La civilisation tibétaine - Rolf A. Stein - E-Book

La civilisation tibétaine E-Book

Rolf A. Stein

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Beschreibung

La foisonnante richesse de la civilisation du Tibet.

Puisant dans les littératures tibétaine et chinoise, dans les récits des voyageurs et dans les travaux de nombreux chercheurs, Rolf Alfred Stein (1911-1999) présente ici la foisonnante richesse de la civilisation du Tibet sous ses différents aspects : habitat et populations, histoire, organisation sociale, religion et coutume, arts et lettres. Son propos est de donner, à travers un choix de sujets, de documents et de faits, une vue générale et significative qui permette au lecteur d’appréhender un univers où sacré et profane se mêlent en chaque geste, en chaque son, en chaque voyage.

Découvrez un ouvrage qui constitue un livre de référence particulièrement précieux en une période où les Tibétains voient le maintien de leur mode de vie ancestral et de leurs particularités culturelles gravement menacé.

EXTRAIT

Les chants de mariage commencent par une allusion à la « parole de vérité », terme bouddhique qui a pris, dans le langage courant, le sens de formule de serment et de prise à témoin, chargée de puissance magique (formule d’imprécation : « aussi vrai que… » ou : « que je sois puni si ce que je dis n’est pas vrai ! »). Pour l’épopée, la récitation exacte est aussi importante qu’elle l’est dans le lamaïsme pour les formules magiques et les rites. L’épopée, les chants et les récits des courses, ainsi que les pièces de théâtre jouées au moment de la récolte réjouissent le dieu du pays (montagne sacrée) et créent une communion entre lui et le groupe qui participe à la fête. Pour authentifier le rite, il est essentiel de remonter dans chaque récit à l’origine de telle ou telle institution, et ce récit doit être authentique et véridique. C’est le cas même des rituels lamaïques qui rappellent toujours l’origine, le précédent mythique, qui justifie ce rite. Chose curieuse, ces récits des rituels ont toujours un caractère dramatique et se font remarquer par leur expression littéraire très soignée d’œuvres poétiques. Dans l’épopée, de longs récits poétiques sont consacrés à l’origine et à l’explication symbolique du chapeau du barde, du cheval et de l’épée du héros. Les chants de mariage exaltent l’origine du mariage, du vêtement, du chapeau et du « mouton de bonne fortune », les hymnes des courses l’origine des courses et des clans qui y participent. Ces récits sont volontiers appelés gtam-dpe, expression dans laquelle le dernier mot signifie à la fois modèle, métaphore, dicton, conte et livre. Dans les palabres, on cite comme autorité les « dires » (dpe) des anciens. Dans l’exposé de la « religion des hommes », les différentes parties du corps du lion servent de modèle ou de métaphore (dpe) aux différents genres de traditions. En se conformant aux modèles et aux précédents des temps originels, on s’insère dans l’ordre du monde et on le maintient de ce fait.

À PROPOS DE L'AUTEUR

Rolf A. Stein (1911-1999), professeur au Collège de France, titulaire de la chaire d’études du Monde chinois, institutions et concepts, de 1966 à 1981, est l’auteur de nombreux ouvrages, parmi lesquels L’Épopée tibétaine de Gesar dans sa version lamaïque de Ling (1956) et Le Monde en petit, jardins en miniatures et habitations dans la pensée religieuse d’Extrême-Orient (1987).

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Seitenzahl: 682

Veröffentlichungsjahr: 2018

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Couverture

4e de couverture

Titre

Copyright

Autres ouvrages sur le Tibet publiés à l’Asiathèque — maison des langues du monde

Manuel de tibétain standardpar Nicolas Tournadre et Sangda Dorje

Les Contes facétieux du cadavre(bilingue) ouvrage traduit par Françoise Robin

Tibet les chevaux du ventpar Jérôme Édou et René Vernadet

Trois mystères tibétainsouvrage traduit par Jacques Bacot

La photographie de couverture,les Trois Chögyel,est de Katia Buffetrille. Ce sont les trois rois du Dharma, ou « rois qui gouvernent selon la Loi ». De gauche à droite : Songtsen Gampo (617-649/650) ; Trisong Detsen (742-797 ?) ; Ralpacan (817-838/841). Temple des Chögyel. Monastère de Pelkorchöde, Gyantse, 2010.

Les photographies, parmi lesquelles figurent celles de la première édition, sont de : H. Harrer (Liechtenstein Verlag) ; A. J. Hopkinson ; C. Jest ; H. Richardson ; R. A. Stein ; S.A.R. le maharajkumar du Sikkim ; S.A.R. le prince Pierre de Grèce et de Danemark ; musée de l’Université de Zürich ; musée Guimet.

Les dessins illustrant la vie traditionnelle au Tibet ont été spécialement exécutés pour cet ouvrage par Lobsang Tendzin.

La calligraphie du motBod, Tibet, en frontispice, est de Wong Teo-sem.

La composition et la mise en pages ont été réalisées par Jean-Marc Eldin.

L’ouvrage a bénéficié de la relecture attentive de Marie Huët.

Les index, établis par Mme Alice König et Mme Kuo Liying, ont été revus par Jean-Marc Eldin.

« Rolf Alfred Stein (1911-1999) » © EFEO et Mme Kuo Liying.

© L’Asiathèque — maison des langues du monde,11 cité Véron, 75018 Paris, 2011. Précédentes éditions : Dunod, 1962 ; Le Sycomore — L’Asiathèque, 1981 ; L’Asiathèque, 1987 et 1996.

www.asiatheque.com

[email protected]

ISBN : 978-2-36057-124-6

Avec le soutien du

Avant-propos de la première édition (1962)

IL PEUT sembler bien ambitieux d’écrire de nos jours un livre sur la civilisation tibétaine, et c’est un peu une gageure. D’abord parce que nous ne la connaissons encore que fort imparfaitement. Les études proprement tibétaines n’ont guère cent ans, et un nombre infime de savants s’y sont consacrés. La plupart d’entre eux n’ont jamais pu se rendre au Tibet, et les sources livresques où ils auraient pu se documenter sont restées rares ou même souvent inaccessibles. Par surcroît, plus que millénaire la civilisation tibétaine a naturellement changé au cours des siècles, et elle prend des aspects différents selon les régions et les milieux sociaux. Une civilisation, d’autre part, est un tout. Son individualité se définit par la totalité des éléments qui la composent, à quelque domaine qu’ils appartiennent. C’est dire qu’il faudrait traiter de tout, de la nourriture comme de la religion, de l’habitation aussi bien que de la féodalité, de l’habillement jusqu’aux fêtes. II ne pouvait être question de donner ici un tel exposé total. La place, d’abord, est limitée. Mais surtout, une énumération systématique de tous les faits, avec leurs changements d’aspect au cours de l’histoire et d’une région à l’autre, aurait abouti à un manuel ou à une sorte de dictionnaire, fort utile sans doute, mais aussi assez indigeste, à une énumération sèche et assez ennuyeuse.

Il ne s’agissait pas davantage de faire un nouveau livre en résumant une dizaine d’ouvrages antérieurs et en répétant une fois de plus ce qu’on peut lire partout. Il m’a paru plus utile d’utiliser, dans la mesure du possible, la littérature tibétaine et chinoise, sans pour autant négliger des faits essentiels déjà rapportés par des voyageurs, ni surtout les admirables travaux d’érudition qui ont déjà tant contribué à la connaissance du Tibet. Le choix des sujets, des documents et des faits a été opéré en vue de donner une vue générale de ce qui nous paraît significatif. Et on s’est laissé guider par l’espoir que ce livre pourrait servir à la fois aux besoins d’un lecteur cultivé non spécialisé et d’un étudiant qui s’intéresserait de plus près à la matière.

Il aurait fallu, pour bien faire, traiter séparément chaque époque et chaque région, et le jour viendra où des ouvrages spécialisés seront consacrés à telle ou telle d’entre elles. Mais nous n’en sommes pas là. Il est rare que nous puissions dresser un inventaire complet à chaque époque ou suivre tel élément de civilisation à travers les âges. J’ai donc choisi une vue à la fois synchronique et diachronique, laissant errer notre regard d’une époque à l’autre. D’ailleurs, si ce choix est déjà dicté par l’état de notre documentation, il m’a aussi semblé s’imposer par l’impression que, malgré les changements, la civilisation présente une individualité ou une homogénéité suffisante pour qu’on la considère une fois dans son ensemble. C’est aussi, je pense, une telle vue globale que le lecteur non spécialisé cherche et dont il a besoin à l’heure actuelle. Chaque fois, d’autre part, que ce fut possible, j’ai tenu à dire comment les Tibétains eux-mêmes envisagent les différents aspects de leur civilisation.

Par une chance exceptionnelle, j’ai pu demander à un Tibétain, Lobsang Tendzin, d’illustrer ce livre à sa guise. Ses dessins me semblent être aussi intéressants que charmants. Tout en étant des documents précis sur divers sujets, ils donnent une bonne idée du style traditionnel. Je suis heureux d’exprimer ma gratitude pour cette collaboration, comme je remercie aussi tous ceux qui ont bien voulu me fournir des photographies du Tibet et les amis tibétains dont les informations inédites ont souvent comblé des lacunes dans nos connaissances.

J’ai longtemps hésité devant la nécessité de trouver une manière adéquate de transcrire les noms tibétains. L’idéal serait de rendre l’orthographe tibétaine lettre par lettre. Mais, dans la plupart des cas, une telle transcription fait le désespoir du lecteur non averti et l’empêche de retenir les noms. Il n’est pas non plus possible de donner une règle facile de la prononciation de cette orthographe. Or, la différence entre les deux est considérable. J’ai donc pris le parti de donner les noms dans une transcription simplifiée qui correspond à peu près à la prononciation courante. Elle n’est certes qu’un pis-aller, mais se rapproche de celle qu’emploient les cartes et les journaux qui ont vulgarisé un certain nombre de noms géographiques. Un petit effort doit cependant être demandé au lecteur français, car la valeur des lettres de cette transcription est celle qu’elles ont en anglais, en allemand ou en italien. En voici les quelques règles à retenir :

ese prononceéouè(eallemand ou italien)use prononceou(uallemand ou italien).öetüse prononcent comme en allemand (françaiseuetu).jse prononce comme dansjourneyanglais.chse prononce comme danschurchanglais.gest toujours dur, même devanteeti(comme en allemand).metnà la fin d’un mot ne sont pas nasalisés.phest unpfortement aspiré (et non unf) shse prononce comme lechfrançais ou comme en anglaisshilling zhse prononce comme lejfrançais dansjournal.

Mais pour permettre aux spécialistes d’identifier les noms, sans hésitation, un index les donne dans l’ordre alphabétique de la transcription adoptée avec, en face, l’orthographe tibétaine. C’est aussi à l’intention de ces lecteurs que j’ai indiqué, dans les notes, les références aux sources tibétaines et chinoises ou,exceptionnellement, aux ouvrages modernes qui les citent. Le lecteur non spécialisé n’aura donc pas à se donner la peine de les consulter. Quant aux ouvrages modernes dont je me suis servi, je ne les ai pas cités chaque fois pour éviter une quantité considérable de notes. Je me suis borné à en donner la liste dans la bibliographie. Par la même occasion, j’ai ajouté à cette liste un certain nombre d’ouvrages dont on peut recommander la lecture au lecteur désireux de se documenter davantage.

Tsa-tsa.

Alphabet tibétain

ཀ་ka

ཁ་kha

ག་ga

ང་nga

ཅ་ca

ཆ་cha

ཇ་ja

ཉ་nya

ཏ་ta

ཐtha

དda

ན་na

པ་pa

ཕ་ha

བ་ba

མ་ma

ཙ་tsa

ཚ་tsha

ཛ་dza

ཝ་wa

ཞ་zha

ཟ་za

འ་a

ཡ་ya

ར་ra

ལ་la

ཤ་sha

ས་sa

ཧ་ha

ཨ་a

Préface à la deuxième édition (1981)

PLUS de quinze ans ont passé depuis la rédaction de ce livre. Pendant ce temps un grand nombre d’ouvrages tibétains jusque-là inaccessibles et même inconnus ont été publiés dans l’Inde par les Tibétains. Des savants du monde entier ont pu consulter les grands érudits et beaucoup d’autres informateurs tibétains réfugiés dans l’Inde, au Népal, au Sikkim, au Bhutan, en Europe, en Amérique et au Japon. De ce fait les recherches ont fait des progrès considérables et beaucoup de travaux remarquables ont été publiés.

Il faudrait écrire un autre livre volumineux, et même plusieurs, pour en tenir compte. Une telle entreprise me semble hors de portée.

J’ai cependant profité des remarques et des critiques de mes collègues et j’ai utilisé les documents et les travaux nouveaux pour réviser et pour augmenter mon exposé.

Je crois que, sans avoir la prétention d’être complet dans tous les domaines et pour toutes les époques, ce livre peut donner un aperçu global de la civilisation tibétaine telle qu’on peut la connaître à ce jour.

Note de l’éditeur :Dans un esprit de fidélité au texte de Rolf Stein, décédé en 1999, la translitération des mots sanscrits et tibétains a été revue et unifiée dans la présente édition.

Temple de Samye. Tas de pierres, arbres, chiffons et « chevaux du vent »(rlung-rta),marquant la hauteur.

CHAPITRE PREMIERL’habitat et les habitants

L’ESPACE occupé par les Tibétains, en tant que porteurs d’une civilisation bien définie, est en gros délimité ainsi aux quatre orients. Au sud, l’arc incurvé de l’Himalaya, occupé successivement, de l’ouest à l’est, par le Népal, le Sikkim et le Bhutan, touche finalement au nœud où se rencontrent l’Assam (Inde), la haute Birmanie et le Yun-nan (Chine). À l’ouest, cet arc s’étend au Kashmir et au Baltistan, puis plus au nord au Gilgit avec les montagnes du Karakorum. Politiquement, une bonne partie du Ladakh, province la plus occidentale du Tibet, appartient à l’Inde. Au nord, les montagnes du Karakorum et du Kun-lun séparent l’espace tibétain du Turkestan chinois qui est désertique à l’exception des grands oasis peuplés. À l’est enfin, le Tibet touche au couloir du Kan-sou qui mène de la Chine proprement dite au Turkestan chinois ; il englobe la région du Kokonor et s’imbrique, plus au sud dans la région montagneuse de la Chine occidentale, dans les marches sino-tibétaines en grande partie peuplées d’aborigènes dont les langues sont apparentées au tibétain. Toute cette partie orientale est depuis longtemps organisée en provinces chinoises (le Ts’ing-hai et le Si-k’ang). Mais du point de vue politique, la Chine a aussi englobé le reste du Tibet.

Régions et sites

La partie centrale du pays, la région qui, dans l’usage tibétain, porte le nom Bod (prononcé Pö) qui est à l’origine de notre « Tibet », est située de part et d’autre d’un axe formé par le grand fleuve Tsangpo. Ce fleuve prend sa source près de la montagne Kailāśa (nom indien, en tibétain Tise) et du lacManasarowara (tibétain Mapham) situés à l’ouest du pays. Coulant d’ouest en est, il sort du Tibet en décrivant une grande boucle pour se diriger ensuite au sud vers l’Assam où il prend le nom Brahmaputra. Le long de ce fleuve se situent les deux provinces les plus importantes : à l’ouest d’abord le Tsang des deux côtés du fleuve, avec ses grandes villes de Shigatse et de Gyantse ; puis le Üoù se trouve la capitale Lhasa. Celle-ci s’élève dans la vallée large et fertile du fleuve Kyichu qui se jette au sud dans le Tsangpo. Plus à l’est, vers la boucle du Tsangpo, on trouve trois pays que les Tibétains distinguent toujours de tous les autres en les nommant ensemble : le Dagpo, le Kongpo et le Nyang. Comme deux autres pays situés au sud du Tsangpo, le Yarlung et le Lhobrag où s’est cristallisé le premier pouvoir tibétain, ces trois pays sont particulièrement favorables à l’agriculture et se distinguent par d’abondantes forêts. Ils communiquent avec les aborigènes de l’Assam, de la haute Birmanie et du Yun-nan.

Tout près de la source du Tsangpo prennent naissance deux autres grands fleuves connus qui coulent en sens opposés, de l’est à l’ouest, puis au sud. Ce sont l’Indus et le Sutlej. Ils traversent le « Petit Tibet » formé par le Ngari khorsum ou les « trois districts du Ngari » (Guge, Maryul et Purang) et le Ladakh. Ce dernier touche au Kashmir et, par le Baltistan, au Gilgit.

Tout le nord du pays est occupé par la grande « Plaine du Nord » (Changthang), énorme haut plateau traversé de chaînes de montagnes et parsemé, à l’ouest surtout, de nombreux lacs salés. En grande partie désertique, il comporte aussi de vastes pâturages plus ou moins maigres. Il s’ouvre, au nord-est, d’abord sur le Tsaidam, vaste région herbeuse et marécageuse, puis sur l’Amdo. Ce pays de l’Amdo occupe tout le nord-est du Tibet. Il englobe le grand lac Kokonor et tout le cours supérieur du Fleuve Jaune (chinois Houang-ho, tibétain Machu) et est limité au sud par la chaîne de montagnes Bayenkhara. Au sud de cette chaînes’étend le Kham qui couvre toute la partie orientale du Tibet et communique avec les provinces chinoises du Sseu-tch’ouan et du Yun-nan. Là coulent presque parallèlement du nord au sud, séparés par de hautes chaînes de montagnes, les grands fleuves d’Extrême-Orient qui portent des noms tibétains et chinois différents à leurs cours supérieurs, moyens et inférieurs, Salwen, Mekong, Kincha-kiang (le futur Yangtseu) et le grand affluent de ce dernier, le Yalong-kiang. Ce pays est divisé en de nombreuses régions dont certaines avaient un statut de principautés autonomes. Il faut surtout en retenir le Derge, centre culturel important, et le Poyül ou Powo, pays resté presque inconnu, couvert de forêts vierges, qui touche au Kongpo. Les marches sino-tibétaines qui occupent l’est de ce pays de Kham sont l’habitat d’une multitude de populations aborigènes dont plusieurs sont, par la langue du moins, apparentées aux Tibétains : K’iang (Chiang), Jyarung, Lolo et Nakhi(ouMosso), pour n’en nommer que les plus importantes.

Cet espace tibétain est fort grand. De quelque 3 800 000 km², il représente environ sept fois la superficie de la France. Mais il n’est guère peuplé que de trois et demi à quatre millions d’habitants. Tout le monde sait que c’est le pays le plus élevé du monde : les habitats se situent souvent à 3 000 ou 4 000 m d’altitude, les cols que franchissent les routes à quelque 5 000 m, alors que les montagnes les plus hautes atteignent 7 000 à 8 000 m. Aussi pense-t-on généralement à un pays froid, sauvage et difficilement habitable, impression qu’il faut tout de suite corriger. La latitude du Tibet est celle de l’Algérie. Il s’en faut de beaucoup que tout le pays ne soit que neige et désolation. Cette réputation vient des récits d’explorateurs qui, pour des relevés cartographiques des régions inconnues ou parce qu’ils n’étaient pas autorisés à pénétrer au Tibet, ont dû emprunter des itinéraires à l’écart des régions habitées. Certes, il existe au nord du Tibet le Changthang en grande partie désertique. Certes, l’espace habitable est grandement diminué par d’énormes chaînes de montagnes qui obligent les pistes de caravanes à franchir des cols très durs. Les unes s’étendent dans le sens ouest-est, au nord du Tsangpo ou au nord-est de Lhasa, comme la chaîne du Nyenchen Thangla. Les autres, au contraire, vont du nord au sud, dans le Tibet oriental.

Mais dans les plaines, dans les vallées tantôt larges et tantôt resserrées, on voit des champs, des alpages et des forêts. Celles-ci ont dû être plus étendues autrefois et exister là où, de nos jours, on ne voit plus que des sommets dénudés et arrondis par l’érosion. Des bosquets et des morceaux de forêts subsistent, à Radeng par exemple, au nord de Lhasa. Au sud-est du Tibet, dans le Poyül surtout, on trouve même de véritables forêts vierges, très anciennes, avec des arbres de dimensions énormes.

Le Kongpo au confluent du Tsangpo et du Nyangchu. Champs, forêts et glaciers.

Région de Dichen, vallée de Tölung.

Tikse (Ladakh).

Champs à Khampa partsi, à douze kilomètres de la jonction du Tsangpo et du Kyichu.

L’hiver est long et dur sur les montagnes, mais l’extraordinaire ensoleillement pendant le jour le rend très supportable dans les plaines et les vallées. En dehors des vallées longitudinales de l’est qui reçoivent encore l’influence de la mousson du sud par l’Assam et le Yunnan, à part aussi quelques vallées du sud où cette mousson pénètre par des trouées de l’Himalaya, la pluie est rare. Mais l’agriculture y supplée par l’eau de la fonte des neiges et du ruissellement à partir des glaciers. Bien sûr, les vents du printemps menacent le sol d’une dégradation rapide par érosion en emportant les particules fines les plus fertiles de la terre arable, mais le paysan s’en défend en arrosant les champs en automne : la terre mouillée est ainsi cimentée, surtout quand il gèle. Enfin, des orages de grêle menacent les récoltes, mais le sorcier du village est là pour les écarter.

Bref, il ne faut pas généraliser. De l’orientation des vallées et de l’imbrication des chaînes de montagnes, de la latitude aussi et de l’altitude relative, résultent une foule de microclimats et une grande variété de conditions locales. Et cela ne se manifeste pas seulement dans les milieux naturels, mais aussi dans le comportement des groupes humains qui y vivent. « Tous les dixli(5 km) le ciel est différent », dit un dicton rapporté par un voyageur chinois duXVIIIe siècle ; « chaque pays a sa façon de parler, chaque lama sa façon d’enseigner », enchaîne un proverbe actuel, et il est significatif que, dans ce proverbe, comme dans les contes populaires et la langue parlée, c’est le mot « vallée »(lung)qui a pris le sens de « pays ».

Aussi trouve-t-on un peu partout une juxtaposition de milieux différents qui a imprimé à la société tibétaine une de ses principales caractéristiques : une double morphologie qui régit à la fois les groupes distincts de cette société et leur mode de vie. Si l’on veut délimiter dans l’espace tibétain de grandes régions homogènes qui ne soient pas dépourvues de signification pour la société qui l’habite, on ne trouve guère à en opposer que deux sortes : les régions habitées et celles qui ne sont pas habitables, à savoir les déserts et les hauteurs des montagnes. Tout au plus peut-on distinguer au nord, à la lisière du plateau désertique, et dans l’Amdo, une bande allongée d’ouest en est où prévalent les pâturages et les nomades. Encore n’est-il pas sans intérêt de constater que les habitants y sont soit des étrangers (Mongols surtout), soit des Tibétains dont l’origine étrangère est encore décelable (par exemple les Hor). Mais partout ailleurs on trouve la même juxtaposition de milieux naturels différents, opposés mais complémentaires ; double morphologie qui peut se résumer en deux mots : alpages et champs, élevage et agriculture. Souvent un seul et même groupe alterne entre ces deux milieux selon un rythme saisonnier ; parfois les deux habitats sont occupés par des groupes humains opposés non seulement par leur mode de vie, mais même par leur appartenance ethnique. Nous en reparlerons.

Ainsi rapidement orientés, contemplons quelques régions et sites typiques. Distinctes du reste du pays habité, d’abord les grandes taches de plaines herbeuses où vivent les éleveurs, habitants de tentes qui se déplacent dans un rayon limité. Au nord et au nord-est surtout, point d’arbres, mais de l’herbe et comme faune, des yaks sauvages et des hémiones(equus kiang)ou des chevaux sauvages. Yaks domestiques, croisements de yaks et de vaches, chèvres, moutons et le petit cheval mongol, voilà le bétail. Et cela de la région située au nord de Saka, à l’ouest, jusqu’au Kokonor ou à l’Amdo à l’est. Une autre tache de ce genre se trouve dans la région de Riwoche et de Lhari. La seule nourriture végétale de ces plaines herbeuses est la potentille(gro-ma),sorte de racine farineuse que les marmottes emmagasinent dans leurs trous. Chasser la marmotte et se nourrir de sa viande et des potentilles, c’est — l’épopée en parle longuement — mener une vie misérable d’exilé.

À côté de cela, quelques rares régions où l’on ne signale, au contraire, aucun élevage pastoral, mais de l’agriculture seule : la région de Gyamda, dans le Kongpo, la plaine du Kyichu, et bien entendu, les plaines isolées.

C’est dire que presque partout, le site habité s’étage de haut en bas des vallées : des pâturages(dok, ‘brog)se trouvant en haut, et des champs surtout dans le fond des vallées(rong).Souvent la forêt se trouve au milieu, et les hommes y pratiquent la cueillette.

Lorsqu’on nous décrit comment un ministre duIXe siècle, envoyé dans l’Amdo (région du T’ao-ho et de Dzorge) pour collecter des taxes, s’y tailla un fief, on relève les dix vertus de ce pays. C’étaient deux vertus de l’herbe, l’une bonne pour les prés proches, l’autre pour les pâturages éloignés ; deux vertus du sol : terre pour construire des maisons et bonne terre pour les champs ; deux vertus de l’eau : comme boisson et pour l’irrigation ; deux vertus des pierres : bonnes pour la construction de maisons et pour les meules ; deux vertus du bois : bois de construction et bois de chauffage ; contrée apte à l’agriculture, mais en même temps bonne pour l’élevage du bétail1. Bien plus tard, en 1582, quand le chef tibétain de Dzorge se rendit auprès de l’empereur de Chine (Wan-li) pour recevoir l’investiture, celui-ci lui donna le gouvernement sur les « sauvages » (les aborigènes), habitants des forêts(nags-pa)de cette région2.

Dans les chroniques et dans l’épopée, cette même région de l’Amdo est dite occupée par des « habitants des montagnes »(ri-pa)et des « habitants des plaines »(thang-pa)3, alors qu’un peu plus au nord le Minyag est caractérisé par les « hommes de l’herbe »(rtsa-miet les « hommes des bois »(shing-mi)4.

Ces « hommes de l’herbe » et en général tout l’Amdo sont depuis longtemps réputés pour leurs excellents chevaux. Mais une autre race de bons chevaux est signalée dans le Poyül (Powo) et le Kongpo. Dans ces provinces du sud-est, l’élevage du cheval va de pair avec celui de porcs renommés de petite taille5 qui sont aussi un des produits réputés du Dagpo. Dans le nord, le porc est inconnu et sa viande est détestée par les paysans de l’Amdo. Maisdans le sud il est important : on en élève de grands troupeaux dans la région boisée du Dagpo. Déjà la chronique la plus ancienne que nous ayons nous montre, auVIe siècle, les conjurés contre le roi se cacher dans des creux d’arbres au Bosquet des Porcs(phag-tshal,près du château du roi, Chingkar, dans le Yarlung6. Et dans le serment du roi et du ministre, ils jurent de ne jamais se séparer, comme les porcs et les poules (des poules, de petite taille, sont élevées à Riwoche, à Ngenda, au Poyül, à Lhasa, toujours en même temps que le porc, alors que les paysans de l’Amdo n’élèvent pas de poules et ne mangent pas d’œufs). Le dieu tibétain de la maison et du foyer a une tête de porc ; ce n’est pas chez les éleveurs du grand bétail des plaines herbeuses du nord que l’image a pu s’imposer. Et pourtant l’ancienneté de cet élément est certaine : déjà les textes chinois anciens attestent que les Tibétains et les K’iang (Chiang), leurs voisins apparentés, élevaient des porcs. Il n’est pas sans intérêt, non plus, de noter que la céréale principale des Tibétains, l’orge, qui, selon l’expression des textes, a des épis « à six angles » (orge à six rangs), est originaire de cette même région du sud-est et de l’est du Tibet7.

Mais si l’orge est remarquablement adaptée aux besoins des Tibétains puisqu’elle pousse jusqu’à environ 4 500 m d’altitude et peut donc être cultivée un peu partout, il y a bien d’autres produits de culture : blé (ou froment), sarrasin, avoine, pois, moutarde et plusieurs légumes. Dans certaines régions on fait même deux récoltes par an (à Kyirong, au sud-ouest de Tashilhunpo, orge et seigle ou blé ; dans les vallées du Rechu et du Raga Tsangpo : orge et millet ; dans le Kongpo : riz et orge)8. De plus, des nourritures de luxe indiquent au premier coup d’œil la grande variété de climats et de sites habités.

1. Exploitation du sel des lacs du Changthang par les éleveurs. Enclos à yaks et ballots de sel. Devant, des tentes, les fusils accrochés aux poteaux.

AuXVIIIe siècle, le raisin blanc était cultivé à Batang (en même temps que la grenade, la pêche, la prune et la pastèque), à Chaya et à Ngenda (à côté de noix), à Chongye (au sud de Lhasa, où l’on trouvait aussi noix et bambous)9. Les missionnaires jésuites installés à Lhasa au début duXVIIIe siècle utilisaient le raisin de Dagpo pour fabriquer leur vin de messe. Déjà en 1374, il y avait dans le district de *Chaori, au Kham, 350 familles depuis longtemps spécialisées dans la fabrication du vin de raisin10. De nos jours, les Tibétains n’utilisent que le raisin sec, comme friandise, leur boisson alcoolique par excellence étant la bière d’orge(chang).Mais dans le rituel bonpo que nous décrivent les manuscrits anciens (IXe-Xe siècle), on utilisait un breuvage alcoolique de blé, un autre de raisin, un troisième de riz et un quatrième de miel11. Selon une chronique assez ancienne12, on conservait, dans le trésor du roi Thisong detsen (VIIIe siècle), une boisson alcoolique de riz provenant du pays des Mon(Himalaya), et une autre de raisin du pays de Tsawa (-rong). De nos jours, une situation analogue règne à l’ouest : bière d’orge au Ladakh, « bière » ou alcool de riz au Lahul, et « bière » ou liqueur de raisin au Kunawar.

Le miel est caractéristique des pays de forêts du sud-est. On le trouve au Poyül (Powo), dans la région qui s’étend de Ngenda à Chödzong, et au Kongpo. Dans ce dernier pays, le saint Thangtong se vit offrir, auXVe siècle, de l’alcool de miel et de la bière d’orge par le maître de Tsari13. Les mêmes régions produisent du blé et du riz. Riz à Chamdo, à Gyamda du Kongpo, de Ngenda à Chödzong, et au Ngari. Le Ngari est aussi célèbre pour ses jujubes et ses abricots, la région de Tsetang (Yarlung) pour ses pommes et ses poires14.

Si le Dagpo se distingue par son raisin, ses noix, ses pêches et ses petites pommes et encore par ses bons pâturages et ses chevaux, il est aussi le pays de l’arbrisseau daphné dont les fibres servent à fabriquer le papier tibétain(dvags-shog),des genévriers et des pins dont l’excellente résine fournit une colle réputée. Le Kongpo produit le bambou (on en mange les pousses et on en fait arcs, flèches et lances) et la cannelle épaisse. Le Powo aussi est célèbre pour ses bambous et ses épices. Là comme dans les montagnes boisées des marches sino-tibétaines, la cueillette des herbes médicinales joue un rôle important.

Variété partout, on le voit à ces quelques exemples. Partout l’alternance et l’imbrication de sites divers, la juxtaposition de genres de vie différents et la coexistence de groupes ethniques parfois distincts impriment à la civilisation tibétaine une morphologie double et parfois plus complexe encore.

Les populations

Ce qui fait l’unité tibétaine, c’est sa civilisation. Elle couvre une grande variété d’éléments. Nous le savons déjà pour la multitude des microclimats, des facies végétaux et des sites habités ; des dialectes aussi et des coutumes. Il n’en va pas autrement de la composition ethnique. Des types divers vivent côte à côte ou se sont mêlés. Il est vrai que la grande masse est avant tout mongoloïde, mais de nombreux voyageurs ont été frappés par la fréquence d’un type que tous qualifient de « peaux rouges » (au Kongpo, chez les Hor nomades, à Tatsienlou). D’autres ont signalé un type européen, « grec » ou caucasien, qui semble tantôt être le même que le premier (Kongpo ; hommes athlétiques de grande taille), tantôt semble en être distinct (surtout au nord-est du Tibet). Dans le Chala au Kham, on trouve un type nain. Ce ne sont là que des impressions, mais la diversité est certaine. Selon des voyageurs non spécialistes, les brachicéphales prédominent parmi la population agricole de la vallée du Brahmaputra (Tsangpo) et au sud-est, ainsi qu’au Ladakh. Dans ce dernier pays, ils se seraient superposés à des dolichocéphales (les Dardes sans doute). Les gens du Nord (région des lacs du Changthang, Hor et Ngolok), de leur côté, sont dolichocéphales. Mais les spécialistes anthropologues ne distinguent guère que deux types, l’un répandu dans tout le Tibet, nettement mongoloïde, de taille plus petite ; l’autre caractéristique du Kham, de taille plus grande. On signale aussi les types « blonds » aux yeux bleus au nord-est.

C’est que différentes populations ont occupé les diverses régions du Tibet au cours des siècles et y subsistent encore partiellement. Nous avons rencontré les « sauvages » des forêts de l’Amdo et pouvons y ajouter les Lo (Glo, Klo) du Kongpo qui contrôlaient encore auXVe siècle le chemin de Tsari et les mines de fer de cette région, avant d’être « domptés » par le saintThangtong. Souvent les éleveurs, habitants des pâturages, sont d’un type ethnique différent des autres, et le mot qui les désigne (Dokpa,’brog-pa)s’oppose souvent à Pö-pa (Bod-pa), « Tibétains », comme s’il désignait des étrangers. Le fait avait déjà frappé le voyageur musulman Mirza Haidar qui visita le Ladakh en 153115. Dans ce pays, le mot peut effectivement désigner les Dardes.

On ignore encore l’origine des Tibétains. Les théories émises à ce sujet sont basées sur des observations de tout ordre, ethnographiques, linguistiques, etc., et envisagent diverses migrations de populations différentes. Nous nous bornerons ici au tableau qu’on peut dessiner, à grands traits, à l’aube de l’histoire, au début duVIIe siècle ou un peu avant, lorsqu’il est définitivement question de « Tibétains ».

Selon la légende tibétaine, le premier couple ancestral était un singe de la forêt et une démone des rochers. Le site de leur union, appelé Zotang (Zothang), est généralement localisé dans le Yarlung, la vallée au sud du Tsangpo. Mais cette localisation est peut-être due au souci de placer les origines à l’endroit où prit naissance la première royauté. D’autres traditions situent cette légende au Poyül ou Powo, plus à l’est, mais également célèbre pour ses forêts. Pour les Chinois de la seconde moitié duVIIIe siècle, ce lieu semble même avoir été placé bien plus au nord. C’est encore au sud-est que la tradition situe la descente de leur premier roi légendaire, Nyathi tsenpo, du ciel sur la terre. Le lieu saint de cette descente est une montagne sacrée au sujet de laquelle la tradition a aussi hésité. Elle est généralement située au nord de la vallée du Yarlung. Mais déjà à une époque ancienne, cette « montagne où descendit le dieu »(lha-’bab ri)a été localisée plus au nord, entre le Nyang et le Kongpo, là où se situe une autre montagne sacrée, Ode Gungyel, également liée à la même légende16.

Plus tard, à la première coupure de la lignée céleste des rois, avec la mort de Digum, la légende se passe dans la région des trois pays du sud-est. Le cadavre du roi est jeté dans le Nyangchu et flotte jusqu’au Kongpo. Les trois fils du roi s’enfuient devant l’usurpateur dans les trois pays Kongpo, Powo et Nyang ; et lorsque l’usurpateur est tué, l’un des fils qui reprend la lignée royale est ramené du Powo.

Bref, la tradition invite à chercher les premiers Tibétains au sud-est du Tibet, dans un pays montagneux couvert de forêts (où vivent des singes), relativement chaud et apte à l’agriculture : c’est à Zotang que se trouvait le premier champ cultivé, et nous savons par ailleurs que le Yarlung est le pays le plus fertile du Tibet. C’est là que se forma le pouvoir royal.

Pour d’autres traditions tibétaines, celles de l’Amdo, c’est ce même Amdo qui serait le pays des singes et des démones des rochers. La zone des forêts s’étend en effet tout le long du Tibet oriental. Les six « tribus primitives », constituées premiers descendants du couple ancestral singe et démone, peuvent d’ailleurs toutes être localiséesgrosso mododans l’est du Tibet. De plus, bien que les Tibétains les considèrent comme leurs ancêtres, ils les définissent toujours comme des populations « sauvages » ou aborigènes non tibétaines17. C’est là qu’intervient l’opinion des historiens chinois anciens. Pour eux, les Tibétains proprement dits, ceux dont la royauté a unifié le pays à l’aube de son histoire, les T’ou-fan, sont une « branche » des K’iang (Chiang). Ces K’iang sont connus par des documents chinois depuis environ leXIVe siècle avant notre ère jusqu’à nos jours. Ils étaient d’abord les voisins occidentaux des Chinois (dynasties Chang et Tcheou) au nord-ouest de la Chine. Dès les environs de notre ère, ils avaient peuplé les marches sino-tibétaines depuis le Kokonor jusqu’au Sseutch’ouan. Au moment où apparaît la royauté tibétaine des T’ou-fan dans le Yarlung, deux paysimportants de population K’iang occupaient le Kham actuel, le Tibet oriental : le « Pays des Femmes » (de l’est, car il y en avait un autre à l’ouest) et le pays de Fou (anciennement quelque chose comme *Biu). Ces K’iang étaient en relations avec une autre population du Nord-Est tibétain, les Sumpa (en tibétain) ou Sou-pi (en chinois)18, alors que plus au nord, dans l’actuel Amdo, ils s’imbriquaient dans une population turco-mongole venue de Mandchourie, les T’ou-yu-houen (en chinois) ou Azha (en tibétain) qui y avaient fondé un royaume. Cette population mixte, dont le pays fut appelé Minyag par les Tibétains, s’est maintenue dans la région du Kokonor et le nord-ouest de la Chine où elle s’est érigée en État, le Si-hia, de 1032 à 1226. Plus anciennement, avant même l’arrivée de ces populations turco-mongoles, les K’iang avaient dans la. même région absorbé les restes d’un peuple indo-européen, les Yue-tche, qui, au début de notre ère avaient été obligés d’émigrer à l’ouest. Tokhares ou Indoscythes, ils ont fondé des États importants qui ont, à leur tour, laissé des traces à la frontière occidentale du Tibet. De nos jours, des groupes de K’iang vivent encore dans les montagnes des marches sino-tibétaines. Leur langue, leurs croyances et leurs coutumes sont effectivement apparentées à celles des Tibétains. Déjà auVIIe siècle, ils se disaient, comme les Tibétains, issus d’un ancêtre singe. Un thème important de leurs conceptions sur l’ancêtre et le Ciel, où le mouton blanc et le singe jouent le premier rôle, leur est commun avec les Tibétains. Enfin, c’est chez eux que les historiens chinois signalent dès leVIIe siècle de monumentales constructions en pierre, sortes de tours ou maisons fortifiées, qui sont encore de nos jours fréquentes chez eux, mais se retrouvent aussi dans le Kongpo et le Lhobrag (au sud-est du Tibet) et apparaissent comme les prototypes de l’architecture tibétaine en général.

Aussi l’idée qu’on doit se faire des Tibétains anciens est-elle un peu différente de celle qu’on évoque souvent en parlant de nomades, éleveurs du yak et du cheval, sur les steppes des hauts plateaux du Nord. On imagine plutôt des alpages au-dessus de forêts épaisses et des hommes fréquentant les deux. Non pas que le grand élevage pastoral du Nord ne soit devenu bien vite partie intégrante de la civilisation tibétaine. Dès l’essor de la royauté tibétaine du Yarlung, le pouvoir s’est rapidement étendu en direction du Nord-Est. Sumpa et Azha ont été soumis et vite assimilés (VIe-VIIe siècles) : ils finissent par ne plus être que des clans et des districts tibétains. Dès lors on voit, dans les textes un peu postérieurs, de longs récits folkloriques sur l’animosité entre le cheval et le yak.

2. Muletier avec le chapeau des éleveurs du Nyarong. Les deux mules de tête de chaque caravane.

Notre nom « Tibet », encore inexpliqué, est peut-être le fruit d’une confusion produite par la superposition des Tibétains du Sud sur les populations turco-mongoles du Nord-Est. Le nom par lequel les Tibétains désignent leur pays, Bod (actuellement prononcé Pö dans le dialecte central), a été fort bien transcrit et préservé par leurs voisins du Sud, les Indiens, qui disaient Bhota,Bhauta ou Bauta. On a même cru que ce nom se retrouvait dans Ptolémée et le Périple de la mer Érythrée, récit grec duIer siècle, où il est question du peuple des Bautai et du fleuve Bautisos à propos d’une région de l’Asie Centrale. Mais à cette époque nous ne savons rien de l’existence des Tibétains.

Les Chinois, pourtant si bien renseignés sur les Tibétains dès leVIIe siècle, ont rendu Bod par Fan (ancien *B’iwan). Était-ce parce qu’au Tibet on remplaçait parfois Bod par Bon ou parce que le mot chinoisfanétait d’un emploi courant pour désigner des « barbares » ? On l’ignore. Mais sur la foi d’un ambassadeur tibétain, les Chinois ont vite adopté le nom T’ou-fan en le mêlant au nom d’une population turco-mongole, les T’oufa, dont la forme originale a dû être quelque chose comme *Tuppat19. À la même époque, les textes turcs et sogdiens parlent d’un peuple Tüpüt qu’on pouvait localisergrosso modoau nord-est du Tibet actuel. C’est cette forme que les auteurs musulmans ont répandu dès leIXe siècle (Tübbet, Tibbat, etc.). Et de ceux-ci elle est passée chez les voyageurs européens du Moyen Âge (Plan de Carpin, Rubruck, Marco Polo, Francesco della Penna).

Ainsi, des superpositions de populations sont sans doute à la base de la situation anthropologique complexe de nos jours. Pour la comprendre il faut tenir compte de la mobilité des populations. La carte du Tibet que nous donnons ici (p. 76) ne peut servir qu’à une orientation générale. Il en faudrait des dizaines pour marquer les situations changeantes au cours des ans. Des liens réguliers de mariage ont existé entre populations différentes. Les K’iang (tibéto-birmans) et les T’ou-yu-houen ou Azha (turco-mongols) prenaient mutuellement femme les uns chez les autres (et le nom de clan T’o-pa, ancien *Tubbat, est attesté chez les uns et les autres). Il en était de même entre les Sumpa et les K’iang du Pays des Femmes de l’Est. Mais les Sumpa ou les Sou-pi ont aussi maraudé jusqu’à Khotan et au Turkestan chinois. Ils ont dû être en rapport avec le Pays des Femmes de l’Ouest dont nous parlerons plus loin.

Des raisons politiques et administratives ont aussi provoqué des déplacements de populations. Dès leur soumission aux Tibétains de la royauté du Yarlung, des Sumpa furent affectés à la garde de la frontière orientale, au Minyag, l’actuel Amdo, face à la Chine. AuIXe siècle, les restes de l’armée tibétaine envoyée contre les Bhata Hor (Ouigours) de Kan-tcheou ont formé des tribus nomades. Les Chinois les présentent comme un groupe de populations répandu de Kan-tcheou, au nord, jusqu’à Song-p’an au sud. Encore de nos jours, de petits groupes parlant le même dialecte(wa-shul, wa-skad)y correspondent. Ils ne sont pas groupés de façon homogène sur un territoire unique, mais dispersés et imbriqués parmi d’autres groupes, et cela sur une étendue considérable.

D’autres mouvements ont eu lieu du nord-est au sud-ouest. La famille régnante du Minyag, fondatrice de la dynastie Si-hia, a émigré au nord du Tsang, à Ngamring, au moment de la destruction de cette dynastie et de la conquête du pays par Gengiskhan (1227). Elle a emporté avec elle l’épithète de son pays (le « Nord ») et le folklore religieux qui s’y rattachait. D’autres familles nobles du Tibet central et occidental ont dû suivre un chemin analogue puisqu’elles font remonter leurs origines plus ou moins légendaires à des populations étrangères du Nord-Est20. Les noms ethniques ajoutent à la confusion. Le nom Hor a d’abord désigné les Ouigours établis, vers l’an 800, dans la région de Kan-tcheou. Les actuels nomades Hor de l’Ouest (Nub-Hor) pourraient en tirer leur nom. Mais le mot Hor a ensuite désigné les Mongols des Gengiskhanides, et c’est de ceux-ci que prétendent descendre les cinq principautés Hor du Kham (région de Kandze, Beri). Cependant à part quelques mots mongols, comme le titretarkhan,leur langue est apparentée àcelle des aborigènes du Kin-tch’ouan. Inversement, les tribus nomades d’origine mongole qui peuplent la région du Kokonor et parlaient encore mongol tout récemment, les Sog, portent un nom qui désigne bien, dans les chroniques tibétaines tardives, la Mongolie, mais qui semble dériver de celui des anciens Sogdiens (en tibétain ancien : Sog-Dag21). L’appartenance ethnique et la langue parlée d’une population ne se confondent pas nécessairement avec le lot d’éléments de civilisation qu’elle a conservé. Les Hor occupent, de nos jours, des régions à l’Est (Derge, Kandze) et au centre du Tibet (Nub-Hor) qui sont caractérisées par la diffusion de deux traits à première vue peu « tibétains ». Ce sont les ensembles de menhirs et de tombes formés par des cercles de pierres (surtout dans la région des lacs, en bordure méridionale du Changthang) et le style animalier des objets de métal (couteaux, étriers, boucles, etc.), cultivé à Dergue et dans l’Amdo, qui est apparenté à celui des bronzes de l’Ordos et de l’art « scythique » des steppes.

Mais revenons à l’état du peuplement du Tibet au début de la royauté (VIe-VIIe siècles). Nous avons vu, à l’est, le pays de *Biu et le Pays des Femmes, et au nord-est les Sumpa et les Azha. Les populations du Sud, non organisées en États, étaient indistinctement appelées Mon. Ce nom désigne toutes sortes de tribus aborigènes des montagnes boisées de l’Himalaya (Mishmi, Abors) et est peut-être apparenté au nom Man de la littérature chinoise qui désigne globalement les « barbares » du Sud. Mais dès les textes anciens on signale aussi des Mon à l’est, le long des marches sino-tibétaines. À l’ouest, au Ladakh, ce nom désigne d’autres populations de castes méprisées. Enfin le même nom s’applique aussi au Sikkim et au Bhutan.

À l’ouest des Tibétains du Yarlung s’étendait d’abord le Tsang, la vallée du cours supérieur du Tsangpo. Ce pays, et le Myang ou Nyang qui s’y trouve, furent rattachés à la royauté duYarlung au début duVIIe siècle, après le Dagpo et le Phanyul (région de Lhasa). Les Tibétains trouvaient ensuite, plus à l’ouest, un pays nettement étranger, le Zhangzhung, dont la capitale était Khyunglung. Il englobait la montagne Kailāśa (Tise) et le lac Manasarowara (Mapham). La langue de ce pays nous a été transmise par des documents anciens. Elle reste encore inconnue, mais appartient à la famille tibétobirmane (224 a ; 275)*. Ce pays a joué un rôle important, car c’est là que la tradition tibétaine place le foyer d’une religion que les Tibétains ont assimilée avant le bouddhisme, le Bon. Par sa situation géographique, le Zhangzhung était sans doute ouvert à l’Inde, soit par le Nepal, soit par le Kashmir et le Ladakh. Le Kailāśa est une montagne sacrée pour les Indiens, et ceux-ci s’y rendent en pèlerinage. On ignore depuis quand ils pratiquent ce culte à cet endroit, mais il semble pouvoir remonter à l’époque où le Zhangzhung ne faisait pas encore partie du Tibet.

Jusqu’où s’étendait le Zhangzhung à l’ouest, au nord et à l’est, on ne le sait. Il semble s’être imbriqué dans deux pays dont nous parlent les historiens chinois des T’ang : le Petit et le Grand Yang-t’ong. On a peine à les imaginer tels que nous les présentent ces historiens, c’est-à-dire comme des États organisés, alors que leur description nous oblige à les localiser dans le haut plateau plus ou moins désertique du Changthang. Ils faisaient sans doute le trait d’union entre les pays de l’Est et de l’Ouest du Tibet.

À l’ouest et au nord-ouest, ces pays touchaient à Khotan, au Gilgit et au Hunza (le Brusha des Tibétains, nom qui se rapporte à la langue burushaski parlée dans le Hunza). Ils y touchaient aussi à un pays mystérieux dont nous parlent les sources chinoises et indiennes, le Suvarṇagotra (Race de l’or) ou Pays des Femmes de l’Ouest (Strīrājya). C’est à ces pays que se rapportent les vieilles légendes sur l’or des fourmis et le pays des Amazonesqu’Alexandre le Grand n’a pu conquérir. L’abondance de l’or et le pouvoir politique des femmes ont fait que ces pays furent plus ou moins confondus avec le Pays des Femmes de l’Est, caractérisé par les mêmes traits. Des rapports réels ont néanmoins fort bien pu exister entre ces deux pôles.

Les pays de l’Ouest ont eu une grande importance pour la civilisation tibétaine. Ils touchaient au Gandhāra, à l’Uḍḍiyāna (le Swat) et à d’autres pays de cette région, d’où des éléments anciens de civilisation, grecs, iraniens et indiens, sont parvenus au Tibet.

Une inscription de Vīma Kadphises, empereur des Kushān, (indoscythe,IerouIIe siècle), a été retrouvée à Khalatse, au Ladakh. Des inscriptions nestoriennes en tibétain, kuchéen et sogdien, datant sans doute duIXe siècle, se trouvent plus à l’est, à Drangtse, près du lac Pangkong. Le pays de Brusha et sa langue jouent, comme le Zhangzhung et le Tazig (Iran, Arabes), un rôle de premier plan dans les traditions de la religion Bon et danscelles relatives à Padma Sambhava, grand patron du lamaïsme venu d’Uḍḍiyāna.

D’autre part, le Népal, au sud, et le Khotan au nord, ont été très tôt en contact avec le Tibet et y ont laissé l’influence de leur ancienne civilisation bouddhique dans l’art et la religion.

3. Horpa, éleveurs. À la ceinture, la blague à tabac et l’épée.

Enfin, des communications moins connues, mais importantes, reliaient la royauté du Yarlung au Yunnan et à la frontière birmane. Au milieu duIXe siècle les Tibétains (T’ou-fan) allaient régulièrement acheter les produits des aborigènes de la frontière sino-birmane (de grandes cucurbitacées). Selon l’historien chinois qui nous renseigne à ce sujet, la « tente militaire » (le siège administratif) du roi tibétain n’était « pas loin » de là, bien que, par ailleurs, il situe la frontière tibétaine à soixante jours de marche au nord-ouest de Yong-tch’ang (entre Mekong et Salwen22). Le royaume de Nan-tchao qui occupait alors le Yunnan, lui aussi de religion bouddhique, était à cette époque en relations suivies avec le Tibet.

Ainsi, malgré son aspect apparemment isolé, des portes d’entrée ont, depuis l’antiquité, ouvert le Tibet à tous les vents. Ce n’est que sur nos cartes anciennes qu’il figure comme une tache blanche et dans nos manuels d’histoire qu’il apparaît comme un pays resté à l’écart de l’histoire mondiale.

Représentations tibétaines

Si ce qui précède résume nos propres connaissances du pays, il n’est pas inutile de se rendre compte comment les Tibétains eux-mêmes l’envisagent. La plupart de leurs conceptions ne nous sont connues que par des documents relativement tardifs qui, tous, datent d’une époque où le bouddhisme était solidement implanté. Aussi en est-il beaucoup qui proviennent de l’Inde.

Comme au Népal, au Kashmir et à Khotan, on pense au Tibet qu’à l’époque préhistorique le Tibet central était occupé par une mer ou un grand lac dont les nombreux lacs actuels sont les restes. Voici ce que dit un historien duXVIe siècle23.

« On lit dans leMañjuśrīmūlatantra : cent ans après ma mort, le lac du Pays des Neiges aura diminué et une forêtśālay apparaîtra. Conformément à cette prédiction, cent ans après la mort du Maître (le Buddha), ce fut la fin du dessèchement du lac qui occupait autrefois le Pays des Neiges. Quand il est dit qu’une forêt deśālapoussera, cela concorde avec la tradition des Tibétains selon laquelle le pays était autrefois entièrement occupé par une forêt de genévriers. Peu de temps après que le pays fût formé de cette manière, Avalokiteśvara et notre dame Tārā, transformés en singe et démone des rochers, eurent d’abord pour enfants des singes. Ceux-ci devinrent peu à peu des hommes. Le premier village qu’ils créèrent est célébré dans (l’adage) : Presna (« début-singe ») au pays de Kongpo, (premier) canton du pays des hommes. »

En 1748, un grand polygraphe, Sumpa Khanpo, résume :

« Dampa Sangye (saint indien, mort en 1117) serait venu sept fois au Tibet, si l’on en croit beaucoup de gens. La première fois, tous les pays du Tibet auraient été remplis d’eau, mais la seconde fois les eaux auraient (déjà) diminué. On parle (à ce propos) de Tsona (« début-lacs ») et on entend par ce nom que les deux « lacs de turquoise » du sud (le lac Yamdog) et du nord (le Namtso ou Tengrinor ?) communiquaient autrefois. » En bon érudit, l’auteur cite ensuite le passage dutantraque nous venons de lire, mais l’explique en rationaliste :

« Le sens de cesūtraest qu’au Tibet les “lacs de turquoise” du nord et du sud étaient plus grands que de nos jours, alors que Tsona signifie qu’il y avait encore beaucoup d’autres petits lacs qui se sont un peu rétrécis. Il y avait surtout, dans le Kyishö (la plaine de Lhasa avec le Kyichu), un petit lac de la Plaine de Lait (Othang) qui, lui aussi, s’est rétréci. Sur ces (lacs desséchés) se formèrent des « temples », etc. (glose : des arbres). Il faut penser que (cela s’est passé) à l’époque où la religion s’est répandue. Il ne faut pas conclure que, le Tibet étant partout rempli d’eau, il n’y avait pas du tout d’êtres humains. » (II, 47 et 168).

L’argumentation de ce semi-rationaliste se base sur une autre légende déjà racontée dans leMani Kambum(I, 169 et 213) qui peut remonter auXIIe siècle. Songtsen gampo, le premier roi qui aurait introduit le bouddhisme (mort en 649 ou 650), incarnation d’Avalokiteśvara, aurait construit son temple, le Jokhang de Lhasa, sur un lac. De nos jours encore, on montre dans ce temple une pierre qui communiquerait par un trou avec ce lac souterrain. En y appliquant l’oreille, on entend un bruit pareil à celui d’un coquillage.

Le centre politique s’est déplacé. Alors qu’il se situe au sud-est (Kongpo, Yarlung) depuis l’époque mythique des premiersTibétains jusqu’aux rois légendaires, il se trouve désormais à Lhasa. Le lac de la Plaine de Lait sur lequel fut construit le temple du premier roi bouddhiste représente le cœur d’une démone couchée sur le dos. Cette démone est le sol du Tibet qui, pour être habité et civilisé, a dû être dompté. Son corps a les dimensions du Tibet de l’époque de sa grandeur militaire (VIIIe-IXe siècles). Ses membres écartés touchent aux limites actuelles du peuplement tibétain. L’action dominatrice et civilisatrice du premier roi, établi au centre, se fait comme elle se réalisait selon les conceptions chinoises : par zones carrées concentriques, emboîtées les unes dans les autres et de plus en plus éloignées du centre. Sous forme de temples érigés aux quatre coins de trois zones carrées, des espèces de clous enfoncés dans ses membres crucifiaient, pour ainsi dire, cette démone, fixaient le sol et le rendaient ainsi apte à être habité.

« Pour maintenir opprimés les membres de la démone couchée sur le dos, il lui enfonça douze clous d’immobilité », dit une chronique de 137324 avant d’énumérer les trois fois quatre temples érigés.

Un autre schéma carré représente le Tibet par rapport à ses voisins. Les Tibétains l’attribuent à l’époque des rois légendaires, mais les noms de pays qu’il contient doivent dater de l’époque de la grandeur militaire. Le schéma provient d’une vieille tradition bouddhique qui avait été reprise et rediffusée par des auteurs musulmans auIXeet auXe siècles. Le Tibet y est entouré, et menacé, par la Chine à l’est, par l’Inde au sud, par l’Iran (Tazig) et Byzance (Phrom, Khrom) ou le Rūm d’Anatolie à l’ouest, et au nord par les Turcs (Drugu) et les Ouigours (Hor) ou un certain Gesar de Phrom (Kaisar de « Rome », transposé ici). À l’est, c’était le pays des arts divinatoires et des calculs, au sud le pays de la religion, à l’ouest celui des richesses, des joyaux et du commerce, et au nord celui des chevaux, des armes et de la guerre.

Ce schéma a été appliqué au règne d’un roi qui a fait la gloire du Tibet. Il « soumit à son pouvoir les deux tiers du monde », en plus du tiers sur lequel il régnait déjà au Tibet (début duIXe siècle). Le schéma fut alors doublé d’un autre agencement par quatre orients. Les habitants soumis de quatre tribus qui sont devenues de grandes familles nobles du Tibet (Shudpu, Tsepong, Balnön et Nanam) furent incorporés dans l’armée. C’était les « visages de faucon » à l’est, les « pieds d’âne » au sud, les « queues de chat » à l’ouest et les « oreilles de lièvre (oud’âne) » au nord25. La même classification par quatre a été maintes fois utilisée. Lors de l’organisation administrative du pays sous Thisong Detsen (vers), les rois tributaires sont ceux de Nam, « roi des onguents » (?), de Balpo (Népal), « roi du laiton », de Sumpa, « roi du fer », et des Mon, « roi des bambous (?)26 ». Plus tard, on caractérise le pays de Myang (Nyang), dans le Tsang, par « quatre portes » correspondant à quatre routes : à l’est, la « route de la Loi », au sud celle du bois, au nord celle du fer et à l’ouest celle de l’orge27. Nous verrons que le type même du premier lieu saint était conçu de cette manière.

L’orientation des corps de troupe selon les quatre orients est significative. Elle correspond à une organisation militaire déjà attestée par des chroniques anciennes, celle en quatre « cornes », ailes ou bannières(ru),qui est identique au premier carré de soumission de la démone. Ce carré, appelé Runon (« soumission des cornes »), dompte les quatre « provinces »(ru)du Tibet central. Longtemps après encore, les grands hiérarques karmapa résident dans des camps militaires dans lesquels le saint souverain, immobile et invisible aux communs, demeure au centre, alors que des carrés de tentes forment aux côtés comme les murailles concentriques d’une ville fortifiée (voir p. 117).

Comme il était courant en Chine, les Tibétains se sont ainsi sentis au centre d’un carré formé par des pays étrangers, au« nombril de la terre » comme ils disent. Cependant, à la différence de la Chine, ils ont en même temps maintenu une étonnante humilité qui dérive de l’emprise de conceptions bouddhiques. Ils n’ont jamais cessé de se considérer euxmêmes comme des barbares habitant le Nord du monde. Cette attitude a eu pour conséquence le transfert de noms géographiques indiens du nord de l’Inde au nord du Tibet. On parle donc du « pays obscur du Tibet barbare28 », on se qualifie, au même titre que les Hor « barbares », de « démons carnivores aux visages rouges29 » et on se traite maintes fois de stupide, sauvage et obtus, tout cela naturellement par rapport au bouddhisme civilisateur. LeMani Kambum(I, 160) dresse un catalogue des vertus et des défauts des Tibétains. De leur ancêtre singe les premiers habitants tenaient un corps couvert de poils et des visages rouges, de leur mère démone l’absence de queue et le goût de la viande. Les uns avaient hérité de leur père la foi, l’ardeur, la sagesse et la bonté. Les autres tenaient de leur mère le plaisir de tuer, la force physique et le courage.

Ainsi placés au nord du monde, les Tibétains confondaient parfois leur propre état de barbares avec celui qui devait régner au nord de leur propre pays, dans l’orient des chevaux et de la violence, sorte de Gog et Magog (Hor et Phrom, « Turcs » et « Tatares »). Leur propre pays se trouve alors dans une curieuse imbrication de zones ou degrés de barbarie. « Les trois pays Dagpo, Kongpo et Nyang (au sud-est du Tibet) sont les plus nocifs dans le pays Khrom Gesar du Nord, dans le pays despreta(démons affamés), Pretapuri, le Tibet ». Ou avec d’autres mots : « Ce Pays des Neiges, le Tibet, était insoumis, nocif et agité. Comme le dit unsūtra :le pays de Phrom Gesar du Nord, le Tibet pays des mangeurs de viande aux confins, pays où les hommes mangent de la chair humaine30. »

Les Indiens, au contraire, avaient placé au nord de l’Inde, dans les neiges de l’Himalaya, le séjour de dieux et d’une espèce de surhommes doués de science, de science magique surtout, lesvidyādhara (rig-’dzin).C’est de cette notion que semblent dériver la tradition des occultistes et l’idée, si répandue en Europe, du Tibet comme demeure de sages immortels, détenteurs des derniers secrets. Les Tibétains, eux, ont avec conséquence reporté tout ce complexe géographique et religieux au nord de leur propre pays, à Khotan ou vaguement au Turkestan. C’est là que se trouve le pays mythique de Shambhala où mènent des itinéraires, réels d’abord, imaginaires ensuite.

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Le site restreint de l’habitat, qui forme comme un monde en miniature, est conçu sur un plan tantôt carré, tantôt octogonal ou circulaire. Dans le second cas, le ciel est une roue à huit raies et la terre un lotus à huit pétales, deux images du symbolisme bouddhique. De plus, le plan vertical est triple : ciel, terre et monde souterrain. Souvent les deux représentations s’imbriquent et se complètent. Le principe d’étagement se retrouve sur le plan médian qui est seul à être habité par les hommes. Il est imaginé comme une échelle de communication entre les deux autres plans, échelle dont chaque gradin représente un faciès botanique et zoologique.

On voit un exemple de ce genre de site habité à l’occasion de l’arrivée légendaire du premier roi. Selon une version d’inspiration indienne, un prince indien, Rupati, est expulsé et s’enfuit au Tibet. D’après la version indigène, c’est un dieu du Ciel. Dans les deux cas, il descend du haut d’une montagne sacrée qui est conçue comme une échelle reliant ciel et terre ; échelletibétaine, c’est-à-dire en tronc d’arbre muni d’entailles. La montagne est tantôt Gyangtho au Kongpo, tantôt Yarlha Shampo au Yarlung. La descente s’effectue dans une plaine appelée Tsanthang Goshi, « Plaine du Roi à Quatre Portes » : elle est donc idéalement carrée à la façon d’un camp fortifié ou d’unmaṇḍala.Douze chefs indigènes qui étaient en train de rendre un culte à la montagne accueillent et adoptent pour roi ce personnage descendu d’en haut. On les qualifie de pâtres, chasseurs, habitants du pays, douze roitelets ou douze prêtres bonpo, sages ou chefs de clans. Leur nombre concorde avec la disposition en carré.

Vannage au fléau à Rong Chutsen (sources chaudes) dans la même région.

Yaks utilisés pour le battage du blé à Rong Champa, région du lac Yandrok.

Champs devant le fort de Gyantse.

Le fort de Gyantse et le marché détruit par une inondation.

La chronique la plus ancienne que nous ayons (sans doute duIXe siècle) écrit à propos de ce site :

« Du ciel ce fut le centre, de la terre le milieu, du pays le cœur. Des glaciers, une enceinte ; de tous les fleuves, la tête. Montagne haute, terre pure et pays excellent. Un lieu où des hommes sages naissent héros, où la coutume est faite excellente, où les chevaux deviennent rapides31. »

La montagne est dite une « échelle à neuf marches » dans la version mongole de cette légende, caractéristique qu’elle partage avec le ciel lui-même. Ces gradins ou étages correspondent chacun à un milieu distinct de la nature, chaque fois représenté par un animal-type.

Les sept ou neuf étages du ciel sont rattachés aux ancêtres qui précèdent la descente du premier roi sur terre. On n’en connaît que quelques-uns : gradin du ciel, des nuages, de la pluie. De leur côté, les gradins ou étages de la montagne sont énumérés dans une classification des descendants légendaires du premier roi, chacun étant le lieu où étaient établies les tombes à une époque donnée : on descend ainsi par les degrés de haut en bas.

Les premiers sept rois sont les sept Trônes du Ciel. Les noms de leurs reines sont significatifs. Ils commencent respectivement par Nam (« ciel »), Sa (« terre »), So (« lieu » ?), Dog (« terre » ?), Dags (« versant ensoleillé de la montagne ») et Srib (« versant ombragé »). Les deux derniers noms correspondent exactement au sens premier du Yin et du Yang des classifications chinoises. Quand on passe le col qui mène de la Chine occidentale (Sseu-tch’ouan) à Tatsienlou, on comprend l’image tibétaine : le versant chinois, froid et humide, est enveloppé de brouillard ; celui du Tibet est sec et ensoleillé ; et les deux aspects sont séparés avec une netteté extraordinaire, comme par un mur invisible. Dans un texte consacré aux rites funéraires32, une série de métaphores dépeint fort bien les associations d’idées rattachées à des sites opposés. Là le Ciel et la Terre s’opposent comme souverain et peuple, côté lumineux(dags)et côté obscur(srib)de la montagne, comme mari et femme (en Chine aussi, Yin et Yang sont de sexe opposé), droite et gauche comme oncle maternel et neveu utérin, tête et corps comme père et fils, et enfin haut(phu)et bas(mda’)d’une vallée comme maître et disciple.

Les tombes des sept Trônes du Ciel se trouvaient au ciel. Celles des lignées suivantes étaient établies de plus en plus bas selon le schéma suivant : 1. ardoise et argile ; 2. limite de l’ardoise et des pâturages ; 3. fleuve ; 4. manque ; 5. plaine ; 6. vallée basse33