La Corée du Nord à bicyclette - John Everard - E-Book

La Corée du Nord à bicyclette E-Book

John Everard

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Beschreibung

Découvrez la face cachée de la Corée du Nord !

Ne vous fiez pas au titre. Ce livre nous permet de comprendre les raisons pour lesquelles toutes les stratégies internationales contre la Corée du Nord ont échoué jusqu’ici. John Everard a bénéficié d’une position privilégiée : diplomate britannique en poste à Pyongyang il a été un observateur placé au cœur du système politique nord-coréen en fréquentant les cercles étroits de la capitale.
Mais John Everard ne s’est pas laissé emprisonner dans les réseaux du pouvoir. Jour après jour, il a enfourché sa bicyclette et sillonné, autant qu’il le pouvait, les environs de la capitale. Il a fréquenté les marchés populaires et surtout, chose rare, il a rencontré régulièrement des Nord-Coréens. Il a noté, il a échangé, il a photographié pour mieux comprendre ce pays mystérieux, propice à toutes les peurs et à tous les fantasmes.
Il en résulte un savant maillage d’analyses politiques très documentées et de portraits à hauteur d’homme. Mais, s’il est sans concession à l’égard de l’élite dirigeante nord-coréenne, il ne cache pas sa sympathie pour le peuple.
Un ouvrage d’analyse politique rempli d’humanité.

L'essai humain et politique d'un ancien diplomate britannique en poste à Pyongyang, qui est allé à la rencontre des Coréens à l'aide de sa bicyclette !

EXTRAIT

Il est courant de voir des gens jouer aux échecs coréens dans les parcs. Alors que les échecs peuvent être considérés en Occident comme une activité calme et plutôt cérébrale, c’est en Corée une affaire de groupe. En Corée du Nord, il suffit que deux personnes s’asseyent pour faire une partie d’échecs dans un lieu public pour qu’immédiatement ils se retrouvent entourés d’une foule d’observateurs qui leur prodigueront bruyamment leurs conseils, qu’ils soient ou non sollicités. Curieusement, les échecs semblaient être un passe-temps exclusivement masculin – je n’ai jamais vu une femme jouer ou simplement regarder une partie d’échecs.
Les loisirs relèvent presque toujours d’une activité collective. L’habitude occidentale de voyager seul, ou de passer volontairement du temps sans être accompagné, paraît étrange aux Coréens. S’ils vont se promener, ce sera la plupart du temps avec un ami. Un jour, j’ai demandé à un groupe de jeunes coréennes ce qu’elles faisaient de leur temps libre. Le rouge aux joues et pouffant de rire, elles m’ont montré une chorégraphie qu’elles avaient mise au point ensemble, et qui de fait était tout à fait présentable. Pour ceux qui avaient de l’argent (une minorité), il y avait aussi des restaurants et des bars, autant de lieux de socialisation. Je les décris plus loin.

CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE

Ce livre s'adresse à tous ceux qui veulent en savoir plus sur la Corée du nord sans se limiter à ce qu'on nous offre dans les médias. C'est le pays vu de l'intérieur. Il est également agrémenté de photos. On apprend plein de choses sans que ce soit indigeste pour qui n'a pas l'habitude de lire des ouvrages documentaires. C'est très très intéressant, je recommande chaudement ! - djelisaweta, Babelio

John Everard m'a fait découvrir la face cachée de la Corée du Nord et les origines de la situation dans laquelle elle se trouve actuellement. En poste à Pyongyang, observateur attentif et discret, il s'exprime simplement, avec humour et clarté. - littleone, Babelio

Un livre passionnant. Ce livre est à la fois pointu et très abordable. Point de pédanterie ni de dogme dans ce livre, mais de l'érudition associée à de l'humilité. - Ourcq, Babelio

À PROPOS DE L'AUTEUR

John Everard est né en 1956. Ancien diplomate britannique, il passe par la Biélorussie et l’Uruguay avant d’entrer en fonction à Pyongyang de 2006 à 2008, expérience marquante dont il tirera un livre. Il a également été coordinateur auprès de l’ONU autour des questions sur la Corée du Nord.

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Seitenzahl: 571

Veröffentlichungsjahr: 2019

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Collection Essais Dirigée par Lucie Angheben

Titre original : Only Beautiful, Please: A British Diplomat in North Korea

© John Everard, 2012

Publié pour la première fois aux États-Unis par

Shorenstein, Asia-Pacific Research Center for Standford University.

L’édition française est publiée avec l’accord de

Shorenstein, Asia-Pacific Research Center for Standford University.

© Decrescenzo Éditeurs, 2018

pour la traduction française

ISBN 978-2-36727-065-4 ISSN 2495-506X

Si vous souhaitez être informés de nos parutions,

n’hésitez pas à consulter notre site :

www.decrescenzo-editeurs.com

La couverture de La Corée du Nord à bicyclette a été dessinée par Thomas GILLANT

LA CORÉE DU NORD À BICYCLETTE

Un diplomate à Pyongyang

John EVERARD

LA CORÉE DU NORD À BICYCLETTE

Un diplomate à Pyongyang

Essai

Traduit de l’anglais par Philippe CHE

Au peuple de Corée du Nord, qui mérite mieux

Sommaire

Remerciements  13

Liste des photos  15

Préface  17

Notes sur le texte 29

Abréviations  31

Glossaire des termes coréens  32

Première partie La vie en rpdc  35

Chapitre 1 • La société nord-coréenne 36

La vie quotidienne en RPDC 36 – Les rapports familiaux, les rencontres, le mariage 42 – Le lieu de travail 53 – Les loisirs 58 – Les repas 63 – Vacances et jours de fête 64 – L’art de sauver les apparences 65 – Le système éducatif 67 – La musique 70 – L’art 72 – La santé 73 – La vie à la ferme 76 – Les voyages 80 – La religion 82 – L’environnement 85 – Les handicapés 87

Chapitre 2 • Le régime et le peuple 89

Le contrôle politique et ses différentes formes 89 – Les réunions politiques 104 – Les rituels politiques 107 – Des déplacements sous contrôle 111 – Le service militaire (et autres services) 114 – Crime et châtiment 117 – Attitudes à l’égard du régime119 – La Bureaucratie 122 – La Gérontocratie et son attitude face au changement 123 – Les cicatrices de la Guerre de Corée 127

Chapitre 3 • L’économie de la RPDC 130

Pénuries 130 – Le système de distribution publique 132 – Marchés officiels et non officiels 134 – Commerce et foires commerciales 143 – Les services 145 – Les magasins 145 – Restaurants, bars et cafés 148 – L’industrie 151 – Réformes économiques : à quoi peut-on s’attendre ? 152

Chapitre 4 • Les deux Corées 155

Attitude vis-à-vis de la Corée du Sud 155 – La zone industrielle de Kaesong 156 – Kumgangsan 158 – Panmunjom 159

Deuxième partie Les étrangers en rpdc  161

Chapitre 5 • La RPDC et les étrangers 162

Les autorités de la RPDC et les résidents étrangers 163 – Permis et interdictions 169 – Les voyages 174 – Les rapports humains 179 – Attitude du régime à l’égard des agences internationales et des ONG 180 – Attitude des étrangers vis-à-vis de la RPDC 182 – La vie des étrangers à Pyongyang 184 – Étrangers et Nord-Coréens du peuple 204

Troisième partie   La nature du régime  209

Introduction  210

Chapitre 6 • La naissance du régime 213

La tutelle de l’armée soviétique et le choix de Kim Il Sung 214 – La personnalité de Kim Il Sung 216 – L’héritage historique 220 – L’héritage stalinien 223 – Naissance du culte de la personnalité 224

Chapitre 7 • De la Guerre de Corée à la famine 226

Les cicatrices politiques laissées par la Guerre de Corée 227 – Développement du culte de la personnalité 230 – Le culte du nationalisme 232 – La voie de l’indépendance 234 – Les effets politiques de l’aide internationale 235 – Le défi du Sud 238 – La montée du militarisme 239

Chapitre 8 • La famine et ses conséquences 240

La mort de Kim Il Sung et l’arrivée au pouvoir de Kim Jong Il 240 – Le traumatisme de la famine 243 – Songun : la consécration du militarisme 246 – Missiles et programmes nucléaires 246

Chapitre 9 • Le régime en 2008 et après 248

Une propagande nationaliste plus que marxiste-léniniste 248 – Autres aspects de la nature du régime 250 – Les mesures économiques de 2009 252 – La question de la succession 253 – Conclusion 253

Quatriéme partie   Nos rapports avec la rpdc  257

Chapitre 10 • Comment le monde s’y est pris avec la RPDC… 258

Les objectifs 260 – Les acteurs 262 – Les moyens 267

Chapitre 11 • … Et comment il a échoué 273

Qu’est-ce qui a été accompli, et qu’est-ce qui ne l’a pas été ? 273 – Problèmes avec les approches précédentes 276 – Pourquoi ces approches ont-elles échoué ? 282 – Pourquoi le régime de la RPDC ne peut pas donner à la communauté internationale ce qu’elle réclame 287 – Qu’est-ce qui pourrait marcher à l’avenir ? 291 – Conclusions 295

Postface  297

Bibliographie  301

Index  305

Remerciements

Je me tiens tant bien que mal sur les épaules des géants. Bien que j’aie rédigé de nombreux passages de ce livre à partir de mes propres observations, je suis grandement redevable, pour certains d’entre eux, aux nombreux chercheurs dont j’ai consulté les ouvrages. J’ai essayé de m’acquitter de cette dette dans les notes de ce livre et (de façon moins exhaustive) dans ma bibliographie. Toute omission est involontaire.

J’ai une dette de reconnaissance particulière vis-à-vis de mes collègues du Shorenstein Asia-Pacific Research Center de l’Université de Stanford, et spécialement vis-à-vis de David Straub, Dan Sneider, Gi-Wook Shin, et George Krompacky, pour leur aide et leurs conseils précieux durant la rédaction et la publication de ce livre, et pour leur amitié et leur soutien durant le temps que j’ai passé avec eux.

Je suis également reconnaissant aux collègues et amis, aussi bien coréens qu’étrangers, que j’ai fréquentés au cours de mon séjour à Pyongyang. J’ai grandement profité de leurs connaissances et j’ai pu largement compter sur leur amitié et leur soutien.

Enfin, je voudrais dire ma reconnaissance à Heather, mon épouse, qui a supporté avec patience mes longues absences, à la fois physiques et mentales, durant la rédaction de ce livre.

Photos

1. Pyongyang, centre ville.

2. Le centre de Pyongyang.

3. Immeubles délabrés, typiques de Pyongyang.

4. Zoom sur des habitats pauvres.

5. Queue à un arrêt de bus à Pyongyang.

6. Jeunes amoureux dans un parc à Pyongyang.

7. Statue de Kim Il Sung flanquée de drapeaux. 

8. Baigneurs à la plage de Nampo.

9. Accessoires de photographe à l’occasion du 16 février.

10. Écoliers déposant des fleurs devant une image de Kim Il Sung. 

11. Enfants maquillés chantant pour des visiteurs étrangers.

12. Chorale de village.

13. Le char à bœufs demeure un élément essentiel de la vie paysanne. 

14. Repiquage du riz à l’aide d’un tracteur.

15. Défenses anti-char.

16. Cultures à flanc de colline.

17. Les lumières de Dandong et l’obscurité de Sinuiju.

18. Mangyongdae, village natal de Kim Il Sung.

19. Alignement de cibles anti-américaines.

20. Exposition de Kimilsungia.

21. Danse de masse sur la place Kim Il Sung.

22. Concert pour les électeurs.

23. Balayettes à l’usage des fidèles.

24. Stands à la foire de printemps de Pyongyang.

25. Réparateurs de vélo près du stade du 1er mai.

26. Usine textile dans la zone de Rajin-Sonbong.

27. Une usine dans la zone industrielle de Kaesong.   

28. Panmunjom vu du côté Sud.

29. Panmunjom vu du côté Nord.

30.Traffic girl.

31. Jeune fille dans un orphelinat. 

32. Le Random Access Club (RAC), Pyongyang.

Préface

J’ai été ambassadeur en République Populaire Démocratique de Corée (RPDC, souvent appelée Corée du Nord) de février 2006 à juillet 2008. J’ai donc eu le privilège de vivre dans ce pays extraordinaire et de l’observer directement durant presque deux années et demie. Après mon départ de Pyongyang, j’ai de plus en plus ressenti le besoin de partager ce que j’avais vu avec un public élargi, espérant ainsi aider les gens à comprendre ce pays peu visité. Cela a été rendu possible par la générosité du Programme d’Études Coréennes du Shorenstein Asia-Pacific Research Center de l’Université de Stanford, qui dans un moment d’égarement m’a offert un séjour en tant que Professeur invité du programme Pantech. Ce livre n’aurait probablement pas vu le jour sans cette invitation qui m’a permis de m’y consacrer entièrement durant plusieurs mois, et la promesse d’un soleil californien généreux qui allait avec.

J’ai divisé ce livre en quatre parties.

La première partie est essentiellement une description de la RPDC telle que je l’ai découverte, accompagnée de quelques commentaires. C’est un témoignage sur ce pays, vu de l’intérieur, tel qu’il se présentait après la famine des années 90 et ses répercussions sur le système politique et social, et juste avant les mesures monétaires problématiques de 2009, les tensions croissantes de 2010 sur le plan international (elles étaient en réalité bien présentes dès 2008), et la mort de Kim Jong Il en 2011. J’y décris essentiellement ce que j’ai observé autour de moi et la vie des Coréens que je connaissais.

Il s’agit là de la partie centrale de ce récit, et en même temps la plus longue. C’est à partir de là que j’ai développé les autres chapitres. Je l’ai écrite essentiellement parce que de nombreuses personnes me demandaient à quoi ressemblait la RPDC. Mais je l’ai aussi écrite parce que la Corée du Nord est en train de changer (lentement), et j’ai voulu témoigner de ce que j’y ai vu et entendu, avant que tout cela ne disparaisse. La Corée du Nord est une société asiatique conservatrice qui, du fait d’une série d’événements improbables, a beaucoup moins évolué que les autres sociétés asiatiques qui l’entourent. Elle attire l’attention pour de nombreuses raisons (souvent mauvaises) mais elle est entre autres choses un exemple de société « vitrifiée » tout à fait fascinant.

Je n’avais l’intention, dans un premier temps, que d’écrire un ouvrage sur la vie et la société de la RPDC, mais plusieurs personnes m’ayant demandé ce qu’avait été pour moi la vie à Pyongyang, j’ai décidé de tenter également une description de la vie des étrangers dans ce pays. C’est le thème de la seconde partie de ce livre. Beaucoup imaginent que la vie à Pyongyang doit être quelque chose d’indicible, de terrible. Elle est sans aucun doute pleine de problèmes, mais d’une façon ou d’une autre, nous nous en sortions tous. (De la même façon que mes semblables occidentaux s’inquiètent parfois du bien-être des diplomates à Pyongyang, les Coréens s’inquiètent des séjours que l’on peut faire dans ce repère du mal que sont les États-Unis. Un jour, peu avant un voyage d’affaires que je devais effectuer à Washington, deux de mes employés coréens m’ont demandé avec beaucoup de sollicitude d’être très prudent et de m’assurer de revenir sain et sauf. « N’avez-vous pas peur de vous rendre dans un tel endroit ? » m’avaient-ils demandé.)

J’ai essayé dans la troisième partie d’expliquer comment la RPDC est devenue ce pays presque unique qu’il est aujourd’hui. Sa création presque par accident, son héritage pratiquement intact des traditions politiques et sociales très dix-neuvième siècle d’un des pays les plus conservateurs d’Asie, sa version extrême d’un culte de la personnalité stalinien d’un genre qui a quasiment disparu depuis l’arrivée au pouvoir de Khrouchtchev, tous ces éléments combinés en ont fait un lieu très étrange. L’attitude du régime (à l’intérieur comme à l’extérieur de ses frontières), de même que sa compréhension du monde dans lequel il se trouve, sont dans une large mesure déterminées par le moule dans lequel il a été coulé, et je m’appuie sur cette analyse pour examiner les interactions (ou l’absence d’interaction) de la RPDC avec le monde extérieur, ainsi que les limites du régime dans sa compréhension des autres nations.

Je traite dans la quatrième partie de la façon dont la communauté internationale devrait se comporter vis-à-vis de la RPDC. Ce sujet a fait couler beaucoup d’encre. Beaucoup d’individus et de gouvernements s’inquiètent des entorses aux droits de l’homme commises en RPDC, de son programme nucléaire, de ses provocations armées vis-à-vis de la Corée du Sud, beaucoup s’inquiètent également du fait qu’elle puisse vendre des armes de destruction massive à d’autres pays. Il y a un débat auquel participent depuis de nombreuses années chercheurs et hommes politiques, et qui continue depuis la mort de Kim Jong Il, sur le fait de savoir s’il vaut mieux affronter ces problèmes en isolant la RPDC, ou bien tenter de la faire changer d’attitude en l’impliquant. J’ai essayé de montrer qu’aucune de ces approches ne marche.

J’ai en général essayé, dans les deux premières parties de ce livre, de ne pas prendre position, de ne pas proposer d’interprétations de ce que j’ai vu ou entendu (j’espère que mes lecteurs tireront de mes descriptions leurs propres conclusions), mais il y a néanmoins un message que je voudrais faire passer de façon très claire. Trop souvent, la Corée du Nord n’est perçue qu’à travers ses essais nucléaires, ou ses défilés militaires parfois retransmis par les média occidentaux. Le culte de la personnalité qui entoure ses dirigeants est traité sur le mode de la dérision par certains commentateurs, tandis que d’autres décrivent la Corée du Nord comme une immense prison à cause de ses camps de travail. Je n’ai jamais fermé les yeux sur aucun de ces problèmes – j’ai en fait passé plusieurs années de ma vie à les combattre. Mais au-delà de tous ces aspects, la RPDC est un pays réel, où vivent des personnes réelles, dont les vies ne tournent pas autour de la politique nucléaire de leur pays mais autour de leurs familles, de leurs collègues de travail, et des mille soucis quotidiens qui font la vie de tout un chacun partout dans le monde. J’ai essayé de montrer qu’il y a un aspect humain en Corée du Nord qui, je l’espère, sera pris en compte par les décideurs politiques lorsqu’ils délibèreront de l’avenir de ce pays. Avant mon séjour en Corée du Nord, j’ai lu de nombreux articles qui m’ont donné l’impression que j’allais pénétrer un monde fait d’automates enrégimentés, pensant tous de la même façon et régurgitant tous la même propagande. Les Nord-Coréens ne correspondent pas du tout à cette image. Ce sont des individus au sens strict du terme, que j’ai trouvé pour la plupart amicaux, hospitaliers, et doués d’un bon sens de l’humour.

Ce livre est en très grande partie basé sur les conversations que j’ai pu avoir avec des Nord-Coréens. Certaines avaient lieu dans un contexte officiel, mais j’ai aussi eu de nombreuses conversations à caractère privé. Je ne veux pas exagérer l’importance de ces dernières. Il était (et probablement aujourd’hui encore) impossible pour un diplomate occidental à Pyongyang d’entretenir avec la population des rapports considérés comme normaux dans une société moins contraignante, mais j’ai eu la possibilité de parler au moins avec quelques Nord-Coréens. J’ai eu avec un petit nombre d’entre eux des relations proches de l’amitié – à tout le moins des relations telles qu’ils s’autorisaient à me parler de leur vie.

L’une de mes principales préoccupations dans la rédaction de ce livre a été d’éviter de mettre en danger les personnes qui ont pris des risques en parlant avec moi. C’est pourquoi j’ai pris le soin de déguiser les identités ; par ailleurs, j’ai souvent décrit en termes généraux ce qui m’était rapporté par plusieurs individus au lieu de retranscrire des conversations personnelles. Enfin, excepté là où le sexe de la personne est important pour le contexte, je fais systématiquement usage du pronom féminin – « elle » peut en fait signifier « il ». Je n’aborderai pas les questions concernant l’identité de ces personnes, la façon dont je les ai rencontrées, ni celle dont ces entretiens se sont passés.

La plupart des personnes avec qui j’ai parlé, de façon officielle ou non, étaient des membres de l’élite externe de Pyongyang. J’entends par là des individus qui n’étaient ni membres de l’élite interne du régime, extrêmement privilégiée, et dont le mode de vie a été décrit par plusieurs transfuges ainsi que par l’ancien « maître sushi » de Kim Jong Il, ni des travailleurs pauvres (employés ou autres) ou des paysans, ces deux catégories constituant une grande majorité de la population nord-coréenne. Ils avaient pour la plupart un emploi stable sinon de haut niveau et étaient issus de familles en bon termes avec le régime. Ils ne mangeaient pas particulièrement bien mais souffraient rarement de la faim. Le groupe social auquel ils appartenaient n’a pas vraiment son mot à dire dans la conduite des affaires de la RPDC, mais exécute les ordres de ses supérieurs – sa loyauté est de ce fait vitale dans l’administration du régime. Je n’ai pas d’idée précise concernant l’importance démographique de ce groupe. Mais étant donné qu’il est essentiellement concentré dans la capitale, où il représente probablement un peu moins de la moitié de la population, laquelle est estimée à un peu plus de deux millions d’individus, je pense que cette élite externe doit représenter un million de personnes environ.

Je n’avais que des contacts limités avec les autres couches de la société. Je rencontrais de temps à autre des ouvriers (des villes comme des campagnes) et, en de rares occasions, des membres de cette élite interne hautement privilégiée, mais j’ai rarement pu m’entretenir avec des personnes de ces deux groupes. Ce que je décris dans les lignes qui suivent est donc la vie telle qu’elle est perçue par une minorité privilégiée, mais pas la plus privilégiée de Pyongyang. J’espère que cet ouvrage complètera d’autres récits de la vie en RPDC basés sur des interviews de transfuges, dont beaucoup viennent des régions sinistrées du nord-est du pays, et souvent de classes sociales inférieures.1 Mes rencontres se sont faites pour la plupart avec des Nord-Coréens appartenant à des échelons plus élevés de la société.

La façon dont les choses se passent en Corée du Nord fait que je ne peux pas savoir qui, des personnes auxquelles j’ai parlé, travaillait en réalité pour les services de sécurité nord-coréens, si tant est qu’il y en ait eu. Il est possible qu’elles l’aient toutes été, et qu’elles étaient utilisées par le régime pour faire passer ses messages à un ambassadeur impérialiste. Mais je ne le pense pas. Je pense que certaines d’entre elles, à certains moments, et peut-être toutes, à tous les instants, étaient sincères. Un jour, j’ai demandé à l’une de ces personnes si elle faisait des rapports sur nos conversations. Elle s’est mise à rire et m’a demandé à qui elle aurait bien pu faire un rapport. Faire un rapport au inminban (comité de quartier) n’aurait causé que des ennuis – personne ne voulait apprendre qu’un tel crime avait été commis dans son secteur. Elle n’avait aucun contact avec les services de sécurité – pourquoi se serait-elle mise en danger en allant les voir ?

Réponse attendue me direz-vous ? Ce fut en tous cas sa réponse.

Au bout du compte, je devais simplement faire confiance aux gens – et ils devaient me faire confiance. Il leur était impossible de savoir si je n’allais pas faire un rapport sur eux, ou simplement mentionner nos conversations à quelqu’un qui pouvait les dénoncer. Après tout, si je ne courais aucun risque, eux en couraient un réel.

Certains en avaient conscience. Je n’oublierai jamais cette conversation avec une personne qui m’a regardé droit dans les yeux et m’a gentiment demandé d’être prudent. « S’ils l’apprennent, ils me tueront » m’avait-elle dit. D’autres ne partageaient pas ces craintes. L’élite externe de Pyongyang vit et grandit dans un environnement ultra protégé, et j’étais souvent stupéfait de leur manque de prudence presque enfantin. Il me fallait parfois expliquer pourquoi ce n’était pas une bonne idée de parler dans des lieux qui auraient pu recéler des micros. La plupart de mes interlocuteurs avouaient qu’ils n’y avaient tout simplement pas pensé (l’un d’eux, peut-être plus avisé que les autres, s’était mis à rire et me confia qu’il ne croyait pas qu’il pût y avoir de micros, et que de toutes façons nous étions en Corée du Nord, et que de tels dispositifs, s’ils avaient été installés, auraient cessé de fonctionner depuis belle lurette.)

Il m’arrivait de temps en temps d’entrer en conversation avec des inconnus. Mais cela était difficile, non seulement à cause de la peur de la sanction (il n’y a pas si longtemps, les Nord-Coréens changeaient encore de trottoir quand ils voyaient un étranger approcher, conscients des conséquences que pouvait avoir le simple fait d’être vu près d’un étranger), mais par simple réticence et du fait du choc ressenti par la plupart des Nord-Coréens lorsqu’ils rencontrent un étranger. Il n’est pas dans la nature des Coréens d’avoir une conversation avec un inconnu, à moins d’être passé au préalable par un échange de banalités suffisant qui la rendra possible. En général, même si je me trouvais avec une personne prête à engager la conversation, lorsque les questions rituelles avaient été posées – de quel pays je venais, est-ce que j’avais des enfants, est-ce que je savais me servir de baguettes – nous n’avions plus assez de temps pour parler de choses sérieuses. Par ailleurs, pour la plupart des Coréens, se retrouver face à un étranger est comparable en terme de choc au fait, pour un occidental, de se retrouver face à un extraterrestre. Les femmes restaient en général figées et prises d’une crise de rires nerveux, et les hommes nous regardaient bouche bée.

Je n’avais eu aucun contact avec la péninsule coréenne avant ma prise de poste à Pyongyang, sauf en trois occasions très brèves. La première fut en 1978, alors que j’étudiais à l’université de Pékin. Un beau jour, je me suis retrouvé dans une classe avec une demi-douzaine d’étudiants nord-coréens, tous des garçons, tous vêtus des mêmes chemises blanches et vestes sombres, et tous arborant un badge à l’effigie de Kim Il Sung à leur revers. Je pense qu’ils devaient être aussi surpris de me rencontrer que je l’étais moi-même, et mes tentatives pour entrer en conversation avec eux furent des échecs. Cependant, une camarade qui était parvenue à leur parler en était revenue quelque peu intriguée. « Ils sont tout blanc à l’intérieur » avait-elle dit (je pense qu’elle voulait dire que leur esprit était vide.) La deuxième occasion fut en 1998 si je ne me trompe pas, lorsque, conseiller politique à l’ambassade britannique à Pékin, j’ai assisté à une réunion animée par un membre des Nations Unies en poste à Pyongyang sur la famine qui avait ravagé le pays. Je n’avais aucune idée de l’étendue du désastre, et je l’ai écouté horrifié parler de taux de mortalité effrayant, de survivants squelettiques, et des difficultés de la communauté internationale à réagir. La troisième fut en 2000, lorsque j’ai été chargé d’informer les Nord-Coréens que le Royaume-Uni avait décidé d’établir des relations diplomatiques avec eux. Je me souviens m’être assis dans l’immense salle de réception de l’ambassade de la RPDC à Pékin, sous les portraits de Kim Il Sung (le « Grand Dirigeant », qui fut à la tête de la Corée du Nord jusqu’à sa mort en 1994) et de Kim Jong Il (le « Cher Dirigeant », son fils et successeur, qui l’a dirigée jusqu’à sa mort en décembre 2011.) Après avoir transmis mon message selon les instructions que j’avais reçues, l’officiel nord-coréen à qui je m’étais adressé sourit et dit que c’était une bonne chose que nous devenions amis. Après tout, avait-il ajouté, l’Angleterre et la France avaient été en guerre durant cent ans, mais étaient à présent des nations amies.

Je n’imaginais pas alors que six ans plus tard, par une froide matinée de février, je sortirais d’un avion nord-coréen peu flambant à l’aéroport de Pyongyang pour être salué par mon adjoint coiffé d’une immense toque en fourrure, gravirais la rampe couverte de neige jusqu’au terminal et rencontrerais mes nouveaux collègues diplomates, qui attendaient en demi-cercle, debout et grelottant dans un bâtiment sans chauffage pour me serrer la main et se présenter avant de regagner la chaleur de leurs voitures et de rentrer chez eux.

J’ai étudié le coréen à Séoul avant de me rendre à Pyongyang. Mes professeurs ont héroïquement tenté de m’aider à apprendre autant que je pouvais, mais le coréen n’est pas une langue facile, et après sept mois d’efforts, je ne la maniais pas encore avec une très grande aisance. Je me suis rendu compte en arrivant à Pyongyang que les gens ne me comprenaient pas – en partie à cause de mon mauvais accent, et aussi du fait que les Nord-Coréens utilisent beaucoup de mots différents de ceux qu’utilisent les Sud-Coréens, et lorsqu’ils utilisent le même mot, ils le prononcent souvent différemment2. J’ai pratiqué mon coréen aussi souvent que j’ai pu, j’ai pris des cours à Pyongyang, et avec le temps, mon coréen, même s’il n’a jamais été courant, s’est amélioré jusqu’à me permettre de tenir des conversations sur toutes sortes de sujets avec n’importe quel Nord-Coréen prêt à parler avec moi (à mon grand regret, mes compétences langagières se sont affaiblies depuis cette époque.)

Je parle dans ce livre de ce que l’on m’a dit, mais aussi de ce que j’ai vu, à Pyongyang comme au cours de mes voyages à travers le pays. J’avais la possibilité de me déplacer autour de Pyongyang plus ou moins librement. En théorie, les résidents étrangers sont autorisés à se déplacer dans un rayon de trente-cinq kilomètres à partir du centre de Pyongyang (quelle qu’en soit la définition), mais en pratique, la limite autorisée était la première ceinture de postes de contrôle militaires qui entouraient la capitale. Je me promenais à l’intérieur de cette zone autorisée aussi souvent que je pouvais, parfois en voiture mais le plus souvent sur ma chère bicyclette. Je ne cherchais pas à cacher le fait que j’étais étranger lorsque j’étais à vélo. Je portais une tenue cycliste jaune vif et roulais sur un vélo de randonnée à vitesses d’un modèle inconnu de la plupart des Nord-Coréens. Parfois, les jeunes soldats des postes de contrôle me faisaient juste signe de passer – ce qui induisait le problème inverse de devoir expliquer à mon retour comment j’avais fait pour sortir de la zone autorisée (il était imprudent d’imaginer que j’allais tomber sur le même soldat au retour.) Un jour, alors que je m’approchais d’un poste de contrôle, un jeune militaire m’a fait signe de descendre de vélo, et m’a dit un peu hésitant que je n’étais pas autorisé à le franchir. Puis, submergé par la honte d’avoir arrêté un hôte étranger et désireux de montrer qu’il ne nourrissait aucune hostilité à mon égard, il m’a invité à prendre le thé à l’intérieur de son poste et m’a tendu sa vieille tasse en métal. Une autre fois, on m’a fait signe de m’arrêter à un poste de contrôle près d’un pont où on m’a dit que j’étais déjà en dehors de la zone dans laquelle j’étais censé me trouver – je m’étais retrouvé involontairement en dehors du périmètre de sécurité et j’essayais d’y retourner. L’officier responsable avait l’air gêné plus que tout autre chose de me demander de m’asseoir dans son bureau spartiate pendant qu’il téléphonait à ses supérieurs, qui devaient appeler leurs supérieurs, qui donnèrent finalement l’ordre (après plus d’une heure) de m’autoriser à passer. Durant ce temps, nous avions échangé des banalités et il m’avait offert des cigarettes de luxe. (J’en profitai pour observer les soldats qui allaient et venaient, et rangeaient leurs armes dans un local sécurisé au fond de son bureau. Aucun ne portait de chaussettes.)

J’avais de temps en temps la possibilité de voyager en dehors de la capitale, même si les demandes pour les permis nécessaires prenaient toujours du temps et n’étaient pas toujours accordées. Il y avait aussi une zone grise. En théorie, il fallait un permis pour se rendre à la plage proche du port ouest de Nampo, ou dans les montagnes pittoresques de Myohyangsan au nord de Pyongyang, mais en pratique, les étrangers pouvaient passer les postes de contrôle sans encombre dans les deux sens. Là encore, les comportements inhabituels avaient leurs conséquences. J’ai fait par trois fois l’aller-retour à Nampo à bicyclette (plutôt qu’en voiture, moyen de locomotion plus normal pour un étranger.) La troisième fois, j’ai commis l’erreur de m’asseoir près des grilles d’un marché, aux abords de la ville, et d’acheter à un des marchands qui se trouvaient là un namsaebbang, pain traditionnel cuit à la vapeur et fourré aux légumes. J’ai remarqué un jeune homme qui m’observait ainsi que mon vélo durant un moment, et qui a ensuite disparu. Sur le chemin du retour, j’ai vu des hommes apparaître sur les ponts et me dire de prendre la route principale pour rentrer à Pyongyang, et non l’ancienne route, que je préférais (moins empruntée et beaucoup plus pittoresque.) J’ai appris plus tard que mon voyage avait fait l’objet d’un rapport à Pyongyang, et avait suscité un déluge d’échanges entre le ministère des Affaires Étrangères (MAE) et les services de sécurité.

Il me semble que ce que j’ai écrit suscite plus de questions que de réponses, et je pense que de nombreux lecteurs souffriront des lacunes de ce livre. J’en souffre moi-même. J’ai beaucoup écrit sur ce que je sais (j’ai volontairement omis certaines informations afin de protéger les personnes concernées), mais il reste de nombreux sujets, y compris les plus quotidiens, sur lesquels je n’ai pas pu enquêter. Il arrivait à mes contacts de se montrer réticents sur certaines questions, autant par pudeur personnelle que par pudeur politique, et souvent parce que leur très grande fierté toute coréenne leur interdisait de parler à un étranger des côtés négatifs de leur pays. Parfois les discussions devaient être interrompues au moment où elles devenaient intéressantes. Parfois c’était mon coréen qui me faisait défaut, tantôt dans la formulation des questions, tantôt dans la compréhension des réponses. Parfois, maintenant que j’en suis venu à écrire ce que j’ai vécu, je réalise qu’il y a des questions que j’aurais dû poser mais qui ne me sont tout simplement pas venues à l’esprit à ce moment-là. Et bien que j’aie passé près de deux ans et demi en RPDC, je n’avais pas la possibilité de consacrer tout mon temps à poursuivre des conversations avec des Coréens. J’ai passé beaucoup de temps en conversations officielles avec le gouvernement de la RPDC – j’avais été envoyé là-bas pour ça. J’ai passé encore plus de temps dans des réunions avec d’autres membres de la communauté étrangère, en particulier dans ces réunions formatées du corps diplomatique, activité incontournable dans la vie d’un ambassadeur à Pyongyang. Par ailleurs, j’étais dans la journée enchaîné à mon bureau durant de longues heures, à diriger mon ambassade, à écrire des rapports ou à tenter de résoudre les crises qui constituent le quotidien d’une vie en RPDC. (Cela pouvait aller d’un problème consulaire délicat à essayer de trouver pourquoi il n’y avait pas d’eau au robinet.)

J’ai passé beaucoup plus de temps en Corée du Nord que la plupart des étrangers, et j’aimerais pouvoir dire que je connais bien ce pays. Ce n’est pas le cas. J’ai lu tout ce que pouvais sur la RPDC avant de venir à Pyongyang, et j’avais l’impression d’avoir acquis des bases solides sur lesquelles je pouvais continuer à construire. Au cours de ma première semaine, un diplomate nord-coréen m’a demandé d’apprendre autant que je pouvais sur son pays, et je lui ai promis d’essayer. Après quelques mois, j’ai commencé à me considérer comme une sorte d’expert. Après une année, j’ai réalisé qu’il y avait encore beaucoup de choses que je ne savais pas. Après deux ans, j’ai fini par comprendre que le temps que je passerais à Pyongyang serait largement insuffisant pour tout connaître de ce pays fascinant, et le reste de mon séjour m’a appris, mois après mois, qu’il y avait des pans entiers de la vie en Corée du Nord dont je ne savais rien, et dont je n’avais même pas soupçonné l’existence. Plus le temps passait et plus je prenais conscience de mon ignorance, et j’ai quitté Pyongyang en réalisant que je n’avais guère fait plus que gratter la surface de la société qui m’avait entouré durant deux années et demie. J’ai aussi appris que ce que je croyais connaître de ce pays était inexact, et je suis convaincu que si j’avais pu rester plus longtemps à Pyongyang, j’aurais continué à rectifier mes impressions. Je ne prétends donc pas être un expert de la RPDC – loin de là. En effet, ma seule certitude concernant ce livre est que certains passages sont erronés, et que lorsque nous finirons par savoir ce qui s’est passé en Corée du Nord durant toutes ces années, ce que j’ai écrit pourra être considéré comme un monument de notre ignorance plus que tout autre chose.

Par ailleurs, bien que le rythme des changements qui s’opèrent en Corée du Nord soit extrêmement lent par rapport aux autres pays d’Asie, le pays est bien en train de changer, et a déjà changé depuis l’époque où j’y vivais. La Corée du Nord que je décris est très différente, en bien des aspects, de celle décrite par des personnes qui y ont vécu quelques années plus tôt3. Déjà, le contrôle strict de la vie politique et sociale si caractéristiques de la RPDC battait de l’aile, et les habitants commençaient à ressentir sinon un souffle de liberté, du moins les prémisses d’une vie un peu moins contrainte. Toutefois, le pays n’avait pas encore eu à souffrir de la réforme monétaire désastreuse de la fin de l’année 2009, et je suis parti longtemps avant la mort de Kim Jong Il le 17 décembre 2011 et l’accession de son fils Kim Jong Un au rôle de dirigeant suprême.

J’ai réalisé en écrivant ce livre qu’il y avait une véritable industrie d’observateurs de la RPDC, dont beaucoup n’ont jamais mis les pieds dans le pays, et qui gagnent leur vie en allant de colloque en conférence pour échanger les mêmes idées avec les mêmes personnes. Il me semble parfois que la passion avec laquelle certains d’entre eux défendent leurs positions est inversement proportionnelle à leur connaissance de la RPDC. Dans ce livre, je ne fais aucun secret de mon affection pour le peuple nord-coréen – ce qui contrariera certains observateurs de la RPDC déterminés à le présenter comme une armée d’automates décérébrés – ni de ma reconnaissance des horreurs du régime et de la menace qu’il représente pour la communauté internationale, ce qui contrariera le lobby pro-engagement. Cela signifie que la plupart des experts se montreront, à un degré ou un autre, en désaccord avec moi. C’est la vie.

J’espère que ce livre encouragera d’autres personnes ayant vécu et travaillé en RPDC à écrire ce qu’ils y ont vu et entendu. Nous ne sommes pas très nombreux à avoir partagé cette expérience, mais avec le temps, nous devons être quelques milliers maintenant. Je sais que de nombreuses personnes ayant une expérience plus récente que la mienne sont réticentes à parler de ce qu’elles savent en public, de peur de ne pouvoir retourner dans le pays. Mais je sais par expérience qu’il est possible d’écrire beaucoup plus, et beaucoup plus librement sur la RPDC que ce que l’on imagine généralement, sans que le régime vous claque la porte au nez. Je suis intimement persuadé que si un plus grand nombre de personnes ayant travaillé en RPDC acceptait d’écrire davantage sur le sujet, ne serait-ce que pour corriger les assertions de certains auteurs qui ont beaucoup écrit et de façon très véhémente en se basant sur des connaissances très limitées, nous pourrions bénéficier d’un débat mieux informé sur ce pays.

Notes sur le texte

Noms de pays, de personnes et de choses

Le nom officiel du pays dans lequel j’ai été accrédité est la République populaire démocratique de Corée, abrégé en RPDC. Les Nord-Coréens insistent souvent sur le fait qu’il s’agit là du seul nom correct pour désigner leur pays. Mais pour éviter les répétitions, j’utiliserai souvent le terme de « Corée du Nord », de la même façon que j’appellerai parfois « Corée du Sud » le pays dont le véritable nom est « République de Corée ». Lorsque je parlerai des « Coréens », j’entendrai sauf exception « Nord-Coréens » (j’utiliserai le terme « Sud-Coréens » pour parler des habitants de la République de Corée.)

Il existe différentes façons de transcrire les noms coréens. D’une manière générale, et en particulier dans la transcription des noms nord-coréens, je suis la règle nord-coréenne qui consiste à séparer chaque syllabe et lui attribuer une majuscule, sans tiret entre les deux syllabes du prénom, contrairement à ce qui se fait en Corée du Sud. Ainsi, j’écris Kim Il Sung au lieu de Kim Il-sung.

Il existe dans les pays anglophones plusieurs systèmes de romanisation de la langue coréenne, certains étant considérés comme « officiels » aussi bien dans le Nord que dans le Sud. En général, j’utiliserai les orthographes que j’ai le plus souvent rencontrées lors de mon séjour en RPDC.

Les prix

Je fais référence dans mon texte à des prix tantôt exprimés en dollars américains, tantôt en euros, tantôt en wons nord-coréens. À l’époque de mon séjour à Pyongyang, les taux de change variaient mais se situaient le plus souvent aux alentours de 1,5 $ pour un euro. Le taux de change entre le won nord-coréen et l’euro était très variable. Lorsque j’ai quitté Pyongyang en juillet 2008, les agents de change donnaient environ 4 500 wons pour un euro, et 3 000 wons pour un dollar. À la même époque, une livre sterling s’échangeait aux alentours d’1,45 euro, et (s’il avait été possible de changer des livres à Pyongyang, ce qui n’était pas le cas) se serait échangée contre environ 6 500 wons. Ceux qui convertiront dans une de ces monnaies les prix que j’indique de temps en temps réaliseront que ceux-ci étaient très bas, traduits en monnaies fortes.

Mes sources

Je ne donne ni les détails ni les références des conversations sur lesquelles ce livre est en grande partie basé, ceci afin de ne pas mettre en danger mes sources coréennes, et lorsque celles-ci étaient étrangères, je n’ai pas cherché à obtenir leur accord pour mentionner leurs propos dans un livre (je n’avais à l’époque aucune intention d’en écrire un.) C’est pourquoi j’ai adopté la Chatham House Rule4 et évite de nommer mes interlocuteurs. J’ai beaucoup lu sur la Corée du Nord, mais je fais peu de références à mes lectures dans cet ouvrage, si ce n’est en de rares occasions, pour appuyer un commentaire, ou apporter quelque chose de plus à la connaissance du lecteur sur ce pays, et non dans le but de recycler des informations déjà connues. Dans tous les cas, l’ouvrage concerné figurera dans la bibliographie et, le cas échéant, en note de bas de page.

Responsabilité

Les opinions exprimées dans ce livre ne sont que celles de l’auteur et ne reflètent pas nécessairement celles du gouvernement de Sa Majesté.

Les opinions exprimées ici sont celles de l’auteur et ne reflètent pas nécessairement celles des Nations Unies.

Abréviations

APC Armée populaire de Corée

CDN Comité de défense nationale

COMECON Conseil d’assistance économique mutuelle

CRZI Comité pour la Reconstruction des Zones Inondées

DMZ Zone démilitarisée, la zone tampon qui divise la Corée le long de la ligne de cessez-le-feu.

GSB General Service Bureau

KEDO Organisation pour le développement énergétique de la péninsule coréenne (Korean Peninsula Energy Development Organization)

MAE Ministère des Affaires Étrangères

MSF Médecins sans frontières

OMS Organisation Mondiale de la Santé

ONG Organisation non gouvernementale

PAM Programme alimentaire mondial

PNUD Programme des Nations Unies pour le développement

PTC Parti des travailleurs de Corée

RAC Random Access Club

RDA République démocratique allemande

REL Réacteur à eau légère

ROK Republic of Korea, République de Corée, ou Corée du Sud

RPDC République populaire démocratique de Corée, ou Corée du Nord

SDP Système de distribution publique

TEL Tracteur-érecteur-lanceur

TNP Traité sur la non-prolifération

UHE Uranium hautement enrichi

ZCS Zone commune de sécurité

Glossaire des termes coréens

Chongryon Japonais d’origine coréenne

Chuseok fête coréenne traditionnelle dédiée au culte des ancêtres

DaehanMinguk République de Corée

dungsan randonnée en montagne

gegurijangmadang « marché aux grenouilles », un marché non officiel et non autorisé

gungnyo courtisanes impériales de la dynastie Yi

hanbok costume coréen traditionnel en Corée du Sud (voir jogori)

Hangawi nom que le régime de la RPDC a tenté d’imposer à la place de Chuseok

ilshimtanggyol « loyal comme un seul cœur »

inminban comité de quartier

janggi échecs coréens

jogori costume féminin traditionnel ; dans le Nord, le terme jogori est utilisé, au moins à l’oral, pour désigner l’ensemble du costume

juche autonomie

kangsongdaeguk « État puissant et prospère »

kippunjo brigade de divertissement

michenom « bâtard d’impérialiste américain »

muyok commerce

namsaebbang petit pain traditionnel cuit à la vapeur et farci aux légumes

noraebang salle de karaoké (« pièce à chansons »)

orumbosungi glace (terme officiel utilisé en RPDC)

sadae se coucher devant les grandes puissances

sasseyo ! « Venez acheter ! »

soju boisson fortement alcoolisée

solbim vêtements neufs destinés à être portés à l’occasion du Sollal

Sollal Nouvel An (lunaire) coréen

songbun appartenance de classe

tajinsogogi-wa ppanghamburger (« bœuf haché et pain »)

uriminjok « notre nation »

uriminsokkiri « notre nation et elle seule »

yangban aristocrate de la dynastie Yi

yontan cylindre de poussière de charbon fabriqué artisanalement et utilisé pour le chauffage

yukcha thé vert coréen

yut jeu de société coréen traditionnel

Première partie

La vie en RPDC

Chapitre 1

La société nord-coréenne

La vie quotidienne en RPDC 36 – Les rapports familiaux, les rencontres, le mariage 42 – Le lieu de travail 53 – Les loisirs 58 – Les repas 63 – Vacances et jours de fête 64 – L’art de sauver les apparences 65 – Le système éducatif 67 – La musique 70 – L’art 72 – La santé 73 – La vie à la ferme 76 – Les voyages 80 – La religion 82 – L’environnement 85 – Les handicapés 87

La vie quotidienne en RPDC

La vie de tous les Nord-Coréens que j’ai connus se résumait essentiellement à la famille et au travail. Leur routine quotidienne consistait à partir de chez eux (généralement tôt, afin de permettre aux transports publics essoufflés de les amener sur leur lieu de travail), passer une journée de travail normale, avec une pause pour le déjeuner, et rentrer à la maison. Ils devaient également consacrer une partie de leur temps à diverses réunions politiques (voir le chapitre 2 pour plus de détails.) Les ruptures d’avec cette routine étaient rares et constituaient encore des sujets de conversation longtemps après. Il leur arrivait par exemple d’être emmenés sur des Lieux Sacrés de leur histoire politique à des fins éducatives – un voyage qui pouvait inclure une journée de bus à l’extérieur de Pyongyang et toute l’excitation que cela représentait. Il leur arrivait aussi d’aller rendre visite à des parents. Ils pouvaient demander un congé à l’occasion – chose hautement appréciée et enviée. Je pense que la plupart des Occidentaux trouveraient la vie de la majorité des habitants de Pyongyang terriblement ennuyeuse.

Le « chez soi » se trouvait presque toujours dans l’un des nombreux immeubles d’habitation sans âme de Pyongyang. Ceux-ci se ressemblent tous pour un œil occidental, mais il existe des statuts sociaux fièrement défendus, rattachés aux différentes adresses dans la capitale. [Voir photo 1] Tout en haut de la hiérarchie se trouvent les quartiers résidentiels de l’élite supérieure, qui forment une zone fermée au beau milieu de la ville, et leurs villas des quartiers périphériques. Puis viennent les immeubles de prestige, en dehors de la zone fermée, mais toujours dans le centre. Les appartements qui bordent la rivière Potong et ses rangées de saules (où réside par exemple le vice-ministre des affaires étrangères Kim Kye Gwan5) sont particulièrement appréciés, et semblent à la fois plus spacieux et mieux équipés que la plupart des autres appartements de la même catégorie – mais leur principal avantage est peut-être la fierté que l’on retire de la simple mention de son adresse dans une conversation. Viennent ensuite les immeubles plus ordinaires, souvent délabrés, situés dans le centre ou à proximité. Les plus connus étaient parfois désignés par le slogan politique qui figurait sur leur façade. C’était le cas de deux immeubles bien visibles des visiteurs de la Tour Juche, ornés du slogan ilshim tanggyol (loyal comme un seul cœur.) Le coréen s’écrit de façon syllabique, et les quatre syllabes de ce slogan sont inscrites sur les deux immeubles, deux sur chaque bâtiment. Ainsi, on peut donner son adresse en disant, par exemple, « J’habite le tanggyol à ilshim tanggyol. » [Voir photo 2]

Je n’ai jamais pénétré une maison nord-coréenne sans être accompagné de gardes du corps officiels – le contraire aurait exposé mes hôtes à de très graves risques. Mais j’avais chaque jour l’occasion de voir les immeubles où vivaient les personnes que je connaissais. Ils étaient mal construits, avec des matériaux de mauvaise qualité (il était évident que les normes de construction apparaissaient pires encore sur les chantiers que ce que l’on pouvait voir sur les immeubles achevés, où les ouvriers avaient eu le loisir de recouvrir leurs rangées de parpaings mal alignés avec du plâtre.) Sur beaucoup d’immeubles d’habitation, les tuiles tombaient et n’étaient pas remplacées. Lorsque je suis arrivé à Pyongyang, il y avait une pénurie de verre, et beaucoup d’appartements étaient équipés de films de polyéthylène à la place de verre à leurs fenêtres, qui lorsque le vent soufflait faisaient un bruissement caractéristique, et n’étaient certainement pas très efficaces pour se protéger du froid glacial des hivers coréens. Mais quelque temps plus tard, la plupart des fenêtres de Pyongyang ont été munies de vitres. La production de l’usine de verre Daean avait dû permettre de rattraper la demande. [Voir photo 3]

Mes contacts me disaient la plupart du temps que la vie dans leur logement était assez confortable, malgré le nombre d’occupants au mètre carré. Certains d’entre eux étaient fiers de leur cuisine bien aménagée, de leur four à micro-ondes, ou du fait qu’ils avaient accès à un lave-linge (même s’ils se plaignaient souvent des coupures d’électricité au milieu de leurs lessives et des nombreux problèmes que cela entraînait.) Presque tous possédaient un stabilisateur de courant, qui mettaient leurs précieux appareils électriques à l’abri des coupures intempestives – une dépense importante mais essentielle pour les foyers de la classe moyenne nord-coréenne.

Les graves problèmes énergétiques que connaissait la Corée du Nord affectaient tous les foyers dont j’entendais parler. Il n’y avait pratiquement aucun chauffage en hiver, même dans les immeubles relativement prestigieux du centre de Pyongyang. Les habitants faisaient tous leurs efforts pour supprimer toute entrée d’air, et ne se couchaient pas sans plusieurs couches de vêtements. Mais même s’ils se plaignaient du froid, de la même façon que nous Britanniques nous plaignons quotidiennement du temps, ils donnaient l’impression de s’accommoder de cette absence de chauffage dans leurs appartements – ils y étaient habitués, il est vrai, depuis de nombreuses années. (Les Coréens remarquaient toutefois la différence lorsqu’ils se trouvaient dans un endroit chaud. Un jour, j’ai reçu dans ma résidence un officiel qui a passé une grande partie du repas à me vanter les glorieux exploits économiques de son pays. En partant, il s’est tourné vers moi et m’a dit, « Vous avez du chauffage en quantité, j’ai l’impression ? » J’ai acquiescé, et mon hôte est reparti d’un pas lourd et l’air triste dans la nuit glacée, vers son appartement sans chauffage.) J’ai entendu beaucoup d’histoires sur l’approvisionnement en eau – certaines personnes m’ont dit que leurs robinets donnaient de l’eau la plupart du temps, d’autres que l’approvisionnement était si irrégulier qu’ils remplissaient des seaux dès qu’il lui arrivait de couler. L’approvisionnement en électricité était irrégulier la plupart du temps, parfois même très irrégulier (la principale centrale électrique de Pyongyang, une grande centrale à charbon qui crachait une épaisse fumée noire, était connue pour son tempérament capricieux, malgré tous les efforts des ingénieurs chargés de sa maintenance.) Je me rendais compte, en marchant le long des immeubles, que la plupart d’entre eux étaient équipés d’ampoules basse consommation, et que beaucoup de leurs occupants utilisaient des lampes torches halogènes à piles, dont on percevait les mouvements à travers les fenêtres.

Dans les habitations traditionnelles de plain-pied qui s’étendent autour de Pyongyang, la principale source de chauffage était le yontan – qui est aussi parfois utilisé pour chauffer les appartements (bien qu’il s’agisse là d’une pratique à mon avis illégale.) Le yontan est une brique ronde faite maison avec de la poussière de charbon compressée, et munie de trous destinés à en faciliter la combustion. Il est courant de voir des gens remplir les petits moules à yontan avec une pelle, y ajouter un peu d’eau, et les compresser à l’aide d’un disque plat fixé sur un manche en bois. Le yontan est facile à transporter – il m’est arrivé de voir les vendeuses de repas chauds sur les marchés en utiliser pour faire cuire leurs aliments, et j’en ai parfois vu à vendre sur les mêmes marchés. Mais ils produisent une grande quantité de fumée, de sorte qu’il est facile d’identifier les maisons traditionnelles chauffées, grâce à la fumée qui s’échappe des cheminées. Très souvent, par des journées d’hiver glaciales, j’ai observé des étendues entières de toits dont aucune cheminée ne fumait. Les familles qui habitaient ces maisons devaient terriblement souffrir du froid. [Voir photo 4]

Le ramassage des ordures ménagères était peu sophistiqué mais efficace. Les quartiers résidentiels possédaient tous de grands conteneurs à ordures disposés en hauteur. Des camions venaient les vider de temps en temps. Le camion se garait sous le conteneur, les employés en ouvraient le fond, et les ordures tombaient dans la benne du véhicule, qui repartait ensuite avec sa cargaison. Les conteneurs étaient suspendus entre deux volées de marches en béton, que les occupants gravissaient avec leurs ordures, et dans lesquels ils les vidaient directement. Au début de mon séjour, ce système me paraissait problématique – un boulon défectueux au fond du conteneur, par exemple, et toutes les ordures du quartier pouvaient se retrouver éparpillées dans la rue – mais en réalité, tout cela semblait faire l’objet d’un entretien et d’un nettoyage réguliers.

Le recensement de 20086 indique que seuls cinquante-cinq pour cent des Coréens ont accès à des toilettes munies de chasses d’eau (certains pensent qu’il s’agit là d’un chiffre optimiste) mais toutes les personnes que je connaissais à Pyongyang en possédaient, ce qui souligne encore une fois les privilèges liés à la capitale. Mais même si elles présentaient l’avantage d’exister, les toilettes des grands ensembles immobiliers de Pyongyang étaient rudimentaires, et les toilettes publiques sentaient souvent mauvais. Des étrangers travaillant dans le domaine de la santé m’ont affirmé qu’elles étaient mal conçues et susceptibles de propager des maladies. Mes voyages m’ont appris que les installations sanitaires à l’extérieur de Pyongyang étaient bien pires que celles de la capitale. J’ai un jour eu l’occasion de visiter un projet dans un coin reculé de la RPDC monté par une ONG étrangère. Celle-ci avait installé pour l’occasion des sanitaires propres et fonctionnels, à la fois dans des maisons et dans des lieux publics. Les Coréens impliqués dans le projet semblaient ravis et, chose typique, avaient formé un Comité des toilettes local destiné à entretenir les toilettes publiques de leur quartier. J’ai rencontré la présidente du Comité, une dame âgée très attentionnée, qui visiblement prenait ses responsabilités très au sérieux.

Tous les foyers dont on m’a fait la description semblaient surpeuplés. Plusieurs de mes amis parlaient des problèmes complexes du matin – petits déjeuners planifiés avec soin, occupation de l’espace pour s’habiller, tout cela afin de s’assurer que personne n’était en retard au travail ou à l’école. Certains partageaient leur logement avec des parents et se plaignaient d’avoir à les nourrir (une obligation absolue pour une famille coréenne), ainsi que de l’espace qu’ils occupaient. Un ou deux de mes amis avaient une douche chez eux, mais la plupart allaient aux bains publics. Aucun n’était en mesure de dire quand ils avaient eu de l’eau chaude pour la dernière fois, que ce soit chez eux ou aux bains publics. Les douches froides durant les hivers coréens, où les températures peuvent demeurer en-dessous de zéro durant de longs mois, ne sont pas une partie de plaisir. Un Coréen qui travaillait dans une ambassade étrangère m’a avoué que l’accès à des douches chaudes sur le lieu de travail constituait un des plus grands avantages dans le fait de travailler pour des étrangers.

Les trajets entre la maison et le travail étaient stressants. La plupart des gens utilisaient les transports en commun [Voir photo 5], et prévoyaient large à cause des coupures de courant qui entraînaient l’arrêt net des trolleybus et des tramways7. (En fait, si j’ai vu des tramways stoppés par des coupures d’alimentation dans la journée, je n’en ai jamais vu aux heures de pointe de la matinée, heures durant lesquelles les autorités devaient faire des efforts pour maintenir l’approvisionnement. Mais des amis m’ont assuré qu’ils avaient connu des coupures aux heures de pointe.) En dehors des incertitudes liées à l’alimentation électrique, les transports publics de Pyongyang étaient en piteux état. Les bus et les tramways étaient plus que vieux. C’étaient des véhicules d’occasion dont les villes de Leipzig, Dresde et Magdeburg avaient fait don lorsqu’elles avaient modernisé leurs propres transports publics. Ils étaient complétés par quelques tramways, d’occasion eux aussi, achetés une bouchée de pain aux villes de Prague et de Zürich. Les véhicules étaient ornés de bandes d’étoiles rouges sur leur châssis, chacune des étoiles représentant 10 000 trajets. Il était fréquent d’en compter une trentaine – sur des véhicules qui avaient déjà fait tout une vie en Allemagne de l’Est. (Ces infrastructures défaillantes valaient toutefois beaucoup mieux que ce que l’on trouvait dans d’autres villes, où les transports publics étaient souvent tout bonnement absents.) Plusieurs de mes amis préféraient se rendre au travail à pied – ce qui leur prenait souvent une heure, voire plus – plutôt que de subir la foule et les aléas des transports publics. Beaucoup d’entre eux refusaient de prendre le métro, de peur de se retrouver coincés par les coupures d’électricité (cette crainte, à en juger par sa fréquentation, ne semblait pas partagée par tous.) Je voyais parfois des gens se rendre au travail à vélo, mais jamais autant que ce que l’on voyait autrefois en Chine – de plus, les femmes n’avaient pas le droit de circuler à bicyclette dans le centre de Pyongyang (le bruit courait que Kim Jong Il ne trouvait pas cela féminin.) Des amies m’ont dit qu’elles se mettaient souvent en pantalons une fois arrivées sur leur lieu de travail, parce qu’il était inconvenant pour une femme de porter des pantalons dans les rues de Pyongyang. J’ai vu néanmoins des femmes en pantalons dans des villes de province. La ponctualité au travail était quelque chose d’important, non pas à cause de rythmes frénétiques – la plupart des Nord-Coréens semblaient passer beaucoup de temps assis à bavarder à pratiquement n’importe quelle heure de la journée – mais parce qu’un manque de ponctualité pouvait donner des arguments à vos ennemis pour bloquer vos chances de promotion, ou même vous faire renvoyer.

Je décrirai plus loin la vie au travail. Après le travail – pour autant que j’ai pu observer, les usines et les bureaux nord-coréens pratiquaient des horaires similaires à ceux en usage en Occident – les gens devaient à nouveau subir les aléas des transports en commun de la capitale, puis gravir les escaliers (sauf quand les ascenseurs fonctionnaient) qui les conduisaient chez eux. Les femmes me faisaient souvent part de leur mécontentement de devoir faire la cuisine pour leur famille après leur journée de travail (les mêmes me regardaient d’un air d’incompréhension lorsque je leur suggérais que ces tâches pouvaient être partagées par leur mari.) Certaines d’entre elles semblaient devoir servir à manger à différentes heures, en fonction du retour des différents membres de la famille, d’autres se retrouvaient autour de la table pour partager le repas familial. Parfois, un ou plusieurs membres de la famille devaient assister à une réunion ; les autres restaient en général à la maison, à bavarder ou, le cas échéant, à regarder un film à la télévision (s’il y en avait un qui valait la peine.)

Les problèmes de fourniture d’électricité obligeaient ceux qui en étaient physiquement capables à gravir les étages d’immeubles souvent très hauts. Mais cela était impossible pour les handicapés et les personnes âgées, et j’ai entendu dire que ces dernières avaient souvent peur de prendre l’ascenseur pour descendre au rez-de-chaussée et sortir de leur immeuble, craignant une coupure de courant à leur retour qui les empêcherait de regagner leur logis. En conséquence, les personnes qui avaient du mal à monter les escaliers restaient parfois enfermées dans leur appartement durant de longues périodes.

Les rapports familiaux, les rencontres, le mariage

Les rapports familiaux revêtaient une importance vitale pour tous les Nord-Coréens que j’ai rencontrés, et ils passaient en général beaucoup de temps à me faire part des dernières nouvelles de leur famille. Dans la Corée ancienne, la hiérarchie familiale était omniprésente. Le rang auquel on appartenait apparaissait à travers la façon dont on s’adressait aux différents membres de sa famille, ainsi que par les formes verbales utilisées. Ces contraintes se sont largement assouplies en Corée du Sud, mais dans le Nord, ces distinctions dictées par la tradition ont tendance à se maintenir. En outre, en Corée du Nord, le système clanique traditionnel, d’une grand complexité, et qui d’après ce que j’ai compris s’étendait à toute la péninsule jusqu’aux rapides bouleversements de l’après-guerre en République de Corée, demeure intact. Bien que les préoccupations généalogiques n’aient en théorie aucune place dans l’idéologie socialiste, il m’est arrivé d’entendre de vieux membres du parti me parler de leur généalogie – du caractère chinois de leur nom de famille (souvent impossible à connaître d’après la transcription coréenne)8 et des origines géographiques de leur famille. Les Nord-Coréens que j’ai connus maintenaient des liens familiaux avec les membres de leur clan dispersés à travers le pays. Rester en relation avec ces parents à travers un réseau téléphonique défectueux s’avérait souvent difficile. Par ailleurs, il semblait que les membres du clan résidant à Pyongyang étaient supposés prendre soin de leurs cousins vivant en province, et certains de mes amis craignaient les appels de cousins éloignés leur demandant de l’argent, auxquels il était difficile d’opposer un refus.

Aucun de mes amis ne vivait avec ses parents, mais ils me disaient que beaucoup de leurs connaissances vivaient avec leurs parents et que c’était une situation qu’il fallait éviter à tout prix ou presque. Les parents nord-coréens ne semblaient avoir aucun scrupule à exercer leur autorité confucéenne sur leurs enfants ni sur leurs belles-filles, se permettant des commentaires d’autres temps sur la longueur de leurs ourlets, leurs goûts musicaux, et la nécessité d’étudier. La meilleure solution, de loin, était d’avoir ses parents logés de l’autre côté de la ville – assez loin pour éviter qu’ils ne viennent régulièrement rendre visite à leurs enfants adultes, mais pas trop loin afin que leur rendre visite (un devoir confucéen que mes amis n’accomplissaient qu’à contrecœur) ne pose pas de problème financier ou d’organisation.

Les visites aux parents étaient une véritable corvée. Il fallait habiller les enfants avec leurs plus beaux habits, traverser la ville sans les salir, parfois apporter des cadeaux, et rester assis pendant des heures de conversation ennuyeuse, tournant toujours autour des mêmes sujets. Est-ce que ça se passe bien à l’école ? Est-ce que tout le monde est en bonne santé ? Je connais des Sud-Coréens qui aiment sincèrement leurs parents et entretiennent des rapports chaleureux avec eux. Ce n’était le cas d’aucun de mes amis Nord-Coréens. J’ignore si mes contacts étaient représentatifs de la population nord-coréenne en général.

Toutes les rencontres en vue d’un mariage dont j’ai entendu parler semblaient se faire sans la moindre conviction. Les mariages avaient été la plupart du temps arrangés par les parents de mes contacts. La fiancée potentielle était plus ou moins consultée, le fiancé peut-être un peu plus. Une amie m’a confié qu’elle était d’accord avec sa mère sur le fait qu’il était temps pour elle de se marier, ce sur quoi celle-ci avait activé ses réseaux afin de trouver la mère d’un garçon éligible, en avait présenté un à sa fille (je ne sais pas comment cela s’était fait, sans doute avec un minimum de cérémonial), laquelle était tombée d’accord pour dire qu’il lui semblait correct. Ils s’étaient mariés quelques mois plus tard. Dans une autre histoire, un jeune homme du même immeuble avait jeté son dévolu sur une de mes amies et venait régulièrement la voir pour bavarder avec elle, jusqu’à ce que sa mère lui demande de décider si elle allait se marier avec lui ou si elle devait lui montrer la porte à sa prochaine visite – ses visites incessantes commençaient à contrarier sa famille. Ayant décidé qu’il n’était pas plus mal qu’un autre, elle l’avait épousé (et affirmait qu’ils étaient un couple heureux.) Une autre jeune femme avait été présentée à un jeune officier par ses parents, qui voyaient en lui un gendre potentiel. L’arrangement semblait lui convenir, et elle leur laissa même entendre que le garçon lui plaisait. J’ai lu que de nombreux Coréens rencontrent leur futur conjoint à l’occasion de ces rassemblements de masse que le régime affectionne tant – parades, chantiers de construction, repiquage du riz, etc. Cela est peut-être vrai, mais aucune de mes connaissances n’a rencontré son conjoint de cette façon. (En 1971, Kim Il Sung avait donné pour consigne que les hommes devaient se marier à vingt-sept ans et les femmes à vingt ans, mais je n’ai jamais rencontré personne qui prît encore cette directive au sérieux.)

J’ai souvent rencontré de jeunes couples dans des lieux excentrés (parfois en hiver, par un froid glacial), assis au bord d’une rivière ou sur le flanc d’une colline, souvent habillés de façon assez élégante et échangeant sans aucun doute des petits riens de circonstance. [Voir photo 6] Bien que beaucoup de mariages soient arrangés par les familles ou par des entremetteuses, comme cela a si longtemps été le cas en Corée, je présume que beaucoup d’autres se font simplement du fait de deux jeunes personnes qui tombent amoureuses l’une de l’autre, comme partout dans le monde. J’ai l’intuition que mes contacts, qui étaient pour la plupart membres de l’élite externe et de familles attachées à certains types de liens sociaux, n’étaient pas représentatifs de ce qui se passe ailleurs dans la société coréenne, et que plus bas sur l’échelle sociale, les gens sont plus libres de leurs choix quant à leurs futurs époux ou épouses. Je présume aussi qu’à la campagne, les arrangements en vue du mariage demeurent beaucoup plus traditionnels que dans les villes. Cependant, même en ville, les manifestations ouvertes d’affection sont rares. Les transfuges nord-coréens disaient que la chose qui les surprenait le plus en Corée du Sud était les couples qui s’embrassaient en public9.