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Parce que Phil Manners est un peu léger, c'est sur Becky, sa sœur, que retombe le souci de maintenir intact leur patrimoine familial : une ravissante propriété dans le Sussex et un manège. Excellente cavalière, Becky donne des leçons d'équitation et monte elle-même en concours hippique les chevaux de son écurie. Un vétérinaire voisin la courtise mais, pour le moment, l'amour de sa maison, Huntsman's Folly, suffit à emplir le cœur de Becky. Avec l'irruption du major Giles Bulmer dans sa vie tranquille, tout change soudain ! Cet homme encore jeune et si séduisant a pourtant été mêlé à un scandale dont on parle toujours. Certains prétendent même que le petit Michaël, dont il s'occupe, est son enfant... La sage Becky se trouve bientôt emprisonnée — mais douce est la prison ! — par la tendresse de celui qui souhaite passionnément l'épouser. Qui donc viendra bouleverser Becky au point de l'amener à rendre au major la magnifique émeraude, gage de leurs fiançailles ?…
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Seitenzahl: 242
Veröffentlichungsjahr: 2023
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La Maison de Becky
La Maison de Becky
Huntsman’s Folly
© Vivian Stuart, 1956
© eBook: Jentas ehf. 2022
ISBN: 978-9979-64-608-2
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CHAPITRE PREMIER
Dans tout le comté, on connaît ce bruit. Moins que quiconque, Becky Manners pourrait s’y tromper ! Elle relève la tête, sourit et murmure :
— Enfin !
En quelques gestes rapides et précis, elle achève d’étriller Gallant Donald, puis elle dispose la couverture sur l’échine du cheval, qui aussitôt tend le cou et allonge vers la jeune fille une bouche entrouverte. A sa façon, silencieuse et pourtant éloquente, il quémande...
Becky accompagne d’un sourire indulgent le geste qui la fait porter la main à sa poche pour en extraire le morceau de sucre attendu.
— Tu es gourmand, Donald. Comment sais-tu qu’il en reste un pour toi ?
Donald prend la friandise sur la paume et la croque, avec un air qui montre qu’il est parfaitement conscient que sa maîtresse est contente de lui.
« En vérité, pense Becky, après une dernière caresse, Donald s’est surpassé en sautant les obstacles ce matin. Il a de grandes chances de gagner l’Open Jumping à la fête de Carsdale samedi, surtout si Philippe obtient une permission pour le monter. »
Son frère Philippe est au sommet de sa gloire de cavalier, à présent. Il a gagné à Windsor, il y a deux mois, et si, l’an dernier, il ne faisait pas partie de l’équipe britannique à White City, il sera certainement sélectionné cette année si les exigences de son service militaire le permettent. Son incorporation, après deux sursis, aurait difficilement pu arriver à un moment plus inopportun, à son point de vue, pense tristement Becky.
C’est un véritable défi de diriger une école d’équitation, tout en participant elle-même à des concours, aidée uniquement dans l’entretien de l’écurie par le jeune et bien intentionné mais peu intelligent Joe Stacey. Et pourtant, elle y parvient. Fort heureusement le camp de Philippe se trouvant à une douzaine de milles de Huntsman’s Folly, le jeune homme passe la plus grande partie de ses week-ends à la maison. Si le manège peut assurer leur vie matérielle jusqu’à la démobilisation de Philippe, Huntsman’s Folly, qui a vu naître et mourir tant de générations de Manners, n’aura pas besoin d’être vendue. Philippe y vivra et le temps venu, son fils en héritera.
Becky pousse un soupir. Lorsqu’elle sort de l’écurie, son regard se pose avec tendresse sur la vieille demeure sommeillant paisiblement sous le soleil de la mijournée. Cette ferme Tudor, bâtie sur le flanc vert d’une colline boisée du Sussex, avec ses douces briques rouges et ses cheminées tordues, tient tellement au cœur de la jeune fille, aujourd’hui comme hier, que, pour ne pas la vendre à des étrangers, elle sait qu’elle aura le courage de travailler jusqu’à l’extrême limite de ses forces. C’est son foyer et celui de Phil, elle en aime chaque pierre, chaque poutre comme il les aime lui aussi.
Elle les aime peut-être un peu plus que lui, en dépit du fait que la maison appartient à Phil, puisque c’est lui l’héritier, et elle seulement la sœur bien qu’elle soit l’aînée de deux ans. Un jour, Phil se mariera, il amènera à Carsdale sa femme qui deviendra la maîtresse de Huntman’s Folly, mais l’aube de ce jour ne se lève encore et, en attendant, c’est à Becky de travailler pour conserver la maison familiale. Elle éprouve une si grande tendresse pour son jeune frère...
La voiture a amené la jeune fille dans la cour et négocie à présent le dernier tournant de la route. C’est la vieille De Dion de Jamie Frazer, que tout le comté appelle familièrement « Arabella ».
Jamie, un de ses plus anciens et plus intimes amis, est maintenant l’associé de son père, le vétérinaire du district, qui a son cabinet à Carsdale, tandis que Jamie s’occupe d’un autre cabinet dans un petit village.
Becky, qui a pourtant toute confiance en ses capacités, ne l’a fait appeler qu’après bien des hésitations. Il fallait qu’un vétérinaire vînt soigner ce poney qui, tout à coup, s’est mis à boiter, mais la jeune fille tergiversait par scrupule, car Jamie n’envoie jamais ses notes.
Elle le salua affectueusement et s’avança dans la cour à sa rencontre.
Jamie répondit par un joyeux bonjour et se disposa à extraire ses longues jambes de la petite auto.
Quand il eut enfin réussi à se dégager, il se dressa devant Becky. C’était un garçon à la laideur sympathique, vêtu d’un pantalon de flanelle usé et d’une chemise retroussée sur ses bras hâlés. Ses yeux gris regardaient la jeune fille avec une pointe de moquerie. Ses mains, Becky le remarqua lorsqu’il en passa une dans ses épais cheveux blonds, étaient maculées de graisse et de poussière.
— Oh ! mon Dieu, dit-elle, encore une panne, Jamie ?
— Un pneu crevé. Arabella est à bout de souffle, je le crains. Il faudra que je la remplace un de ces jours, car ce n’est pas juste d’attendre d’elle qu’elle marche comme une voiture récente à son âge. Mais bien que je rêve d’un monstre aux chromes reluisants, qui avalerait gaillardement les milles, je suis, en dépit de tous ses défauts, étrangement attaché à Arabella. Et fier aussi, ajouta-t-il avec un sourire. On ne rencontre pas souvent une auto de son époque sur les routes aujourd’hui. Excuse-moi, continua-t-il en montrant ses mains sales, mais je ne puis pas rendre visite à mon patient dans cet état, surtout — la moquerie dans son regard fut évidente — surtout lorsque tu m’as fait l’honneur de m’appeler en consultation, miss Manners ! Cela arrive si rarement.
— Tu sais pertinemment pourquoi je ne t’appelle que lorsque je ne puis pas faire autrement, se défendit Becky. Si tu m’envoyais tes notes...
Jamie rougit sous son hâle.
— Je ne puis pas faire payer mes amis, Becky.
— Alors tu n’auras jamais de voiture neuve, répliqua-t-elle avec une logique implacable, puisque la moitié des habitants du comté sont tes amis. Et on prétend que tu es écossais !
— Je le suis, rétorqua Jamie sur un ton belliqueux que démentait son sourire.
Becky lui tendit un linge en disant :
— Alors, tu es un Ecossais aux instincts pervertis.
— Mes instincts sont parfaitements normaux, croismoi, assura le jeune homme. Merci, ajouta-t-il en prenant le linge dont il s’essuya soigneusement les mains.
Puis se retournant pour faire face à la jeune fille, il demanda avec une légère inquiétude :
— Es-tu résolument hostile à Arabella ?
— Non, bien sûr, pourquoi le serais-je ? Ce n’est pas moi qui ai à supporter sa conduite capricieuse.
— Dans ce cas, viens déjeuner avec moi. J’ai encore une visite à faire à la Ferme Dale, mais si cela ne t’ennuie pas de m’accompagner, nous pourrions ensuite aller dans ce nouveau restaurant Le County Club, à Hatton.
Becky jeta un coup d’œil à sa culotte d’écuyère, puis à la chemise de Jamie et soupira.
— Je voudrais bien, mais nous ne sommes pas vêtus pour le County Club. En outre, j’ai une leçon à trois heures.
— Tu pourras te changer pendant que j’examine le poney et j’ai une veste neuve, resplendissante, dans la voiture. Viens, Becky, tu ne sors jamais avec moi et je te promets que tu n’auras pas une minute de retard pour ta leçon.
Becky hésitait. Il était vrai qu’elle n’était pas sortie avec Jamie depuis longtemps. Elle n’était d’ailleurs sortie avec personne, elle n’avait pas le temps. De plus, Jamie ne l’avait pas invitée, il était beaucoup trop occupé à faire la cour à Barbara Huntford. La rumeur prétendait qu’ils s’étaient querellés, mais, comme elle le connaissait bien, Becky se gardait de l’interroger. Jamie était fier et se montrait parfois très susceptible.
Elle avait entendu parler du nouveau County Club. Il avait une piscine, un jardin magnifique, et, en un jour comme celui-ci, on servait probablement les repas sur la terrasse, ce qui devait être extrêmement agréable.
Et puis, elle éprouvait beaucoup d’affection pour Jamie Frazer et de reconnaissance pour sa gentillesse. Le moins qu’elle puisse faire, c’était de déjeuner avec lui puisqu’il le lui demandait. Il était sans doute malheureux à cause de Barbara et cela pouvait l’égayer un peu.
Elle accepta donc, les yeux brillants, et fut récompensée par le lent sourire ravi de Jamie.
Elle le conduisit au box du poney.
Elle le laissa examiner l’animal et courut se changer.
Lorsqu’elle redescendit un quart d’heure plus tard, parée de la plus neuve de ses robes en coton, elle s’arrêta à la porte de la cuisine afin de prévenir Mrs Marchant, l’aide journalière, qu’elle serait absente pour le déjeuner.
La vieille Nannie qui s’occupait habituellement du ménage était partie pour la journée et Becky se dit, en jetant un coup d’œil au plat peu appétissant de viande froide et de salade que Mrs Marchant préparait, que Jamie n’aurait pas pu choisir un meilleur jour pour l’inviter.
C’est ce qu’elle lui dit en le rejoignant dans la cour et elle fut surprise de le voir rougir.
— Si tu ne viens avec moi pour ne pas manger la cuisine de Mrs Marchant, j’annulerai l’invitation, dit-il.
Ses yeux l’examinaient d’une air étrange et, bien qu’il plaisantât, Becky sentit qu’il était blessé et regretta son manque de réflexion.
— Oh ! Jamie, dit-elle vivement, tu sais bien que ce n’est pas pour ça.
— Bien, dit-il, réconforté. Tu es charmante à regarder, je serai fier d’être vu en ta compagnie dans le restaurant si chic de Carsdale, tu supporteras, haut la main, la comparaison avec les beautés locales, ma chère Becky. C’est vraiment dommage que tu ne t’habilles pas plus souvent, parce que tu es une fille rudement bien.
— Vraiment ?
Becky était flattée, mais au plaisir que lui causaient ces compliments se mêlait de l’étonnement. Jamie ne lui en faisait pas souvent. Il changea vivement de sujet et lui donna son avis sur la blessure du poney, tout en se dirigeant vers sa voiture.
— J’ai vu Joe et lui ai dit ce qu’il fallait faire, continua-t-il et, prévenant la question de Becky, il ajouta :
— Je lui ai dit également que tu sortais et qu’il devait rester jusqu’à ton retour. Tu n’auras donc pas besoin de te presser.
— Oui, mais...
Le front lisse de la jeune fille se plissa.
Elle n’avait pas dit à Joe de réparer la barrière mobile du paddock, et de préparer Monarch pour l’après-midi. Jamie, devinant la possibilité d’un retard, la poussa gentiment mais fermement sur le siège du passager et vint devant la vieille voiture pour mettre le moteur en marche. Arabella partit sur-le-champ, mais avec un tel bruit que les faibles protestations de Becky furent noyées dans le tintamarre de la ferraille.
Jamie, un peu rouge après ses effort avec la manivelle, jeta celle-ci dans le coffre et monta à l’avant presque d’un seul mouvement. Avant que la jeune fille s’en soit rendu compte, ils descendaient la colline. Jamie dit d’une voix haletante, la bouche près de l’oreille de Becky :
— Nous voilà en route !
— Oui, on dirait, acquiesça-t-elle sans enthousiasme, mais j’aurais voulu parler à Joe...
— Il va très bien, c’est un bon garçon sur qui on peut compter.
— Oui, il fait tout ce qu’on lui dit, à condition qu’on le lui dise...
— Tu te tourmentes beaucoup trop, Becky, reprit Jamie, moi... je ne me fais jamais de souci.
Elle lui jeta un coup d’œil. Jamie était un charmant camarade, mais il ne comprenait pas. De quoi se soucierait-il en réalité ? Il n’avait d’autre préoccupation que lui-même; la clientèle de son père était la plus grande et la plus riche du comté. Dans quelques années, quand sonnerait pour M. Frazer l’heure de la retraite, Jamie n’aurait qu’à chausser ses souliers. Et M. Frazer, à l’inverse de son fils, envoyait ses notes avec une régularité infaillible le premier de chaque mois. Becky poussa un soupir. Jamie, prenant le tournant brusque de l’entrée du village, l’entendit pardessus le ronronnement du moteur d’Arabella et après un regard interrogateur, suggéra :
— Les choses ne vont-elles pas comme elles devraient ?
— Oh ! elles ne vont pas mal, éluda Becky.
— Philippe te manque, je pense.
— Terriblement, avoua-t-elle et pas uniquement pour les choses pratiques comme pour monter dans les concours, mais parce qu’à présent j’ai toute la responsabilité. Si le manège ne tourne pas, ce sera ma faute.
— Pour l’amour du ciel, pourquoi ne tournerait-il pas ? demanda le prosaïque Jamie. Vous vous êtes fait une excellente réputation; vous êtes même à la mode, si j’en crois la rumeur... Caroline Lucas n’est-elle pas ton élève ?
— Oui.
— Sa mère roule sur l’or.
— Je sais, mais je ne fais pas payer les leçons plus cher à Caroline qu’aux autres élèves.
— Tu le devrais, ma chère, lança Jamie d’un ton sec. Mrs Lucas ne s’apercevrait même pas du prix des leçons.
— Sans doute, mais je ne puis pas; de toute manière, ajouta-t-elle en riant, c’est bien à toi de conseiller aux autres de faire ou non payer leurs clients !
— Parfait, inutile d’insister. Je vais t’envoyer une note phénoménale un de ces jours, suffisante pour payer l’achat de ma nouvelle voiture.
— A en juger par les bruits qu’émet Arabella, tu ferais bien de ne pas tarder. Es-tu sûr qu’elle ne va pas exploser ?
— Absolument certain, affirma Jamie.
Ils laissèrent derrière eux le village et la voiture s’élança dans la montée de la route de Carsdale. De là, en se retournant, il était possible d’apercevoir Huntman’s Folly et Becky, par la force de l’habitude, se retourna. Au delà d’un océan d’herbe verte et drue, elle vit, grâce aux rayons du soleil perçant obliquement à travers les arbres qui l’entouraient, briller les briques rouges, tandis qu’une douzaine de fenêtres reflétaient la lumière avec fidélité. La maison paraissait si paisible et si jolie que des larmes voilèrent un instant les yeux de la jeune fille et sa gorge se contracta.
Jamie — qui était ce matin particulièrement perceptif — dit doucement :
— Tu aunes cette maison, n’est-ce pas Becky ?
— Oui, oh ! oui, je l’aime. Je l’ai toujours aimée, je suppose, mais je ne m’en étais pas rendu compte jusqu’au moment où Phil pensa que nous devrions peut-être la vendre.
— Non ! s’exclama Jamie horrifié et la dévisageant. Vous n’allez pas vendre Huntman’s Folly ! Pourquoi, pourquoi ?
— Attention, l’avertit Becky comme la camionnette du boulanger survenait au prochain tournant, lançant un coup de klaxon furieux.
Parfaitement impassible, Jamie ramena son propre véhicule du côté autorisé et leva la main pour s’excuser auprès du vieux conducteur.
— Tout va bien, dit-il, il y avait assez de place. Je ne sais pas pourquoi le vieux Hawkins s’est fâché, il y a beaucoup trop de conducteurs nerveux qui provoquent les accidents. Mais, au sujet de la maison, Phil ne parlait pas sérieusement de la vendre, n’est-ce pas ?
Becky relâcha lentement son étreinte sur l’appui du siège. Une longue expérience lui avait appris qu’il était vain de faire des remontrances à Jamie sur sa façon de conduire. Toutefois, il lui fallut quelques secondes pour se ressaisir avant de répondre.
— Pas réellement ? Il était simplement soucieux, d’abord au sujet des droits de succession et ensuite de son appel à l’armée. Il pensait que je ne serais pas capable de tenir seule. Je l’ai persuadé d’attendre et de me laisser essayer. Et puis, il a été engagé dans les Gardes et ils ont un camp à Carshot, tu le sais. Phil peut venir souvent à la maison. Son commandant est très compréhensif pour les permissions. Phil lui a expliqué la situation et cela a aidé, je pense. Il a dû abandonner la ferme quand il a été appelé.
— Je croyais que le vieux Palmer s’en occupait pour lui.
— Oui, mais Phil doit superviser.
Jamie renifla. Il n’avait pas une très haute opinion des capacités de fermier de Philippe Manners, mais il ne pouvait pas le dire à Becky, aussi répondit-il gentiment :
— Je vois. Tout bien considéré, les choses ne s’arrangent pas mal.
— Tant que Phil ne sera pas envoyé ailleurs, en Allemagne ou à Chypre, je peux tenir. Nous avons payé les droits de succession, ils n’étaient pas aussi élevés que nous le craignions parce qu’il y avait une assurance que papa avait prise pour moi et...
— Veux-tu dire que Phil a utilisé ton assurance pour payer ses dettes ? demanda vivement Jamie.
Becky rougit. Elle aurait voulu que Jamie soit moins réaliste et qu’il ne pose pas tant de questions directes et inattendues.
— Eh bien, c’était mieux que de vendre Huntman’s Folly. Après tout, les dettes pour les droits de succession ne sont pas des dettes personnelles. Cela paraît horrible quand tu parles des dettes de Phil comme s’il avait joué ou fait quelque chose de répréhensible.
— Ce sont ses dettes puisque le domaine lui appartient, fit avec raison observer Jamie, et le domaine comprend la maison, n’est-ce pas ?
— Oui, naturellement, acquiesça Becky.
Elle fut soulagée quand les bâtiments de Dale Farm furent en vue à l’extrémité de l’étroite piste pour autos. Jamie devrait s’occuper de son malade et, avec un peu de chance, quand il la rejoindrait, il aurait oublié le sujet de leur conversation.
Ils s’arrêtèrent dans la cour. Jamie descendit de voiture, le front plissé. Il dit avec regret :
— Il semble que j’ai manqué tout ce qui s’est passé ici.
— Tu n’y peux rien, tu étais à Cambridge.
Becky souhaitait qu’il s’en allât, mais il ne semblait pas pressé.
— C’est juste, quand ton père est mort, je passais mon diplôme, sinon je serais venu, dit-il en soupirant, mais il y a trois mois que je pratique ici et je ne t’ai pas beaucoup vue... pas suffisamment pour parler, veux-je dire.
— Non, Jamie. Il est presque une heure moins un quart. Ne ferais-tu pas mieux de te hâter ? Sinon, nous serons en retard pour le déjeuner.
— Très bien... je reviens tout de suite.
Jamie tendit son bras vers l’arrière d’Arabella, y prit sa trousse, sourit à Becky et s’en fut.
Elle regarda disparaître sa longue silhouette, puis se renversa en arrière et ferma les yeux. Il faisait chaud, elle s’était levée à cinq heures pour entraîner les chevaux. Rester assise, dans cette cour de ferme paisible et déserte, à attendre le retour de Jamie, était plutôt agréable. Chez elle, elle ne s’asseyait jamais parce qu’il y avait toujours quelque chose à faire — de jeunes chevaux à dresser, à nourrir, à panser et à monter; des petits garçons vifs et anxieux, de graves petites filles, à qui enseigner les rudiments de l’équitation, et la direction des écuries, il y avait aussi quelques élèves adultes plus exigeants que les enfants qui attendaient beaucoup d’elle en réussissant moins bien.
Mais, comme elle l’avait dit à Jamie, le manège ne marchait pas mal. Grâce aux bons offices de la riche Mrs Lucas, les compagnons d’école de Caroline prénaient des leçons le mercredi et le vendredi après-midi et cela s’ajoutait aux leçons particulières de Caroline le samedi matin. Ces leçons régulières et payées comptant lui permettaient de régler les gages de Joe et les factures de fourrage. Elle pouvait également employer Mrs Marchant pour ce que la vieille Nannie appelait « les gros travaux » et de cette manière être elle-même libérée des soins du ménage.
L’écurie faisait son chemin; quelques victoires aux concours locaux pourraient lui amener des élèves supplémentaires et lui donner peut-être la possibilité de réaliser son idée d’hôtes payants de sorte que la maison ne serait plus vide et qu’on enlèverait les housses de la plupart des meubles. C’était une jolie maison, on devait y vivre, le timbre argentin de rires d’enfants devait y résonner, comme il l’avait fait dans le passé. Si Phil était envoyé au loin... Oh ! cela n’était pas encore arrivé. Il resterait à Carshot pendant l’été en tout cas. Il lui avait dit qu’il ne serait pas déplacé au plus tôt avant septembre.
Bercée par le chaud rayon de soleil et la paix de son environnement, la tête de Becky commença à dodeliner.
Elle se réveilla d’un bond au son d’une voix mâle proche de son oreille, disant sur un ton d’excuse.
— Je suis désolé de vous avoir surprise... je ne m’étais pas rendu compte que vous dormiez...
Luttant pour se redresser, Becky vit un visage viril, de grands yeux bleus amusés qui la regardaient avec intérêt — et arrêté près d’Arabella, le monstre de chrome, rêve de Jamie, d’où l’inconnu venait de descendre car le moteur ronronnait encore.
— Est-ce que je dormais ? s’exclama-t-elle.
— Oui, en vérité. C’était un spectacle charmant, si vous me permettez de vous le dire, reprit l’étranger avec un large sourire. J’ai cru, un instant, que je rêvais moi aussi ou que j’avais pénétré dans le monde des fées où la Belle au Bois dormant n’était pas encore réveillée. En fait, je fus sérieusement tenté de jouer le prince, mais vous avez tout gâché en vous réveillant sans mon aide.
La couleur afflua aux joues de Becky. « Il est extrêmement séduisant », se dit-elle en l’examinant, grand, très mince, avec des cheveux noirs — contraste frappant avec ses yeux bleus — légèrement parsemés de gris aux tempes. « La coupe de cheveux d’un soldat », pensa-t-elle en se souvenant de la tête tondue de Phil. Le costume rayé, correct, du nouveau venu et surtout sa cravate bleu marine aux raies rouges qui suggéraient la Brigade des Gardes, incitèrent Becky à se demander s’il venait de Carshot et s’il connaissait son frère. Mais avec une voiture comme celle-là, ce devait être un officier, probablement d’un haut grade et d’armée active puisqu’il paraissait avoir trente-trois ou trente-quatre ans. Phil, quelle que soit sa réputation de cavalier, n’était à Carshot qu’une jeune recrue du Service national. Ce serait absurde de demander à cet homme s’il connaissait le garde Manners. Aussi hasarda-t-elle timidement :
— Vous cherchez le camp de Carshot, je suppose. Il secoua la tête.
— Non, j’en viens. Comment avez-vous deviné ? Est-ce écrit sur ma personne ?
— Eh bien... bredouilla Becky dont les joues étaient plus rouges que jamais.
— Je suppose que c’est le cas, dit-il en riant. On prétend que nous sommes tous formés dans le même moule. En fait, je cherche le nouveau County Club à Hatton où je suis censé retrouver ma tante pour déjeuner avec elle. J’ai quitté la route principale, il y a quelques milles et je me suis perdu. J’ai aperçu cette ferme et votre voiture et j’ai pensé... Si vous voulez bien me pardonner d’avoir interrompu votre sieste, je vous serais très reconnaissant de me dire où je suis.
Il y avait une carte dans le coffre avant de la voiture de Jamie, Becky la prit, l’ouvrit et la lui tendit.
— Voilà Dale Farm, dit-elle en indiquant leur position sur la carte, la route de Carshot est ici et Hatton se trouve par-là. Vous avez tourné à gauche au lieu de tourner à droite, je pense.
Le nouveau venu suivait le doigt de Becky sur la carte avec le sien.
— C’est exactement ce que j’ai fait, comme un idiot. Il est préférable que je retourne au croisement des routes, n’est-ce pas ?
— Il y a un raccourci par ici, expliqua Becky en l’indiquant. Le fait est que nous allons nous aussi au County Club, nous pourrions donc vous montrer le chemin, si vous voulez bien attendre que mon... que Jamie... Ah ! le voilà, ajouta-t-elle soulagée en voyant Jamie traverser rapidement la cour dans leur direction, sa trousse battant sur ses longues jambes.
Il sourit de bonne humeur lorsque Becky lui expliqua la présence de la voiture de sport et de son propriétaire.
— Ravi de vous servir de guide, acquiesça-t-il. Toutefois, si vous êtes pressé, vous feriez mieux de nous quitter lorsque nous aurons rejoint la grande route, parce que trente milles est ma limite, je le crains.
Un fantôme de sourire erra autour de la bouche du soldat lorsqu’il posa son regard sur Arabella, mais il répondit gravement :
— C’est extrêmement aimable à vous. Comme je suis en retard, il me faudra rattraper le temps perdu, mais j’espère que vous... vous deux... voudrez bien prendre un verre avec moi quand nous serons au County Club. Mon nom est Bulmer — Giles Bulmer et ainsi que votre charmante femme l’a deviné, je suis stationné à Carshot. Et vous...
Il jeta à Jamie un coup d’œil interrogateur.
— Je suis James Frazer.
Il s’installait derrière le volant, ses yeux évitant Becky qui devinait l’éclair malicieux qui y brillait. Arabella, contrairement à son habitude, émit un bourdonnement assourdissant, ce qui, évidemment, empêchait toute présentation ou explication, pensa la jeune fille avec indignation.
Elle se tourna vers Jamie qui riait tandis que l’officier regagnait sa voiture.
— Tu... tu lui as laissé croire que j’étais... ta femme ?
— Pourquoi pas ? Quand je suis revenu, il te regardait comme un loup prêt à dévorer sa proie.
Il fit exécuter un cercle à Arabella et descendit la colline à vive allure.
— Je n’aime pas que des étrangers, fussent-ils officiers des gardes, te regardent ainsi.
— Cela ne te concerne absolument pas, répliqua Becky d’un ton glacial.
— Cela pourrait me concerner, l’interrompit Jamie, je veux dire...
Ignorant son intervention, Becky continua sa phrase :
— Il se trouve que le major Bulmer est le commandant de la compagnie de Phil. Je me souviens de son nom à présent. Cela ne t’est pas venu à l’esprit quand tu lui as pérmis de faire une erreur si stupide.
— Non, j’en ai peur, avoua Jamie.
Il voyait dans son rétroviseur la belle Jaguar racée rouler derrière eux, le conducteur, une main sur le volant, allumait nonchalamment une cigarette de l’autre. Pour une raison qu’il ne chercha pas à analyser, cette vision l’agaça.
— De plus, Phil m’a beaucoup parlé de lui. C’est un homme remarquable. Il a servi dans la Légion étrangère française et il a gagné la croix de guerre en Indochine.
— Oh ! un étranger... dit Jamie avec dédain.
— Pas du tout, il est anglais. Les Anglais peuvent entrer à la Légion.
— S’ils ont de graves ennuis, pour fuir la police, par exemple.
— Ce n’est certainement pas son cas, sinon il ne serait pas actuellement commandant de compagnie.
En dépit de ses efforts, Becky ne parvenait pas à se rappeler grand-chose de ce que Phil lui avait dit du major Bulmer. Phil lui parlait de ses officiers et des hommes avec lesquels il servait, quelques fragments d’information lui avaient frappé l’esprit. Elle avait trouvé romanesque l’histoire du major et de la Légion, mais elle n’avait jamais imaginé qu’un jour elle en rencontrerait le héros, aussi n’avait-elle pas accordé grande attention aux détails. Elle ne pouvait donc pas défendre l’officier contre les attaques inattendues de Jamie. Néanmoins, le mépris et l’attitude pleine de préjugés de son ami la contrariaient et, comme elle le connaissait depuis longtemps, elle n’hésita pas à exprimer son sentiment.
Jamie haussa les épaules et dit avec obstination :
— Je maintiens qu’un homme doit avoir une raison bien contraignante pour s’engager à la Légion, et ce n’est pas une raison dont il aime à parler, tu peux en être sûre. Les Français eux-mêmes l’appellent « la Légion des Perdus ». Ils engagent tout le monde, même de dangereux criminels, sans leur poser de questions.
— Peux-tu imaginer un dangereux criminel commandant une compagnie des Gardes ? rétorqua Becky avec colère.
Jamie sourit sans amusement.
— Peut-être pas. Je parlais en général, mais il pourrait s’être enfui avec la femme d’un autre homme et causer ainsi un épouvantable scandale. Il pourrait avoir commis un crime contre la société — comme disent les journaux du dimanche. Je suis sûr d’avoir entendu ce nom dans une semblable affaire.
— Franchement, Jamie tu es très injuste en bâtissant un roman quand tu ne sais rien, s’écria Becky, exaspérée. Tu n’as échangé que quelques mots avec le major Bulmer, alors comment peux-tu... ?
— Et toi, tu as passé tout le temps où je luttais pour sauver la vie d’une précieuse génisse de race à écouter son histoire, déclara Jamie d’un ton sarcastique.
Il accentua la pression de son pied sur l’accélérateur de sorte qu’Arabella bondit en avant, soulevant un nuage de poussière. La Jaguar la suivait de loin afin d’éviter cette poussière et le visage souriant du conducteur ne se reflétait plus dans le rétroviseur de Jamie. En jetant un coup d’œil à Becky, il comprit qu’il avait dépassé la mesure. Aussi dit-il d’un ton apaisant :
— De toute manière, cela n’a pas d’importance. C’est probablement un garçon très bien, mais nous le reverrons pas, je pense.
— En effet, acquiesça Becky.
Elle ne put réprimer un soupir. Jamie concentrait son attention à obtenir une vitesse maximum de sa vieille voiture et il ne l’entendit pas.
Ils atteignirent la route de Hatton, et, avec un geste de soulagement, Jamie fit signe à la Jaguar. Elle les dépassa sans effort, la main du conducteur se leva pour remercier et la voiture disparut à un tournant.
Le pied de Jamie relâcha sa pression sur l’accélérateur. Arabella prit une allure plus raisonnable.
— Tu sais, dit-il, je vais envoyer des notes le mois prochain, Becky. Arabella est finie, je le crains et, si tu sors régulièrement avec moi, il faut que je me procure une voiture neuve.
— Je ne savais pas que j’allais sortir régulièrement avec toi, répondit doucement la jeune fille.
— Eh bien, tu le sais à présent. C’est une bonne idée, n’est-ce pas, Becky ? Nous sommes d’excellents amis, nous l’avons toujours été et...
Il lui prit la main et leva vers elle des yeux gris pleins de tendresse.
— Becky, je t’aime beaucoup, avoua-t-il doucement.
Elle ne pouvait pas le blesser. Aussi réprima-t-elle ses légers doutes et releva le menton.
— Moi aussi je t’aime beaucoup, Jamie, mais... je... je ne puis m’engager avant que Phil n’ait terminé son service. Il y a la maison, les chevaux, tu comprends...
— Je sais, lui assura Jamie, je comprends, mais nous avons tout le temps, n’est-ce pas ?
