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Yann va être confronté à bien des obstacles lors de sa quête pour sauver l'humanité...
Que se passerait-il si toutes les créatures qui, depuis la nuit des temps, peuplent nos effrayantes légendes existaient vraiment ? Que les frontières qui nous séparent de l’Autre Monde s’effaçaient ?
Yann Kardec, vingt-huit ans, héritier malgré lui d’un serment familial qui remonte aux Templiers, devra se lancer dans une quête périlleuse pour retrouver avant qu’il ne soit trop tard le seul artefact permettant de sauver l’humanité : La Clé des Mondes. Après avoir décrypté les secrets du manoir de ses ancêtres, en forêt de Huelgoat, il affrontera les terribles incarnations de nos peurs et devra se mesurer à l’ennemie de sa famille, une femme dangereusement belle. Et immortelle…
Dans les hauts lieux de Bretagne qui ont donné naissance aux récits les plus terrifiants, il cherchera les indices le menant au symbole magique que tous convoitent. Et il va découvrir que les légendes peuvent tuer…
Une épopée passionnante qui vous plongera au cœur des mythes celtes et des légendes bretonnes. Un thriller fantastique qui vous fera frissonner…
À PROPOS DE L'AUTEUR
Auteur, photographe, éditeur et réalisateur de documentaires (Alan Stivell, Tri Yann, Dan ar Braz…), Gérard Lefondeur fut également dirigeant dans l’industrie du disque. Passionné depuis toujours par le cinéma et la littérature fantastique, il se consacre désormais entièrement à l’écriture. Légendes est son premier roman dont Palémon réédite une nouvelle version en trois volumes.
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Seitenzahl: 463
Veröffentlichungsjahr: 2022
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CE LIVRE EST UN ROMAN. Toute ressemblance avec des personnes, des noms propres, des lieux privés, des noms de firmes, des situations existant ou ayant existé, ne saurait être que le fait du hasard.
Lors de la parution, il y a neuf ans, aux Éditions Terre de Brume du Livre I de Légendes, mon roman reçut un excellent accueil, aussi bien des critiques que des lecteurs.
À l’origine, Légendes était un projet de série fantastique française pour Canal +. La série ne dépassant pas le stade de projet, j’ai pris la décision d’écrire le roman.
J’ai toujours pensé que, depuis longtemps, on sous-estimait à tort la capacité des francophones à créer des thrillers fantastiques empreints de « finesse », et de romanesque, qualités qui ne caractérisent pas toujours les auteurs anglo-saxons actuels du genre. Cet avis, naturellement, n’engage que moi…
Ce fut pour moi un grand plaisir de publier pour la première fois le fruit de mon imagination et de mes « recherches », notamment historiques, alors que j’écrivais par loisir depuis l’adolescence, sans jamais avoir eu l’ambition d’être édité…
Lorsque je pris contact avec les Éditions du Palémon pour ma nouvelle série dédiée aux Enquêtes d’Anatole Le Braz et qu’un accord fut trouvé pour une première parution à la rentrée 2022, bien entendu, je leur ai parlé de Légendes. Un de mes principaux regrets, outre sa distribution initiale limitée, était que Légendes n’ait jamais pu bénéficier d’une édition au format poche. Ce qui lui aurait permis de rencontrer davantage de lecteurs.
Ce rêve est aujourd’hui une réalité puisque les Éditions du Palémon ont choisi Légendes pour inaugurer une nouvelle collection tournée vers le roman fantastique contemporain.
Cette décision m’a donné l’opportunité de reprendre intégralement mon roman afin de lui donner une dynamique, une intensité accrue, apporter des corrections, des remaniements. Bref, le rendre meilleur…
C’est cette nouvelle édition que vous tenez entre vos mains.
Elle est le fruit de ma collaboration avec Delphine Hamon, directrice des éditions du Palémon, et Myriam Morizur, assistante éditoriale. Leurs remarques pertinentes, leurs suggestions professionnelles et leur passion commune pour les romans, m’ont permis, je le pense, de doter Légendes d’un souffle nouveau. Qu’elles en soient sincèrement remerciées.
Cette nouvelle édition comprend trois tomes.
Voici le premier.
Gérard Lefondeur Janvier 2022
Les arbres frémissaient dans la nuit d’octobre. Le vent arrachait les feuilles mortes ou agonisantes de leurs branches et les faisait voler en virevoltant jusqu’à la route. Elle en était jonchée. La forêt tapissait le bitume d’une fine couche d’or tachetée de vert. Avant la pourriture, les frondaisons avaient revêtu leurs plus belles parures ainsi qu’il en est de nous, bien souvent. Il passait si peu de voitures la nuit sur cette petite départementale que le tapis mordoré pourrait reposer en paix jusqu’au matin où les roues le banniraient dans la boue des ornières, feuillages entassés, souillés, morts à jamais.
Près d’un virage, les arbres semblèrent s’animer, projetant des ombres mouvantes sur la chaussée. Le vent souffla plus fort, arrachant à nouveau des centaines de feuilles. Les ombres s’étirèrent puis disparurent, cédant la place à deux puissantes lumières. Un bruit de moteur perça le silence de la nuit.
Comme un pinceau géant les phares modifiaient à présent les contours de la route, le dessin des feuilles, leurs couleurs. La voiture roulait vite, redonnant à la route sa couleur de nuit et de bitume.
Les choses ne restent jamais inchangées, quel que soit le mal qu’on se donne.
Même le vent et les feuilles savaient ça…
La voiture passa à grande vitesse, indifférente à ce qu’elle venait de détruire, dans le bruit feutré de son puissant moteur et des échos de musique venant de l’intérieur.
Le conducteur de la berline allemande avait une cinquantaine d’années. Il n’écoutait rien de la radio qui débitait de la musique au mètre et des spots publicitaires vantant des produits inutiles pour des acheteurs presque tous endormis à cette heure. Il était rentré chez lui vers dix-huit heures. Et reparti précipitamment, un peu avant minuit. Six heures de son existence, ce n’était pas grand-chose. Et pourtant sa vie était en train de basculer.
C’est juste après avoir reçu le coup l’appel téléphonique qu’il avait quitté la maison. Sa femme était endormie. Il était dans son bureau lorsque son portable s’était mis à sonner. Un appel masqué. Il avait décroché. Il y avait eu un silence, probablement une erreur de numéro.
Et puis Elle avait prononcé son nom.
Comme à chaque fois qu’il entendait sa voix, son cœur manquait un battement. Peu de mots furent prononcés. Il fallait qu’il vienne, tout de suite. Ce n’était pas une demande, c’était un ordre. Cette fois il devrait lui obéir, lui disait-elle. Il n’avait pas le choix, il était trop tard pour faire marche arrière.
Il devait quitter sa maison et la rejoindre. En pleine nuit noire. En pleine forêt.
Il avait commis tant d’erreurs, et depuis si longtemps, qu’il était maintenant trop tard pour faire marche arrière. Il souhaitait juste réparer ce qui pouvait l’être encore, quel que soit le prix à payer. Pour lui. Et pour Elle. Il savait ce qu’il avait à faire et il se sentait prêt. Il ne pouvait plus rien changer au passé mais il allait enfin prendre ses responsabilités et il ne la laisserait plus détruire d’autres vies que la sienne. Il le fallait, Elle en avait déjà tant détruit avant lui…
Il émergea de ses pensées, remarquant qu’il se passait quelque chose d’anormal. C’était la radio. Il n’y avait pas prêté attention immédiatement, trop absorbé par ce qu’il s’apprêtait à faire. Le luxueux ensemble hi-fi de la Mercedes diffusait une station locale et aucune n’aurait pu diffuser la musique sortant maintenant des enceintes. Tout simplement parce qu’elle n’avait jamais été enregistrée par quiconque…
C’était une musique très ancienne, bien davantage que toutes celles connues. Elle était si vieille que bien peu d’oreilles humaines avaient eu le bonheur de l’entendre. Lui, il l’avait eu, ce bonheur, il y avait si longtemps… C’était dans un lieu si proche et à la fois tellement lointain.
Ce ne pouvait être qu’Elle, qui cherchait à le provoquer, lui faire perdre son sang-froid, utilisant ses pouvoirs pour lui faire entendre cette musique venue d’un autre monde, désormais à jamais perdu pour lui. Les notes semblaient flotter autour de lui dans l’habitacle, pures, bâties sur des gammes qu’aucune main humaine n’aurait pu écrire ou interpréter.
C’était la plus belle musique qu’il eut jamais connue.
L’entendre à nouveau lui serra le cœur. Elle lui rappela ce temps où tout était encore possible, lorsqu’il avait sa place dans l’ordre des choses, cet ordre instauré bien avant sa propre naissance, mais aussi celle de son père et de ses lointains aïeux.
La musique lui rappela aussi à quel point ils avaient été proches. Elle et lui.
Si proches que s’en souvenir serra sa gorge de tristesse.
Si éloignés, désormais, qu’elle se serra aussi de colère.
C’était à lui qu’en incombait la faute. Il avait fait les mauvais choix. Même si cela semblait si évident maintenant, lorsqu’il les avait faits, il était pourtant certain à l’époque que c’étaient les bons… Pour lui, pour sa famille, pour son fils. Surtout pour son fils. Les choses ne restent jamais inchangées, quel que soit le mal qu’on se donne. La voiture filait dans la nuit, trop vite, mais il connaissait bien la route. Dehors, le silence. À peine le souffle du vent et le chuintement du tapis de feuilles arraché à l’asphalte. Et, comme une bulle traversant les ténèbres dans le bruit feutré du moteur, la berline allemande dont l’habitacle résonnait du son merveilleux de la musique. Une fugace parenthèse d’harmonie. Peut-être la dernière.
Soudain la mélodie changea ; le volume sonore augmenta, les notes devinrent discordantes vrillant ses oreilles. Il appuya sur le bouton « off ». Les lumières bleutées de la radio s’éteignirent. Mais pas le son. Un serpent froid glissa le long de sa colonne vertébrale. Elle passait à l’action et ce désagrément sonore, aussi pénible qu’il fût n’était probablement que la partie la plus supportable, la moins dangereuse, de ce qu’Elle lui réservait. Il ne fallait pas qu’il craque, il ne devait pas tomber dans les pièges qu’Elle lui tendrait. Rester concentré sur la route. Encore quelques kilomètres et il arriverait au lieu de rendez-vous, pas très loin de la clairière où se dressaient les pierres levées.
Un sanctuaire…
Il en avait tant dénaturé, de ces endroits sacrés, depuis que son ambition avait pris le pas sur ses engagements. Il avait tellement spolié, bafoué, ce qu’il avait pour mission, comme tous ses ancêtres avant lui, de respecter et de protéger. Maintenant il allait probablement devoir en payer le prix.
Il avait compris, bien trop tard, qu’Elle l’avait manipulé, depuis tout ce temps…
Bientôt un dernier tournant, quelques centaines de mètres en ligne droite et puis le parking. De là commençait le sentier qui menait au dolmen. En été c’était un endroit rempli d’enfants turbulents et braillards, de touristes semant leurs canettes et leurs sacs plastiques, de chiens qui tiraient presque toujours sur leur laisse pour partir, en arrivant à proximité des pierres dressées, leur instinct animal ancestral percevant autre chose qu’un lieu de piquenique et d’escalade pour gamins. Car, par les sombres journées d’automne, durant leurs nuits sinistres et pleines du gémissement des arbres, l’endroit reprenait son véritable aspect. Celui d’un lieu ancien, d’un lieu sacré. Et hanté.
Dans quelques minutes ils seraient face à face. Elle et lui. Pour la dernière fois. Sur le siège du passager était posée une puissante torche halogène car il devrait marcher environ cinq minutes au cœur de la forêt ténébreuse, avant de gagner la clairière où il La retrouverait. Il n’avait pas peur. Il était venu si souvent qu’il connaissait tout de ce lieu. Il était chez lui, ici. Et bien qu’il sût ce qu’il pourrait rencontrer avant d’y parvenir, il se raccrochait à la conviction qu’Elle n’oserait pas le défier ouvertement. Pas avec ce qu’il avait emmené.
Les notes de musique persistaient, tellement déformées qu’il ne subsistait plus qu’une sorte de pulsation très lente, incantatoire. Un battement de cœur, au ralenti, un cœur monstrueux, dont le rythme s’espaça encore, et encore. Alors la lumière des phares se mit à pulser, elle aussi. Il arrivait dans la ligne droite, à quelques centaines de mètres de sa destination, mais dut ralentir car il ne voyait plus la route.
Bon Dieu, qu’est-ce qui se passe…
Le moteur eut soudain des ratés, secouant la voiture. Pourtant il avait fait le plein le matin même et la belle Mercedes avait moins de dix mille kilomètres. Un autre signe flamboyant de son ascension dans les sphères du pouvoir et de l’argent. Aucun risque, normalement, qu’une telle voiture tombe en panne. Il eut à peine le temps de se rabattre sur le bas-côté, par réflexe. Le moteur cala aussitôt. Il tendit les bras sur le volant pour ne pas être projeté en avant. Dans un soubresaut la berline s’immobilisa. Les phares s’éteignirent. La lumière du plafonnier crépita comme une lampe attirant les insectes nocturnes, puis mourut.
Le silence.
Dehors, les ténèbres, les arbres, le vent.
Il prend son téléphone portable. Finalement il va l’appeler, la seule personne qui peut lui venir en aide. Son père. Il sait tout, ou presque. Il est encore temps de lui révéler ce qu’il lui a caché, sans doute la chose la plus importante au monde. Il doit lui dire et alors il pourra l’aider, même si ça lui coûte. Et même si c’est si difficile, pour lui aussi, de lui demander de l’aide contre Elle. Maintenant. Après tout ce qui s’est passé.
Mais, tout comme sa voiture, son portable ne marche plus. Il ressent une immense lassitude et de la tristesse. Son père ne pourra rien faire pour lui. Il est trop tard, pour ça aussi. Alors il prend la lampe torche sur le siège. Il fera le reste de la route à pied, pas question qu’il renonce. Il doit en finir cette nuit même.
Il glisse la torche dans la poche de son blouson, il se penche pour ouvrir la boîte à gants. Soudain, quelque chose passe rapidement devant la vitre, côté passager, si rapidement qu’il entend le souffle du déplacement d’air. Il ressort la torche, l’allume, la braque vers la nuit. Les leds crachent leurs lumens, dessinent un cercle parfait sur les troncs qui bordent la route. Rien d’autre n’est visible. Et puis la lampe s’éteint, elle aussi.
Alors, dans la boîte à gants, il prend l’Arme. Il l’a prise pour en finir. Avec Elle. Elle repose dans son étui, entourée d’un tissu rouge. Mais elle n’a nul besoin qu’on la protège, c’est plutôt ceux qui ne sont pas comme lui qui doivent la craindre. Car elle n’a rien d’ordinaire. D’ailleurs, pour un tel objet, ordinaire n’a pas le moindre sens. Elle ne crache ni balles, ni décharges électriques, elle ne jaillit pas d’un manche, telle la vulgaire lame d’un voyou. Mais elle peut tuer, ça oui.
Elle est faite de métaux inconnus des humains. Elle ressemble un peu à une dague. C’est un objet unique et s’il le possède c’est parce que seule sa famille, génération après génération, en a le droit et le pouvoir. Celui qui la forgea, bien avant que n’existe le monde tel que nous le connaissons, maîtrisait parfaitement magie ancienne et art de la forge. Son alliage est empreint d’autant de protection pour son possesseur, que de destruction pour quiconque se tiendrait en travers de sa route.
C’est une arme puissante et cette nuit il l’utilisera contre Elle. Car il faut qu’il mette un terme à son existence, cette nuit même. Et la Dague est sa seule chance d’y parvenir…
Il pose doucement le fourreau sur sa poitrine, contre son plexus. Un fourmillement envahit alors tout son corps et des milliers de liens invisibles pénètrent sa chair, l’unissant organiquement à la Dague. D’une certaine façon, elle prend vie lorsqu’elle reconnaît celui qui la porte. Elle lui confère alors son pouvoir de donner la mort. Maintenant qu’ils sont connectés, il pourra libérer toute sa puissance. La sourde lumière de l’arme-talisman filtre au travers de l’étui, niché contre lui, bien en place. Il sort de la voiture. La nuit semble encore plus profonde, seul un mince rayon de lune éclaire faiblement la route. Il essaie de rallumer la lampe torche, en vain. Il lui faudra continuer dans les ténèbres, se contenter de la lumière de l’astre qu’Elle a choisi de lui laisser comme seul guide.
La Lune, qu’elle connaît si bien.
Une de ses alliées, depuis toujours.
La route est noire et déserte. Noirs sont les troncs qui la bordent, noir est le vent froid qui souffle et projette sur lui des feuilles jaunies et agonisantes, par centaines. Ce qui a frôlé sa voiture, tout à l’heure, se tient juste derrière le rideau des arbres.
Ce n’est pas unique. C’est comme une foule silencieuse, avide. Et morte…
La multitude attend, en ondulant, telle une houle de ténèbres. Un signal. Un signal d’Elle.
En ce moment même, sous l’une de ses formes, sa préférée sans doute, elle vole en décrivant des cercles au-dessus de la route, des arbres, et des ombres affamées de vie dissimulées derrière leurs troncs. Mais bien que demeurant invisible aux yeux de l’homme, elle le voit. Sous son vêtement, elle voit aussi la Dague, son rougeoiement qui palpite sur la poitrine de l’homme, tel un cœur lent et paisible, le seul cœur pouvant causer sa mort. Alors elle comprend pourquoi il est là. Elle comprend qu’il est venu pour la tuer, reniant ses promesses, reniant ce qu’ils ont été, choisissant d’emporter avec lui autre chose que ce qu’elle lui demandait et sacrifiant ainsi sa dernière chance de sauver sa propre vie.
C’est le 30 octobre, veille de la nuit de Samain, l’ancienne fête celte, la nuit des morts.
Il est vingt-trois heures cinquante-neuf.
Un corbeau vient de jeter un cri bref et glaçant dans le ciel, au-dessus des arbres. L’homme qui vient de sortir de la voiture lève la tête. La dague ne palpite plus, elle est immobile et d’un rouge sombre comme le sang. Une fraction de seconde et sa lueur n’est plus. Une myriade de fourmillements, à nouveau, douloureux cette fois. Il porte la main à sa poitrine. Son seul espoir, a disparu. Comme si la dague n’avait jamais existé.
Il sait alors qu’Elle a compris, qu’il est tombé dans son piège.
Il fait demi-tour, court pour rentrer dans la berline, refuge dérisoire. Il le sait mais c’est tout ce qu’il a. Le misérable peu qu’il lui reste. De toute façon, il est trop tard. La foule des ombres, tout comme lui, a perçu le signal. Il n’a pas le temps d’atteindre la portière. Sans un bruit, alors que l’instant d’avant il n’y avait rien, Ils sont là, tout autour de lui. Il pourrait lutter, il connaît les mots, les signes. Il n’en a plus le courage. Il n’en a même plus la volonté…
Doucement, presque comme une caresse, il prononce sa dernière invocation.
Un prénom.
Yann…
Et puis il laisse la foule des ombres se repaître de lui.
Je m’appelle Yann Kardec et je suis une Légende.
Enfin, pour être franc, j’en suis devenu une à mon insu. Cela n’a pas pris des siècles, le temps nécessaire aux bonnes légendes pour se faire une réputation. En ce qui me concerne, cela s’est fait en quelques mois…
On ne se racontera probablement pas mon histoire à la veillée dans les temps à venir, autant ne pas se faire d’illusions là-dessus. D’ailleurs, il n’y a plus de veillées. On préfère se raconter des mensonges sur Internet, s’inventer des amis que l’on ne connaît même pas vraiment. C’est comme ça.
Pourtant, il s’est passé bien des choses qui méritent d’être racontées.
Des événements en apparence inexplicables, des disparitions étranges, que l’on a essayé de maquiller en faits divers, en catastrophes naturelles, en crimes non élucidés, en terrorisme même, pour les plus récents. Ces masques de carnaval que les pouvoirs publics et les médias ont essayé de coller sur les étranges événements survenus depuis que je suis entré malgré moi dans cette histoire, dans mon histoire, sont tous des leurres. Sans exception. Des foutaises.
Pourtant, passé un certain degré, il devient quasi impossible de masquer la vérité.
Nous y sommes arrivés, la façade se lézarde et certains commencent à comprendre ce qui se cache réellement dessous. Quelque chose de beaucoup plus terrible. Et si je suis bien placé pour l’affirmer, c’est simplement parce que j’étais là lorsque tout a commencé.
C’est pour ça que j’ai décidé de tout raconter.
Lorsque j’étais enfant j’adorais les histoires. Surtout celles qui font peur.
En Bretagne, on aime ça les histoires qui fichent la trouille, qui parlent de mort, de fantômes, de malédictions. Pour en inventer et en raconter, croyez-moi, on est très forts !
Oui, c’est ici que j’ai passé la majeure partie de mon enfance, sur la terre de mes ancêtres. Quand on s’appelle Kardec et que l’on habite dans le centre du Finistère, il y a de grandes chances pour que ce soit depuis plusieurs générations. Nous, ça remontait au Moyen Âge, pour autant que je le sache. Depuis des siècles, la spécialité de ma famille, du moins celle que je connaissais avant de découvrir l’autre, était l’art. Les Kardec étaient liés à l’Art depuis des siècles. Mes lointains ancêtres avaient créé des chefs-d’œuvre et puis, la créativité s’étant probablement émoussée avec les générations, nous étions devenus des marchands. Notre nom est l’un des plus connus depuis la fin du XIXe siècle sur toutes les places d’enchères consacrées aux arts anciens, chez tous les grands antiquaires du monde et dans le cœur de tous les collectionneurs fortunés, épris d’œuvres allant du Moyen-Âge jusqu’à la fin de la Renaissance, une large période dans laquelle nous excellons.
Enfin, lorsque je dis « nous », je dois préciser que cette réputation fondée ne nous concerne, ni mon père, ni moi… Le dernier héritier dans ce domaine est mon grand-père. Mon père, lui, fut le premier à sortir de la tradition familiale. Maintenant je sais qu’il n’y a pas que dans le domaine artistique qu’il s’est éloigné de la tradition. Ayant enfin compris que je suis finalement bien plus proche de lui que je ne l’imaginais, je ne peux le blâmer d’avoir tout déclenché faisant de moi, conséquence directe, celui que je suis devenu aujourd’hui.
Un chasseur de « Légendes ».
Que ce soit bien clair, je ne collecte pas les histoires merveilleuses, les récits effrayants, les traditions orales, comme d’autres l’ont fait dans le passé, leur permettant de se perpétuer dans les livres alors que les anciens, faute d’audience, ne leur donnaient plus vie lors des veillées. Mon rôle est moins culturel, mais désormais il est bien plus… Vital.
Il est lié à l’autre compétence de ma famille, celle que le monde ignorait jusqu’à aujourd’hui. Celle dont je n’avais aucune conscience moi-même, il n’y a encore pas si peu. Car ce ne sont pas les légendes que je chasse désormais. Ce sont Ceux qui les peuplent.
Ces créatures terribles et effrayantes, qui vous empêchent encore parfois de dormir, avouez-le, si vous pensez un peu trop à elles, quand la nuit est noire et profonde. Lorsque le vent fait battre les branches contre vos fenêtres… Et je ne cherche pas simplement à éviter qu’elles vous empêchent de dormir. Non.
Depuis que tout a commencé mon rôle est, simplement, de les empêcher de vous tuer.
*
New York, 31 octobre.
J’ai quitté la Bretagne juste après la séparation de mes parents, alors que je n’étais encore qu’un adolescent. Nous sommes allés vivre à Paris, ma mère et moi, et j’ai laissé bien plus que des amis d’enfance et des souvenirs familiaux en partant.
Après le bac, j’ai fait les Beaux-arts, puis direction les États-Unis, New York, pour une grosse boîte de « designers » travaillant principalement pour l’industrie du luxe. J’étais ambitieux et, apparemment, doué. Il faut croire que la fibre des Kardec continuait de vivre en moi, que j’étais peut-être plus proche de mes ancêtres créant des fresques aux murs des cathédrales que je ne l’aurais cru. Les États-Unis semblaient faits pour ma carrière et moi fait pour y réussir. J’ai acquis assez vite une belle réputation au sein de la société américaine qui m’avait recruté et auprès de ses clients. J’avais vingt-huit ans et je gagnais confortablement ma vie lorsque tout a commencé. Mes parents vivaient toujours en Finistère, dans ce qu’il est convenu d’appeler le « Manoir Kardec ». Ma mère était revenue vivre avec mon père après leurs huit années de séparation, quasiment juste après que je ne quitte la France pour les États-Unis. J’ignorais encore que ce que j’avais pris pour une réconciliation tardive n’était en réalité que le terme de la douloureuse contrainte qui les avait amenés à se séparer. Mon grand-père, qui ne s’était jamais résolu à quitter le monde de l’art pour une retraite dorée, continuait de faire des allers-retours entre la Bretagne et sa galerie parisienne, près de laquelle il avait un superbe appartement. Lorsqu’il revenait dans sa terre natale, il vivait au manoir Kardec avec mes parents.
Cela doit vous sembler bien présomptueux d’appeler ainsi sa maison familiale. Mais ce n’est pas nous qui lui avons donné ce nom. Ce sont les gens des environs, il y a bien longtemps. Et puis, comme il s’agit vraiment d’un manoir autant appeler un chat un chat…
Il avait été construit au XVIe siècle, mais sur des fondations bien plus vieilles. Je le savais mais à un détail près. Elles étaient encore plus anciennes que je ne le pensais. Il me fallut attendre ces derniers mois pour apprendre cela aussi.
Ma famille n’est plus très grande aujourd’hui.
Elle l’était un peu plus il y a un an, avant que tout ne commence.
Jean, mon père, était alors encore en vie et Pierre, mon grand-père, également. On s’imagine longtemps que ceux que l’on aime vivront toujours, ce n’est que lorsqu’ils disparaissent, l’un après l’autre, que l’on commence à réaliser que l’on mourra nous-mêmes, un jour.
Il faut croire que ceux qu’on aime doivent mourir pour que l’on finisse par comprendre que nous-mêmes ne sommes pas immortels…
Je tenais beaucoup à mon père mais mon grand-père, lui, me manque énormément.
Et particulièrement depuis que je sais qu’il avait commencé mon initiation bien avant les révélations qui changèrent le cours de ma vie.
Lorsque le téléphone sonna, cette fin d’après-midi là, il y avait plus de trois ans que je n’avais pas remis les pieds en Bretagne. On s’était vus au printemps précédent, mon grand-père et moi, dans sa galerie parisienne sur les quais de Seine, à deux pas de Saint-Germain-des-Prés. À la fin de l’été, mes parents étaient venus passer quelques jours avec moi, à New York.
Nous avions fait les boutiques, quelques musées, je leur avais fait découvrir mes restaurants préférés, les avais emmenés voir Les Misérables à Broadway, un rêve pour ma mère, un peu une corvée pour mon père et moi… Bref, nous avions partagé de bons moments ensemble. Tous les trois.
Je ne savais pas que je voyais mon père pour la dernière fois. Je n’étais pas là lorsqu’il mourut tandis que mon grand-père, lui, est mort dans mes bras. Nous n’avons pas eu droit à l’un de ces adieux en apparence paisibles. De ceux qui vous nouent la gorge dans une chambre d’hôpital mais auxquels vous avez le temps de vous préparer. Cela s’est passé dans un lieu sinistre et ancien.
Et l’enfer était à nos trousses.
*
Tout commença un mercredi. Il était 12 heures, heure de New York.
Nous étions le 31 octobre, veille d’Halloween.
La plupart des boutiques de la Grosse Pomme préparaient l’événement. Dans chaque famille, des gamins excités attendaient fébrilement d’enfiler leurs costumes de sorcières, de vampires ou de squelettes pour aller quémander des bonbons.
Halloween, la nuit de Samain, la fête la plus sombre des Celtes.
L’ouverture du passage entre le monde des morts et celui des vivants. Personne, jusqu’à cette nuit-là, ne comprenait ce que cette fête signifiait. Je veux dire réellement. Avant moi, les Kardec le savaient tous. Je n’allais pas tarder à le découvrir.
*
J’étais sorti du bureau pour déjeuner. Dans les rues les vitrines étaient remplies de citrouilles lumineuses, de fausses toiles d’araignées, de masques. Je jetais un œil distrait sur tout ce décorum, j’étais sans doute un peu trop vieux pour que ça me parle, un poil trop cynique pour que le business du surnaturel m’amuse et un peu trop pressé pour que m’y intéresser…
J’étais sur le chemin du retour lorsque c’est arrivé. Je venais de tourner à l’angle de la 57e rue et de Broadway et je passais devant une librairie.
J’avais toujours aimé les livres. Ici, ils avaient toujours le don de rendre attirant le moindre bouquin. Belles jaquettes, lettres en relief sur la couverture, jolies reliures. Ce Book-Store appartenait à l’une de ces chaînes qui vendent du bouquin comme d’autres des jeans. Elles étaient déjà en voie de disparition à cause de la concurrence en ligne mais le pire, pour eux, restait à venir… Ils avaient particulièrement soigné leur décoration d’Halloween. Une de leurs vitrines était consacrée à la littérature Fantastique et à l’Heroic Fantasy. Le moment était bien choisi pour faire des ventes, alors ils avaient mis le paquet !
Cela avait probablement été confié à un jeune décorateur, sans doute payé avec un lance-pierres, mais suffisamment passionné pour prendre son job très à cœur. Aucune citrouille en plastique, pas de fausses toiles d’araignée en bombe, pas de sorcières ni de squelettes fluo…
Avec beaucoup de talent, et un choix étrangement inhabituel, l’artiste avait reconstitué, en polystyrène peint, le cercle de mégalithes anglais de Stonehenge. On voyait des figurines formant une procession. Un groupe d’hommes, qui ressemblaient à des druides, célébrait une mystérieuse cérémonie tandis que des créatures surnaturelles qui ressemblaient à des elfes, pour autant que j’aie pu en juger, mais aussi des créatures effrayantes, mythiques, dont je reconnaissais certaines, se tenaient à l’extérieur du cercle et semblaient les observer.
Pour l’essentiel, les « personnages » utilisés devaient provenir de figurines en boîtes, celles qui se vendent comme des petits pains dans les boutiques de jeux de rôle. Mais pas seulement. Il s’était donné la peine de fabriquer et peindre des costumes pour ses principaux personnages et l’ensemble de cette scénographie avait vraiment de l’allure. Il n’y avait pas de sang, pas de sacrifice en vue, on ne savait pas exactement ce qui se passait dans cette représentation mais il semblait y avoir une sorte d’échange entre les célébrants et leurs « spectateurs ».
C’est du moins ce que j’ai ressenti…
C’est ce qui retint mon attention.
Alors que j’avais les yeux rivés sur la scène, au lieu de me contenter de poursuivre ma route, c’est arrivé…
Au moment où je levai les yeux vers le haut de la vitrine, un sifflement aigu envahit mes oreilles, comme lorsqu’on s’apprête à atterrir en avion et que la cabine est dépressurisée. J’ouvris plusieurs fois la mâchoire pour essayer de mettre un terme à cet acouphène. En vain. D’un coup, tous les bruits de la rue disparurent. Un silence absolu les remplaça.
Je voyais les gens marcher, parler, téléphoner autour de moi, les voitures se frayer un chemin dans la circulation dense… Sans en percevoir le moindre son.
Pour la première fois de ma vie je fus convaincu que j’allais avoir un malaise.
Je m’appuyais à la vitre, ouvrant à nouveau la bouche comme un poisson en apnée, soufflant par le nez en le pinçant pour essayer désespérément de me déboucher les oreilles. Collé à la vitrine pour éviter que les passants ne me prennent pour un dingue. Même à New York…
Je ressentis alors un vif élancement dans le crâne. Et je le vis.
Un corbeau géant. Flottant au-dessus de la scène imaginée par le décorateur il planait, ses grandes ailes déployées. Il était beaucoup plus gros que les personnages qui se tenaient en dessous de lui. Malgré mes oreilles en panne et ma tête qui m’élançait salement, sa présence inexplicable me fascinait. Le corvidé tournoyait en cercle au-dessus des pierres levées et des personnages, son corps massif aux plumes noires et brillantes dominait l’ensemble, sa tête légèrement penchée vers la scène. Il observait. Au rythme des pulsations de mon crâne je le voyais se mouvoir par saccades, comme si je ratais des images entre deux déplacements.
Puis il s’immobilisa, face à la vitre, juste devant moi.
Alors, je le vis distinctement redresser lentement sa tête. Ses yeux noirs, incroyablement vivants, me fixèrent. Intensément. Mon crâne devint si douloureux que je fermais les yeux. Lorsque je les rouvris, les sons de la rue me submergèrent d’un coup, tel un fleuve rompant un barrage, et mon malaise se dissipa immédiatement.
Derrière la vitrine, suspendu au plafond par un fil de nylon quasi invisible, un petit corbeau factice tournait lentement au-dessus des personnages en plastique. J’allais boire un double caffè latte pour me remettre. Et puis je retournais au bureau.
J’échangeais quelques mots avec des collègues, histoire de chasser de mon esprit ce qui venait d’arriver. On est toujours un peu sonné lorsque la machinerie invisible qui nous tient debout a des ratés. Quelques minutes suffirent pour que mon cerveau range ça dans un coin, pour plus tard, peut-être. Pour lui donner un coup de main, je me remis au boulot avec frénésie. Lorsque mon portable sonna, j’étais en rendez-vous avec un client exigeant pour concevoir le design d’une nouvelle cafetière, aussi chère qu’inutilement sophistiquée. J’allais rejeter l’appel mais je jetai un œil au numéro. C’était celui de la maison. En Bretagne.
Je me suis excusé, fait signe au client que j’en avais pour deux secondes. En prenant la ligne j’entendis la voix de ma mère murmurer d’une voix brisée :
« Yann… »
Allez savoir pourquoi, rien qu’à sa façon de prononcer mon prénom, je sus que mon père était mort.
Donnez-moi un homme perdu, loin de chez lui, sans repères. Laissez-moi lui trouver une cause, juste ou non. Confiez-le-moi, le temps nécessaire. Et j’en ferai un héros.
Jeudi 12 octobre 1307. Paris.
Paris avait connu une belle journée d’automne et puis, vers le soir, un violent orage était arrivé de l’ouest. Abrité sous un auvent de pierre, le Grand Maître de l’Ordre regardait pensivement la pluie qui s’abattait violemment sur les pavés de la grande cour du Temple.
En est-il ainsi de toutes choses ? songeait-il. Faut-il que tout se dissolve dans la tempête, même à la fin des plus belles journées ?
Après l’abandon de Jérusalem, Paris était devenu le chef-lieu de l’Ordre du Temple. Son territoire couvrait environ le tiers de la capitale. En réalité, au-delà, son emprise s’étendait sur la quasi-totalité du monde connu.
De fortes murailles, où deux hommes pouvaient marcher de front, ceignaient son enceinte. L’année précédente, le donjon avait été achevé. C’était une tour carrée, très haute, flanquée de tourelles encore plus imposantes.
À son sommet, à l’abri des rafales de pluie, se tenait Jacques de Molay.
Sa robe blanche, ornée de la croix templière, flottait dans le vent tandis que les éclairs jetaient des reflets brillants sur les mailles de sa cotte et le pommeau de l’épée qu’il portait au côté. Il n’ignorait rien de ce qui se préparait et savait que demain sonnerait l’heure de l’hallali. L’étendue de ses pouvoirs, la richesse et la force du Temple, tout ce que lui et ses prédécesseurs avaient mis deux siècles à bâtir, n’avait finalement entraîné que l’envie et la jalousie des puissants. Et la plus désastreuse des conséquences. Pour le malheur des Templiers, le roi de France lui-même était devenu leur pire ennemi.
Pourtant l’année précédente le monarque, Philippe IV, dit « le Bel », s’était réfugié ici pendant les émeutes soulevées par le peuple contre des faux-monnayeurs. Il était resté à l’abri dans la forteresse, sans rien craindre, le temps que le courroux de la foule furieuse s’apaise. Contre toute attente, c’est cet asile donné au roi qui allait coûter cher aux Templiers. Le monarque y avait pris concrètement conscience que le Temple n’était pas seulement beaucoup plus riche que sa monarchie mais qu’il était aussi éminemment plus puissant. La seule enceinte du Temple se révélait plus sûre, plus vaste et splendide, que ne l’étaient le Palais du Roi et le Louvre réunis. L’hospitalité magnifique que le Temple lui avait offerte ne pouvait manquer d’exciter la convoitise d’un souverain aussi cupide que l’était Philippe le Bel.
Cela, De Molay l’avait compris. Mais trop tard.
Un péché d’orgueil… aurait dit son vieux confesseur.
Ce péché, cette négligence, s’avéra dramatique. Le roi attendit quelques mois. Puis, saisissant le prétexte du refus par les Templiers de l’union des ordres religieux, il chercha alliance avec le Pape pour déclarer la guerre au Temple. Alors commencèrent à se répandre les allégations les plus injurieuses, souillant l’Ordre et son image. Aux yeux du Pape, c’en était trop.
Ce fut le début d’une chute irréversible qui se terminerait sur le bûcher pour la majeure partie des Frères Templiers, leur Grand Maître en tête.
La journée était finie et la nuit promettait d’être longue.
Jacques de Molay avait été l’un des célébrants, le matin même, de la cérémonie tenue à Notre Dame pour l’enterrement de la princesse Catherine, héritière de l’empire de Constantinople et épouse du Comte de Valois. La cathédrale resplendissait dans le soleil d’automne et les magnifiques peintures polychromes qui ornaient chaque statue de sa façade, ainsi que les murs de renforcement et les portes, étincelaient à en couper le souffle.
Durant tout l’office, le Grand Maître avait senti à quel point les choses avaient changé entre lui et le roi Philippe, ainsi que ses plus proches conseillers et vassaux. Rien de palpable, rien d’exprimé ouvertement mais, pour lui, tout était clair. Et pas seulement parce qu’il disposait d’agents pour l’informer, y compris dans l’antichambre du roi. On ne pouvait pas être aussi initié que lui aux plus grands Mystères du monde et ne pas percevoir ce qui se dissimulait dans les plus sombres replis de l’âme humaine.
Malgré le sourire compassé, et qui se voulait respectueux, dont l’avait gratifié Guillaume de Nogaret, le légiste du roi, Jacques de Molay n’ignorait pas que le lendemain ce serait lui, accompagné d’une petite armée, qui viendrait l’arrêter. Avec ses cent quarante Templiers en garnison, auxquels s’ajoutaient plusieurs dizaines de gardes, le Temple aurait pu se défendre. Mais ce n’était pas ainsi que les choses devaient finir. Le Grand Maître savait cela aussi.
À soixante-deux ans, âge canonique pour l’époque, Jacques de Molay détenait une sagesse et des connaissances que ce roi stupide et lâche n’effleurerait jamais. C’est pourquoi il savait également que Philippe le Bel n’apprendrait jamais rien du secret sur lequel veillait le Temple depuis sa création. Car, ce soir, le Grand Maître se préparait à une rencontre qui était bien plus cruciale pour l’avenir de l’humanité que l’éventuelle disparition de l’Ordre, qu’il s’était finalement résolu à accepter. Il aurait pourtant suffi qu’il le décide et bon nombre de ses ennemis, le roi en tête, auraient disparu dans le néant.
Le véritable secret du Temple n’avait en effet rien à voir avec l’or, les richesses et le pouvoir temporel. Il s’agissait bien d’un trésor, mais qui n’était en rien lié à l’immense fortune de l’Ordre. Ceux qui partageaient le cœur de ce secret se comptaient sur les doigts d’une main et le roi n’en faisait et n’en ferait jamais partie.
Si Jacques de Molay n’avait pas su que le moment était enfin venu de confier ce « trésor » à des gardiens plus humbles, plus invisibles, la royauté et la papauté se seraient noyées dans leur propre sang. Un frisson monta en lui ; il le réprima aussitôt. Il ne devait pas se laisser guider par la colère. Pas maintenant.
Le Grand Maître sentit une présence derrière lui et, avant même que celui qui l’avait rejoint ne parle, il se tourna et lui fit face.
— Guillaume… Nos Visiteurs sont donc arrivés ?
— Oui, Respectable Grand Maître, ils vous attendent dans la crypte.
L’homme qui se tenait debout devant Jacques de Molay avait, tout au plus, une trentaine d’années. Bien que de stature moyenne, il émanait de lui une force brute étrangement alliée à un aspect racé et élégant, ce qui déconcertait toujours ceux qui le rencontraient pour la première fois. Un alliage subtil de puissance et de grâce qui semblait avoir forgé son allure.
Officiellement, il n’occupait pas de hautes fonctions dans l’Ordre. C’était un Frère parmi les Frères, attaché à la personne du Grand Maître depuis son entrée dans l’Ordre à l’âge de seize ans. Mais, en réalité, il était beaucoup plus que cela. Il avait été initié, à l’âge de vingt ans, dans l’Ordre Intérieur des Sentinelles. Un cercle étroit qui ne comprenait pas plus d’une centaine de membres en Occident et en Orient. Et parmi eux, ils n’étaient que cinq à connaître la véritable finalité de cet ordre intérieur. Il était l’un des Cinq. Son nom était Guillaume Kardec.
Il n’existait que deux façons de se libérer de l’initiation qu’il avait reçue ainsi que du serment qu’il avait prêté. Mourir en les trahissant ou mourir en les défendant. La première était de loin la plus rapide… Jacques de Molay fixa son interlocuteur au fond des yeux, de ce regard sage et pénétrant qui vous fouillait jusqu’à l’âme et pouvait apporter soit du réconfort, soit de la crainte.
— Guillaume, joignez-vous à moi, ne faisons pas attendre nos hôtes.
L’espace d’un bref instant, Guillaume Kardec crut percevoir un éclair de désarroi dans les yeux de son Maître. Et cela l’ébranla.
— Ce n’est pas une nuit comme les autres et cette rencontre avec Eux est sans doute la dernière pour moi. Il nous faudra convaincre, puisse Dieu nous en donner la force !
Kardec savait que Dieu, tel que l’Église catholique le définissait, ne représentait pas grand-chose pour ceux qu’ils allaient rencontrer secrètement cette nuit. Pour eux, le dieu des Hommes n’était qu’une divinité parmi d’autres ; trop récente de surcroît pour être considérée avec un grand respect.
Guillaume Kardec frémit malgré lui.
Un mélange de crainte et d’excitation le submergeait.
Pour la première fois depuis qu’il avait prêté serment, il allait enfin Les voir.
Sous la tour du Temple se tenait une crypte d’une vaste dimension.
Elle n’était accessible qu’à quelques hauts dignitaires qui y tenaient leurs assemblées et y procédaient à des initiations aux grades les plus élevés dee l’Ordre. Cependant, même ces dignitaires n’en connaissaient pas tous les mystères.
Le Maître Maçon qui en avait dessiné les plans avait fidèlement reproduit les proportions du temple du Roi Salomon, à Jérusalem. C’est au sein de ce temple que la tradition juive voulait que repose l’Arche d’Alliance, contenant les Tables de la Loi. Les Dix Commandements divins, gravés dans la pierre par Yahvé et remis à Moïse sur le mont Sinaï pour diriger et conduire le peuple d’Israël. Cependant la Bible mentait sur trois points.
Les Commandements n’étaient pas gravés sur une table de pierre et ils étaient treize, et non dix. Le Livre Sacré s’était bien gardé de révéler les trois derniers aux non-initiés. Ces trois commandements supplémentaires édictaient les Trois Lois séparant les Mondes et les révéler aurait mis en péril tout ce que la nouvelle religion chrétienne cherchait à construire.
Le troisième mensonge de la Bible n’était pas le moindre : aucun des Commandements n’avait été dicté par le Dieu que décrivait la Bible.
Pourtant Ceux qui les avaient dictés étaient, eux aussi, des dieux.
Les dieux de l’Ancien Monde, oubliés par les Hommes car désormais cachés à leurs yeux par les nouvelles religions. Si la crypte dissimulée sous la tour de l’Ordre des Templiers reproduisait aussi fidèlement les proportions du Temple de Salomon c’était pour une raison aussi justifiée que nécessaire. Sur le sol de pierre, en son centre, se tenait une grande dalle rectangulaire. Par un système de poulies très sophistiqué, que ne pouvaient manœuvrer que cinq hommes agissant de concert, la pierre massive coulissait dans le sol. Ces cinq hommes étaient le Grand Maître lui-même et les quatre Maîtres Adjoints de l’Ordre des Sentinelles.
Guillaume Kardec était l’un d’eux.
Lorsque les Cinq s’unissaient pour manœuvrer la dalle, ce qui n’était jamais plus arrivé jusqu’alors depuis la création du sanctuaire, une pierre cubique, parfaite et de grande taille se révélait alors aux regards. Et tout prenait sens. Le pur respect des proportions du Temple de Salomon, l’Ordre Secret, le Mystère Sacré. Car au sein de la pierre cubique, s’ouvrant comme un écrin géant, Elle reposait. Le plus grand trésor de l’humanité. Mais aussi le plus grand danger de tous les temps. La véritable Arche d’Alliance, confiée aux humains par les Anciens Dieux.
*
Lors de la première croisade, les chevaliers en route pour Jérusalem n’avaient pas comme seule mission de chasser les Sarrasins de la terre sainte. Ils en avaient une autre, essentielle : retrouver l’Arche et la mettre en lieu sûr. Le Temple de Salomon, qui l’abritait à l’origine, n’existait plus. Il avait été détruit des centaines d’années auparavant, à l’aube du VIe siècle. Mais l’Arche avait quitté le temple juste avant sa destruction. À l’époque, une poignée d’initiés triés sur le volet et menés par le prophète Jérémie, l’auteur du Livre des Lamentations, l’avait dissimulée dans une grotte. Utilisant une force qui n’avait rien d’humaine, ils en scellèrent l’entrée sous des centaines de tonnes de pierres. Seul Jérémie aurait pu se rendre de nouveau à l’endroit où était cachée l’Arche et ce pour une simple et terrible raison : tous les initiés ayant accompagné le prophète avaient fait vœu de se crever les yeux, après avoir mis l’Arche en sécurité dans son nouveau sanctuaire, sous la roche. Et tous tinrent leur serment.
Après que l’Arche fut en lieu sûr, Jérémie grava sur une tablette de pierre, à l’aide de signes et de codes totalement indéchiffrables aux profanes, le chemin permettant de la retrouver. L’endroit où elle reposait n’était pas totalement déserté. Des pilleurs de tombes à l’affût écumaient ces terres, riches de sépultures princières. Quelques pillards, au fil des siècles, parvinrent parfois à proximité de la grotte renfermant l’Arche. Ceux qui furent sur le point de la découvrir y laissèrent la vie, avides victimes des protections occultes mises en place pour la protéger.
La tablette gravée par Jérémie fut transmise par lui, sur son lit de mort, au disciple qu’il avait choisi pour que le sanctuaire de l’Arche ne demeure pas ignoré. Ce récipiendaire en choisit un à son tour, au soir de sa vie. Ainsi, génération après génération, la cachette de l’Arche ne fut connue que d’une poignée d’hommes. On aurait pu croire que l’un d’eux finirait par trahir son serment, par cupidité ou soif de pouvoir. Cette tentation caressa probablement l’esprit de certains mais nul ne le fit. Il y avait une parfaite raison à cela. Si le lieu où se trouvait l’Arche était le secret gardé par ces hommes, l’Arche elle-même était protégée par les Fils des dieux. Les trahir, c’était mourir.
En novembre 1095, le pape Urbain II ordonna la première croisade contre les Turcs, lançant des milliers de croisés occidentaux sur les chemins de l’Orient. Parmi eux, une centaine ne prit pas la destination de Constantinople, ils rallièrent Jérusalem. Ils avaient en leur possession les indications transmises par le prophète Jérémie. Farouchement gardées pendant quatre siècles dans le plus grand secret par un seul homme. Le dernier dépositaire avait créé une secte de fidèles pour veiller sur l’Arche, car les temps étaient sombres et les premières grandes guerres de Religion masquaient d’autres convoitises, dont l’Arche et ce qu’elle contenait étaient le cœur.
C’est pourquoi les Cent vinrent chercher l’Arche. Ils devaient la ramener en Occident. Ils étaient tous de farouches guerriers mais douze d’entre eux étaient bien plus que cela. Leur apparence humaine était comme un masque posé sur leur vrai visage. Lorsque la nécessité le commandait, alors se révélait leur véritable nature, dernière vision terrifiante et mortelle pour ceux qui se dressaient en travers de leur route.
Par une nuit sans lune les douze Fils des dieux firent tomber en poussière les tonnes de rochers masquant l’entrée de la grotte. Dissimulée à l’aide de sortilèges sous une apparence banale, l’Arche fut ramenée en Occident et mise en lieu sûr. À leur retour, les douze Fils des dieux et leurs compagnons humains créèrent l’Ordre des Templiers, pour veiller sur Elle. Tout passe ici-bas. Tout change. Le Temple ne fut que le dépositaire de l’Arche, pendant deux cents années.
À nouveau, le temps du changement était venu.
Jacques de Molay, le dernier Grand Maître du Temple, se tenait au centre de la crypte.
Près de l’entrée deux colonnes massives s’élevaient jusqu’au plafond. Des candélabres éclairaient les parois de pierre blanche mais en élevant le regard on croyait distinguer une nuée, tel un ciel d’orage, et non une voûte en maçonnerie.
La dalle avait été manœuvrée. La pierre cubique était ouverte. À l’intérieur se tenait l’Arche.
Ses bâtisseurs avaient scrupuleusement respecté les ordres reproduits dans le récit de l’Exode :
Vous ferez une arche en bois d’acacia,
Longue de deux coudées et demie, large d’une coudée et demie, haute d’une coudée et demie.
Vous la plaquerez d’or pur ; au-dedans et au-dehors et l’entourerez d’une moulure en or.
Vous coulerez pour elle quatre anneaux d’or et les placerez à ses quatre pieds :
Deux anneaux d’un côté et deux anneaux de l’autre.
Puis vous ferez des barres en bois d’acacia, et les plaquerez d’or
Et vous introduirez dans les anneaux des côtés de l’arche les barres qui serviront à la porter.
Les barres resteront dans les anneaux de l’Arche,
Elles n’en seront pas retirées.
Les barres étaient à leur place, prêtes à remplir leur office.
Car cette nuit, à nouveau, l’Arche allait voyager.
De Molay passa une main respectueuse au-dessus du couvercle en bois plaqué d’or, orné de figures mystérieuses. Peu d’êtres humains avaient eu le loisir de contempler l’Arche et le Grand Maître était submergé d’émotion. Personne, désormais, ne le ferait avant fort longtemps et lui-même ne la reverrait plus jamais. Cette pensée lui serra le cœur. Une lumière particulière, couleur d’ambre et de miel, entourait l’Arche. Elle n’était pas produite par les candélabres disposés dans la crypte. Elle émanait de l’Arche elle-même. Juste au-dessus, en levant les yeux vers la voûte, on distinguait, dans une nuée luminescente, des ombres mouvantes profondément obscures, comme si elles avaient absorbé toute clarté. Elles paraissaient vivantes. C’était une vision à la fois magnifique et terrifiante. Le contraste entre ces deux opposés symbolisait parfaitement ce que représentait l’Arche et aussi ce qu’elle renfermait.
La plus pure Lumière côtoyant les plus noires Ténèbres.
Les deux visiteurs qu’attendait le Grand Maître en ce sinistre soir se tenaient de l’autre côté de l’Arche. L’un masculin, l’autre féminin. Guillaume Kardec était aux côtés de Jacques de Molay. L’Objet Sacré trônait entre eux. Bien plus qu’une simple frontière délimitant l’espace qui séparait les quatre personnages, elle était l’ultime frontière entre deux mondes.
— La fin de l’Ordre du Temple n’est pas inévitable, Grand Maître. Nous pouvons faire en sorte que cela n’arrive pas, si tel est votre vœu.
Le visiteur masculin fut le premier à rompre le silence de la crypte. Sa voix étrange ne devait rien à l’acoustique des lieux. Son timbre grave paraissait doté de son propre écho. Comme s’il avait parlé au travers d’un masque, épousant parfaitement son visage. Il était très grand, presque un géant, vêtu entièrement de noir, y compris sa cotte en maille. Une maille qu’aucun artisan humain n’aurait pu forger. Son visage était d’un blanc de marbre. Une beauté de statue mais comme une effigie à la gloire de Pan, dieu des forêts profondes, de la nature inviolée, des animaux sauvages et indomptables. Guillaume Kardec, qui le voyait pour la première fois, avait l’impression d’être face à un centaure qui aurait troqué sa moitié équine pour un corps entièrement humain.
— Il ne servirait à rien de vouloir échapper au destin qui est le nôtre, Seigneur, répondit De Molay. D’autres temps sont venus et nous n’en faisons pas partie. Vous savez cela bien mieux que moi, j’en suis certain.
La voix de l’Homme en Noir exprima une douceur inattendue.
— Nous le savons, mon ami. Mais cela ne nous empêche pas de ressentir une profonde tristesse car nous avons beaucoup de respect et d’amitié pour vous et les vôtres.
De Molay, touché, inclina légèrement la tête. Il s’apprêtait à répondre mais, soudain, la femme, qui s’était tue jusqu’alors, prit brutalement la parole.
— Nous perdons un temps précieux avec ces échanges stériles, nous avons une décision à prendre concernant La Clé et il est grand temps de la prendre désormais !
Le Grand Maître et Kardec la fixèrent, un éclair de colère dans les yeux. L’Homme en Noir pivota doucement vers elle et la regarda avec un mélange de mépris et de froideur.
C’était la femme la plus belle et la plus mortellement dangereuse que la terre ait jamais portée. De petite taille mais proportionnée comme une déesse, vêtue d’une robe aussi noire que la nuit la plus sombre, son buste était revêtu d’une cotte parfaitement ajustée, forgée dans un acier semblable à de la soie mais imperméable aux lames les plus tranchantes, qui épousait ses formes splendides. Quant à sa peau, elle était de la plus pure blancheur, et ses longs cheveux d’un noir d’ébène.
À la lumière émanant de l’Arche, on aurait juré voir des ombres, dansant au sein de leurs boucles. Sa bouche était rouge comme un fruit provocant mais, malgré des lèvres sensuelles, elle affichait une grande dureté teintée de mépris. Ses yeux étaient d’un vert envoûtant. Pourtant, en croisant son regard, on ressentait un profond malaise. Dans les mouvances de la clarté ambrée, ses iris semblaient passer de la forme humaine à celle, plus verticale, des félins.
Sous sa beauté merveilleuse, son esprit était plein de colère et son cœur était noir.
Comme la Mort.
— Ma Dame, nous ne sommes pas ici pour manifester de l’hostilité envers ceux qui nous respectent et protègent les nôtres depuis si longtemps, lui répondit l’Homme en Noir.
— Qui nous protègent, Seigneur ?
Le mépris suintait sous chacun de ses mots.
— Ces hommes arrivent à la fin de leur voyage, l’empire qu’ils ont bâti grâce à vos largesses va s’effondrer sous eux comme une forteresse minée et vous voulez leur confier à nouveau l’Arche et la Clé ? Cette fois, c’est à moi que vous devez les remettre. Moi seule suis en mesure de les protéger désormais !
Ce qui se produisit alors glaça Guillaume Kardec et sembla même ébranler Jacques De Molay. Dans la lumière des torches, l’Homme en Noir parut soudain grandir. Simultanément, la clarté vacilla au-dessus de l’Arche. Les reflets d’ambre et de miel s’effacèrent devant les nuées d’ombre, qui se pressaient, descendant de la voûte comme un brouillard, entourant l’Homme en Noir, formant autour de lui une armure de ténèbres.
Les mots sortirent alors avec force de sa bouche, comme prononcés par de multiples voix :
— Je dois vous les confier ? Ne tentez pas de me faire oublier qui vous êtes et pourquoi je tolère votre existence. Et n’oubliez jamais à qui vous la devez !
La femme vacilla littéralement, comme si elle avait été giflée à distance, et la peur remplaça son expression de mépris. Pareils à des vagues furieuses et gigantesques, les mots de l’Homme en Noir déferlaient sur elle.
— Le Pacte que nous avons conclu avec les Hommes ne sera pas trahi cette nuit. Ni par moi, ni par quiconque de notre monde. Vous comprise. Souvenez-vous-en !
Soudain, tout s’apaisa, les ombres menaçantes disparurent. Guillaume Kardec se demanda s’il n’avait pas été l’objet d’une hallucination. Mais au fond de lui, il savait qu’il n’en était rien.
Jacques de Molay prit alors la parole.
— Seigneur, mes jours sont comptés et ceux de mon Ordre également. Mais nous veillons sur la Clé et sur L’Arche depuis plus de deux cents ans, comme les hommes qui nous ont précédés l’ont fait avant nous. Vous savez que je préfère sacrifier ma vie à cette cause plutôt que de la sauver en la trahissant.
Il se tourna vers Guillaume Kardec.
— Depuis que nous connaissons la menace qui pèse sur notre Ordre, nous avons pris des dispositions et nous avons confié à quelques-uns de nos Frères les plus loyaux la mission de veiller sur la Clé et de la dissimuler en un lieu inexpugnable, caché à la convoitise de tous. Une confrérie a été créée à cet effet, comme vous le savez, et Guillaume Kardec a juré sur sa vie de mener à bien cette mission. Accompagné des autres initiés qu’il dirigera désormais, il quittera le Temple cette nuit même pour le lieu où nous mènerons L’Arche et la Clé.
— Et il sera escorté par quelques-uns des miens pour que rien de fâcheux n’arrive en cours de route…
Même si ces derniers mots, prononcés par l’Homme en Noir, s’adressaient au Grand Maître, Guillaume Kardec comprit qu’ils étaient destinés à la Dame. Il comprit également qu’il s’agissait d’une mise en garde sans ambiguïté. Durant un instant, elle fixa l’Homme en Noir avec haine mais lorsqu’il ramena ses yeux sur elle, elle se détourna comme s’ils la brûlaient.
— Je veux rester seul quelques instants avec le Grand Maître, Ma Dame, vous ne verrez pas d’inconvénient à nous laisser.
