La Jérusalem délivrée - Alphonse de Lamartine - E-Book

La Jérusalem délivrée E-Book

Alphonse de Lamartine

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Beschreibung

La 'Jérusalem délivrée' est une anthologie captivante qui réunit des œuvres significatives explorant les thèmes de l'héroïsme, de la foi et de la bataille entre civilisations. Cette collection se distingue par sa diversité stylistique, oscillant entre poésie épique et lyrisme subtil. Ce recueil s'inscrit dans le contexte littéraire de la Renaissance, époque où les écrivains s'inspiraient de l'antiquité pour explorer des sujets contemporains. Notablement, quelques pièces marquent par leur exploration intime des dilemmes moraux face aux conflits religieux et politiques de l'époque médiévale. Les auteurs présentés, Alphonse de Lamartine et Le Tasse, contribuent depuis des horizons culturels distincts à cette exploration narrative. Lamartine, poète du romantisme français, infuse une profondeur émotionnelle qui enrichit le tableau épique dessiné par Le Tasse, un auteur phare de la Renaissance italienne connu pour sa finesse et son style grandiose dans la narration historique et légendaire. Ensemble, ils couvrent un vaste spectre d'interprétation des thèmes, s'inscrivant dans un dialogue littéraire influencé par les idéaux chevaleresques et spirituels qui dominaient leur époque respective. Ce livre offre aux lecteurs un voyage fascinant à travers la multiplicité des perspectives et styles littéraires. La juxtaposition des genres permet une immersion riche et pédagogique dans les intrigues humaines d'amour, de guerre et de rédemption. Les lecteurs désireux d'approfondir leur compréhension des influences croisées entre tradition et innovation y trouveront une ressource inestimable. Plonger dans cette collection, c'est embrasser un dialogue intemporel entre les époques et les auteurs. Dans cette édition enrichie, nous avons soigneusement créé une valeur ajoutée pour votre expérience de lecture : - Une Introduction succincte situe l'attrait intemporel de l'œuvre et en expose les thèmes. - Le Synopsis présente l'intrigue centrale, en soulignant les développements clés sans révéler les rebondissements critiques. - Un Contexte historique détaillé vous plonge dans les événements et les influences de l'époque qui ont façonné l'écriture. - Une Biographie de l'auteur met en lumière les étapes marquantes de sa vie, éclairant les réflexions personnelles derrière le texte. - Une Analyse approfondie examine symboles, motifs et arcs des personnages afin de révéler les significations sous-jacentes. - Des questions de réflexion vous invitent à vous engager personnellement dans les messages de l'œuvre, en les reliant à la vie moderne. - Des Citations mémorables soigneusement sélectionnées soulignent des moments de pure virtuosité littéraire. - Des notes de bas de page interactives clarifient les références inhabituelles, les allusions historiques et les expressions archaïques pour une lecture plus aisée et mieux informée.

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Veröffentlichungsjahr: 2022

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Alphonse de Lamartine, Le Tasse

La Jérusalem délivrée

Édition enrichie.
Introduction, études et commentaires par Hugo Dubois
EAN 8596547436348
Édité et publié par DigiCat, 2022

Table des matières

Introduction
Synopsis
Contexte historique
Biographie de l’auteur
La Jérusalem délivrée
Analyse
Réflexion
Citations mémorables
Notes

Introduction

Table des matières

Au seuil d’une ville convoitée, quand la ferveur se mêle au tumulte des armes, l’âme des combattants hésite entre la lumière qu’elle poursuit et l’ombre qui la tente, et l’épopée naît de cette fissure intime où l’ordre de la foi, la discipline du camp et les séductions de l’imaginaire se croisent, se heurtent et s’enlacent, faisant du champ de bataille non seulement un territoire conquis ou perdu, mais un théâtre de conscience où chaque avancée de l’armée se paie d’un pas dans l’inconnu et chaque victoire apparente ouvre l’épreuve plus secrète d’un cœur en quête de sa propre délivrance.

Torquato Tasso, connu en France sous le nom de Le Tasse, compose à la fin de la Renaissance italienne l’épopée intitulée Gerusalemme liberata, devenue en français La Jérusalem délivrée. Travaillée principalement dans les années 1570, l’œuvre paraît à la fin du XVIe siècle et s’impose d’emblée comme l’un des grands poèmes narratifs européens. Fils de son temps et lecteur des Anciens, le poète cherche à concilier l’héritage de l’épopée classique avec un sujet chrétien et historique, en plaçant la tension morale et spirituelle des personnages au cœur d’un récit de vaste souffle.

Le cadre est celui de la première croisade, lorsque une coalition de chevaliers chrétiens entreprend de prendre Jérusalem. Un chef rassemble les forces, des alliances se nouent, des rivalités s’exacerbent, et, face aux murs de la ville, la stratégie militaire n’échappe jamais au vertige des passions humaines. La matière épique accueille aussi la dimension merveilleuse: visions, enchantements, épreuves qui mettent à l’épreuve la volonté et la foi. La prémisse est simple et forte: une campagne décisive où l’enjeu politique et religieux croise l’itinéraire intérieur de héros tiraillés entre devoir, désir et vérité.

Le Tasse choisit la strophe d’ottava rima, dont la cadence régulière porte à la fois le déploiement des armées et l’incision des confidences. La structure en chants, le tressage d’intrigues parallèles et la science des transitions donnent au poème une architecture claire tout en laissant affleurer l’inattendu. L’écriture marie l’éclat rhétorique à une sensibilité qui observe, dans les gestes les plus infimes, la naissance d’un scrupule ou d’une tentation. Ainsi l’épopée, sans renoncer aux panoramas collectifs, s’ouvre à l’examen de l’intériorité et à ces demi-tons où se décide le destin des actions.

Si La Jérusalem délivrée a le statut de classique, c’est qu’elle reformule l’héroïsme en le soumettant à l’épreuve de la conscience. En héritier de Virgile et d’Homère, Le Tasse conserve la pompe des catalogues, l’ampleur des batailles, l’art des comparaisons, mais il y ajoute la fragilité morale: douter, aimer, céder, puis se reprendre. Le résultat est une œuvre-souche, capable de relier l’Antique à la modernité européenne: un texte où la grandeur ne s’oppose pas à la vulnérabilité, et où la victoire n’a de sens qu’éclairée par l’intelligence des scrupules qui l’ont précédée.

Les thèmes qui s’y déploient ont traversé les siècles: le conflit entre devoir public et fidélité intime, la confrontation des cultures, l’ambiguïté du merveilleux, l’autorité et ses limites, le prestige de la gloire et le prix humain des campagnes. La tension de la foi n’exclut pas le doute; l’élan de la volonté se mesure à la force des attachements; l’ordre militaire rencontre des formes de langage, de beauté et d’émotion qui le déplacent. À travers ce réseau d’épreuves, l’épopée montre comment un monde tente de se régler et comment des êtres tentent de se gouverner.

Son impact littéraire fut considérable. De l’Italie à la France, d’innombrables poètes, critiques et conteurs ont relu Le Tasse, y voyant un modèle d’équilibre entre architecture épique et drame intérieur. Dans la tradition française, les romantiques ont reconnu en cette voix un pressentiment de leurs propres interrogations. Alphonse de Lamartine, figure majeure de ce mouvement, a salué le poète italien et contribué, par son prestige, à entretenir en France la vive attention portée à l’épopée tassienne, dont la ferveur spirituelle, la mélancolie et l’exaltation du sentiment dialoguent avec la sensibilité romantique.

Au-delà des lettres, la matière de La Jérusalem délivrée a nourri l’imaginaire européen: peintres, dramaturges et musiciens y ont puisé figures, scènes et atmosphères, parfois en extrayant un épisode pour en faire une œuvre à part entière. Cette circulation, qui traverse les siècles, atteste la puissance d’évocation du poème: il offre des caractères contrastés, des situations spectaculaires et des dilemmes d’une lisibilité immédiate. Ce rayonnement n’a pas uniformisé la lecture; il l’a au contraire démultipliée, chaque époque reconnaissant, dans la même trame, ses propres inquiétudes et ses propres manières de dire l’excès et la mesure.

Classique aussi par la réflexion qu’il suscite, le poème s’inscrit dans les débats sur l’unité de l’action, la bienséance, le merveilleux et la vérité historique. Le Tasse n’y oppose pas des systèmes, il compose des réponses poétiques: lignes de force, contrepoints, variations. Le réel militaire est accompagné, sans être dissous, par le monde des signes et des prestiges. L’éthique n’est pas un commentaire, mais une expérience vécue dans la progression du récit. Ainsi, l’œuvre demeure une école de lecture: elle montre comment la forme travaille le sens, et comment le sens exige une forme.

Lire La Jérusalem délivrée, c’est parcourir une topographie de voix: celle du stratège, celle du soldat, celle du pèlerin, celle aussi des présences qui troublent la marche. Le poème alterne l’élan des marches et la halte méditative, la clameur et l’aparté. Le lecteur y trouve une plasticité généreuse: aventure, réflexion, lyrisme, analyse politique. La mise en place initiale suffit à éveiller l’attente, sans que l’on ait besoin d’anticiper les péripéties: une campagne s’achève au rythme où se forme une conscience. Cette justesse du mouvement dramatique explique l’adhésion durable des générations successives.

Chez Lamartine, l’admiration pour les grandes voix de la Renaissance italienne s’associe à une recherche de grandeur morale; la rencontre avec Le Tasse éclaire cet horizon partagé. Sans effacer les différences d’époque, on perçoit une filiation d’affects: souci de l’infini, gravité du devoir, nostalgie d’une pureté menacée. Rappeler ce lien, c’est souligner l’un des vecteurs de la réception française: La Jérusalem délivrée a continué d’être lue parce qu’elle a trouvé, dans la langue et la pensée du romantisme, des relais attentifs, propres à en révéler la modernité intérieure et la puissance d’appel.

Aujourd’hui, l’attrait de ce livre tient à sa façon d’articuler le choc des convictions et la dignité des personnes. À l’heure où s’exacerbent conflits, récits partisans et séductions d’images, il propose une dramaturgie de la responsabilité: se frayer un chemin entre ferveur et fanfare, entre enchantement et lucidité. Son actualité tient à la complexité qu’il assume sans la réduire. C’est pourquoi La Jérusalem délivrée demeure si lisible: elle fait vibrer des questions de foi, de pouvoir et d’amour, tout en rappelant que la victoire véritable engage la vérité d’un regard sur soi.

Synopsis

Table des matières

La Jérusalem délivrée est un poème épique de Torquato Tasso (Le Tasse), diffusé en français notamment grâce à la version en vers d’Alphonse de Lamartine. Situé au temps de la première croisade, le récit mêle histoire, merveilleux et passions chevaleresques. Il suit l’armée chrétienne en marche vers Jérusalem, tout en ouvrant le théâtre à des puissances célestes et infernales qui prétendent peser sur le destin des hommes. L’œuvre propose ainsi une méditation dramatique sur la foi, l’honneur, l’amour et la gloire militaire, en présentant des héros partagés entre l’obéissance à une cause sacrée et les séductions du monde.

Au début, les croisés se rassemblent devant Jérusalem. Un chef juste et pondéré, Godefroy de Bouillon, reçoit la charge de commander, imposant discipline, prière et mesure stratégique. La ville assiégée se dresse, défendue par des guerriers redoutables et des alliés valeureux. Dès les premiers mouvements, le poème montre la double dimension de la lutte: bataille terrestre de sièges, escarmouches et duels, et combat spirituel, où anges et démons cherchent à infléchir la volonté des combattants. Cette tension installe l’attente d’une délivrance autant morale que militaire, et fixe le ton d’un récit où la vertu doit triompher des emballements.

Des obstacles concrets mettent l’armée chrétienne à l’épreuve: pénurie, terrains hostiles, ruses adverses. Parmi les défenseurs brillent Argant et Soliman, champions farouches qui incarnent la bravoure ennemie. Tasso souligne l’admiration paradoxale pour l’ennemi valeureux, accentuant la noblesse des antagonistes. C’est alors qu’intervient Armide, magicienne d’une grande beauté, envoyée pour semer la division. Par ses charmes, elle détourne plusieurs chevaliers de leur devoir et affaiblit la cohésion des croisés. L’œuvre opère ici un glissement du champ de bataille au théâtre des passions, où la tentation, la jalousie et le doute deviennent les armes les plus dangereuses.

Renaud, jeune héros d’un éclat singulier, succombe à l’attrait d’Armide. Retiré avec elle dans un lieu enchanté, il goûte un bonheur illusoire qui immobilise sa vaillance. L’armée ressent l’absence de son champion, et Godefroy doit contenir les impatiences, apaiser les discordes et réaffirmer la finalité spirituelle de l’entreprise. Les assauts et contre-attaques s’enchaînent sans décision, tandis que la rumeur des prodiges circule dans les camps. Le poème interroge alors la responsabilité individuelle: un seul manquement peut-il compromettre un dessein collectif? La réponse se construit dans un enchaînement d’épreuves où l’ascèse et l’exemple priment sur la force.

Les intrigues amoureuses compliquent encore le siège. Tancrède, chevalier noble et ardent, est captivé par Clorinde, guerrière d’exception qui combat du côté de la ville. Entre admiration et inimitié, un lien ambigu se tisse, rendant chaque rencontre plus périlleuse. Erminie, princesse sensible et prudente, nourrit pour Tancrède un attachement discret qui la conduit à des choix risqués. À travers ces figures, l’œuvre confronte le serment militaire au langage des cœurs, l’identité aux apparences, le devoir au désir. Le récit ménage des épisodes de reconnaissance manquée, de fuite et de déguisement, où la chevalerie se teinte d’une mélancolie moderne.

Pour restaurer l’unité, Godefroy mande deux chevaliers vers la retraite où vit Renaud. Leur itinéraire prend la forme d’un voyage moral: visions, symboles et conseils les guident, tandis que la tentation se déguise en sagesse. Renaud est confronté à sa propre image: gloire promise, honneur terni, vocation suspendue. Le texte met en scène la conversion intérieure, non pas comme brusque volte-face, mais comme acceptation d’un devoir librement choisi. Lorsque Renaud se prépare à rompre l’enchantement, la perspective d’un retour transforme l’équilibre des forces, sans que cesse le conflit entre indulgence et exigence, douceur des liens et rigueur de la loi.

Le siège bute sur un prodige: une forêt voisine, nécessaire aux machines de guerre, se révèle marquée par un charme hostile. Les troncs semblent refuser la hache, les apparitions troublent les travailleurs. La solution exige autant de pureté que de courage, car la magie adverse exploite les failles morales. Tandis que la troupe s’emploie, des duels décisifs éclatent, dont un combat nocturne d’une intensité singulière, chargé de méconnaissance et de remords. Renaud, placé face aux enchantements, doit affirmer une force qui ne tient pas qu’à l’épée. Le récit resserre alors sa dramaturgie autour du choix et du renoncement.

Les armées opposées affermissent leur résolution. Du côté chrétien, la réforme des mœurs et l’obéissance aux ordres rétablissent la confiance, les prières accompagnent la construction des engins de siège, et chaque capitaine tient son rang. En face, Soliman galvanise les défenseurs, tandis qu’Argant recherche l’épreuve en combat singulier. Les interventions surnaturelles ne disparaissent pas, mais elles soulignent que le sort des armes dépend d’une mesure intérieure: patience, tempérance, charité. Cette dialectique entre prouesse et providence maintient l’incertitude, et le poème avance par équilibres précaires, où un excès de zèle peut faire plus de tort qu’un revers tactique.

Sans livrer ses derniers rebondissements, l’œuvre laisse percevoir un horizon éthique: la victoire véritable exige une victoire sur soi. En unissant histoire, amour et merveilleux, Le Tasse interroge la légitimité de la guerre sacrée, la valeur de la clémence, et le prix humain de la gloire. Sa poésie a marqué durablement la littérature européenne et inspiré les arts, tandis que la version française de Lamartine a contribué à sa réception dans l’espace francophone. La Jérusalem délivrée demeure ainsi un récit de formation collective et individuelle, où la ferveur se tempère d’humanité, et où l’exploit dépend d’une fidélité intérieure.

Contexte historique

Table des matières

La Jérusalem délivrée prend pour cadre historique la première croisade, lancée à la fin du XIe siècle, et pour cadre de composition l’Italie catholique de la seconde moitié du XVIe siècle. À l’époque de Torquato Tasso, la péninsule est morcelée en principautés et États sous influence espagnole ou pontificale, où la cour princière et l’Église encadrent la vie intellectuelle. Le poème ressaisit l’expédition vers Jérusalem en 1096–1099, menée sous l’impulsion du pape et de princes d’Occident, et la transpose dans une épopée chrétienne conforme aux attentes morales et esthétiques d’un monde façonné par la Réforme catholique.

La première croisade, prêchée en 1095, mobilise des seigneurs, des contingents urbains et ruraux autour d’un idéal de pèlerinage armé. L’événement historique est complexe, traversé d’alliances, de rivalités et de violences extrêmes. Tasso en retient l’arc narratif principal – la marche vers Jérusalem et sa prise en 1099 – qu’il épure et ordonne. Son poème concentre l’action autour d’un commandement exemplaire et d’un but sacré, tout en développant des épisodes chevaleresques et amoureux. Ainsi, l’œuvre interroge l’articulation entre ferveur religieuse et passions humaines, sans prétendre à la chronique exhaustive des faits.

L’institution pontificale structure le récit en lui conférant une légitimité spirituelle. Au XIe siècle, l’autorité du pape connaît une affirmation, et l’idée d’indulgence liée au pèlerinage armé donne un cadre théologico-politique à la croisade. Tasso fait de la foi l’âme de l’entreprise et valorise l’obéissance à un chef pieux. L’arrière-plan féodal, avec ses serments, ses assemblées de barons et ses codes de l’honneur, façonne l’éthos des personnages. Le poème reflète ainsi des valeurs de hiérarchie, de discipline et de pénitence qui résonnent autant avec le Moyen Âge représenté qu’avec la sensibilité religieuse de l’époque de Tasso.

Du côté oriental, la mosaïque politique du Levant des années 1090 mêle pouvoirs turco-seldjoukides et Fatimides d’Égypte. Jérusalem passe des Seldjoukides aux Fatimides peu avant 1099. Tasso, écrivant bien plus tard, représente les adversaires des croisés sous des catégories littéraires héritées de la chevalerie et de la polémique religieuse, plus que selon une ethnographie précise. Cette stylisation sert une épopée de vertus antagonistes et d’héroïsmes croisés. L’ouvrage reflète l’imaginaire confessionnel européen et une connaissance partielle de l’Orient, fréquente dans la culture occidentale de la Renaissance.

La guerre de siège, dominante en 1099, implique machines, tours, béliers, mines et contre-mines. Les sources médiévales décrivent ces techniques, et Tasso s’en inspire pour figurer l’effort collectif, la patience stratégique et la violence des assauts. L’épopée ajoute un registre merveilleux – enchantements, prodiges, interventions providentielles – qui n’entend pas concurrencer l’histoire mais la magnifier. Cette poétique du “merveilleux vraisemblable” fait contrepoint aux réalités matérielles de la guerre, afin d’élever les combats au rang d’exempla moraux et de leur donner une cohérence téléologique que l’histoire brute n’offre pas toujours.

La composition du poème s’inscrit dans la Réforme catholique issue du concile de Trente (1545–1563), qui renforce doctrine, disciplines et pédagogies de la foi. Les écrivains sont attentifs aux normes de décence, à la finalité édifiante des genres et à la conformité religieuse. Tasso cherche une épopée chrétienne capable de rivaliser avec l’épopée antique, sans transiger sur l’orthodoxie. La tension entre exaltation héroïque, attrait des passions et rigueur morale traverse l’œuvre, reflétant les débats de l’Italie post-tridentine sur la littérature comme instrument de persuasion et de réforme des mœurs.

Le poème naît dans le milieu des cours italiennes, notamment à Ferrare, sous les Este. La cour d’Alphonse II d’Este (règne à partir de 1559) offre ateliers d’imprimeurs, musiciens, lettrés, mais aussi contraintes de convenance et de loyauté. La dépendance au mécénat oblige l’auteur à négocier attentes politiques et religieuses. Tasso bénéficie de la protection de princes et de prélats, tout en redoutant la censure. Cette économie symbolique de la cour, où l’écrivain doit plaire, instruire et ne pas scandaliser, imprime sa marque sur l’architecture du récit et sur la sélection des épisodes.

Sur le plan esthétique, Tasso dialogue avec Aristote et avec l’héritage d’Arioste. Les Discorsi sur l’art poétique défendent l’unité, la gravité et l’utilité morale du poème héroïque, tout en admettant le merveilleux pour émouvoir. Contre la dispersion du roman chevaleresque, il cherche un centre: un chef juste, un but sacré, une fin claire. La Jérusalem délivrée organise ainsi une matière hétérogène en une progression téléologique. Cette volonté de régulation, typique d’une poétique normative renaissante, cohabite avec l’attrait pour l’épisode séduisant et le charme narratif des amours et enchantements.

Tasso écrit en toscan littéraire et adopte l’ottava rima, strophe héritée de l’épopée italienne, propice à l’élévation et à la variété. Le texte circule d’abord en manuscrits corrigés, puis paraît imprimé autour de 1580–1581, après des versions non autorisées. L’imprimerie, solidement implantée en Italie depuis le XVe siècle, facilite la diffusion rapide et européenne de l’œuvre. Les éditions se multiplient, parfois illustrées, accompagnées de gloses. Le livre devient un objet culturel transnational, lu dans les académies, les salons et les collèges, contribuant à forger une mémoire partagée de la croisade.

La réception est immédiate et durable en Italie puis en Europe. Aux XVIIe et XVIIIe siècles, peintres, graveurs et musiciens puisent des scènes célèbres dans le poème; des traductions paraissent en plusieurs langues européennes, adaptées aux goûts locaux. La culture baroque apprécie la fusion d’héroïsme, d’affect et de merveilleux. En même temps, les milieux plus classicistes discutent la place accordée à l’épisode amoureux. Cette diversité des appropriations montre que l’œuvre est lue à la fois comme modèle d’épopée chrétienne et comme répertoire d’images dramatiques, offrant aux arts une matière riche et codée.

Le contexte géopolitique du XVIe siècle, dominé par la rivalité entre monarchies chrétiennes et Empire ottoman, pèse sur la réception. La bataille de Lépante (1571) exalte l’idée d’une résistance chrétienne et redonne actualité aux récits de croisade. Dans ce climat, La Jérusalem délivrée apparaît comme une épopée avec valeur allégorique: la reconquête spirituelle et militaire. Sans faire œuvre de pamphlet, le poème parle à un public habitué aux sermons de réforme, aux processions et aux célébrations mémorielles de victoires navales, donnant aux combats médiévaux une résonance contemporaine.

La place accordée aux héroïnes et à l’“Orient” reflète à la fois les stéréotypes et les curiosités de l’Europe renaissante. Femmes guerrières, magiciennes, princesses exilées témoignent d’un imaginaire où l’autre est tour à tour fascinant et à convertir. Le poème ne propose pas un traité des sociétés levantines; il explore des types moraux et affectifs, révélant les dilemmes de l’éthique chrétienne face au désir. Cette tension, loin d’être pure fantaisie, renvoie à un débat culturel: comment marier la beauté séduisante de la poésie avec l’exigence de vérité et de retenue prônée par l’autorité religieuse.

La biographie de Tasso pèse sur l’histoire du texte. Sujets à des scrupules religieux et à des troubles, l’auteur connaît des périodes de retrait et d’enfermement dans les années 1579–1586. Il craint la désapprobation doctrinale et réécrit. Plus tard, il élabore une version resserrée et plus conforme, la Gerusalemme conquistata (années 1590), qui entend corriger libertés et séductions jugées dangereuses. Le contraste entre les deux poèmes éclaire les tensions d’une époque: aspiration lyrique et discipline de fer, conscience de la grâce et crainte de l’erreur, liberté de l’invention et soumission aux autorités.

En France, avant le romantisme, l’œuvre circule par des traductions et des imitations. Les siècles classique et des Lumières discutent la convenance du merveilleux et la place des épisodes sentimentaux dans l’épopée. Certaines scènes deviennent des lieux communs picturaux et littéraires, preuve d’une intégration progressive au canon européen. Parallèlement, l’enseignement religieux et la pédagogie rhétorique empruntent au poème des exempla moraux. Cette réception diverse prépare le XIXe siècle, où la croisade, le Moyen Âge et l’Orient prennent une coloration nouvelle, nourrie par l’archéologie, les voyages et une sensibilité historique accrue.

Au XIXe siècle français, le romantisme valorise la subjectivité, le pittoresque historique et l’exotisme. Lamartine, figure de ce mouvement, voyage en Méditerranée orientale en 1832–1833 et publie Voyage en Orient en 1835. Cette expérience redonne relief aux paysages bibliques et aux souvenirs de croisade. Dans ce climat, La Jérusalem délivrée est relue comme un réservoir de symboles: foi, héroïsme, tentation, exil. Les romantiques y trouvent une matière à méditation sur la destinée de l’Occident et ses rencontres avec l’Orient, au-delà des strictes polémiques confessionnelles du XVIe siècle.

Lamartine consacre des pages au Tasse dans ses écrits critiques et portraits littéraires, notamment au sein de publications en série dans les années 1850. Il présente le poète comme une conscience déchirée entre inspiration et contrainte, éclairant la fabrique d’une grande épopée chrétienne. Dans la France postrévolutionnaire, marquée par 1830 et 1848, cette figure sert à penser le rapport entre liberté de l’art, autorité morale et mission nationale de la littérature. La Jérusalem délivrée y apparaît comme un miroir des conflits intérieurs de l’artiste et comme un monument transposable aux débats modernes.

L’essor de la presse, de l’édition à bon marché et des conférences publiques au XIXe siècle facilite cette médiation. Les extraits du Tasse circulent dans anthologies, cours et revues; des illustrateurs réinventent les scènes célèbres pour un public élargi. Lamartine, écrivain-orateur, participe à cette vulgarisation lettrée, reliant la culture humaniste à une audience nouvelle. Cette économie médiatique, différente de la cour ferraraise, recontextualise le poème: il devient patrimoine européen, matière à éducation sentimentale et historique, au moment où la France débat d’identité nationale, de religion civile et de modernité politique, notamment après 1848 et sous les régimes suivants.

Biographie de l’auteur

Table des matières

Alphonse de Lamartine (1790–1869) incarne la naissance du romantisme français et la porosité entre littérature et vie publique au XIXe siècle. Poète, prosateur et orateur, il traverse la Restauration, la monarchie de Juillet et la Révolution de 1848, faisant entendre une voix lyrique qui place l’émotion, la mémoire et la nature au cœur de l’expérience poétique. Sa notoriété, d’abord fondée sur le vers, s’étend aux essais historiques et à l’intervention politique. Son œuvre, diverse et abondante, a contribué à façonner une sensibilité moderne, où l’intériorité et le sentiment de l’infini dialoguent avec les soubresauts d’une époque en quête de libertés et de nouveaux récits collectifs.

Formé dans un cadre classique et religieux, Lamartine lit très tôt les auteurs qui nourrissent la sensibilité romantique naissante. Les pages de Rousseau et de Chateaubriand, aux côtés de la Bible, impriment à son imaginaire une tonalité élégiaque et spirituelle. Les influences venues d’Italie et d’Angleterre, notamment par la découverte de Byron, confortent son goût pour les paysages, les élans méditatifs et la mélancolie. Les séjours en Italie, fréquents chez les lettrés de son temps, orientent sa vision du monde vers un dialogue avec l’Antiquité et la Renaissance, tout en offrant le décor d’une poésie où la mémoire et la musique du vers prennent un relief singulier.

La parution des Méditations poétiques en 1820 constitue un événement majeur: le recueil installe la voix de Lamartine dans le champ littéraire et lance le romantisme lyrique en France. Le public y découvre une poésie de la confidence, du paysage intérieur, du souvenir et du deuil, dont l’éclatant succès légitime une voie nouvelle. Dans le sillage de ce livre inaugural, Nouvelles Méditations poétiques prolonge la veine élégiaque, tandis que la notoriété du poète s’ancre dans quelques pièces devenues emblématiques. La critique reconnaît alors une diction amplifiée, musicale, qui associe élévation spirituelle, rêverie de la nature et exigence formelle.

Au tournant des années 1830, Lamartine élargit sa palette. Les Harmonies poétiques et religieuses approfondissent la dimension spirituelle, tandis que les longs poèmes narratifs Jocelyn (1836) et La Chute d’un ange (1838) explorent l’épopée intime et l’aspiration à l’idéal. Son Voyage en Orient, publié au milieu de la décennie, mêle regard poétique et réflexion sur les civilisations. L’Italie demeure une matrice d’images et de figures: la mémoire de la Renaissance, et notamment la destinée de Torquato Tasso, nourrit chez Lamartine une méditation sur le génie poétique, la fragilité et la solitude, thèmes centraux de sa poétique romantique.

À partir des années 1830, Lamartine s’engage aussi dans la vie publique. Élu député, il développe un art oratoire qui transpose dans l’hémicycle l’ampleur de sa diction. Son Histoire des Girondins (1847), œuvre de vaste diffusion, participe au climat intellectuel qui précède 1848. Pendant la Révolution, il siège au Gouvernement provisoire et occupe le portefeuille des Affaires étrangères; sa parole contribue à légitimer la Seconde République et à fixer des symboles partagés. Cette phase, brève mais décisive, révèle la continuité entre sa vision de l’élévation morale et ses convictions civiques, sans dissiper les tensions inhérentes au moment révolutionnaire.

Après 1848, l’influence politique de Lamartine décline et les difficultés financières le poussent à intensifier sa production en prose. Il publie des récits et souvenirs où l’autobiographie se mêle à la rêverie, comme Raphaël (1849) et Graziella (1852), ainsi que des synthèses littéraires destinées à un large public. Il continue de réfléchir sur l’histoire récente et sur le rôle moral de la littérature. Son activité demeure soutenue jusqu’à la fin de sa vie, malgré un retrait progressif de la scène publique. Il meurt en 1869, laissant une œuvre étendue, dont la réception a connu des phases d’éclipse et de redécouverte.

L’héritage de Lamartine tient à l’invention d’un lyrisme moderne, où l’expérience intime acquiert une portée universelle. Sa place dans la première génération romantique reste centrale, par l’exigence musicale du vers, l’ampleur du souffle oratoire et l’union de la méditation religieuse et de la sensibilité à la nature. L’attention portée aux figures italiennes, telle celle de Tasso, éclaire son dialogue avec l’histoire des arts et des lettres en Europe. Aujourd’hui, ses poèmes demeurent présents dans l’enseignement et les anthologies, et sa geste de 1848 illustre une articulation singulière entre idéal poétique, engagement civique et mémoire nationale.

La Jérusalem délivrée

Table des Matières Principale
AVANT-PROPOS DE L’ÉDITEUR.
DESCRIPTION DE JÉRUSALEM PAR M. A. DE LAMARTINE.
NOTICE SUR LE TASSE, 1544-1595.
CHANT PREMIER.
CHANT II.
CHANT III.
CHANT IV,
CHANT V.
CHANT VI.
CHANT VII.
CHANT VIII.
CHANT IX,
CHANT X,
CHANT XI,
CHANT XII.
CHANT XIII.
CHANT XIV.
CHANT XV,
CHANT XVI.
CHANT XVII.
CHANT XVIII.
CHANT XIX,
CHANT XX,

TRADUCTTON NOUVELLE ET EN PROSE,

PAR

M. V. PHILIPON DE LA MADELAINE,

Augmentée d’une description de Jérusalem,

PAR M. DE LAMARTINE.

DE L’ACADÉMIE FRANÇAISE;

ÉDITION ILLUSTRÉE PAR MM. BARON ET NANTEUIL.

PARIS.

J. MALLET ET CIE, ÉDITEURS,

RUE HAUTEFEUILLE, 20.

1841.

Depuis Blaise de Vigenère, qui entreprit le premier une traduction de la Jérusalem délivrée, jusqu’à M. Auguste Desplaces, qui en a fait paraître une dans ces derniers temps, plusieurs écrivains ont essayé de nous faire connaître les beautés admirables de ce poème immortel. Ceux qui paraissent avoir recueilli le plus de suffrages sont, sans contredit, Lebrun et M. Baour-Lormian. On s’étonnera donc que j’aie préféré l’œuvre inédite de M. Philipon de la Madelaine aux traductions répandues et estimées de ces auteurs. Je dirai avec une entière franchise les motifs qui m’ont dirigé.

Exposant pour faire cette Illustration des capitaux considérables, je n’aurais point voulu risquer la publication d’une traduction en vers. Quelque belle que soit celle de M. Baour-Lormian, on convient généralement qu’elle est une preuve manifeste de l’impossibilité de faire passer dans la nôtre les beautés de la poésie italienne. La licence poétique rend excusables et presque nécessaires des paraphrases et des développements qu’une traduction exacte ne saurait comporter; et si on admire les beaux vers et le style élégant du traducteur, on ne connaît point pour cela ceux de l’original.

AVANT-PROPOS DE L’ÉDITEUR.

Table des matières

Parmi les traductions en prose qui étaient à ma disposition, je n’aurais choisi que celle de Lebrun. Mais les infidélités, les phrases sonores, les longueurs, l’enflure de cet écrivain m’ont inspiré une défiance que d’autres esprits plus éclairés que le mien ont partagée. Il est d’ailleurs facile de se convaincre que les comparaisons et les images (celte richesse du poète), qui demandent le plus d’efforts de la part du traducteur, ont été en grande partie laissées de côté par Lebrun. Je crois en outre, et ici je ne fais, comme éditeur, qu’une observation typographique, je crois, dis-je, que la manière de traduire par strophes, et de diviser l’édition française ainsi qu’est divisé le poème italien, en rend la lecture si fatigante que les hommes les plus sérieux ne peuvent en achever la lecture. Il faut cependant qu’un livre populaire arrive à toutes les classes de lecteurs.

Je n’ai point manqué de propositions, même de personnes qui occupent un rang élevé dans les lettres et qui se montraient jalouses de voir leur travail édité avec le luxe et le soin qui ont présidé à cette publication. Cependant, mes voyages en Italie et ma connaissance de la langue italienne m’ayant permis d’apprécier le mérite de la traduction de M. Philipon de la Madelaine, je n’ai point hésité à lui donner la préférence, après avoir consulté des hommes éminents qui ont partagé mon opinion. Ce n’est point à moi de louer l’œuvre que je publie, mais je peux dire que l’on y trouvera une élégance et une correction remarquables jointes à beaucoup d’exactitude et de précision. Poète lui-même et auteur de deux épopées traduites dans toutes les langues, la Grande-Prieure de Malte et le Pontificat de Grégoire VII, M. Philipon de la Madelaine pouvait sentir et comprendre le Tasse: le succès déjà bien assuré de ma publication et l’approbation durable des personnes éclairées me prouveront, j’ose l’espérer, la justesse de mon choix.

MALLET.

Paris, ce25août1841.

DESCRIPTIONDE JÉRUSALEMPARM. A. DE LAMARTINE.

Table des matières

IL y a des lieux sur la terre qui semblent avoir leurs destinées: comme certains hommes, ils semblent marqués du sceau d’une glorieuse fatalité. Ce sont les sites où se sont accomplies quelques-unes des grandes phases de l’humanité. Le drame inaugure la scène; et quand les merveilleux personnages ont disparu, l’imagination, qui cherche long-temps leur trace ou leur ombre, s’attache aux lieux qu’ils ont habité, les visite, les décrit, les raconte, quelquefois les consacre, et ramène sans cesse la pensée des générations sur tout ce qui reste des plus grandes choses humaines après quelques siècles: un monticule, comme à Troie; un débris de temple, comme à Athènes; un tombeau, comme à Jérusalem. Mais s’il est donné à la poésie et à l’histoire d’illustrer un site, il n’est donné qu’à la religion de le sanctifier. Quelque curieux de la gloire ou des arts s’embarque de temps en temps pour aller mesurer le temple vide de Thésée, les gigantesques ruines de Palmyre, ou conjecturer le palais de Priam et le tombeau d’Achille, sur les collines de Pergame, à la lueur des feux des bergers de l’Ida. D’innombrables caravanes de pèlerins traversent chaque printemps les flots de la mer de Syrie, ou les déserts de l’Asie-Mineure, pour venir s’agenouiller un instant dans la poussière de Jérusalem et emporter un morceau de cette terre ou de ce rocher dont leur foi religieuse a fait l’autel du genre humain régénéré. Le nom même de Jérusalem n’est pas prononcé par eux comme un nom vulgaire. Quelque chose de pieux et de tendre pénètre leur accent quand ils le nomment; ils inclinent la tête à ce nom: on sent que ce mot est plein pour eux de souvenirs, de retentissement, de mystères. On comprend que Jérusalem est en quelque sorte la patrie commune de leurs âmes. Ils le prononcent comme on prononce dans l’exil le nom de la patrie. Pour ceux même à qui la foi manque, Jérusalem est encore une foi de leur imagination: leur mère leur en a tant parlé! ils ont tant entendu éclater le nom sonore de Sion dans les hymnes de leur culte natal, sous les voûtes de leurs cathédrales, au fracas des cloches, aux fumées ondoyantes de l’encens, que cette ville s’élève toujours radieuse dans leur mémoire d’hommes faits,

Sort du sein des déserts brillante de clarté!

(RACINE.)

On n’échappe pas, par la critique la plus froide, à ce prestige des souvenirs de la jeunesse: involontairement on attache de la pensée et de la gloire à ce site; car la gloire n’est autre chose qu’un nom souvent répété. Ce double sentiment m’y a conduit moi-même. On a besoin de voir avec les yeux ce qu’on s’est si souvent dépeint avec l’imagination; à peu près comme les enfants qui veulent gravir la montagne pour atteindre de la main le firmament et les étoiles, qui leur semblent, d’en bas, toucher aux rochers de la cime: pour le voyageur comme pour l’enfant, l’illusion s’évanouit en approchant.

Jérusalem, ou vision de paix, fut fondée par Melchisédech[1], pontife et roi, qui lui donna son nom. Elle s’élève sur le penchant occidental d’un plateau qui couronne le groupe des montagnes de Judée. Refuge d’un peuple faible et pauvre, forteresse contre ses persécuteurs, rien dans son site n’indiquait la capitale future d’une nation. Nul fleuve ne l’arrose, nulle grande vallée n’y débouche, aucune mer voisine ne lui offre les ressources du commerce: on y arrive par d’étroits sentiers creusés sur les lianes de rochers inaccessibles; son sol est rare et ingrat, son été brûlant, et ses hivers rigoureux; à peine quelques sources d’eau fraîche suintent de distance en distance entre les rochers. Cependant David ne crut avoir conquis une patrie à son peuple qu’après l’avoir enlevée de force aux Jébuséens, l’an du monde2988, 1,047ans avant Jésus-Christ. Elle devint le siège de ce petit empire dont les fastes mystérieux sont, devenus les fastes du monde. Salomon y bâtit ce temple qui contint long-temps seul au monde la majestueuse unité de Jéhova. Prise et reprise par les rois de Perse et d’Égypte, par les Romains, elle vit souvent son peuple traîné en captivité; elle vit tomber et se relever son temple, monceau de ruines: son peuple y revenait toujours chercher la liberté de son culte, et attendre les promesses de Jéhova.

Après le Christ, Titus attaqua Jérusalem aux environs de la fête de Pâques, qui avait attiré la population presque entière de la Judée dans ses murs. Après quatre mois de siège, et un peuple immense immolé, Titus, le plus doux des hommes, accomplit la prophétique menace du Christ allant au supplice. Il ne laissa pas pierre sur pierre dans la cité de Salomon; Adrien profana tous les lieux saints que le culte des premiers chrétiens cherchait et vénérait sous ces ruines. Jupiter, Vénus, Adonis, eurent leurs statues officielles sur le Calvaire et à Bethléem: mais ces dieux des vainqueurs étaient morts, quoique debout; et de la crèche de Bethléem, et du tombeau inconnu d’un supplicié, la religion nouvelle, avec la force invincible du verbe divin et d’une morale réparatrice, grandissait sous leurs pieds, et devait bientôt chasser des temples de Borne elle-même tous ces fantômes de la divinité effacés par des symboles plus purs. Lorsque Constantin eut embrassé le christianisme, la ville hébraïque disparut devant une ville toute chrétienne; chaque scène du drame de la rédemption fut attestée par un monument et par un autel: Jérusalem ne fut plus que le vestibule du sacré tombeau.

Jérusalem subit encore plusieurs fois les colères des saccageurs du monde. Adrien, pour disperser les Juifs, non content de profaner la ville, fit vendre le peuple à l’encan, à différentes foires, au prix des chevaux. Par une amère ironie des vainqueurs, ou par une amère ironie de la Fortune, ces foires d’hommes se tenaient dans le vallon de Membré, lieu vénéré des Hébreux, où Abraham avait planté ses tentes et reçu les anges. On appelait ces foires les foires du Thérébinthe, du nom d’un arbre séculaire qu’on y voyait encore du temps de saint Jérôme, et que la tradition faisait remonter aux premiers jours de la création. L’empereur fit frapper une médaille pour éterniser cette honte que ce peuple barbare et contempteur de l’humanité prenait pour de la gloire.

Un phénomène historique, inouï dans les fastes du monde, fut le mouvement qui entraîna les peuples et les rois de l’Occident vers ce rocher stérile de la Palestine pour reconquérir un tombeau: ce fut le plus grand effort matériel du christianisme; il reprit Jérusalem, mais il ne put la garder. Les rois, depuis Godefroi de Bouillon, ne régnèrent que88ans sur ces ruines. Saladin, roi de Syrie et d’Égypte, les chassa en1187; depuis cette époque, l’islamisme triompha sur ce berceau du christianisme: mais l’islamisme lui-même, pénétré de la sainteté de la morale évangélique, ne profana point le tombeau de celui qu’il considère comme le grand prophète et comme l’envoyé de Dieu; les chrétiens continuèrent à honorer et à visiter les lieux saints, sous la tolérance des musulmans. Les pèlerinages ne souffrirent point d’interruption ni d’obstacles; seulement les possesseurs du tombeau du Christ firent payer un léger tribut à ses adorateurs. Les choses sont encore ainsi aujourd’hui. Depuis qu’Ibrahim-Pacha est maître de la Judée, cet impôt sur les chrétiens a même été supprimé: le conquérant égyptien a rougi de recevoir du pauvre pèlerin d’Occident, qui a traversé la terre et la mer pour baiser le rocher sacré, le denier de sa foi; il n’a pas voulu imposer la foi ni taxer la prière.

Les descriptions du tombeau du Christ sont partout. C’est une petite coupole enfermée dans une grande, et dans laquelle un fragment de rocher recouvert de plaques de marbre blanc indique à la vénération du voyageur la place vraie ou vraisemblable du sépulcre. Celui qui adore le Christ en sort écrasé du mystère et anéanti de contemplation et de reconnaissance; celui qui comprend seulement le christianisme en sort écrasé aussi de la toute-puissance d’une idée qui a renouvelé le monde, qui a vécu dix-huit cents ans, et qui semble porter encore en elle la vie morale de plus d’une nation et de plus d’un siècle. Ce tombeau, de quelque point de vue qu’on le considère, est la borne qui sépare deux mondes intellectuels: faut-il s’étonner que des armées se le soient disputé, que le croyant le vénère, et que le philosophe le respecte?

L’aspect de Jérusalem, au sommet de la colline des Oliviers, est trompeur comme l’aspect de toutes les villes de l’Orient. Posée sur un plateau légèrement incliné, comme sur une base élevée, entourée de hautes murailles en gros blocs qui soutenaient les terrasses du temple de Salomon, flanquée de ses tours crénelées, qui s’élèvent de cent pas en cent pas au-dessus de ses murs, avec ses piscines, ses portes hautes et voûtées, ses minarets, qui se perdent comme des végétations pétrifiées dans le bleu profond de son ciel; étalant aux yeux ses terrasses de maisons où les femmes et les enfants sont assis sous des tentes de couleur, faisant pyramider devant vous la triple mosquée d’Omar, qui couvre à peu près l’espace jadis occupé par le temple de Salomon.

C’est une splendide apparition de la cité de Jéhova. La lumière limpide et réverbérée de son atmosphère l’inonde comme d’une gloire céleste; on dirait d’une ville pleine encore de son peuple, et ce n’est qu’un éclatant tombeau: les portes sont silencieuses, les routes désertes, les rues vides, les voix mortes; le Juif en haillons se traîne humblement entre le musulman qui le méprise et le chrétien qui l’insulte. Attaché cependant par la racine de sa foi à ce sol si ingrat pour lui, ce peuple, tant honni, est le plus vivant exemple d’un patriotisme invincible que l’humanité ait jamais offert. Il va errer par toute la terre, mais ses regards sont toujours tournés vers Sion; il revient mourir dans ses murs, et il meurt content s’il peut penser qu’un peu de terre d’Abraham recouvrira ses os. Je rencontrais à chaque instant des vieillards conduits par leurs enfants, montés sur des mules ou sur des ânes, paraissant accablés par la maladie et par les années; et quand je leur demandais: Où allez– vous, d’où venez-vous? Nous venons, me disaient-ils, de Venise, de Varsovie, de Vienne, de Turin, et nous allons mourir à Jérusalem ou à Saphad, pour que nos ossements reposent auprès de ceux de nos pères; car il n’y a plus de patrie pour nous que sous la terre: et celle-là du moins, les musulmans et les chrétiens ne nous la disputent pas.

L’intérieur de Jérusalem est triste, muet et morne. M. de Châteaubriand l’a admirablement décrit, avec toute la mélancolie et la solennité de son génie: lui seul, après les prophètes, a eu des mots pour exprimer cette inexprimable désolation des lieux. La population indigène, mélange de Juifs, d’Arabes, de Turcs, d’Égyptiens, est pauvre et inactive; tout semble dormir dans cette ville de la mort. Les pèlerins seuls, arrivant et partant sans cesse, marchent dans les rues sombres et dans les bazars infects: mais ils marchent recueillis et le front baissé, sans bruit, sans parole, comme des hommes remplis de la pensée qui les amène, et foulant ce sol des miracles avec le silence et le respect qu’on apporte dans un sanctuaire. C’est la ville du monde d’où s’élève le moins de rumeurs; c’est comme un vaste temple: il n’en sort que des soupirs et des prières. Souvent, en me promenant le soir autour de ses murailles, je me demandais s’il y avait encore là un peuple, et j’entendais tout à coup le sourd bourdonnement des offices de la nuit, qui résonnait gravement dans l’air, s’échappant des voûtes des églises ou des couvents des moines grecs entremêlé du son de la cloche des monastères et du chant des prêtres latins. L’éternel soupir du Calvaire semble sortir de cette terre où tomba le sang du Juste. Son âme, en s’exhalant dans le sein de son père céleste, a laissé dans ces lieux comme un éternel écho de la prière. Aux lieux où prophétisèrent les voyants, où chanta David, où pria le Christ, on n’éprouve qu’un besoin, qu’une pensée: contempler, adorer et prier.

Le paysage qui entoure Jérusalem est un cadre solennel et grave, comme, les pensées que cette ville suscite en vous. Du sommet de la citadelle de Sion, où est le tombeau du poète-roi, l’oeil descend d’abord sur la sombre et ardue vallée de Josaphat: au tond de ce ravin, un peu sur la droite, quelques bouquets d’arbustes, un peu moins gris que le reste, secouent la poussière de leurs feuilles sur le filet d’eau qui s’échappe delà fontaine de Siloé; en face est une noire muraille de rochers à pic; quelques grottes creusées dans ce roc vif furent autrefois des tombeaux, et sont aujourd’hui les demeures de quelques misérables familles arabes. En suivant la pente de cette vallée, qui roule en s’élargissant, le regard passe entre les cônes multipliés des montagnes sombres et nues de Jéricho et de Saint-Sabas. Au delà, à un horizon de sept ou huit lieues, vous voyez resplendir la mer Morte, éclatante et lourde comme du plomb nouvellement fondu: elle est encadrée enfin elle-même par la chaîne bleue des montagnes d’Arabie que ne passa pas Moïse. Tout est silence, immobilité, désert, dans ce paysage: rien n’y distrait la pensée; le voyageur n’y entend que le bruit de ses pas; aucun nuage même n’y traverse le ciel.

Les grands aigles des pics décharnés de la Judée y tournoient seuls sur votre tête, et font courir par moments l’ombre de leurs ailes grises sur le flanc rapide des coteaux; de loin en loin vous apercevez un figuier aride que le vent a poudré de sable et qui semble pétrifié dans le roc, quelques chacals au poil fauve qui se glissent entre les monticules de pierres roulantes en poussant de lamentables hurlements; vous rencontrez de distance en distance une pauvre femme montée sur un âne et portant sur ses bras des enfants décharnés et brûlés du soleil, quelque berger arabe gardant ses chèvres noires au pied des collines pierreuses, ou quelque Bédouin de Jérémie ou de Jéricho sur la jument du désert, marchant au pas, sa longue lance élevée dans sa main droite comme une toise, et semblant arpenter ces ruines, comme le génie de la destruction. Voilà tout ce qui couvre maintenant les voies pleines du peuple de Sion.

Telle est cependant la ville dont le nom est dans toutes les bouches, dont l’histoire est dans tous les esprits, dont les poésies sacrées se chantent à toutes les heures de la nuit et du jour, dans toutes les langues du monde; voilà les collines dont les croisés emportaient la terre sur leurs navires pour en recouvrir le sol des cathédrales qu’ils élevaient dans leur patrie. Ce n’est ni l’importance des événements historiques, ni la fécondité du sol, ni la beauté de la nature, qui attirent sur ce point du globe les regards du genre humain; mais c’est sur ces collines que brilla l’éclair au milieu des ténèbres du monde ancien, c’est sur ce sol que le Christ imprima la trace de ses pieds, c’est dans ces murs qu’il donna son sang à Dieu pour l’humanité, et qu’il s’écria, dans sa prophétique certitude du triomphe de sa doctrine, «J’ai vaincu le monde.» Le lieu de cette grande victoire de l’unité de Dieu sur le polythéisme, de la fraternité sur l’esclavage, de la charité sur l’égoïsme, devait rester à jamais présent et cher aux générations. De là cette éternelle célébrité de Jérusalem. Un de ses plus obscurs enfants, celui dont elle ne savait même pas le nom, celui qui s’appelait lui-même le rebut du monde, meurt sur une croix infâme dans un de ses faubourgs, et c’est à lui qu’elle doit son nom, sa mémoire, son immortalité!

Extrait du Dictionnaire de la Conversation et de la Lecture.

NOTICE SUR LE TASSE,1544-1595.

Table des matières

Torquato Tasso, que nous nommons ordinairement le Tasse, naquit le Il mars1544, à Sorrento, dans le royaume de Naples, de Bernardo Tasso et de Porcia de Rossi. Sa famille était ancienne et illustre; son père, un des meilleurs poètes de l’Italie, eut avec Boyardo et l’Arioste la gloire défaire triompher la langue nationale, créée par le Dante et Pétrarque, des préjugés que la cour de Rome et la superstition des savants se plaisaient à entretenir en faveur du latin. Bernardo a composé une foule de pastorales et de poésies légères; mais son poème d’ Amadiji, imité du roman espagnol d’ Amadis des Gaules, lui assure un titre sérieux au souvenir de la postérité. Le jeune Torquato commença, dès le berceau, à bégayer les vers de son père, et à former son oreille à l’harmonie poétique. Les premiers développements de son esprit furent extraordinaires, et les historiens de sa vie se plaisent à nous en raconter des prodiges. A peine âgé d’un an il prononçait exactement sa langue, et répondait avec bon sens aux questions qu’on lui adressait; il n’y avait dans ses discours rien d’enfantin que le son de sa voix, et il donnait déjà des marques de la force de caractère qu’il a montrée depuis dans ses malheurs. A neuf ans il savait le grec et le latin, il écrivait en prose et en vers; et l’on cite une pièce de vers fort touchante qu’il adressa à sa mère lorsqu’il la laissa à Naples, pour suivre son père. L’infortune commença de bonne heure pour lui. Bernardo, qui s’était attaché à San Severino, prince de Salerne, avait été obligé de s’expatrier. Il eut ses biens confisqués comme rebelle; et les frères de sa femme, profitant de sa disgrâce, refusèrent de lui payer la dot de leur soeur, qui mourut de chagrin. Elle laissait à son mari deux enfants, Cornelia et Torquato. La misère le poursuivit en France, où il s’était retiré, et il fut obligé de revenir en Italie. Il revit à Rome le jeune Torquato, et le trouva familiarisé avec les philosophes et les poètes de l’antiquité. Alors il l’envoya à Padoue pour y étudier le droit. Torquato y forma avec le jeune Scipion de Gonzague une liaison qui dura jusqu’à la mort. Après cinq années d’études sérieuses, il soutint avec éclat des thèses sur la théologie, la philosophie et la jurisprudence, et reçut le bonnet de docteur dans ces différentes facultés.

Son amour pour la poésie s’était déjà révélé; et il composait, à l’âge de dix-sept ans, Rinaldo, qu’il publiait à Venise (1562) sous les auspices du cardinal d’Esté. Le succès de cet ouvrage ne fit qu’accroître les alarmes de Bernardo Tasso sur l’avenir de son fils: il avait dû aux lettres une partie des chagrins et des misères de sa vie, et il voulut, mais en vain, que Torquato suivît une carrière plus sévère et plus heureuse.

Il y avait à Padoue une académie qui avait pris le nom d’Etherei. Scipion de Gonzague y fit recevoir le jeune poète, qui prit le nom de Pentito (repentant): pour exprimer peut-être son regret d’avoir dérobé aux lettres les années qu’il avait consacrées à la jurisprudence.

C’était alors l’époque des romans de chevalerie, des contes de sorciers et de magiciens, des nouvelles galantes et licencieuses. Boyardo venait de publier X Orlando inamorato, dont le succès fut bientôt effacé par celui de l’Orlando furioso. Les vers de l’Arioste excitèrent dans toute l’Italie une sorte d’ivresse. Bientôt, retenus, répétés, chantés dans les campagnes comme dans les villes, ces vers ne purent garantir le poème de reproches fondés sur le désordre, sur la bizarrerie des incidents, les combats sans objet, les aventures sans vraisemblance et souvent sans décence. Le Tasse, en écrivant son Rinaldo, sacrifia au goût général; mais ce qui prouve la supériorité de son esprit et la maturité de sa raison, c’est que les éloges qu’il avait reçus de toutes parts ne purent l’aveugler sur les défauts de cet heureux essai. Il conçut le plan d’un nouvel ouvrage et jugea qu’il fallait attacher l’action épique à un événement important de l’histoire, si on voulait lui donner une véritable grandeur et un intérêt solide. Il crut trouver dans la conquête de la Terre-Sainte par Godefroi de Bouillon[2] un sujet tout palpitant et qui offrait les éléments les plus propres à échauffer et à étonner les esprits préoccupés des luttes dont l’Orient était alors le théâtre et des entreprises de Soliman contre les descendants des anciens Croisés. Mais, au moment où il abordait un sujet si noble et si splendide, il dut s’arracher aux loisirs de la vie studieuse pour se jeter au milieu du tumulte d’une cour également renommée par le luxe de ses fêtes, par le mérite de ses poètes et de ses savants.

Le cardinal Louis d’Este, frere d Alfonse, duc de Ferrare, le reçut au milieu de ses gentilshommes; et les deux princesses Lucrèce et Léonore d’Este, à qui leur mère, Renée de France, fille de Louis XII, avait inspiré l’amour des sciences et des lettres, accueillirent avec faveur l’auteur de Rinaldo.

Peu de temps après, le cardinal fit un voyage en France. Il mena avec lui le Tasse, qui y avait été précédé par sa réputation. Charles IX, dont le nom a été flétri par l’horrible massacre de la Saint-Barthélemy[3], aimait et protégeait les lettres. Versé dans la littérature italienne, il avait goûté le poème de Rinaldo, et connaissait quelques fragments de la Jérusalem. Ce poème, où les Français jouent un rôle si important, ne pouvait manquer de plaire à Charles IX. Le roi aimait a causer avec le Tasse, et lui accordait des grâces qu’il refusait à toutes les autres sollicitations; mais il paraît que la faveur dont il jouissait se bornait à de simples démonstrations d’estime: car, la franchise de ses discours sur les affaires politiques de religion ayant déplu au cardinal-ambassadeur, il fut privé de son traitement, et réduit à un tel dénument qu’il emprunta un écu. Il dut alors retourner en Italie; et il ne paraît pas avoir rapporté de la France une idée bien avantageuse. Dans ses lettres, il critique les moeurs, les habitations, les monuments et jusqu’aux produits de notre sol; mais il ajoute que Venise était peut-être la seule ville d’Italie qui fût digne d’être comparée à Paris. Il admire Ronsard; et un tel témoignage relève aux yeux de la postérité ce poète, qui, adulé de son vivant, retomba après sa mort dans un injuste oubli.

De retour à Ferrare (1571), il y fut reçu par le duc avec la même bienveillance. Il s’occupa à finir sa Jérusalem sans renoncer pour cela a d’autres ouvrages en prose et en vers, moins considérables et moins difficiles. Alors parut l ’Aminta, poème charmant qu’imitèrent Guarini et Bonarelli.

La manière dont il avait peint l’amour dans son Aminia, des pièces de vers dans lesquelles il exprimait des sentiments tendres pour une beauté qu’il n’osait pas faire connaître, enfin un sonnet où il donne le nom d’Eléonore à l’objet de sa flamme, firent soupçonner qu’une intrigue secrète existait entre lui et Léonore d’Esté alors âgée de trente-trois ans. La plupart des historiens du Tasse n’élèvent aucun doute sur la vraisemblance de cette passion, que les moeurs du temps, la gloire du poète, sa bonne mine et l’âge même de la princesse rendent assez probable. Cependant, en la désignant sous le personnage de Sophronie, il la représente comme une vierge fière et réservée, inculta e sola, se dérobant aux louanges et aux hommages; et il laisse supposer que ses voeux ne furent jamais connus de l’objet de sa flamme téméraire. Batista Guarini, qui s’était déclaré, ainsi que lui, l’adorateur de la belle comtesse de Scandiano, publia un sonnet où il accuse son rival de brûler de deux flammes à la fois, de former et rompre tour à tour le même lien, et d’attirer sur lui (qui le croirait?), par un semblable manège, la faveur des dieux! La comtesse de Scandiano s’appelait aussi Léonore, ainsi qu’une autre beauté de Ferrare à laquelle le poète adressa des vers de galanterie. Cette intrigue, sur laquelle se sont épuisées toutes les conjectures, ne mériterait pas d’arrêter l’attention si long-temps, sans les conséquences qu’on lui a attribuées.

Ces succès ne ralentissaient pas l’application sérieuse qu’il mettait à la composition de sa Jérusalem. Aux difficultés que lui présentait ce grand ouvrage se joignait celle de balancer la réputation de l’Arioste et l’admiration qu’avait excitée l’Orlando furioso. Ce fut au commencement de l’année1575qu’il termina enfin son poème; mais, avant de le publier, il voulut le soumettre à Scipion de Gonzague, qui était alors à Rome. Celui-ci s’associa quatre hommes de lettres estimés; ils firent de concert un examen détaillé de l’ouvrage, en analysèrent le plan et les détails, et, après de longues conférences, Scipion en renvoya au Tasse le résultat. Les critiques portaient sur le rôle trop prépondérant attribué à Godefroi, sur l’épisode d’Olinde et Sophronie comme trop peu lié à l’action, sur le caractère romanesque d’Herminie, enfin sur les détails voluptueux des amours d’Armide et de Renaud. Le Tasse écouta ces conseils; mais il ne se soumit qu’à ceux qui lui parurent fondés sur le gout et la raison. Il se livra à la correction de son poème avec une nouvelle ardeur; et, constamment occupé de son travail, il se réveillait souvent la nuit pour corriger ses vers et en faire de nouveaux. Cet excès d’application échauffa son sang. Il était d’un caractère mélancolique et sérieux. Dégoûté depuis long-temps du métier de courtisan et de son esclavage, il ne savait comment s’en affranchir. Traité avec distinction par le duc de Ferrare, il ne pouvait s’empêcher de désirer que les marques de considération dont il était entouré ne fussent accompagnées de dons honorables qui eussent assuré son indépendance. Vorreo, disait-il, vorreo frutti e non fiori[1q]. Ce sentiment d’ennui, ce désir de secouer un joug trop pesant, étaient contrariés par un autre sentiment, celui de la reconnaissance pour son souverain. Cet état de trouble et d’agitation augmenta son inquiétude naturelle, et donna à la disposition triste de son caractère un degré d’activité funeste qui empoisonna le reste de sa vie. Son imagination se remplit de vaines terreurs et d’injustes défiances: il se crut entouré d’ennemis et d’envieux; il s’imagina que l’on interceptait ses lettres, et que l’on s’introduisait chez lui à l’aide de fausses clefs pour y dérober ses papiers. Tout à coup il apprend que sa Jérusalem s’imprime sans son aveu dans une cour d’Italie. Son désespoir est au comble. Il implore le duc Alfonse; il va jusqu’à solliciter du pape lui-même un bref d’excommunication contre ceux qui lui ont dérobé le manuscrit fruit de tant de labeurs, et sur lequel il fondait toutes ses espérances de gloire et de fortune. A ces justes douleurs se mêlent d’autres terreurs, il se persuade qu’on l’avait déféré à l’inquisition; et il court à Bologne se jeter aux pieds du grand-inquisiteur, qui le rassure, l’absout, et ne parvient pas à le calmer.

Inquiet et violent, il rencontre un jour un homme qu’il soupçonnait de lui avoir rendu de mauvais offices; il le frappe. Celui-ci s’éloigne sans proférer un seul mot; mais, quelques jours après, accompagné de ses frères, il attend le poète au moment où il sortait de la ville: tous trois fondent sur lui, l’épée à la main Le Tasse se défend avec un tel succès qu’il blesse deux de ses assassins, et les force à s’enfuir. Ils furent obligés de sortir de Ferrare. Cette aventure fit un grand bruit, et on répéta long-temps, comme une phrase proverbiale, que le Tasse, avec son épée, comme avec sa plume, était au-dessus des autres hommes.

Depuis lors il se persuada qu’on en voulait à sa vie et qu’on emploierait contre lui le fer et le poison; il ne goûta plus de repos. Il entra dans une sombre méfiance même de ses domestiques. Son état était vraiment digne de pitié. Un soir, étant chez la duchesse d’Urbin, il voulut tuer d’un coup de couteau un des serviteurs de cette princesse. On prévint ce malheur; on se saisit du Tasse, que l’on enferma dans une prison. Alfonse, touché de compassion, le fit, au bout de deux jours, ramener dans sa maison; puis il le conduisit dans son palais de Bel riguardo, où il mit tous ses soins à le distraire et à calmer des terreurs que le grand-inquisiteur n’avait pu faire cesser. Enfin on le conduisit à Ferrare chez les moines de Saint-François. Là, il ne voulut jamais consentir à faire les remèdes qu’on lui prescrivait. Le duc, fatigué des lettres dont il l’accablait, offensé peut-être aussi des expressions inconvenantes qui lui échappaient, lui fit défendre de lui écrire davantage, ainsi qu’aux princesses. Cette sévérité acheva d’aliéner tout à fait un esprit malade; de sorte que le Tasse, ne se croyant plus en sûreté dans le couvent, s’échappa et sortit de Ferrare, le20juin1577. Il partit sans argent et sans guide, et arriva sur les confins du royaume de Naples. Caché sous les habits d’un pâtre, il se présente chez sa sœur Cornélia qui ne le reconnaît pas. Il lui remet une lettre où il lui annonce que son frère est dans une position cruelle et en danger de perdre la vie. Cornélia, à la lecture de ces effrayantes nouvelles, témoigne une si vive douleur, que le Tasse ne peut garder son déguisement et se hâte de la consoler en se jetant dans ses bras.

Le repos dont il jouissait chez sa soeur, les caresses et les soins dont elle le combla, le beau climat de Naples, calmèrent pendant quelque temps son humeur mélancolique, mais ce calme ne fut pas de longue durée. Il s’ennuya de cette vie tranquille et monotone, et le désir de retourner à Ferrare devint plus fort que tous les motifs qui avaient pu l’en éloigner. Il écrivit au duc pour obtenir la permission de revenir, et, sans attendre sa réponse, il quitta Naples malgré sa sœur et ses amis qui redoutaient quelque imprudence de sa part. Il revit Ferrare après un an d’absence, et fut reçu avec les marques de faveur les plus distinguées: mais l’enthousiasme n’existait plus. Il sentit bientôt qu’il n’obtenait plus la considération dont il avait été si long-temps entouré. Il crut s’apercevoir que le duc cherchait à l’éloigner des travaux de la littérature; on ne lui avait pas rendu ses papiers, qu’on avait saisis après sa fuite, et on lui refusait le manuscrit de son poème. Comme tout aigrissait son humeur mélancolique et le rendait chaque jour plus insociable, on avait fini par lui interdire l’entrée de l’appartement des princesses: dans son désespoir, ne pouvant plus supporter le séjour de Ferrare, il en partit secrètement une seconde fois.

Il se dirigea vers Mantoue: il pensait que son père ayant été long-temps au service du duc, ce prince l’accueillerait avec bienveillance; mais il n’en éprouva que froideur et dédain. Alors il se rendit dans les états du duc d’Urbin, mari de Lucrèce d’Esté, qui le reçut comme un ancien ami. Ces procédés généreux relevèrent l’esprit abattu d’un homme que tant de malheurs réels ou imaginaires avaient tout à fait découragé. Il passa soudain à des espérances immodérées. Puis ses terreurs reparurent bientôt, et, sans avoir essuyé aucun dégoût à la cour d’Urbin, il s’enfuit brusquement, une nuit, pour aller implorer la protection du duc de Savoie contre des ennemis qui n’existaient que dans ses rêves. Il arriva aux portes de Turin dans un état si misérable que les sentinelles lui refusèrent le passage. Un homme de lettres protégea son entrée dans la ville, et, après lui avoir donné les secours dont il avait besoin, le présenta au prince de Piémont qui l’accueillit avec distinction. Charles-Emmanuel lui fit les offres les plus avantageuses pour le retenir à son service. Le Tasse jouit un moment de cet état prospère, mais il retomba bientôt dans les mêmes inquiétudes. Le souvenir de la perte de ses papiers le reportait sans cesse vers Ferrare; et au milieu des tristes chimères qui avaient égaré sa raison, on voit, par ses lettres, que l’amour de la gloire était sa passion dominante.