La malédiction de Carnac - Gérard Lefondeur - E-Book

La malédiction de Carnac E-Book

Gérard Lefondeur

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Beschreibung

"Carnac, printemps 1905. Au premier jour de la fête celte de Beltaine, un homme est retrouvé mort, gisant sur un menhir, non loin du tumulus Saint-Michel. Dans un lieu chargé d’histoire millénaire et de légendes, s’agirait-il d’une vengeance druidique perpétrée au nom des anciennes divinités ?

C’est ainsi que débute, pour Anatole Le Braz et le commissaire Dantec, une nouvelle enquête, au pays des mégalithes. Les frontières entre réalité et surnaturel sont étroites en Bretagne, et elles le sont davantage encore dans cette partie du Morbihan, en pleine mutation, où les intérêts financiers l’emportent souvent sur le respect dû aux lieux ancestraux.

Cette intrigue, tirée des Carnets Secrets imaginés par Gérard Lefondeur, fait revivre les débuts des fouilles et des découvertes archéologiques, à Carnac et dans ses environs. Une atmosphère baignée de la magie des mystères celtes et des croyances païennes imprègne ce récit palpitant, riche en révélations, à la lisière du réel…"

À PROPOS DE L'AUTEUR

Né à Paris , le 10 avril 1952, Gérard Lefondeur, dirigeant dans l'industrie du Disque pendant 30 ans et fondateur d'une maison d'éditions de DVD dédiés aux artistes bretons (Stivell, Tri Yann, Dan Ar Braz...), photographe, réalisateur de documentaires. Passionné depuis toujours par le cinéma et la littérature fantastique, son thriller "Légendes" est réédité dans une trilogie enrichie, en 2022, aux Éditions Palémon.

En février 2023, paraît chez Palémon Éditions le premier volume d'une nouvelle série policière mettant en scène le célèbre auteur et collecteur de mémoire breton Anatole Le Braz : "Les Enquêtes d'Anatole Le Braz ". Policier historique et mystères aux frontières du surnaturel, l'intrigue se déroule en Bretagne au début du XXe siècle.

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Seitenzahl: 455

Veröffentlichungsjahr: 2025

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Couverture

Page de titre

CE LIVRE EST UN ROMAN.Toute ressemblance avec des personnes, des noms propres, des lieux privés, des noms de firmes, des situations existant ou ayant existé, ne saurait être que le fait du hasard.

NOTE DE L’AUTEUR

Lorsque j’ai eu le plaisir de faire paraître ma trilogie Légendes aux Éditions du Palémon, j’ai inauguré la collection « Mystères ». Ce fut pour moi une grande joie de constater que j’ai pu séduire par mon récit, mes personnages et mon écriture, un lectorat qui n’avait pas de sensibilité, voire d’intérêt, pour la littérature fantastique.

Nous avons tous en nous une part d’imaginaire, depuis l’enfance. Je suis heureux d’avoir contribué à la « réveiller » chez celles et ceux qui ont aimé ma trilogie. Et je suis reconnaissant à mon éditeur d’avoir pris ce risque qui ne correspondait pas à leur ligne éditoriale habituelle.

Dans mes Enquêtes d’Anatole Le Braz, le surnaturel n’est jamais très loin. Après tout, nous sommes en Bretagne, terre de magie et de mystères. Qui n’a jamais ressenti cela en certains lieux, à certains moments, dans notre si belle région ?

Avec cette nouvelle intrigue, j’ai voulu rendre hommage à cette magie, aux peuples qui ont érigé les mégalithes des millénaires avant notre ère, à leurs divinités païennes, et à tout ce qui fait de la Bretagne un monde à part.

Bien que La Malédiction de Carnac soit une enquête policière, avec son lot de surprises et de rebondissements, le surnaturel y est davantage présent que dans L’Ouvrier de la Mort et Le Sang de Douarnenez. Mais il a un sens et une raison d’être, vous verrez…

Il y a aussi une part d’écologie, au sens noble et non politisé du terme, dans cette intrigue. Il suffit de voir, notamment dans certains tableaux ou photographies anciennes, ce que Carnac était à la fin du XIXe siècle et ce qu’elle est aujourd’hui pour comprendre que certains intérêts matériels et financiers priment souvent sur le respect de lieux dont l’histoire humaine remonte à des milliers d’années.

Alors, amies lectrices, amis lecteurs, j’espère que vous serez sensible à l’atmosphère particulière de cette nouvelle enquête de Le Braz et Dantec, que vous aimerez faire la connaissance de Zacharie Le Rouzic, une figure majeure de Carnac et du Morbihan, et que nous partagerons ensemble le parcours un peu initiatique proposé dans ce roman…

Gérard Lefondeur

PRÉFACE DE JEAN CHOCUN

La rencontre entre le Groupe Tri Yann et Gérard Lefondeur a eu lieu en 2004 lors de la conception d’un album groupant CD et DVD : Les Racines du Futur.

Titre prémonitoire, puisque l’ouvrage était illustré en couverture par une image faisant écho à la grève historique des sardinières de Douarnenez, la révolte des « Penn Sardin » de 1924, une référence qui annonçait la démarche future de l’auteur féru d’authenticité et de vérité historique : les racines sont bien ancrées et le futur est en marche.

En lisant cette nouvelle enquête du commissaire Alan Dantec assisté d’Anatole Le Braz, vous qui croyez bien connaître les alignements mégalithiques de Carnac, tourisme oblige, découvrirez des lieux méconnus et notamment le tumulus Saint-Michel, nimbé de forces mystérieuses dans une atmosphère faite de croyances millénaires et vivaces.

L’auteur cultive un souci du détail qui vous incitera à prolonger la lecture de ce roman en retournant visiter d’un œil nouveau les sites qui sont le théâtre de cette affaire policière. Vous y ressentirez alors ce climat si particulier familier à l’âme bretonne et au monde celtique.

Bonne lecture.

Jean Chocun

PRÉFACE DE L’AUTEUR

Dire qu’Anatole Le Braz eut une vie riche et bien remplie, tant sur le plan humain qu’intellectuel, est bien en dessous de la vérité.

Il fut à la fois un homme sans façon, au sens de son rapport aux autres, mais également hors du commun, tout simplement.

Et malgré la multitude de ses œuvres : romans, nouvelles, poésies, pour ne citer que l’essentiel de ce qu’il nous a légué, malgré sa notoriété dans de nombreux domaines, de son premier rôle d’enseignant à ses talents littéraires, ce fut également un homme touché par le malheur.

Il semblerait que l’Ankou, cet Ouvrier de la Mort omniprésent dans la tradition bretonne et dans son œuvre, ait décidé de marquer toute l’existence d’Anatole du sceau de sa faux légendaire, prélevant au sein de sa famille et de ses proches bien plus que sa moisson « ordinaire » de vies. Et ce, dès son plus jeune âge.

Entre sa naissance en Bretagne, le 2 avril 1859, et sa mort à Menton, le 20 mars 1926, d’une congestion cérébrale des suites d’une leucémie, Anatole Le Braz perdit vingt-et-un proches (membres de sa famille et amis), dont onze dans un naufrage le 20 août 1901, lors d’une simple promenade en mer, alors que l’embarcation était en vue de l’embouchure de la rivière de Tréguier.

Pourtant, en cette année 1901 qui ouvrait le XXe siècle, la Bretagne tenait en la personne d’Anatole Le Braz un écrivain de talent. Tout semblait lui sourire depuis le sacre de La Légende de la Mort parue en 1893. Professeur au lycée de Quimper, secrétaire de la Société savante d’archéologie, fondateur de l’Union régionaliste bretonne, il venait d’obtenir, en juin, sa nomination au poste de maître de conférences à la faculté de Rennes.

Elle est bien là, la dualité de celui que tous les Bretons connaissent, ou devraient connaître, pour avoir écrit, notamment, La Légende de la Mort : celle d’un homme qui aimait passionnément la vie, se sentait profondément bien parmi ses compatriotes d’Armorique et d’ailleurs, mais que la mort a fortement marqué.

Cette vie riche fut émaillée de rencontres et de moments exceptionnels : chevalier de la Légion d’honneur en 1897, reçu par le président Theodore Roosevelt lors de son voyage aux États-Unis fin 1906, conférencier à Cambridge, ayant rencontré Sir Arthur Conan Doyle, le « père » de Sherlock Holmes, enseignant à l’université de Cincinnati et à celle de Columbia, invité au Congrès américain… Il croisera le chemin d’Ernest Renan – qui sera son voisin à la fin de sa vie, à Port-Blanc –, de Luzel, son mentor, et de bien d’autres.

Anatole Le Braz n’a jamais eu de destin national. Il a toujours, malgré son aura importante, notamment dans les pays anglo-saxons et aux Amériques, conservé l’image et la notoriété d’un auteur, d’un collecteur de mémoire, d’un personnage régionaliste.

Et c’est toujours le cas, pour l’essentiel, aujourd’hui…

Mais c’est là, paradoxalement, tout ce qui fait son attrait et son charme. Ce destin national, malgré les honneurs et la notoriété, il ne l’a jamais voulu, il ne l’a jamais cherché. Il est resté ce Breton qui parcourait le monde, cet homme profondément attaché à sa terre, à sa langue, au patrimoine de son grand petit pays, comme il aimait à l’appeler, à la richesse de son histoire souvent masquée derrière la vie simple et difficile de ses habitants, et, plus que tout, animé de la volonté de transmettre ses traditions. Jusqu’au bout…

C’est ce que j’aime chez Anatole Le Braz, depuis qu’adolescent j’ai eu le bonheur de commencer à lire son œuvre, il y a de cela bien longtemps désormais. C’est cela qui m’a donné l’envie de faire de cet homme au destin « ordinairement exceptionnel », un personnage de roman. Il avait le charisme d’un grand homme, l’intelligence d’un être extraordinaire, et la simplicité innée et non feinte de ceux qui se sentent autant à l’aise en compagnie des grands de ce monde que dans une modeste maison bretonne, près de l’âtre ou assis sur le pas d’une porte aux beaux jours, sa bicyclette – son principal moyen de transport breton – appuyée à l’angle d’un mur, à recueillir les histoires transmises à la veillée : de conteur en conteur, de conteuse en conteuse.

Lors de l’écriture de ma trilogie Légendes, rééditée et enrichie en 2022 chez Palémon Éditions, une grande partie de mon inspiration et de mes sources sur le légendaire breton m’est venue d’Anatole.

C’est pour cela que j’ai décidé de le faire revivre dans un rôle qui, j’en suis persuadé, lui aurait autant plu qu’il lui aurait parfaitement convenu : celui d’un « profileur » des mystères bretons, capable de décrypter, de comprendre les lignes de frontières invisibles pour la plupart, entre l’héritage des traditions et leur impact sur le cerveau de criminels particulièrement dangereux…

Je vous invite à m’accompagner, à vos risques et périls, sur les traces d’Anatole et de cet aspect ignoré de sa vie. Bien sûr, il s’agira de fiction. Naturellement, l’acolyte d’Anatole, le commissaire Dantec, est le fruit de mon imagination, et leur collaboration pour résoudre de mystérieux crimes également. Mais cette fiction s’appuie sur une réalité, sur une vie, celle d’Anatole. Car tous les mystères légendaires, toutes les traditions relatives à la mort et à son approche, à sa relation unique et si particulière avec les Bretons sont issus du travail d’Anatole Le Braz et de ses illustres prédécesseurs : Luzel, Renan, La Villemarqué. Tous les éléments biographiques sont réels, à de rares exceptions près que je me suis autorisé à imaginer pour les besoins de l’intrigue. Mais rien qui ne trahisse l’histoire de sa vie et des principaux événements qui l’ont marquée.

Chers lecteurs, partez du principe qu’à part la fiction de l’intrigue, j’ai veillé soigneusement à ce que tout soit étayé historiquement.

Bonne enquête et bonne lecture !

À PROPOS DES CARNETS SECRETS UN BREF RAPPEL

« Le chant que me chantait ma mère, Ma mère douce, au long des nuits, A dû mourir avec ma mère, Nul ne l’a chanté depuis… »

Anatole Le Braz. 1892.La Chanson de la Bretagne.

Lorsque je mis la main chez un brocanteur du Finistère, par un hasard qui, finalement, ne devait rien au hasard, sur ces carnets de notes poussiéreux et jaunis contenus dans trois très vieilles boîtes à gâteaux « Traou Mad », je crus tout d’abord à une trouvaille sans intérêt. Je ne collectionnais pas les boîtes à gâteaux, fussent-elles anciennes, mais une de mes amies, oui.

Le brocanteur, vu le faible prix qu’il me proposa, n’était pas un spécialiste de la chose. « Elles doivent dater des années 50 ou 60, je les ai achetées auprès d’une vieille cliente qui a habité Port-Blanc. Elles traînent sur mes étagères depuis une dizaine d’années, je vous les cède pour pas grand-chose, si cela vous intéresse. Il y a des carnets d’écolier à l’intérieur de chacune, attachés avec des ficelles. Je n’ai jamais pris la peine de les ouvrir, sauf un, plein de chiffres et de dates, il était sur le dessus de l’une des piles. Sans doute les comptes du ménage de leurs propriétaires. J’ai failli les jeter. Si vous êtes preneur, vous aurez les carnets en prime. »

Je fus preneur. J’obtins les carnets en prime. Ces boîtes ne dataient pas des « années 50 ou 60 » mais furent les premières à être commercialisées par la célèbre biscuiterie Traou Mad (« choses bonnes » en breton), fondée en 1920. Rarissimes et très recherchées depuis, elles étaient en excellent état. Ce cadeau rendit mon amie très heureuse. Elle me proposa de garder les carnets. « Je te sais curieux, je suis sûre que ça t’amusera de les avoir. »

Cela ne m’amusa pas tant que cela, mais me rendit heureux bien au-delà de mes attentes. Car la bonne nouvelle fut ce que je découvris lorsque, après les avoir laissés traîner sur mon bureau quelques semaines, je dénouai les ficelles et libérai le contenu des carnets… Chacun d’eux portait sur l’intérieur de la page de couverture, en papier ligné, deux dates, un titre on ne peut plus mystérieux et une signature. Je pris soin de ne pas mélanger l’ordre dans lequel les carnets étaient classés. Une rapide vérification me permit de constater que la chronologie des dates se suivait et que tous les titres étaient aussi différents qu’étranges. On eût dit des noms de nouvelles ou de romans. La signature, quant à elle, était assez déchiffrable. Pas au premier regard ; mais en prenant une photo avec mon smartphone et en l’agrandissant, je pus lire ceci :

Anatole Le Braz

Le « a » du prénom était un peu plus rond que ne peut le rendre une copie, et le « z » plus allongé, mais le corps de la calligraphie était très proche.

Je fus saisi d’un frisson d’exaltation. Si ces carnets étaient réellement dus à la plume d’Anatole Le Braz, je tenais entre mes mains un véritable trésor. Un trésor d’écriture, un trésor de culture.

Ma première mission fut de vérifier si les titres indiqués sur chaque carnet correspondaient à une œuvre répertoriée du célèbre écrivain et collecteur de mémoire. Après des recherches exhaustives sur Internet, ce ne semblait pas être le cas. Sur le moment, cela me déçut. Il s’agissait donc probablement de faux. Mais qui se serait amusé, visiblement au début du XXIe siècle, à noircir des pages en se faisant passer pour Anatole Le Braz ? Et dans quel but ? Aucun des titres n’aboutissait à la moindre occurrence de recherche, et les carnets paraissaient inviolés depuis plus d’un siècle. Ce bref moment de désappointement passé, je me sentis encore plus fébrile.

Si Le Braz avait bien écrit ces carnets, cela ne pouvait signifier qu’une chose : tout ce qu’ils contenaient était certainement vierge de toute lecture, hormis la sienne. L’intégralité de ces notes – car bien que très détaillées, il s’agissait bien de notes – était inédite.

Personne qui soit toujours en vie aujourd’hui n’avait lu une seule de ces milliers de lignes. La plus grande surprise, la plus exaltante de toutes, se trouvait à la fin du « carnet comptable » qui n’en était pas un. Si le brocanteur avait pris la peine de le feuilleter en entier, les choses auraient probablement été bien différentes. Mais il semblait que le destin m’ait désigné, à plusieurs égards. Sur l’avant-dernière page – la dernière était blanche, ce qui expliquait peut-être qu’elle ait échappé à son regard – était écrit ceci, d’une écriture fine, appliquée et serrée dont mes vérifications ultérieures me permirent d’être certain qu’elle appartenait bien à Anatole :

Je suis né la même année que Conan Doyle. Nous eûmes tous les deux des vies bien remplies et pleines de tumulte, mais le tumulte n’est-il pas le propre de l’homme, grand ou petit ? Il est de nombreuses choses que je me suis efforcé de coucher sur le papier, pour témoigner de la passion que mon « grand petit pays », la Bretagne, m’a inspirée depuis que j’ai l’âge d’écrire.

Ceux qui me sont proches m’appellent « Tole ». Beaucoup d’entre eux, bien trop, sont désormais partis rejoindre les Anaons.

Avant d’entreprendre ce voyage en Égypte, dont j’ai la certitude qu’il sera le dernier, car je sens que cette maladie ne me laissera pas longtemps poursuivre ma route, je veux dévoiler cette part de ce que j’ai dissimulé à tous, quelques très rares confidents aujourd’hui disparus exceptés. Je compte déjà nombre de détracteurs qui m’ont reproché de favoriser mon imaginaire au détriment de la rigueur, qu’ils qualifient non sans emphase inappropriée, de scientifique, du recueil des traditions bretonnes.

Si l’on retrouve un jour ces carnets et mes notes, j’espère que l’on en fera, sans me trahir, l’usage qu’il plaira d’en faire. Après tout, Sir Arthur Conan Doyle a créé un personnage de son vivant pour romancer ses mystérieuses investigations. Je n’ai pas la prétention d’avoir son talent pour les énigmes, mais j’ai connu, moi aussi, mon lot d’énigmes. Et certaines me firent frôler la mort de près.

J’ai souvent sollicité mon imagination, trop au gré de certains, pour apporter un supplément de beauté littéraire à la beauté innée de ma Bretagne. J’en ai volontairement laissé de côté certains aspects les plus sombres. Je laisse à qui en aura l’audace et le désir le soin de les partager et de se les approprier sur le plan littéraire, si tel est son souhait et s’il ne craint pas l’opprobre, moi qui ne l’ai jamais crainte même si j’en ai parfois souffert… que mes souvenirs lui soient alors une source d’inspiration.

Anatole L. B., Port-Blanc, avril 1924.

Cette incitation, que je ressentis comme une exhortation qui m’était directement adressée, à moi qui avais été le découvreur de ce trésor inconnu de tous, fut l’aiguillon qui me fit prendre ma décision.

Je lus l’intégralité des carnets, toutes les notes, et je voulus leur donner la dimension que cet homme exceptionnel méritait.

C’est ainsi que commença cette série d’histoires hors du commun. La première fut L’Ouvrier de la Mort, la seconde Le Sang de Douarnenez, qu’il vous a peut-être déjà plu de lire ou que vous aurez peut-être envie de lire par la suite…

Ces enquêtes, présentées de façon chronologique, ont peu de rapport entre elles, ainsi que vous le découvrirez. Le titre que portait le troisième carnet était celui-ci :

La Malédiction de Carnac

PROLOGUE

Il y a au-delà de la Celtique, dans l’océan, une île qui n’est pas moins grande que la Sicile. On voit dans cette île, située au nord, une vaste enceinte consacrée à Apollon, ainsi qu’un magnifique temple, de forme ronde, orné de nombreuses offrandes.

Diodore de Sicile, an 59 av. J.-C.

Juin 1899

La lande était silencieuse.

À peine agitées par un souffle de vent encore frais, les herbes dansaient une légère sarabande, sorte d’accueil secret dédié aux deux hommes qui avaient quitté la route en provenance de Salisbury et se dirigeaient vers les structures concentriques du grand monument des temps anciens. Depuis le Moyen Âge, le cercle de pierres levées excitait la curiosité. Il avait porté bien des noms, au fil des siècles innombrables, donnés par des hommes retournés à la poussière.

Le temps n’était pas encore venu, bien qu’il fût proche en cette fin de XIXe siècle, de tenter de comprendre quels étaient ceux qui l’avaient érigé, et pour quels motifs. Pour l’heure, il conservait la quasi-totalité de ses secrets et de ses mystères. On présumait simplement que sa construction précédait probablement toute activité humaine connue.

Le site était en bien piteux état…

Des moutons paissaient paisiblement aux alentours des pierres massives. Une grande partie était à terre, telle une escouade de géants déchus ayant perdu leur dernière bataille. Seuls restaient érigés trois groupes de trilithes, composés de deux pierres levées à la verticale, chapeautées par une troisième, en linteau. La végétation laissait émerger des tronçons, semblables à des suppliants cherchant à tutoyer le ciel qui les avait vus naître en ce lieu. Mais ce dernier ne leur était plus favorable depuis bien des siècles…

Au loin, les deux hommes distinguèrent le berger qui laissait ses bêtes divaguer sur la plaine. Un petit nuage de fumée s’élevait au-dessus de sa tête. Il tirait probablement sur sa bouffarde.

— Une vie paisible et pastorale, qu’espérer de mieux pour un homme proche de notre mère Nature, dit alors Arthur Conan Doyle en roulant les « r » en bon natif d’Édimbourg qu’il était.

Anatole Le Braz, son compagnon de route, mit une poignée de secondes à s’assurer qu’il avait pleinement compris le sens de cette phrase. Bien qu’il parlât quasi parfaitement l’anglais, les caractéristiques de l’élocution écossaise s’avéraient parfois ardues à décrypter, y compris pour leurs compatriotes de Grande-Bretagne…

— Une vie proche des anciens dieux sous un ciel changeant depuis toujours, comme dans notre Petite Bretagne, peu de soucis et de besoins, une vision idyllique mais un peu rousseauiste de l’existence, mon cher Arthur, si je puis me permettre…

— By Jove, oui, Anatole, vous pouvez ! Et vous avez raison de me faire remarquer que cet homme vit peut-être dans un paradis champêtre, mais qu’il a probablement des préoccupations spécifiques que nous ignorons. Je m’exalte, pardonnez-moi, mais c’est sans doute dû à la magie du lieu. Alors, que vous inspire votre première visite à Stonehenge ?

— Ma foi, un mélange de respect, de fascination et de tristesse, je dois l’avouer.

— Ce sont précisément les sentiments que j’éprouve à chacune de mes visites à ces très respectables ancêtres de pierre. Et elles furent nombreuses depuis mon plus jeune âge, malgré ma vie aussi aventureuse que chaotique…

— Allons, ne soyez pas trop dur avec vous-même, Arthur ! Vous êtes un médecin accompli, un auteur de talent désormais mondialement reconnu, un homme de bien et de surcroît un excellent compagnon de table !

Doyle rit de bon cœur.

— Un médecin sans patients et un auteur qui a créé un monstre. Un monstre généreux, certes, car je n’ai pas à me plaindre sur le plan financier, mais je crains fort que la postérité ne retienne de moi que le détective de Baker Street et son faire-valoir de médecin qui le suit comme une ombre. Une ombre qui me ressemble étrangement…

— Bien que Sherlock Holmes ne soit pas l’homme le plus sympathique du monde, force est de l’admettre, Watson est loin d’être un faire-valoir, de mon point de vue. Et c’est probablement l’opinion de la majorité de vos lecteurs. Sans Watson, Holmes ne serait qu’un sale type extraordinairement intelligent et doté d’un sens de la déduction hors du commun. Vous avez créé le parfait duo d’enquêteurs, mon cher Doyle !

— Je vous remercie pour ce compliment, dit l’auteur en souriant. Mais pour l’heure, mes lecteurs ne me pardonnent pas d’avoir tué Holmes. Si je ne l’avais pas tué, je pense qu’au bout du compte, c’est lui qui l’aurait fait…1 Mais l’on me somme de le ressusciter, à commencer par mon éditeur…2 J’aurais mieux fait de le faire brûler vif plutôt que de le précipiter dans un abîme aux eaux hurlantes !

— Mais quelle belle fin ! Je dois admettre que je fais partie de ceux que vous avez emmenés avec lui dans cette sombre apothéose. Je ne saurais conclure un roman ainsi que vous le faites…

— Ma passion, ce sont les romans historiques, soupira Doyle. Mais il semblerait que je ne sois reconnu qu’en tant qu’auteur de nouvelles à sensations… Quant à Holmes, considérez cela comme une confidence amicale à ne pas ébruiter, vous serez sans doute satisfait d’apprendre que j’envisage sérieusement de lui rendre la vie…

— Quelle bonne nouvelle !

— Si vous le dites, lâcha Doyle en soupirant.

— Et vous savez déjà comment, j’imagine…

— Eh bien, j’ai quelques pistes, mais rien de concret. Je procrastine…

À cet instant, un énorme chien noir surgit de derrière une des pierres levées et se précipita vers eux en hurlant, la bave aux lèvres. Les deux hommes eurent un vif mouvement de recul, mais fuir n’aurait servi à rien, la bête avait l’air aussi véloce que féroce. Dans cet environnement marqué du sceau des siècles, des millénaires, cette irruption prenait des allures surnaturelles faisant réapparaître des peurs ancestrales.

Il y eut un cri, puis un sifflement strident. Le chien, sommé par son berger de maître, s’immobilisa immédiatement, puis se coucha à quelques mètres à peine d’eux, langue pendante. Il avait perdu en un instant tout ce qui avait provoqué leur frayeur. Tandis que son maître leur adressait un salut de la main, il y eut un nouveau sifflement modulé de sa part et le molosse repartit dans sa direction comme il était venu, rassemblant les moutons épars au passage.

Doyle et Le Braz poussèrent conjointement deux soupirs de soulagement.

— Où en étions-nous ? questionna Doyle.

— Je présumais que vous aviez déjà en tête la manière de ramener Holmes à la vie…

— Ah oui, dit l’auteur l’air songeur, fixant le chien qui s’éloignait. La manière, je la trouverai bien, mais en ce qui concerne les motifs et les circonstances, il se pourrait que ce bougre de monstre canin vienne de me fournir une idée…3

Le Braz garda le silence durant quelques instants.

Doyle venait de sortir sa pipe de son ample manteau et la bourrait en grommelant des paroles inintelligibles. Anatole parcourut du regard le grand cercle brisé. Dépossédé de sa splendeur initiale par le passage inexorable du Temps, abandonné par l’Homme, il conservait néanmoins une majesté que sa déchéance même rendait mystérieuse, presque inquiétante.

La magie est à l’œuvre ici, songeait l’auteur.

On se perdait en conjectures, en cette toute fin du XIXe siècle, sur les mobiles qui avaient amené un nombre probablement très important d’humains à acheminer ces pierres immenses sur des distances considérables, avec des moyens de transport primitifs, puis de les ériger à l’aide de techniques certes habiles, mais totalement dépourvues de matériels sophistiqués. Les premières recherches archéologiques scientifiques devaient débuter en 1901, mais tout portait déjà à penser que l’érection du monument s’était déroulée en plusieurs étapes et que des siècles séparaient probablement chacune d’elles. Il était fort probable que la première partie ait commencé trois mille ans avant notre ère. Napoléon avait contemplé des pyramides datant de quarante siècles ; on lui avait prêté une citation qui n’était pas sienne4. Le Braz se sentait beaucoup plus impressionné devant ce monument en ruine.

Des contemporains des Égyptiens avaient peut-être élevé ces pierres massives, mais elles demeuraient un mystère pour les historiens. Au début de ce chantier titanesque, le néolithique allait prendre fin pour faire place à l’âge de Bronze. Ces peuples séparés par des milliers de kilomètres avaient bien un point commun qui dirigeait leur vie, modelait leur approche du monde, des étoiles et des cieux, de la place de l’homme dans ce monde inconnu, et des mystères, souvent terrifiants, en lesquels ils croyaient.

Ce point commun, c’était le sacré, c’était le divin…

1 Paroles effectivement écrites par Doyle dans son journal, après avoir écrit laconiquement : « Ai tué Holmes ! »

2 Dans la nouvelle Le Dernier Problème, parue en 1893, Conan Doyle fait périr son héros lors d’un combat à mort qui l’oppose à son redoutable ennemi, le professeur Moriarty au bord des chutes du Reichenbach. Les deux hommes tombent dans le précipice, emportés par les eaux.

3 Doyle ressuscitera Sherlock Holmes en 1901 dans Le Chien des Baskerville, dans lequel il n’apparaît d’ailleurs qu’en cours d’intrigue.

4 « Soldats, songez que du haut de ces pyramides, quarante siècles vous contemplent » figure dans les mémoires du général Gourgaud, publiées en 1823, mais n’a jamais été prononcé par l’empereur lors de la bataille des Pyramides.

PREMIÈRE PARTIELe monde d’avant

Dans cette partie de Bretagne qu’on appelle aujourd’hui le Morbihan – la « petite mer » en breton –, il y a 450 000 ans, on faisait du feu. Le plus ancien foyer, c’est-à-dire la plus ancienne trace d’homme digne de ce nom, a été découvert en Plouhinec, non loin du niveau actuel de la mer. C’est là le plus archaïque vestige au monde d’une flamme allumée par une main humaine.

Cette main philosophait-elle ? Pratiquait-elle déjà une forme de magie ? Que pensait-elle de cet élément réchauffant et brûlant, qui apparaît et qui disparaît, que l’on produit à sa guise, avec le bois, la pierre, ou le cristal, une fois qu’on a compris les sources qui lui donnent vie ?

Le feu ne peut pas être hors de la pensée.

La philosophie, la magie passent par lui.

Sans doute le premier druide fut celui qui alluma le feu…

Gwenc’hlan Le Scouëzec, Les Druides

CHAPITRE 1

30 avril 1905, quelques minutes avant minuit

Il courait sur la lande.

Les pierres levées se dressaient tout autour de lui, telles des sentinelles immémoriales. Certaines étaient à terre, reposant dans la bruyère, silencieuses et dangereuses, prêtes à le faire trébucher. L’homme n’était plus jeune depuis longtemps, son souffle était court, haletant, son cœur tambourinait dans sa poitrine. Mais il courait, le plus vite qu’il le pouvait. Il y allait de sa vie, il y allait du secret.

Le ciel était clair, les étoiles scintillaient, à des milliers d’années-lumière de ce morceau de Bretagne sur lequel s’érigeaient les traces laissées par l’homme des millénaires auparavant.

Tout ce qui est en haut est semblable à ce qui se trouve ici-bas5, pensa brièvement l’homme en poursuivant de plus en plus péniblement sa course. Ou plutôt sa fuite. Car Il était à ses trousses. Lui et probablement un ou plusieurs comparses. L’homme savait comment arrêter ces derniers, mais lui, c’était différent. On ne pouvait rien contre lui.

Bien qu’elle fût dans son dernier quartier, la lune était éclatante. Accompagnée de toutes les étoiles, elle paraissait vouloir conférer à la scène une lumière digne du drame qui se jouait : cet homme essoufflé trottant à une allure modeste entre les menhirs, se dirigeant vers une destination connue de lui seul, du moins l’espérait-il, les gardiens de pierre millénaires, les arbres qui envahissaient la lande, les herbes hautes, tout était baigné dans une lueur quasi divine.

Le temps était suspendu…

Il aperçut enfin sa destination, qui se découpait en une masse sombre et impressionnante, à quelques centaines de mètres à peine. Il reprit espoir. S’il parvenait jusque-là, il serait en sécurité. Personne ne pourrait l’y atteindre jusqu’à ce que revînt le jour… Le tumulus Saint-Michel de Carnac.

Allez, ne flanche pas maintenant, se morigéna-t-il. Tu peux le faire. Tu DOIS le faire !

Il serra encore plus convulsivement contre sa poitrine l’objet qu’il avait précieusement remisé sous son ample manteau noir, qui le faisait abondamment transpirer. Il était loin d’être svelte ; trop de bombances, de banquets, de célébrations. Un homme tel que lui ne travaillait pas de son corps, oh non, mais de ses relations, de son pouvoir, de sa notoriété. Il aurait volontiers troqué un peu, voire beaucoup, de son argent et de sa position contre une meilleure force physique et davantage de rapidité. Mais la vie ne fonctionnait pas ainsi… Et puis, la force physique n’aurait rien changé. Pas contre eux, pas contre Lui, surtout.

Tandis que le tumulus se rapprochait, il ressentit une étrange et terrifiante sensation. Il avait beau progresser du mieux possible, il se sentit inexplicablement figé, ne pouvant plus avancer, puis attiré par une force invisible. C’était tout bonnement impossible et pourtant bien réel.

Il jeta un œil en arrière, du mieux qu’il put, car il avait également perdu toute souplesse depuis belle lurette.

Personne…

Mais quelque chose dans l’air avait changé. Une oppression palpable, une menace… Pour ne rien arranger, la lumière qui éclairait la lande jusque-là s’atténua. Il leva les yeux vers le ciel. La lune avait disparu…

Ce regard lui fut fatal. Son pied se prit dans l’anfractuosité d’un menhir dissimulé sous la végétation. Il y eut un bruit sec, un craquement sinistre suivi d’une atroce douleur. Il venait de se fracturer la cheville. Il chuta lourdement au sol. La pierre glacée accueillit alors son crâne. Le choc, brutal, lui ôta partiellement la vision sans qu’il ne perdît connaissance. Son sang ruisselait sur son visage, embuait ses yeux. Ses souffrances étaient insupportables.

Lève-toi, ne reste pas là. Si tu restes immobile, tu mourras.

Chante à ton aise, ricana une petite voix dans sa tête, tu ne peux plus marcher, mon ami. C’est terminé pour toi, tu es fichu…

Il poussa un gémissement pathétique, davantage pour chasser cette petite voix que pour se plaindre, car il n’était que douleur et frayeur. Il réussit à s’asseoir, non sans provoquer de nouveaux élancements. Il essuya le sang qui coulait de son crâne du revers de sa manche, du mieux qu’il put.

Il regarda autour de lui. La lande était déserte. Mais il n’atteindrait jamais le tumulus, pourtant si proche.

Les étoiles s’étaient remises à briller. La lune, étrangement disparue quelques instants auparavant, était revenue. Pourtant, quelque chose n’allait pas.

Elle avait changé de place dans le ciel…

Plus précisément, elle était différente. Désormais, elle brillait comme si elle était pleine. Et bien trop proche…

Elle paraissait avoir pris une forme quasi humaine et s’inclinait, lentement mais sûrement, vers lui. C’était tout bonnement impossible : sous le choc et les douleurs qui l’assaillaient, son esprit s’était mis à divaguer. La lune le dominait maintenant. Ses contours fluctuaient dans l’air qui faisait vibrer la lande. À l’unisson des pierres levées dont il pouvait presque entendre les pulsions d’énergie tellurique. À l’unisson de son propre sang, en réponse à l’univers dont il ne s’était jamais senti aussi proche.

Alors, la lune le domina. Elle avait une sorte de visage. Rien d’humain. Une figure démesurée, animale, ornée de cornes gigantesques, les plus grands bois de cervidé qu’il ait vus. La terreur l’emporta alors sur la douleur. La lune-cerf se pencha au dessus de lui, sa face monstrueuse se rapprochant lentement de son visage. Cette forme levée ressemblait à un menhir resplendissant. À son extrémité, il distingua une sorte d’excroissance, tels ces crucifix ridicules dont l’Église avait « orné » le faîte de certains menhirs pour en récupérer la substance primordiale et païenne.

C’était une serpe, une serpe d’or.

La lune maintint son bras tendu au-dessus de la tête de l’homme qui avait presque réussi à fuir. Mais presque réussir, c’est échouer.

Il l’avait retrouvé, l’avait suivi tandis qu’il tentait pitoyablement de fuir jusqu’au tumulus. Son pouvoir le rendait invisible, à moins qu’il ne se fût matérialisé pour le faire choir et le tenir finalement à sa merci.

L’homme s’allongea sur la pierre froide, apportée là à force de courage, de respect et d’honneur, des milliers d’années avant sa naissance, par des hommes et des femmes qui croyaient en d’autres divinités, aujourd’hui remplacées. Mais pas pour tous… La pierre avait beau être à terre, elle respirait encore, imprégnée de tout le pouvoir issu de la magie de ses origines. Elle l’accueillait.

Alors, la divinité à la tête de cerf, l’une des plus anciennes et des plus puissantes, murmura quelques mots dans une langue oubliée depuis fort longtemps. Ces mots, le gisant les entendit et les comprit.

C’était le glam dicin, la malédiction suprême, prononcée par un file, le plus puissant des bardes. Elle accompagnait la mort, la précédait de peu. L’homme allongé sur le menhir déchu l’avait déjà entendue.

Ce n’était qu’un rappel de ce qui l’attendait, de ce qui allait advenir de lui, désormais. Il n’avait plus mal, il n’avait plus peur. Sa destinée s’achevait.

Sois maudit, toi aussi ! murmura-t-il à son bourreau.

L’homme-cerf ricana. Sa voix était différente. Il la connaissait…

Mon Dieu, se pourrait-il ?

Il rassembla ses dernières forces, sortit lentement l’objet caché sous son manteau, puis, en priant pour que ce geste Lui échappât, le déposa sous un rebord du menhir déchu, comme une offrande et dans un dernier espoir de protection.

Au loin, à Carnac, dans le silence qui régnait désormais sur la lande, le supplicié entendit s’égrener les deux derniers coups de la cloche de l’église Saint-Cornély. Voici Beltaine qui s’avançait. La fin d’un cycle, le temps du renouveau. Le joli mois de mai qui s’en venait… Tandis que la cloche laissait échapper sa dernière vibration, la serpe s’abaissa lentement. Élégante, précise et mortelle.

Il n’y aurait pas de renouveau pour lui ; son cycle sur cette terre s’achevait sans qu’il ait pu accomplir sa mission. Son sang artériel jaillit et vint honorer la pierre. Il eut une dernière prière silencieuse destinée à l’objet dissimulé sous le menhir.

Puis, la face tournée vers le tumulus Saint-Michel l’homme fut accueilli par les ténèbres.

5 Citation extraite de La Table d’Émeraude, traité alchimique et hermétique attribué à Hermès Trismégiste, fondateur mythique de l’alchimie.

CHAPITRE 2

Extrait des carnets secrets d’Anatole Le Braz

À propos des événements qui se déroulèrent à Carnac en 1905

Trois ans s’écoulèrent sans que je ne revisse le commissaire Alain Dantec. « Alan » : en bon natif de Bretagne, je préférais le prénommer ainsi et il semblait s’y être accoutumé.

Ensemble, nous avions vécu des moments intenses et pour le moins périlleux.

À l’hiver 1901, au cœur des monts d’Arrée6, puis au printemps 1902, dans la cité des Penn Sardin : Douarnenez.7Cette seconde collaboration ne nous avait pas laissés indemnes. Nous avions tous deux frôlé la mort de près, surtout le commissaire Dantec.

Au-delà d’avoir risqué sa vie, et accessoirement la mienne, la conclusion tragique des événements que nous traversâmes l’avait particulièrement ébranlé. Elle avait en effet touché une personne qui lui avait été très proche. La revoir avait ravivé une flamme ancienne. Mais le destin et les sombres menées d’un homme odieux et cruel avaient soufflé cette lumière pour toujours.

Dantec et moi avions ensuite repris le cours de nos vies.

Je me targuais de penser qu’une amitié était née entre nous. Malgré nos dix années d’écart (j’avais à l’époque quarante-trois ans et Dantec était à l’orée de sa trentaine), la relation qui s’était nouée entre nous s’appuyait sur deux facteurs cruciaux qui forgent souvent les liens les plus solides, les plus loyaux et sincères : traverser ensemble des épreuves, veiller mutuellement l’un sur l’autre.

Dans une relation entre deux personnes qui s’aiment, ces deux facteurs sont le ciment d’un amour durable. Tel est mon point de vue. Mais en amitié, n’allez pas croire que les choses diffèrent. Rien ne scellera davantage un lien amical que lorsque ces deux éléments sont vécus en commun.

Seuls les mystères de la destinée présidèrent à notre rencontre initiale.

Lui, un brillant policier qui avait gravi les échelons avec une rapidité qui ne tenait qu’à son intelligence et à son talent inné pour ce métier, sans jamais se compromettre, flatter ou intriguer.

Et moi, fils d’instituteur de Basse-Bretagne, qui devais tant à mon père grâce à son ouverture sur le monde, sa culture… Sans omettre l’empathie qui était la sienne pour son prochain, dont je me targue d’avoir hérité.

Je m’étais élevé au-dessus de ma simple condition d’enseignant. Tout d’abord professeur, ensuite universitaire, puis auteur et enfin conférencier de par le vaste monde. Un destin dont mon père, malheureusement parti pour l’au-delà en août 1901, aurait certainement été grandement fier…

Comme souvent lorsque j’écris, je laisse vagabonder mon esprit. Alors, revenons-en à l’essentiel.

Le commissaire Dantec exerçait des responsabilités importantes au sein de la police de Basse-Bretagne. Du commissariat de Brest, il chapeautait la majorité des enquêtes criminelles du Finistère, du Morbihan et d’une grande partie des Côtes-du-Nord.8Toutes les affaires n’étaient naturellement pas aussi complexes que les deux l’ayant amené à solliciter mon concours. Ne voyez pas là une petite blessure d’orgueil de ma part ; j’étais loin de me croire indispensable et la police n’était pas mon métier. Dans les deux cas qui nous avaient en quelque sorte « réunis », il y avait des éléments hautement symboliques, pétris de croyances, de superstitions, de légendaire breton dont j’avais les clés de compréhension, du moins aux yeux de Dantec. Les évènements confirmèrent son opinion et son choix. Toutefois, je dois admettre que, malgré les dangers encourus, ces deux collaborations avaient titillé en moi un certain goût pour « l’aventure ». Pour être parfaitement honnête, cela me manquait…

Je ne menais pas pour autant une vie d’oisiveté, tant s’en faut ! Deux ans avant notre première rencontre, j’avais fait étape au Pays de Galles, sur la route de mon séjour en Écosse. J’avais eu le plaisir d’y faire la connaissance d’Arthur Conan Doyle et nous avions immédiatement sympathisé. En sa compagnie, j’avais profité de mon séjour en Grande-Bretagne pour aller visiter le célèbre monument mégalithique de Stonehenge, situé dans la plaine de Salisbury. Bien qu’il fût en bien piteux état, il m’avait très vivement impressionné. Les signes du destin sont, la plupart du temps, invisibles à nos yeux. Ce que je ressentis, en juin 1899 à Stonehenge, je l’avais déjà perçu lors de mes visites dans les sites mégalithiques de notre « Petite Bretagne », et notamment à Carnac. Je veux parler de cette connexion invisible entre notre monde et l’autre, si présente à l’esprit de mes compatriotes bretons, bien qu’elle leur soit le plus souvent terrifiante.

Mais le ressenti ne dit pas tout. Si l’on pouvait en décrypter les messages, on en saurait bien davantage sur ce que nous réserve la vie…

Je savais que ce qui s’était déroulé à Douarnenez avait profondément bouleversé Dantec.

Moi-même, lorsque je perdis tant d’êtres chers durant le tragique été de 1901, je compris que je ne serais plus jamais le même homme. Cela n’était pas dû au nombre de mes disparus, mais plus précisément à la présence quasi tangible de la Mort dans certaines circonstances, ainsi qu’à tous les « intersignes » qu’elle nous envoie, non pour nous prévenir, mais pour nous narguer, peut-être…

Je me suis beaucoup battu contre les superstitions les plus délétères des Bretons, même si j’ai consacré les dix premières années de ma vie d’homme à les recueillir. Parce que je suis convaincu que certaines croyances, si elles ne sont pas combattues, ouvrent à la Mort un passage vers les vivants.

Dantec, durant les trois années qui venaient de s’écouler, n’avait manqué aucun des devoirs de la plus élémentaire politesse. Une courte lettre, pour chacun de mes anniversaires, dont je ne manquais pas de le remercier. Il n’était guère « croyant », donc je comprenais fort bien ses silences à l’occasion de Noël et autres grandes fêtes de l’Église. En revanche, il me présentait toujours en premier, privilège de l’âge sur la jeunesse, ses vœux pour la nouvelle année, auxquels je répondais toujours, naturellement. Toutefois, tandis que fidèle à mon habitude, mes réponses étaient souvent agrémentées d’événements et d’anecdotes sur ma propre existence, de mon écriture qu’il m’est souvent reproché d’être parfois difficile à déchiffrer, ses courriers ne me fournissaient sur lui aucune information d’ordre personnel…

Lors de ma première réponse, en 1902, j’avais ouvert la porte à d’éventuelles confidences, à un possible partage. Ce qui était arrivé à Douarnenez l’avait affligé à titre personnel, je le savais, je l’avais parfaitement compris… mais je n’eus rien en retour. Par égard pour lui, je me gardai d’insister. Dans chacune de mes réponses à ses lettres, je laissais volontairement entrouverte la possibilité de se livrer un tant soit peu, par mes propres petites révélations. En vain… 1902, 1903, 1904.

Le temps a passé.

Dans notre domicile de Port-Blanc, le progrès a fait son œuvre. Mon épouse et moi avons fait installer en 1904 une ligne téléphonique, mais écrire aux proches demeure mon moyen de communication de prédilection.

En octobre 1902, je fis une conférence sur le regretté Ernest Renan, qui nous avait quittés dix ans plus tôt et que j’avais eu l’immense privilège de côtoyer. Cette conférence se tenait sous les auspices des « Bleus de Bretagne »9et j’eus l’occasion d’y rencontrer un de ses membres les plus actifs, monsieur Guieysse, député du Morbihan. Sans anticiper, cela ne fut pas une rencontre anodine dans le déroulement de ce qui s’ensuivit.

En juin 1904, je soutins ma thèse à la Sorbonne. Le 25 décembre de la même année, je fus nommé professeur titulaire à la faculté des lettres de Rennes. Je ne sais comment Alan Dantec en fut informé – j’imagine que ce fut en lisant la presse –, mais il m’en félicita brièvement lors de la traditionnelle lettre de vœux que je reçus dès les premiers jours de l’an 1905.

Si vous lisez entre les lignes, ou bien si nos deux premières enquêtes vous sont déjà familières, je suis convaincu que vous sentirez effleurer une forme de désappointement. Et vous en serez bien inspiré.

La sonnerie agaçante de notre téléphone ne sonnait guère fréquemment. Taxez-moi de passéisme si vous y tenez, mais certaines formes de progrès ont une fâcheuse tendance à me hérisser le poil. Je dois admettre que j’aurais aimé entendre l’intonation amicale (quoique légèrement sardonique en certaines circonstances) de Dantec, prenant quelques minutes de son précieux temps pour m’exprimer son plaisir de savoir accomplie avec succès cette étape importante de ma vie d’enseignant. Il n’en fut rien.

Puis vint le début du mois de mai 1905. Je recevais quotidiennement plusieurs journaux paraissant en Bretagne. Le Courrier Breton, qui traitait principalement de l’actualité du Morbihan, en faisait partie. Il me parvenait avec deux à trois jours de décalage, en raison de son acheminement jusqu’à Port-Blanc. Ce qui m’entraîna dans une nouvelle collaboration avec Dantec tenait en quelques lignes, un entrefilet amélioré, en page quatre.

En réalité, cela n’avait rien d’étonnant, car l’homme dont il était question ne revêtait probablement que pour moi, et ceux qui le connaissaient humainement et intellectuellement, une importance qui eût mérité une pleine page. Cet homme était mort, accidentellement, disait l’article. Les circonstances de cet « accident » étaient pour le moins évasives. À peu de chose près, il aurait tout bonnement figuré dans la rubrique nécrologique. Mais, pour moi, ce « peu de chose près » faisait toute la différence. Cet homme, je le connaissais bien. Je savais parfaitement l’importance de ses recherches et de ses travaux. La somme des connaissances qu’il avait acquises dans certaines branches était non accessible à la majorité des « profanes ». Y compris au sens ésotérique du terme. Il tenait un rôle important dans l’étude des anciennes déités celtes, et plus important encore dans la religion que les Celtes pratiquaient, des siècles avant la colonisation romaine : le druidisme.

On l’avait retrouvé, mort, à quelques dizaines de mètres du tumulus Saint-Michel, à Carnac. Il était étendu sur un menhir couché lui-même sur la lande. L’article faisait état d’une plaie béante à la gorge. Par effet de « sensationnalisme » de la rédaction (l’article n’était même pas signé), il était indiqué que (je cite) : « Son teint avait pris l’apparence grisâtre de la pierre, à l’exception des larges taches brunes qui maculaient la roche et les herbes environnantes et provenaient visiblement de son sang. » Le corps avait été retrouvé le premier mai au matin, par un paysan menant ses vaches au pré. Le premier jour de mai. La fête de Beltaine. Le début du mois symbolisant le renouveau chez les Celtes.

Sachant ce que je savais, je m’attendais à un appel de Dantec. Il n’y en eut pas. Je compris que Dantec n’avait aucune raison de m’appeler pour ce qui passait pour un malheureux accident. Il y aurait probablement une enquête de la gendarmerie, quelques spéculations sur le motif de la mort. Les causes accidentelles seraient sans doute écartées rapidement.

Car, qui se vide de son sang, la gorge ouverte, en tombant malencontreusement sur un menhir ?

Ma fibre d’enquêteur amateur commençait à hausser les épaules.

La mort serait probablement attribuée par défaut à un crime de rôdeur. Depuis le déploiement du réseau ferroviaire, la Bretagne devenait le terrain de jeu mortel de bon nombre de délinquants. On trouverait bien un mobile crapuleux de convenance. Or, cette « convenance » ne me convenait pas du tout. Et j’avais mes raisons.

Je m’informai de la date des obsèques auprès de l’une de mes connaissances du Morbihan. Elles étaient prévues pour la fin de la semaine. Je décidai de m’y rendre.

Toutefois, mon téléphone restant muet, je pris une décision. Je demandai à l’opératrice de me mettre en relation avec le commissariat de Brest. Avec une fébrilité mêlée d’un zeste de courroux, j’avais décidé de faire part de mes intuitions à Dantec. Tandis que j’attendais que ma ligne fût mise en relation, priant pour que ce dernier fût à son bureau, je repris l’expression placée par Conan Doyle dans la bouche de son célèbre Sherlock Holmes au début d’une nouvelle enquête et murmurai, tel un vœu : « La partie reprend ! »

6 Voir L’Ouvrier de la Mort, même auteur, même collection.

7 Voir Le Sang de Douarnenez, même auteur, même collection.

8 Le département des Côtes-du-Nord, situé entre le Finistère et l’Ille-et-Vilaine, se nommait ainsi avant qu’il ne devienne les Côtes-d’Armor en 1990. Mystères de l’administration française qui trouvait probablement que l’appellation « Nord » ne faisait pas assez rêver le touriste.

9 Les Bleus de Bretagne fut une association rassemblant des républicains laïcs et anticléricaux. Fondée à Paris par des « déçus » de L’Union régionaliste bretonne (dont Le Braz fut un temps cofondateur et président), qui trouvaient que l’U.R.B. comptait en ses rangs trop de nobles et de membres du clergé.

CHAPITRE 3

5 mai 1905

L’église Saint-Cornély était pleine. Construite au cœur du bourg de Carnac, dans un style Renaissance, considérée comme l’un des plus beaux monuments du Morbihan, elle datait du XVIIe siècle. Elle comportait quelques particularités que Le Braz ne put s’empêcher de contempler à nouveau : son plan rectangulaire à trois nefs, son clocher de quarante mètres doté d’une tour carrée à plate-forme en balustrade, couronné d’une haute flèche pyramidale, et surtout son porche. Sa splendide architecture était dorique, aux colonnes à pans coupés, surmontés d’un baldaquin à ailerons, orné d’une couronne et d’une croix. Un magnifique orgue du XVIIIe siècle trônait dans l’édifice. L’instrument résonnait déjà de toute la majesté précédant la cérémonie funèbre. La partie la plus belle était à l’intérieur, avec ses voûtes en lambris polychromes qui présentaient des tableaux relatant la vie du saint patron.

Saint Cornély était le patron des bêtes à cornes et des chevaux, dont le pardon annuel regroupait une foule de cultivateurs, d’éleveurs et de fidèles, le 13 septembre, également jour de foire. De grandes processions avaient lieu à cette occasion. L’on sortait les reliques, tenues par les abbés. Les bannières et les croix étaient portées par les pèlerins en provenance de tous les « pays » de Bretagne. Celui qui pouvait faire seul le tour du bourg avec l’une de ces bannières se taillait une belle réputation. Cette tradition avait coûté la vie à un jeune homme de la commune, qui était tombé raide mort en rapportant la bannière dans l’église après avoir déployé des efforts surhumains pour faire le périple imposé, seul.

La quantité de bestiaux présents était impressionnante. Ils se soulageaient un peu partout, au gré de leurs besoins, sans tenir compte du lieu ou du motif de leur sortie. L’on disait que si les bêtes n’étaient pas amenées au pardon, si on les privait de ce pèlerinage rituel, elles sortiraient des enclos et des pâtures et y viendraient seules.

Le nombre des pèlerins qui se déplaçaient était tel que bon nombre d’entre eux, venus de loin à pied, devaient se contenter de dormir dans les greniers. Ils profitaient du pèlerinage pour aller voir l’océan, le tumulus Saint-Michel, et les « soldats de saint Cornély ».

Sur saint Cornély, les dévotions dont il était l’objet, sur sa légende, Anatole avait recueilli beaucoup de choses lors de ses propres pèlerinages dans les fermes, les fêtes de villages, les pardons, en quête de la mémoire orale et vivante de la Bretagne.

Une fois entré dans l’église, on l’avait pressé de se rapprocher de la nef. Les notables l’avaient reconnu, c’était très fréquent. Mais il avait poliment refusé et était resté debout, dans sa plus belle mise, attirant l’attention sur lui par son seul charisme.

— J’attends quelqu’un, ne m’en veuillez pas, avait-il répondu poliment au maire.

La célébration des obsèques allait débuter. Le visage tourné vers le chœur, Anatole sentit une main se poser fermement sur son épaule droite. Une sorte de frisson le parcourut. Il se retourna lentement et retint à peine un sursaut de joie mêlé d’une étrange sensation de tristesse.

— Demat10, Alan, dit Anatole, reconnaissant difficilement le commissaire Dantec.

Puis il ajouta, comme s’ils s’étaient quittés la veille :

— Faites-moi penser à vous raconter l’étonnante légende de saint Cornély, traqué jusqu’aux rivages de l’océan par les légionnaires romains de l’empereur Trébonien Galle. Ne pouvant fuir par la mer, il les transforma en pierre, donnant ainsi naissance aux alignements de Carnac.

— Bonjour à vous aussi, Tole11, répondit simplement Alain Dantec.

Puis, son visage s’éclaira d’un grand sourire, chassant les ombres qui s’y pressaient, tandis qu’il serrait vigoureusement la main d’Anatole en étreignant le bras de l’auteur.

10 Bonjour, en breton.

11 « Tole » était le diminutif que les très proches de Le Braz lui donnaient affectueusement.

CHAPITRE 4

5 mai 1905

La messe de funérailles touchait à sa fin. Le prêtre venait de prononcer l’ite missa est et enjoignait aux personnes présentes de procéder à l’aspersion d’eau bénite ou à un instant de recueillement devant le cercueil du défunt.

Dantec fit un signe à Le Braz lui indiquant qu’il était temps de sortir de l’église. Anatole se garda de protester, bien qu’il fût gêné de ne pas bénir symboliquement la dépouille funèbre. Personne ici ne connaissait le commissaire, mais Le Braz fut salué de quelques hochements de tête, entre salut et marque d’étonnement, émis par des visages légèrement surpris de le voir quitter les lieux sans accomplir le geste rituel.

Anatole se souvenait que, malgré une éducation catholique, Dantec ne portait pas le clergé dans son cœur. Il n’allait pas jusqu’à bouffer de la calotte12, mais il gardait de mauvais souvenirs de certains comportements des représentants de l’Église.13

Dantec n’était pas là pour assister à un enterrement. Il avait répondu à la demande expresse de Le Braz et s’était déplacé spécialement de Brest, abandonnant des affaires en cours qui revêtaient pour lui plus d’urgence et d’importance que le décès d’un simple notable morbihannais.

Il y avait encore beaucoup de monde devant l’église Saint-Cornély.

Finalement, cet homme n’est peut-être pas qu’un « simple notable », pensa le commissaire.

— Vous avez toujours votre bolide ? demanda Anatole comme ils quittaient la place pour se diriger vers la Grande Rue.

— Oui, mais c’est un nouveau modèle, plus rapide et confortable, répondit Dantec en souriant.

— Eh bien, il semblerait que vos émoluments aient grandi en même temps que vos responsabilités, le taquina Le Braz.

— Détrompez-vous, Anatole, je n’ai jamais autant travaillé, mais mon salaire reste celui d’un fonctionnaire. Il a peu évolué depuis notre dernière rencontre.

Le Braz jeta un coup d’œil à son compagnon et le vit se rembrunir légèrement. L’évocation de la dernière rencontre entre les deux hommes ne pouvait faire resurgir que de tristes souvenirs.

— Alors, qu’est devenu votre fidèle destrier mécanique, qui nous a emmenés sur les chemins de l’aventure ? demanda Anatole pour tenter de dissiper les ombres du passé.

— Je l’ai offert à mon père. Et puisque vous tenez à tout savoir, j’ai touché un petit héritage familial, lâcha Dantec.

Le Braz s’abstint de pousser plus avant cet interrogatoire automobile. Ils étaient arrivés devant le Café de Bretagne. L’établissement allait probablement se remplir rapidement, une fois l’église vidée des participants aux obsèques.

Les deux hommes se regardèrent.

— Allons plutôt nous entretenir à mon hôtel, dit Dantec, nous y serons plus tranquilles.

— Vous avez réservé une chambre ? s’étonna Le Braz.

— Vous ne pensiez tout de même pas que j’allais faire un aller-retour éclair dans la cité des menhirs simplement pour assister à un enterrement.

Anatole frémit d’aise. Il avait réussi à capter l’attention de Dantec sur cette affaire, ce meurtre, car il était persuadé que la mort de cet homme en était un. Une nouvelle enquête commune se profilait.

Le Braz se surprit lui-même d’être en proie à une étrange fébrilité.

— Et dans quel établissement êtes-vous descendu ? Il n’y en a pas pléthore à Carnac, demanda-t-il au commissaire en s’efforçant de masquer son excitation.

— Je n’ai pas réservé une chambre d’hôtel à proprement parler. Hôtel, il y aura, mais, pour l’instant, il ne s’agit que d’une extension à la demeure d’un passionné d’archéologie qui réside non loin du lieu où l’on a retrouvé le corps. Mes services se sont assurés qu’il y aura également une chambre pour vous.

L’excitation de Le Braz monta de plusieurs crans.

— Nous allons loger à Kerdolmen ?