La Fille de l'Ours - Christine Chaumartin - E-Book

La Fille de l'Ours E-Book

Christine Chaumartin

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Beschreibung

Hiver 1895. Cet hiver-là, les bêtes sortirent des bois. Les bêtes et d'autres choses, bien plus inquiétantes encore. Au nord du Montana, non loin de la frontière canadienne, alors que le village de Little Creek, coupé du monde et oublié de tous, étouffe sous la neige, les quinze ans de Pierre se heurtent à une jeune indienne étrangement blonde, surgie de la forêt au milieu du blizzard. Près de vingt ans après la Longue Marche des indiens Nez-Percés, d'anciennes haines refont surface et les esprits des vieux guerriers viennent se mêler d'une vengeance, où surnaturel et chamanisme troublent le jeu des passions ordinaires. Roman à suspens, fantastique, western, roman d'initiation, La Fille de l'Ours est également un hommage à Chief Joseph et à son peuple, les Nez-Percés.

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Seitenzahl: 265

Veröffentlichungsjahr: 2019

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Illustration de couverture :

Mark Anthony Jacobson,

Shamanic Transformations of a Bear Clan Medicine Woman

.

Mark Anthony Jacobson est né en 1972 au Canada. Il est d’origine suédoise par son père et Ojibwé par sa mère.

Shamanic Artist

du mouvement Woodland Art, son travail est l’émanation de la culture Ojibwé.

http://markanthonyjacobson.blogspot.com/

Merci à Solal, Pascal, Jean-Jacques et à celles et ceux qui fidèlement me lisent et m’encouragent.

La forêt se dresse devant elle. Elle s’y engouffre, pressée par une terreur plus forte que les esprits qui s’y dissimulent et la guettent, plus forte que la douleur qui broie son corps meurtri. Elle tombe, se relève, tombe de nouveau et se relève encore. Elle n’entend rien des bruits alentour, ni du cri des oiseaux qu’elle effraie, ni du torrent qui gronde quelques pas plus loin. Sa tête est toute pleine des battements de son cœur prêt à se rompre et de l’écho des hurlements qui désormais ne cesseront de la hanter. Elle avale sans en sentir le goût, le sang et les larmes qui coulent dans sa bouche. Elle jette en avant ses mains à vif, aux ongles arrachés, à la peau brûlée. Les arbres surgissent comme autant d’obstacles contre lesquels elle se précipite, accrochant follement à leurs branches les lambeaux de sa robe déchirée et les fils brillants de ses cheveux. Elle ne sait rien de l’ombre qui la suit, plus silencieuse qu’un battement d’aile, recueille ces dépouilles, relève les herbes foulées, efface les traces de sa fuite éperdue. Lorsqu’enfin elle s’abat au bord du néant, l’ombre s’approche, se penche sur elle, l’enveloppe puis disparaît.

Cet hiver-là, les bêtes sortirent des bois. On vit, dit-on, des loups s’approcher des habitations. Les grandes bêtes grises tournèrent un moment, humèrent l’air glacial puis hurlèrent longuement avant de prendre la direction du sud, d’une course pressée, toujours à la queue leu leu. Et, quoiqu’il en dît alors, ce ne fut pas le coup de feu de Sam qui les mit en fuite. Il leur en fallait bien plus pour les effrayer.

D’ailleurs Sam ne tua que le dernier, un peu boiteux et un peu plus lent que les autres. Justice cependant est de reconnaître que l’animal, un vieux mâle entièrement noir, au pelage couturé de coups de crocs anciens, était d’une taille rarement égalée, comme en témoignait sa peau qui orna quelque temps un mur du saloon.

Les loups ne furent pas les seuls à quitter les profondeurs de la forêt cet hiver-là. C’est Célestine qui, la première, aperçut les deux ours alors qu’elle était sortie chercher une brassée de bois. Pour parler vrai, elle fut la seule à les voir mais personne au village n’aurait songé à mettre en doute la parole de Célestine. Elle avait passé l’âge de poursuivre des chimères et n’avait plus rien à prouver. C’est ce qu’elle prit un instant pour un coup de fusil qui lui fit tourner la tête vers l’orée du bois. Le claquement sec rebondit de tronc en tronc. L’air même était si froid qu’il faisait comme un mur de glace réfléchissant les échos. C’était un arbre dont le cœur venait d’exploser sous la pression de sa sève gelée. Les deux énormes masses se mouvaient rapidement à la lisière de la forêt, puis le premier fit volte-face, se dressa de toute sa hauteur et envoya sa lourde patte griffue sur la tête ronde de son poursuivant. Puis, subitement, les deux monstres disparurent dans la forêt qui se referma sur eux, dans l’avalanche de la neige accumulée sur les branches. Cet événement ne fit qu’alourdir un peu plus l’angoisse indéfinissable qui pesait sur le village. Car enfin, les ours ne s’éloignent pas de leurs cavernes au cœur de l’hiver, et chacun de conjecturer sur ce qui avait pu les chasser de leur tanière. Parce que si les journées étaient courtes en ce mois de décembre, le temps était long et il y avait là de quoi entretenir les discussions près du foyer. De quoi différer le moment où il faudrait tout de même bien se résoudre à s’éloigner de l’âtre et à rompre le cercle rassurant de la famille, le moment où chacun devrait gagner sa couche et accepter de plonger dans les ténèbres en espérant s’endormir au plus vite et surtout ne pas rêver.

Les mères avaient beau glisser un sachet de valériane sous l’oreiller des enfants, elles avaient beau mêler au lait et au miel la graine amère de l’hellébore sauvage avant le coucher et marmonner de vieilles incantations que jamais le Pasteur n’aurait tolérées s’il était encore de ce monde, malgré tout, ce n’étaient que cauchemars que la nuit apportait dans sa noire besace. Des ombres tournaient autour des lits des petits qui s’éveillaient en hurlant. Alors les mères se levaient pour tenter de les rassurer et pour les border de nouveau au plus serré, car malgré le poêle qui ronflait, il n’était pas rare que les lits se couvrent de givre. Et à en juger par les yeux battus et cernés des hommes cet hiver-là, leur sommeil, même s’ils ne voulaient pas l’avouer, ne devait pas être plus apaisé. On se réveillait en sursaut au moindre craquement, cherchant à tâtons la carabine posée à portée de main.

Bien sûr, tout le monde gardait en mémoire la terreur de l’été 77. Mais les choses étaient différentes alors, on savait ce qu’il fallait redouter : la bande d’Indiens rebelles qui traversait le pays, pris en chasse par la cavalerie. Lorsqu’ils approchèrent de Missoula, on barricada les femmes et les enfants dans le saloon et on se prépara à soutenir un siège. On avait entendu dire que les sauvages avaient massacré des colons dans la prairie et les rumeurs parlaient de crimes bien plus abominables encore. Finalement, les Indiens passèrent plus à l’ouest et Little Creek fut épargné.

Or la peur qui s’était emparée du village cet hiver-là était d’une autre trempe. Aux premières neiges, elle avait fait son nid au fond des ventres et depuis, elle empoisonnait les jours et les nuits sans que l’on sache d’où elle était venue.

Lorsqu’au matin enfin les ténèbres refluaient, elles laissaient dans le ciel des traînées de plomb, annonçant de nouvelles chutes de neige. Du moins pouvait-on fixer son regard sur le rideau de la forêt et guetter à travers le carreau ce qui pourrait cette fois en sortir. Certains gestes se suspendaient dans l’attente. Les mains se figeaient dans la pâte qu’on oubliait de pétrir, le rabot s’immobilisait de longues minutes sur la planche, parfois même l’allumette se consumait sans atteindre le fourneau de la pipe. Puis le vent se levait, apportait des bourrasques de neige qui saturaient l’espace d’une blancheur opaque. Il s’engouffrait dans les rues du village et les transformait en gigantesques tuyaux d’orgue. C’était un sifflement ininterrompu qui pénétrait les fibres du corps, engourdissait les nerfs, au point qu’à l’intérieur même des maisons, l’oreille saturée de ces vibrations, on n’avançait plus qu’en titubant, comme dans la cale d’un navire chahuté par les flots.

Certains auraient aimé pouvoir se planter au milieu de la rue, face au vent, en espérant laver dans son souffle les vieilles fautes qui leur rongeaient l’âme. Le vent les aurait emportées comme des lambeaux d’écorce morte. Mais c’était risquer de sentir son cœur geler et devenir fragile comme du verre, et de le voir ensuite se briser au moindre choc en poussière de glace.

C’était en fin d’après-midi. Toute la journée, des rafales chargées de poudreuse s’étaient abattues sans discontinuer, aveuglant le village. Puis brutalement, comme si, en un instant, un dernier souffle plus violent avait chassé les nuages, tout s’était arrêté, libérant la vue, entre chien et loup, à l’heure où le ciel s’assom-brit et où la neige se teinte de bleu. Il se fit un silence si profond qu’il faisait regretter les hurlements de la tempête. Même le feu cessa de crépiter. On lança quelques phrases creuses pour avoir quelque chose à entendre, certains même s’essayèrent à rire de ce temps de chien, de cet hiver comme on n’en avait jamais vu de mémoire d’Anciens, mais les éclats de voix ne résonnaient pas, ils étaient comme absorbés par l’épaisseur du silence. Alors des mains essuyèrent la buée des carreaux et les regards se tournèrent vers la lisière de la forêt. Tout d’abord, on ne vit rien. Pourtant on ne pouvait détacher les yeux de la frontière des arbres. Il était inconcevable que rien ne se passât, que rien n’apparût. Puis, on perçut un mouvement, une forme vague semblait bouger à la limite des ombres des bois. Trop petite pour un ours, trop haute pour un loup. Au fur et à mesure qu’elle avançait, elle se découpait progressivement sur la blancheur bleutée, comme un mirage vacillant. Au bout de quelques minutes, il fallut se rendre à l’évidence, une silhouette humaine se dirigeait vers le village. Et derrière elle, la neige se remettait à tomber de plus belle.

Écoute Tíikpuu, écoute et apprends l’histoire des Nimíipuu. Sous les peaux tendues, elle écoute et elle apprend. Sa mère assise un peu à l’écart joue indéfiniment avec la chaîne qui pend à son cou et chantonne à mi-voix en se balançant doucement. Wiluupup, mois de glace et de neige les garde prisonniers sous la hutte recouverte de terre, enroulés dans les fourrures du X^áx^aac, le grand grizzli. La fumée s’élève depuis le foyer cerclé de pierres, mais c’est la voix du Fils de l’Ours qui surtout tient chaud. Elle peuple l’espace et l’esprit de Tíikpuu de visions d’un monde qui jamais plus ne lui sera étranger.

Ouvre ton cœur Tíikpuu, écoute et apprends l’histoire de Spi-li-yai, le Coyote, père des Nimíipuu.

En des temps que seuls le vent, la roche et l’eau ont connus, le monde était neuf et le pied des hommes ne foulait pas encore la vaste terre. Les animaux vivaient en paix, usant d’un commun langage. Alors, des lointaines terres du Nord, arriva Iltswetsix, un monstre, terrible et gigantesque. Chacun de ses pas ébranlait le sol et faisait frémir les montagnes dont la neige croulait en avalanches. Il s’arrêta dans la vallée de la Kamiah. Rien ne semblait pouvoir apaiser sa faim, sa panse était un gouffre sans fond. D’un souffle terrifiant, il commença par expulser l’air contenu dans les outres immenses de ses poumons, puis il aspira goulûment tous les êtres vivants des environs. Il les engloutit du plus petit au plus grand, du plus humble au plus puissant : le chipmunk timide, le raton laveur furtif, le castor, le daim et l’élan barbu, l’ours et jusqu’au lion des montagnes. Aucun n’échappa à sa gloutonnerie. Aucun, sauf Coyote qui était bien caché, mais il restait seul, privé de ses amis. Alors, son esprit lui dicta la ruse suivante : il franchit la Snake River, gravit les montagnes de la Wallowa et s’attacha au plus haut sommet. De là, il défia le monstre qui, furieux, tenta de l’aspirer. Mais les cordes qui le liaient à la montagne étaient solides, le monstre s’essoufflait en vain et il finit par s’épuiser. Il en nourrit une profonde terreur à l’égard des pouvoirs de Coyote. Il lui proposa de conclure la paix et l’invita à vivre près de lui. Coyote accepta, mais en son cœur il méditait une nouvelle ruse. Laissant couler de douces paroles, il prit le temps d’endormir la méfiance du monstre. Il attendit que naisse une lune nouvelle et puis il demanda à voir les animaux dévorés. Sans flairer le piège, la bête ouvrit la gueule et Coyote descendit dans les ténèbres de son estomac. Il y retrouva tous ses amis que le monstre avait gobés. Sans perdre un instant, Coyote saisit sa pierre à feu et alluma un grand brasier dans le ventre du monstre, dont il trancha le cœur avant de s’enfuir avec les autres animaux par la bouche restée grande ouverte.

La mère se lève, elle s’approche du foyer. À l’aide d’une pelle de bois, elle en retire quelques galets de rivière qui y chauffent et les plonge dans un baquet. L’eau siffle comme un serpent surpris sous la chaleur des pierres. Avant que la vapeur ne s’échappe, elle ajoute trois poignées de saumon pilé et séché et pose un couvercle de paille tressée sur le récipient.

Le Fils de l’Ours s’est interrompu pour la regarder. Comme toujours lorsque ses yeux se posent sur elle, leur éclat se voile et une ride se plisse, plus profonde que celles que toutes les saisons passées ont gravées sur son front. Tíikpuu, elle, pense à Coyote, à sa duplicité qui lui a permis de tromper le monstre, au courage qu’il a eu pour se glisser jusqu’au cœur de son ennemi. La mère se rassied, étrangère aux mystères qui se jouent dans la pénombre de la tente. Elle reprend son balancement et son fredonnement. Le Fils de l’Ours reprend son récit.

Spi-li-yai voulut alors fêter sa victoire sur le monstre. Il découpa la carcasse en plusieurs morceaux qu’il jeta du haut de la montagne. Là où ils tombèrent, dans les plaines, les vallées, sur les hauts plateaux ou les bords des fleuves, dans chacun de ces endroits, naquit une tribu de la nation indienne. Bientôt il ne resta plus rien du corps dépecé. Plus rien sinon le cœur : Coyote le brandit vers le ciel. Les dernières gouttes de sang en tombèrent et fécondèrent le sol de la vallée de la Kamiah. Elles donnèrent naissance aux Nimíipuu. Ils étaient peu nombreux, mais plus grands, plus nobles et plus sages. Ce spectacle réjouit le Grand Esprit, il pétrifia le cœur du monstre pour en faire une colline et ainsi conserver le souvenir de ce jour dans la mémoire des hommes.

L’histoire est terminée. Tíikpuu se lève à son tour et remplit trois écuelles de saumon. Dans le panier suspendu près du foyer, elle prend des gâteaux de qém’es. La récolte a été bonne cet été. Le Fils de l’Ours lui a appris à reconnaître les jacinthes bleues et à en déterrer les bulbes blancs profondément enfouis. Elle sait maintenant les faire cuire à l’étouffée une journée durant dans une fosse couverte de branches et de terre, avant de les réduire en farine sous la meule de pierre. Les réserves sont abondantes. Pour rapporter les racines et le poisson séché, ils ont dû faire deux fois le trajet du campement d’été dans la prairie au refuge d’hiver. Ils n’auront pas à craindre la faim en attendant le retour du printemps, et le Fils de l’Ours a promis à Tíikpuu de l’emmener chasser l’élan. Tous trois mangent en silence, même la mère s’est tue. Dehors le vent glacial souffle rageusement mais se brise sur la barrière des grands pins, il est déjà fatigué lorsqu’il vient frapper les parois de la hutte. Les pierres du foyer irradient doucement leur chaleur, Tíikpuu resserre autour d’elle la peau d’ours et ferme les yeux. Cette nuit, Coyote marchera à ses côtés sur le chemin des rêves.

Je m’appelle Pierre.

Cet hiver-là, j’avais quinze ans. Si je ne suis plus maintenant qu’un vieillard parvenu au terme de sa vie, je vous prie de croire que mes souvenirs de l’année 1895 sont toujours aussi clairs que l’eau des torrents. Comment pourrait-il en être autrement quand cette saison a décidé du reste de mon existence et que pas un jour ne s’est écoulé depuis sans que je la revive avec la même intensité.

On a beaucoup brodé sur ce qui s’est passé alors. Et puis, peu à peu, on a oublié. Aujourd’hui, je reste sans doute le seul témoin de ces évènements. Je veux les raconter tels qu’ils se sont réellement produits. Alors, ceux qui le méritent pourront continuer à reposer en paix. Quant aux autres, puissent-ils brûler en Enfer pour l’éternité !

Après avoir enflammé la Californie, la fièvre de l’or se répandit comme une épidémie à l’Est de la chaîne des Bitteroots. Dans les années 1860, des villes éphémères y poussèrent comme des champignons, suivant le mycélium des filons aurifères. Un flot ininterrompu de migrants déferlait, au point qu’en 1864 le gouvernement fédéral décida la création d’un nouvel état sur ces terres que se partageaient jusqu’alors les Indiens et quelques trappeurs. C’est ainsi que naquit le Montana, une petite cuillère en or dans la bouche. La même année, quatre prospecteurs venus de Géorgie installèrent leur campement dans le Ravin de la dernière chance, le bien nommé, qui bientôt devint la ville d’Helena, confortablement posée sur un gisement prometteur. Sa population ne cessa de gonfler, comme une tique assoiffée plantée dans une veine. Dix ans plus tard, c’étaient plus de trois mille affamés qui s’y massaient, espérant avoir eux aussi leur part du gâteau. Certains, en effet, en eurent une énorme et firent fortune. Mais dans chaque banquet, il en est toujours qui sont placés trop loin du plat pour se servir et en sont quitte à se serrer la ceinture en regardant les autres faire ripaille. Mon père, Élias, était de ceux-là, et sans lui chercher d’excuses, il faut bien dire qu’il n’avait jamais été chanceux. Dernier né d’une trop nombreuse fratrie, il avait très tôt appris que les notions d’équité et de partage demeurent de l’ordre de la théorie pour les traîne-misère, malgré tout ce qu’en pouvait dire le Pasteur, le dimanche au temple. S’il était resté le cadet, c’est que peu après sa naissance, son père était mort écrasé par l’arbre qu’un de ses compagnons bûcheron venait d’abattre. Comme tant d’autres, sa mère avait alors dû se louer dans les fermes pour nourrir ses enfants. Tant qu’elle l’allaita, elle le gardait sur son dos pendant les travaux des champs, mais lorsqu’il devint trop lourd pour ses reins déjà brisés, elle le laissa à la garde de ses aînés. Parmi eux, pas de grande sœur maternelle et dévouée, simplement une marmaille s’élevant comme elle le pouvait et ayant pour cela développé un féroce instinct de survie. Les premiers arrivés étaient les premiers servis, et le petit dernier devait faire avec ce qui restait. Il comprit vite que s’il voulait obtenir quelque chose, il ne fallait compter que sur lui-même et qu’il ne posséderait jamais que ce qu’il réussirait à prendre. Dès qu’il le put, il s’engageait à la journée et rapportait quelques cents à la maison. Quand il eut quatorze ans, il décida que les maigres fruits de son labeur lui revenaient en propre et qu’il saurait bien en faire usage seul. Un matin, sans rien dire à personne, il fit donc son baluchon et s’en alla grossir les rangs des aventuriers et des vagabonds qui prenaient la route de l’Ouest. Ce qu’il fit exactement pendant six ans, je l’ignore. Certains soirs, de plus en plus fréquents avant ce terrible hiver, il cherchait à dissiper dans le whisky les ombres qui pesaient sur son cœur. Il partait alors dans de grands monologues qui commençaient invariablement par « La vie est une chienne… » et dont le sens se dissolvait bien vite dans l’alcool. Mais dans ces moments-là, il lâchait des bribes d’informations décousues, avec lesquelles j’ai tenté de recomposer son existence. J’ai cru comprendre qu’il avait pendant un temps fait partie d’une équipe d’écorcheurs, lors des grandes chasses au bison dans les plaines. Un bon buffalo runner, comme on appelait les chasseurs, pouvait abattre jusqu’à cent bêtes en une journée. Les écorcheurs suivaient et prélevaient les peaux sur tous ces cadavres qui restaient pourrir sur place. La tâche était rude et écœurante. Dans un brouillard de mouches, l’odeur de viande fraîche et de sang vous imprégnait, si tenace que même celle de la sueur aigre ne parvenait pas à la couvrir. Et pour couronner le tout, les écorcheurs s’empoisonnaient avec le cyanure qu’ils utilisaient pour déshydrater les peaux. Il fallait mieux ne pas s’attarder dans le métier si on espérait faire de vieux os. Mon père a donc décidé d’aller voir ailleurs et s’est engagé comme cow-boy pendant quelques saisons. Mais veiller quinze heures par jour sur du bétail, dans la poussière et les dangers de la piste pour une poignée de haricots et trente dollars par mois ne pouvait le satisfaire bien longtemps. Quand il est arrivé à Helena en 1870, il avait vingt ans, le cuir déjà tanné par la violence de l’Ouest, et de l’ambition. Il a pourtant rapidement déchanté, les prospecteurs étaient légion et l’extraction de l’or n’était plus aussi aisée que quelques années auparavant. Les placers s’épuisaient et au fond de la batée ne luisaient plus que de rares paillettes. Les jours de l’artisanat étaient comptés et l’on s’acheminait vers une exploitation industrielle. Élias travailla sur un gisement, mais le peu qu’il gagnait était rapidement englouti au saloon et auprès des filles qu’attirait la foule de ces hommes sans foyer qui se tuaient à la tâche le jour et cherchaient un peu de plaisir la nuit. Un soir, une partie de poker tourna mal. Il perdit le peu qui lui restait et peu s’en fallut que celui qui l’avait dépouillé ne perdît, lui, la vie. Élias échappa de justesse à la potence et, le lendemain, il se joignit à un groupe de prospecteurs en manque de filon, décidés à aller tenter leur chance dans les montagnes encore vierges au nord d’Helena. Lors d’une halte dans une petite courbe de la rivière, l’un d’eux ramena des paillettes au fond de sa batée. Ils s’arrêtèrent et fondèrent Little Creek.

Les premiers jours d’Ah-pah-ahl sont pluvieux, l’eau ruisselle de partout. Elle libère des odeurs de terre, de tourbe et de mousse que l’hiver avait emprisonnées. La douceur qui s’installe en ce milieu de printemps fait fondre les dernières plaques de neige et transpirer les glaciers sur les sommets. Les cascades dévalent les pentes avec une ardeur nouvelle et leur chant nourrit les échos. Les rivières gonflent, elles polissent leurs galets dans leur courant glacé et préparent leur lit pour accueillir les saumons qui remonteront bientôt. La montagne se nimbe de la brume vert tendre des jeunes feuilles. Même les sombres aiguilles des grands pins sévères semblent s’adoucir. Les oursons nés pendant le sommeil de leur mère quittent la tanière et sortent enfin à la lumière. Parfois, les frondaisons s’affolent dans un raffut de battements d’ailes et de cris aigus, puis le calme revient, en apparence. Pour qui sait l’entendre, le silence n’est plus le même, il est chargé des bruits d’une vie encore timide qui n’attend qu’un ultime signal pour donner libre cours à la violence de ses instincts.

Ce matin-là, c’est le Fils de l’Ours qui la tire du sommeil. Il a revêtu ses habits de cérémonie. Il porte sa tunique blanche en peau de bison, brodée de perles bleues et de dents d’élan. À son collier de griffes de grizzli, il en a ajouté un autre, dix rangs de coquillages nacrés et cette étrange médaille. Et dans ses cheveux soigneusement tressés, trois plumes du grand aigle. Son visage est peint.

– Wiséekey’x, lève-toi, Tíikpuu.

Elle a compris et se lève. De l’autre côté du foyer, sa mère est étendue sur sa couche de peaux et de fourrures. Elle se penche sur elle et embrasse son front glacé. Dernier tribut à la dureté de l’hiver, elle gardera le souvenir de la froideur de ce dernier baiser. Elle savait ce moment proche, le savoir pourtant n’empêche pas la douleur. Voilà deux ans que sa mère n’avait plus prononcé un mot, chantonnant inlassablement la même ballade, ruminant la même litanie, ignorant le monde autour d’elle. Son esprit, déjà autrefois vagabond, vivait ailleurs, un ailleurs dont elle ne parlait jamais. Jusqu’à l’automne dernier, elle veillait sur le feu et accomplissait machinalement quelques tâches, mais la saison de glace a fini de geler le peu de vie qui brûlait faiblement en elle. Elle a doucement cessé de se nourrir et n’a plus quitté le refuge des fourrures que Tíikpuu entassait sur elle pour empêcher la chaleur de la fuir.

Le Fils de l’Ours est sorti. Elle se concentre sur les gestes auxquels elle s’est préparée. Elle retire la tunique de sa mère et lave le corps devenu si frêle. Dans un coffre, elle prend une peau et la déroule. C’est là qu’au milieu d’herbes odorantes est conservée comme une relique la robe que portait sa mère, douze ans plus tôt, lorsqu’elle est arrivée ici. Tíikpuu la presse sur son visage et cherche à y respirer les souvenirs de ses toutes premières années, elle n’y trouve que le parfum moribond des pétales desséchés d’arnica. La morte semble perdue dans la robe trop grande pour son corps épuisé, mais sa fille sait qu’elle aurait souhaité partir ainsi vêtue de ces dentelles aux teintes fanées d’un autre temps. Elle dénoue ses nattes et peigne ses longs cheveux, comme sa mère peignait les siens, quand assise devant elle, elle apprenait à lire sur la petite bible reliée de cuir rouge. Ce sont des souvenirs heureux que Tíikpuu garde de ces moments : les terribles récits de l’Ancien Testament, l’image terrifiante d’un Dieu vengeur et la douceur des mains qui caressent ses cheveux. À ces moments-là, sa mère était tout à elle, son regard brillait de nouveau lorsqu’elle entendait la voix de sa fille, d’abord hésitante, puis s’assurant au fil des jours et des pages. Elle s’échappait pour un temps de la vallée de brume, où bien vite ses yeux allaient de nouveau se perdre.

Il n’a pas fait un bruit, mais Tíikpuu n’a pas besoin de se retourner pour savoir que le Fils de l’Ours est revenu et qu’il est derrière elle. Quelque chose comme un changement imperceptible dans le poids de l’air l’a avertie de sa présence. Il lui a appris à sentir ce qu’on ne peut voir, nommer, ni expliquer, à déchiffrer des signes dont d’autres ne soupçonnent pas l’existence. Elle est encore bien loin de connaître tout ce qu’il a commencé à lui enseigner. C’est une voie longue et difficile qu’elle doit aussi parcourir seule. Il ne la complimente jamais et semble content d’elle.

– J’ai terminé, dit-elle.

Et elle se tourne enfin vers lui et son cœur tressaille. Elle le trouve soudain vieilli, vulnérable, à moins que ce ne soit la fatigue d’une nuit de veille. Il tient une écuelle remplie de couleur rouge, y plonge trois doigts de sa main droite et en peint le visage de la mère. Il jette ensuite dans le feu une poignée d’herbes. Une fumée monte, à l’odeur entêtante. Il s’assied et se met à chanter les paroles qui apaisent l’esprit des défunts et le cœur des vivants.

Le lendemain, ils sont allés déposer le corps dans la montagne, face à la vallée, à un endroit que le soleil éclaire de longues heures dans sa course. Le Fils de l’Ours a repris le chant rituel et cette fois Tíikpuu l’accompagne. Elle a fait siens les mots puissants qui font frémir les ombres, et alors que la lumière décline, elle a le sentiment qu’ils ne sont plus seuls. L’obscurité qui vient est traversée de mouvements furtifs, de souffles qui ne sont pas ceux du vent. Il est temps de laisser les âmes entre elles. Elle a glissé entre les mains de sa mère la petite bible rouge, puis ils ont posé les dernières pierres pour sceller le tertre. Juste avant, Tíikpuu a lu une dernière fois le nom écrit d’une plume appliquée sur la première page du livre : Leonora Wilson.

Little Creek. Plus de morts que de vivants. Le cimetière ne comptait pourtant qu’une soixantaine de tombes. Les plus sages avaient bien vite compris que l’endroit n’était bon ni pour vivre, ni pour mourir. Ils étaient simplement partis pendant qu’il en était encore temps.

Du plus loin que je me souvienne, dans la rue principale, les maisons, vides pour la plupart, luttaient pitoyablement pour rester debout. C’étaient de simples maisons de bois d’un étage, parfois flanquées d’un appentis, aux fenêtres rares. Beaucoup n’avaient qu’une pièce, où quelques meubles boiteux et un lit se serraient autour du poêle. Il faut dire que la population de Little Creek était essentiellement masculine. L’espoir de trouver un filon aurifère attirait surtout des hommes seuls, qui, comme mon père, n’avaient plus rien à perdre sinon leur peau et leurs dernières illusions. Bien peu nombreux étaient ceux qui arrivaient avec femme et enfants. Ceux-là clouaient quelques planches de plus, de quoi rajouter une paillasse ou deux dans un recoin, et les autres les regardaient avec un mélange trouble d’envie et de pitié. Vers 1880, la population commença à décliner. L’évidence s’imposait : le site n’avait pas tenu ses promesses. On avait bien trouvé de l’or, dans les premières années, mais juste assez pour vivre chichement et certainement pas suffisamment pour faire fortune, ni même nourrir longtemps une famille trop nombreuse. On vit donc les premiers chariots se charger et prendre la route du départ. Quand trois ans plus tard, Johnstown, bientôt rebaptisée Great Falls, fut fondée un peu plus au nord, la population connut une nouvelle hémorragie. Fatigués de la rudesse d’une vie qui s’usait trop vite au contact d’une nature âpre et sauvage, beaucoup plièrent bagages et cédèrent à l’attrait d’une ville neuve et moderne, où l’industrie naissante semblait offrir des lendemains qui chantent. D’autres, trop têtus, trop vieux ou trop résignés restèrent sourds à ces sirènes.

Au bout de quelque temps, on assista à un curieux manège : lorsqu’une maison située vers le centre du village était désertée, elle restait quelques jours inoccupée avant qu’un beau matin, on y retrouve installés de nouveaux occupants venus de l’extrémité de la rue principale. C’est la famille Abott qui donna l’exemple. Ils étaient trop pauvres pour quitter Little Creek et s’entassaient à six dans une baraque délabrée, la plus éloignée de toutes. Alors quand une maison plus grande et en meilleur état fut abandonnée, Charlie Abott y emménagea, la nuit tombée, avec mère, femme et enfants. Il en fut pour dire que ce qui avait motivé Charlie ce n’était pas le confort des siens, mais l’aubaine de se rapprocher du saloon où il passait le plus clair de son temps. Certains ajoutèrent même que Clara aurait moins longtemps à le porter, les soirs où il n’était plus capable de retrouver seul le chemin de son lit. Et comme, dans le village, on respectait Clara pour tout ce qu’elle endurait, on laissa faire. Puis, on se demanda pourquoi ne pas les imiter, après tout. Et l’on vit ainsi, au fur et à mesure des départs des uns, les autres se regrouper vers le centre, comme poussés par un instinct grégaire ou par la nécessité de faire bloc, de resserrer les rangs face à l’adversité.

En cet hiver 1895, seul le cœur de Little Creek, écrasé sous la neige, battait encore faiblement, l’extrémité de ses membres gelés était privée de vie.

J’avais quinze ans et une furieuse envie de m’évader de ce village fantôme, de franchir les murailles rocheuses pour voir à quoi ressemblait l’horizon. L’océan, peut-être. Le fleuve y allait bien, pourquoi pas moi ? Le rêve d’une vision où rien ne serait venu briser l’horizontalité, ni les grands pins accrochés aux flancs des montagnes, ni les sommets pelés dont les dents déchirent le ciel. Le rêve d’un endroit où rien n’aurait arrêté le regard, ni l’esprit. Tout ce qui pouvait parler d’infini. Pourtant je me sentais pétrifié ici, au milieu des rochers, retenu par des chaînes invisibles qu’avait forgées mon père. C’était un vieillard de quarante-cinq ans. Je vivais seul avec lui si l’on peut parler de vivre avec quelqu’un qu’on ne croise que quelques heures dans la journée. Tous les matins, il partait sans un mot et errait dans la montagne. Il ne revenait qu’avec la nuit et, les jours fastes, des peaux de castors et un daim sur la croupe de son cheval. Quand il avait quelques dollars en poche, il disparaissait au saloon et je ne le revoyais que le lendemain matin. Les autres soirs, il s’effondrait sur son lit avec sa bouteille, ces soirs dont j’ai déjà parlé, où l’alcool seul lui déliait la langue. J’ai longtemps cru que son silence et sa froideur envers moi étaient les muets reproches dont il m’accablait, moi qui avais fait mourir sa femme