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L'OTAN suscite bon nombre de questions, auxquelles ce livre répond de façon novatrice !
Pourquoi l'OTAN continue-t-elle à exister alors que l'ennemi qui a justifié sa création, l'Union soviétique, a disparu ? Ce livre répond de manière novatrice à cette question fort débattue, en traitant du développement du contre-terrorisme à l'OTAN dans les années 2000-2010.
Cet ouvrage de science-politique veut éclairer les lecteurs sur les questions autour de l'OTAN.
À PROPOS DE L'AUTEUR
Julien Pomarède est docteur en sciences politiques et sociales de l'Université libre de Bruxelles (ULB). Il est chercheur au centre Recherche et études en politique internationale (REPI) de l’ULB. Ses recherches portent sur les relations internationales, et plus spécifiquement sur les questions de sécurité et de guerre. Il enseigne aussi ces domaines dans différentes universités.
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Seitenzahl: 713
Veröffentlichungsjahr: 2020
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La collection « Science politique » publie des travaux de science politique interne, de sociologie du politique et de politique comparée.
Sans être exclusif, son champ de publication peut être subdivisé en trois grands axes généraux. Il s’agit en fait de porter à la connaissance du public les travaux relatifs à la vie politique et publique sous trois dimensions complémentaires : l’acteur, l’acte et l’action.
Les acteurs. Par acteurs, nous entendons les institutions des régimes politiques contemporains et les organisations qui y oeuvrent : partis politiques, syndicats, associations et groupes de pression.
L’acte. Cet axe recouvre toutes les études relatives à la participation politique au sens large : phénomène électoral et recomposition des paysages politiques et sociaux. Sont aussi analysées les autres formes de participation politique et sociale : les mobilisations spontanées, la militance organisée, les mouvements sociaux, les formes de l’action, leurs dimensions symboliques, leurs effets et les attitudes qui sont au fondement de ces modes de participation politique et sociale.
L’action publique. Ce troisième axe couvre les publications relatives aux processus décisionnels et à la formation des politiques publiques : formation de l’agenda politique, mobilisation des acteurs, processus de négociation et de décision, mise en oeuvre et évaluation. L’ambition est d’approfondir la connaissance sur les acteurs, les représentations et comportements politiques des deux axes précédents avec une analyse des faits institutionnels, de leurs évolutions et de leur influence sur la vie politique.
Directeur de collectionPascal Delwit
Julien Pomarède
Éditions de l’Université de Bruxelles
Photo de couverture : Senior Airman Nathanael Callon Un soldat prenant une courte pause lors d’une patrouille dans la province de Zabul (à proximité de la base avancée de combat de Mizan), Afghanistan, le 16 août 2010.
ISBN 978-2-8004-1736-3eISBN 978-2-8004-1737-0ISSN 1378-6571 D2020/0171/13 © 2020, Éditions de l’Université de Bruxelles Avenue Paul Héger 261000 Bruxelles (Belgique) [email protected] Publié avec le soutien de la Faculté de philosophie et sciences sociales de l’Université libre de Bruxelles (ULB)
À propos de l’auteur
Julien Pomarède est docteur en sciences politiques et sociales de l’Université libre de Bruxelles (ULB). Il est chercheur au centre Recherche et études en politique internationale (REPI) de l’ULB. Ses recherches portent sur les relations internationales, et plus spécifiquement sur les questions de sécurité et de guerre. Il enseigne aussi ces domaines dans différentes universités.
À propos du livre
Pourquoi l’OTAN continue-t-elle à exister alors que l’ennemi qui a justifié sa création, l’Union soviétique, a disparu ? La question est devenue canonique en relations internationales. L’ouvrage prend le contre-pied des approches rationalistes et dominantes qui soumettent l’évolution de l’OTAN à une adaptation mécanique à un nouvel environnement international davantage instable. Ce livre propose une immersion sociologique dans le monde des pratiques professionnelles dites « contre-terroristes », qui sont à la source des mutations de l’Alliance euro-atlantique.À partir d’une enquête de terrain approfondie, combinant une centaine d’entretiens et des observations ethnographiques, l’auteur explique que la continuité post-Guerre froide de l’OTAN procède de l’institutionnalisation transnationale d’une logique de traitement préemptive de risques multiformes. La démonstration explore deux changements indissociables. Le premier réfère à la structure sociale portant la production du pouvoir au sein de l’OTAN, qui disperse la logique d’action multilatérale le long de possibilités sécuritaires très différentes (guerre en Afghanistan, surveillance en Méditerranée, développement d’armements). Le deuxième a trait au politique, à savoir l’exercice de la violence et la fabrication des figures de l’ennemi qui prolifèrent, s’imaginent et se banalisent à mesure que les initiatives de sécurité se multiplient.En proposant de renouveler les termes du débat sur les raisons de l’existence contemporaine de l’OTAN, l’ouvrage apporte aussi un éclairage original sur le travail quotidien des organisations internationales et les transformations en cours dans les politiques de sécurité contemporaines.
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Table des matières
Remerciements
Liste des sigles et des abréviations
Introduction
Sur les sinueux sentiers du contre-terrorisme à l’OTAN
Bâtir une alternative aux approches dominantes
Hétéronomie et matrice de guerre
Surveiller, armer, conduire la guerre
Plan de l’ouvrage
CHAPITRE I. – La gestion de risques par les pratiques : hétéronomie et matrice de guerre à l’OTAN
Repenser l’OTAN par la perspective transnationale
Les configurations faibles de la gestion de risques à l’OTAN
Le succès d’une catégorie attrape-tout
La structure sociale d’un attrape-tout préemptif : configurations faibles et compromis à l’OTAN
Guerre et sécurité : les (re)qualifications de la violence organisée à l’OTAN
PREMIÈRE PARTIESurveiller
CHAPITRE II. – Militariser la Méditerranée
L’activation « aux forceps » de l’article 5 du Traité de Washington
Hésitations juridiques, impératifs diplomatiques
L’article 5 devenu coquille vide : vers la « drôle de guerre » de l’OTAN
Suspecter, traquer, contrôler : vers un appareillage de surveillance tous azimuts en Méditerranée
Luttes diplomatico-militaires entre légitime défense collective et opération de sécurité maritime
Dissuasion potentielle et navire suspect : d’accord malgré tout
« L’œil de Dieu » : normalisation militaire d’une action en article 5 et externalisation des ressources institutionnelles
Militariser des instruments civils de navigation
Surveillance par les « modèles de vie » : suspicion et policiarisation
CHAPITRE III. – L’improbable sécuritaire et son champ des possibles
Contre-terrorisme officiel, contrôle migratoire officieux : la diplomatie face à ses contradictions
Collusions des luttes de positionnements militaires
Renforcer le renseignement : au croisement de l’industrie du risque et du contrôle migratoire
Vers la surveillance permanente
L’officialisation du lien entre contre-terrorisme et contrôle migratoire
Capture et détention : le legs invisibilisé de la légitime défense collective
Sécurité imaginée et violence silencieuse
DEUXIÈME PARTIEArmer
CHAPITRE IV. – Fonctionnariat et diplomatie des armes
Conquête du Secrétariat international et séduction diplomatique
En quête d’autonomie bureaucratique : un contre-terrorisme « sexy, fashion, mais tactique »
Préserver et aménager les marges de manœuvre du Secrétariat international et de la diplomatie
Crises de légitimité et restructuration des compromis entre diplomates et fonctionnaires
Conséquences non prévues de l’intervention du secrétaire général
Divorce et garde partagée
Construction et normalisation du « pot-pourri » de l’OTAN
CHAPITRE V. – Expertiser et vendre la guerre
Émergence et stabilisation d’une ingénierie militaire
D’ingénieurs et de psychologues : changements des règles de production des savoirs experts
Rééquilibrage des rapports de force technomilitaires et transversalités d’experts
Les sciences humaines et psychologiques à la conquête de l’OTAN
Économie générale de la plasticité du contre-terrorisme
L’OTAN, le risque et son industrie
L’importation implicite des compétitions commerciales à l’OTAN
L’importation explicite des compétitions commerciales à l’OTAN
Autosuffisance technostratégique et mascarade mortuaire
TROISIÈME PARTIEConduire la guerre
CHAPITRE VI. – L’invention d’une stratégie alliée en Afghanistan
Les tribulations diplomatiques de l’approche globale
Situer l’OTAN dans le continuum sécurité militaire-développement
Distribuer les missions de combat : les porosités approche globale/contre-terrorisme
« Nettoyer » : l’articulation militaire des consignes diplomatiques
Structuration du cycle de violence
Attrition
CHAPITRE VII. – Les horizons d’impatience de la violence préemptive
L’adoption de la contre-insurrection : libérer la violence de guerre
« Par contre-insurrection, entendez approche globale »
Contre-insurrection/contre-terrorisme : l’impact du Surge des États-Unis sur le compromis diplomatique à l’OTAN
Professionnalisme radical et augmentation de la violence militaire
« McKiernan the Kinetic » ? Le tournant diplomatico-militaire de la FIAS
Augmenter la violence militaire : COINdinistas et horizons d’impatience dans la FIAS
Arène nécropolitique
Conclusions générales
La contemporanéité d’une « relique » : le déplacement des espaces de production de la sécurité internationale
Organisation de la violence et imaginations sécuritaires
Bibliographie
Annexe – Note sur la composition institutionnelle de l’OTAN
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Remerciements
Cet ouvrage est largement tributaire d’échanges que j’ai pu avoir avec de nombreux collègues et amis. Je commencerai par celle qui, bien trop tôt disparue, n’a cessé d’inspirer, d’habiter au premier plan l’esprit de mes recherches qu’elle a codirigées tout un temps, Barbara Delcourt.
Je remercie bien sûr ceux et celles qui ont enrichi les réflexions ici présentées, au premier rang desquels Christian Olsson, Christophe Wasinski, Julien Jeandesboz ainsi que Didier Bigo, Philippe Bonditti, Gregory Daho, Mathias Delori, Emmanuel-Pierre Guittet, Alexandra Gheciu, Caroline Holmqvist et Florent Pouponneau.
Merci au centre Recherche et études en politique internationale (REPI), à la Faculté de philosophie et sciences sociales, et au Département de sciences politiques de l’Université libre de Bruxelles pour l’environnement de travail stimulant qu’ils constituent. Merci également à ceux et celles de l’OTAN qui ont rendu cette recherche possible.
Je remercie, enfin, mon épouse et mon fils, pour tous ces moments de bonheur quotidien. Ce livre leur est entièrement dédié. ← 7 | 8 →
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« Ni la coercition organisée, ni le social ne peuvent être expliqués correctement sans une étude attentive de leur interaction. La conduite de la guerre et la violence sont avant tout des phénomènes sociologiques qui ne peuvent être analysés de manière adéquate sans l’usage d’outils sociologiques. Il en va de même pour la subjectivité humaine, qui ne peut jamais être pleinement étudiée sans se plonger dans une de ses composantes historiques clefs – la violence organisée. Quand bien même les liens entre les deux ne sont pas toujours aisément perceptibles, c’est notre travail, en tant que sociologues, d’explorer ces connexions et d’expliquer pourquoi elles sont importantes. »
S. MALESEVIC, The Sociology of War and Violence, Cambridge, Cambridge University Press, 2010, p. 335.
« Le terrorisme, c’est comme la pornographie. Je ne sais pas ce que c’est, mais quand j’en vois, je sais que ça en est. »
Entretien no 4, fonctionnaire du Secrétariat international de l’OTAN, QG de l’OTAN, avril 2014. ← 9 | 10 →
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Liste des sigles et des abréviations
ACT
Commandement allié transformation – Allied command transformation
ADZ
Zones de développement afghanes – Afghan development zones
AIS
Système d’identification automatique – Automated identification system
AMS
Stratégie maritime alliée – Alliance maritime strategy
ASG
Secrétaire général adjoint –
Assistant secretary general
CA
Approche globale –
Comprehensive approach
CCOI
Contacts d’intérêt critique –
Critical contact of interest
CDNA
Conférence des directeurs nationaux d’armement
CENTCOM
Centre de commandement central des États-Unis – United States central command
CIP
Protection des infrastructures critiques – Critical infrastructure protection
CJOSCOE
Combined joint operations from the sea centre of excellence
CJSOTF
Combined joint special operation task force
CJTF
Combined joint task force
COI
Contacts d’intérêt –
Contact of interest
COMISAF
Commandants de la FIAS
CSPMP
Comprehensive strategic political-military plan
CTC
Coordinateur technologique pour le contre-terrorisme – Counter-terrorism coordinator
CTTU
Unité technologique de contre-terrorisme – Counter-terrorism technological unit
DAMA
Défense contre les attaques de mortiers – Defence against mortar attacks
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DASG
Secrétaire général adjoint délégué –
Deputy assistant secretary general
DATPoW
Programme de travail pour la défense contre le terrorisme – Defense against terrorism programme of work
DI
Division des investissements de défense
DM
Dialogue méditerranéen
DSABL
Depth & simultaneous attack battle lab
EOD
Élimination d’engins explosifs –
Explosive ordnance disposal
ESCD
Division des défis de sécurité émergents – Emerging security challenges division
FIAS
Force internationale d’assistance et de sécurité
HAOE
Aspects humains de l’environnement opérationnel – Human aspects of the operational environment
HTS
Human terrain system
HUMINT
Renseignement humain – Human intelligence
HUMINT COE
Centre d’excellence en renseignement humain – Human intelligence centre of excellence
IED
Engins explosifs improvisés –
Improvised explosive devices
ISR
Renseignement, surveillance et reconnaissance – Intelligence, surveillance and reconnaissance
JPACWG
Groupe de travail
ad hoc
OTAN sur les capacités de largage de précision – Joint precision airdrop capability working group
JPADS
Joint precision airdrop system
JPEL
Joint prioritized effects list
JSOC
Joint special operations command
JTAC
Joint terrorism analysis centre
MANPADS
Man-portable air-defense system
MARCOM
Commandement maritime de l’OTAN – NATO Maritime command
MC-472
Concept militaire de défense contre le terrorisme – Military concept for defence against terrorism
MILENG COE
Centre d’excellence OTAN en ingénierie militaire – Military engineering centre of excellence
MSSIS
Système d’information de sûreté et de sécurité maritime – Maritime safety and security information system
NAC
Conseil de l’Atlantique Nord – North Atlantic council
NCIA
Agence d’information et de communication de l’OTAN – NATO communication and information agency
NIAG
Groupe consultatif industriel OTAN – NATO Industrial advisory group
NOP
Nouveau modèle opérationnel –
New operational pattern
NRBC
Armes nucléaires, radiologiques, biologiques et chimiques
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NSSC
U.S. Army Natick soldier systems center
OAE
Opération Active Endeavour
OEF
Opération Enduring Freedom
OFS
Opération Freedom’s Sentinel
OI
Organisation internationale
OMF
Forces militaires opposantes –
Opposing military forces
OTAN
Organisation du traité de l’Atlantique Nord
PAD for SOF
Largage de précision pour les forces spéciales – Precision airdrop for special operations forces
PATCAD
Conférences et démonstrations en technologies de largage de précision – Precision airdrop technology conference and demonstration
PPP
Partenariat pour la paix
QG de l’OTAN
Quartier général de l’OTAN
RC
Commandement régional – Regional command
RC Commanders
Commandants des commandements régionaux
RMP
Situation maritime reconnue –
Recognized maritime picture
ROE
Règles d’engagement –
Rules of engagement
RS
Resolute Support
SACEUR
Supreme allied commander Europe
S-AIS
Données AIS satellitaires –
Satellite-based AIS-data
SHADE-MED
Shared awareness and de-confliction in the Mediterranean
SHAPE
Supreme headquarters allied powers Europe
SI
Secrétariat international
SNF
NATO Standing naval forces
SOF
Forces spéciales – Special operations forces
SPS
Programme pour la science au service de la paix et de la sécurité – Science for peace and security programme
TF
Task force
TTX
Exercice de simulation sur table –
Top table exercice
UE
Union européenne
UNAMA
Mission d’assistance des Nations unies en Afghanistan
USSOCOM
Commandement des États-Unis pour les opérations spéciales – United States special operations command
VOCI
Vaisseaux d’intérêt collectif –
Vessels of collection interest
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Introduction
Sur les sinueux sentiers du contre-terrorisme à l’OTAN
Juillet 2015, sur une base militaire belge. Nous prenons part à un exercice aux armes non létales dans le cadre d’un projet de développement de matériel militaire conduit par l’OTAN, le Programme de travail pour la défense contre le terrorisme (Defense against terrorism programme of work – DATPoW). Nous enchaînons les stands de tir en essayant tour à tour des lasers aveuglants, des canons à eau et à son, des fusils propulsant des projectiles simulant des bruits d’explosion ou tirant des balles en caoutchouc et des fumigènes. Nous y trouvons aussi le fameux pistolet à impulsion électrique Taser. Nous visons des cibles prenant des apparences plus ou moins humaines et tantôt assimilées à l’« ennemi », au « manifestant » ou au désormais bien connu « bad guy ». Le « terroriste »1 que nous attendions de voir sortir de la bouche des différents protagonistes présents tarde à se faire entendre. Même en abordant le sujet auprès d’un militaire néerlandais participant à l’exercice, le terrorisme se prononce à peine sur le bout des lèvres :
JP – Alors, ça fait quoi de tirer sur les terroristes ? [En ironisant] ENQ – [L’air surpris] Quels terroristes ? JP – Bah, ce sont des armes développées dans le cadre du programme de défense contre le terrorisme de l’OTAN. Vous vous entraînez donc contre les terroristes… ENQ – Euh… oui… mais bon… ce sont des cibles d’entraînement, surtout. Et puis les fonctions des armes sont plus larges2 ! ← 15 | 16 →
Il est 17 h 30, la journée d’entraînement s’achève. On se dirige vers le mess pour aller dîner avec les militaires. Le temps du trajet entre les stands de tir et le réfectoire, les responsables de l’événement font un court débriefing de la journée. Les avantages et inconvénients des conditions d’utilisation du matériel en milieu opérationnel sont principalement évoqués. Toujours pas de terrorisme en vue. Le dîner s’achève, nous demandons alors à l’officier belge, en charge de la coordination de l’exercice, de nous en dire un peu plus sur ce terrorisme au nom duquel les armes non létales ont été testées toute la journée. Nous réalisons alors finalement que la référence au terrorisme nous préoccupe bien plus que les protagonistes qui tiraient sur les cibles :
JP – Pourquoi ces armes non létales servent à la lutte contre le terrorisme ? ENQ – Parce qu’elles couvrent beaucoup de fonctions… et puis c’est plus large que la lutte contre le terrorisme, en fait, le programme [DATPoW] a été longtemps focalisé sur l’Afghanistan.
En d’autres termes, plus la journée avance, plus la lutte contre le terrorisme censée justifier l’exercice devient difficilement intelligible. Les participants trouvent curieuse la question qui leur est posée du lien entre l’événement et la cause sécuritaire qui le justifie. Bien plus, ils ne se posent pas eux-mêmes la question de cette articulation. Ils ne ressentent guère le besoin d’en faire état pour parler des armes non létales.
L’exercice nous apparaît d’autant plus étonnant du fait de la diversité des acteurs présents et échangeant sur le matériel testé. Des militaires néerlandais, allemands et belges sont là. L’officier belge en charge de l’organisation de l’événement et de la partie non létale du DATPoW est logé dans la Division artillerie de l’armée de terre. Des fonctionnaires internationaux du Quartier général (QG) de l’OTAN assurant la coordination générale du programme sont également présents : une de la section contre-terrorisme de la Division des défis de sécurité émergents (Emerging security challenges division – ESCD) et un autre de la section des armements terrestres de la Division des investissements de défense (DI). Un expert américain de la Direction des armes non létales (Joint non-lethal weapons directorate) du corps des Marines est là pour faciliter les essais auprès des soldats et recueillir leurs commentaires sur les points positifs et négatifs du matériel. Enfin, des représentants des sociétés privées fabriquant les armes testées sont aussi présents pour en expliquer plus en détail les caractéristiques et les modes d’utilisation. Le représentant de la société LRAD Corporation, fabricant des canons à son, répond ainsi à notre question :
JP – Vos canons à son servent donc pour le contre-terrorisme ? ENQ – Pour le contre-terrorisme ? JP – Oui, c’est un exercice de lutte contre le terrorisme… ENQ – Ah oui, bien sûr… mais pas uniquement, nos technologies servent aussi à la police ou à la gestion des manifestations pour prévenir à longue distance de la présence des forces de sécurité.
Le quotidien de l’observation participante que nous avons menée au QG de l’OTAN entre avril et octobre 2015 était jonché de constats similaires. Avant d’accéder au lieu, la perspective de cette expérience était plus que stimulante, nous nous réjouissions de pouvoir saisir la manière dont les acteurs fabriquent la lutte contre le terrorisme à l’OTAN. Il n’a guère fallu plus d’une semaine pour réaliser la difficulté ← 16 | 17 → inattendue de l’exercice : plus nous essayions de localiser, capturer, délimiter la lutte contre le terrorisme au QG, plus elle nous échappait. Citée au détour d’une phrase d’un document interne, désignant certaines institutions ou initiatives de sécurité dans l’OTAN, ressortant nominalement sans plus d’explications ou de profondeur dans le cadre de discussions entre diplomates ou militaires interagissant dans des contextes aussi variés que la gestion des partenariats, des plans de défense ou des questions d’armement, la lutte contre le terrorisme était d’autant plus omniprésente qu’elle devenait insaisissable.
Les interconnaissances au QG en disaient également long sur cette fluidité. Nous nous guidions à travers l’annuaire interne pour contacter nos potentiels interlocuteurs en scrutant les fonctions de chacun écrites à côté de leurs noms. Nous prenions alors contact avec ceux en charge des dossiers de contre-terrorisme, en particulier dans les représentations permanentes des États membres. En demandant à la diplomate néerlandaise si elle connaissait le DATPoW, celle-ci nous répondait : « Je crois savoir ce que c’est mais je ne suis pas sûre… Vous savez, je travaille surtout sur les questions de partenariats. »3 Nous proposant de lui apporter une brochure de promotion publique du DATPoW lors d’un prochain rendez-vous, la diplomate nous a rétorqué : « Oui, pourquoi pas, j’aimerais en savoir plus. »4Idem du côté de la représentation permanente des États-Unis. Alors que nous demandions à la personnalité diplomatique référente sur la lutte contre le terrorisme si elle connaissait son homologue néerlandaise, elle nous a répondu négativement : « Nous ne travaillons pas dans les mêmes comités, en dépit du fait qu’elle puisse, si vous le dites, travailler sur les questions de contre-terrorisme. »5 Cette hétérogénéité ne semblait pas perturber nos interlocuteurs, bien au contraire. Un diplomate allemand nous rétorquait ainsi qu’« il ne faut pas s’étonner de ne pas voir des ensembles précis et délimités dans le contre-terrorisme à l’OTAN, ce n’est pas comme ça que les choses fonctionnent ici ». Un de nos enquêtés y allait de son propre mot, plus familier : « Oui, c’est le bordel, c’est éparpillé, c’est pas limité. Mais ça fonctionne comme ça, ce n’est pas forcément cohérent, mais on s’y retrouve. Avec toutes les spécialités qu’il y a dans l’OTAN, on ne peut pas faire autrement. »6
Nombreuses ont été les discussions avec des fonctionnaires, diplomates ou militaires où la question de la lutte contre le terrorisme à l’OTAN apparaissait davantage comme un automatisme verbal, un tic de langage qu’un secteur sécuritaire homogène et pourvu d’une rationalité professionnelle bien spécifique : ← 17 | 18 →
JP – Est-ce que tu as appris quelque chose sur le terrorisme dans le cadre de tes années dans le DATPoW ?ENQ – Absolument pas, pas du tout, on s’en fout ! Ce n’est pas la logique […], on fait du technique7 !
Comment des professionnels parviennent-ils à produire de la lutte contre le terrorisme au sein d’une même organisation quand elle semble être comprise de manière très différente, voire être parfois traitée comme peu utile à sa conduite quotidienne ? Pourtant issue d’anecdotiques récits ethnographiques, cette question est au cœur d’un phénomène plus large, celui de l’articulation de la vie contemporaine de l’OTAN sur le principe de la gestion de risques. Sous la bipolarité, les politiques de sécurité de l’OTAN étaient structurées par la possibilité délimitée d’un face-à-face avec la menace soviétique et la perspective d’une guerre conventionnelle d’ampleur. À l’inverse, la lutte contre le terrorisme montre que l’Alliance euro-atlantique se trouve aujourd’hui bâtie autour de perspectives sécuritaires diamétralement opposées. Elle recourt moins à des mesures contre des menaces qu’à des actions, sans liens logiques et comprises de façon hétérogène par ceux qui les conduisent, visant des risques multiformes et difficilement identifiables. À l’ordre que représentait la bipolarité et sa logique bien instituée des blocs succéderait un désordre international fait de « défis de sécurité et de risques » polymorphes8.
Cet état de fait et les quelques épisodes de terrain relatés trouvent en effet un écho dans les déclarations officielles de plus haut niveau. Clamer la nécessité de définitions communes plus fermes des risques internationaux est devenu un véritable rituel de passage en politique étrangère pour les dirigeants souhaitant se positionner sur la question de l’OTAN. L’actualité en témoigne, en particulier sur le contre-terrorisme. En mai 2017, le président des États-Unis, Donald Trump, insistait de manière pour le moins explicite sur le renforcement obligé des initiatives sur le sujet9. À la suite de ses très remarqués propos sur la « mort cérébrale » de l’OTAN dans un entretien accordé à l’hebdomadaire The Economist, le président français Emmanuel Macron appelait ainsi à l’occasion du sommet de Londres de décembre 2019 à une réorientation politico-stratégique de l’Alliance vers la question du terrorisme, un risque assumé comme n’ayant précisément pas de définition commune :
L’OTAN est une organisation de défense collective, contre quoi ? Contre qui s’exerce-t-elle ? Qui est notre ennemi commun ? Notre ennemi commun à tous, au sein de l’Alliance, me semble-t-il, c’est le terrorisme qui a frappé chacun de nos pays. […] Mais la clarification de cette question suppose d’avoir une définition commune de ce ← 18 | 19 → qu’est le terrorisme, de qui sont les groupes terroristes, et de comment agir de manière coordonnée face à eux10.
Le présent ouvrage rend compte des raisons de la durabilité post-bipolaire de l’OTAN, en tâchant de comprendre l’institutionnalisation de la gestion de risques, véritable leitmotiv de l’Alliance après la bipolarité. Pour ce faire, nous prenons pour cas d’étude la lutte contre le terrorisme après les attentats du 11 septembre 2001. Notre objectif n’est pas de retracer la trajectoire historique de ce dossier à l’OTAN11, pas plus que l’évolution générale de la gestion de risques depuis la fin de la Guerre froide. Si nous aborderons bien sûr des dynamiques antérieures aux années 2000-2010, se concentrer sur la lutte contre le terrorisme telle que pratiquée durant cette période est une porte d’entrée opérante pour comprendre la raison d’être contemporaine de l’OTAN. La lutte contre le terrorisme est une forme de paroxysme dans l’implantation de la gestion de risques au sein de cette organisation, et ce, pour trois raisons principales.
Premièrement, la réaction de l’OTAN au 11 septembre 2001 témoigne de l’hétérogénéité de sa réponse à un terrorisme qui devient la composante centrale du discours de l’instabilité internationale post-bipolaire. Au lendemain des attentats de 2001, l’OTAN invoqua l’article 5 du Traité de Washington, la sacro-sainte clause de légitime défense collective, pour la première fois de son histoire. Dans la foulée, l’Alliance adopta le Concept militaire de défense contre le terrorisme (le MC-472), lança une opération de surveillance maritime en Méditerranée (Active Endeavour) et aérienne aux États-Unis (Eagle Assist), toutes deux sous le régime de l’article 5. L’OTAN étendit de manière importante son réseau des partenariats vers les pays d’Afrique et du Moyen-Orient. Elle prit en charge les opérations militaires en Afghanistan (la Force internationale d’assistance et de sécurité – FIAS), adopta et développa un programme de coopération en matière d’armement (le Programme de ← 19 | 20 → travail pour la défense contre le terrorisme – DATPoW) ainsi qu’un Plan d’action pour la gestion des attaques de type nucléaire, radiologique, biologique et chimique (NRBC) piloté par les Plans d’urgence civils. Plus largement encore, la lutte contre le terrorisme a contribué au lancement de la « Transformation » de l’OTAN. Elle est amorcée à l’issue du sommet de Prague de 2002 et implique une flexibilisation et une technologisation accrue des forces alliées, à travers l’entraînement et le développement de l’initiative militaire clef de l’Alliance, la Force de réaction rapide de l’OTAN (NATO Response Force)12.
Deuxièmement, la lutte contre le terrorisme à l’OTAN s’articule à une pratique elle-même bien particulière de la gestion de risques, à savoir la préemption. À visée hautement anticipatrice, la préemption
est résolument fondée en incertitude […]. Il y a de l’incertitude parce que la menace ne s’est non seulement pas encore entièrement formée, mais […] parce qu’elle n’a pas même encore émergé. En d’autres mots, la menace est toujours en potentiel de manière indéterminée. C’est une prémisse ontologique : la nature de la menace ne peut être spécifiée. Dans certaines circonstances, elle peut impliquer des armes de destruction massive, mais dans d’autres non. Elle peut se présenter sous la forme d’une étrange poudre blanche, ou encore d’un engin explosif improvisé13.
Le 11 septembre 2001 a en effet généré une conception de plus en plus préventive des risques et des menaces dites transnationales. L’élaboration de mesures de précaution (surveillance accrue des populations, protection d’infrastructures, ciblages militaires contre des « terroristes » potentiels) vise à éviter la manifestation d’une menace dont la nature et la potentialité à se réaliser sont inconnues14. « Anticiper la prochaine attaque terroriste »15 nécessite alors des « savoirs déployés pour capturer l’incalculable »16 :
Attendre que l’ennemi fasse le premier geste n’est pas sécuritaire. Il faut bouger le premier, pour les faire bouger. Il faut les débusquer. Il faut tester et essayer, bouger aussi aléatoirement et de manière imprévisible et omniprésente qu’ils le font […]. Il faut éviter de s’offrir en cible immobile. […] [L’ennemi] sera forcé de prendre une forme active, et par-là même deviendra détectable et donc attaquable. En d’autres ← 20 | 21 → mots, il faut passer à l’offensive pour faire émerger l’ennemi, le faire passer de son état potentiel à une prise de forme actuelle17.
Comme nous le verrons en détail, l’OTAN s’est greffée à ce « gouvernement des futurs possibles »18 à travers des actions visant à éloigner la menace terroriste de la Méditerranée en surveillant les flux maritimes, à élaborer du matériel militaire capable de protéger les troupes contre toute forme d’attaque potentielle, ou encore à combattre en Afghanistan pour y créer les conditions d’une absence probable et future de terrorisme. Cette logique anticipative contraste profondément avec celle de la bipolarité, durant laquelle l’OTAN était structurée par l’appréhension d’une menace déclarée et identifiée. La dimension préemptive de la lutte contre le terrorisme fournit ainsi un cadre d’analyse pertinent pour penser les changements contemporains majeurs survenus à l’OTAN, car cette matrice sécuritaire incarne un stade particulièrement avancé et poussé de la gestion de risques.
Troisièmement, la lutte contre le terrorisme a rendu possibles des politiques de sécurité aux enjeux importants, car reliés à l’exercice du pouvoir militaire de contraindre ou de tuer. Il est donc crucial d’y poser le regard pour comprendre leur actualisation contemporaine au sein d’une instance comme l’OTAN.
Bâtir une alternative aux approches dominantes
La vie post-bipolaire de l’OTAN a généré une littérature foisonnante, qui tente précisément d’expliquer le passage de la rationalité bipolaire à celle de la gestion de l’instabilité internationale et ses risques. Le débat sur les raisons du maintien de l’OTAN est dominé par les discussions entre les paradigmes des théories des relations internationales, à savoir le (néo)réalisme, le néolibéralisme institutionnel et le constructivisme dominant (au sens mainstream)19. Pour le (néo)réalisme, l’URSS a affaibli la cohésion interne de l’OTAN. L’Alliance perdure avec difficulté car, en l’absence d’une menace clairement identifiée (« peer competitor »), l’intérêt des États membres à supporter les coûts d’une défense collective s’en trouve réduit20. L’absence d’accords collectifs sur les risques, comme le terrorisme, et les moyens de les combattre cristallise des dissensions qui mettent en danger l’existence de l’OTAN ou la transforment en une série de coalitions d’États flexibles (« OTAN à la carte »)21. La principale raison motivant l’existence continue de l’OTAN est le désir ← 21 | 22 → des États-Unis de préserver sa domination sur l’agenda sécuritaire occidental22. Plus optimiste, le second courant explique que l’OTAN perdure grâce à son adaptation institutionnelle. L’Alliance reste attractive aux yeux de ses États membres pour traiter de l’environnement de sécurité post-Guerre froide, en particulier pour la puissance hégémonique américaine, en quête d’une légitimité multilatérale dans ses campagnes militaires. Initialement créée pour faire face à une confrontation interétatique, l’armature institutionnelle de l’OTAN a été adaptée pour parer à des risques plutôt qu’à des menaces directes, par le développement de missions non-article 5 et « hors zone » ainsi que par la création de structures de commandement flexibles23. Ainsi, à l’inverse du (néo)réalisme, la différence de perception des risques parmi les États membres ne signifie pas un affaiblissement de l’OTAN. Il s’agit plutôt d’une difficulté de sa vie post-bipolaire, régulée à travers des institutions reflétant de nouveaux intérêts nationaux relatifs aux enjeux de sécurité24. Le troisième courant, le constructivisme dominant, qui s’est développé dans les années 1990-2000, propose une lecture macrosociologique de la scène internationale, fondée sur l’étude du poids des idées, des représentations sociales et leurs formalisations (dans des normes, règles et identités nationales)25. Non seulement ces réalités comptent mais sont tout aussi, voire plus importantes que les facteurs matériels. Ces derniers, puissance militaire ou économique, n’ont d’effets structurants, en termes de rivalité ou de coopération, que dans les formes prises par les systèmes symboliques d’interaction durables entre États26. Dans cette perspective, l’OTAN ne serait pas l’expression d’une réponse rationnelle face à une menace ou le fait d’une inertie institutionnelle, mais ← 22 | 23 → correspondrait à une « communauté de sécurité » dont l’essence est le partage par les États membres d’une identité libérale-démocratique. L’espace nord-atlantique serait caractérisé par un sentiment commun d’appartenance si élevé qu’il rendrait la guerre impensable entre les États membres de la communauté de sécurité27. L’OTAN n’est finalement pas tant une alliance qu’un « système d’action de sécurité collective » qui assure des mécaniques de collaboration pacifiées et inclusives (une « culture anarchique kantienne »28) contre des menaces non forcément spécifiées29.
Aussi convaincantes que puissent être ces explications, elles présentent de sérieuses limites que le présent ouvrage vise à dépasser. Ces écueils sont au nombre, essentiellement, de trois. Premièrement, les explications fournies fonctionnent sur une lecture trop rationaliste de l’évolution de l’OTAN. Elles reposent sur des fondations intellectuelles discutables qui font des nouvelles problématiques sécuritaires, les risques, des réalités objectives qui pousseraient l’OTAN à évoluer. Cette thèse de l’adaptation, au demeurant très « confortable »30 car suggérant un lien d’automatisme mécanique et rationaliste entre le comportement d’une organisation et l’état de son environnement, relègue l’OTAN au rang d’une instance semi-passive qui ne ferait que réagir à un incitant extérieur, la fameuse « instabilité internationale ». En réifiant le danger que feraient peser les risques internationaux, au premier rang desquels le terrorisme, sur les pays de l’Alliance ou en objectivant l’identité libérale-démocratique qui la fonde, ces interprétations expliquent la gestion de risques par un fonctionnalisme du meilleur dans un cas (coopérer) et du pire dans l’autre (survivre). Un tel regard empêche de penser comment cette gestion de risques marche concrètement à l’OTAN, car il suppose qu’elle pourrait s’étudier comme un ensemble empirique bien délimité et rationnellement piloté dans le cadre d’une mécanique diplomatico-militaire disputée mais bien huilée. De même, l’OTAN est vue comme entièrement suspendue aux États membres et à leurs décisions. L’OTAN constitue sans conteste une organisation intergouvernementale bien moins intégrée à l’échelle supranationale que ne l’est par exemple l’Union européenne (UE). Il reste que les phénomènes d’autonomisation du travail bureaucratique et professionnel œuvrant aux continuités et aux changements ← 23 | 24 → dans la plupart des organisations internationales (OI), y compris à l’OTAN31, restent invisibles aux yeux du souverainisme théorique entretenu par les paradigmes de la discipline. Adaptation supposant par extension succès, les lectures fonctionnalistes alignent la capacité de survie de l’OTAN à son habileté à accomplir ses tâches. Ce point de vue est également fort discutable au regard des résultats de certaines de ses missions, en particulier en Afghanistan où il est désormais prouvé que la présence de la FIAS a davantage participé à l’augmentation du niveau de violence dans le pays qu’à sa diminution32. D’ailleurs, bien des OI auraient d’ores et déjà disparu si leur existence dépendait de leurs performances.
Au regard de la variété soulevée plus haut avec laquelle la lutte contre le terrorisme est comprise à l’OTAN, on peut légitimement douter de la viabilité de grilles de lecture si rationalistes, en s’interrogeant sur l’existence d’une logique unique et, si l’on peut dire, vraiment « logique » (au sens fonctionnel) dans la désignation des risques au sein de cette organisation. En se déplaçant d’une posture rationaliste vers une perspective sociologique qui ouvre la « boîte noire » de l’OTAN, une voie d’investigation s’ouvre alors. Elle consiste à dénaturaliser les discours sur les menaces et à questionner leurs conditions d’élaboration, afin de comprendre comment l’OTAN a fait de la gestion de risques la nouvelle raison d’être de son existence.
Deuxièmement, le caractère intrinsèquement dysfonctionnel prêté à la difficulté d’atteindre un consensus multilatéral sur les dangers polymorphes de l’instabilité post-bipolaire est problématique. De manière dominante, ce manque d’accord ou de clarté est considéré comme un obstacle majeur à la vie de l’OTAN, car générant de sérieux obstacles opérationnels et affectant, de manière inquiétante pour les (néo)réalistes et de façon régulée pour les néolibéraux, la cohérence générale de la posture politico-militaire de l’OTAN. D’autant plus que les décisions à l’OTAN se prennent sur la base de l’unanimité, ce qui rend les accords complexes à forger. Un tel argument limite l’investigation des changements à l’œuvre à l’OTAN. Le manque de clarté est une composante centrale du consensus multilatéral. Les jeux complexes des transactions diplomatiques au sein des OI font du flou une partie intégrante de leur vie et, peut-être, la condition de leur existence. Comme l’explique Vincent Pouliot :
L’OTAN est une organisation multilatérale avec de nombreuses fissures (« cracks »). La présence de divisions politiques ne devrait pas étonner : les communautés sont ← 24 | 25 → toujours structurées par des clivages et des relations de pouvoir. Ce qui compte, dans une perspective de sociologie politique, est comment ces conflits et divergences s’élaborent en pratique33.
En suivant cette voie, nous suggérons ainsi qu’il y a beaucoup à gagner à considérer le manque de clarté du consensus de l’OTAN (qui atteint des proportions immenses dans le cadre d’une lutte préemptive contre le terrorisme incarnant une conception radicale de l’incertitude sécuritaire) comme une modalité normalisée de production des négociations multilatérales, qui contribue à transformer l’organisation en question.
Enfin, les explications dominantes réduisent l’analyse de l’OTAN à l’exercice de la politique, sans prendre en compte l’articulation qui s’y forge du politique. Plus précisément, l’OTAN est traitée comme un pur phénomène de coopération entre États, dont il s’agit alors d’évaluer la solidité et la viabilité dans le temps. Par exemple, les campagnes militaires de l’Alliance, en Afghanistan et ailleurs, sont analysées comme des faits de coopération, de cohésion ou de « partage du fardeau » (« burden sharing ») financier et opérationnel34. C’est donc la politique, comprise comme le façonnement commun de modes et de règles d’organisation, qui serait au fondement de l’OTAN. Or, concevoir la coopération internationale en matière de sécurité par le prisme du bienfait relatif qu’en retirent les États qui y participent laisse dans l’ombre l’exercice de formes de pouvoir inhérent à la logique sécuritaire elle-même, en particulier dans sa violence. Autrement dit, l’étude de la coopération dans le débat interparadigmatique est séparée de la question du politique inhérent à la sécurité elle-même. La sécurité est en effet fixée sur la définition de risques ou de menaces qui légitime l’action contre certains sujets humains de l’espace social et politique, ceux qui sont justement estimés comme dangereux. L’exercice coopératif et inclusif du pouvoir de sécuriser implique un ensemble de discours et de pratiques (non) létales excluant ceux ou celles que vise la coopération. S’entendre en commun à l’international sur la sécurité est un geste fondamentalement politique impliquant de distinguer collectivement le normal du suspect, ce qui mérite d’être libre ou enfermé, de vivre ou de mourir, ou, en plus largement, le Soi de l’Autre35. La vision paradigmatique de la FIAS ne questionne ← 25 | 26 → pas la logique sécuritaire de plus d’une décennie d’opérations militaires et de visions de l’ennemi (terroriste ou taliban) qui les ont justifiées. Pour reprendre l’exemple de l’Afghanistan, les débats dominants ignorent une large partie des conditions de production de la coopération au sein de la FIAS, à savoir la construction d’un permis d’intervenir, d’une entente de long terme sur le fait que l’option coercitive, et ses conséquences sur le terrain, y était viable. Le courant qui va le plus loin dans le décrochage entre la question de la coopération et de la sécurité est le constructivisme dominant. Concevoir l’existence de l’OTAN comme liée à une identité libérale-démocratique pacifique est une vision partielle et partiale. Il s’agit d’ailleurs d’une position paradoxale sur le plan historique. Tout au long des années 1990-2000, au moment où se développe la proposition constructiviste, l’Alliance s’engage dans des guerres réelles et prolongées, dans les Balkans, en Afghanistan et, plus tard, en Libye. Les constructivistes tombent dans l’illusion de la théorie de la paix démocratique qui confond l’absence de guerre entre États démocratiques et l’absence totale de l’usage de la force par ceux-ci sur la scène internationale36. Ole Waever est même allé jusqu’à qualifier l’OTAN de « communauté de non-guerre »37. Le constructivisme autonomise ainsi profondément le fait coopératif et ses vertus pacifiques d’une grande partie de ses pratiques de sécurité à l’époque où l’OTAN use de la force au nom de la défense de la démocratie38. Autrement dit, la discussion interparadigmatique laisse dans l’ombre, voire euphémise, une dimension cruciale des conditions de production de l’utilité contemporaine de l’OTAN : la qualification de l’(in)sécurité, l’exercice du pouvoir de dire et faire l’action politico-militaire à l’international. Plus fondamentalement, et par extension, ces littératures dominantes ne permettant pas de saisir la question de fond du politique au sein de l’OTAN : celle de la nécessité de reconstituer le visage d’un Autre qui, perdu avec la fin de la Guerre froide, donnerait une crédibilité renouvelée à l’existence continue d’une alliance de la taille et du poids politico-militaire de celle de l’OTAN. Comme l’explique Jef Huysmans : « [U]ne perte de menace est un dommage causé à la communauté politique. Si on perd l’autre au nom duquel la communauté se définit, alors cette communauté risque de perdre son nom et de sa cohérence. »39 En cela, la coopération internationale n’efface donc pas la sécurité et, dans le cadre du passage à l’après-Guerre froide, toute la question se pose de la réarticulation d’une figure de l’ennemi permettant à l’OTAN de se reconstruire ← 26 | 27 → une identité institutionnelle viable. La sécurité prend donc une forme spécifique et renouvelée dans ce type d’instance multilatérale, et nous estimons qu’il y a beaucoup à apprendre sur l’existence de l’OTAN en levant ce voile.
Hétéronomie et matrice de guerre
La solution que nous proposons pour pallier les écueils identifiés (rationalisme réifiant, vision dysfonctionnelle du compromis multilatéral, différenciation coopération-sécurité) est de recourir à une conception réincarnée de l’OTAN, à savoir une plongée praxéologique dans la complexité, la contingence des négociations, des jeux d’acteurs et des pratiques de sécurité qui peuplent cette organisation. C’est pourquoi notre travail se situe au carrefour de la sociologique politique, des études critiques de guerre (Critical War Studies) et de sécurité (Critical Security Studies). Le croisement des trois perspectives permet de dénaturaliser les discours sur les menaces, leur évidence, l’objectivité apparente des contre-mesures adoptées, pour étudier le mode de fabrication de ces ensembles et leurs effets politiques sur la vie des organisations d’où ils émergent. En d’autres termes, notre démarche sociologique, dite aussi « critique », n’est pas une posture normative. L’objectif n’est pas de porter un jugement sur l’utilité de l’OTAN ni d’évaluer son efficacité. Conformément à la distinction canonique de Robert Cox entre « problem-solving theory » et « critical theory »40, la posture « critique » de notre approche est avant tout épistémologique. Il s’agit d’opérer un déplacement du regard qui vise à déconstruire et à questionner des catégories et institutions sécuritaires apparemment objectives pour en révéler les fondements historiques et les dynamiques de pouvoir (y compris celles reliées à la violence) qui les portent. En prenant ce pari théorique, nous nous immergeons dans les mondes et pratiques de production de la lutte contre le terrorisme à l’OTAN. Elle n’est pas un ensemble fixe et homogène mais un ensemble de pratiques hétérogènes s’inscrivant dans des relations de pouvoir entre et parmi des acteurs diplomatico-militaires différenciés. Elle n’a donc pas de réalité présociale. Il s’agit d’un discours qui, de manière conjoncturelle, non linéaire, voire parfois peu cohérente, justifie et conditionne les pratiques d’acteurs ainsi que les configurations plus larges des politiques de gestion de risques où ils sont insérés41. Nous resituons donc la lutte contre le terrorisme à l’OTAN dans la contingence sociopolitique de sa fabrication. Ce faisant, le livre se veut aussi un moyen de démystifier l’OTAN, en montrant sa fabrique quotidienne. Plus encore que d’autres organisations de défense, car opérant à l’échelle intergouvernementale, l’OTAN est souvent perçue comme l’incarnation d’une « high politics » très secrète, conduite dans les plus hautes sphères politico-militaires ← 27 | 28 → restreintes et opaques de l’État et échappant à toute emprise citoyenne. En « mettant de la chair » sur cette organisation multilatérale à travers une focale sur les relations de pouvoir entre ses acteurs, le livre montre au contraire que l’OTAN constitue une enceinte où les décisions prises ont, non seulement, des effets très concrets qui vont bien au-delà des seuls cénacles de négociations et qui, de surcroît, se fondent sur des logiques sociopolitiques, des « bricolages », communs à bien d’autres politiques publiques, internationales ou non.
À partir de ce positionnement, nous formulons donc l’hypothèse selon laquelle la pérennité de l’OTAN s’explique par un changement de la structure sociale à la base de la désignation politico-militaire des menaces et des manières de les combattre. La notion de structure sociale désigne la distribution générale du pouvoir à l’OTAN, l’anatomie globale des luttes qui animent la formulation de ses politiques42. Notre intention est de montrer que l’émergence à l’OTAN de la gestion de risques comme nouvelle doxa, ce nouvel « ensemble de croyances fondamentales »43 relatif à l’« instabilité internationale », a généré une segmentation structurelle de la production de la sécurité. La pratique du pouvoir dans les négociations multilatérales à l’OTAN ne suit plus un modèle convergent qui concentre les luttes autour d’un enjeu délimité, comme ce fut le cas durant la Guerre froide et la possibilité de la confrontation interétatique. L’OTAN de la bipolarité était certes jonchée de tensions. L’OTAN n’avait rien d’une organisation harmonieuse. Ces luttes se concentraient toutefois autour de l’éventualité spécifique de l’affrontement des blocs, comme le reflètent certains débats centraux de l’époque dans l’Alliance sur la place à accorder aux armements nucléaires ou conventionnels dans la politique de dissuasion, à l’importance stratégique du « Front Sud » (Méditerranéen) pour l’URSS ou à la possibilité de répliquer à une attaque avec des armes nucléaires tactiques sur le sol européen. Les risques à contrer étant multiples et non réductibles à une entité commune, l’exercice du pouvoir est réorganisé le long d’une variété de lignes d’action (segments ou configurations sociales, comme nous les appellerons) qui sont différentes dans leurs objectifs, temporalités et trajectoires sociopolitiques. Les politiques de sécurité post-Guerre froide de l’OTAN constituent ainsi des constructions résolument hétéronomes où se situent des luttes d’autorité et des compromis souples autour des pratiques de prévention de risques aux significations particulièrement larges, voire vagues et floues44. Cette hypothèse se découpe en deux axes de travail qui en précisent les termes.
Le premier élément de notre hypothèse concerne le regard porté sur les acteurs. L’OTAN est conçue, de manière assez originale au regard de la littérature consacrée à l’Alliance et aux OI, non pas comme un bloc d’États articulant des intérêts nationaux rationnellement formulés, mais plutôt comme un espace transnational. La gestion de risques se trouve alors structurée par une multiplicité de jeux d’acteurs et d’institutions ← 28 | 29 → qui mobilisent des lignes d’action professionnelles différentes45. Les flous dans la désignation des risques proviennent en large partie du fait que bon nombre d’acteurs, autres que les diplomates de haut niveau (militaires opérationnels ou hauts gradés de différents corps d’armées, des ingénieurs en armement, agents du renseignement, fonctionnaires internationaux, industriels de l’armement, experts en psychologie ou en sciences humaines), sont impliqués et aux prises les uns avec les autres quant à la définition légitime de ces mêmes risques. Adoptant un « prisme circulatoire »46, nous considérons les divers organes de l’OTAN47 comme des lieux d’activation et de reproduction des oppositions et solidarités professionnelles rendant possible et tissées dans le cadre de la lutte contre le terrorisme. Concevoir l’OTAN par l’angle sociologique constitue la voie la plus adaptée pour cerner les complexes fondations de la gestion de risques. Cette démarche nous plonge dans la variété des intérêts et systèmes de sens qui entrent en jeu dans les nouveaux modes de fabrication segmentés des imageries des dangers internationaux et leurs moyens de résolution48.
À l’intérieur de ces échanges, la lutte contre le terrorisme joue un rôle particulier. L’hétérogénéité des significations de ce discours le rend tout aussi éclaté qu’il assure une fonction sociale et productive bien réelle, celle d’assurer une stabilité aux environnements et échanges professionnels. Le statut d’« attrape-tout »49 de la lutte contre le terrorisme en raison des risques polymorphes qu’elle recouvre n’a rien d’une anomalie, d’une déviance, d’une pathologie que leurs artisans chercheraient à corriger en précisant son contenu, comme le sous-tend la littérature rationaliste évoquée plus haut, pour qui l’OTAN doit toujours mieux s’adapter aux nouvelles menaces. Il s’agit d’une norme institutionnelle. Les usages flous des catégories sécuritaires ont une fonction sociale et génèrent des pratiques. C’est pourquoi l’accent est mis sur la dimension approximative, générale, contingente, disensuelle, même bricolée50, des accords, échanges et croyances collectives, en somme des écologies et anatomies ← 29 | 30 → accidentées mais fonctionnelles, qui fondent la gestion de risques à l’OTAN. C’est là un aspect crucial de l’apport d’une démarche sociologique dans la différence à établir entre ce que Bourdieu appelle la « logique logique » et la « logique pratique » :
Il faut reconnaître à la pratique une logique qui n’est pas celle de la logique pour éviter de lui demander plus de logique qu’elle ne peut donner et de se condamner ainsi soit à lui extorquer des incohérences, soit à lui imposer une cohérence forcée. […]. C’est dire que les systèmes symboliques doivent leur cohérence pratique, c’est-à-dire leur unité et leur régularité, mais aussi leur flou et leurs irrégularités, voire leurs incohérences, les unes et les autres également nécessaires parce qu’inscrites dans la logique de leur genèse et de leur fonctionnement, au fait qu’ils sont le produit de pratiques qui ne peuvent remplir leurs fonctions pratiques qu’en tant qu’elles engagent, à l’état pratique, des principes qui sont non seulement cohérents – c’est-à-dire capable d’engendrer des pratiques intrinsèquement cohérentes […] – mais aussi pratiques, au sens de commodes, c’est-à-dire aisément maîtrisés et maniables parce qu’obéissant à une logique pauvre et économique51.
Ainsi, ce qui peut apparaître, d’un regard extérieur et imposé, comme incohérent, flou et dysfonctionnel dans le discours contre-terroriste contemporain possède de réelles fonctions sociales et pratiques, à savoir souder des ensembles professionnels et sécuritaires, qui ne peuvent être lues qu’à travers un regard véritablement sociologique faisant l’effort de capter de qu’il peut y avoir de logique, de fonctionnel, de normal, dans ce qui, d’apparence, relève de l’erreur perpétuelle ou du pathologique. En somme, tâcher de comprendre le point de vue des acteurs dans sa pratique et sa nécessité sociale des luttes et du consensus plutôt qu’à travers une perspective externe qui soumet ce même point de vue des acteurs à une logique implacablement (il)logique. Alors, le discours du risque inconnu se présente comme une opportunité pour nombre d’acteurs de faire valoir l’utilité de leur savoir-faire dans l’OTAN, tout autant qu’il permet aux joueurs d’anticiper un minimum le sens du jeu en créant, justement et à travers des relations structurées dans le temps qui balisent le champ des possibles en matière de prises de position, des attentes collectives minimales. L’institutionnalisation de la lutte contre le terrorisme est donc le produit d’espaces sociaux hétéronomes, « faiblement structurés »52 et façonnés par des compromis aux contours flous. Ces compromis voient s’agréger et s’articuler une multiplicité de points de vue sur ce que doit être la lutte contre des menaces dont la nature et les potentialités de réalisation sont estimées comme impossibles à définir. C’est pourquoi nous irons d’ailleurs jusqu’aux frontières organisationnelles mêmes de l’OTAN, pour montrer comment celle-ci évolue en ouvrant ses limites extérieures à d’autres acteurs et espaces d’interaction comme l’industrie de l’armement, l’UE, le milieu de la navigation civile ou des alliances militaires ad hoc. Nous montrerons l’existence ← 30 | 31 → de deux dynamiques professionnelles interconnectées. Les forces centripètes, qui traduisent des mouvements intégrateurs générés par la lutte contre le terrorisme, dès lors qu’elle permet de faire tenir des agents sociaux aux savoir-faire hétérogènes dans des coopérations sécuritaires communes. Les forces centrifuges, qui relèvent de mouvements « anticoagulants » induits par la lutte contre le terrorisme, dès lors qu’elle rend possible la solidification de légitimités et de savoir-faire d’acteurs aux propriétés différenciées. Ces deux dynamiques (centripète et centrifuge) sont dans une logique de coconstitution simultanée, d’assemblage et de désassemblage, qui forme la dialectique principale de l’hétéronomie de la gestion de risques à l’OTAN.
Notre deuxième axe de travail constituant notre hypothèse explore la raison d’être politique de la gestion de risques à l’OTAN. Les pratiques couvertes par ce champ d’action dans l’Alliance impliquent non seulement des coopérations mais aussi, comme évoqué plus haut, une prétention à dire, à élaborer et surtout à appliquer concrètement, sous différents aspects et en différents lieux, la sécurité politico-militaire contre la menace terroriste. C’est pourquoi nous proposons de montrer que la segmentation post-Guerre froide de la production de la sécurité à l’OTAN reproduit et fait évoluer l’exercice de formes de pouvoir à l’international fixées sur l’usage effectif ou potentiel de la violence organisée. Ce second axe connecte une analyse micro de la gestion de risques à l’OTAN à une étude macro de sa capacité productive au niveau de politiques de sécurité contemporaines de l’Alliance elles-mêmes, et plus spécifiquement de leur dimension potentiellement violente. En faisant dialoguer la sociologie politique, les études critiques de guerre et de sécurité (qui se nourrissent mutuellement encore trop peu, à quelques exceptions près), nous tâcherons de montrer que la modification de la structure sociale de l’OTAN est indissociablement liée à des changements clefs dans la conception et l’exercice de la violence. L’un ne va pas sans l’autre. Les usages fluides de la lutte contre le terrorisme supposent le développement de savoir-faire qui sont reliés plus ou moins directement à l’usage de la violence et contribuent à en faire croître les possibilités d’usage. La violence organisée de l’OTAN se pense dans une dimension globalisée, affranchie de limites temporelles établies et peut s’exercer sur une variété d’entités. Dès lors, la transformation sécuritaire centrale au fondement de la segmentation contemporaine de l’OTAN est le remplacement de l’horizon de la guerre, qui caractérisait l’Alliance sous la bipolarité et la possibilité de la confrontation interétatique conventionnelle ou nucléaire, par une matrice de guerre (matrix of war)53. Celle-ci émancipe la violence militaire de la possibilité limitée de l’affrontement guerrier seul en la diluant, l’irriguant dans de multiples éventualités et politiques de sécurité de l’OTAN, allant du contrôle militarisé des flux humains à la confrontation armée contre-insurrectionnelle de haute intensité en passant par la production de technologies militaires de protection des contingents ou servant le ciblage létal. La gestion de risques à l’OTAN produit ainsi des politiques ← 31 | 32 → managériales de la sécurité. Il s’agit d’un mode de gouvernement internationalisé des espaces et des sujets de l’(in)sécurité qui génère et entretient des états d’instabilité sans cesse redéfinis comme tels54. De fait, l’OTAN est loin de répondre passivement à des états objectifs d’insécurité, mais exerce un « pouvoir incitatif […] qui participe de l’émergence actuelle de la menace. [C]omme la menace est de toute façon proliférante, la meilleure option est de l’inciter à proliférer encore davantage »55.
En d’autres termes, notre idée principale irriguant ces deux axes pourrait se résumer au fait de démontrer que la rationalité sécuritaire contemporaine de l’OTAN a largement changé, en raison d’une transformation de sa structure sociale, mais que son identité institutionnelle profonde, à savoir l’organisation de la violence et la désignation de la menace, reste, elle, dans une très large mesure intacte et inchangée56. À la différenciation sociale de la Guerre froide au cœur de laquelle se situait la domination à l’OTAN des soviétologues, des stratégistes de la guerre nucléaire et conventionnelle57 succède une hétéronomie largement moins différenciée qui sert de base au développement d’une matrice de guerre. C’est donc le passage d’un couplage historique à un autre qui nous intéresse : différenciation : horizon de la guerre / hétéronomie : matrice de guerre. D’où le triptyque de pouvoir qui fera l’objet de notre attention : surveiller, armer et conduire la guerre. ← 32 | 33 →
Surveiller, armer, conduire la guerre
Ces trois derniers termes sont au cœur de l’ouvrage et, sur un plan méthodologique, en constituent la charpente empirique. Ainsi que nous le relevions plus haut, délimiter l’objet de la lutte contre le terrorisme à l’OTAN n’a rien d’un exercice naturel. Il implique des choix et un découpage dont nous donnerons les grandes lignes. Nous analyserons trois configurations sociales où l’OTAN s’est dit lutter contre le terrorisme, sous des aspects très différents, à la fois en termes d’enjeux politiques (surveillance, armement, guerre), de violence (de la plus imaginée à la plus brutale), de temporalité, mais aussi dans le rapport entretenu par les acteurs à ce discours contre-terroriste. Nous présenterons ici ces initiatives de manière factuelle. Notre ambition n’est pas de réduire la gestion de risques à l’OTAN à ces dernières ni d’affirmer qu’il s’agit d’un découpage qui en refléterait toute la complexité. Il s’agit plutôt d’un choix permettant d’explorer avec une certaine profondeur et acuité l’orientation de notre hypothèse portant sur l’hétéronomie de la vie contemporaine de l’OTAN.
La première est la conduite de l’opération Active Endeavour (OAE). Il s’agit d’un déploiement aéronaval de l’OTAN en Méditerranée. La mission fut lancée en réaction de l’Alliance aux attentats du 11 septembre 2001 et relevait plus spécifiquement des mesures prises dans le cadre de l’invocation de la clause de légitime défense collective, contenue dans l’article 5 du Traité de Washington. Mise en place en octobre 2001, OAE prit fin une quinzaine d’années plus tard, en octobre 2016, pour céder la place à une opération encore en cours : Sea Guardian. OAE fut présentée comme une mission de lutte contre le terrorisme. L’objectif qui lui était assigné était de surveiller les flux de navires commerciaux (de manière de plus en plus étendue sur le plan des techniques et tâches de surveillance) en Méditerranée (d’abord dans l’Est puis dans tout le bassin) via des moyens militaires maritimes et aériens dans l’objectif de « contribuer à décourager et à déjouer les actes de terrorisme en Méditerranée »58.
La seconde initiative analysée est le Programme de travail pour la défense contre le terrorisme (DATPoW). Adopté à l’occasion du sommet OTAN d’Istanbul de 2004, le DATPoW est un programme visant à favoriser la coopération et la production dans le domaine de capacités militaires de manière à travailler sur la protection des troupes et l’optimisation de leur capacité à lutter contre les « attaques terroristes »59. De nature principalement technologique et technique, le DATPoW recouvre des secteurs de coopération divers comme la « protection des infrastructures critiques » (y compris celle des ports et des côtes), la lutte contre les engins explosifs improvisés (improvised explosive devices – IED), le contre-mortier, le renseignement et le ciblage, etc. Le programme est placé sous l’autorité de la Conférence des directeurs nationaux d’armement (CDNA), dont les représentants provenant des délégations nationales au QG de l’OTAN gèrent, sur un plan politique, les programmes d’armement de l’Alliance. Bien que continuant à être formellement relié à la CDNA, le programme a été coordonné, sur un plan bureaucratique, d’abord par la Division des investissements ← 33 | 34 → de défense (DI – principalement en appui des travaux couverts par la CDNA) entre 2004 et 2010 pour ensuite être géré (encore à l’heure actuelle) à partir de la Division des défis de sécurité émergents (ESCD).
La troisième est l’encadrement de la Force internationale de sécurité et d’assistance (FIAS) en Afghanistan. À l’automne 2001, les forces militaires des États-Unis et de leurs alliés envahirent l’Afghanistan en réponse aux attaques du 11 septembre 2001 dans le cadre de l’opération Enduring Freedom (OEF) et renversèrent le gouvernement taliban, alors accusé d’avoir consciemment abrité les auteurs de ces attentats, des membres du réseau Al Qaeda. Suite à cette invasion éclair, les armées occidentales se déployèrent alors durablement en Afghanistan dans le cadre de l’OTAN et de la coalition OEF menée par les États-Unis, qui se transformait elle aussi en mission de plus long terme. Le but politique était l’implantation d’un gouvernement central accepté par la population (celle-ci devant être alors persuadée de sa légitimité) de manière à ce « que l’Afghanistan ne redevienne plus jamais un sanctuaire pour les terroristes »60. Cet objectif incluait un volet militaire conséquent en charge de neutraliser l’opposition (« groupes terroristes » et « opposition » ou « insurrection talibane »). Les opérations étaient principalement conduites par la FIAS, pilotée par l’OTAN entre 2003 et 201461. La mission fonctionnait à partir de procédures principalement inspirées de la contre-insurrection, si bien que la FIAS était chargée du contrôle et de la sécurisation militaire des différentes provinces afghanes. Le « verrouillage territorial » étant censé favoriser l’implantation locale des autorités publiques et des projets de reconstruction62.
Sur un plan temporel, notre travail s’étend donc de 2001, année de pénétration significative de la lutte contre le terrorisme au sein de l’OTAN, à 2016, année où s’achève Active Endeavour (la FIAS terminant en 2014 et le DATPoW existant toujours à l’heure actuelle). Notre hypothèse et ses axes s’appuient en particulier sur une enquête de terrain, qui s’est concrétisée par une observation participante, sous forme de stage, de 7 mois au QG de l’OTAN à Bruxelles conjuguée à 96 entretiens63. Ceux-ci ont été conduits avec des fonctionnaires internationaux, des ← 34 | 35 → militaires, diplomates, conseillers civils et experts régulièrement impliqués dans le processus décisionnel à l’OTAN. Élaboré pour obtenir un accès rapproché aux institutions internationales, ce type d’approche ethnographique permet de « porter une plus grande attention aux pratiques et actions quotidiennes socialement incarnées, contrant ainsi la critique des Relations internationales comme une discipline statique et stato-centrée, mal adaptée pour capturer les complexités de la vie politique »64
