LA FIN DU S'AVOIR - Guy Maruani - E-Book

LA FIN DU S'AVOIR E-Book

Guy Maruani

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Beschreibung

Les éditeurs n'aiment pas trop les ouvrages sous forme de dialogue, nous avons néanmoins pensé qu'il y a urgence publier tous deux un bref, mais nous l'espérons percutant ouvrage sous le titre "la fin du S'avoir" qui exprimerait nos visions post-post-modernes sur un monde où même la révolte au denier sens de Foucault qui évoquait celle du ghetto de Varsovie (mort certaine mais seule libération possible face à un pouvoir absolu) n'a plus de sens dès lors que les connaissances ne sont plus incarnées mais dématérialisées.Au contraire nous revendiquons d'incarner le savoir, sans recourir au procédé qui eût consisté à fusionner nos apports sous la plume d'un auteur unique et virtuel car tout savoir est dialectique.

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Seitenzahl: 220

Veröffentlichungsjahr: 2021

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Guy Maruani est psychiatre et psychanalyste, ancien chargé de cours de psychologie médicale à la faculté Bichat, Paris, et superviseur au centre européen Psy Pluriel, Bruxelles. Il a été en parallèle à ses études médicales, journaliste, chanteur de rock, acteur.

Dominique CHRISTIAN est philosophe d'intervention, a créé avec l'aide de l'Abbé Pierre à la fin des années 60 le premier centre d'accueil pour toxicomanes, puis pendant des décennies a conseillé les managers en difficulté dans quelques grandes organisations, avant de devenir peintre de tradition chinoise. Il est délégué de l’institut international des arts de Pékin.

Les éditeurs n'aiment pas trop les ouvrages sous forme de dialogue , nous avons néanmoins pensé qu'il y a urgence à publier tous deux un bref - mais nous l’espérons percutant - ouvrage sous le titre ‘ La fin du S’avoir ‘ , qui exprimerait nos visions post-post-modernes sur un monde où même la révolte au dernier sens de Foucault qui évoquait celle du ghetto de Varsovie, mort certaine mais seule libération possible face à un pouvoir absolu, n'a plus aucun sens dès lors que les connaissances ne sont plus incarnées mais dématérialisées. Au contraire nous revendiquons d’incarner le savoir, sans recourir au procédé qui eût consisté à fusionner nos apports sous la plume d'un auteur unique et virtuel car tout savoir est dialectique.

SOMMAIRE

La fin de l’érudition

Individu ou série ?

Le Nouveau Monde

Au bord

L’époque COVID co-vide

Immanence / transcendance

Héros / Histoire

Au delà de la langue

Mythologie

Regards croisés sur le chamanisme et la science

Descartes, du vertige à la raison pure

Pourquoi on croit ? L'indispensable crédulité

Vérité et psychanalyse : entre Lacan et Gree

Les mirages des économistes: outrecuidance, arrogance ou présomption ?

De l’Europe à l’euro

Perspectives

L’arraisonnement

Métaphores de l’état amoureux, dissonance et réverbération

S’avoir ou s’être ?

Apprendre ou à laisser

Moments de bascule et héros symboliques

La bombe sémantique

La disrupture

En somme.

La fin de l’érudition

G.M. Il y a vingt-cinq ans, les enfants regardaient trop la télévision. Aujourd’hui leur dépendance aux écrans s‘est enrichie des ordinateur, tablette et surtout téléphone portable qu’ils apprennent très jeunes à confisquer à leurs parents. Loin de leur enseigner à concentrer leur attention, les jeux vidéo et les réseaux sociaux les aspirent dans un temps sans durée, un éternel présent en totale contradiction avec le leur. En contrepoint de cette addiction aux écrans il y a une nouvelle pathologie liée au cyber-harcè-lement qui frappe des jeunes qui n’ont pas construit une subjectivité et dont l’identité c’est les autres et l’enfer c’est les autres selon la formule de Sartre.

Ils restent soumis à l’obligation de grandir c’est-à-dire d’acquérir des connaissances et d’abandonner peu à peu la pensée magique de l’enfance ; conflit essentiel qui s’exacerbe à l’adolescence quand des désirs d’adulte viennent parasiter une organisation mentale encore immature. Il y a là une source profonde de l’accroissement inquiétant des troubles déficitaires attentionnels avec ou sans hyperactivité chez l’enfant, enfant qui devient d’ailleurs très vite, trop vite, un pré-adolescent poussé par de multiples ressorts médiatiques et commerciaux.

D.Ch.Cet effritement de la capacité de concentration, concentration à l’écoute du monde et concentration de soi, modifie, perturbe, le premier temps de la mémoire, l’acquisition.

Mais la suite est aussi en question : après l’acquisition, le stockage mémoriel, puis enfin le rappel au moment pertinent.

Le temps de conservation subit en effet lui aussi une profonde transformation. Transformation qui se déroule depuis des millénaires. L’humanité n’a cessé d’inventer de nouvelles techniques de stockage : invention de l’écriture, invention de l’imprimerie, invention de l’ordinateur et ses bien nommés mémoire de masse et disque dur. Rien de nouveau en soi, mais peut-être atteint-on un seuil qui en-traine une mutation qualitative.cette fois. Toujours plus du même produit de l’altérité.

J’ai beaucoup d’estime et d’amitié pour le dernier penseur gréco-romain, Boèce. Ce dernier mourut au sixième siècle dans sa prison, torturé par des chrétiens fanatiques. Il eut le temps malgré la souffrance de rédiger sa « consolation de philosophie » qui fut le livre le plus lu tout au long du Moyen-âge.

Anicius Manlius Severinus Boethius est un des socles de la conception occidentale de l’apprentissage : on lui doit la notion de quadrivium, la voie qui associe arithmétique, géométrie, musique et astronomie, et qui complète dans les arts libéraux le trivium , « les arts de la parole » (grammaire, dialectique et rhétorique).

Mais son ouvrage majeur est bien ce texte de la Consolation, où Boèce reçoit la visite phantasmée de la Philosophie, grande dame majestueuse dont la taille fluctue : elle se resserre parfois en une dimension moyenne et puis peut aussi grandir jusqu’à atteindre les étoiles. En outre elle est vêtue d’une robe magnifique brodée d’or et de citations remarquables, mais noircie et déchirée par nombre d’agresseurs.

Organe de transmission de la pensée platonicienne je ne retiens ici que la trace qu’il contient des multiples lectures de Boece : comme les lettrés de cette époque il connaissait par coeur des dizaines d’ouvrages classiques qui accompagnaient en permanence sa pensée. Cette compétence s’est effritée au cours des siècles. Et nous en observons sans doute les derniers feux. Foucault a évoqué quelques temps l’exo-darwinisme, c’est à dire la tendance à déléguer à des artefacts externes au corps ces fonctions qui spécifient l’humain : la mémoire, la présence et l’imagination, autrement dit la maîtrise du passé, du présent et du futur.

On s’inquiète parfois d’un futur où l’homme serait relégué, dépassé par le transhumanisme : homme augmenté, humanité diminuée… Mais c’est déjà le cas! A un penseur médiéval nous apparaitrions comme des incultes profonds, dominés par leurs accessoires à savoir.

Reste à penser le troisième temps de l’acte de mémoire : le rappel, l’association d’idée.

G.M. Tu es pris en flagrant délit d'érudition. Or l'érudition est morte. L'érudition est un concept voué à être démonétisé dès lors que n'importe quel téléphone portable en "sait" beaucoup plus que toi et moi sur n'importe quel philosophe antique, médiéval ou contemporain. L'érudition ne sera plus chérie que de rares collectionneurs, chosifiée en objet de perversion - comme les timbres qui ne servent plus à l'acheminement du courrier mais à la jouissance de collectionneurs, seule valeur d'usage résiduelle.

Tu as bien pointé que la connaissance universalisée a mis fin á l'ingestion, l'intégration puis l'engrammation, l'internalisation puis l'assimilation du savoir. Je peux tout savoir mais je ne sais rien puisque je ne l'ai pas appris.

On peut dès lors comme le Walter Benjamin de “Je déballe ma bibliothèque” n'être pas un érudit mais un éclectique et curieux connaisseur, une sorte de dandy de la culture livresque, en aucun cas le statut de savant voire de sachant ne pourra être atteint car il y aura toujours trop de lacunes.

La médecine et la physique le démontrent, un médecin ou un physicien ne doivent pas être des érudits de leur discipline qui choisissent leur savoir, il leur faut au contraire disposer de la totalité des connaissances de leur domaine pour pouvoir approcher ce qui est considéré comme le réel.

D.Ch.Je partage l’idée que l’érudition est périmée dans notre monde. Mais notre monde lui-même est périmé. Ce monde a été généré à l’effondrement de la culture romaine, celle de Boece. Depuis le monde est orienté sur la « gagne », la compétition, l’accumulation. Accumulation, thématique partagée entre les financiers, les chroniqueurs sportifs et les écoles de commerce : toutes les figures de la rétention versus le lâcher prise.

Si l’humanité doit survivre le futur ne s’y installera pas. Nous sommes, à nouveau, au seuil de la bifurcation du s’avoir au s’être. Bifurcation plusieurs fois manquée dans l’histoire, en particulier aux moments post-pandé-miques que ce soit l’après peste de la Renaissance , l’après grippe espagnole des années folles.. chaque fois l’ouverture s’est refermée, l’idée d’un « monde d’après » n’a été qu’un feu de paille. La nostalgie de ces jours heureux brièvement aperçus est le lien secret entre Botticelli et Dada ( regardez les yeux de leurs égéries). Il est probable que l’histoire se répète encore une fois, mais un jour la rupture sera là ... On sent bien que la limite sera bientôt atteinte. Alors il faudra retrouver la sagesse de la relation antique, ou orientale, au savoir : comme le posaient les Stoïciens, connaître le monde a pour but d’y comprendre la place de l’homme et pour finalité de savoir comment se conduire. En attendant il faut préserver et transmettre ce « bon usage » des connaissances, et non les connaissances elles-mêmes : d’avoir accès aux ingrédients ne fait pas pas le maître cuisinier.

G.M. : Un espoir cependant. Dans la culture populaire un art, le cinéma, c’est-à-dire du prêt-à-rêver, même diffusé sur écrans nomades, fonctionne encore largement par allusions à des films précédents, ce que l’académisme consi-dèrerait comme des citations. Il y a donc encore un espace de remémoration. On pourrait aussi évoquer la pratique du ‘sampling’ dans la musique hip-hop puis électronique qui recycle et qui revitalise des extraits aussi bien classiques que contemporains ou exotiques.

Dans un autre domaine, celui des apprentissages de corps à corps comme par exemple dans la danse classique ou les sports de combat, la place de maître reste essentielle, incontournable pour l’élève qui veut trouver sa voie et qui doit d’abord recevoir l’enseignement d’un(e) plus avancé(e).

En revanche la récente initiative de Google proposant d’acquérir en ligne, en quelques mois, pour un prix modique, les compétences nécessaires pour trouver un emploi rémunérateur, vise à dévaluer entièrement l’enseignement théorique remplacé par un savoir-faire fondé sur l’expérience de l’usager. Le stade du savoir est court-circuité. Pragmatisme anglo-saxon universalisé ? “Ne pensez pas, agissez !”.

Individu ou série ?

G.M. Il peut paraître paradoxal qu’un psychiatre et psychanalyste croie très peu en l’individu. Je sais que chacun de nous est un être unique et à bien des égards incomparable et pourtant je suis souvent frappé par l’uniformité des gens, y compris dans le secret de leurs plaintes. Mêmes trajectoires, mêmes symptômes, mêmes expressions langagières et surtout mêmes constellations relationnelles. En gros dans ma pratique je rencontre trois situations ( je schématise certes) :

- l’adolescent(e) ou le/la jeune adulte qui peine à trouver son autonomie, tant sur le plan affectif familial que dans l’orientation vers un métier – ce qui est évidemment aggravé par la crise économique. À l’extrême ce sera la schizophrénie.

- la nouvelle « femme de trente ans » partagée entre ses aspirations amoureuses et la nécessité d’une carrière. Elle doit concilier le souci de plaire, l’envie de former un couple et d’avoir des enfants, la contrainte des obligations professionnelles jumelée aux tâches du foyer, avec la perception que son estime de soi dépend aujourd’hui autant sinon davantage de sa réussite sociale propre que de celle de son « partenaire ». À l’extrême ce sera la dépression.

- l’homme mûr qui se trouve confronté au sentiment de son obsolescence et qui tente de se rassurer auprès d’une femme plus jeune. Entamant ce processus de « double vie », loin d’exorciser la certitude qu’il n’a qu’une seule vie, mortelle, il multiplie les occasions de vertige entre les repères vacillants du passé et les mirages d’un avenir douteux. Cela s’observe aussi bien pour le chef d’entreprise triomphant que pour le cadre éjecté par un plan de restructuration. À l’extrême ce sera la paranoïa.

À ces trois situations la vie quotidienne fournit un (faux) remède: drogues soi-disant douces ou dures pour les jeunes, médications anxiolytiques et antidépressives pour les plus âgés, alcool pour tous.

Autrement dit le nombre des chemins est limité. Dans cette optique on serait plus déterminé par l’évolution naturelle de son corps face aux règles de la société environnante contemporaine que par le discours que l’on se tient à soi-même ; et d’ailleurs ce discours intérieur serait lui aussi un produit de l’époque, nonobstant l’impression qu’on se l’invente. Quel surréaliste demandait si l’arrivée d’un train en gare à l’heure prévue était un événement ? eh bien la révolte adolescente ou la libération féminine serait de même un effet de l’ensemble et non une option personnelle ! En somme la subjectivité ne serait qu’une illusion. Illusion précieuse assurément, et pour laquelle des siècles de lutte ont été indispensables – et en Occident.

On pourrait m’objecter aussi que cette croyance que le sujet se déploie sur des thèmes qui ne sont pas engendrés individuellement mais fournis par l’époque est un effet secondaire du dispositif psychanalytique.

Bien carré dans son fauteuil, « l’auditeur tout-puissant » en quelque sorte aurait beau jeu de repérer les redites, les similarités, les pseudo-coïncidences, parce qu’il n’est pas impliqué dans un échange et, par principe, reste sur son quant-à-soi. Or justement j’ai éprouvé en une occasion dramatique que cette fabrication du sujet par les circonstances touche aussi bien un psychanalyste que tout un chacun.

Comment ? La naissance de notre cinquième enfant s’est très mal passée pour mon épouse. Victime d’une gravissime hémorragie de la délivrance elle a dû être transportée d’urgence de la clinique vers un service hospitalier de réanimation et subir plusieurs interventions chirurgicales. Finalement après quelques semaines tout est heureusement rentré dans l’ordre. Comme il lui manquait une partie des événements, du fait qu’elle les avait traversés en étant dans le coma, j’en ai rédigé le récit. Récit que j’ai intitulé « La Tempête » puisqu’il se déroule exactement pendant ces nuits et ces jours de Noël 1999 où des vents terribles ont fait tomber les arbres devant notre domicile et dans la cour de la clinique de maternité où elle accouchait. « La Tempête » a été imprimé à une centaine d’exemplaires et distribué à notre entourage proche.

Quelle n’est pas ma surprise de découvrir, sous la plume du fougueux journaliste Paul Moreira, « État de choc », un livre qui paraît en 2002 (soit après mon opuscule donc) et raconte une histoire identique survenue en 1997. Sa femme a un accouchement aux mêmes complications hémorragiques entrainant les mêmes soins dans la même dimension d’extrême urgence, la même angoisse d’inquiétude pour sa survie minute par minute ... Ce que je veux souligner c’est que Paul Moreira n’a certainement pas lu mon texte et d’ailleurs peut-être a-t-il écrit le sien avant mais les deux textes sont interchangeables ! Pris dans la même situation lui comme moi recourons aux mêmes procédés de mise en forme : narrateur témoin et acteur, défilé chronologique, phrases courtes et hachées, exposé des avanies médico-chirurgicales en intercalant la transcription de nos monologues intérieurs, comme si le style était dicté non par l’auteur, le scripteur, mais par les circonstances qu’il rapporte. Bien plus ! alors que nous venons d’univers différents on trouve à peu près les mêmes mots, les mêmes formules et surtout les mêmes préoccupations annexes qui après-coup apparaissent comme des défenses contre la réalité traumatique ; par exemple l’attention persiflante portée aux chaussures des chirurgiens, aux curiosités du décor hospitalier ou encore le retour sur sa propre trajectoire et la recherche d’un sens quasi-superstitieux à ce qui n’en a pas. Il y a bien sûr une différence.

Paul Moreira a tendance à incriminer les médecins lors-qu’ils sont ignorants ou impuissants face à la fatalité pathologique et qu’ils se parent de bla-bla. Pour ma part, ayant enseigné la psychologie médicale pendant de longues années, je sais au contraire qu’il faut prendre garde à ne pas pousser les médecins à l’activisme afin de leur permettre de dire « je ne sais pas », il faut accepter qu’un pronostic soit toujours de la forme « si … alors oui mais si … alors non » (ce qui est insupportable pour la plupart des patients et de leur famille - mais honnête).

Juste afin d’appuyer mon propos je cite la péroraison des deux récits :

Les gens qui habitent ce texte existent tous. Qu’ils sachent qu’il a été écrit dans cet état d’urgence qui avance sans trop faire le détail et qui génère toujours l’injustice. J’ai relu et changé certains noms pour ne pas blesser ceux et celles qui pourraient se sentir caricaturés. Pour les autres, qu’ils veuillent bien me pardonner. (Paul Moreira )Les événements sont racontés tels que je les ai vécus avec les associations d’idées qui ont alors surgi. Évidemment un tel parti-pris fausse la perspective puisque n’étant pas le héros de l’histoire j’en deviens pour ainsi dire l’ordonnateur. Certains jugements brutaux étaient les miens sur le moment. Avec le recul j’en ai changé du tout au tout. Je restitue cependant la violence des émotions et prie ceux qui en seront heurtés de bien vouloir m’en excuser. (Guy Maruani ).

Étonnante réverbération.

Ajoutons que chacun des deux documents a été considéré comme une déclaration d’amour pour la protagoniste principale omniprésente dans son absence comateuse.

Qu’en penses-tu ? Est-ce généralisable aux peuples ? On sait bien qu’un peuple se constitue sur un récit. Dès lors les peuples choisissent-ils leur destin ou sont-ils façonnés par l’Histoire qui façonne le récit ?

D.Ch.Bien sûr pour moi (peintre et philosophe) la question de l’individu est de celles qui occupent mes jours et mes nuits parfois.

A propos de peinture d’abord, je voudrais aussi te rapporter une anecdote. Voici quelques années des amis me présentèrent à madame AixinJuelo, la petite nièce du dernier empereur de Chine, elle-même peintre dans la tradition impériale, et héritière d’une pensée ancestrale. Comme présidente de l’association des femmes peintres en Chine, et autorité taoïste, elle reçoit, en général quelques minutes, de nombreux visiteurs. Après quelque temps d’attente, voyant mes peintures, elle me demanda d’entrer dans son atelier. La rencontre dura plusieurs heures. Elle m’affirma d’abord qu’elle connaissait mon travail : elle l’avait déjà rêvé ! Puis quelque temps plus tard elle me dit que peu de personnes pouvait comprendre ces peintures, et que moi-même d’ailleurs…

C’est bien sûr cette phrase qui m’a marqué. Dans cette tradition l’individu peintre n’est pas l’auteur de l’oeuvre, il n’est qu’un relais, un accoucheur d’une toile qui souhaite venir à être. L’individu, par définition même, est un fragment d’un plus grand que soi, le plus simple fragment, la version latine du grec « atome ». Tout individu est élément d’un collectif. Par là même il hérite de multiples dimensions, entre autres mythique et narrative.

C’est la tristesse de l’époque contemporaine de penser l’individu isolé, au centre du monde. La bêtise profonde de l’individualisme trouve sa manifestation ultime dans le selfie. C’est la fin (?) d’une longue histoire : dans la société traditionnelle l’identité se fonde sur l’appartenance à une organisation sociale pérenne, qui se pense éternelle. Seuls les chefs sont pris dans un principe d’individualisation. La vie est encastrée dans une société hiérarchique d’ordres, d’états, de statuts.

On peut encore goûter cette ambiance dans les milieux hospitaliers, où l’on travaille dans le service du docteur X, qui donne son nom à un service hospitalier qui n’est pas plus le sien que celui de qui que ce soit d’autre.

La présence de la maladie, voire de la mort, entraîne-telle un tel besoin de protection patriarcale ?

Dans une société moderne le passage à la modernité est coûteux, en particulier parce que les sociétés démocratiques individualisent l’inégalité : le jeu social est prétendu ouvert, aussi l’échec est-il imputable à l’individu perdant. L’homme est depuis toujours cet être qui espère et ainsi prend le risque d’être déçu.

Or les sociétés hyper-modernes sont d’inflation déceptive, et elles n’offrent plus de dispositifs institutionnalisés pour y remédier. Après les cultures de la honte et de la culpabilité (R. Benedict) voici celle de la déception.

Le passage de la honte à la culpabilité a été la condition de l’émergence du sujet individué. Comment penser la relation à soi pertinente avec la réalité d’aujourd’hui ?

Oublier le groupe c’est augmenter la solitude, la désaffiliation. Par exemple la dépression d’étudiants liée à la clôture des universités n’est pas qu’une affaire individuelle. Comment oser penser qu'un « chèque psy » cicatrise une déchirure groupale ? La terrible manie de « penser isolément l’individu », de psychologiser les épisodes difficiles d’un collectif a des effets catastrophiques. Certes, cela permet de dédouaner les responsables : puis-qu’il s’agit d’histoires individuelles, ils ne sont pas responsables.

L’intelligence est d’abord partagée, collective.

De la même façon le groupe gère, digère, des transformations que l’individu ne pourrait assumer seul. Dans le groupe se confrontent les différentes réactions par rapport à une nouveauté, et chacun en tire son « intime conviction ». Certes il y a risque que le groupe se centre sur les conflits internes à surmonter et oublie le projet commun qu’il poursuit. C’est à la fois le lieu de « l’alignement » stratégique et de l’acquisition de l’autonomie, d’une marge par rapport au cadre institutionnel.

Les pratiques, les rituels d’un collectif sont en relation « systémiques » avec l’environnement. Et plus ce collectif est réactif, et agile, plus l’environnement a de l’effet. Dans un cercle vicieux/vertueux plus le monde s’agite plus les organisations doivent devenir agiles pour s’y adapter ; plus elles deviennent agiles, plus elles perçoivent les mutations du monde. Car l’environnement n’est pas une donnée, mais un construit. Une même réalité peut générer des « environnements » très différents. L’organisme avant de réagir à son contexte, agit en élaborant ce contexte. L’éthologie insiste sur ce point, le monde que nous percevons dépend de notre appareil perceptif. La tique qui ne perçoit que les mouvements et la chaleur, sans yeux, sans nez, sans ouïe…n’est pas dans le même monde que nous, et pourtant elle pique !

Le réel est loin d’être donné, c’est ce qu’enseignaient les tropes d’Ænésidème, maître sceptique grec du dernier siècle avant notre ère. Ils fournissaient les raison de douter de sa propre perception. Chacun d’entre nous devrait pratiquer cette désensibilisation idéologique, cette dépas-sionnalisation critique :

1° ) Les animaux sentent autrement que nous.

2°) Les humains, en vertu des différences de leur origine et de leur organisation physique, ne sentent pas de la même manière;

3°) Les humains ont des lois, des croyances différentes.

4°) Chez un même humain, il y a différents sens.

5°) L’ humain ne juge pas de la même manière quand il est malade, quand il est triste..

6°) La quantité de la chose sentie, en changeant, modifie le ressenti de façon non proportionnelle.

7°) Les combinaisons produisent des impressions différentes de celles que procurent les choses qui les composent.

8°) Les objets produisent des impressions différentes, selon le lieu qu'ils occupent.

9°) Selon que les phénomènes sont rares ou communs les humains éprouvent des impressions différentes.

10°) Les choses changent de vérité selon celui qui les juge, tout est relatif à la pensée de celui qui exprime le jugement, et par conséquent tout jugement est faux, puisque tout jugement est relatif.

Le Nouveau Monde

G.M. Le polymorphisme des symptômes (et des lésions) provoqués par le COVID-19 surprend les médecins et les observateurs. Ainsi ce qui au départ de la pandémie était décrit comme une pneumopathie obstructive est maintenant considéré comme une maladie sournoise pouvant affecter le système neuro-sensoriel et/ou le système digestif et/ou le système cardio-vasculaire (avec un risque de mort subite et intempestive) et/ou la peau.

Le virus a donc un tropisme pour un mécanisme cellulaire ubiquitaire mais peut-être aussi est-il un virus qui s'est adapté aux conditions du monde réel dans lequel il est apparu, à savoir un monde sans frontières, sans durée, sans érudition. Oui, rappelez-vous d'avant le confinement, votre identité tendait de plus en plus à être usurpée par votre téléphone portable, votre mémoire devenait de plus en plus inutile au profit de ce que Facebook et Instagram enregistraient de vos futurs souvenirs, votre savoir était suppléé immédiatement par le recours à Google. Avec le confinement ces processus qui étaient en devenir sont maintenant la règle et s'imposent comme condition incontournable du déconfinement via localisation, traçage et inclusion dans les "big data".

Je vais expliquer plus tard le lien entre les moeurs du virus et celles des humains.

Pour cela permettez-moi un détour, en nous reportant à nouveau à la survenue d'une autre pandémie, celle du SIDA dans les années 1980. À l'époque j'avais été frappé par l'indiscutable signification métonymico-métaphorique de l'effondrement du système immunitaire engendré par le rétrovirus VIH et le bouleversement du système monde avec la fin de l'étalon-or, la victoire de la valeur d'échange sur la valeur d'usage, la technologie s'emparant de la reproduction avec la procréation artificielle et le choix du genre remplaçant la transcendance du sexe. S'ensuivirent d'ailleurs l'écroulement du rideau de fer, l'ouverture de la Chine et la globalisation fondée sur le libéralisme capitaliste. L'économiste Jean-Paul Fitoussi et le gynécologue Paul Atlan m'avaient conforté dans cette approche mais je suis seul à avoir publié quelques articles sur ce thème*, nous n'avons pas écrit tous les trois le livre qui aurait rapporté nos discussions. Discussions dont il appert que la conclusion était que les mêmes forces qui nous échappent engendrent les mêmes phénomènes que nous observons à des niveaux de complexité différents, ce qu'on pourrait définir comme une réalité en pelures d'oignon.

Qu'en est-il aujourd'hui ? Pour me faire comprendre je vais grossir le trait.

Si le coronavirus 19 attaque diverses parties du corps c'est parce qu'il ne doit plus y avoir d'organes (d'ailleurs transférables, greffables, remplaçables) mais une entité psychosomatique hors-temps et hors-substance, toujours jeune - jusqu'à son élimination.

Si le coronavirus 19 tue les vieux, c'est parce qu'il ne doit plus y avoir de vieux qui rappellent malgré eux que le temps s'écoule et n'est pas une synchronie universelle.

Si le coronavirus 19 ne laisse pas une trace immunitaire qui protège d'une nouvelle infection, autrement dit s'il ne laisse pas de matérialité de son passage ( ce qui dans l'histoire des hommes est représenté par une stèle, une statue, un livre), c'est parce que le savoir ne sert plus à rien. Il n'y a plus à apprendre, il suffit d'implémenter.

Avec le coronavirus, parfaite métaphore mais aussi métonymie pour ceux qui sont infectés, ce qui se joue dans le corps social se joue aussi dans le corps de chacun. Il ya des oscillations, des vibrations d'un niveau de complexité à un autre, ce qu'à proprement parler il faut qualifier de symbolique. Est-ce que je crois moi-même dans cette théorie ? Je reste psychiatre, et un psychiatre a toujours des doutes sur l'illumination, même la sienne…

* Par exemple Génitif 6, 1, 1985 : 5-12, La nouvelle génitalité, sous le titre Plus-value, technologie et fécondité :

"Après un premier temps de pouvoir dénégatif (contraception, avortement), la praxis installe un pouvoir performatif (insémination artificielle, fécondation extra-corporelle) illustrant le projet d'un degré zéro du sujet, pur de toute idiosyncrasie y compris sexuelle, vierge pour l'implantation de pseudo-désirs par le circuit production-consommation, source de plus-value. En témoigne l'insistance des médias sur le transsexualisme, nouveau mythe fonctionnaliste.”

D.Ch.