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Que ce soit sous la forme d'un aristocrate propre sur lui, d'une créature bestiale ou d'un antihéros mystérieux et romantique, Dracula n'a jamais cessé de fasciner. Depuis son apparition dans le roman épistolaire de Bram Stoker en 1897, le comte vampire est apparu sous divers traits et dans de nombreux médias. Au cinéma, tout d'abord, où trois acteurs lui ont donné ses lettres de noblesse : Béla Lugosi, Christopher Lee et Gary Oldman. Trois visages pour trois versions très différentes du monstre, chacune s'adaptant aux spécificités de son temps. Par la suite, Dracula a continué sa mue à travers des séries télévisées, des jeux vidéo et des bandes dessinées. Dans cet ouvrage, l'auteur Robin Nègre voyage à travers les époques et les médias afin d'étudier l'évolution du plus célèbre des vampires, de son récit et de ses caractéristiques.
À PROPOS DE L'AUTEUR
Diplômé d’un master de droit à l’université d’Aix-en-Provence, puis passé par des études de cinéma,
Robin Nègre se passionne dès le plus jeune âge pour l’art de raconter des histoires. Qu’elles soient littéraires ou cinématographiques, celles-ci l’inspirent à partager ses passions avec le plus grand nombre en devenant journaliste. Plume pour plusieurs sites spécialisés sur Internet (Chronique Disney, L’Éclaireur FNAC), journaliste pour Première et membre de l’équipe de Séance Tenante (le podcast des Cinémas Pathé), il écrit en 2024 son premier livre, consacré à une de ses plus vieilles obsessions : Dracula.
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Seitenzahl: 433
Veröffentlichungsjahr: 2025
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La Figure de Dracula Voyage à travers les ténèbresde Robin Nègreest édité par Third Éditions10 rue des Arts, 31000 [email protected]
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Directeurs éditoriaux : Nicolas Courcier et Mehdi El Kanafi Édition : Ludovic Castro Assistants d’édition : Ken Bruno et Damien Mecheri Textes : Robin Nègre Préparation de copie : Hélène Furic Relecture sur épreuves : Sarah Rivoal Mise en pages : Bruno Provezza Couverture classique : Nicolas Côme Couverture « First Print » : Ben Turner Montage de couvertures : Marion Millier
Cet ouvrage à visée didactique est un hommage rendu par Third Éditions au roman Dracula et à ses diverses adaptations.
L’auteur se propose de retracer un pan de Dracula dans ce recueil unique, qui décrypte les inspirations, le contexte et le contenu du roman et des oeuvres dérivées à travers des réflexions et des analyses originales.
Le visuel de la couverture est inspiré du roman Dracula et de ses oeuvres dérivées.
Édition française, copyright 2024, Third Éditions.Tous droits réservés.ISBN numérique : 978-2-37784-500-2
ROBIN NÈGRE
Pour Roxanne
IL EST DIFFICILE DE SAVOIR exactement à quel moment nous sommes confrontés à un mythe pour la première fois. Quand il s’agit de Dracula, l’exercice se révèle d’autant plus périlleux que le personnage apparaît dans chaque pan de la culture depuis plus d’un siècle. Toutefois, autant que je m’en souvienne, c’est une lecture imposée à l’école primaire de l’œuvre de Bram Stoker, dévorée avec appétit, qui me place pour la première fois face au comte. Une lecture fascinante, tant dans sa forme que dans son fond, qui allume en moi le feu passionnel du fantastique et du macabre. Une rencontre exigeante aussi, éprouvante. Elle plonge un jeune enfant dans un univers sombre encore inconnu, mais qui l’attire inexorablement vers les profondeurs.
Un dossier éducatif concluant l’édition finit de me happer. Ces quelques pages présentent deux adaptations du roman au cinéma ‒ peut-être plus, mais je n’en ai pas de souvenirs. Deux images restent gravées dans ma mémoire : le regard hypnotisant de Béla Lugosi d’un côté, le sourire effrayant de Gary Oldman de l’autre. Deux portraits différents qui se contredisent mais représentent la même chose. Ces deux Dracula, en confrontation avec un troisième, celui que je venais de découvrir au sein des pages, ont directement nourri l’envie de voir de mes propres yeux comment ce texte pouvait bien prendre vie à l’écran. L’incapacité d’accéder aux films à ce moment-là déclencha la nécessité de les regarder, au point d’alimenter chez moi une attente démesurée. Je les jouais dans mon esprit grâce aux lignes de Bram Stoker, j’en anticipais chaque scène, chaque moment horrifique, je visualisais les décors lugubres, les regards tristes et les écoulements de sang…
Quand le moment de visionner les films arrive, deux constats s’imposent à moi. Le premier ? Que Béla Lugosi déçoit, l’empreinte du temps affectant trop un garçon né dans les années 1990. Le second ? Que Gary Oldman triomphe au-delà des espérances et porte en lui ce que je voyais entre les lignes du roman, tout en surprenant et en ajoutant des éléments nouveaux.
Cette curiosité satisfaite marque le début d’un long chemin, d’une quête sans fin, d’une soif latente d’aller plus loin dans les entrailles d’un mythe encore un peu imperceptible. Après avoir vu deux acteurs donner vie à Dracula vient le temps de comprendre que d’autres ont endossé sa cape. Bien plus que deux. Des dizaines en réalité, sur le grand écran comme sur le petit. Progressivement, je comprends aussi que ce personnage apparaît dans des jeux vidéo, des bandes dessinées, des films et des séries d’animation. La mention de Dracula sur une quelconque couverture attire désormais mon œil, et le réflexe ne me quittera plus. C’est là le début d’une obsession éternelle.
Tel un parasite que l’on ne peut déloger, le vampire a apposé sa marque et l’imagination a fait le reste. Vais-je croiser Dracula en tournant dans une ruelle sombre la nuit ? Dans cette forêt inquiétante ? Ou au sein des ruines de ce château médiéval ? L’enfant que j’étais désirait être confronté à cette créature imaginaire, tout en étant terrifié par ce qu’elle représentait. Puisque la rencontre physique n’a jamais eu lieu, la culture s’en est chargée par procuration. Toute la culture.
Pourtant, le livre de Bram Stoker contient tout et se suffit à lui-même. Cette recherche du comte dans d’autres médias n’est pas le signe d’un travail non abouti du romancier et qu’il faudrait compléter par une œuvre annexe. Au contraire, la sienne est si entière qu’elle appelle à l’interprétation et à la mise en image sous différentes formes, avec des similitudes, des différences, des expérimentations et des trahisons.
Ainsi, l’objet de cet ouvrage consiste à analyser comment Dracula s’est réinventé dans les différents domaines culturels qu’il a touchés depuis sa création. Toutefois, cette démarche de caractériser le comte dans les médias n’a pas vocation à en sortir un ou des gagnants, plus méritants que d’autres. Dracula est, et a toujours été, le vainqueur de sa propre histoire. Sa longévité le prouve. Le but consiste avant tout à rendre hommage à un personnage emblématique de la fiction, à comprendre ce qu’il est et ce qu’il représente, à en sortir certaines caractéristiques emblématiques, à disséquer quelques œuvres, et enfin à satisfaire et partager cette curiosité toujours dévorante qui habite l’enfant intérieur, celui-là même qui a ouvert un livre il y a des années sans avoir conscience du long chemin qu’il s’apprêtait à arpenter.
Alors osons pénétrer dans le château interdit, assurés d’y trouver quelque trésor, incertains d’en ressortir indemnes.
L’auteur
Diplômé d’un master de droit à l’université d’Aix-en-Provence, puis passé par des études de cinéma, Robin Nègre se passionne dès le plus jeune âge pour l’art de raconter des histoires. Qu’elles soient littéraires ou cinématographiques, celles-ci l’inspirent à partager ses passions avec le plus grand nombre en devenant journaliste. Plume pour plusieurs sites spécialisés sur Internet (Chronique Disney, L’Éclaireur FNAC), journaliste pour Première et membre de l’équipe de Séance Tenante (le podcast des Cinémas Pathé), il écrit en 2024 son premier livre, consacré à une de ses plus vieilles obsessions : Dracula.
LA NUIT a déposé son inquiétante lueur. Les animaux se taisent, l’air s’immobilise, la température chute, et la lune apparaît et disparaît au gré du mouvement des nuages. À l’abri de quelques regards indiscrets dans une rue déserte, une ombre indescriptible enveloppe sa victime sans un bruit de trop. Seules deux canines blanches, pointues et brillantes, se distinguent, quelques secondes avant de s’enfoncer dans la gorge nue de cette proie malchanceuse. Puis la silhouette s’efface dans l’obscurité et disparaît, laissant sur les pavés froids un corps gisant. Le vampire a frappé, de nouveau.
Dans le genre horrifique, l’attaque de cette créature est une scène connue et souvent représentée dans différents médias, qu’ils soient littéraires ou audio-visuels. Prédateur par excellence, aussi monstrueux que séduisant, immortel, ce monstre catalyse une peur ancestrale, incarne une force de la nature difficile à combattre, supérieure au genre humain. Il s’affiche parfois avec une sensualité assumée, cachant derrière ce paraître une quête de survie sanglante.
Le mythe du vampire prend sa source dans des croyances historiques et des tentatives de qualifier certaines choses incompréhensibles à l’époque (et peut-être encore aujourd’hui). Dès les croyances antiques ‒ notamment en Inde, au Moyen-Orient et en Afrique ‒, le vampire fait son apparition avec des cultes en lien avec le sang et la mort. Dans la mythologie grecque, la Lamia, qui boit le sang des enfants, touche également aux notions de vampirisme, mais c’est bien en Europe à partir des XVe et XVIe siècles que la créature se développe telle que connue aujourd’hui. Le mythe découle initialement de la nécessité de donner du sens à des événements qui n’en ont pas, car derrière lui, on trouve des thèmes comme la vie, la maladie, le trépas, la résurrection, mais aussi la jeunesse, la beauté, l’immortalité. Étroitement lié à la chauve-souris et sa capacité à s’abreuver du sang de ses proies, le vampire, vampyr ou vampyri pour ses autres orthographes, constitue avant tout une réponse historique et folklorique à la crainte ‒ peur de la nuit, du dehors et des dangers qui s’y cachent. Épouse décédée qui revient hanter le veuf, cercueil enterré le jour qui se retrouve mystérieusement ouvert le lendemain, enfants qui disparaissent sans explication… Les témoignages historiques d’événements dramatiques ou effrayants abondent et viennent progressivement créer et nourrir le mythe, dans plusieurs civilisations à travers le monde.
Après les temps d’obscurantisme, la culture s’est approprié le vampire, et sa place n’a depuis eu de cesse d’évoluer, chaque époque et chaque œuvre se concentrant sur une ou plusieurs caractéristiques, pour en faire parfois le trait principal du monstre. Littérature, cinéma, télévision… La mythologie vampirique s’est enrichie, s’est agrandie, avec des œuvres originales et des personnages devenus emblématiques depuis.
Toutefois, il en est un en particulier qui continue d’obséder le genre et ne se désintègre pas quand apparaît la lumière du petit matin. Le plus célèbre d’entre eux, le maître des ténèbres, le prince de la nuit, le roi d’un bestiaire qui l’a depuis dépassé : le comte Dracula. Créé en 1897 par l’auteur irlandais Bram Stoker, ce personnage a rapidement défini le code vampirique. Si nous admettons que le suceur de sang représente un catalyseur de la peur, Dracula se révèle, pour sa part, celui du mythe tout entier.
Il n’est pourtant pas le premier de son espèce dans la littérature. Dès le XVIIIe siècle, plusieurs poèmes traitant du non-mort apparaissent. Il s’agit alors d’une réponse culturelle aux croyances de l’époque, qui s’accélérera au XIXe siècle avec les nouvelles et romans consacrés au monstre. En 1748, Der Vampir d’Heinrich August Ossenfelder est considéré comme l’un des premiers textes de littérature à mettre en scène la créature. Simplement vingt-deux vers et déjà émergent les notions d’immortalité, d’amour, de teint pâle, de nuit et de peur. En 1774, le poète allemand Gottfried August Bürger marque son époque avec les quelques lignes de Lénore, racontant le désespoir romantique d’une jeune fille qui s’en va suivre un fantôme (sans être réellement un vampire, mais servant d’inspiration pour les auteurs du siècle suivant). Cette thématique se retrouve dans La Fiancée de Corinthe, de Johann Wolfgang von Goethe en 1797, mais c’est en 1810 que John Stagg, avec The Vampyre, livre un texte riche et profond qui alimente la mythologie et prépare le terrain pour les nouvellistes et romanciers.
D’autres textes de l’époque se prêtent à l’exercice. Le vampire désigne alors beaucoup de choses, sans posséder de caractéristiques totalement posées. Si l’idée de la vie éternelle et d’une créature nocturne aspirant la vitalité de sa victime reste prédominante, le monstre s’apparente parfois à un esprit, à une goule, à un simple revenant ou encore à un mélange de différents folklores qui tendent aussi vers une personnification de la mort ou du diable. Un élément revient presque toujours : la séduction. Le vampire n’agit pas que sauvagement. Il peut tenter sa victime et chercher à la faire sienne en utilisant ses charmes. En découle souvent une relation de dépendance ou de soumission totale. Une façon, cette fois-ci, de lier le mythe naissant à la religion : celui qui ne pèche pas ou qui ne convoite pas ce qu’il ne possède pas ne tombera pas sous les charmes du vampire et n’en souffrira pas les terribles conséquences.
Le XIXe siècle incarne donc le temps de l’expérimentation et de la cristallisation d’un genre. D’illustres auteurs y consacrent leurs plumes, et quelques titres, parmi d’autres, sont considérés comme fondateurs : Le Vampire (1819) de John William Polidori, La Morte amoureuse (1819) de Théophile Gautier (qui confronte justement un homme d’Église à la tentation et la séduction d’un vampire), la nouvelle La Dame pâle (1849) d’Alexandre Dumas, La Vampire (1865) de Paul Féval, ou encore Carmilla (1872) de Joseph Sheridan Le Fanu et son approche sensuelle. Dracula aurait pu simplement constituer une nouvelle itération ajoutée à la liste, presque confidentielle, un livre réservé au cercle des passionnés curieux du genre. L’histoire en a décidé autrement en faisant du roman la référence absolue, et du comte, le vampire le plus célèbre.
Quand celui-ci a fait sa première apparition dans le texte de Bram Stoker, l’auteur lui-même n’aurait pu imaginer que son personnage allait s’extirper de la page dans laquelle il était enfermé pour devenir le porte-étendard d’un genre à part entière. Il a suffi, après tout, d’un seul livre. Point de série littéraire à succès s’étalant sur des années. Un seul roman, sous forme épistolaire, et qui n’adopte pas le point de vue de son personnage emblématique. Dracula, et c’est là peut-être une des sources de son succès, présente le comte à travers les expériences et témoignages d’autres personnages. Il s’agit là d’un travail d’iconisation d’orfèvre, qui permet à l’écrivain de jouer avec les doutes, les faux-semblants, les illusions, et de rendre son monstre bien plus insaisissable qu’il ne l’est réellement.
Cela dit, la force de Dracula ne réside pas seulement dans l’admiration hypnotique que ressent le lecteur pour la créature vampirique. Le livre de Bram Stoker regorge de personnages complexes et de thématiques passionnantes, universelles et intemporelles. Qui n’a pas vibré devant la résilience totale de Jonathan Harker, la lutte interne de Mina Murray, la folie de Renfield et la détermination du professeur Van Helsing ? Quelques archétypes de fiction, sans aucun doute, mais utilisés savamment par Stoker pour créer des enjeux et donner à Dracula une galerie d’adversaires ‒ et d’alliés ? ‒ formidables. Dracula, c’est le combat du bien contre le mal, de l’amour contre la haine, du jour contre la nuit, de la vie contre la mort.
Enfin, en faisant de son personnage un méchant absolu, Stoker intègre dans son livre une dimension macabre et horrifique. Il en devient le référent gothique par excellence pour toute une époque. Son approche presque poétique nourrira une génération entière d’artistes. Dracula est l’exploration de la cruauté, de la torture physique et psychologique, des supplices. Le comte est le maître incontesté d’une chaîne alimentaire qui place l’humain au second rang.
Ces éléments et thèmes ont donné au roman ses lettres de noblesse, avant d’en faire un classique de la littérature fantastique et de la littérature en général.
Ensuite ? Un alignement de lunes favorable. Dracula est publié quand le cinéma s’invente, un an après la projection emblématique des frères Lumière de L’Arrivée d’un train en gare de La Ciotat. La renommée grandissante du livre de Bram Stoker et l’envie des cinéastes de s’essayer au fantastique et à l’effroi ‒ terrains de jeu propices pour l’expérimentation cinématographique visuelle ‒ forment un mariage idéal. Le Vieux Continent puise dans ses propres mythes pour enrichir et développer une nouvelle culture. L’histoire est en route et le personnage commence son voyage de la Transylvanie au « transmédia ».
Dracula n’a pas seulement posé sa marque sur ses victimes. Il a profondément touché la culture pendant plus d’un siècle et s’est décliné sous des centaines de formes. Ses pouvoirs de métamorphose ne sont plus à prouver : il voguera de la littérature au cinéma très rapidement, moins de trente ans après sa création, avant de mettre un pied dans tous les arts sans jamais disparaître longtemps du cadre culturel, bientôt alimenté par une obsession historique autour de son existence, réelle ou non. Fantasmé, grimé, pastiché, honoré, Dracula ne cesse d’attirer l’attention depuis sa création, comme si son mystère, finalement, n’était pas encore résolu. Il se cacherait derrière le mythe, ou les lignes du roman, un secret enfoui insaisissable, inaccessible, obligeant auteurs et conteurs à y revenir inlassablement pour espérer en sortir le dernier trésor.
Cela étant dit et assez paradoxalement, le vampire de Bram Stoker a autant évolué à travers les années qu’il est resté figé. Oui, les auteurs se sont passé le mythe tel un bâton de relais, mais c’était ‒ dans la plupart des cas ‒ pour raconter encore et toujours la même histoire, celle du livre, celle de Jonathan Harker en visite en Transylvanie chez le comte Dracula. Toutefois, si le récit demeure le même, l’époque à laquelle il est raconté est différente. Avec le passage du temps est arrivée la façon dont l’inconscient collectif a appréhendé le mythe. Derrière un immobilisme apparent se cache en réalité une photographie de chaque culture et de chaque civilisation. Ne dit-on pas qu’une histoire change selon son conteur ? Dracula existe en preuve de l’adage. Chaque auteur ‒ dans le sens large du terme ‒ attaché au livre de Stoker a proposé sa propre vision, a insisté sur un élément plus que sur un autre. Parfois pour le meilleur, parfois pour le pire. Ceux qui se sont éloignés du roman l’ont fait aussi car la période l’exigeait, avec de nouveaux objectifs ‒ souvent celui de moderniser le vampire ‒ et de nouvelles contraintes.
Certaines œuvres sont ainsi tombées dans l’inconscient collectif, parfois au point de supplanter l’œuvre originelle et de réclamer ‒ à tort ou à raison ‒ la paternité du personnage, ou au moins d’une version adoubée par le temps de celui-ci. D’autres ‒ parfois les mêmes ! ‒ ont maltraité le mythe, accentuant à l’extrême certains clichés et lieux communs dont Dracula a toujours eu du mal à se défaire. Enfin, certaines œuvres n’ont pas réussi à franchir le seuil de la confidentialité. Elles se partagent entre connaisseurs, se savourent lors des longues nuits d’hiver, mais gardent en elles une essence ou une originalité méritant d’être reconnues.
Ainsi, nous voilà avec plus de cent vingt-cinq ans de Dracula. Le comte est passé de la littérature au cinéma, de la musique aux jeux vidéo, de la télévision à la bande dessinée. Il a perdu son nom dans certaines œuvres pour le retrouver par la suite. Pourquoi un tel attrait pour ce personnage ? Pourquoi avoir besoin d’y revenir alors même que des dizaines d’autres l’ont déjà ramené d’entre les morts-vivants ?
Dracula a également inspiré écrivains et cinéastes désireux de traiter du vampirisme sans forcément faire appel à son plus noble représentant. Le prince de la nuit rôde. Invisible parfois, mais il est là. Il plane au-dessus d’un genre, et ses yeux se dessinent dans le ciel. Il est le seul vampire réellement immortel et dont le pouvoir d’hypnose a largement dépassé le cadre de sa fiction originelle. Pourquoi Dracula ?
Tentons de répondre à cette question en voyageant dans le temps, de la création du personnage à son exportation dans la culture populaire et à travers le monde. Évidemment, il serait impossible (et indigeste) d’être exhaustif. Certaines œuvres n’ont pas apporté d’éléments en plus, en bien ou en mal, et ont simplement surfé sur une vague opportuniste en ressassant ce qui existait déjà. L’intérêt principal de la démarche réside dans la captation des principaux traits de Dracula et l’étude de leur évolution pour s’adapter aux différents médias. Que disait la créature sur l’époque d’alors, que dit-elle sur l’époque d’aujourd’hui, et surtout par quel moyen ? La grande adaptabilité du personnage est source d’intérêt.
Alors, comme l’a dit le comte au malheureux clerc de notaire Jonathan Harker lors de son arrivée au château : « Bienvenue chez moi ! Entrez librement et sans crainte. Et laissez quelque chose de ce bonheur que vous apportez. »
Il est toujours fascinant de plonger dans la vie des hommes et femmes ayant réussi à marquer une époque, un lieu ou un public. Bien que le fantasme autour de l’artiste torturé s’égare parfois dans une vaine glorification de la souffrance ‒ sous-entendant que l’art ne peut venir que du malheur et du désespoir ‒, force est de constater que plusieurs grands noms ont connu des vies tragiques, les rendant parfois plus énigmatiques que le produit même de leur intellect. Quand l’art touche le genre horrifique, le puzzle se complexifie davantage. Quel esprit sain ferait le choix conscient de s’aventurer dans les tréfonds du macabre, dans les abîmes de la folie, dans l’empire du sang et de la mort, demande à chaque époque une certaine bien-pensance, avant de répondre avec simplicité et certitude qu’un tel esprit ne peut justement pas être sain ou ‒ a minima ‒ qu’il a lui-même fait face à l’horreur et se sert de l’art pour s’en décharger. De là, la vie de l’artiste est analysée, scrutée, afin de déterminer quel moment tragique a bien pu inspirer telle œuvre dérangeante. Pourtant, la réalité se révèle parfois plus simple, et si le vécu de chacun est une source indéniable de création, l’extrapolation à outrance est un mécanisme dangereux.
Bram Stoker en est l’exemple même. Bien que la vie de l’auteur présente un intérêt certain pour comprendre Dracula et qu’elle esquisse plusieurs pistes de réflexion, il ne s’agira pas ici de proposer des théories farfelues visant à surexpliquer son œuvre ou ses thématiques, mais plutôt de poser des faits, tout en ayant conscience des débats entourant certains aspects de sa vie. Également, l’objectif de ces lignes ne consiste pas à détailler toute l’existence de l’écrivain, mais plus à en sortir les événements essentiels afin d’obtenir une idée générale de la vie de Bram Stoker sans perdre de vue l’aspect le plus essentiel : la création de Dracula.
Abraham Stoker ‒ dit Bram Stoker ‒ est né le 8 novembre 1847 à Clontarf, au nord de Dublin en Irlande. Troisième enfant d’une lignée de cinq frères et deux sœurs, il est le fils d’Abraham Stoker (1799-1876) et de Charlotte Matilda Blake Thornley (1818-1901). Jusqu’à l’âge de sept ans, il souffre d’une maladie l’empêchant de marcher et passe la plus grande partie de son enfance dans sa chambre, bercé par les légendes et mythes irlandais que sa mère lui raconte. Il ne cherchera pas, plus tard, à qualifier cette maladie malgré sa curiosité naturelle, et celle-ci demeure encore aujourd’hui source de spéculations et d’hypothèses. À l’occasion de la sortie du livre Personal Reminiscences of Henry Irving, biographie du comédien anglais Henry Irving écrite par Bram Stoker, ce dernier, en parlant de sa propre condition, mentionne d’abord une maladie « quasi mortelle » avant d’évoquer une « simple longue maladie » dans une édition postérieure, enlevant toute allusion à un risque de décès. Était-ce psychologique, physique ou un peu des deux ? Le doute persiste. De cet épisode énigmatique ressortent déjà les premières fabulations autour de l’inspiration de Dracula. S’il est difficile de savoir à quel point ces années de solitude ont alimenté l’imagination du jeune Bram, extrapoler au point de faire de son chef-d’œuvre une métaphore de sa jeunesse se révèle simpliste, voire faux, ou en tout cas dénué de toute certitude, puisque Stoker lui-même est resté très secret sur le mal l’ayant rongé.
Il n’empêche que l’enfant malade grandit et devient un jeune homme robuste capable d’intégrer le renommé Trinity College de Dublin en 1864. Ses années d’études se révèlent prestigieuses. Bram Stoker excelle en littérature, mathématiques et théâtre, se passionne pour les échanges d’idées et le débat, et devient un athlète récompensé en lancer de poids et saut en longueur. Il quitte l’université avec un master dans le domaine des arts et continue son travail de fonctionnaire d’État à Dublin (qu’il avait commencé dès 1866, soit deux ans après le début de ses études), en tant que greffier au château de Dublin.
Sa passion pour l’art toujours intacte, et parallèlement à son métier, il rejoint la rédaction du Dublin Evening Mail, pour lequel il rédige des critiques de pièces de théâtre. Son travail l’amène à rencontrer une personne déterminante pour le reste de sa vie : le comédien anglais Henry Irving (1838-1905), qui fait alors partie de la fine fleur des acteurs de théâtre britannique shakespearien. Sa renommée est telle qu’il fut le tout premier comédien à recevoir le titre de chevalier, une distinction non décernée aux artistes jusqu’alors.
Bram Stoker, qui gravite autour du monde théâtral, admire Henry Irving. Il a déjà eu l’occasion de le voir sur scène à deux reprises : la première en 1867 à Dublin dans la pièce The Rivals de Richard Brinsley Sheridan, la seconde en 1871 dans Two Roses de James Albery. Dans Personal Reminiscences of Henry Irving, Stoker fait l’éloge de ces deux représentations avec un enthousiasme certainement décuplé par l’amitié profonde qui va naître entre eux. La rencontre a lieu en 1876 lors d’une représentation d’Hamlet à Dublin, et dans le cadre de la rédaction d’une critique détaillée dans le Dublin Evening Mail. Au cours d’un repas réunissant les deux hommes, Stoker est fasciné par Henry Irving, qui se lance dans une interprétation habitée du poème The Dream of Eugene Aram de Thomas Hood. Irving, pour sa part, apprécie la passion et la fougue de son interlocuteur.
Une amitié sincère débute à ce moment-là, et en décembre 1878, le comédien propose au journaliste de devenir administrateur de son théâtre à Londres, le Lyceum Theatre. Le même mois, Bram Stoker épouse Florence Balcombe. Dans son nouveau cadre de travail, il supervise les aspects administratifs et artistiques, organise les tournées dans le monde, et sert également, sur certains aspects, d’homme à tout faire pour Henry Irving. Le couple Stoker évolue désormais dans la sphère artistique londonienne et connaît une situation financière confortable.
À partir de là, la relation entre Stoker et Irving a fait l’objet de toutes sortes de spéculations. La plus célèbre ‒ et sans doute la plus romanesque ‒ affirme que l’acteur de théâtre serait la principale source d’inspiration pour le personnage de Dracula. Il est vrai que la scène se dessine d’elle-même : Bram Stoker (Jonathan Harker ?), chargé de mille besognes, en train de rédiger des lettres, enfermé dans un théâtre (un château ?), à la merci d’Henry Irving (Dracula ?), patron exigeant et imprévisible… Si cette métaphore présente un certain charme, la seule certitude autour d’Irving est que Bram Stoker aurait aimé que le comédien incarne Dracula sur scène.
Les années passent et, en parallèle de son travail au Lyceum, Stoker écrit. Il rédige six ouvrages avant Dracula. Le roman La Chaîne du destin en 1875, l’essai The Duties of the Clerks of Petty Sessions in Ireland en 1879 (qui devient une référence dans le domaine administratif), le recueil de nouvelles Under the Sunset en 1881, les romans The Snake’s Pass en 1890, The Watter’s Mou’ et The Shoulder of Shasta, tous deux en 1895, et d’autres nouvelles qui seront compilées plus tard. Plusieurs thématiques récurrentes de l’auteur se retrouvent dans ces premières œuvres : une certaine fascination pour la mort, qu’il caractérise dans la nouvelle The Castle of the King, pour le macabre avec son histoire de fantôme dans Le Secret de l’or qui croît, et pour le fantastique. Ses textes démontrent également un humour cynique vif, un esprit aventureux attiré par les mystères à résoudre, et un intérêt certain pour les fins tragiques. Même si Dracula a pris toute la place aux yeux de l’histoire dans la bibliographie de l’auteur, le reste de son travail est digne d’intérêt et termine de hisser Bram Stoker aux côtés des grands maîtres de l’horreur littéraire tels qu’Edgar Allan Poe, Howard P. Lovecraft ou Stephen King.
À partir de 1890, Bram Stoker s’attaque à sa grande histoire de vampire, et le 26 mai 1897 est publié Dracula. Plusieurs titres sont envisagés : The Un-Dead, Count Dracula ou encore The Dead Un-Dead. Personne ne sait si la décision de ne laisser que Dracula (trois syllabes aussi menaçantes qu’intrigantes) provient de Stoker ou de son éditeur. La sortie du roman représente en tout cas un événement essentiel dans la carrière professionnelle de l’auteur. Avant même un quelconque accueil critique ou une possible réussite financière, son récit incarne la rencontre entre son travail administratif au Lyceum Theatre ‒ puisqu’il l’a rédigé sous forme épistolaire ‒ et celui d’écrivain. Très vite, il envisage la possibilité de le voir adapté sur planches. Quelques jours avant la publication, il procède d’ailleurs à une lecture publique au théâtre de son manuscrit. Pour ce faire, il modifie l’ouvrage pour convenir à la scène et l’adapte en cinq actes (en se heurtant à la complexité des changements de lieux tout au long de l’histoire). La lecture dure plusieurs heures et les registres de l’époque permettent d’identifier le nom du tout premier acteur à avoir incarné Dracula : M. Jones, un membre de la troupe du théâtre qui serait, d’après les archives, un comédien du nom de Thomas Arthur Jones. Le vampire est libéré, la légende commence.
Cette dernière va mettre du temps à s’écrire puisque Dracula ne rencontre pas un succès flagrant lors de sa sortie. Les ventes restent modestes (la première édition s’écoule en Angleterre à 3 000 copies) et les commentaires autour de l’œuvre semblent mitigés. Une grande partie de la critique résume le roman à une simple histoire d’horreur classique, dans la veine des penny dreadfuls traditionnels de l’époque, ces romans de gare effrayants qui se vendent pour un penny. D’autres vantent au contraire un style maîtrisé, une histoire complexe et l’incarnation définitive du mythe vampirique. Le livre s’exporte aux États-Unis (et plus tard dans d’autres pays, dont la France, en 1920) et y reçoit un bon accueil. Dracula commence à faire parler de lui et s’installe doucement mais sûrement dans l’inconscient collectif.
En parallèle, la situation financière du couple Stoker se dégrade. La sortie de Dracula ne fait pas de Bram Stoker un homme célèbre ou un écrivain fortuné. Le Lyceum Theatre rencontre des difficultés à mesure que la santé d’Henry Irving décroît. Ce dernier décède en 1905, après une représentation, entouré des membres du théâtre et de Bram Stoker, qui lui ferme les yeux lui-même. La disparition de son collaborateur le plus proche se révèle un choc émotionnel fort. L’auteur subit un accident vasculaire quelques mois plus tard, en 1906, le laissant inconscient pendant plusieurs heures. Affaibli après cet épisode, mais récupérant ses capacités, il écrit plusieurs ouvrages succédant à Dracula. En plus de son lot de nouvelles, sept romans voient le jour entre 1898 et 1911. Les romances Miss Betty en 1898 et Lady Athlyne en 1908, le thriller The Mystery of the Sea en 1902, les horrifiques The Jewel of Seven Stars en 1903 et The Man en 1905, et un nouveau roman épistolaire, The Lady of the Shroud, en 1909. En 1911 sort son dernier roman, The Lair of the White Worm, qui rencontre des critiques désastreuses.
En dehors des œuvres de fiction, un de ses ouvrages les plus importants est publié en 1906 : Personal Reminiscences of Henry Irving, qui rend hommage à son ami et mentor et détaille une vie de théâtre et de collaboration entre les deux hommes. Avec la fin de son travail au Lyceum Theatre et entre deux livres, Bram Stoker retourne à son travail de journaliste, principalement par nécessité financière. Winston Churchill lui donne une de ses très rares et exclusives interviews. Lors de la rencontre, il lui explique son choix ainsi : « Je déteste être interviewé […], mais je dois briser ma règle pour vous, car vous étiez un ami de mon père », avant d’ajouter « et car vous êtes l’auteur de Dracula1 ».
Bram Stoker décède le 20 avril 1912 à Londres à l’âge de 64 ans, et puisque chaque épisode de sa vie a fait l’objet de théories plus ou moins farfelues, sa mort n’échappe pas à la règle. Le certificat de décès indiquant une ataxie locomotrice, plusieurs textes au XXe siècle assurent que cela ne peut provenir que de la syphilis, une maladie sexuellement transmissible, que l’auteur aurait attrapée en côtoyant des prostituées à cause d’un mariage malheureux avec Florence. L’extrapolation va encore plus loin : l’idée que Stoker aurait attrapé la syphilis au début des années 1890 et que Dracula ne serait qu’une réponse métaphorique à cette maladie est à tous les niveaux de la (mauvaise) fiction. En 1912, l’écrivain, déjà âgé pour l’époque, a subi deux accidents vasculaires (en 1906 et 1911), en plus de souffrir d’une néphrite, une inflammation des reins. Si un doute autour de la cause exacte de cette ataxie locomotrice peut exister, il n’y a que peu d’intérêt à se lancer dans une spéculation inutile.
Bram Stoker laisse derrière lui une femme et un fils, Noel Stoker. Désormais veuve, Florence doit subvenir à ses besoins et va faire face, de son vivant, à la popularité grandissante de l’œuvre de son mari et à ses adaptations en tout genre, autorisées ou non. En effet, Dracula est réédité plusieurs fois, continue de se propager et gagne ses lettres de noblesse à travers le monde. En 1914, Florence publie d’ailleurs une collection de nouvelles à titre posthume. L’une d’elles se nomme L’Invité de Dracula et met en scène Jonathan Harker près de Munich, en Allemagne, lors de la nuit de Walpurgis, ainsi que sa rencontre avec le surnaturel dans un cimetière abandonné. Cette courte nouvelle pourrait faire office d’introduction à Dracula (et beaucoup affirment qu’il s’agit du premier chapitre non conservé du livre), mais elle n’est jamais présentée telle quelle dans les notes de Bram Stoker, et son style change radicalement de l’aspect épistolaire du roman final. En outre, dans ce dernier, rien n’indique que Jonathan Harker ait déjà vécu des événements surnaturels au cours de sa vie, bien au contraire. La piste la plus probable consiste donc à voir dans L’Invité de Dracula une ébauche n’ayant pas trouvé sa place dans le manuscrit définitif de l’écrivain.
Il est toujours délicat de s’essayer à faire le bilan, à sa place, de la vie d’une personne. Il est plus élégant de simplement apprécier et analyser son travail dans sa globalité. L’œuvre que laisse Bram Stoker est riche, complète et variée, avec ses réussites et ses échecs. Bien qu’elle se résume souvent aujourd’hui à un seul titre (et quel titre !), elle mérite une attention renouvelée.
Le roman Dracula est complexe et a fait plusieurs fois l’objet d’études et de débats universitaires et académiques. Du point de vue du lecteur cependant, il s’agit d’un roman facile d’accès et ludique, qui continue de fasciner aujourd’hui grâce à ses thématiques universelles et intemporelles. Une fois cela dit, le but de ces lignes ne consiste pas à résumer l’ensemble du livre ou à en dévoiler toute l’action, privant ainsi d’une lecture exaltante ceux qui voudraient s’y plonger. Non, il s’agit simplement de poser les grandes lignes du roman, d’en sortir les thèmes primordiaux et de présenter les principaux personnages afin de mieux comprendre pourquoi Dracula a fasciné lors de sa sortie et pendant tout le siècle qui a suivi.
Cette œuvre est une compilation. Son aspect épistolaire ‒ tout le roman est une succession de lettres, de correspondances, de pages de journaux intimes, de coupures de presse et ainsi de suite ‒ lui confère une saveur particulière. Il s’agit aussi d’une anthologie. C’est un mélange, ordonné et cohérent, un assemblage ou, d’une certaine façon, un puzzle. Il n’y a pas de narrateur omniscient, mais les personnages eux-mêmes posent sur papier des moments de vie et ce qu’ils contiennent : de l’espoir, de la joie, de l’amour, de l’inconnu, et surtout, de l’horreur, car il s’agit bien d’horreur dans Dracula. Face aux éléments rapportés et aux événements tragiques que subissent les personnages, le lecteur fait face à une question éveillant en lui ‒ parfois même inconsciemment ‒ une peur primaire, profonde, enfouie : « Est-ce que tout cela est vrai ? » se demande-t-il. Est-il en train de lire une fiction ou bien un recueil perdu d’antan et retrouvé aujourd’hui, qui relate et prouve l’existence d’une créature monstrueuse et invisible pour le commun des mortels ? Si notre raison nous offre la réponse, la sensation de la question demeure et rend la lecture de l’ouvrage encore plus intense. S’ajoute à cela un aspect essentiel : le personnage principal, qui donne son nom au titre du livre, n’apparaît que très peu au fil de l’œuvre. Il s’agit là du premier tour de force de Bram Stoker : faire le choix d’extraire Dracula des événements que traversent les autres personnages tout en laissant planer son ombre en permanence sur l’intrigue, lui conférant ainsi ‒ aussi bien pour le lecteur que pour ses proies ‒ un aspect insaisissable et imprévisible. La force de l’icône avec la puissance de la suggestion, et l’imagination du lecteur combine le tout.
L’esprit qui s’aventure dans Dracula tombe ainsi sur une première phrase simple. Un lieu, une date, un voyage accompli : « Bistrizt, le 3 mai. Quitté Munich à 8 h 35 du soir, le 1er mai, avec l’intention d’arriver à Vienne le lendemain de bonne heure. » Il s’agit du compte-rendu d’un homme, Jonathan Harker, et de l’invitation à le suivre à la découverte d’une terre lointaine et des dangers qui s’y trouvent. En quelques pages, avant même de comprendre qui est Harker ou la raison de son voyage, le lecteur assiste à ses premières mésaventures en Transylvanie : peur des locaux le sommant de prendre garde au mal qui rôde dans la région, cocher de diligence taciturne à la conduite dangereuse, attaque d’une horde de loups dans la nuit et… arrivée devant un château imposant, accueilli par un comte inquiétant et cette phrase glaçante : « Bienvenue chez moi ! Entrez librement et sans crainte. Et laissez quelque chose de ce bonheur que vous apportez. »
Un bonheur que Jonathan va effectivement rapidement abandonner, car il vient d’entrer dans la demeure de Dracula. La raison de sa présence est simple : clerc de notaire, il est envoyé par sa hiérarchie en Transylvanie afin de consulter un client, nouvellement possesseur d’un terrain à Londres, et préparer avec lui son déménagement prochain. Consciencieux et travailleur, Harker est un jeune homme plein de bonne volonté, honoré par sa mission et désireux de gagner en responsabilité au sein du cabinet. Il est, de surcroît, fiancé depuis peu à Mina Murray ; une grande partie de son journal pendant son séjour en Transylvanie lui est d’ailleurs directement adressée.
En découvrant son client, Jonathan fait la rencontre d’un vieil homme, grand, excessivement pâle, aux oreilles pointues, aux sourcils épais et à la moustache blanche. Il remarque des dents particulièrement acérées et des poils dans la paume de la main. Le face-à-face avec Dracula, pour le clerc comme pour le lecteur, survient ainsi dès les premières pages du roman. Malgré quelques particularités comportementales étranges, que Jonathan met sur le compte d’une culture différente, les premiers échanges avec le comte se révèlent chaleureux. En nourrissant son invité et en le logeant confortablement, celui-ci se montre d’une prévenance excessive. Puis, le cauchemar commence…
La première partie de Dracula se révèle d’une efficacité admirable. Elle bascule immédiatement dans un huis clos sans échappatoire quand le protagoniste comprend deux choses : la première, que son hôte n’est pas humain. La seconde, qu’il ne peut plus sortir du château. Le jeu de piste débute alors : le lecteur suit l’investigation du jeune apprenti, qui tente de déterminer la nature de Dracula, rendu plus effrayant par l’absence de réponse nette. La force de Bram Stoker, dans cette longue introduction, consiste à placer la proie dans la tanière du prédateur. Le récit rappelle un Hansel et Gretel revisité2, où l’infortuné passe d’un accueil réconfortant à un danger mortel. Son château, ses règles, et comme va rapidement le découvrir Jonathan, le comte peut surgir à n’importe quel moment et de n’importe où. Le clerc est seul, impuissant, dans un labyrinthe de pièces et de couloirs, à la merci d’une créature sadique, violente et aux capacités surhumaines. Dracula n’hésite pas à torturer psychologiquement Harker en lui faisant comprendre qu’aucune échappatoire n’est possible. Il lit son courrier et décide des correspondances de l’infortuné, l’enferme dans sa chambre et fait preuve d’une imprévisibilité de caractère insoutenable. Dans le château vivent également trois femmes vampires qui tentent de s’abreuver du sang de Jonathan, jusqu’à ce que Dracula délivre le jeune homme de leur emprise, non pas par bienveillance, mais par volonté de le garder pour lui et lui seul. Quand le clerc mentionne son souhait de quitter le château, son hôte ne tente pas de l’arrêter, mais lui fait entendre le cri proche des loups, alliés du comte et gardiens d’une forêt aussi dangereuse que sa demeure. Seule la lumière du jour confère un semblant de sûreté à Harker, avant que la nuit ne dépose à nouveau sur lui son manteau d’effroi. La torture physique et psychologique que subit le jeune homme brosse le portrait de Dracula, qui ici se trouve loin de la figure romantique du vampire. Celui-ci ne nourrit aucune empathie pour les humains. Au mieux considère-t-il les loups, ces enfants de la nuit qui hurlent à la lune, comme ses semblables : il se situe à la tête de la chaîne alimentaire, en a conscience et en joue. Il voit dans son captif une prise facile, qu’il brise jour après jour en réduisant petit à petit son espoir de survie. C’est un amuse-bouche, un passe-temps avant sa prochaine vie ‒ et chasse ‒ en Angleterre.
Le cauchemar de Jonathan Harker, en raison de sa fluidité et de son universalité, incarne l’une des plus célèbres parties de l’ouvrage. Il n’est pas difficile d’imaginer en quoi ce périple deviendra source d’intérêt pour les adaptations audiovisuelles à suivre. Un décor gothique délabré et abandonné par excellence, un personnage plongé dans un monde étrange, et un danger identifié qui garde sa part de mystère et d’inconnu. Ce terrain de jeu se veut propice à l’expérimentation, stimulante pour l’imagination d’artistes de toutes périodes et exaltante pour les spectateurs. Cet arc contient également la révélation de l’apparence de Dracula, quand il accueille Jonathan aux portes de son château, ce qui représente un moment clef pour tout art visuel cherchant à rendre le personnage emblématique, quitte à s’éloigner radicalement de la description faite par Stoker.
Dracula part ensuite pour l’Angleterre en embarquant en secret sur un bateau, le Demeter. Le lecteur découvre les événements de cette traversée dans le compte-rendu et les notes laissés par son capitaine après que le navire s’est échoué sur les rives de Whitby (une ville portuaire anglaise), sans âme vivante à bord. Seul un énorme chien ‒ en vérité le vampire transformé ‒ aurait sauté du navire pour s’enfuir dans les bois. La découverte du bateau, après une violente tempête, se révèle source d’effroi pour les habitants de la côte. Un homme ‒ le capitaine ‒ est attaché au gouvernail, les mains liées à la roue, mort depuis plusieurs jours. L’inspection de ses notes permet de reconstituer les événements ayant conduit à ce naufrage. En quelques pages seulement, Bram Stoker pousse à son paroxysme l’idée d’un Dracula insaisissable, invisible et toujours aussi dangereux. Le récit du capitaine commence lors du chargement du bateau à Varna, en Bulgarie. L’équipage monte à bord plusieurs caisses remplies de terre. Débute alors un périple de plusieurs semaines allant de la mer Noire à la mer du Nord. Le lecteur s’en doute, dans l’une de ces caisses repose Dracula. Tout semble normal au départ, puis, une nuit, un premier homme disparaît, puis un deuxième. Un mal inconnu rôde sur le bateau. Un mal que nul n’arrive à débusquer ou contrer. Les neuf marins disparaissent les uns après les autres. Le dernier voyage du Demeter prend progressivement l’allure d’une croisière mortuaire. C’est aussi une fantastique histoire autonome qui se contient en elle-même. Un huis clos survival avant l’heure, qui utilise les ressorts narratifs du genre : un groupe dans l’incapacité de fuir, un lieu défini, une menace mortelle. Tout comme dans l’espace, personne ne vous entendra crier…
Du côté de l’Angleterre, le lecteur fait la connaissance des autres personnages emblématiques de l’œuvre. Tout d’abord Mina Murray, la fiancée de Jonathan Harker, ainsi que son amie Lucy Westenra. Il rencontre aussi le noble Arthur Holmwood, le Texan Quincey Morris et le docteur John « Jack » Seward, tous prétendants de Lucy. Par un jeu de coïncidence fortuite et de destin tragique, la fiancée de Jonathan Harker et ses amis se retrouvent ainsi confrontés au comte Dracula lors de son aventure anglaise. Lucy, tout d’abord, devient une victime du vampire dès son débarquement à Whitby et tombe sous son emprise, ce qui provoque sa longue chute physique et mentale. Cette décadence se manifeste par un affaiblissement de santé général, un état de semi-conscience inquiétant et deux petites marques rouges au niveau du cou. Ses amis tentent de comprendre et soigner ce mal inconnu, en vain. C’est alors que le docteur Seward décide de faire venir des Pays-Bas son ancien mentor, le professeur Abraham Van Helsing. Ce dernier, fort d’une grande ouverture d’esprit croisée à une curiosité aiguisée, parvient progressivement à qualifier la condition de la jeune Lucy : le vampirisme.
Bram Stoker atteint ici un des points fondamentaux de son livre en reliant vampire et maladie. Le mal que propage Dracula est une infection qui se transmet, héritière des croyances d’antan développée aux XVIe et XVIIe siècles autour du mythe vampirique, quand l’incompréhension de la contamination ne pouvait s’expliquer que par la présence démoniaque. Le sang comme porteur du virus, l’ail ‒ puissant antiseptique ‒ comme moyen de le contrer. Il s’agit aussi d’une nouvelle preuve du talent de conteur de l’auteur : l’antagoniste, lors de cet arc, encore plus absent, discret, offre à chaque apparition une puissance décuplée par sa rareté et sa grande mutabilité, dévoilant peu à peu ses pouvoirs de transformation (en chien, chauve-souris et autre).
Face à lui, les personnages subissent les événements, impuissants. Les prises d’initiatives se soldent régulièrement par un échec, le comte ayant toujours une longueur d’avance. Seul Van Helsing garde son sang-froid et se trouve en mesure de jouer des pièces sur le grand échiquier en mouvement. L’opposition mettant en scène le professeur et Dracula possède la signature du noble affrontement, un peu comme celui entre Sherlock Holmes et le professeur Moriarty. Ce combat où l’admiration mutuelle ‒ non dite ‒ se perçoit et où, indirectement, les deux antagonistes se savent face à un adversaire de leur trempe (même le comte vampire, dans une faible mesure, alors qu’il méprise habituellement l’humanité). Van Helsing contre Dracula, c’est l’homme face au monstre, le bien en opposition au mal, la droiture contre la bassesse, ou bien, tout simplement, le serviteur de Dieu contre l’incarnation du diable.
Quand Lucy succombe, Bram Stoker livre ses plus beaux passages d’horreur. Van Helsing sait que cette pauvre jeune femme est désormais une immortelle, capable d’infliger elle-même souffrance et mort à autrui, et notamment à des enfants, ses premières cibles. Pour le salut de son âme, une seule solution se montre viable : l’éliminer pour de bon en lui enfonçant un pieu à travers le cœur et en lui coupant la tête. Sans concession, l’auteur décrit cette exécution dans une séquence terrible.
Si ce petit groupe de valeureux a perdu Lucy, il ne compte pas perdre Mina, victime suivante du comte. Rejoints par Jonathan Harker, qui est parvenu à s’échapper de la demeure de Dracula, et en rassemblant toutes les informations à leur disposition, les personnages arrivent enfin à qualifier la nature de leur ennemi et mettent au point une stratégie pour le contrer. Une course-poursuite se met alors en place. Dracula cherche à retrouver la sécurité de son château. « Le temps est mon allié », comme il le précise lui-même : il peut attendre des dizaines d’années et revenir à Londres plus tard s’il se sent menacé actuellement. Van Helsing, de son côté, utilise l’hypnose pour pénétrer dans l’esprit de Mina, déjà sous l’emprise du comte, et anticipe ainsi plusieurs de ses actions ou mouvements. Surtout, le groupe se sépare et utilise les progrès techniques (le train, notamment) pour voyager plus vite que le vampire et le contrer avant qu’il ne se cache dans sa demeure. Bram Stoker parvient à instaurer le doute chez le lecteur jusque dans les dernières pages, tant Dracula apparaît imbattable. Néanmoins, Jonathan Harker parvient à trancher la gorge du monstre avant que le soleil se couche, et Quincey Morris, à planter son arme dans sa poitrine. Dracula tombe en poussière, le mal est vaincu, la boucle est bouclée : après avoir fait du comte le chasseur ultime, Bram Stoker l’a transformé en proie. Une proie certes dangereuse, mortelle et imprévisible, mais une proie tout de même, contrainte de fuir pour se ressourcer dès lors que son adversaire en a compris le point faible.
Tout comme la vie de son auteur, le roman Dracula a fait l’objet d’analyses et de liens plus ou moins hasardeux. Le plus célèbre d’entre eux concerne un certain seigneur de Roumanie. D’aucuns pourraient s’attendre à trouver dans cette section une démonstration visant à associer Dracula au désormais célèbre ‒ presque autant ‒ Vlad l’Empaleur, devenu dans la croyance collective la principale source d’inspiration de Bram Stoker pour son personnage. Pourtant, il sera dit sans détour que non, Dracula n’est pas censé être le voïvode3Vlad Tepes. Cette rumeur aussi immortelle que le vampire lui-même fut d’abord propagée par le livre In Search of Dracula de Raymond T. McNally et Radu Florescu en 1972, puis reprise par de nombreux documentaires et œuvres de fiction. Dans son ouvrage Dracula : Sense & Nonsense, Elizabeth Miller, experte du vrai et du faux autour du vampire, démontre toutefois avec beaucoup de rigueur comment cette croyance s’est alimentée elle-même.
Les notes de Bram Stoker indiquent que sa seule recherche sur la Transylvanie provient des ouvrages An Account of the Principalities of Wallachia and Moldavia de William Wilkinson et Transylvanian Superstitions d’Emily Gerard. L’étymologie du mot « Dracula » y est détaillée. En langue roumaine, le mot « Dracul » signifie « dragon » ou « diable »4. Vlad II Dracul, un voïvode de Valachie ayant combattu et repoussé l’invasion turque au XVe siècle, a pris ce nom car il faisait partie de l’ordre du Dragon, une organisation militaire et religieuse fondée en 1408, inspirée des ordres templiers ayant officié lors des croisades saintes, et destinée à protéger les chrétiens du danger que représentait alors l’Empire ottoman. Son fils, Vlad III Tepes, était quant à lui surnommé « l’Empaleur » en raison de sa violence et de sa cruauté envers ses ennemis, mais aussi « Drăculea », qui signifie « fils de Dracul » en roumain médiéval. Il a lui-même parfois été représenté comme un monstre sanguinaire.
Si Bram Stoker ne relie pas précisément Dracula à Vlad Tepes, il est toutefois probable qu’il ait été au fait des événements de cette lignée et qu’il s’en soit en partie inspiré. Dans le roman, Van Helsing décrit le comte en ces termes : « Ce doit être ce même voïvode Dracula qui fonda sa renommée en traversant le grand fleuve et en allant battre le Turc à la frontière même de la Turquie. […] Les Dracula […] appartenaient à une illustre et noble race […]. » Le vampire lui-même, au début de l’œuvre, décrit les exploits de sa famille à Jonathan Harker, expliquant que les Dracula faisaient partie des chefs de guerre ayant participé aux victoires successives contre les Turcs : « C’est à nous désormais que fut confiée pendant des siècles la garde de la frontière turque : bien plus, notre vigilance là-bas semblait ne jamais devoir prendre fin car, selon l’expression des Turcs eux-mêmes, “l’eau dort, mais l’ennemi veille”. Qui donc […] se rassembla plus vite autour de l’étendard du roi quand retentit l’appel aux armes ? […] N’est-ce pas l’un des miens qui traversa le Danube pour aller battre le Turc sur son propre sol ? Oui, c’est un Dracula ! »
