attention de ces derniers sur la brebis galeuse qui empêchait, soi-disant, d'insuffler une nouvelle dynamique à la Société. Puis, une fois béni par une "carte blanche unanime", il passait à l'action. Pour ce faire, il inventait des stratégies vicieuses faites de conflits, d'orgueil, de luttes hiérarchiques et de promesses non tenues afin de faire exploser les groupes de travail les plus soudés et les plus fidèles à l'entreprise. Après division des intérêts, il faisait en sorte qu'un check-up complet des différents salariés soit dressé afin de compter les points entre les rentables et les branleurs. Puis, en fin de compte, on licenciait, on "pré-retraitait", on dégoûtait, on délocalisait. Restaient seulement de ce raz de marée psychique les plus solides et les plus belles anguilles. Oui, Sébastien Cossin avait l'abnégation et le mépris nécessaires pour sacrifier des secteurs entiers d'activités, et ceci, au nom de la sacro-sainte "loi du marché".
Fier de cette capacité professionnelle rare, qui lui permettait de s'enrichir sur la naïveté et l'inadaptation de certains hommes, Sébastien affichait également la même froideur dans ses rapports familiaux et intimes.
Son mariage avec Manuella n'avait été pour lui qu'une formalité de plus dans un pays où l'apparence a plus d'importance que l'honnêteté des sentiments. La naissance de sa fille il y a trois ans n'échappait d'ailleurs pas à cette règle ; il ne s'en occupait jamais et trouvait les débuts de l'éducation insupportables et d'une bêtise à pleurer. Pour lui, un individu ne pouvait survivre dans l'enfer ambiant de la société qu'en allant chercher au fond de lui ses ultimes forces. Pour lui, on ne pouvait et ne devait compter que sur soi. Le monde pouvait bien crever ou s'effondrer autour de lui, cela n'avait pas beaucoup d'importance, il n'en avait cure.
C'est pourquoi, malgré les efforts de Maître Sauzeray pour lui faire comprendre la gravité de la situation, Sébastien prit l'intensité du moment comme un obstacle de plus à surmonter parmi tant d'autres.
Il était cinq heures du matin, mais cela ne l'arrêtait pas.
Il appela d'abord le Maire-adjoint de la ville, un homme qui fut, en son temps, fort utile pour faire taire les syndicats de travailleurs quand une usine de lave-vaisselle avait été démantelée dans la zone industrielle de Sainte Louce. Grâce au Maire-adjoint, en deux coups de cuillère à pot le préfet de police - ami intime d'enfance de l'élu en question - avait ordonné de chasser les contrevenants. Il fallait voir avec quelle vigueur les CRS et les forces de l'ordre équipés de véhicules lourds avaient débloqué les barrages des manifestants qui empêchaient les déménageurs d'embarquer le matériel vers la Chine. De loin, Sébastien avait assisté à la scène, et il avait trouvé cela fascinant; cette expression de la force brute mêlée au désespoir était pour lui l'occasion de visualiser à satiété les tréfonds de l'émotion humaine.
Il y avait eu du sang, des pleurs, des jambes cassées, des insultes, de la perversité et de la haine à l'état animal. Cela avait été pour lui presque jouissif.
A l'époque, le Maire-adjoint à qui il devait cet "orgasme" n'avait pas été dur à manipuler : 5.000 actions chez Electrovoxi et deux semaines complètes tous frais payés à Courchevel.
Sébastien et Maître Sauzeray l'avaient donc appelé aussitôt. Mais, rapidement, le peu d'entrain du Maire-adjoint à soutenir l'insoutenable avait énervé copieusement le peu de patience du prévenu. Il y avait eu des insultes, des menaces et des coups de poings sur la table, puis finalement une absence de tonalité.
Rideau.
Il appela d'autres relations : journalistes politiques, PDG, maîtresses mondaines... rien n'y fit, pas une seule main tendue.
Ses actionnaires et ses autres employés, il ne fallait bien sûr pas y compter.
Sa femme, encore moins, malheureusement.
Son avocat, vite éprouvé par cette longue nuit, prit congé vers les sept heures du matin. De toute manière, ils n'arrivaient à rien tous les deux, alors ce départ ne fut pas un déchirement pour Sébastien.
Quand la porte de la salle d'interrogatoire claqua derrière Maître Sauzeray, un chiffre résonna dans la tête de Sébastien Cossin : le chiffre "20".
Vingt, c'était le nombre d'années de prison qu'il risquait d'encourir.
*
A l'aube du 3 mars, les policiers avaient saisi le juge d'instruction et le transfert vers la Maison d'arrêt était imminent pour Sébastien.
On l'avait amené dans un couloir, menottes aux poignets, et on l'avait abandonné là, seul, assis sur un banc, un peu comme un animal isolé avant de passer à l'abattoir.
Quelques minutes passèrent.
Puis tout devint irréel.
Bien loin derrière une porte située au fond du couloir, un sifflement joyeux se rapprocha petit à petit. Un homme chauve vêtu d'un costard gris débarqua quelques secondes après. Quand son regard croisa celui de Sébastien à l'autre bout de l'espace, l'homme stoppa net son allure et son sifflement. Malgré l'éloignement, Sébastien aperçut le regard marron clair de l’homme, un genre de regard hypnotique.
L'homme ouvrit alors le bloc-notes électronique qu'il avait à la main. La machine émit des « Buzz », des « Bizz », des « Shrack », des « Fizz », puis, soudain, un bras mécanique très fin s'éleva et se déplia jusqu'à Sébastien. Au bout de ce bras, une petite caméra se mit à zoomer vers Sébastien. Puis il y eut un flash. Sébastien fut aveuglé et cacha par réflexe son visage derrière ses mains ferrées. Le bras se rétracta comme le fil "rembobinable" d'un aspirateur, et le bloc-notes de l'homme mystère clignota comme un flipper.
L'homme en costume gris releva la tête de son écran, exhiba un sourire "ultra-brite" des plus décalés et s'avança vers Sébastien d'un pas militaire.
Comme incapable de parler devant le surréalisme ambiant, Sébastien regarda cet olibrius venir vers lui et s'asseoir sur le banc juste en face.
Ainsi posté, l'homme rouvrit son bloc posé sur ses genoux et une perche avec un micro émergea.
Un son électronique synthétisa un "DÉBUT D'ENREGISTREMENT" et l'homme en gris tapa de son poing sur un gros bouton poussoir avant de relever la tête vers Sébastien et de dire :
- Bonjour, Monsieur Cossin. J'ai l'honneur de vous annoncer que vous êtes le dossier 45656-63-AZP section "Rouge". Alors, comment ça va aujourd'hui ?
L'homme avait parlé d'un ton monocorde, comme un commercial amateur débitant son argumentaire de vente. Devant l'air toujours bouche bée de Sébastien, il poursuivit:
- Oui, je sais, ne répondez pas : ça a été une nuit de merdasse ! Nos fichiers sont très documentés, alors un cas désespéré comme le vôtre, forcément cela saute aux yeux.
Piqué au vif par le terme "désespéré", le réveil de Sébastien fut des plus tonitruants :
- C'est vous qui êtes désespéré, espèce de malade. Qui vous a autorisé à enregistrer quoi que ce soit en ma présence ?
- Mais c'est la procédure habituelle lors de l'ouverture d'un dossier, rétorqua l'homme, toujours souriant.
- Quel dossier ?
- Bieeeennn, mon petit Sébastien. Ça c'est la bonne question !
Excédé, Sébastien se jeta sur l'appareil et le balança à travers le couloir avant qu'il n'explose en mille morceaux contre le mur.
L'homme regarda l'appareil se briser sans l'ombre d'un sursaut ni d'une contestation.
- Va jouer au cerceau, gamin ! ajouta Sébastien, largement contrarié.
Alors l'homme en gris se retourna vers Sébastien, remonta ses manches, commença à faire des mouvements de bras comme s'il était en train de faire un échauffement de gymnastique ; puis il montra lentement et distinctement ses mains nues à Sébastien, fixa son attention et, par un tour de passe-passe magique, fit apparaître un dictaphone. L'homme en gris le posa à côté de lui, sur le banc, et se remit à sourire de plus belle.
Bien que terriblement agacé, Sébastien ne sut pas comment réagir. Devait-il persister dans la violence ou feindre de n'avoir rien vu ? Une seule chose lui vint seulement à l'esprit, cet esprit de plus en plus absent:
- Foutez le camp !
A ces mots, le sourire de l'homme en face devint moins jovial. Il s'avança légèrement et lentement vers Sébastien, puis répondit :
- Bien sûr, que je vais m'en aller, matricule 45656-63-AZP. Mais avant, je te conseille d'écouter ma proposition.
Loin de s'attacher au propos, Sébastien s'attarda sur la forme afin de décourager l'homme à poursuivre dans cette voie :
- Je ne vous autorise pas à me tutoyer, minable !
- Mon Dieu, mon Dieu, il y a du travail. Il est vrai que la marche est haute avec toi, cela fait tellement longtemps que tu vis dans l'ignorance de l'autre... Mais, vois-tu, c'est ce que j'aime dans ce boulot : donner une chance, même vaine, au plus irrécupérable des hommes.
- Une chance, vous dites ? Les hommes qui font confiance à la chance ne sont que des perdants. Vous n'êtes qu'un crétin, barrez-vous.
- Oui, bien sûr, Sébastien, je vais partir... (l'homme en gris temporisa un moment avec un sourire ironique, puis reprit :)... Il est vrai qu'avoir laissé griller trois enfants et leur mère dans un véhicule accidenté laisse en général indifférent le plus sérieux des jurys. Mais, que tu l'acceptes ou pas, j'ai un scoop pour toi : ces vingt années de prison, tu vas les faire. Que tu sois puissant ou pas, que tu te crois au-dessus des lois ou pas, tu vas les faire. Et je te garantis une chose : ces vingt années seront les pires de toute ton existence.
Un silence.
- Je trouverai un moyen, ne vous en faites pas, souffla Sébastien sans conviction.
- Bien sûr, dit l'homme en souriant toujours. Et qui vas-tu appeler pour que l'on te tende la main ? Tes amis, ta famille, tes collègues ?
L'homme en gris regarda à droite et à gauche, d'un bout à l'autre du couloir, puis reprit :
- Mais… où sont-ils Sébastien ? Je ne vois personne. Tu as vu dans quel état tu es, tu as vu où nous sommes et tu as vu tous ces gens armés qui s'apprêtent à te tomber dessus ?! Vas-tu enfin admettre que la seule personne présente ici et prête à t'aider, c'est moi et personne d'autre ! Vas-tu l'admettre Sébastien ?
Pour le moins aigri, soit à cause de la présence de cet homme, soit à cause de ses dires, Sébastien se figea comme un bloc de granit, le regard dans le vide.
Heureux de constater l'abdication de son adversaire, l'homme se rapprocha encore plus de Sébastien et lui dit doucement :
- Toute ta vie n'a été qu'un immense mépris du genre humain et du genre animal, Sébastien. Toute ta vie tu n'as pensé à rien d'autre qu'à toi. Toute ta vie tu n'as répandu autour de toi que malheur, débauche et avilissement. Alors, comment crois-tu que tout cela puisse bien finir ?
Sébastien tourna son regard vers l'homme penché sur lui et interrogea à son tour :
- Qui êtes-vous pour me juger ? Que savez-vous de ma vie ? Pour qui vous bossez ?
- Je "bosse", comme tu dis, pour un organisme non gouvernemental qui se propose de racheter l'âme humaine en échange d'une annulation de peine.
- Quoi ?!
- Oui, Sébastien, tu as bien entendu. J'ai l'honneur de te féliciter : tu as été sélectionné pour participer à notre magnifique expérience.
- Qu... quelle expérience ?
- Mais, celle de te voir changer, Sébastien.
Sébastien ne sut plus quoi dire, tout cela virait au cauchemar. Etait-il encore ivre ? L'avait-on drogué ? Et cet homme, était-ce un détenu ou bien un flic en train de le jauger, de le tester, de le pousser à bout pour qu'il avoue toutes les saloperies qu'il avait faites dans sa vie ? Oui, sa vie qui n'avait été jusqu'ici qu'un immense champ de bataille dans lequel il prenait son pied à abattre tout ce qui l'entourait. Comment cet homme savait-il à quel point il pouvait être odieux, sadique, intolérant en tout et pour tous ? Et comment pouvait-il penser un seul instant qu'il avait besoin de changer ? Comment pouvait-on être assez fou pour imaginer une chose pareille à son sujet ?
- Tu ne vois pas pourquoi tu changerais, hein, n'est-ce pas ? relança l'homme en s'alignant étonnamment sur l'état de pensée de Sébastien. C'est normal que tu ne puisses pas comprendre pour l'instant, il est encore trop tôt. Par contre, la seule chose sur laquelle tu dois te concentrer, c'est sur la proposition que j'ai à te faire.
Un silence.
« Aujourd'hui, tu n'as que deux choix possibles, Sébastien : soit tu acceptes de tenter l'expérience que je te propose, soit tu laisses la justice faire son travail et tu pars en prison avec pour seul bagage des boulets de dix tonnes à chaque pieds. A toi de voir, garçon.
Il y eut encore un silence.
Sébastien réfléchissait.
Il pensait bien que, quelque part, il y avait un piège, que quelque chose sonnait faux. Mais, finalement, ce n'était pas cela qui le dérangeait ; côtoyer une atmosphère fantasque où tout peut exploser à chaque instant, ça, il y était habitué, cela ressemblait drôlement à l'ambiance de son travail. Non, ce qui l’exaspérait par-dessus tout, c'était de devoir faire un choix. Lui qui avait jusqu'ici passé sa vie à imposer ses choix et ses décisions aux autres sans tenir compte des conséquences, désormais il devait choisir entre la prison et la folie, et ça l’horripilait.
Pourtant, tel était le dilemme.
Le bruit de plusieurs portières de voitures claqua au loin. Sébastien sursauta, perdu dans ses pensées. En regardant le banc face à lui, il constata avec surprise que ce dernier était vide. Sébastien se sentit alors soulagé. Il avait dû rêver. Il avait dû fantasmer toute la scène. Dieu merci, il n'y avait plus de choix à faire.
Soudain, un petit « clic ! » se fit entendre
Sébastien tourna machinalement la tête et poussa un cri d'effroi en apercevant le dictaphone posé à côté de lui.
Au loin, des bruits de pas, des bourdonnements de policiers frénétiques commencèrent à se faire de plus en plus présents, de plus en plus proches.
La tension nerveuse monta d'un cran. Il regarda autour de lui, d'un bout à l'autre du couloir, pour voir si l'espace demeurait toujours désert. Une fois rassuré sur ce point, il saisit l'appareil.
Même s'il savait déjà qu'il avait tort, la tentation était bien trop grande: il rembobina l'appareil et appuya sur "lecture". Un bruit de fond sans paroles s'installa d'abord. Ce son était très fort, on percevait le souffle de l'enregistrement; c'était comme si les poussières en suspension dans l'air arrivaient à elles seules à émettre des sons, un silence assourdissant.
Sébastien ferma les yeux, de plus en plus inquiet. Et puis, la voix magnétique de l'homme en gris traversa le haut-parleur :
- Vous n'avez plus que quelques secondes pour faire votre choix, matricule 45656-63-AZP !
Le scénario catastrophe continuait bel et bien, au grand dam de Sébastien. Le choix avait réapparu presqu'aussi vite qu'il avait disparu.
Sébastien avait-il réellement le temps de réfléchir ?
Sûrement pas.
En avait-il seulement envie ?
Consciemment ou inconsciemment, il fit machinalement le choix le plus évident qu'il y avait à faire pour un homme comme lui.
Quand sa décision fut prise, il lâcha distraitement le dictaphone qui alla s'éclater en deux sur le sol. C'est alors qu'un bruit étrange se fit entendre : le bruit huileux et métallique d'une porte coulissante.
Le long du mur, une porte d'ascenseur s'était ouverte. Déconcerté par le fait qu'il n'avait pas remarqué cette porte jusqu'ici, Sébastien entendit la voix de l'homme en gris s'extraire une dernière fois du magnétophone:
- Veuillez monter, Monsieur Cossin.
Nageant en eau trouble, comme immergé dans une cinquième dimension, mais surtout poussé par les cris des policiers qui semblaient franchir le seuil du couloir, Sébastien marcha jusqu'à la porte, hésita deux à trois secondes, pour la forme, puis monta dans la cabine.
Sébastien entendit le déchirement d'une porte qu'on ouvre violemment et la voix du commissaire, ce fut tout jusqu'au « ding ! » de fermeture de l'ascenseur.
La descente n'en finissait pas.
Interminable.
Une vraie descente aux enfers, ou du moins : un avant-goût.
Au départ, la chute de la cabine avait été tellement brutale que Sébastien fut comme en lévitation. Puis, peu à peu, une vitesse raisonnable reprenant le dessus, Sébastien trouva une position stable et confortable.
A l'intérieur de l'ascenseur, rien n'indiquait la position d'un étage ; pas de voyant ni cadran, juste un unique bouton lumineux qui clignotait. Sébastien estima rapidement qu'en à peine deux minutes une centaine d'étages avaient été franchis, une centaine d'étages vers les abîmes de la terre.
Heureusement, très vite après cette constatation, Sébastien sentit l'habitacle ralentir doucement. Les câbles d'acier commencèrent à se tendre, les contrepoids à peser, ceci jusqu'au...
« Stachhh... Wichhh ! »
...d'arrêt total.
Sébastien attendit quelques secondes avant l'ouverture des portes. Juste le temps nécessaire pour angoisser et inventer les pires délires paranoïaques inspirés par l'inconnu.
« Ding ! »
Les portes coulissèrent.
Devant, l'horizon était sombre. Seul un éclairage mural au-dessus de l'ascenseur éclairait la zone sur un rayon d'une dizaine de mètres, pas plus. Au-delà de ce demi-périmètre, c'était le noir total, la pleine nuit.
Sébastien s'avança timidement, guettant, furetant la moindre présence alentour. Quand il eut franchi, non sans multiples précautions, le seuil de l'élévateur, la partie coulissante métallique se referma derrière lui. Sébastien la fixa, perplexe... comme si quelque chose lui disait qu'il allait rester coincé ici... pour longtemps.
Il avança encore deux-trois mètres, puis stoppa. Il décida de rester dans la lumière.
Un temps.
Sébastien scruta la noirceur environnante. Rien. Pas la moindre brise. Pas d'humidité dans l'air ni de fraîcheur. Bien qu'il ne fut pas en mesure de l'affirmer, selon lui il ne se trouvait pas en extérieur, mais plutôt en intérieur, dans ce qui devait être quelque chose comme un hangar, un immense hangar d'une hauteur gigantesque.
Un autre temps.
Au détour de son observation des profondeurs l'encerclant, Sébastien aperçut soudain quelque chose : un petit point de lumière semblait se rapprocher.
Instinctivement, Sébastien recula d'un mètre. Visiblement, cela fonçait droit sur lui.
Le point parut alors se dilater, enfler en prenant la forme d'un ballon.
Des pas !
Des bruits de pas faits d'échos ricochants s'intensifièrent.
Le lien entre cette marche et la lumière se fit naturellement quand Sébastien vit apparaître dans son champ de vision un homme tenant une lanterne à la main. Coiffé d'un feutre aussi noir que son costume, l'homme ne prêta aucune attention à Sébastien, posa sa lanterne, fouilla dans ses poches et extirpa de sa veste un petit cube de cinq centimètres de côté. Il le posa sur le sol, s'écarta de deux-trois pas chassés puis tapa dans ses mains.
A la vitesse de l'éclair, toutes les facettes du petit cube se déplièrent en une cascade de dominos jusqu'à ce que les parois d'un grand bureau se forment. De part et d'autre de la table, une chaise de camping se déplia. L'homme en noir s'installa aussitôt sur une, ouvrit un tiroir, sortit un PC portable fin comme une feuille de carton, l'ouvrit et l'alluma.
Sébastien resta debout, à une dizaine de mètres.
Pour le moins désarmé devant le spectacle, il ne réagit pas quand une fibre optique se fraya dans l'air un chemin jusqu'à lui à la manière d'un serpent de mer. Parvenu à une dizaine de centimètres du visage de Sébastien, l'œil optique cligna, l'ordinateur à l'autre bout bipa, le fil retourna à sa base et le visage de son utilisateur s'illumina à son tour.
- Prenez donc place, Matricule 45656-63-AZP !
L'homme en noir ponctua son invitation d'un geste de la main.
Au bout d'un certain temps, Sébastien s'avança, la démarche légèrement abattue, puis s'assit.
Le regard noir, le visage sévère, Sébastien attendit encore quelques secondes et lança :
- On ne vous a pas dit que j'avais un nom ? Vous appelez toujours les gens par des chiffres d'administrateurs à la noix.
- Mais c'est la procédure, mon cher. Certes, entre nous, on peut s'appeler par nos noms respectifs, mais le règlement stipule que seuls les matricules doivent être énoncés dans les lieux publics.
Sébastien regarda par-delà l'oreille gauche et droite de son interlocuteur, vers la nuit, et dit :
- Vous trouvez qu'il y a foule aujourd'hui dans votre établissement ?
- Ah-ah, très drôle, mon cher. Hilarant même, dirais-je ! Cela dit, parfois il vaut mieux apprendre à se méfier, les murs peuvent avoir des oreilles.
- Se méfier de qui ?
- Mais des autres, mon cher. Nous devons protéger l'état civil des gens qui sont confiés à notre établissement. Car certains peuvent s'en sortir, voyez-vous. Ce n'est pas un phénomène si rare qu'on le prétend.
Sébastien cligna des yeux, secoua la tête comme s'il voulait se forcer à se réveiller, cependant...
« Sinon, pour mieux clarifier les choses, tu peux m'appeler Adelphus »
...le cauchemar était bien réel.
Sébastien craqua :
- Putain, mais qui êtes-vous ? C'est quoi ce délire ?
- Du calme...
- QUI ÊTES-VOUS ? hurla-t-il cette fois.
- Je ne vois pas l'à-propos de cette question. Mais, si cela peut te faire plaisir, sache simplement que je suis ce que tu m'obligeras à être tout au long de cette expérience.
- Qu... Quoi ? Je ne comprends rien.
- C'est facile à comprendre pourtant. Tout au long de ton évolution future - si évolution il y a, bien sûr -, je serai ton conseiller, ton manager, ton mentor. Tantôt je serai un haut militaire qui brisera d'insultes ton ego et ton orgueil purulent, tantôt je serai un catcheur qui te brisera les os, une autre fois je serai le mannequin en string qui te fera bander, et encore une autre fois je serai la sauce piquante qui te filera des hémorroïdes. Bref, je suis là pour te guider, comprends-tu ?
- Me guider... mais pour quoi faire ? Qui êtes-vous pour me parler de la sorte ? Ça veut dire quoi ce petit jeu, c'est une tactique pour me faire craquer, hein ? Je connais tous les pièges vous savez, j'ai étudié les réactions humaines. Vous n'arriverez pas à me baiser ! Des abrutis de recruteurs comme vous, j'en ai formés des dizaines, alors on ne me la fait pas moi. Je veux parler à votre responsable. Appelez-le immédiatement !
- Tu fais erreur, il n'y a pas de responsable ici, à part toi bien entendu, toi le responsable de ta situation.
- Je n'ai pas assez de temps, moi, pour ces CONNERIES! Je veux votre RESPONSABLE !
A l'énervement de Sébastien, Adelphus se recala dans sa chaise et se mit à rire dans sa barbe.
Exaspéré par cette attitude, Sébastien sentit la moutarde lui monter au nez de plus belle :
- Arrêtez de rire ! Arrêtez ça tout de suite où je vous explose !
Le rire de l'homme en noir était au bord de l'éclatement, il n'en pouvait plus. Sébastien exulta :
- ARRÊTES, NOM D’UNE PIPE ! ARRÊTES ÇA TOUT DE SUITE, SINON...
Adelphus stoppa net ses éclats, se releva, vira illico le bureau le séparant de Sébastien et dit le plus posément du monde :
- Sinon quoi, matricule 45656-63-AZP ? Qu'est-ce que tu vas me faire ? Tu veux me frapper avec tes petits bras ? Ok, ça me va. Voyons voir ce que tu vaux à la boxe française. Allez viens ! Viens te battre avec les grandes personnes, viens prendre ta raclée, provoqua Adelphus en se mettant en position, poings serrés devant le visage et jeu de jambes en suspension.
Rendu au paroxysme de son énervement, Sébastien se leva et lança un premier crochet du droit qui se perdit aussitôt dans le vide. Enchaînant du gauche, Adelphus esquiva d'une feinte de corps, sans problème. Recadrant son adversaire qui semblait s'amuser comme un gamin alors que lui voulait se battre d'homme à homme, Sébastien repartit dans un zigzag des bras sans pour autant toucher son but. Puis, un peu moins alerte vu ses efforts vains jusqu'ici, Sébastien tenta un plaquage. Adelphus évita l'attaque adverse et frappa à l'arcade sourcilière la bombe humaine lancée comme une furie devant lui. Sébastien s'étala de tout son long sur le sol en acier.
- Eh oui, K.-O dès la première minute du premier round! C'est une magnifique victoire d'Adelphus à laquelle nous venons d'assister, Mesdames, Messieurs ! C'est fantastique, la foule est en délire, les filles s'évanouissent, les bookmakers se frottent les mains. C'est tout simplement magique, Mesdames, Messieurs !
Non content de son commentaire sportif des plus lourds et des plus pompeux, Adelphus ponctua la scène de grands gestes simulant la joie de la victoire : mains jointes levées, bras en croix tout en s'agenouillant.
Assis sur le sol, groggy, une main sur son arcade ouverte qui pissait le sang, Sébastien eut du mal à reprendre ses esprits.
Stoppant son manège humiliant, Adelphus s’avança alors vers Sébastien, calmement, les mains dans le dos.
Parvenu juste à côté du blessé, il s'accroupit et interrogea :
- Et maintenant, mon cher, désires-tu vraiment continuer à te battre ?
Sans laisser l'homme en noir finir sa phrase, Sébastien cracha un molard coagulé vers Adelphus ; ce dernier interposa sa main ouverte d'un réflexe hallucinant et s'essuya d'un même geste sur le visage blafard de l'émetteur.
- Tes attaques de femmelette, tes tactiques de sioux, tes provocations de star, je les connais par cœur, constata Adelphus comme si rien ne s'était passé. On peut continuer comme cela des heures, des jours et même des nuits, je te battrai encore. Que tu l'admettes ou non, je serai en toute occasion celui qui te contredira. Je serai celui qui dira tout haut les mots que tu ne veux pas entendre d'ordinaire, ces mots que ton cerveau a oubliés d'analyser parce que, jusqu'ici, tu l'en as volontairement empêché. Je serai celui qui te montrera tel que tu es. Je serai la barrière que tu ne pourras pas franchir.
Afin d'accentuer son effet, Adelphus temporisa quelques secondes puis reprit :
- Attends... qu'est-ce que tu disais déjà, avant que je t'étale comme une pouf ? Ah oui, tu disais : "je connais les réactions humaines". Eh bien, si toi, Sébastien Cossin, tu prétends connaître les réactions humaines, laisses-moi te dire deux choses : primo, d'ici quelques heures, tu te rendras compte que tes convictions les plus profondes et les plus sûres ne valent rien, et secundo, sache qu'il n'y a réellement ici qu'une seule et même personne qui connait tes propres réactions, c'est moi !
Devenu momentanément borgne, Sébastien regarda Adelphus et soupira fortement, visiblement calmé.
- Alors, on poursuit, matricule 45656-63-AZP ? Ou préfères-tu continuer la visite des lieux sans les précieux conseils d'un guide bien avisé comme moi.
- Va te faire foutre, souffla Sébastien.
- "L'insulte est un refuge identitaire où l’homme se perd", Sébastien. Toi qui aime les phrases toutes faites, médites bien sur celle-là.
- Je ne marche pas dans votre jeu de manipulation psychologique, vous ne m'aurez pas.
- Tu n'es décidément pas un client facile, ça on peut le dire. J'ajouterai même, qu'à mon avis, tu es une cause perdue. Cependant, ce qui me motive, c'est de voir jusqu'à quel point tu peux aller. J'aimerais connaître tes limites. C'est tellement instructif de savoir jusqu'à quel point un individu comme toi peut devenir un monstre.
- Vous m'ennuyez.
- Pour l'instant, oui. Mais dis-toi bien qu'à un moment, se sera toi qui m'appelleras, et en pleurant, qui plus est.
- Cela m'étonnerait.
- On verra bien. Ici, beaucoup de choses t'étonneront, Sébastien. N'oublie pas qu'il y a deux minutes tu croyais pouvoir me battre. N'oublie pas qu'il y a deux heures tu te croyais intouchable aux yeux de la justice.
Sébastien soupira à nouveau, sa blessure le piquait et une grande lassitude lui parcourait tout le corps.
Par un tour de passe-passe dont il a le secret, Adelphus fit apparaître une compresse dans sa main, comme un prestidigitateur fait apparaître un as de trèfle.
- Laissez-moi, finit par murmurer Sébastien en prenant néanmoins le carré de gaze.
- Te laisser, dis-tu ? Mais ce n'est pas possible.
- Pourquoi ?
- Mais parce que tu as accepté de nous confier ton âme.
- Arrêtez, je ne crois pas à vos idées farfelues.
- Encore une fois : pour l'instant.
- Je ne suis pas si simple d'esprit que vous le croyez.
- Certes. Néanmoins, du haut de toute ta splendeur tu as accepté de te livrer à nos épreuves.
- Des épreuves ? Quelles épreuves ?
- Disons… que tu vas subir des paliers, Sébastien. Différents paliers. A chacun d'eux tu auras une tâche à accomplir, et après chacun d'eux, nous analyserons tes réactions en priant le ciel pour que tu comprennes quelque chose sur ta vraie nature. Voilà le deal que tu as accepté depuis cinq minutes à peine. Et maintenant, si je suis là, c'est pour que tu honores tes engagements.
Effectivement, Sébastien ne voulait pas le voir, mais c'est lui-même qui avait inconsciemment accepté l'idée de se livrer à cet univers inconnu. Juste avant que le commissaire et ses hommes ne se jettent sur lui dans le couloir, littéralement au pied du mur, il avait accepté cette expérience ridicule. Où était-il vraiment? A quelle époque ? A quelle profondeur ? Il n'en savait rien. Mais il en avait accepté l'idée. Et maintenant, si pour lui les bases de ce jeu lui échappaient totalement, il devait bien admettre qu'il n'avait pas d'autre choix que d'accepter de participer. Le temps de la négociation sera pour plus tard, pensa-t-il.
- Alors, Sébastien, on peut y aller ? questionna l'homme en noir en guise de relance.
La plaie ne saignant plus, Sébastien se releva lentement.
Adelphus et lui se retrouvèrent face à face.
Sans dire un mot, Adelphus tendit alors le bras en direction de la porte d'ascenseur en train de s'ouvrir. Sébastien s'avança tout aussi lentement, monta dans l'appareil, se retourna, regarda vers Adelphus et dit finalement :
- Vous ne venez pas ?
- Non, ce n'est pas moi le patient dans cette histoire, répondit Adelphus... Moi, je ne suis que la potion du réveil utile juste après l’anesthésie.
- Et si j'échoue à votre test ?
- Il n'y a pas d'autres solutions que de réussir, Sébastien.
- J'avais cru comprendre que les résultats positifs étaient choses rares,
La porte de l'ascenseur se referma alors sur ces derniers mots d'Adelphus :
- Ici, on réussit à atteindre l'objectif ou on meurt !
Juste avant le départ de l'appareil, Sébastien songea qu'il avait déjà croisé le regard marron très clair d'Adelphus quelque part.
Laissé comme deux ronds de carotte après la réflexion tonitruante d'Adelphus, Sébastien prit aussitôt la menace comme une intimidation de plus chez un homme où les tours de magie et les effets de manches étaient monnaie courante.
L'ascenseur se mit à descendre, cette fois à une vitesse raisonnable. Cela dura pas loin de deux minutes, le temps nécessaire pour Sébastien de se dire que dans cette histoire il était peut-être obligé de participer à l'expérience, mais pas forcément de l'approuver. En d'autres termes, il était hors de question pour lui d'aller dans le sens qu'ils attendaient tous.
Freinage.
Ralentissement.
Stop et « ding » final.
Les deux battants s'écartèrent en coulissant le long du mur. Sébastien se retrouva seul, face à son destin.
Il faisait noir. Seule une petite lumière, style éclairage blafard d'un indicateur d'issue de secours que l'on trouve parfois au-dessus de certaines portes, pouvait se discerner dans le fond. Conscient que le sol ne pouvait pas se dérober sous ses pieds, Sébastien Cossin avança d'un pas. La porte de l'ascenseur se referma et un éclairage puissant dévoila le lieu.
Sébastien se trouvait au départ d'un couloir sans issue d'une vingtaine de mètres de longueur. Sur chaque pan de mur, deux portes blindées étaient numérotées.
Sébastien n'osait pas s’avancer, comme s'il attendait un ordre.
Par une technique inconnue de Sébastien, un tableau de lettres phosphorescentes s'afficha alors devant lui, tout en restant suspendu dans les airs ; il disait :
VEUILLEZ ENTRER
