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Un navire, c'est une ville, c'est un monde, un monde refermé sur lui-même, avec ses plaisirs, ses soucis, ses intrigues, ses passions, ses secrets. Et rien de tout cela ne manque à bord du S.S. « Viking » lorsqu'iI commence sa croisière. Longue croisière, de Southampton à Sydney, pleine de drames et de surprises, d'angoisses et d'espoirs. Aucun de ceux qui l'auront faite n'en reviendra tout à fait pareil à lui-même. Ni le commandant Anson qui traine la hantise de sa vie manquée ; ni Duncan, son second, rongé par ses rancœurs ; ni Sir Nigel dont la fortune et la puissance ne parviennent pas à apaiser les remords ; ni Laura Wentworth, victime de son père; ni, surtout, l'éblouissante Elizabeth Ogilvie, l'adjointe au commissaire de bord, qui cherche à oublier, dans le travail, la blessure dont son cœur n'arrive pas à guérir. Les uns et les autres auront-lis trouvé le bonheur quand se terminera LA CROISIERE DU S.S. « VIKING » ?
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Seitenzahl: 259
Veröffentlichungsjahr: 2023
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La Croisiére du S.S. Viking
La Croisiére du S.S. Viking
Maiden Voyage
© Vivian Stuart, 1964
© eBook: Jentas ehf. 2022
ISBN: 978-9979-64-612-9
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CHAPITRE PREMIER
Soulevant commentaires et murmures admiratifs de la part des dockers qui attendaient pour charger le navire, le S.S. Viking prit place le long du quai de la Mackinlay Anstruther Company, dans le port de Southampton.
Ce grand navire blanc à la ligne gracieuse — le dernier-né de la compagnie — s’apprêtait pour son premier voyage. Destination, l’Australie ! On n’avait jamais rien fait de mieux ni de plus luxueux dans les chantiers de la Clyde d’où il sortait aujourd’hui pour prendre la mer et susciter l’admiration des dockers de Southampton.
Les membres de l’équipage, stewards, cuisiniers, barmen, serveurs, tous engagés la veille et prêts à monter à bord, écoutaient avec plaisir ces cris d’admiration. Sans y avoir encore mis le pied, ils considéraient ce navire comme le leur, ils en étaient fiers et suivaient des yeux le manège des petits remorqueurs, noirs de fumée, bruyants, crachotants, qui semblaient inutiles alors que le capitaine, avec une habileté sans pareille, amenait doucement le navire à son mouillage.
— Tenez, le voilà !
— Qui ça ?
— Le patron ! fit un steward qui avait déjà navigué sous ses ordres, désignant la passerelle où, encore invisible du quai en contrebas, le commandant Guthrie se tenait à son poste.
— Gaffe aux remorqueurs, ajouta l’homme. Qu’ils ne s’avisent pas de rayer notre belle coque fraîchement peinte ! Ils en prendraient pour leur grade !
Un nouveau, dont c’était le premier voyage, posa une question à voix basse et le steward y répondit en souriant.
— Le cap’tain ? Bien sûr que c’est le chef. Maître après Dieu, comme on dit. Archibald Guthrie, un vétéran, tu peux me croire ! Et ce navire tout neuf, on peut dire qu’il l’a mérité !
— Vous avez déjà navigué sous ses ordres ? demanda le garçon.
— Plutôt ! Avant la guerre, pendant et après. C’était alors sur le vieux Vulcain. Ah ! des capitaines comme Guthrie, ça se compte sur les doigts d’une main, ça oui !
— Un peu pète-sec, non ? a demandé un des barmen. Enfin, moi, c’est ce qu’on m’a dit.
— On peut bien dire ce qu’on veut, rétorqua le vieux steward nomme Georges, mais, avec lui, faut filer droit, et ceux qui..
Mais la passerelle d’embarquement était en place et le steward la montra du doigt.
— Ça, c’est pour nous, les gars !
Il montra l’exemple, suivi aussitôt par le reste de l’équipage. Us n’avaient pas de temps à perdre. Deux jours pour s’installer avant que les trains spéciaux dégorgent leurs passagers en provenance de Londres.
Comme ils approchaient, ils virent une fort jolie femme vêtue, elle aussi, d’un uniforme et qui, du haut de la passerelle, observait le quai. Les stewards ne purent s’empêcher de siffler en signe d’admiration, ce qui leur valut une observation de Georges.
— Miss Ogilvie, expliqua-t-il, seconde notre commissaire de bord, et vous feriez bien d’être corrects ; elle ne plaisante pas sur ce point, le capitaine non plus !
A ce moment, une voiture que conduisait un chauffeur en tenue, s’arrêta au milieu du quai, presque au pied de la passerelle. Un homme, imperméable et chapeau melon, en descendit et traversa la foule curieuse et admirative des dockers. Le capitaine vint lui-même l’accueillir, un capitaine qu’on avait peine à reconnaître en complet gris, tant on avait coutume de le voir en uniforme.
— Bonjour, capitaine, fit le nouvel arrivant en lui tendant la main et poursuivant d’un ton plein de sympathie : quelle bien triste nouvelle ! Que cela vous arrive justement aujourd’hui. Ce n’est pas de chance ! Et je suis désolé ! J’ai tenu, dit-il en montrant la voiture qui attendait, à vous mettre une voiture à votre disposition. Il n’y a pas trop d’embouteillages à cette heure, et vous serez vite à l’hôpital !
— Merci mille fois, monsieur Miller, répondit le capitaine.
Guthrie était grand et lourd, solidement bâti, avec un teint coloré, des yeux bleus très vifs. Mais aujourd’hui, son visage était las et ses yeux un peu rouges. Il n’avait pas dû dormir beaucoup ces derniers jours, et sans doute avait-il eu plus que sa part d’inquiétude ! Guthrie jeta un coup d’œil par-dessus son épaule vers le second qui l’avait suivi depuis la passerelle, et qui, en ce moment, parlait avec le timonier.
— M. Duncan me remplacera durant mon absence, dit-il d’une voix basse. A moins qu’on ne vous ait donné des instructions ?
L’agent de la Compagnie Maritime hocha la tête.
— Mon Dieu, non ! pas la moindre.
— Bon, dit le capitaine d’une voix plutôt réservée.
Il eut pour Miller un regard plein de circonspection. Tous deux savaient que Duncan, malgré ses capacités, ne s’était jamais vu confier un navire par les autorités supérieures.
— Comprenez bien, monsieur Miller, ajouta le capitaine en fronçant ses épais sourcils blancs, que je peux rester absent des jours, qui sait, des semaines, jusqu’à ce que ma femme... Enfin, se reprit-il aussitôt, avant que je puisse regagner le navire.
— Mais, capitaine, je suis au courant, dit l’agent de la compagnie. En vérité, j’ai eu sir Nigel lui-même au téléphone il y a moins d’une heure. Il vous accorde toute liberté, pour aussi longtemps qu’il sera nécessaire.
Il hésita.
— Je crois que sir Nigel souhaite que vous l’appeliez de l’hôpital, dès que vous aurez vu votre femme, afin de discuter certains points.
— Je n’y manquerai pas, promit le capitaine avec un signe de tête. Il est certain que sir Nigel est en droit d’être tenu au courant. J’espère avoir quelque chose de précis à lui dire, mais vous connaissez les médecins..., jamais capables de vous répondre nettement, et dans un pareil cas...
Il eut un soupir et se dirigea vers la passerelle.
— Je sais qu’ils font de leur mieux, seulement...
— Un médecin n’aime pas engager sa parole, convint Miller en s’effaçant pour laisser le capitaine passer le premier.
Ils descendirent à quai et se dirigèrent vers la voiture.
— J’espère qu’ils seront en mesure de vous rassurer au sujet de Mme Guthrie, commença Miller.
Mais quand il vit l’expression du capitaine, il se tut.
— Non, c’est peu probable, monsieur Miller !
— Pourtant... Oh ! je suis désolé, je pensais...
— Ma femme est en train de mourir, ajouta Guthrie d’une voix sans timbre, le visage impassible.
Mais toute sa douleur prenait place dans son regard. Il poursuivit :
— Quand elle est entrée à l’hôpital, il y a quinze jours, on avait bon espoir. L’opération fut malheureusement un échec. On ne m’en a rien dit. Elle s’était mis dans la tête de me laisser commander le Viking pour sa première traversée tant elle savait que ça me tenait à cœur. Moi, j’en avais parlé, mais comme ça, en bavardant. Bref, elle n’a pas voulu empêcher ce voyage, et voilà.
Il haussa les épaules d’un air résigné.
— Les médecins, par chance, m’ont prévenu. Et je veux rester auprès d’elle, monsieur Miller, tant pis pour le navire, tant pis pour mon commandement !
— Oh ! je vous comprends, assura Miller.
« Mais, se demanda-t-il, est-ce que sir Nigel Anstruther voit les choses de la même façon ? S’il fallait remplacer le capitaine, qui allait-on désigner ? Duncan ? Sûrement pas ! Surtout pour un premier voyage et jusqu’en Australie ! Alors qui ? Prentiss était à Hong Kong sur le Valerian. Le Valhalla, commandé par Davis, le plus ancien après Guthrie, venait d’accoster à Sydney. Il restait bien Taylor, capitaine de La Walkyrie, mais il était bien jeune. Les autres non plus ne feraient pas le poids ! »
Restait le capitaine Anson, dont on radoubait le navire à Belfast. Miller eut un sourire : Hugh Anson était jeune, certes, à peine quarante ans, mais il avait la sûreté, l’assurance d’un vétéran. Sa carrière avait été fulgurante : entré comme jeune officier de la Royal Navy à la fin de la guerre, entraîné à Dartmouth, auréolé d’une Victoria Cross, il avait été durant deux ans le second de Guthrie. Fort bien noté, il s’était vu confier un des cargos de la Compagnie. Guthrie le tenait en haute estime. De plus, Hugh était en Angleterre, en congé sans doute, mais enfin on pourrait toujours prendre contact avec lui.
Avant de monter dans la voiture, le capitaine dit simplement à Miller :
— Je compte parler à sir Nigel dès que possible, monsieur Miller, mais si je ne peux regagner le Viking à temps et qu’il faille me remplacer, vous aurez quelques problèmes. A propos, le Denmark n’est-il pas en cale sèche à Belfast ? Il doit y être depuis une semaine.
Le Denmark était le navire du commandant Anson.
— Oui, confirma Miller avec un signe d’assentiment.
Il était content que le capitaine fût arrivé aux mêmes conclusions que lui, et son sourire s’élargit. Le président allait, bien sûr, demander l’avis de Guthrie pour savoir à qui confier ce beau navire tout flambant neuf et le choix d’Anson était raisonnable. Il est certain que le président approuverait.
Miller fit ses adieux au capitaine qui montait dans la voiture et s’efforça de lui témoigner sa sympathie, puis, il demeura immobile jusqu’à ce que la voiture ait disparu. Après un rapide coup d’œil à sa montre, il se hâta de regagner le Viking. Il devait prévenir l’équipage, bien que rien ne fût encore décidé. Au cas où Guthrie n’embarquerait pas, il allait falloir changer son nom sur le journal de bord, et autres registres. Pas mal de choses à faire, de plus, et forcément à la dernière minute.
Miller pensa à Guthrie. « Quel courage, se dit-il. Et de la part de sa femme, quel amour ! Quel sacrifice ! Voilà trente ans qu’il était marié à cette femme exceptionnelle. Comment allait-il réagir au moment de la perdre ? »
Voilà qu’il pensa tout à coup au désastreux mariage d’Hugh Anson. Avait-il pu oublier ? Comment serait-il vis-à-vis des passagers au cas où on lui confierait le Viking ? Tant de questions sans réponses !
On l’appela. C’était le second, Robert Duncan, un homme aux yeux gris et froids, un homme qui aurait dû depuis longtemps être nommé capitaine !
— Ah ! vous voulez me voir, monsieur Duncan ? s’étonna Miller.
Robert Duncan eut un sourire froid et sardonique. Il se tenait si droit qu’il semblait plus grand que sa taille. Cinquante ans bientôt, avec des cheveux noirs bien fournis, un visage maigre et tanné ; vrai, il ne les paraissait pas ! Fort soucieux de sa bonne forme physique, il était d’une extrême endurance, une endurance que ses hommes lui enviaient, sans éprouver pour lui la moindre sympathie. Il plaisait aux femmes peut-être, mais il restait tort discret sur ce chapitre, et on ne lui savait aucune liaison avec des passagères. Oh ! bien sûr, quelques mauvaises langues disaient... Mais, quoi, il était célibataire !
« Curieux, ce manque de popularité », se disait Miller tout en réglant une question de service avec Duncan. Il était fort capable, mais tous ceux qu’il dirigeait, et spécialement les jeunes officiers, le détestaient cordialement. Ses supérieurs, s’ils reconnaissaient ses qualités, ne faisaient rien pour l’en récompenser. Durant ces trente années de service à la Compagnie, un seul point noir quand, vers la fin de la guerre, la compagnie s’occupait du transport des troupes. On disait qu’une enquête avait eu lieu, que Duncan avait été accusé de négligence, que des vies avaient été perdues par sa faute.
Mais ce qu’on disait ! Et la vérité demeurait bien enfouie dans les archives de la Compagnie ! Duncan, lui, restait second. D’ailleurs, second sur le Viking était un poste enviable. Mais qu’on nomme le jeune Anson capitaine, et ce serait pour Duncan une pilule bien amère !
— Le capitaine Guthrie vous a-t-il prévenu, je veux dire, au sujet de sa femme ? demanda Duncan d’une voix dépourvue de toute émotion.
Miller lui jeta un coup d’œil de reproche.
— Sa femme est mourante. Oui, je sais, il me l’a dit. Sale coup pour lui, vraiment !
— Elle a tout fait pour qu’il ne sache rien, mais finalement... Bah !...
Duncan chassa cette pensée d’un haussement d’épaules,
— Vous a-t-il dit si ça risquait de durer ?
— Il doit voir les médecins. Il ne sait pas encore !
— Allons, vous savez bien qu’il ne pourra pas se libérer à temps ! Pas question de revenir dans deux jours. Aussi...
La pause fut pleine de sous-entendus, et les yeux gris observaient Miller comme pour deviner ses pensées les plus secrètes.
— Pour le moment, je le remplace, dit le second. Mais pour le moment seulement. S’il ne revient pas, que va-t-on décider ?
— Mon Dieu, monsieur Duncan, fit Miller d’un ton évasif, ça ne dépend pas de moi. Le conseil va se réunir et sir Nigel...
— Allons, coupa Duncan. Inutile de louvoyer, je ne me fais pas d’illusions. Je n’ai guère espoir d’être nommé capitaine, mais je voudrais..., enfin, j’ai bien le droit de savoir...
L’inquiétude l’emportait chez lui sur la colère.
Miller fut désolé pour lui. La situation n’avait rien d’agréable, mais on n’y pouvait rien, aussi répondit-il fort calmement :
— Je vous assure, monsieur Duncan, je n’en sais pas plus que vous ! Cela concerne sir Nigel et le conseil. Je n’ai pas voix au chapitre, mais nous serons avertis en temps voulu. D’ici là...
Il haussa les épaules.
Robert Duncan l’avait-il entendu ? Il demeurait absorbé dans ses pensées, le sourcil froncé, l’œil sombre, puis il demanda d’une voix basse et contenue :
— On demandera sûrement l’avis de Guthrie. Prentiss est à Hong Kong, Davis à Sydney...
— Ah ! comment savoir, dit encore Miller qui aperçut avec soulagement le commissaire de bord, Edwards, un vieil ami.
— Oui, comment savoir, répéta Duncan avec un geste de la main, un geste de résignation.
Il fit un signe de tête assez bref et descendit l’escalier menant au pont C, sans un regard derrière lui.
Edwards le regarda s’éloigner sans mot dire, puis, ouvrant la porte de son bureau, il fit signe à Miller d’entrer.
— Pourquoi ne pas déjeuner ici et régler nos petits problèmes ? proposa le commissaire.
— Hum ! nos petits problèmes, vous êtes modeste, soupira Miller.
Puis, il sourit.
— Bonne idée pour le repas, mon déjeuner est rudement loin !
Le commissaire versa deux sherries et commanda par téléphone leurs déjeuners. Puis, se tournant vers Miller, son regard se fit inquiet et désolé derrière ses limettes d’écaille.
— Sale coup pour le patron, dit-il enfin !
— Oui, reconnut Miller, le moment est bien mal choisi !
— C’est terrible pour lui : ils formaient un couple si uni !
— Alice était une femme exceptionnelle comme on n’en trouve plus de nos jours.
Il sirota d’un air sombre son sherry puis, se levant, il tendit un coffret à cigarettes à Miller.
— Servez-vous, Tom ! Vous fumez toujours, n’est-ce pas ?
— Mon Dieu, en principe je cherche à renoncer ! Mais ça ne marche pas !
Et Miller se servit avec plaisir, alluma sa cigarette et inspira profondément la fumée. Puis, évitant le regard d’Edwards, il ajouta :
— Je viens de parler au second, ou plutôt c’est lui qui me parlait. Je crois qu’il espère un peu profiter des circonstances !
Le commissaire avait parfaitement compris.
— Vous voulez dire que si Guthrie reste à terre... Oui, peut-être est-ce une chance pour lui, mais j’ai peine à sympathiser avec Duncan, vous le savez !
— Vous ne l’aimez pas ?
— Oh ! c’est différent !
Il eut un petit sourire.
— Duncan est un type froid. J’avoue que je le comprends assez mal, bien que nous ayons navigué trois ans sur le Valerian. Il n’est pas incapable, loin de là. Croyez-vous qu’il remplacera Guthrie ?
Miller fut aussi évasif qu’avec le second.
— Pourquoi pas ? Si Guthrie reste auprès de sa femme...
— Et pourtant, ça me paraît improbable ! J’ai peine à y croire. Allons, Miller, vous avez bien dû prendre contact avec les autorités ?
Et le commissaire Edwards se pencha en avant, l’air tout à coup tendu, curieux.
— Mais l’on ne m’a rien dit ! assura Miller. Personne n’est au courant. On n’est d’ailleurs pas sûr qu’il faille remplacer Guthrie !
— Oh ! Miller, vous savez à quel point il aime sa femme ! Il ne voudra jamais la quitter. Même pour ce bateau, même pour...
— C’est bien mon avis ! dit Miller.
— Alors ?
— Alors, répondit l’agent de la compagnie en écrasant sa cigarette, Guthrie sera sûrement consulté, et il m’a fait remarquer que le Denmark est en cale sèche à Belfast !
Le commissaire eut un léger sourire sur son visage fin et sensible.
— Oh ! je comprends, dit-il. J’ai rencontré le capitaine Anson, mais je ne le connais pas vraiment. Il a, je crois, une excellente réputation, et Guthrie l’a eu sous ses ordres sur le Vulcain. N’est-il pas en congé en Ecosse ? Le capitaine Guthrie a reçu dernièrement de ses nouvelles.
— Je crois que Guthrie l’apprécie énormément, dit Miller.
— Oui. D’ailleurs, c’est un jeune très capable. Une Victoria Cross pour tout arranger ! C’est le genre de décoration qui impressionne les passagers. Mais voilà qui risque de déplaire à Duncan. Bah ! ce remplacement ne durera peut-être que deux ou trois semaines...
— Au fond, nous n’en savons rien, répéta Miller. Nous ne faisons que présumer, et sait-on ce que sir Nigel...
— Bien, bien, je comprends, fit le commissaire qui, ouvrant un tiroir, en sortit la liste des passagers, ainsi qu’un plan de la salle à manger des premières.
Il le déroula sur la table devant eux.
— En attendant le déjeuner, on peut toujours jeter un coup d’œil là-dessus ! Voir déjà qui veut être assis à la table de qui ! Avec toutes ces huiles qui sont du voyage, ça ne sera pas facile de les placer sans vexer personne. Beau casse-tête en perspective !
Miller s’absorba dans la contemplation du plan. C’était un simple projet, avec les noms inscrits au crayon et, souvent, des points d’interrogation à côté. Ce serait au commissaire de décider en dernier ressort. Avec, bien entendu, les changements de dernière minute, tenant compte des goûts et des préférences des passagers, que l’on ne pouvait jamais prédire. La table du capitaine et celles de ses adjoints étaient les plus demandées. On y plaçait les passagers de marque et c’était fort prudemment que l’on devait, et les choisir, et les placer. Beaucoup étaient fort susceptibles.
Miller lut les noms proposés pour les meilleures places et fit un signe d’approbation.
— Votre steward a fait un bon travail !
— Lui, protesta Edwards, il vient seulement de monter à bord. Non, je parle de mon assistante. Et moi qui pestais quand on a mis des femmes à ce poste ! Mais celle-ci, il est vrai, est une perle, adroite, utile, simple. Je l’avais sous mes ordres du temps du Valhalla, et, depuis, je ne peux me passer d’elle.
Miller, en effet, l’avait entrevue tout à l’heure. Il se souvenait des stewards et de leurs sifflements admiratifs. Et, en effet, elle semblait fort séduisante.
— Mais je tiens à vous la présenter, ajouta Edwards. Elle s’appelle Elisabeth Ogilvie, elle est Ecossaise, comme son nom l’indique. Elle a débuté sur le Vulcain, c’est pourquoi vous ne l’avez jamais rencontrée.
Il se leva.
— Elle doit être à côté. Je l’appelle. A propos, dit-il encore, ne vous laissez pas tromper par son apparence !
— Que voulez-vous dire ? demanda Miller. Elle m’a semblé une très jolie fille.
— Elle est très jolie, mais ce n’est pas pour cela que je l’apprécie autant, croyez-moi. D’ailleurs, je suis un vieil époux raisonnable ! Je le regrette parfois, Tom, ajouta-t-il en souriant.
Et le commissaire Edwards se passa la main dans les cheveux, puis ouvrit la porte donnant sur le bureau voisin.
— Elisabeth, vous êtes là ? Je voudrais vous présenter l’agent de la compagnie...
— Volontiers, monsieur Edwards, répondit une voix agréable et cultivée avec quelque chose de vif et de gai.
Miller se leva et, d’instinct, tripota sa cravate. La jeune femme qui entra était encore plus ravissante qu’il l’avait imaginé. Elle avait l’allure d’un mannequin ou d’une comédienne, et la distinction d’une vedette.
Son uniforme marine, à boutons dorés, un galon d’or sur chaque manche mettait, paradoxalement sa féminité en valeur. Grande et mince, elle se tenait bien droite ; avec ses cheveux auburn, son teint bruni, son sourire amical et franc, sans coquetterie, elle était on ne peut plus séduisante. Et Miller, tout comme Edwards, regretta son âge et toute sa vie d’époux rangé et fidèle ! Mais Elisabeth sut amicalement le mettre à son aise et lui faire oublier ces tristes pensées.
On comprenait qu’Edwards eût pour Elisabeth une telle estime. Quel passager, même des plus grognons, aurait pu résister à son charme ? Intelligente, au courant de tout, fort bien élevée, pleine d’une grâce et d’une aisance naturelles, oui, c’était une fille comme on en voit peu. Et Miller aurait payé cher pour en avoir une pareille dans son propre bureau ! Mais il n’y a pas beaucoup de filles comme Elisabeth Ogilvie !
Le commissaire versa trois sherries, et passa l’étui à cigarettes.
— Vous voulez bien déjeuner avec nous, Elisabeth ? M. Miller tient à vous féliciter pour ce projet concernant la salle à manger ! Très habile, vraiment.
— Vous trouvez, monsieur Miller ? demanda Elisabeth avec un soupir de soulagement. Ça n’a pas été sans mal, je l’avoue. Sur Valhalla, pas de problèmes : je connaissais tout le monde, les goûts des officiers, leurs conversations, leurs défauts même. Ici ! Tenez, je n’ai pas encore rencontré le médecin et j’ignore de quoi il peut bien parler à table ! Quant aux passagers...
Elle montra la liste pleine de points d’interrogation.
— Oh ! pour les passagers, j’ai grand besoin de votre aide !
— Voyons, dit Miller en commençant : miss Constance Challoner.
— Elle, par chance, ne m’est pas tout à fait inconnue. En vérité, elle a même été mon professeur, deux années de suite. C’est une femme étonnante ! Je lui ai donné une bonne table, mais je sais qu’elle ne peut être classée parmi les « huiles ». Je ne veux pas causer de difficultés.
Miller vit que miss Challoner se rendait à Bombay. « Professeur agrégé ». Tiens, tiens, miss Ogilvie devait être fort cultivée, bien qu’elle n’attirât pas l’attention sur ce point. Miller lui jeta un coup d’œil : oui, elle semblait heureuse, tout à fait à l’aise, absolument satisfaite, et de son emploi, et de son modeste salaire !
— Voyons, reprit Elisabeth, il y a surtout sir Harold Bronslow, un médecin d’Harley Street.
— Vous le connaissez ?
— Non, mais il me pose un problème : on penserait à première vue le mettre à la table du médecin de bord, mais...
Miller jeta un coup d’œil au plan.
— Je le vois à celle du capitaine !
— Oui, et j’hésite encore !
Le sourire de Miller se fit amical.
— Mais non, c’est très habile, au contraire ! Au dernier voyage, lady Bronslow s’est plainte que son mari ne cessait de parler boutique ! Je crois surtout qu’ils n’étaient pas du même avis, et que sir Bronslow tolère mal la contradiction !
— C’est vrai, dit Elisabeth, c’était sur le Valerian, j’en ai même entendu parler ! Voyez que j’en ai profité. Mais il reste les autres.
Elle désigna quelques noms sur la liste. Ils discutèrent un moment, se remettant en mémoire tout ce qu’ils pouvaient savoir des passagers.
— N’oubliez pas, dit Miller en sirotant son café, que si le capitaine Guthrie n’est pas du voyage, il faudra faire quelques changements de dernière minute !
— Mon Dieu !
Elisabeth eut l’air désolé.
— J’ai bien entendu parler de...
Elle eut un regard vers le commissaire.
— Oh ! monsieur Edwards, vous pensez qu’il puisse être retenu ?
— Je le crains ! Sa femme est très mal, vous savez !
— Je suis désolée, dit-elle.
Sa sympathie, bien que maladroitement exprimée, semblait sincère, et Miller en fut touché.
— C’est un coup terrible pour lui ! reprit-elle. Sa femme, et ce voyage auquel il tenait tant ! Mais...
Elle eut un regard interrogateur pour les deux hommes.
— Savez-vous qui le remplacera ?
Le commissaire hasarda prudemment :
— Peut-être Davis ou Prentiss, à condition qu’ils puissent être là à temps ! Sinon... Mais on ne peut encore rien dire. J’aimerais d’ailleurs qu’on n’en parle pas hors de ce bureau, Elisabeth, tant que le capitaine Guthrie a une chance de revenir parmi nous. A quoi bon discuter dans le vague ?
— Entendu, monsieur ! dit Elisabeth docilement.
Miller nota avec satisfaction qu’elle prenait ça comme un ordre et ne manquerait pas de s’y conformer. Elle montra le plan de la salle à manger.
— Puis-je le ranger pour l’instant ? demanda-t-elle. Tant que nous ignorons qui sera le capitaine, il est impossible de terminer, aussi...
Le téléphone, à côté d’elle, se mit à sonner. Elle jeta un coup d’œil interrogateur et demanda :
— Dois-je répondre, monsieur Edwards ?
— Je vous en prie, Elisabeth !
Elle décrocha, écouta un moment, puis répondit vivement :
— Mais oui, M. Miller est bien ici. Je vous le passe. Monsieur Miller, dit-elle en tendant le récepteur, sir Nigel Anstruther vous appelle du bureau.
— Merci, miss Ogilvie, dit Miller en prenant la place qu’elle lui cédait près du téléphone.
Il approcha le récepteur de son oreille et entendit la voix familière, profonde, autoritaire du président :
— C’est vous, Miller ?
— Oui, monsieur ! répondit-il.
Puis il écouta attentivement, fit quelques murmures polis d’assentiment. Sir Nigel contrôlait la compagnie, et ses décisions étaient acceptées d’office. Dans un cas urgent comme celui-ci, il n’hésiterait pas à décider. Le conseil, lui, ratifierait plus tard ! Mais sir Nigel aimait expliquer les ordres qu’il donnait à ses subordonnés. Miller écouta donc d’un air soumis, puis :
— C’est entendu, monsieur ! Vous pouvez compter sur moi. Est-ce que je préviens Duncan aussitôt, ou dois-je attendre une confirmation ?
— Inutile ! dit la voix, très décidée. Je ne vois aucune objection possible. Guthrie lui-même est d’accord. Vous n’avez qu’à prévenir le commissaire et ses adjoints. Dites-leur que tout doit être bientôt prêt : nous partons après-demain comme prévu !
Miller reposa doucement le téléphone.
— Eh bien ! dit-il, nous ne nous sommes pas trompés ! La femme de Guthrie doit subir une nouvelle opération. Il ne peut pas la quitter. Il a demandé à être suspendu de ses fonctions.
Le commissaire Edwards fit un signe de tête, sans parler. Visiblement inquiet, il se détendit quand Miller eut précisé :
— Le bureau a pris contact avec le capitaine Anson, actuellement en Ecosse. Il arrivera par l’express de Perth, demain matin et prendra le commandement du Viking ! Le temps de voir sir Nigel, de prendre ses affaires, il sera sans doute là vers midi !
— Eh bien ! j’avoue que je me sens soulagé, fit le commissaire, et je suis content pour Anson, encore que les circonstances ! bah ! Je pense...
Il soupira.
— Je pense qu’il va falloir prévenir Duncan.
— Oui, répondit l’agent de la compagnie en soupirant à son tour, il faut que j’y aille.
Tous deux avaient oublié Elisabeth qui les regardait en silence de l’autre côté du bureau. Miller l’aperçut et lui lança, en souriant :
— Alors miss Ogilvie, nous voilà renseignés !
— Oui, dit-elle d’une voix sans timbre, j’ai entendu.
Elle semblait faire un effort pour se maîtriser et c’est à croire que la nouvelle l’avait troublée, car elle répéta de la même voix sans timbre :
— Anson... Anson, du Denmark !
Miller s’étonna de la voir si pâle.
— Oui, Anson remplacerait Guthrie ! Est-ce que...
Mais Miller s’arrêta à temps. Il avait failli lui demander si elle le connaissait, mais une sorte d’instinct le retenait, du moins en présence du commissaire. Il se reprit en ajoutant :
— Vous aimerez le capitaine Anson, j’en suis certain !
— Oui, oui, sans doute, monsieur Miller, répondit-elle en se levant.
Puis elle ajouta :
— Je peux donc terminer le plan de la salle à manger ?
Elle souriait à présent, complètement maîtresse d’elle-même tout en effaçant quelques noms inscrits au crayon autour de la table du capitaine. Mais si elle souriait, Miller sentait bien qu’elle évitait son regard et craignait de trahir, mais quoi ?
Ce regard qu’elle avait eu, cette pâleur subite au seul nom d’Anson ! Visiblement, elle était loin de penser qu’il puisse remplacer Guthrie, et Miller se demanda, avec un sentiment protecteur qui l’étonnait lui-même, ce qu’il avait pu y avoir entre cette délicieuse jeune femme et le nouveau commandant du Viking ! Quand, où, s’étaient-ils connus ? Car, visiblement, ils se connaissaient ! Ils se connaissaient probablement très bien ! Et devant l’expression de ce joli visage, il se demandait : « Qu’a-t-il pu faire pour la blesser de la sorte ? »
Le commissaire coupa le cours de ses pensées en demandant :
— Pourquoi ne pas mettre miss Challoner à la table du capitaine, Elisabeth ? Il aimera un peu de gaieté parmi tant de graves personnes ! Elle n’a, je crois, guère plus de trente-cinq ans ?
— Non, guère plus ! acquiesça Elisabeth, qui, penchée sur le bureau, crayon et gomme à la main, semblait s’absorber dans son travail.
— Bon, dit-il, je vous laisse faire ! Parce que Tom et moi avons une rude journée !
Il jeta un coup d’œil à sa montre et soupira :
— Autant commencer par la visite au second, je suppose.
Le téléphone se remit à sonner.
— Laissez, ne vous dérangez pas, dit-il à Elisabeth en saisissant le récepteur.
— Oui ? Ici, le commissaire de bord ! C’est bon, j’attends !
Couvrant le récepteur d’une main, il lança vivement à Miller :
— Encore le bureau ! Un message du patron..., le conseil a décidé rudement vite.
— Une demi-heure ! lui fit remarquer Miller. Non, ça ne peut pas être !
— Alors, je me demande... Non, non, je ne quitte pas, dit Edwards. Ah ! merci.
Durant quelques minutes, il écouta attentivement les instructions, et Miller vit que son visage se transformait. Edwards semblait consterné.
— Mais, dit-il, tous les appartements sont loués. Il ne reste que des cabines simples, sur le pont D. Bon, je vois. Enfin, si sir Nigel comprend la situation, s’il accepte ! Je vais faire de mon mieux. Et pour la salle à manger ? Une table personnelle sans doute ? Ah ! Bon, bon, soupira-t-il.
Et sitôt qu’il eut raccroché :
— Mon Dieu ! soupira-t-il à nouveau.
Comme Miller et Elisabeth le regardaient avec étonnement, il expliqua :
— C’est le grand patron lui-même : il est du voyage, et vous pouvez refaire vos plans de salle à manger, car il tient à dîner à une table de six, Elisabeth, et vous avoir auprès de lui !
— Mais, fit Miller, ses vacances à l’étranger, la côte d’Azur ?
— Plus question ! Il vient sur le Viking, incognito, et dans une simple cabine du pont D ! Il quittera le navire à Colombo et rentrera en avion.
Edwards resta pensif, puis ajouta :
— Pas de chance pour Anson ! On lui supprime son congé, on lui confie un poste délicat, une première traversée et pour comble de malchance, le patron sera à bord !
Il y eut un silence gêné que rompit calmement Elisabeth :
— Il en faut davantage pour démonter le capitaine Anson, croyez-moi. Il saura faire ses preuves. Il ne manque d’ailleurs ni de capacités ni d’ambition et quand j’étais sur le Vulcain, il...
Mais Elisabeth se tut vivement.
« Ainsi, elle a travaillé sous les ordres de Hugh Anson, se dit Miller. Première nouvelle ! »
Mais Elisabeth sentit qu’elle avait trop parlé, elle rougit, balbutia une excuse et quitta le bureau, ses papiers sous le bras.
— Mon Dieu ! j’avais oublié, s’exclama le commissaire d’un air désolé. Bien sûr, elle était avec lui sur le Vulcain. Comment ai-je pu l’oublier ? J’avais même entendu pas mal de ragots à leur sujet. Oh ! Tom, quel sacré voyage nous allons faire ! ajouta-t-il d’un air morose. Tout ce qu’il faut pour avoir des histoires, et ça n’est peut-être pas fini !
Miller n’écoutait plus ; il cherchait à se souvenir... Voyons, Hugh Anson, son mariage raté, les pénibles circonstances qui y avaient mis fin...
Comme s’il lisait dans ses pensées, Edwards se mit à dire :
— Vous savez que la femme d’Anson est morte voilà deux ans dans un accident d’auto ? C’était lui qui conduisait. A l’époque, il venait d’obtenir le commandement du Denmark.
— Je m’en souviens, répondit Miller. Une bien triste affaire !
Il fit quelques pas nerveusement et demanda :
— Sa femme était actrice, n’est-ce pas ?
Le commissaire fit signe que oui.
— Diana Fane, de son nom de scène. Et déjà célèbre. En fait, elle venait de gagner je ne sais quel Oscar au moment où c’est arrivé. Les producteurs se l’arrachaient, Hollywood l’avait même invitée.
