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Yann Kardec est désormais le dernier membre de l’Ordre des Sentinelles dont l’origine remonte aux Templiers, tandis que les frontières de l’Autre Monde s’ouvrent pour laisser déferler sur l’Humanité ses plus terribles créatures.
L’immortelle Diane Da’Naàn, fille des Sidhes qui régnaient sur la terre avant que les Hommes ne les chassent, n’a qu’un seul objectif : s’emparer de « La Clé ». Ce puissant artefact magique et millénaire scellera la perte des Hommes s’il tombe entre ses mains et Yann doit le retrouver avant qu’il ne soit trop tard… Car, surgi du passé, un terrifiant personnage vient rejoindre les rangs de l’ennemi.
Des brumes de Bretagne aux monts du Gévaudan, du Ménez-Hom à la mystérieuse forêt de Huelgoat, Yann Kardec va devoir combattre ces forces malfaisantes…
Le second et palpitant volet de la périlleuse quête de Yann Kardec vous plongera au cœur des plus grandes légendes. La suite du thriller fantastique, aux nombreux rebondissements, plébiscité par les critiques et les lecteurs, mêle frissons de lecture et réalités historiques…
À PROPOS DE L'AUTEUR
Auteur, photographe, éditeur et réalisateur de documentaires (Alan Stivell, Tri Yann, Dan ar Braz…), Gérard Lefondeur fut également dirigeant dans l’industrie du disque. Passionné depuis toujours par le cinéma et la littérature fantastique, il se consacre désormais entièrement à l’écriture.
Légendes est son premier roman dont Palémon réédite une nouvelle version en trois volumes.
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Veröffentlichungsjahr: 2022
Retrouvez tous nos ouvrages sur www.palemon.fr.
CE LIVRE EST UN ROMAN.Toute ressemblance avec des personnes, des noms propres, des lieux privés, des noms de firmes, des situations existant ou ayant existé, ne saurait être que le fait du hasard.
Vous tenez entre vos mains le second volume de la trilogie Légendes.
Cette réédition en trois volumes est le fruit de ma collaboration avec les éditions du Palémon, éditeur quimpérois diffusé dans la France entière, qui compte de nombreux auteurs de talent, à commencer naturellement par Jean Failler : le “papa” de Mary Lester.
Alors que je travaillais sur le premier volume de ma série “Les Enquêtes d’Anatole Le Braz”, thriller « breton » aux frontières du fantastique, certes, mais thriller avant tout, qui sort prochainement chez Palémon, nous avons convenu ensemble de rééditer Légendes. L’univers de Légendes a séduit la direction éditoriale de Palémon car il a finalement beaucoup de choses en commun avec les mystères de notre belle Bretagne, même si son intrigue se déroule également en d’autres contrées de France… et même d’ailleurs.
La première édition, parue il y a quelques années chez Terre de Brume, très belle maison d’édition basée à Dinan, avait reçu un excellent accueil, notamment des critiques. Mais des problèmes de distribution n’avaient pas permis de toucher autant de lecteurs que mon premier éditeur et moi le souhaitions.
Alors, pourquoi cette nouvelle édition ?
La notoriété, la compétence de toute l’équipe de Palémon, les liens tissés entre les libraires et eux, sont naturellement un important élément de réponse. Mais ce n’est pas le seul… Si vous demandez à n’importe quel auteur s’il aimerait avoir l’opportunité de reprendre son travail d’écriture, d’enrichir l’intrigue, d’améliorer ce qui peut l’être (et croyez-moi, c’est toujours possible…), je vous défie d’en trouver un qui vous répondra non.
La réédition de Légendes, au sein de la récente collection Palémon Mystère m’a offert cette opportunité. Reconnaissez qu’il aurait été dommage de ne pas la saisir. Cette nouvelle version a donc été révisée, enrichie et, je l’espère, rendue encore plus attrayante. Alors, tandis que la quête de mon héros, Yann Kardec, devient de plus en plus périlleuse, tandis que les certitudes de sa vie d’avant, déjà bien ébranlées dans le Livre I, continuent de s’estomper, telles les Frontières entre les Mondes, j’espère que vous prendrez du plaisir à pénétrer en ma compagnie encore plus loin dans le territoire sombre et inconnu des Légendes.
C’est ce que je vous propose, dans ce Livre II. En attendant la parution du dernier volume, dans lequel s’accomplira le destin de mon héros… Ne craignez rien, je vous accompagne. Mais, surtout, ne lâchez pas ma main…
Gérard Lefondeur
Mai 2022.
Forêt des Hubacs, Lozère. 30 juin 1764.
Elle s’appelait Jeanne, Jeanne Boulet.
Et elle fut la première.
Ce soir-là elle avait mené les quelques vaches que possédait sa famille dans une pâture éloignée de la modeste ferme où elle vivait avec ses parents, ses deux frères et sa sœur. Au loin, sur le causse, l’orage grondait. Elle savait qu’il se rapprocherait rapidement. Elle devait se dépêcher de rentrer. À cause de l’orage, qui ne devait pas la surprendre, et d’autre chose. Cela s’était produit quelques semaines auparavant, non loin, près de Langogne. Un évènement sinistre dont le bruit s’était répandu jusqu’au petit village où Jeanne habitait, encore plus vite que les grondements du tonnerre.
Une femme de Langogne, une vachère, attaquée à la tombée de la nuit par une grande ombre, qu’elle n’avait pu identifier. Elle n’avait dû son salut qu’à la présence de son troupeau qui avait mis l’ombre en fuite, la repoussant dans l’obscurité des bois.
Il faisait frais, l’été tardait à prendre ses quartiers sur les monts venteux du Haut Allier.
Jeanne frissonna.
Mais il n’y avait pas que le froid qui la faisait trembler. Elle pensait à cette étrange attaque, qui heureusement n’avait pas fait de victime. De nombreuses meutes de loups vivaient dans cette partie reculée et désertique du royaume mais les loups n’attaquaient pas l’homme, contrairement à ce que racontaient les légendes, sauf en cas d’extrême nécessité, poussés l’hiver par la faim, ou si une personne était blessée et à terre. C’est son père qui le lui avait dit et elle avait toutes les raisons de le croire. Elle voulait le croire…
Mais, malgré tout, elle avait peur.
Le soleil déclinait à l’horizon et les nuages qui envahissaient le ciel allaient bientôt faire avancer à grandes enjambées les ombres de la nuit. Et la nuit était emplie de choses. De celles qu’on n’évoque qu’à la veillée. Bien au chaud, en sécurité.
Jeanne n’aurait pas dû être sur les sentiers aussi tard, mais après la traite il fallait bien emmener les bêtes au pré où elles passeraient la nuit et la journée du lendemain. Ses frères et sœurs étaient trop petits pour l’accompagner. Neuf ans la séparaient de son cadet.
Jeanne avait beau n’avoir que quatorze ans, elle travaillait comme une adulte. Son premier sang avait coulé, il y avait à peine deux mois de cela. Elle avait cru qu’elle était en train de mourir lorsque c’était arrivé. Elle avait couru jusqu’à sa mère en pleurant et en criant, son ventre douloureux battait fort, comme un second cœur, juste au-dessus de ses cuisses. Alors sa mère l’avait prise dans ses bras et lui avait expliqué. Jeanne était devenue une femme maintenant. Elle ne comprenait pas trop bien ce que ça changerait pour elle mais elle savait, malgré tout, que son enfance était terminée.
Le sentier traversait le petit bois où se trouvait la croix de pierre, juste au bord du chemin.
Jeanne n’aimait pas cette croix.
La croix des Hubacs était nue, elle était vieille et sale. Le Christ n’y était pas supplicié. Cela l’aurait presque rassurée de voir son beau et triste visage la regarder passer, lui qui avait souffert pour elle et pour tous les hommes. Rien de mal ne pouvait arriver en présence du Christ. Les choses mauvaises se tenaient à l’écart, même s’il était à l’agonie. Car elles sentaient sa force, et aussi celle de son Père tout-puissant. Alors, elles s’enfuyaient au loin. Sur leurs jambes ou ce qui leur en tenait lieu…
Mais le Christ avait déserté la croix des Hubacs, comme si c’était lui qui s’était enfui.
Jeanne passa devant sans la regarder et se signa. À peine finissait-elle son geste qu’un coup de tonnerre éclata, résonnant dans la forêt tout entière. Il n’y avait pas eu d’éclair. Mais l’orage approchait. Il était à ses trousses. Jeanne se retint de courir mais elle se mit à marcher le plus vite qu’elle put. Son sang rythmait sa marche, ses tempes battant comme un tambour. Elle n’entendait rien d’autre que le bruit creux que faisaient ses sabots de bois sur les pierres du chemin. Pas même le chant d’un oiseau. Ils s’étaient tus. Ou ils s’étaient enfuis, eux aussi.
Alors il y eut un autre grondement.
Proche.
Mais qui ne ressemblait pas au tonnerre. Qui ne ressemblait à rien que Jeanne ait jamais entendu.
Jeanne s’arrêta en plein milieu de la forêt. Et elle se retourna, en tremblant.
La croix des Hubacs se trouvait derrière elle et l’ombre commençait déjà à la masquer à son regard. Mais pas complètement. Derrière la croix, la forêt de résineux était dense et obscure. Une petite sente partait de la croix et s’enfonçait dans le bois. Jeanne n’avait jamais mis les pieds sur ce sentier, elle ne voulait même pas savoir où il menait. Un sentier qui prenait son envol derrière une croix aussi sinistre ne pouvait l’emmener dans aucun endroit où elle aurait eu l’envie d’aller.
Il y eut un autre grondement. Et il venait des profondeurs du bois, là où le sentier conduisait.
Et puis il y eut des bruits de branches cassées, de feuilles arrachées, d’arbustes brisés.
Quelque chose venait vers le chemin où Jeanne se trouvait.
Quelque chose de fort.
Quelque chose de grand.
Qui forçait son passage, là où un homme ou une bête auraient probablement pu passer en se contentant de se faire gifler légèrement par les feuilles ou les branches.
Les jambes de Jeanne se remirent en marche avant même que son cerveau ne leur en ait donné l’ordre. Puis elles se mirent à courir. Jeanne n’était pas bien loin de chez elle. En courant vite elle y serait bientôt. Il lui suffirait de sortir de la forêt et de dévaler la petite colline pour arriver jusqu’au hameau. Hors du bois il y aurait davantage de lumière. Et ce qui se cachait derrière la croix des Hubacs ne serait plus sur son territoire. De la colline on voyait le clocher du village. Les choses mauvaises n’aiment pas les églises, ni leurs clochers, tout le monde sait ça.
Sous les pas de Jeanne, le sol du chemin se mit à trembler.
Elle avait beau courir vite, vu le peu qu’elle pesait, elle comprit bien que ce n’était pas à cause d’elle. La chose mauvaise était derrière. Et courait, elle aussi.
Jeanne se mit à crier. Plus pour se donner du courage que pour appeler à l’aide. Aussi pour ne pas entendre ce qui maintenant semblait galoper à ses trousses. Il ne fallait pas se retourner, il ne fallait pas voir. Elle se retourna, malgré tout.
En courant, elle tourna la tête, jeta un œil pardessus son épaule. Rien qu’une fois.
La nuit était tombée sur la forêt dans son dos, il faisait tout noir. Alors elle comprit. Ce n’était pas la nuit, c’était la Chose. Elle était tellement grande qu’elle absorbait toute la lumière du jour déclinant.
Mais Jeanne vit que ce n’était pas une chose. C’était pire. C’était noir, d’un noir intense. Comme une nuit sans lune. C’était hérissé de poils noirs et luisants, comme des piques, dressées dans tous les sens. C’était immense, avec une gueule immense elle aussi, emplie de dents jaunes, grandes comme des couteaux. Et au-dessus de cette gueule, deux yeux malveillants brillaient intensément. Ils étaient rouges, rouges et brillants. Comme du sang.
Jeanne crut, l’espace d’un moment, qu’elle voyait tout cela alors qu’elle était encore en train de courir. Mais les larmes jaillirent de ses yeux quand elle réalisa que ses jambes s’étaient arrêtées d’elles-mêmes, tout comme elles s’étaient mises en route toutes seules, quelques instants auparavant. Jeanne se trouvait encore dans la forêt des Hubacs. L’orée était proche mais on ne distinguait encore ni le hameau, ni le clocher de l’église.
C’était sans doute pour cette raison que la Créature avait, elle aussi, arrêté de courir. Cela ne lui était plus nécessaire. Elle était sur son territoire et au cours des semaines et des mois qui allaient suivre, ce territoire serait de plus en plus grand. Et contrairement à ce que la petite Jeanne s’imaginait, même les clochers des églises et les christs sur leurs croix ne la feraient pas reculer ou s’enfuir. Pas plus que les troupeaux. Pas plus que les humains.
De là où elle venait, la Créature ne craignait pas les symboles que vénèrent les hommes. Pour elle, comme pour les siens, ils n’étaient que des signes dressés au bord des chemins, sans la moindre importance, presque un défi ridicule pour les narguer, les provoquer…
Car la Créature et ses semblables, et Ceux qui étaient leurs Maîtres, avaient vécu là, et aussi partout ailleurs, depuis des éons, avant que l’homme n’ait l’arrogance de les en chasser.
Au nom d’un Pacte, conclu par des lâches, avec les ancêtres des humains qui peuplaient leur Monde, aujourd’hui. Les Maîtres de la Créature ne faisaient pas partie de ceux qui avaient trahi leur Monde. Ils ne cherchaient qu’à reconquérir ce qui leur appartenait et qu’ils avaient perdu depuis si longtemps. Trop longtemps. Cela prendrait du temps, cela prendrait la vie de beaucoup d’hommes et de quelques-uns des leurs. Mais c’était le prix à payer. Le prix de la reconquête.
Jeanne était bien loin de se douter de ces enjeux et ils auraient été, de toute façon, au-delà de son propre champ de compréhension. Elle n’était qu’une simple paysanne. Certes, elle était une femme maintenant. Mais elle était aussi, encore, une toute petite fille…
Alors, comme elle ne pouvait pas s’enfuir, elle essaya de trouver un endroit, au fond d’elle-même, pour se cacher. Elle n’y parvint pas. La peur avait pris possession d’elle tout entière. Un liquide chaud coula doucement le long de ses jambes mais elle savait que cette fois ce n’était pas du sang. Malgré le danger elle se sentit toute honteuse, si fragile. Si faible.
Si petite…
Mais ça ne dura pas très longtemps. Parce que la Chose Mauvaise qui avait franchi les portes de l’Autre Monde, la Créature dont seule une poignée d’hommes connaissait le nom véritable, mais que tous les autres appelleraient désormais La Bête, s’était approchée de la petite Jeanne Boulet, doucement, presque comme si elle ne voulait pas l’effrayer davantage.
Elle la dominait, d’une hauteur incroyable. Son odeur était épouvantable et en même temps musquée, sauvage, emplie de senteurs d’herbes. Un mélange terrifiant parce que presque enivrant. Une odeur qui éveilla au fond du ventre de Jeanne un frisson comme elle n’en avait jamais connu, qui la fit se sentir encore plus honteuse et perdue.
La Bête contempla la jeune fille de ses grands yeux de bête quasi mi-clos, comme dans une connivence obscène avec celle qui se tenait devant elle.
Dans ce regard se lisait la haine, mais pas seulement. Quelque chose de vicieux, de pervers. Jeanne se sentit souillée par ce regard. C’était un sentiment qu’elle n’avait jamais ressenti et qui la terrifia plus que tout le reste, plus que l’apparence hideuse et en même temps étrangement familière de La Bête. Il y avait de l’humain dans ce regard mais une humanité dévoyée, perdue, démente…
Jeanne ne bougeait pas, elle en était incapable.
La Bête se pencha doucement vers elle, comme pour la consoler. L’espace d’un instant, Jeanne crut en ces vieilles histoires de prince transformé en monstre par une malédiction ancienne. Il allait sortir de ce sort jeté sur lui, en voyant la terreur et le désarroi de Jeanne.
Il allait redevenir le prince qu’il n’aurait jamais dû cesser d’être. La trouver belle, l’aimer même, peut-être…
Cet instant fragile d’espoir dura peu. L’ombre de La Bête recouvrit Jeanne tout entière.
Ses membres velus, noueux, monstrueusement épais et étouffants se saisirent d’elle.
La Bête n’avait pas la moindre intention de consoler Jeanne, même si celle-ci avait effleuré dans sa naïveté inconsciente le terrible secret pesant sur cette créature monstrueuse, qui avait été bien autre chose, autrefois…
La Bête avait d’autres projets pour Jeanne.
Alors, doucement, en prenant tout son temps, presque amoureusement, et tandis que l’adolescente hurlait de terreur, de douleur, jusqu’à en devenir folle, lentement, La Bête la dévora…
Parc national des Cévennes.
Les gyrophares de la gendarmerie projetaient des flammes bleues sur les branches des sapins. Il faisait un froid de canard pour un mois de juin et l’homme remonta le col de sa parka. Grand, mince et musclé, les cheveux bruns courts et drus, des yeux d’un bleu profond, un nez aquilin, il avait un visage félin et racé. Il avait à peine la trentaine et pourtant lorsque son regard se rivait sur vous il en émanait une maturité, une détermination qui vous mettait mal à l’aise. Il était le seul civil parmi le groupe de gendarmes qui avançait sur la petite route de l’ancienne forêt des Hubacs. Plusieurs dirigeaient devant eux le faisceau de leurs lampes à leds. Les lumières puissantes dansaient devant les hommes, trouant la brume ouatée qui s’était formée à la tombée de la nuit.
Tout à coup elles accrochèrent une forme sinistre qui se découpait sur le bord du chemin. Une croix, très ancienne. Juchée au sommet d’un bloc de pierre, elle était noire et corrodée par le temps. Un gendarme se tourna vers l’homme à la parka, la lampe à la main. Le faisceau s’arrêta sur le visage de ce dernier et le militaire fut frappé par le calme impressionnant qui s’en dégageait. Les yeux bleus ne cillèrent même pas sous l’éclat lumineux.
— C’est ici qu’on l’a trouvé, indiqua le gendarme.
— Au pied de la croix ? questionna l’homme.
— Un peu plus loin, au milieu de la route. Mais le sang et…
Le gendarme, mal à l’aise, marqua un léger temps d’arrêt avant de reprendre.
— … Une partie de ce qui avait déjà été arraché de lui partait du pied de la croix et laissait comme une piste jusqu’au corps. C’était monstrueux. Quand je pense au pauvre type qui est tombé là-dessus en rentrant des champs sur son tracteur. Il a bien failli percuter les arbres en voyant ça dans ses phares…
L’homme à la parka observait les taches brunes que la pluie tombée depuis plusieurs semaines n’avait pas réussi à effacer. Il se projeta mentalement les photos qu’on lui avait montrées à son arrivée à la gendarmerie.
Une vraie boucherie.
Le corps du randonneur était éparpillé sur plus de cinquante mètres. Le pauvre avait dû se mettre à courir mais il n’avait eu aucune chance. Pas contre ce qui s’était lancé à ses trousses. Pas la moindre.
— Vous ne pensez pas, malgré tout, qu’il puisse s’agir d’un accident, d’un meurtre commis par un psychopathe ou quelque chose comme ça ? …
Le lieutenant de gendarmerie avait besoin de se rassurer mais il ne semblait pas croire lui-même à sa question. Tout, n’importe quoi, lui aurait paru plus acceptable que la raison qui avait poussé ses supérieurs à envoyer cet homme sur les lieux. Un homme dont personne n’avait entendu parler quelques mois auparavant et qui, depuis, s’était rendu dans plusieurs endroits de France, des lieux dans lesquels un drame inexplicable et atroce, comme celui-ci, s’était déroulé. Malgré le silence gardé par les autorités sur son existence, des rumeurs avaient commencé à filtrer.
Et ce n’était que leur début…
Il n’avait, à vrai dire, aucun statut officiel. Pour le moment. Mais chaque fois qu’on avait fait appel à lui c’était parce que le sang avait coulé ou que la mort avait frappé. Et toujours d’une façon qu’aucun légiste, aucun policier, même les plus expérimentés, n’avaient été en mesure d’expliquer rationnellement.
Le lieutenant de gendarmerie déplorait donc amèrement que ce soit sur le secteur que couvrait sa brigade que ce type avait dû être appelé. Car, à en juger par ce qui s’était déroulé ailleurs, cela impliquait qu’il y aurait probablement d’autres morts. Peut-être même parmi sa propre équipe, comme cela avait été le cas en Bretagne un mois plus tôt, où trois gendarmes avaient perdu la vie. De façon horrible.
Les dix membres du peloton avaient formé un cercle autour de leur lieutenant et de l’homme à la parka. Cinq d’entre eux tenaient en main leur fusil d’assaut Famas F1, sécurité ôtée, sélecteur de tir en mode rafale, canon dirigé vers la route et les bois environnants. Les cinq autres éclairaient le site du mieux qu’ils pouvaient en s’efforçant de ne laisser aucune zone trop importante dans l’ombre. Malgré leur équipement et leur expérience, on pouvait deviner sans être un grand psychologue que chacun d’eux aurait préféré être chez lui ou à des kilomètres d’ici, à cet instant précis, plutôt que d’avoir été contraint de revenir sur les lieux.
L’homme à la parka accrocha ses yeux bleus dans ceux du lieutenant.
— Non, ce n’est pas un accident, ou quelque chose comme ça, lieutenant. Malheureusement.
— Alors, vous pouvez nous dire à quoi vous pensez ?
Le lieutenant n’aurait jamais cru devoir formuler un jour une question semblable…
Il avait l’impression de se trouver en pleine série télé américaine.
Et pas une de celles qu’il aimait. Celles avec de vrais meurtriers. Bien fêlés la plupart du temps, certes. Mais humains.
— Oui je peux vous le dire, mais je pense que ça ne va pas vous plaire.
Une sorte de sourire apparut sur les lèvres de l’homme à la parka, le premier depuis qu’il s’était joint au groupe de gendarmes. Et le lieutenant n’aima pas ce qu’il y avait dans ce sourire.
Rien de rassurant.
L’homme détourna son regard et fixa la forêt qui les entourait.
— Je suis convaincu qu’il s’agit du retour de quelque chose qu’on a pas vu dans votre région depuis presque deux cent cinquante ans…
— Quel genre de chose, d’après vous ?
— Un lycanthrope. Et probablement l’un des plus puissants qui ait jamais existé.
— Un lycanthrope ? Vous voulez dire un loup-garou, comme dans les films ? Vous déconnez ou quoi ? Nom de Dieu, ça n’a ni queue ni tête…
— Oui, un loup-garou, si vous voulez l’appeler comme ça. Bien que dans votre région, à la fin du XVIIIe siècle, on l’ait baptisé autrement. On l’a appelé La Bête du Gévaudan. Et sans vouloir faire d’humour déplacé ou vous contredire, lieutenant, croyez-moi, ça a bien une queue et une tête. Et entre les deux il y a même une sacrée distance, parce que c’est une créature vraiment gigantesque. Rien à voir avec ce qu’on vous montre au cinéma…
Quelques gendarmes se retournèrent en entendant ces dires.
Les faisceaux de leurs lampes accrochèrent le regard clair et le visage de l’homme, qui, dans leur lumière crue, se découpa avec la beauté inquiétante d’une statue antique.
Peut-être avaient-ils tellement besoin de croire qu’il venait de faire une mauvaise plaisanterie qu’ils tenaient à s’en assurer. Il les regarda l’un après l’autre et ils comprirent qu’il était on ne peut plus sérieux. Ce type, malheureusement, n’était donc ni un mythe, ni un cinglé.
Et il était bien là, avec eux.
Ce qui impliquait qu’ils avaient bien un monstre sur les bras, dont lui seul pourrait, peut-être, les débarrasser. Avant qu’il ne tue à nouveau.
Comme pour leur montrer qu’il allait probablement devenir leur meilleur ami jusqu’à ce que la menace soit éliminée, l’homme éclaira son visage d’un sourire dans lequel toute sa jeunesse transparut, l’espace d’un instant.
Bon Dieu, se dit le lieutenant, ce gars doit avoir à peine trente ans…
Comme s’il avait lu dans les pensées du gendarme, l’homme se tourna vers lui.
Toute juvénilité avait disparu de ses traits et sa voix était d’une fermeté absolue.
— On peut rentrer lieutenant, ne vous inquiétez pas, Il ne se manifestera pas cette nuit. La seule chose qu’il y ait en commun avec cette créature et sa légende, c’est le moment initial de son apparition dans notre monde, lorsqu’elle s’y manifeste.
— Dans « notre monde » ? Mais il vient d’où, d’après vous, ce putain de truc ?!
— Ce serait un peu long à vous expliquer maintenant… éluda l’homme à la parka.
Il leva les yeux vers le ciel et les reporta ensuite sur le gendarme.
— Il apparaît en général à la pleine lune, comme dans les films, et il disparaît à la nouvelle lune. Ce qui lui laisse un peu moins de quinze jours pour se balader de ce côté-ci de la frontière entre l’Autre Monde et nous. Ce qui explique que lorsqu’il a massacré ou attaqué près de cent soixante personnes entre 1764 et 1767, il y ait eu des périodes d’interruptions que personne n’a su ou pu expliquer à l’époque. Ni même, d’ailleurs, jusqu’à aujourd’hui…
Le lieutenant n’en croyait pas ses oreilles et pourtant il savait qu’il devrait s’habituer à accepter l’inacceptable. Mais il aurait vraiment adoré escorter ce type jusqu’à une cellule capitonnée puis reprendre ensuite tranquillement le cours de sa vie…
Au lieu de ça il lui demanda, d’une voix qui lui parut d’ailleurs peu assurée :
— Donc j’imagine que vous savez quand il peut revenir…
— Oui, et pas quand il peut, mais quand il va revenir. Et c’est pour ça que je suis arrivé aujourd’hui. Ce soir la lune gibbeuse est dans sa dernière phase. C’est la période intermédiaire entre le dernier quartier et la pleine lune. Alors, cette nuit, vous pourrez dormir sur vos deux oreilles, et moi aussi. Mais compte tenu qu’il n’a pris qu’une vie durant la période précédente, ça m’a tout l’air de ressembler à ce qui s’est passé la dernière fois, en 1764. À une différence près… Mes ancêtres avaient mis bien plus de temps à réagir. Mais à l’époque le téléphone, Internet et le TGV n’existaient pas… La pleine lune est pour demain. Et quand il pointera le bout de son museau, je serai là pour lui souhaiter la bienvenue chez nous. À ma façon…
Sur ces mots, il fit demi-tour.
Et, sans attendre l’escorte des gendarmes, Yann Kardec, le Chasseur de Légendes, se dirigea tranquillement, comme une ombre mouvante dans les ténèbres, vers les véhicules qui les avaient emmenés.
En Bretagne
« Certains personnages sont les gardiens des Clés, comme Saint Pierre aux portes du paradis chrétien. Dans la tradition romaine, Janus, dieu aux deux visages, était le gardien des portes et le guide des âmes. Ses deux faces possédaient chacune une clé, celle du paradis terrestre et celle du paradis céleste… »
Petit Larousse des Symboles.
Quelques mois auparavant. Manoir Kardec.
Yann s’était levé très tôt, comme quasiment tous les jours. Il faisait encore nuit.
Depuis son initiation dans l’ossuaire, sa rencontre avec l’Ankou qui avait marqué le début de sa transformation, quelques heures de sommeil lui suffisaient amplement pour récupérer. Lui qui était plutôt un gros dormeur, avant. Avant…
Avant qu’il ne rentre en Bretagne pour enterrer son père, qu’une entité de l’Autre Monde avait fait tuer.
Avant qu’il ne découvre son grand-père assassiné par l’un de ses plus anciens amis et compagnons, avec la complicité de cette même créature.
Avant qu’il ne reprenne sur ses épaules, seul désormais, l’héritage familial qui consistait, tout simplement, à protéger le monde du chaos.
Avant…
Lorsque Yann avait retrouvé Pierre Kardec, son grand-père, agonisant près d’un ancien lavoir, il était entré en possession de l’arme magique qui avait servi à le tuer. La Dague Orna. Une arme qui, à l’origine, leur avait été remise par les puissances de l’Autre Monde. Et qui était destinée à les protéger, eux les Sentinelles. Les Kardec, les héritiers du Pacte, fils unique après fils unique, de génération en génération. À les protéger de la plus ancienne ennemie de leur famille, cette entité incarnée quasi immortelle. Diane Da’Naãn. Et de ses séides. Humains ou non…
Pour le moment, tout ce qu’avait fait cette Dague fabuleuse, censée les protéger, était de disparaître au moment où son grand-père en aurait eu le plus besoin. Puis elle avait permis au plus vieil ami et compagnon d’armes de son grand-père de l’assassiner. Diane Da’Naãn à ses côtés. Comme protection, on faisait mieux. Donc, même si Yann avait remis la main sur la Dague, moment rempli de révélations et de visions dont certaines demeuraient totalement inexpliquées, il ne se sentait pas particulièrement rassuré d’être en sa possession.
Ce qui pouvait se comprendre.
Depuis cet enchaînement d’évènements tragiques, il ne s’était pas passé grand-chose.
Pourtant, Yann s’attendait à ce qu’une fois son père et son grand-père disparus, Diane et ses sbires passent à l’attaque, histoire d’en finir une bonne fois pour toutes avec la famille Kardec, qui se dressait sur leur chemin depuis près de mille ans, fils après fils puisque les Kardec ne pouvaient engendrer que des héritiers mâles. Ça aussi aurait pu se comprendre. Mais non…
Depuis l’enterrement de son grand-père, à peine une semaine après celui de son père, Yann vivait dans une sorte de calme plat. Et cette période lui était plus difficile à endurerque la suite d’épisodes terrifiants qui s’étaient déroulés depuis son retour en Bretagne.
Rencontre avec l’Ankou, le faucheur d’âmes version bretonne, confrontation avec une Dame Blanche, qui lui avait appris au passage que certains de ses ancêtres avaient pu être des meurtriers et, surtout, les termes de la mission qui l’attendait désormais. Retrouver l’artefact, l’objet magique, qui avait été confié à sa famille depuis les Templiers. Le symbole de la paix entre notre monde et celui des Anciens Dieux. En réalité, bien plus qu’un symbole car il pouvait mettre un terme à l’harmonie entre les mondes s’il tombait entre de mauvaises mains. Et ouvrir les portes de notre monde aux créatures les plus terrifiantes et mortelles. Sans oublier le déferlement des guerriers surnaturels, probablement invincibles, qu’étaient les Sidhes Noirs. L’armée des elfes corrompus sur laquelle régnait Diane Da’Naãn.
Un vrai scénario d’heroic fantasy.
À un détail près.
Tout cela pouvait vraiment arriver.
Le temps passait et Yann n’avait toujours pas la moindre idée de l’endroit où se trouvait l’artefact qu’il était censé protéger.
L’objet magique avait un nom. Celui que lui avaient donné les Sentinelles, l’Ordre auquel il appartenait désormais, comme tous ses ancêtres avant lui. Un Ordre à présent réduit à un seul membre. Lui.
Ce nom était La Clé. Il en avait porté d’autres, au gré des traditions et de la symbolique des hommes, d’un continent à l’autre, d’une religion à l’autre. On l’appelait parfois le Graal, mais le nom qui lui avait été donné par les Sentinelles était ce qui se rapprochait le plus de ce que La Clé était en réalité. Le moyen d’effacer toutes les frontières qui nous séparaient de l’Autre Monde.
Hormis les Kardec, personne ne connaissait l’existence de cet objet magique. Personne ne savait qu’il était infiniment plus puissant et dangereux que toutes les interprétations qu’il avait inspirées.
Or, La Clé avait disparu juste avant que le père de Yann ne soit tué.
Pendant les instants tragiques que Yann avait vécus lorsqu’il avait trouvé son grand-père agonisant, lorsqu’il avait retiré la Dague Orna de sa poitrine, une série de flashes hallucinatoires l’avait assailli. Certains n’avaient encore aucun sens pour lui. D’autres étaient d’une évidence limpide. La révélation de l’identité des assassins de son grand-père. Et aussi la vision de son père, au sommet d’un château en ruine dominant une plaine aride. Son père qui remettait un petit globe resplendissant de lumière à une créature comme il n’en existe que dans les légendes.
Un dragon fait d’or et de feu.
Découvrir qui avait assassiné Pierre Kardec était facile à admettre. Voir son père confiant La Clé à un dragon de lumière ne l’aurait pas été quelques jours avant le retour de Yann en Bretagne pour l’enterrer. Cela aurait été totalement irrationnel.
Mais ça, c’était avant.
Depuis, Yann avait appris à croire en l’incroyable, à accepter l’inacceptable. Et en très peu de temps. Il était désormais convaincu que ce qu’il avait vu n’avait rien d’hallucinatoire. Son père avait cherché à protéger La Clé. Et le dragon flamboyant l’avait très probablement emmenée dans un endroit où elle serait en sûreté. Oui, mais lequel ? C’est ce que Yann cherchait à savoir depuis trois mois.
Sans avoir pour l’instant la moindre piste.
Dès le lendemain de l’enterrement de son grand-père, Yann avait commencé ses recherches dans le manoir familial. Il s’était mis en quête d’indices qui lui permettraient de retrouver La Clé. D’abord avec confiance. Et puis, au fur et à mesure que les jours et les semaines s’écoulaient, le doute s’était instillé dans son esprit.
Que chercher…
Où chercher…
Morgane Lafey, que Yann connaissait depuis l’enfance et qu’il avait retrouvée au soir de l’enterrement de son père, avait passé quelques jours avec Yann et sa mère. La mort de Pierre Kardec, à peine quelques jours après celle de son mari, avait littéralement mis à terre cette dernière, Anne Kardec. Elle était tombée dans une sorte d’état de prostration. Pire qu’une dépression.
Yann avait craint le pire. Mais Morgane s’était montrée tellement présente et attentive auprès d’elle qu’Anne Kardec avait peu à peu émergé de cet état morbide.
Yann ne pouvait rien faire de plus pour sa mère que ce que Morgane faisait.
La mort dans l’âme, il avait mis à profit ces jours sombres pour se lancer dans une recherche effrénée au sein de la bibliothèque de son grand-père. Tâche aussi titanesque que décourageante car elle contenait des centaines d’ouvrages. Et une grande partie en langues anciennes, grec, latin, hébreux, arabe et d’autres langues, probablement d’origine asiatique.
Cela ne changeait pas grand-chose pour Yann car même le latin, qui semblait le plus accessible de tous ces idiomes, lui était totalement inconnu…
Il s’était plongé en premier dans la lecture du manuscrit que son grand-père lui avait montré, le premier soir, lors de son arrivée en Bretagne. Le Codex Immortalis, cet ancien grimoire qui renfermait, a priori, toutes les informations nécessaires pour mieux comprendre l’Autre Monde. Ainsi que ceux qui le peuplaient.
Et tout ce qu’exigeait le Pacte qui liait les Hommes à l’Autre Monde.
Yann se rappela que son grand-père lui avait indiqué qu’une traduction en français en avait été faite par un membre de la famille Kardec, le propre père de Pierre Kardec ou son grand-père, il ne s’en souvenait plus très bien. De toute façon ça ne changeait pas grand-chose car il avait eu beau fouiller toute la bibliothèque, impossible de mettre la main sur cette traduction.
Sans tomber dans la paranoïa, il se dit que Jacques Morvan s’était probablement arrangé pour subtiliser cette traduction à l’insu de Pierre Kardec, histoire de compliquer davantage les choses pour Yann…
Le Codex Immortalis en version originale n’avait pas disparu, lui. Mais ça lui faisait une belle jambe puisqu’il n’en comprenait pas un traître mot.
Il n’y eut pas de révélation magique, pas de langue de feu se posant sur son front pour lui ouvrir les portes de la connaissance. Le Codex restait aussi hermétique à sa compréhension que le reste des ouvrages en langues mortes bien alignés sur les étagères.
Son initiation express avait eu ses limites.
