La condition humaine en question ? - Mark Eyskens - E-Book

La condition humaine en question ? E-Book

Mark Eyskens

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Beschreibung

Ce livre est né d’une frustration : le constat que, dans nos vies et nos sociétés ultra-occupées et surmenées, les questions existentielles sont rarement abordées. Qu’est-ce que la condition humaine, la vie et la mort, l’amour et la souffrance… dans un monde d’incessantes ruptures et nouveautés ? À l’ère de la disruption et des changements perpétuels, quel est encore le sens d’une quête de sens ? Existe-t-il des limites au savoir de l’homme ? Au progrès ? Et comment traiter les ombres du progrès ?
Les pistes de réflexion de l’auteur aident à sortir du dilemme entre pessimisme paralysant et optimisme béat.

Alliant philosophie et allégories, Mark Eyskens vise à promouvoir le « méliorisme » : une voie originale dans laquelle foi et espérance se tiennent par la main pour avancer et améliorer les hommes et les choses.

À PROPOS DE L'AUTEUR

Mark Eyskens : Ministre d’État, professeur émérite à la KULeuven, membre de l’Académie royale des sciences et des arts de la Communauté flamande de Belgique, qu’il présida. Membre ou président de nombreuses fondations, organisations et institutions en Belgique et à l’étranger. Pendant seize ans, il a participé à treize gouvernements successifs, notamment comme ministre des Finances, des Affaires économiques, des Affaires étrangères et Premier ministre. Membre de la Chambre des représentants et du Conseil de l’Europe. Auteur de 62 livres et de très nombreux articles. Mélomane, peintre du dimanche après-midi, et depuis sa naissance membre de l’humanité.

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Seitenzahl: 498

Veröffentlichungsjahr: 2020

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La condition humaine en question ? © Absolute Books

Mise en page : Graphic Hainaut

Photo de couverture : Filip Van Roe @ Reporters

Dépôt légal : D/2019/13.577/2

ISBN : 978-2-930835-12-9

 

Tous droits strictement réservés. Toute reproduction d’un extrait quelconque de ce livre par quelque procédé que ce soit, et notamment par photocopie, microfilm ou support numérique ou digital, sans l’accord préalable et écrit de l’éditeur, est strictement interdite.

Préface

Ce livre est né d’une frustration de longue date que j’ai trimballée avec moi toute ma vie durant. J’ai eu le bonheur et le privilège de rencontrer énormément de gens dans de nombreux milieux, en Belgique, en Europe et sur beaucoup de latitudes et longitudes. Mais j’ai dû constater qu’il règne un silence individuel et sociétal sur les questions existentielles dont on n’ose parler dans une société cependant ultra-médiatisée et interconnectée. Ce silence pesant plombe toute discussion sur ce qui est vraiment important alors qu’on ne vit qu’une fois.

Les mondes académique, politique, culturel, multiculturel et international m’ont énormément apporté en expérience humaine, en idées et en convivialité, sans vouloir minimiser l’importance des cercles plus intimes de la famille, des amis, des très chers collègues. On y parlait de tout. Autant de graves problèmes sociétaux que des défis de demain et d’après-demain et d’événements dramatiques mais aussi plus anodins et d’éphémérides. Mais ce n’est que très exceptionnellement que les questions vraiment importantes, à savoir les problèmes existentiels, furent évoquées ou abordées. Comme si une gêne s’emparait de mes interlocuteurs, frappés d’une certaine pudibonderie métaphysique aussitôt qu’il s’agissait de parler de la vie et de la mort, du sens de notre existence, des valeurs fondamentales et de leur origine, du divin et de l’humain. « Y a-t-il une vie après la mort ? Y a-t-il une vie avant la mort ? », sont des questions que je n’ai jamais entendu être évoquées à la buvette du Parlement ou dans la salle d’attente des facultés universitaires où les professeurs se côtoient. Il est vrai qu’au cours de services religieux au sein de nos splendides églises et cathédrales les questions morales, théologiques et eschatologiques furent commentées, souvent à l’occasion de la lecture des Écritures saintes. Mais force est de constater que les contraintes d’un cadre traditionnel de pensée assez dogmatique incitaient la plupart du temps les ecclésiastiques à donner des réponses apodictiques sans avoir au préalable posé les bonnes ou les vraies questions, dont d’aucunes étaient d’ailleurs systématiquement éludées. C’était l’époque où souvent le religieux étouffait le spirituel et l’intelligence.

Et force est de constater qu’au niveau de l’enseignement des jeunes générations l’ouverture d’esprit aux problèmes métaphysiques n’est pas particulièrement grande.

Ce livre est dès lors la conséquence d’une réaction procrastinée à un déficit de questionnement essentiel à une époque où les médias numériques et autres nous inondent de nouvelles interpellantes, d’événements, de problèmes, de déclarations, d’affirmations qui souvent ne sont que l’écume des lames de fond de l’histoire contemporaine. Voilà pour ce qui est de ma motivation principale.

Les pages qui suivent correspondent à une architecture qu’il me faut expliquer afin de mériter la compréhension, voire la miséricorde du lecteur.

Cet écrit n’est ni un essai philosophique, ni un traité théologique, ni un cours de futurologie, ni un manuel sociologique, ni un roman, ni un recueil de poèmes, ni un exercice de style littéraire. La vérité est qu’il est tout cela à la fois. Il faut donc le parcourir avec précaution et se préparer à rencontrer des paysages intellectuels très divergents, mais plantés dans les vallées et sur les hauteurs où poussent de très nombreux points d’interrogation.

Comme je parle beaucoup de transcendance, de métaphysique, de tout ce qui se cache derrière le visible et dans le for intérieur de l’homo sapiens, j’ai dû faire appel à des allégories, des métaphores, des images. Surtout deux allégories émergent : celle de l’homo interrogans et celle du palimpseste, deux histoires symboliques qui essaient de cerner quelques signaux de transcendance, à capter par l’homme.

La première concerne la découverte en Afrique par une expédition de paléontologues d’un squelette d’anthropoïde, enterré en forme de point d’interrogation grâce à la disposition des ossements et cela en des temps préhistoriques.

La seconde est l’histoire de la découverte à Jérusalem d’un vieux parchemin, un palimpseste, très énigmatique, dont le décodage pourrait bouleverser la compréhension de notre condition humaine.

Un autre passage important est construit autour d’un long dialogue avec un moine âgé et aveugle qui est néanmoins bibliothécaire dans un monastère et qui cherche dans les innombrables livres qu’il conserve le mot clé du mystère de l’existence. Il me livre ses conceptions théologiques probablement partiellement hérétiques.

Dans mon livre, je fais aussi appel à un frère jumeau spirituel, une espèce de sosie, un clone de fortune, nommé « le professeur Mortal » avec lequel j’échange mes vues oralement ou par écrit. L’avantage de la présence de Mortal est qu’il fonctionne également comme bouc émissaire pour les thèses plus que discutables qui sont parfois exposées ou défendues dans ce livre.

Je ne dédie en aucun cas cet ouvrage aux optimistes naïfs ni aux pessimistes démoralisateurs. Je le dédie et l’offre aux mélioristes, à ceux qui abattent les murs afin de construire des ponts, qui se blessent aux blessés en ces temps de trop faible compassion, et qui multiplient leur bonheur en le partageant avec les autres.

 

Mark Eyskens21 octobre 2018

Pourquoi semer des points d’interrogation ?

« La vie est un mystère qu’il faut vivre et non pas un problème qu’il faut résoudre », nous a appris Mahatma Gandhi, qui était un sage. Mais pour saisir le mystère, il y a lieu de poser les bonnes questions.

C’est la raison pour laquelle je suis devenu un amateur de points d’interrogation et même occasionnellement un semeur de ce genre de signes de ponctuation. La forme du point d’interrogation viendrait de l’abréviation du mot latin quaestio qui signifie « question », la lettre « q » étant ainsi écrite au-dessus du point final de la phrase. D’autres experts trouvent que le point d’interrogation ressemble à un hameçon, fait pour attraper les poissons. Ce symbolisme me plaît. Les questions sont posées pour attirer l’attention, pour forcer l’interlocuteur à réfléchir et à répondre correctement ou à côté de la question, souvent en posant de nouvelles questions.

Toute ma vie, je les ai répandues et j’ai eu peur de placer des points d’exclamation. J’ai essaimé mes questions, dans le jardin potager de ma quotidienneté, dans le tumulte de la journée, écoutant parfois les murmures de l’histoire résonner dans les paysages de la société, dans les villes et les villages des humains et dans les vastes océans où dérivent des questions fondamentales et essentielles à mesure que l’horizon s’éloigne. Mais aussi les problèmes plus terre à terre et pratiques, qui concernent les conditions de vie, influent sur la condition humaine et sa signification. Surtout en politique il est important de poser les vraies questions, car on s’y promène souvent dans des champs pleins de massifs de faux problèmes où, à défaut de réponses adéquates, les points d’exclamation sont placés prématurément. Dans beaucoup de livres et de manuels, j’ai étudié des problèmes de tout genre et j’y ai cherché les questions qui ne sont généralement pas posées ni mentionnées, dans l’espoir qu’elles étaient cachées entre les lignes. J’ai surtout apprécié les rares « livres de vie » qui ont été écrits pour aider à vivre et parfois pour être vécus ; ils m’ont enseigné que les chemins à suivre dans la vie sont généralement balisés et délimités par des points d’interrogation, bien plus que par des poteaux indicateurs lisibles.

La plupart des questions implorent des réponses, mais elles s’en tirent en général par de nouvelles questions. Parfois, j’ai découvert des points d’interrogation apportés par des êtres humains, que nous appelons nos proches et notre prochain, mais qui en fait sont souvent « nos éloignés », et que nous rencontrons lors de réunions hasardeuses ou au cours de voyages lointains. Trimbaler les questionnements au sujet du qui, quoi, où et pourquoi… tel est le sort des habitants de notre planète bleue, bien que cela opère souvent inconsciemment.

Même si les citoyens du monde contemporain ne lisent pas souvent des livres interpellants ou ne sont guère attirés par les médias d’information et de communication modernes, ils se sentent submergés par d’innombrables questions sur les gens et les choses. Il suffit que ces habitants de la planète se focalisent, même distraitement, sur l’horizon ou sur le ciel au volant de leur voiture pour qu’ils soient remués par les problèmes concrets et importants de leur vie. Les questions surgissent partout, de jour et de nuit, au cours de nos occupations les plus diverses. J’avoue que mes propres questionnements sont stimulés par la contemplation des nuages et de leurs formes célestes et capricieuses, prouvant que les cieux nuageux engendrent les paysages de loin les plus beaux, car ils sont les plus lumineux et les plus variés. Les scruter avec admiration et curiosité peut aider le conducteur immobilisé au volant de sa voiture, forcé de supporter la torture des files et des embouteillages sur la route… un phénomène qui pourrait encore s’amplifier, à tel point que dans quelques années le matin en se mettant en route on tomberait dans la file de la veille. Oui, l’air, les nuages, le firmament, le ciel débordent symboliquement de questions et de points d’interrogation, pour ceux qui les regardent d’un œil émerveillé et étonné. Car c’est l’étonnement qui rompt les dogmes de l’évidence et ouvre les chemins de la sagesse et de la philosophie – qui est désir de la sagesse. « Émerveille-toi d’abord et tu comprendras », nous a appris Hésychios d’Alexandrie au sixième siècle.

Semer les points d’interrogation, les cultiver comme des fleurs exotiques, les soigner, les arroser, les élaguer et les chérir est un agréable passe-temps qui ne se concilie pas facilement avec une vie active quotidienne, chaque jour recommencée à l’aube – un phénomène naturel qui n’est pas toujours un spectacle poétique – et s’étirant frénétiquement jusque tard après le coucher du soleil – un phénomène également naturel mais qui vous remplit de mélancolie. Dans nos sociétés hyperactives, il ne nous reste plus bien souvent le temps nécessaire à une réflexion vraiment approfondie. Ajoutons cette évidence quelque peu déroutante que chaque personne, de sa naissance à sa mort, dort pendant au moins un tiers du temps qui lui est alloué, plongée dans une demi-conscience rêveuse. Nous devons donc non seulement être et rester très actifs, tant que faire se peut, mais aussi proactifs et post-actifs. Et c’est la raison pour laquelle j’ai décidé depuis belle lurette de prendre ma retraite après ma mort, une décision qui contribuerait définitivement à la solution insoluble du financement des retraites dans notre pays, comme dans beaucoup d’autres, si mon exemple devait être suivi en masse.

La culture prudente des points d’interrogation, je veux la continuer sans souci et égoïstement dans mon potager personnel, m’imaginant que cela pourrait servir le bien-être général de la société et de certains. Surtout de ceux qui disent : « Moi, je vais bien ; nous allons mal. » Pour y parvenir, je prendrai donc le temps, même si cela requiert un combat quotidien. Car j’ai en effet peu de temps. C’est le temps qui me possède et me prend en otage. C’est pourquoi j’essaie aussi de le tuer de façon experte et d’ainsi commettre un crime parfait. Par idéalisme. Mais jusqu’à ce jour, je n’y suis pas encore parvenu.

Depuis longtemps, les points d’interrogation m’interpellent en balançant leurs tiges souples et entremêlées. Les points d’exclamation, eux, me donnent de l’urticaire. Ils me font penser à des lances, qui peuvent me poignarder et me blesser. Les affirmations radicales et les évidences personnelles me mettent particulièrement mal à l’aise et m’affectent d’une allergie intellectuelle. Lorsque quelqu’un proclame avec une élévation de voix : « Il est évident que… », il me paraît hautement recommandable de froncer sceptiquement les sourcils. Ce sont en effet plutôt le scepticisme et la relativisation qui, à mon sens, parviennent à déplacer les montagnes, plus souvent que la foi et l’ardeur avec lesquelles des revendications rageuses sont lancées, voire tirées presque militairement à bout portant. Surtout lorsque les déclarations apodictiques s’appuient sur des post-vérités ou des faits alternatifs… lesquels, à l’ère numérique que nous vivons, sont devenus pratique courante.

La recherche de la vérité, bien sûr, reste une grande vertu et une nécessité, en particulier dans nos communautés humaines diversifiées et hétérogènes. Mais aussitôt que la pénible excavation de la vérité se transforme en une conviction dure comme le roc, la détention de cette vérité s’avère être dangereuse. La tentation d’avoir absolument raison tout seul vous drape alors dans une arrogante assurance autosatisfaisante. Du coup ceux qui ne partagent pas la même vérité sont facilement considérés comme niais, un peu fous ou carrément trop stupides pour avoir compris. La terreur intellectuelle, les lapidations, les bûchers spirituels et même leur réalisation effective appartiennent alors aux possibilités.

Traiter la vérité avec circonspection, après l’avoir cherchée avec passion, ne veut pas dire que l’on doive tomber dans le relativisme intellectuel, éthique ou esthétique. C’est l’autorelativisation qui est bénéfique au développement de la personnalité et à notre adaptabilité sociétale. Sans doute la vérité est-elle multidimensionnelle et se présente-t-elle sous différents aspects, qui sont plus ou moins recevables. Il convient également de noter que beaucoup de vérités sont progressives, limitées dans le temps, qu’elles évoluent ainsi au fil des années et des siècles et peuvent se révéler plus ou moins justes. Toutefois, en relativisant certaines valeurs humaines et leur importance et en poussant la tolérance jusqu’à accepter leur possible négation, l’on s’expose au cynisme moral et à l’incivisme social. Car toute personne sur le point de se noyer ne nage-t-elle pas désespérément à la recherche d’une bouée de sauvetage ?

Quiconque croit ou espère que les gens et les choses sont améliorables se permet le luxe et le confort d’être tolérant et inclusif, dans un monde caractérisé par un manque aigu de compassion et un excès de hargne, qui érodent la solidarité la plus élémentaire.

Les radicaux, les extrémistes sont pour la plupart des gens anxieux, qui doutent et hésitent et qui se sentent menacés de partout. Ce sont des personnes qui, voulant se préserver de ce qui leur est étranger, rasent les murs protecteurs qu’ils ont érigés et s’isolent avec leurs familiers, rongés par l’angoisse. Ils craignent l’avenir, le changement, la différence, l’altérité. Ils ont peur des ponts, de l’ouverture et des êtres humains présents sur l’autre rive – ils les appellent des étrangers, car pour eux ils sont étranges par définition. Ils craignent que pour avoir un esprit ouvert il faille se faire trépaner le crâne. Ils se laissent prendre en otage par l’illusion de l’isolationnisme, par le culte dérisoire de leur identité distincte, par les chants de sirène qui prônent l’idéologie de « mon peuple d’abord », et se bercent d’illusions protectionnistes, culturelles et économiques dans un monde d’interdépendance enchevêtrée. Les hérauts de l’apartheid, les nostalgiques de la « doctrine du sang et du sol », qui refont surface en Europe un peu partout, souffrent du complexe de l’huître qui consiste à fermer sa coquille dès lors que le moindre danger imaginaire venant de l’extérieur se présente. Ils se comportent comme les hommes des cavernes qui se cachaient dans leur grotte derrière un rocher protecteur, pensant qu’ils y étaient en sécurité… Leurre et illusion, car les citoyens d’aujourd’hui vivent dans un monde qui n’a jamais changé aussi rapidement et où les changements n’ont jamais été aussi profonds et bouleversants.

Ces événements et transformations que nous traversons ont une profonde signification. Ils engendrent des conséquences probablement révolutionnaires et nous confrontent à une avalanche de questions. Ce sont de telles questions que ce livre aborde.

Un premier point d’interrogation surgit spontanément : se pourrait-il qu’un nouveau type d’homme soit en train de se créer ? Un successeur de l’homo sapiens ? Mais aussi une personne humaine améliorée et donc meilleure ? Une mutation de l’espèce humaine est-elle en cours pour le meilleur et pour le pire ? Est-ce une coïncidence si, il y a deux cents ans déjà, Mary Shelley écrivait un best-seller inégalé ayant comme titre Frankenstein. The modern Prometheus (1818) ? Elle y raconte l’histoire d’un génial savant qui parvient à créer un homme nouveau en assemblant des parties de corps humains prélevées de cadavres. Mais l’homme idéal ainsi amalgamé se transforme rapidement en affreux criminel. Cette histoire, qui est devenue le thème de plusieurs films d’horreur, me fait penser à des publications très récentes concernant l’émergence du transhumanisme.

Dans mes pérégrinations, je suis tombé sur deux publications magistrales de Yuval Noah Harari : Sapiens : une brève histoire de l’humanité (publié en hébreu en 2011, paru en français en 2015) et Homo Deus : une brève histoire de l’avenir (en hébreu en 2015, en français en 2017). L’auteur est un professeur d’histoire à l’Université hébraïque de Jérusalem, une institution où j’ai eu l’occasion d’enseigner quelques cours comme professeur invité. Le professeur Harari a écrit ses deux ouvrages en hébreu mais, une fois traduits en anglais, ils ont rapidement conquis la planète et sont devenus des best-sellers mondiaux. C’est surtout son deuxième livre Homo Deus, qui a attiré mon attention à cause de son thème : l’émergence d’un nouveau type d’homme qui vivra immortel et heureux, dans un monde libéré de la faim, de la criminalité et de la guerre, où l’être humain sera complémentaire aux outils de son invention, issus de découvertes scientifiques et technologiques révolutionnaires. Il suffit de penser à l’intelligence artificielle et à la robotisation, de nature à faire muter l’« homo sapiens » en « robot sapiens ».

Selon l’auteur, en plus de toutes les découvertes et inventions fabuleuses de la science moderne, quelque chose comme l’algorithme jouera un rôle essentiel dans la mutation de l’espèce humaine. L’algorithme est un ensemble de formules et d’instructions qui permettent de résoudre un problème bien défini et d’atteindre un objectif précis. Un programme informatique en est aujourd’hui la préfiguration. Pour Harari, l’homme, jusqu’ici programmé par la nature, sera de plus en plus secondé voir dominé par les innovations scientifiques, devenant lui-même un algorithme pensant, agissant et marchant. S’ajoutent à cela d’autres nouveautés presque inimaginables comme le traitement des données universelles – les big data et l’amorce de la mode du dataïsme –, dont une des premières applications est le blockchain, cet enchaînement de données les plus diverses qui se connectent et se contrôlent mutuellement.

L’annonce de l’émergence d’un homme d’un tel type, transhumanisé, penche à mon avis dangereusement vers une vision trop mécaniste de l’humain et de l’humanité. L’ordinateur et l’intelligence artificielle pourront en effet montrer de mieux en mieux ce qui est exact et inexact, efficace et inefficace, mais pas ce qui est juste et injuste, ce qui est beau et ce qui est laid, ce qui est bon ou mauvais. L’ordinateur robotique est inconscient des valeurs et des normes et demeure ainsi inhumain ou mieux non humain, même s’il prend l’aspect d’un anthropoïde très particulier qui pourra aider l’homme à être plus efficace – s’il est utilisé correctement. Hormis son intelligence artificielle, le robot devenu « robot sapiens » aura aussi une importance didactique et même éthique car il prouvera à rebours et au grand jour où se situe la frontière fondamentale entre la machine et l’homme en démontrant que l’homme est porteur d’une plus-value qui transcende la matérialité

Le titre Homo Deus de l’ouvrage du professeur Harari laisse supposer une évolution et une possible réalité sur lesquelles je me suis penché dans plusieurs de mes livres et que j’ai appelées « la divinisation de l’homme », dans un tout autre contexte et avec une portée totalement différente. Dans mon livre publié en 1998, L’Affaire Titus. Métaroman, je décris pour la première fois cette idée de divinisation ultime de l’homme comme un aboutissement de ce que j’appelle une évolution transcendantale. La longue citation suivante, tirée de L’Affaire Titus, illustre, quoiqu’incomplètement, mon point de vue :

 

« Le premier événement important dans l’histoire de la terre, en ce qui concerne l’homme, est la vitalisation de la matière anorganique, l’origine de la vie et des cellules primitives vivantes sur la terre, se manifestant probablement il y a 3,5 milliards d’années. La deuxième mutation fondamentale est l’hominisation des êtres vivants, l’émergence de l’évolution du règne animal des hominidés, il y a quelques millions d’années, donnant lieu il y a trois cent mille ans à l’apparition de l’homo sapiens. La troisième étape est encore à venir. Elle a à voir avec l’espoir de l’homme, basée sur une intuition, un rêve qu’il existe une dimension existentielle, qui n’est pas de ce monde. Ce pressentiment de ce qu’on peut appeler la transcendance a été concrétisé par l’imaginaire et le langage humain en une caractéristique anthropologique, que l’on peut appeler la religion. C’est ainsi que le message biblique, qu’il faut interpréter, contextualiser, éventuellement décoder, annonce que l’homme a été créé à l’image et à la ressemblance de Dieu, projection de l’idéal humain. J’appelle cette troisième étape la divinisation de l’homme. Une terminologie quelque peu présomptueuse, mais pour ceux qui croient dans le message métaphorique de l’Ancien et du Nouveau Testament et pour ceux qui se fient plutôt aux intuitions d’autres religions ou philosophies, il s’agit du noyau de la communication, du signe, capté en son temps et dans son langage par Moïse, et plus tard incarné par le Christ. Ce que nous commémorons à ce stade est la première étape de l’humanité mise sur le chemin de l’appel divin, de sa ressemblance à Dieu dans une perspective évolutive. C’est la raison pour laquelle les chrétiens disent que Dieu est entré dans l’histoire de l’humanité. Ce qui, bien sûr, réduit l’interprétation de l’évolution de l’homme par Darwin à la première lettre d’un balbutiement très compliqué, mais qui offre l’espoir d’un alphabet prometteur.

Quant à l’homo deus, enfant futuriste des percées scientifiques et technologiques, il est encore très éloigné de la version d’un homme recréé à l’image de Dieu, qui est un Dieu de valeurs et d’amour. Car l’homo deus, quelle que soit la puissance de son intelligence artificielle, pourrait aussi se muer en homo diabolus, un être destructeur, capable d’exterminer l’humanité en faisant usage de ses armes de destruction massive. L’homme moderne ou postmoderne, voire transhumain, demeure un être dangereux capable du meilleur et du pire, s’il ne se laisse pas imprégner par les vertus contre nature et qu’on peut donc appeler divines, telles l’amour, la bonté, la solidarité, la justice. »

 

Dans un autre de mes livres, intitulé Le vieux prof et la mer. Le sens d’une quête de sens (2006), j’ai écrit :

 

« J’ai acquis la conviction que l’existence est une histoire de devenir qui nous amène au point Omega, à un point où l’homme est appelé à son accomplissement, sa divinisation. Je suis devenu l’adepte d’un évolutionnisme transcendantal : la vitalisation, l’hominisation et la divinisation. Je vois donc Dieu comme une finalité plutôt que comme une causalité et certainement pas comme une causalité physique. La causalité est un concept qui n’est pas applicable à l’immuable, à l’être, à Dieu.

Mais la finalité de Dieu, par rétroaction, a également un effet causal. La finalité exerce un effet attractif, stimule et attire l’existence dans laquelle l’homme est jeté. Son incarnation n’est pas complète. Une force l’appelle à devenir plus humain, mais ce processus est avant tout un processus d’accumulation de valeurs. L’homme devient plus humain par la pratique de vertus qui n’apparaissent pas comme telles dans la nature et certainement pas dans la communauté animale. »

 

Aujourd’hui, deux décennies plus tard, je persiste à conclure que nous ne trouvons pas ces vertus métahumaines dans la nature, dominée par la loi darwinienne du plus fort et par la loi de l’entropie, qui est la loi de la dissolution inévitable et de la destruction finale de tout ce qui est matériel. Ces vertus métahumaines, qui ont toutes la bonté comme dénominateur commun et qui ambitionnent l’accomplissement de l’humanisation de l’homme et donc le « mieux » pour l’homme – un mieux qui sonne presque comme Dieu –, réfèrent à des valeurs transcendantes qui semblent procéder d’une force divine, une expression qu’il importe de préciser.

Outre l’Homo Deus, tel que décrit par le professeur Harari, à savoir l’émergence d’une sorte de surhomme technologique, voire un transhumain et peut-être un post-humain, nous devons oser nous poser la question : ne pourrait-on envisager l’existence d’un tout autre homo deus, projeté dans une perspective que l’on appellerait métaphysique, car n’étant pas de ce monde ou du moins ne l’étant pas encore, à savoir l’homme accompli, un humain qui incarne des vertus qui favorisent sa ressemblance au divin, appelé Dieu en langage humain. Un rapprochement du divin qui permet de recréer le monde des hommes et des femmes en le transformant en un monde de valeurs et donc en un monde meilleur.

Se pourrait-il que ces termes soient l’approximation de ce que nous appelons le transcendant, à savoir la conscience qu’il y a une réalité, une forme d’être, une sorte de force ou d’esprit dont les dimensions nous dépassent ? La science moderne, à commencer par la physique quantique, suggère l’existence de dimensions qui échappent complètement à toute vérification empirique, comme si la recherche la plus avancée semblait reconnaître une transréalité. Serions-nous en mesure, tout désorientés que nous soyons, errant dans une immense forêt pleine de points d’interrogation, d’apercevoir quelque part une direction ou une vague lueur qui nous renvoie à une éclaircie inexpliquée, à la Vérité qui devient cernable, à un Sens qui oriente l’histoire de l’humanité ?

Au cours d’un tel hypervoyage apparaît bien entendu une question préjudicielle à laquelle il faut faire face. Qu’est-ce que la vérité ?

Posséder la vérité est un désir qui découle de notre essence humaine, de notre imperfection et de notre capacité de compréhension limitée. La vérité n’est pas neutre. Elle interpelle. Elle nous inspire et nous entraîne. Elle n’est pas non plus sans danger si nous l’utilisons à la légère ou de manière superficielle. Elle est très exigeante et rare. Aussi rare que la perle dans l’huître ou, vice versa, comme l’huître dans la perle ou comme le gel en enfer. La vérité peut en outre être floue, temporaire, vaciller comme une flamme incertaine, clignoter comme un feu de circulation, soudainement s’évaporer de sorte qu’il faut repartir à sa reconquête.

Une conclusion est claire. Quiconque prétend avoir trouvé la vérité n’a généralement pas très bien cherché. Et notre éventuelle conviction de posséder le monopole de la vérité menace d’altérer notre humanité. Celui qui reste insaturé de vérité peut s’ouvrir en toute humilité à une vérité qui lui est transmise par des gens qui sont censés en avoir (eu) connaissance. C’est alors la foi qui fonde la vérité, grâce à la crédibilité accordée à qui est supposé la connaître. Cette foi dans la vérité exprimée par une autorité très humaine – un professeur, un savant, nos parents – agit comme une prise d’attitude spirituelle presque naturelle. Néanmoins, une question méthodologique surgit préalablement ou ne cesse de se poser de manière récurrente : « Qu’est-ce que la vérité ? »

Qu’est-ce que la vérité ?

Les vérités ont généralement à voir avec l’interprétation correcte ou la description objective de faits, d’événements, d’expériences et de la vie en général. Un problème majeur concerne la communicabilité de la vérité, c’est-à-dire la façon dont elle est formulée, emballée et rédigée, voire parfois sciemment ou inconsciemment tronquée, ou même assassinée. Car la vérité se prête aux manipulations au travers des luttes sociétales de tout genre et de tout niveau. La vérité est en plus confrontée au défi d’être exprimée et donc d’être coulée en paroles prononcées ou écrites. La vérité clame son besoin de divulgation. Mais elle trébuche parfois sur l’obstacle de son intelligibilité. Les mots peuvent en effet être utilisés pour la masquer. La vérité peut être agréable, mais aussi choquante, inexorable, dure, fatale. Celui qui connaît la vérité en son for intérieur, en lui-même et pour lui-même, est le détenteur et le gardien d’un secret parfois insupportable. Mais le parler vrai ou l’écrire vrai supposent que l’utilisation des mots soit correcte et précise et donne une description exacte de ce que l’on ressent comme vrai.

Tout cela est beaucoup plus facile à dire qu’à faire. La vérité vue par les yeux ou les lunettes de l’homme et exprimée par la bouche humaine, est susceptible d’être facilement déformée, parfois intentionnellement, même dans les domaines scientifiques. Dire la vérité, l’annoncer revêt donc un inévitable et incontournable aspect éthique, car l’homme, même inconsciemment, est chercheur d’un sens existentiel, à travers les faits et les événements qu’il vit. Il est donc important de révéler et de pouvoir dévoiler cette signification. Pourtant, il s’avère que les mêmes événements, observés ou vécus par plusieurs personnes, sont souvent interprétés de manière fort divergente. L’on n’échappe donc pas à la tension entre objectivité et subjectivité. Et la question se pose de savoir si la vérité dite objective peut être extirpée de vérités ou d’impressions souvent subjectives ?

Il existe bien sûr un lien entre la vérité et la connaissance. Il faut dès lors oser se demander si la vérité peut être connue par quelqu’un qui connaît peu. Les rationalistes répondent généralement négativement à cette question. Il en découle parfois une certaine arrogance intellectuelle. La conclusion étant que ceux qui ne sont pas capables de comprendre devront se fier à la foi, s’ils veulent être éclairés par la vérité. Du moins en ce qui concerne les problèmes existentiels de la vie et de la condition humaine. Un argument occasionnellement utilisé par les autorités religieuses. Quant aux problèmes sociétaux, plus terre à terre, souvent politiques, leur simple formulation par les élites dirigeantes ou les médias est parfois de nature à irriter ou décevoir de nombreux citoyens. Les réactions des dirigeants politiques, friands de maintenir leur popularité, visent parfois à ne pas parler des vraies questions et à donner les réponses adéquates, voire les solutions. D’où l’importance essentielle de l’éducation « sociétale » et de la diffusion de la culture et du savoir dans une société moderne. Les sceptiques pourront bien entendu à nouveau prétendre que certaines vérités ne nécessitent pas de connaissance du tout, mais requièrent juste d’être crues. C’est ainsi que sont lancées des promesses électorales, auxquelles les politiques ne croient guère pourvu que les électeurs les réalisent.

L’impression prévaut que moins l’on sait, plus on croit. C’est l’attitude consolante adoptée par de nombreux croyants, en particulier dans le passé, basée sur la conviction que la foi est de nature à rendre les connaissances redondantes. Pourquoi continuerions-nous, êtres minuscules dans l’univers, à nous fatiguer afin de découvrir la vérité ? Seules les petites vérités quotidiennes et les vicissitudes de la vie méritent, tout compte fait, l’attention du commun des mortels, que nous sommes tous. Voilà un cri du cœur qui témoigne d’un défaitisme assez courant à une époque où la complexité de la vie et de la connaissance s’accroît de manière exponentielle.

Quoi qu’il en soit, on n’arrête pas le progrès. La pensée scientifique et ses expériences, les découvertes et les inventions se sont propagées au fil de l’histoire de l’humanité, grâce aux efforts et à la passion d’une élite de savants. Les institutions religieuses et ecclésiastiques ont ainsi été confrontées à la question de savoir si la connaissance humaine, pilotée par la science et pratiquée souvent avec une certaine condescendance, n’était pas en train de porter ombrage à la foi et à ses vérités révélées. La plupart des Églises, surtout monothéistes, ont recouvert d’une grande suspicion les découvertes de la science, les thèses scientifiques étant souvent reléguées à un statut d’infériorité par rapport à la théologie. La science était considérée par saint Thomas d’Aquin comme l’« ancilla theologiae », la servante de la théologie. Car la révélation divine, décrite dans les textes sacrés, contenait toute la vérité, laquelle souvent au Moyen Âge et même plus tard fut confirmée par le sceau de l’infaillibilité papale.

Le même Thomas d’Aquin a tenté de contourner cette difficulté en arguant qu’il n’existe qu’une seule vérité, mais qu’elle peut être découverte et approchée par plusieurs chemins, au travers de la foi en Dieu et de sa création et à travers les découvertes scientifiques. Toutefois, le stratagème diplomatique de Thomas d’Aquin, visant à rendre complémentaires la foi et la science, ne dura qu’un temps, car apparurent vite des contradictions majeures entre les conclusions de la recherche scientifique et les révélations divines actées par les Écritures saintes.

Spectaculaires ont été les conflits vécus par des scientifiques tels Copernic (1530) et Galileo (1632), découvrant et démontrant que la terre n’était pas le centre de l’univers et que le soleil ne tournait pas autour d’elle – le géocentrisme – mais que c’était exactement le contraire. L’héliocentrisme a mis le soleil au centre et la terre s’en est trouvée localisée sur une ellipse tournant autour du soleil, lui-même une étoile relativement banale. Ce constat empirique n’était-il pas contraire à ce qu’exprimaient certains fragments de la Bible, et ne mettait-il pas en doute le fait que Dieu ait créé la terre comme un paradis terrestre unique et un terrain de jeu pour l’homme ?

En se fondant sur la méthode scientifique du questionnement, du doute systématique, et en recherchant la confirmation empirique de ses thèses et hypothèses, la connaissance humaine a réalisé des avancées convaincantes en produisant des résultats visibles et matériels qui ont nourri le progrès. La croissance économique a modifié les conditions de vie des citoyens en améliorant spectaculairement les niveaux de vie, les soins de santé, la prospérité et le bien-être, et cela depuis la première révolution industrielle en Europe. Tout en créant cependant de grandes inégalités sociales qui sont généralement allées de pair avec les nouvelles vagues du progrès technologique. Le rationalisme, le triomphe de la raison, célébrés par la Révolution française, le scientisme, les découvertes sensationnelles de la biogénétique, des sciences cognitives en passant par la cosmologie et la physique quantique ont ébranlé de nombreux dogmes de la foi et amené les autorités ecclésiastiques à se cantonner dans des prises de position défensives, par exemple en ce qui concerne l’origine de l’homme.

Jusqu’à ce jour, le débat relatif au créationnisme se poursuit dans certains milieux et religions. En particulier au sein de l’Islam, mais aussi dans un certain nombre de communautés chrétiennes, la doctrine évolutionniste est rejetée et l’on y reste fidèle à la croyance que Dieu a créé en personne tout ce qui existe, y compris chaque animal et chaque humain. Sans que l’on se pose la question de savoir ce que signifie réellement « création » ! Tous les scientifiques acceptent aujourd’hui que la vie sous ses diverses formes a connu une évolution qui, à travers de nombreuses vicissitudes, a conduit à l’émergence de l’homme, un anthropos très particulier, après que la nature eut produit pendant des millions d’années d’autres espèces d’anthropoïdes. Des créationnistes plus nuancés défendent le théorème de la soi-disant « conception intelligente » (intelligent design), basé sur la thèse que seul un esprit super-intelligent a pu créer la première cellule vivante à partir d’une matière inerte et anorganique et vaincre tous les obstacles. Force est de constater que la science jusqu’à ce jour, malgré de nombreux essais, n’a pas encore réussi à transformer une réaction chimique en une entité vivante. Même Einstein fait preuve de scepticisme quand il déclare que Dieu ne joue pas aux dés.

Pour que, au fil des millénaires, la vie animale devienne un être conscient de soi-même, un homo sapiens, d’innombrables conditions exceptionnelles ont dû être remplies, si bien qu’un tel phénomène ne peut être attribué à une simple coïncidence purement hasardeuse. Cette création intelligente, qui se réfère au principe « anthropique », est une thèse selon laquelle les lois de la nature et la position de la terre ont été choisies dans l’univers pour permettre l’émergence de l’homme. Par conséquent, l’intervention d’une intelligence transcendante, voire divine, devient inévitable. Telle est du moins la position plus nuancée des néo-créationnistes. Alors que la plupart des scientifiques continuent à se fier à la loi du hasard et de la nécessité. La loi du grand nombre revêt une telle dimension astronomique au sein de l’univers – lequel n’est peut-être qu’une partie d’un multivers encore plus vaste – que tout y devient possible, si en plus on tient compte de la durée cosmologique du temps. Même l’apparition de la vie, des animaux et des humains n’est alors plus improbable. Cette loi est illustrée par une allégorie bien connue qui invite à supposer que des dizaines de milliers de singes tapent au hasard sur autant de claviers d’ordinateurs pendant des centaines de milliers d’années… jusqu’au moment où une chance statistique infime devient inévitable et qu’un des singes ait écrit sur l’écran de son PC le texte suivant : « To be or not to be. That is the question ! »

En attendant, pour beaucoup de fidèles (surtout occidentaux) qui oscillent entre la foi et le doute, le rôle d’un créateur divin et omnipuissant a été réduit à celui d’un « Dieu bouche-trou », qui sert à expliquer ce qui reste à ce jour inexplicable. L’acceptation d’un créateur divin sous les traits d’un architecte de génie ou d’un concepteur super-intelligent soulève un sérieux problème théologique.

En effet, la création n’est pas parfaite et, malgré les merveilles de la nature, témoigne de toute une série de défauts, contre lesquels l’homme doit lutter quotidiennement. Et surtout la souffrance et le mal rendent perplexes, lors même que la foi insiste sur le rôle bienfaiteur d’un Dieu omnipuissant et infiniment bon. Le Bon Dieu triomphe-t-il donc en améliorant le monde avec l’aide des hommes et femmes de bonne volonté ? Dieu a-t-il besoin des hommes ?

La prétention qu’a la science de se satisfaire des arguments fournis par la seule raison fait également surgir une question fondamentale. S’il s’avère en effet que certaines vérités ou réalités et que certains événements ne sont pas vraiment explicables par la simple raison, est-ce à dire qu’il existe des limites à la capacité absolue de compréhension humaine ? Est-il possible qu’il y ait des frontières au potentiel d’information et de connaissance du cerveau humain ? Et qu’il y ait une dimension existentielle transcendante qui ne se livre pas à la confirmation empirique ni à la formulation mathématique ? De sorte qu’il ne reste que la foi, donc la croyance, comme seul repère de la conscience ? Le grand biologiste et chimiste Louis Pasteur a écrit : « Peu de science éloigne de Dieu, beaucoup de science rapproche de Dieu. » Cette sentence recèle quelque réserve intellectuelle en ce qui concerne l’ambition de considérer la science comme la seule et exclusive possibilité de découvrir la vérité. Dans la mesure où la science progresse, elle bute sur de plus en plus de questions. Un déficit du savoir risque de se profiler tôt ou tard à l’horizon de la connaissance humaine. Et les questionnements auxquels il n’y a pas de réponse conduisent facilement à la formulation de mythes et à une façon de parler et de penser de l’aspect énigmatique de la réalité en faisant appel à des allégories, des images, des métaphores et des récits. Au sein des religions et de certaines philosophies, l’interprétation et l’exégèse des formulations langagières deviennent alors souhaitables sinon inévitables.

Les vérités de la foi, surtout lorsqu’elles sont proclamées de manière dogmatique ou sous le sceau de l’infaillibilité, sont de nature à hérisser le sens critique des milieux intellectuels voire populaires, surtout en Occident. Cette évolution souligne la grande importance du dialogue interreligieux et si possible « interconvictionnel », non seulement entre les religions mais aussi en y incluant des non-croyants, des humanistes, des déistes, des agnostiques, des athées et même d’anti-théistes. L’expérience de ce genre d’échange de vues enseigne que beaucoup de préjugés peuvent ainsi être éliminés.

N’oublions pas non plus que la foi est un état d’esprit humain normal. Il existe beaucoup de vérités que nous acceptons et que nous croyons parce que nous faisons confiance à des personnes fiables, à nos parents, aux autorités, à la science, à l’enseignant ou au professeur, ou encore aux nouvelles diffusées par les médias. Avec nos yeux nous observons que la terre tourne effectivement autour du soleil, mais nous ne l’avons pas constaté personnellement. Pourtant, nous acceptons cette vérité parce que nous la croyons.

La vérité considérée comme problème fondamental de la connaissance a créé une importante tendance philosophique, à laquelle tous les grands philosophes depuis l’époque de Platon et d’Aristote ont contribué. La philosophie de la vérité est ainsi devenue un domaine spécifique dans lequel la distinction entre les différents types de vérités est établie : vérité analytique, synthétique, contingente, nécessaire. Souvent, un lien est également établi avec l’épistémologie ou la théorie de la connaissance. Comment l’homme peut-il connaître la vérité ? Pour Platon, la vérité n’a rien à voir avec le monde réel que l’homme voit. Parce que la réalité sensorielle est sujette aux changements et aux impressions. La vérité, elle, se réfère à ce qui est stable et, selon Platon, cette « stabilité » ne peut être que de l’ordre des « idées ». Ainsi, pour ce grand philosophe grec, il existe une distinction fondamentale entre la vérité et l’apparence. Dans notre existence quotidienne, nous vivons dans un monde illusoire et donc faux. Une vue que Platon a magistralement illustrée par la métaphore de la grotte où les gens crédules sont pris au piège, ayant leurs regards fixés sur les parois au fond de la grotte et leurs dos tournés obligatoirement vers l’entrée de celle-ci. Dès lors, ils ne voient sur la paroi que leurs ombres projetées, et sont eux-mêmes déconnectés de ce qui se passe en dehors de la grotte (la réalité), simplement à cause de leur ignorance. Ce qui existe réellement et contient par conséquent la vérité, selon Platon, ce sont les idées, qui se situent à un niveau invisible appréhendé par l’esprit. Platon est ainsi le fondateur de l’idéalisme philosophique.

La philosophie ultérieure n’a en rien négligé le problème de la vérité. Pour Thomas d’Aquin, la vérité est la correspondance entre la réalité et la raison, elle est l’adequatio intellectus et rei, littéralement l’accord entre la pensée et la chose. Les philosophes appellent ce point de vue la théorie de la correspondance. Descartes quant à lui estime que la vérité est marquée par l’évidence et est saisie dans un acte d’intuition rationnelle. Mais il circule au sein de l’humanité des convictions et des opinions bien divergentes et opposées sur de nombreux phénomènes, problèmes et événements, conduisant à des vérités différentes. Cela implique une multiplicité de vérités subjectives, ce qui a l’avantage de promouvoir l’échange de vues, mais génère aussi des conflits, même des guerres de religion, voire, comme le prouve l’histoire, des guerres tout court dans la mesure où certaines opinions sont érigées en idéologies, détentrices d’une vérité absolue. Heureusement que la pluralité des points de vue et donc des vérités subjectives, particulièrement dans les démocraties modernes, est de nature à garantir le débat et la liberté d’opinion. La démocratie est en effet l’art de distiller une majorité dans le respect d’une pluralité d’opinions.

Avec Ludwig Wittgenstein (1889-1951), la philosophie de la vérité trouve son chemin dans l’épistémologie, la théorie de la connaissance et de la logique. De cette manière surgit un concept relativiste dans lequel la vérité devient dépendante de la connaissance humaine, de sa formulation et de l’usage du langage et donc aussi de la culture et de l’environnement sociétal.

Il existe par ailleurs une approche opportuniste, quelque peu hédoniste de la vérité. Seule la vérité qui est agréable ou utile à la cause que l’on défend est éligible et vaut la peine. L’adhésion à la vérité se limite alors à une sorte de connivence utilitariste. Ce point de vue a été rejeté par Martin Heidegger (1889-1976), qui a déclaré que la vérité concerne essentiellement « l’ouverture de l’être ». Il faisait référence au mot grec désignant la vérité, à savoir aletheia, qui signifie littéralement « non-dissimulation ». Selon le phénoménologue allemand, les choses que nous observons sont greffées dans l’Être. La philosophie de la vérité prend ainsi de la hauteur et devient moins opaque mais aussi moins précise, parce que métaphysique. J’admets éprouver pour cette conception beaucoup de sympathie, dans la mesure où elle intègre dans la vérité l’inconnaissable du transcendant.

Quiconque pose une question avec étonnement ne fait rien d’autre que de frapper à une porte qui dissimule quelque chose que l’on appelle « la vérité ». Au moins c’est ce qu’il présume ou croit. Le questionneur veut une réponse qui corresponde à la réalité, qui soit vraie et correcte. Mais dès que la porte s’ouvre ou que l’on a l’impression qu’elle s’est ouverte, on a souvent tendance à s’approprier ce qui paraît être vrai. La conviction que l’on possède la vérité, qu’on en détient le monopole, peut conduire à de graves divergences d’opinion, voire à des conflits qui rendent le consensus coopératif difficile ou impossible. La vérité subjective peut être totalement erronée. Et son expression peut aussi être le moyen stratégique ou tactique de masquer le mensonge.

Dans nos sociétés ultra-médiatisées, les fausses vérités pullulent à dessein ou involontairement. La vérité tronquée devient ainsi une arme de combat. Le djihadisme, le communisme, le nazisme et beaucoup d’autres idéologies empreintes d’intolérance et impliquant la violation des droits de l’homme en ont fait la preuve. Les guerres de religion en sont également l’illustration. Les horreurs avaient déjà commencé dans la Rome antique, particulièrement sous les empereurs Néron et Dioclétien, lorsque de nombreux chrétiens furent persécutés et assassinés. À l’inverse, une fois que la foi chrétienne a été érigée en religion d’État sous l’empereur Constantin, apparemment au nom d’une conviction considérée comme vérité absolue, les chrétiens ont détruit des temples, des sanctuaires et des œuvres d’art des civilisations grecques et romaines dites païennes. Les importants manuscrits des savants grecs ont été non seulement censurés mais aussi brûlés, parce qu’hérétiques. Sans parler des croisades, ces expéditions militaires pour protéger les lieux saints à Jérusalem, qui ont souvent conduit à de grandes violences et des crimes contre l’humanité, au moins si l’on y applique les normes actuelles de la Déclaration universelle des droits de l’homme. Ces considérations, bien sûr, nous amènent à la situation présente où le fondamentalisme religieux, sous la bannière de la vérité, légitime le terrorisme le plus meurtrier et des guerres civiles exterminatoires telles qu’en Syrie, en Irak, en Afghanistan, au Yémen et dans d’autres pays.

Bien sûr, la question essentielle demeure. Existe-t-il des vérités de portée générale, universellement valables ? Il y a bien entendu des vérités, dites logiques, qui se produisent en mathématiques, par exemple. D’autres vérités surgissent parfois à travers un processus dialectique de thèse et d’antithèse. Dans ces cas, la vérification empirique et les preuves probantes jouent souvent un rôle majeur, certainement dans les sciences, selon l’adage ancien « d’abord voir, puis croire ». En science, les chercheurs semblent souvent se contenter d’une sorte de vérité provisoire, qui correspond aux résultats actuels de leur recherche. Les scientifiques acceptent que ce qui est posé aujourd’hui en tant que vérité puisse être défait demain par de nouvelles découvertes et idées.

Tout cela explique pourquoi les philosophes, curieux par définition, se sont vautrés avec une certaine volupté intellectuelle dans la vaste problématique de la vérité.

La conception dialectique de la vérité, développée entre autres par des philosophes tels G.W.F. Hegel, a eu un impact majeur. Hegel et ses disciples ont souligné que nous vivons dans un monde et une réalité de contradictions, à savoir la thèse et l’antithèse, lesquelles sont parfaitement conciliables dans une synthèse. Un concept souvent utilisé comme recette magique en politique dès lors que l’on y développe l’art du compromis.

Au niveau de la critique scientifique toutefois, en partie grâce aux écrits de Karl Popper et Thomas Kuhn, une opinion différente a été émise, celle de la vérité falsifiable. Il s’ensuit qu’une vérité scientifique sous la forme d’une théorie n’est vraie que temporairement, aussi longtemps qu’elle demeure empiriquement confirmée, jusqu’au jour où il sera établi, à nouveau de manière scientifique, qu’elle est incorrecte et qu’elle doit être remplacée par de nouvelles vérités, basées sur des vérifications empiriques. L’exemple classique de ce type de « réfutabilité » est la théorie générale de la relativité d’Einstein, qui montre l’inexactitude ou au moins les strictes limites de la conception gravitationnelle de Newton.

En politique également, la vérité est traitée de manière spécifique, car sur ce terrain il est important de convaincre suffisamment d’électeurs de la validité et la pertinence – donc de la vérité – de sa propre thèse et de ses propositions afin, dans un marché politique très concurrentiel, de remporter une victoire électorale suffisante pour que le parti politique, auquel on appartient, puisse conserver ou acquérir le pouvoir. De cette manière, la vérité est « colorée ». Et comme les partis politiques se présentent avec des programmes différents, l’on pourrait en déduire qu’ils défendent des vérités différentes dans un contexte de pluralisme et de liberté d’opinion et de parole. À moins que la démocratisation de la vérité ne soit qu’un paradoxe gênant. Dans l’ensemble, la démocratie apparaît comme une invention très ingénieuse, car elle consiste précisément à rendre la gestion des divergences d’opinion possible, voire efficace. Ainsi naît une sorte de vérité consensuelle ou majoritaire, qui diffère radicalement de la vérité officielle, autoritairement imposée par les régimes plus ou moins dictatoriaux ou au sein de ce qu’on appelle aujourd’hui les « démocratures ». Il s’agit de systèmes politiques qui appliquent certaines règles formelles de la démocratie, comme des élections générales, tout en refusant d’appliquer par après les droits civiques les plus élémentaires de la démocratie. Dans ces cas, l’établissement d’un régime autoritaire ne se fait pas attendre.

Toutefois, beaucoup de vérités répandues dans la société exigent la croyance en la crédibilité de ceux qui les proclament, une crédibilité de moins en moins assurée ou rapidement périmée, particulièrement à l’époque des réseaux sociaux où les rumeurs deviennent synonymes de nouvelles, vraies ou fausses. Les « fake news » et d’autres tromperies comme le « hacking » apparaissent aujourd’hui comme les trophées de la post-civilisation.

Au sein de la société digitale, chacun semble avoir acquis le droit à la propriété de sa propre vérité. Ce n’est que dans la meilleure des hypothèses qu’une telle manière de voir pourrait conduire au pluralisme sociétal et à la diversité spirituelle et culturelle dans un contexte de tolérance et de respect de l’autre.

Dans son livre magistral de fiction politique, 1984, George Orwell a illustré brillamment la dérive démocratique vers des formes de gouvernement autocratique, en proposant la création d’un « ministère de la vérité ». Avec une ironie à la limite du sarcasme, l’on pourrait prétendre que la vérité est trop précieuse pour qu’elle soit dite ou révélée tous les jours. La vérité n’est pas aisément digérée et devrait donc être distribuée à la population en doses limitées. L’« intoxication par la vérité » serait-il pire que l’empoisonnement à la dioxine ? Ce dernier a déjà coûté la vie politique à un Premier ministre belge à la fin du siècle dernier. Selon les cyniques, la vérité est rare et doit être divisée, partagée et redistribuée entre les citoyens. Régulièrement, elle doit être récupérée par les pouvoirs publics pour ensuite être redistribuée à d’autres ayants droit. Le souci principal et l’attention prioritaire d’un gouvernement digne de ce nom devraient aller aux plus démunis en matière de vérité, aux toxicomanes du mensonge, aux fanatiques des fabulations et des faux-fuyants, aux vendeurs de fausses nouvelles. Le problème s’aggrave quand, dans certains pays, les dirigeants se mettent eux-mêmes à maltraiter la vérité, soi-disant au nom de la population. Ainsi, le traitement de la vérité se transforme en satire de plus en plus cynique.

Le raisonnement redevient sérieux dès lors que l’on se rend compte que c’est probablement la recherche scientifique qui est la plus exigeante en ce qui concerne la découverte et le traitement de la vérité. Le scientifique n’est jamais assuré qu’il détectera la vérité. Il est déjà satisfait s’il peut démêler un aspect et épingler une parcelle de la vérité pour les ajouter à l’acquis scientifique déjà réalisé. La mise à nu de la vérité est en outre un processus dialectique qui procède par thèse et antithèse, par expérience et échec, par hypothèse et erreur. La science est très exigeante pour celui qui essaie de la pratiquer et conduit souvent à la déception, à la souffrance et au dépit. Elle est en plus ingrate, elle est déroutante et déconcerte celui qui la pratique. Elle est souvent décevante car pas toujours fiable. Elle remplit le scientifique d’insatisfaction et d’impatience, l’amenant parfois à douter de lui-même et requérant de lui beaucoup de courage pour persévérer dans la recherche de la vérité. La science le rend inquiet et anxieux à propos de ce qu’il a fait et n’a pas fait, pensé et pas pensé. Elle le confronte à des choix parfois discordants entre la connaissance et la sagesse. Elle peut le rendre schizophrène. Dans des cas extrêmes, elle pourrait l’amener à sacrifier la réalité à la soi-disant vérité scientifiquement établie, lorsque celle-ci est idéologiquement ou dogmatiquement polluée. C’est alors le réel qui est ajusté à la théorie, ce qui peut mener à la falsification de résultats, de conclusions, d’interprétations ou d’exégèses. La tricherie scientifique et le plagiat deviennent parfois la grande tentation afin d’affirmer sa réputation et d’obtenir les subsides nécessaires.

Sur le plan politique, de tels écarts sont souvent l’apanage des régimes dictatoriaux. Les régimes communistes s’en sont rendus coupables, car Staline a veillé à ce que l’histoire des événements et la réalité des faits soient en concordance avec la théorie marxiste.

C’est le déconcertant privilège de l’homme de pouvoir réfléchir et se comporter en roseau pensant. Il ne peut s’y soustraire à moins qu’il ne se résigne à abandonner ce qui l’élève au statut d’homme à part entière. Il est choquant de constater que les dérives d’extrême droite et d’extrême gauche exploitent sans vergogne l’ignorance excusable de la population en préconisant une espèce de démocratisation voire une démagogie de l’ignorance et de la stupidité.

Le scientifique toutefois vit dans un autre monde, qui lui fait subir la coercition, lui accordant en même temps le privilège de mobiliser son esprit curieux et sa conscience inquiète. Cette contrainte le laisse souvent insatisfait, seulement certain de son incertitude, ce qui l’incite à s’agiter comme un somnambule dans un monde de réalités difficilement saisissables et de phénomènes en clair-obscur. Le succès de ses recherches et la satisfaction personnelle d’avoir abouti peuvent aussi le désarçonner. Car il peut alors se surestimer et devenir la proie de l’hybris, déjà si fortement dénoncée par les intellectuels grecs de l’Antiquité et si tragiquement racontée dans le mythe de Prométhée. L’hypertrophie de l’ego est une menace pour toute personne qui réfléchit. Le scientifique doit rester humble et modeste. Mais cela conduit à un paradoxe, car s’il ne montre pas son humilité, personne ne sait qu’il est modeste. Par contre, s’il proclame à voix haute sa modestie, celle-ci devient invraisemblable et se désintègre en égocentrisme arrogant. Le chercheur bénéficie toutefois de circonstances atténuantes puisqu’il doit faire face à la concurrence effrénée de ses collègues, eux aussi en quête d’estime et de subsides pour la poursuite de leurs recherches et soumis à la loi d’airain du « écrire ou périr » (publish or perish).

Mais il ne faut pas se laisser aller. Grâce à beaucoup d’efforts, l’homme, quel qu’il soit, peut rassembler un certain nombre de certitudes qui le confortent en tant que vérités intériorisées et dans lesquelles il croit plus instinctivement que rationnellement. Le sceptique proclame parfois que quiconque prétend qu’il a raison n’a jamais eu aussi tort. Il est probable que la vérité continuera à nous échapper si nous persistons à accepter la vérité de cette dernière phrase. Nous sommes tous personnellement confrontés à une recherche perpétuelle de la vérité ou du moins de quelques vérités, même s’il s’agit d’une tâche fastidieuse parce que nous sentons que la Vérité, dite essentielle, est en grande partie inaccessible. C’est ce dernier sentiment qui nous incline à accepter des vérités qui ne sont pas la conséquence d’un effort rationnel et personnel mais qui reposent sur un acte de confiance, voire un acte de foi.

Il n’est pas interdit de penser que nous pouvons apprendre beaucoup de nos enfants et même de nos petits-enfants. Car les jeunes ont moins de préjugés et leur esprit est plus ouvert à l’autre et à l’altérité. Leur capacité de curiosité et d’étonnement n’a pas encore été atteinte par le scepticisme qui surgit avec l’âge. Récemment, j’ai posé la question suivante à l’un de mes petits-fils, un garçon à l’esprit vif d’environ douze ans : « Samuel, que comptes-tu faire plus tard dans la vie ? » À cet âge, les réponses des jeunes – en particulier des garçons – sont généralement stéréotypées et je m’attendais à ce qu’il me répondît : « Plus tard, je serai pilote d’avion, capitaine d’un grand bateau, star du football de renommée mondiale, rappeur ou artiste hip-hop, ou astronaute. » Mais à ma grande surprise, mon petit-fils me répondit spontanément : « Grand-père, je veux être inventeur. » « Et que veux-tu inventer ? », fut logiquement ma nouvelle question, à laquelle je reçus une réponse tout à fait inattendue : « Je veux étudier le big bang et savoir ce qu’il y avait avant le big bang. » Je me suis alors permis d’expliquer à Samuel que le big bang, bien sûr, n’est pas une invention, mais une découverte. Et que toute découverte scientifique va immanquablement de pair avec beaucoup d’efforts, de dévouement, d’imagination et d’audace, avec de multiples talents dont le vrai découvreur du big bang avait fait preuve. Il s’appelait Georges Lemaître, professeur à l’Université catholique de Louvain et mathématicien. Mon petit-fils bien entendu n’en avait jamais entendu parler et il me demanda si ce monsieur avait été mon maître d’école. Je lui racontai ainsi qu’un jour, quand j’avais son âge, j’avais eu le privilège de rencontrer ce grand savant. À ce moment, une question que je m’étais posée à de nombreuses reprises me revint à l’esprit : « Peut-on réconcilierfoi et science ? »

Peut-on réconcilier foi et science ?

Qu’il y ait des limites à notre connaissance est une évidence. Chaque élève en fait l’expérience et particulièrement dans son esprit inquiet à la veille d’un examen ou d’une interrogation. Cependant, par rapport à la science et ses praticiens, l’opinion publique est plus tolérante et estime que la science finalement parviendra à résoudre beaucoup sinon tous les problèmes. Que les scientifiques sont aptes, si on leur donne le temps et les moyens, à répondre à toutes nos interrogations est une conviction partagée par l’opinion publique. Le déferlement de découvertes et d’innovations depuis quelques décennies renforce le sentiment que c’est finalement la science et ses applications qui dominent le monde et forgent l’avenir.

La double personnalité du professeur Georges Lemaître constitue en soi un sujet de questionnement intéressant, car il fut en même temps un très grand savant mais aussi, en tant que prêtre, un homme de foi, pratiquant fidèlement sa religion. Apparemment, il n’a pas succombé à une discorde infranchissable entre ses convictions religieuses et ses découvertes scientifiques, lesquelles n’étaient certainement pas confirmées par les Écritures saintes.

C’est en se basant sur des calculs mathématiques purs et en appliquant la logique déductive que Lemaître est arrivé à la conclusion que l’univers avait une origine, sous la forme de ce qu’il a appelé « un atome primitif », lequel a explosé il y a environ 13,5 milliards d’années et dont l’explosion continue encore aujourd’hui. Ce fut une conclusion révolutionnaire, attestée plus tard de façon empirique par l’astronome Edward Hubble. En 1927, le jeune Lemaître avait réussi son doctorat au Massachusetts Institute of Technology (MIT) aux États-Unis. En tant que jeune chercheur, il avait déjà publié un article controversé sur l’origine de l’univers. Mais ce n’est qu’en 1931 que Lemaître parvint à faire paraître sa thèse dans la revue Nature, revue scientifique mondialement renommée, dans laquelle il décrivit pour la première fois son hypothèse de l’atome primitif.