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Douarnenez, début 1902. Des chaloupes sont retrouvées en mer, sans équipages et les filets pleins. Alors que la colère monte dans les usines de conserves et que les bancs de sardines ont déserté l’océan, la peur s’installe dans la ville. La malédiction de la Cité d’Ys, engloutie par les flots, serait-elle à l’œuvre ? L’héritage tragique de l’île Tristan aurait-il un rapport avec ces disparitions mystérieuses ?
C’est ainsi que débute, pour Anatole Le Braz et le commissaire Dantec, une nouvelle enquête périlleuse au pays des « Penn Sardin ». Car, lorsque l’Amour se mêle à la Mort, les conséquences sont imprévisibles…
Cette nouvelle enquête, tirée des « Carnets Secrets » imaginés par Gérard Lefondeur, fait revivre la misère des ouvrières et le désarroi des marins-pêcheurs dans une atmosphère baignée de mystères bretons et de croyances, si bien transmis par Anatole Le Braz dans ses œuvres. Un récit palpitant et riche de révélations historiques…
À PROPOS DE L'AUTEUR
Gérard Lefondeur - Dirigeant dans l'industrie du Disque pendant 30 ans, fondateur d'une maison d'éditions de DVD dédiés aux artistes bretons (Stivell, Tri Yann, Dan Ar Braz...), photographe, réalisateur de documentaires. Passionné depuis toujours par le cinéma et la littérature fantastique, son thriller "Légendes" est réédité dans une trilogie enrichie, en 2022, aux Éditions Palémon.
En février 2023, paraît chez Palémon Éditions le premier volume d'une nouvelle série policière mettant en scène le célèbre auteur et collecteur de mémoire breton Anatole Le Braz : "Les Enquêtes d'Anatole Le Braz ". Policier historique et mystères aux frontières du surnaturel, l'intrigue se déroule en Bretagne au début du XXe siècle.
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Veröffentlichungsjahr: 2024
Retrouvez tous nos ouvrages sur www.palemon.fr.
CE LIVRE EST UN ROMAN.Toute ressemblance avec des personnes, des noms propres, des lieux privés, des noms de firmes, des situations existant ou ayant existé, ne saurait être que le fait du hasard.
Dire qu’Anatole Le Braz eut une vie riche et bien remplie, tant sur le plan humain qu’intellectuel, est bien en dessous de la vérité.
Il fut à la fois un homme sans façon, au sens de son rapport aux autres, mais également hors du commun, tout simplement.
Et malgré la multitude de ses œuvres : collectages, romans, nouvelles, poésies, pour ne citer que l’essentiel de ce qu’il nous a légué, malgré sa notoriété dans de nombreux domaines, de son premier rôle d’enseignant à ses talents littéraires, ce fut également un homme touché par le malheur.
Il semblerait que l’Ankou, cet Ouvrier de la Mort omniprésent dans la tradition bretonne et dans son œuvre, ait décidé de marquer toute l’existence d’Anatole du sceau de sa faux légendaire, prélevant au sein de sa famille et de ses proches bien plus que sa moisson « ordinaire » de vies. Et ce, dès son plus jeune âge.
Entre sa naissance en Bretagne, le 2 avril 1859, et sa mort à Menton, le 20 mars 1926, d’une congestion cérébrale, des suites d’une leucémie, Anatole Le Braz perdit vingt et un proches (membres de sa famille et amis), dont onze dans un naufrage le 20 août 1901, lors d’une simple promenade en mer, alors que l’emarcation était en vue de l’embouchure de la rivière de Tréguier.
Pourtant, en cette année 1901 qui ouvrait le XXe siècle, la Bretagne tenait en la personne d’Anatole Le Braz un écrivain de talent. Tout semblait lui sourire depuis le sacre de La Légende de la Mort parue en 1893. Professeur au lycée de Quimper, secrétaire de la Société savante d’archéologie, fondateur de l’Union régionaliste bretonne, il venait d’obtenir, en juin, sa nomination au poste de maître de conférences à la faculté de Rennes.
Elle est bien là, toute la dualité de celui que tous les Bretons connaissent, ou devraient connaître, pour avoir écrit, notamment, La Légende de la Mort : celle d’un homme qui aimait passionnément la vie, se sentait profondément bien parmi ses semblables, ses compatriotes d’Armorique et d’ailleurs, mais que la mort a fortement marqué.
Cette vie riche fut émaillée de rencontres et de moments exceptionnels : chevalier de la Légion d’honneur en 1897, reçu par le Président Théodore Roosevelt lors de son voyage aux États-Unis fin 1906, conférencier à Cambridge, rencontre avec Sir Arthur Conan Doyle, le « père » de Sherlock Holmes, enseignant à l’université de Cincinnati et à celle de Columbia, invité au Congrès américain… Il croisera le chemin d’Ernest Renan – qui sera son voisin à la fin de sa vie, à Port-Blanc –, de Luzel, son mentor, et de bien d’autres.
Anatole Le Braz n’a jamais eu de destin national. Il a toujours, malgré son aura importante, notamment dans les pays anglo-saxons et aux Amériques, conservé l’image et la notoriété d’un auteur, d’un collecteur de mémoire, d’un personnage régionaliste.
Et c’est toujours le cas aujourd’hui.
Mais c’est là, paradoxalement, tout ce qui fait son attrait et son charme. Ce destin national, malgré les honneurs et la notoriété, il ne l’a jamais voulu, il ne l’a jamais cherché. Il est resté ce Breton qui parcourait le monde, cet homme profondément attaché à sa terre, à sa langue, au patrimoine de son grand petit pays, comme il aimait à l’appeler, à la richesse de son histoire souvent masquée derrière la vie simple et difficile de ses habitants, et, plus que tout, animé de la volonté de transmettre ses traditions. Jusqu’au bout…
C’est ce que j’aime chez Anatole Le Braz, depuis qu’adolescent j’ai eu le bonheur de commencer à lire son œuvre, il y a de cela bien longtemps désormais. Et c’est cela qui m’a donné l’envie de faire de cet homme au destin « ordinairement exceptionnel », un personnage de roman. Car ne nous y trompons pas, il avait le charisme d’un grand homme, l’intelligence d’un être extraordinaire, et la simplicité innée et non feinte de ceux qui se sentent autant à l’aise en compagnie des grands de ce monde que dans une modeste maison bretonne, près de l’âtre ou sur le pas d’une porte aux beaux jours, assis sur une simple chaise de bois, sa bicyclette – son principal moyen de transport breton – appuyée à l’angle d’un mur, à recueillir les histoires transmises à la veillée : de conteur en conteur, de conteuse en conteuse.
Lors de l’écriture de ma trilogie Légendes, rééditée et enrichie en 2022 aux éditions du Palémon, une grande partie de mon inspiration et de mes sources sur le légendaire breton m’est venue d’Anatole.
C’est pour cela que j’ai décidé de le faire revivre dans un rôle qui, j’en suis persuadé, lui aurait autant plu qu’il lui aurait parfaitement convenu : celui d’un « profileur » des mystères bretons, capable de décrypter, de comprendre les lignes de frontières invisibles pour la plupart, entre l’héritage des traditions et leur impact sur le cerveau de criminels particulièrement dangereux…
Je vous invite à m’accompagner, à vos risques et périls, sur les traces d’Anatole et de cette partie ignorée de sa vie. Bien sûr, il s’agira de fiction. Naturellement, l’acolyte d’Anatole, le commissaire Dantec, est le fruit de mon imagination, et leur collaboration pour résoudre de mystérieux crimes également. Mais cette fiction s’appuie sur une réalité, sur une vie, celle d’Anatole. Car tous les mystères légendaires, toutes les traditions relatives à la mort et à son approche, à sa relation unique et si particulière avec les Bretons, sont issus du travail et du collectage d’Anatole Le Braz et de ses illustres prédécesseurs : Luzel, Renan, La Villemarqué. Et, bien entendu, tous les éléments biographiques sont réels, à de rares exceptions près, que je me suis autorisé à imaginer pour les besoins de l’intrigue. Mais rien qui ne trahisse l’histoire de sa vie et des principaux événements qui l’ont marquée.
Pour le plaisir, je l’espère, de votre lecture, afin de favoriser l’immersion dans la narration, j’ai choisi deux approches :
L’une, littéraire, consiste à donner la parole à certains protagonistes dans quelques chapitres, à commencer par Anatole, naturellement. On n’est jamais plus proche d’un personnage que lorsque l’on voit et l’on ressent avec ses yeux…
L’autre choix, n’étant pas bretonnant moi-même et ne voulant pas encombrer l’intrigue de notes de bas de page, est d’avoir pris le parti que tous les dialogues, même s’ils sont parfois émaillés d’expressions ou de mots bretons, se déroulent en français. Naturellement, à l’époque d’Anatole Le Braz, une large partie des Bretons ne parlaient encore… que le breton. À l’aube du XXe siècle, début de mes intrigues, des décisions qui allaient créer bien des heurts et des débats furent prises par l’État pour prohiber l’usage de la langue, la réprimer. Cela renforça davantage l’attachement des Bretons à celle-ci, surtout en « Basse-Bretagne », Finistère et Morbihan.
Ce tournant de siècle, période de grands changements, technologiques, sociétaux et humains, fut un moment essentiel. Y compris dans la réorganisation des pouvoirs de police, ce qui ne fut pas sans impact sur la criminalité, comme vous le verrez…
Je n’aime pas les notes de bas de page, je trouve qu’elles nuisent au fil de la narration ; alors, chères lectrices et chers lecteurs, je vous épargnerai la majorité des renvois de lecture du style : « véridique » ou « authentique » et autres qui prennent parfois presque autant de place que le texte du roman lui-même. Après tout, vous lisez un roman, pas un manuel…
Cependant, en fin d’ouvrage, si le cœur vous en dit, vous trouverez des références bibliographiques. Celles que j’ai utilisées et celles qui vous donneront peut-être l’envie d’en apprendre davantage sur Anatole, sa vie, son œuvre, sa Bretagne.
Alors, partez du principe qu’à part la fiction de l’intrigue, j’ai veillé à ce que tout soit vrai et étayé historiquement.
Bonne enquête et bonne lecture !
« Le chant que me chantait ma mère, Ma mère douce, au long des nuits, A dû mourir avec ma mère, Nul ne l’a chanté depuis… »
Anatole Le Braz. 1892.La Chanson de la Bretagne.
Lorsque je mis la main chez un brocanteur du Finistère, par un hasard qui, finalement, ne devait rien au hasard, sur ces carnets de notes poussiéreux et jaunis contenus dans trois très vieilles boîtes à gâteaux « Traou Mad », je crus tout d’abord à une trouvaille sans intérêt. Je ne collectionnais pas les boîtes à gâteaux, fussent-elles anciennes, mais une de mes amies, oui.
La maison bien connue Traou Mad (« Choses bonnes » en breton) existait depuis 1920.
Le brocanteur, qui ne devait pas être spécialisé dans ce domaine, vu le faible prix d’acquisition que j’en obtins, m’avait dit : « Elles doivent dater des années 50 ou 60, je les ai achetées auprès d’une vieille cliente qui a habité Port-Blanc. Elles traînent sur mes étagères depuis une dizaine d’années, je vous les cède pour pas grand-chose, si cela vous intéresse. Il y a des carnets d’écolier à l’intérieur de chacune, attachés avec des ficelles. Je n’ai jamais pris la peine de les ouvrir, sauf un, plein de chiffres, de dates, il était sur le dessus de l’une des piles. Très certainement les comptes du ménage qui possédait les boîtes. J’ai failli les jeter, mais je ne l’ai pas fait. Je ne sais pas pourquoi. Pour que les boîtes aient du poids, sans doute, à défaut de gâteaux périmés. Alors, si vous les achetez, vous aurez les carnets en prime… »
J’ai donc acheté les boîtes, et j’ai eu les carnets en prime…
Les boîtes ne dataient pas des « années 50 ou 60 ».
Ce fut la première bonne nouvelle, pour mon amie en tout cas.
« La biscuiterie Traou Mad a été fondée en 1920. Ces boîtes sont les premières utilisées pour commercialiser leurs biscuits. Elles sont en excellent état – elles l’étaient, c’est ce qui m’avait plu pour lui offrir –, elles sont rarissimes et très recherchées aujourd’hui. »
Mon amie fut heureuse avec ce cadeau et elle me proposa de garder les carnets.
« Je te sais curieux, je suis sûre que ça t’amusera de les avoir », m’avait-elle dit.
En effet, cela ne m’amusa pas tant que cela, mais me rendit heureux bien au-delà de mes attentes. Car la seconde nouvelle, de loin la meilleure en ce qui me concerne, fut ce que je découvris lorsque, revenu chez moi et après les avoir laissés traîner sur mon bureau quelques semaines, je dénouai les ficelles et libérai le contenu des carnets…
Je commençai par la pile sur laquelle le recueil, effectivement rempli de chiffres et de dates, se trouvait. Je n’y compris pas grand-chose non plus sur le moment. Ensuite, oui. Ce n’était pas une comptabilité domestique, c’était un classement chronologique.
Chacun des carnets portait sur l’intérieur de la page de couverture, en papier ligné, deux dates, un titre et une signature. La première indiquait le début et la seconde la fin de quelque chose. Quant aux titres, ils étaient on ne peut plus mystérieux.
Je pris soin de ne pas mélanger l’ordre dans lequel les carnets étaient classés. Une rapide vérification me permit de constater que la chronologie des dates se suivait et que tous les titres étaient aussi différents qu’étranges, sans nul doute. On eût dit des titres de nouvelles, de romans. La signature, quant à elle, était assez déchiffrable. Pas au premier regard ; mais en prenant une photo avec mon smartphone et en l’agrandissant, je pus lire ceci :
Anatole Le Braz
Le « a » du prénom était un peu plus rond que ne peut le rendre une copie, et le « z » plus allongé, mais le corps de la calligraphie était très proche.
Je fus saisi d’un frisson d’exaltation. Si ces carnets étaient réellement dus à la plume d’Anatole Le Braz, je tenais entre mes mains un véritable trésor.
Un trésor d’écriture, un trésor de culture.
Ma première vérification fut de m’assurer si les titres indiqués sur chaque carnet correspondaient à une œuvre répertoriée du célèbre écrivain et collecteur de mémoire. Après des recherches exhaustives sur Internet, ce ne semblait pas être le cas. Sur le moment, cela me déçut. Il s’agissait donc probablement de faux. Mais qui se serait amusé, visiblement au début du XXIe siècle, à noircir des pages en se faisant passer pour Anatole Le Braz ? Et dans quel but ? Aucun des titres n’aboutissait à la moindre occurrence de recherche, et les carnets paraissaient inviolés depuis plus d’un siècle.
Ce bref moment de désappointement passé, je me sentis encore plus fébrile.
Si Le Braz avait bien écrit ces carnets, cela ne pouvait signifier qu’une chose : tout ce qu’ils contenaient était certainement vierge de toute lecture, hormis la sienne. L’intégralité de ces notes – car bien que très détaillées, il s’agissait bien de notes et non d’une prose libellée comme des nouvelles ou un roman – était inédite.
Personne qui soit encore en vie aujourd’hui n’avait jamais lu une seule de ces milliers de lignes… La plus grande surprise, la plus exaltante de toutes, se trouvait à la fin du « carnet comptable » qui n’en était pas un. Si le brocanteur avait pris la peine de le feuilleter en entier, les choses auraient probablement été bien différentes. Mais il semblait que le destin m’ait désigné, à plusieurs égards. Sur l’avant-dernière page – la dernière était blanche, ce qui expliquait peut-être qu’elle ait échappé à son regard – était écrit ceci, d’une écriture fine, appliquée et serrée dont mes vérifications ultérieures me permirent d’être certain qu’elle appartenait bien à Anatole :
Je suis né la même année que Conan Doyle. Nous eûmes tous les deux des vies bien remplies et pleines de tumulte, mais le tumulte n’est-il pas le propre de l’homme, grand ou petit ? Il est de nombreuses choses que je me suis efforcé de coucher sur le papier, pour témoigner de la passion que mon « grand petit pays », la Bretagne, m’a inspirée depuis que j’ai l’âge d’écrire.
Ceux qui me sont proches m’appellent « Tole ».
Beaucoup d’entre eux, bien trop, sont désormais partis rejoindre les Anaons.
Avant d’entreprendre ce voyage en Égypte, dont j’ai la certitude qu’il sera le dernier car je sens que cette maladie ne me laissera pas longtemps poursuivre ma route, je veux dévoiler cette part de ce que j’ai dissimulé à tous, quelques très rares confidents aujourd’hui disparus exceptés. Je compte déjà nombre de détracteurs qui m’ont reproché de favoriser mon imaginaire au détriment de la rigueur, qu’ils qualifient non sans emphase inappropriée, de scientifique, du recueil des traditions bretonnes.
Si l’on retrouve un jour ces carnets et mes notes, j’espère que l’on en fera, sans me trahir, l’usage qu’il plaira d’en faire. Après tout, Sir Arthur Conan Doyle a créé un personnage de son vivant pour romancer ses mystérieuses investigations. Je n’ai pas la prétention d’avoir son talent pour les énigmes, mais j’en ai connu, moi aussi. Et certaines me firent frôler la mort de près.
J’ai souvent sollicité mon imagination, trop au gré de certains, pour apporter un supplément de beauté littéraire à la beauté innée de ma Bretagne. J’en ai volontairement laissé de côté certains aspects les plus sombres. Je laisse à qui en aura l’audace et le désir le soin de les partager et de se les approprier sur le plan littéraire, si tel est son souhait et s’il ne craint pas l’opprobre, moi qui ne l’ai jamais crainte même si j’en ai parfois souffert… que mes souvenirs lui soient alors une source d’inspiration.
Anatole L.B., Port-Blanc, avril 1924.
Cette incitation, que je ressentis comme une exhortation qui m’était directement adressée, moi qui avais été le découvreur de ce trésor inconnu de tous, fut l’aiguillon qui me fit prendre ma décision.
Je lus l’intégralité des carnets, toutes les notes, et je voulus leur donner la dimension que cet homme exceptionnel méritait.
C’est ainsi que commença cette série d’histoires hors du commun que je m’apprête à partager avec vous. Et je le ferai dans l’ordre de leur chronologie car ces enquêtes ont peu de rapport entre elles, à quelques exceptions près, ainsi que vous le découvrirez, et que la première fut L’Ouvrier de la Mort, qu’il vous a peut-être déjà plu de lire ou que vous aurez peut-être envie de lire par la suite…
Le titre que portait le deuxième carnet était celui-ci :
Le sang de Douarnenez
LA MARY CÉLESTE
Extrait des carnets secrets d’Anatole Le Braz.
En date du 28 février 1902.
Voici l’histoire qui me fut contée par mon père, Nicolas Lebras, il y a fort, fort longtemps…
« 7 novembre 1872. New York.
Le capitaine Benjamin S. Briggs vérifia avec satisfaction que les 1701 barils d’alcool dénaturé avaient bien été chargés à bord.
Le brick-goélette américain, lancé sous le nom d’Amazon au Canada en 1861, avait été acheté par des armateurs américains en 1868. Renommé Mary Céleste, il avait navigué sans incident notable jusqu’en 1872.
Les huit hommes d’équipage avaient regagné leur poste. Le capitaine commanda la manœuvre, et la goélette quitta lentement le port encombré, guidé par le pilote. La mer était calme, les prévisions étaient bonnes. La traversée de l’Atlantique en direction de Gênes s’annonçait sous les meilleurs auspices.
La femme et la fille du capitaine Briggs se trouvaient à bord, avec la grande fierté de pouvoir accompagner leur commandant de mari et de père.
Aux côtés du navire se trouvait le brigantin Dei Gratia, commandé par David R. Morehouse. Le 5 novembre, les deux capitaines avaient dîné ensemble ; ils se connaissaient depuis longtemps et avaient commandé plusieurs navires effectuant des traversées semblables. Il n’y avait jamais de routine dans une navigation. Aucune n’était semblable à la précédente ou à la suivante. Les conditions climatiques, l’état de l’océan, du navire, le moral et le physique des équipages, pouvaient changer en drame une traversée hier sans encombre.
Lors de leurs conversations, les deux capitaines avaient abordé les sujets les plus divers, toujours sur fond de connivence amicale. Il existait peu de divergences entre eux.
À une exception près : Morehouse était l’aîné et il avait gardé de son expérience de navigateur la mémoire des marins d’antan. Formé à la rude école de la voile, dès son plus jeune âge, en qualité de mousse, il était encore imprégné de cette part d’irrationalité partagée en secret par tous les navigateurs à travers le monde. À savoir les superstitions.
Briggs, cadet d’une prestigieuse école navale, ayant gravi rapidement les échelons de commandement, fils de famille aisé, se considérait comme un marin des temps modernes et les histoires de vieux loups de mer le laissaient de marbre lorsqu’elles ne suscitaient pas tout simplement son mépris.
Il aimait, de temps à autre, taquiner Morehouse sur ces sujets sensibles pour lui ; et c’est ce qu’il fit lors de ce dîner.
Il lui parla des mots qui ne devaient jamais être prononcés à bord, des objets qu’il ne fallait ni embarquer ni même nommer. La gêne s’installa, de plus en plus sensible, malgré les efforts de Morehouse pour tenter d’éluder, de parer. Mais il finit par sortir de ses gonds, ce qui suscita l’étonnement de Briggs, qui l’avait toujours connu réservé et d’une infinie politesse…
— Cessez de jouer avec le feu dans votre propre navire, Briggs ! Je me fiche que vous ne respectiez pas mes convictions et certaines de mes expériences vécues, mais nous sommes à votre bord, pas au mien. N’attirez pas sur vous, vos hommes et votre famille, des forces inconnues qui vous dépassent.
Briggs, interloqué, fixa Morehouse.
— J’aurais plusieurs histoires à vous conter, cher camarade, se radoucit le capitaine du Dei Gratia, mais je doute que la plus inoffensive d’entre elles recueille autre chose de votre part qu’un amusement teinté de condescendance à mon égard…
— Eh bien, ma foi, si j’avais su aborder un sujet aussi sensible, mon ami, croyez bien que je me serais abstenu.
— Fichtre, je n’en crois pas un traître mot, Briggs, et vous le savez fort bien. Vous aimez me titiller sur cela, comme si vous n’étiez pas susceptible d’être concerné. Mais vous avez tort. Vous l’êtes, car vous êtes marin.
— Allons, Morehouse, au fond de vous, jurez-moi que vous n’êtes pas convaincu que ce ne sont que de vieilles superstitions.
— J’aimerais l’être, Briggs, j’aimerais l’être, répondit le capitaine en prenant un air tristement songeur.
— Je ne vous embêterai plus avec cela, je vous en fais la promesse solennelle. Je me suis montré maladroit et j’en suis sincèrement désolé. Mais si vous deviez, pour la dernière fois, c’est juré, me confier parmi toutes ces croyances des siècles passés, celle qui vous inspire le plus d’inquiétude, voire de crainte, j’en serais satisfait et même honoré que vous la partagiez avec moi. Ensuite, je vous laisserai en paix et votre sincérité sera bien gardée.
Morehouse ne répondit pas immédiatement. Il fut à deux doigts de se lever, de quitter la table et le navire de son compagnon. Mais la politesse l’emporta. Et puis, une forme de défi, aussi ; un défi qui allait se montrer fatal pour la Mary Céleste.
Une question avait été posée ; il allait répondre.
— Vous tenez vraiment à ce que je vous dise ce qu’un marin digne de ce nom doit craindre le plus lorsqu’il quitte la terre ferme ?
— Je vous en saurais gré, répondit gaillardement Briggs, capitaine de la Mary Céleste.
— Eh bien, soit, vous l’aurez voulu. Ce qui nous menace le plus, et ce depuis les premiers navigateurs, depuis l’antiquité la plus reculée, mon cher, ce ne sont pas les serpents de mer, même si les abysses sont peuplés d’êtres redoutables, ce n’est pas le Kraken, monstre légendaire de taille énorme dont on dit qu’il apparaît au large des côtes de la Norvège. Non, rien de tout cela. Certains imbéciles leur trouvent même un charme indéniable, et pourtant, croyez-moi, ce sont des créatures aussi attirantes que maléfiques, terrifiantes et mortelles, surtout lorsqu’elles finissent par révéler leur véritable visage…
— Vous me mettez sur le gril, mon cher Morehouse. Ne vous faites pas prier davantage, je suis tout ouïe.
— Oh, n’allez pas croire que je ménage mes effets, Briggs. Il m’en coûte de les nommer, soyez-en convaincu, d’autant que nous prenons la mer dans deux jours et que la traversée sera longue. Et qu’il n’existe aucune zone maritime dans laquelle leur présence n’ait été confirmée par de nombreux témoignages de marins ayant croisé leur route, du moins ceux qui ont survécu à cette funeste rencontre.
— Allons, mais de quoi parlez-vous ?
— Votre ignorance n’évitera malheureusement pas le danger, mais je vais cependant prier pour vous et votre équipage. Je vous parle des sirènes, mon cher Briggs. Implorez Dieu de ne jamais faire leur rencontre, et que cette nouvelle traversée vous soit, nous soit, paisible. Que le Seigneur, mon cher ami, nous garde des sirènes…
Un mois plus tard, le 4 décembre 1872, la Mary Céleste fut découverte, abandonnée, au large des Açores.
Selon le récit de Morehouse, le Dei Gratia aperçut un navire à la dérive. Le capitaine, stupéfait, se rendit compte qu’il s’agissait de la Mary Céleste. Lorsqu’ils l’accostèrent, ils constatèrent que le gréement était endommagé et la cale partiellement inondée, mais le brick-goélette était toujours en état de naviguer.
Sa cargaison d’alcool dénaturé était quasi intacte, tout comme l’intérieur des cabines. Dans tout le navire, aucune trace de lutte, de sang ou de dégâts pouvant suggérer une mutinerie.
La cuisine était propre et, sur la table, se trouvaient des restes de nourriture. Cependant, le niveau d’eau dans la cale atteignait presque un mètre, obligeant les hommes du Dei Gratia à écoper immédiatement.
Le livre de bord était annoté jusqu’au 25 novembre.
Tous les instruments de navigation étaient absents.
Aucun membre de son équipage ne fut retrouvé.
Le capitaine Briggs, sa femme et sa fille avaient également disparu.
Le 13 décembre, la Mary Céleste fut remorquée par le Dei Gratia dans le port de Gibraltar. L’histoire racontée par le capitaine Morehouse laissa sans voix les autorités britanniques et combla la presse de l’époque ainsi que les auteurs de livres à sensation.
Morehouse fut accusé d’avoir participé à cet abandon subit, puis disculpé. Les membres d’équipage du Dei Gratia s’étaient contredits lors de leurs témoignages, créant des suspicions. La presse les taxa d’imposteurs, de conspirateurs et d’assassins. Mais une commission d’enquête conclut qu’il était impossible d’élucider la disparition du capitaine Briggs et de son équipage. L’implication du Dei Gratia fut écartée ; en dédommagement, Morehouse et ses marins reçurent une indemnisation de plus de huit mille dollars.
Et naturellement, à aucun moment durant l’enquête, le capitaine Morehouse n’évoqua le terrible nom des sirènes… »
Voici l’histoire que me raconta mon père, Nicolas Lebras, à peine venions-nous d’arriver à Penvénan, en 1874. J’avais quinze ans. Mon père était un parfait instituteur et un formidable conteur. Je lui dois ma vocation.
À l’époque, je n’avais pas encore transformé mon nom en « Le Braz », ma sœur bien-aimée, Jeanne-Marie, que je nommais « Peti’Man » avait juste dix ans et j’ignorais quel funeste destin l’attendait ; quant à ma « mammig », elle était partie rejoindre les Anaons lorsque j’avais l’âge de Peti’Man.
La mort, partout, rôdait déjà autour des miens.
Elle m’avait frôlé de près, moi-même, à plusieurs reprises.
Mais jamais autant que lors de ma première rencontre avec le commissaire Alain Dantec, Alan ainsi que j’avais coutume de l’appeler, tandis que nous pourchassions ensemble l’Ouvrier de la Mort1.
Mais ceci est une autre histoire, et ce n’est pas mon cher père, qui m’a malheureusement récemment quitté pour rejoindre tous les nôtres partis avant lui, qui me la conta.
Si je me souviens de la Mary Céleste comme si c’était hier, c’est parce qu’au moment de conclure sa narration, il avait mystérieusement répondu à ma question, qui était la suivante :
— Tadig2, cette histoire me plaît beaucoup. Mais ici, en Bretagne, avons-nous nos propres sirènes ?
— Oh oui, mon fils bien-aimé ! Les nôtres figurent parmi les plus redoutables… Elles descendent directement de Dahut3, la fille maudite du roi Gradlon qui régna sur la cité d’Ys4. Mais, nous, les Bretons, ne les nommons pas « sirènes » ; elles portent un autre nom que tous les marins craignent. On les appelle les Mary-Morgane…
Les Mary-Morgane, les Sirènes de sang. Ce nom provoquait depuis toujours la terreur dans les ports bretons. Mais il s’agissait d’une crainte consentie, qui participait à nos traditions, bien davantage qu’une réelle inquiétude au moment de prendre la mer. Après tout, nous étions désormais au XXe siècle. Le progrès avait commencé de chasser les peurs d’antan.
Jusqu’à ce qu’elles resurgissent, avec vigueur, lors d’un tragique hiver de 1901.
Et en voici l’histoire…
1. L’Ouvrier de la Mort, première enquête d’Anatole Le Braz, même auteur, même collection.
2. « Papa », en breton, terme affectueux.
3. Dahut, ou Dahud, est souvent confondue avec Ahès. La légende raconte que la fille du roi Gradlon remit au diable, qui la séduisit, la clé des remparts protégeant la cité d’Ys des flots, causant ainsi son engloutissement. Il s’agit de l’une des légendes bretonnes les plus populaires.
4. Souverain légendaire de la cité d’Ys et fondateur de la Cornouaille, dont la statue équestre trône entre les deux flèches de la cathédrale Saint-Corentin, à Quimper.
« Il est vrai que, dès le début de la campagne sardinière, pas l’ombre d’une sardine ne s’était montrée dans le Finistère sud. La baie était restée désespérément vide. Il fallait maintenant se rendre à l’évidence : la sardine a disparu… »
Jean-Claude Boulard.L’Épopée de la sardine.
24 décembre 1901. Douarnenez.
La pêche à la sardine de « rogue » était terminée pour l’année ; elle nécessitait, la plupart du temps, des œufs de morue achetés en Norvège. On repérait les lieux de pêche grâce aux fous de Bassan ou à la densité de plancton végétal.
Les négociants vendaient la rogue et achetaient aussi la sardine. Ils connaissaient donc les gains des pêcheurs et pouvaient ainsi fixer le prix de la rogue au jour le jour.
Si les revenus augmentaient, le prix aussi et vice versa…
Il est bien connu que le meilleur profit va toujours à ceux qui ne prennent pas les plus grands risques.
La pêche à la sardine de dérive avait commencé depuis à peine deux semaines.
Les filets de dérive ne seraient instaurés que trois ans plus tard et les patrons pêcheurs déployaient encore des « sennes », ces filets rectangulaires de surface, permettant de regrouper les bancs de poissons. Le coût en était moins onéreux, mais ce type de pêche nécessitait la collaboration de plusieurs chaloupes. La plupart du temps, celle-ci se faisait aisément : tout le monde y trouvait son compte.
Mais les choses avaient changé : les bancs se faisant de plus en plus rares, les tensions entre pêcheurs étaient de plus en plus nombreuses. Une forme de jalousie avait commencé de naître. Certes, il y avait toujours eu quelques rivalités, bien que les hommes se connussent tous et avaient, le plus souvent, grandi ensemble. Dans la pêche, le fils remplaçait le père, qui avait lui-même succédé au sien.
Si ces rivalités s’étaient accrues, c’est que, désormais, il s’agissait de survie. Et pas seulement chez les pêcheurs.
Les usines de conserve étaient apparues au début des années 1870. En 1902, la sardine disparaissant des côtes bretonnes et vendéennes, de quinze mille à vingt mille ouvrières des conserveries et le double de pêcheurs se retrouvèrent au chômage. La misère se faisait chaque jour plus pesante. Nombre de conserveries de la côte sud-finistérienne allaient cesser leur activité, l’une après l’autre…
Alors, certains jours, trouver un banc de sardines était très difficile. Il était bien loin le temps où l’on revenait en chantant, les filets remplis à en déborder. Le comptage des prises, en arrivant à quai, était devenu un moment éprouvant et la « goutte de marée », rasade d’eau-de-vie bue par le pêcheur, de moins en moins festive, de plus en plus amère.
Déjà, bon nombre de marins ne touchaient plus que le cinquième de leurs revenus ; la disette profilait son museau sinistre dans les esprits et, surtout, dans les chaumières. Il fallait tenir à tout prix jusqu’à la mi-mars, début de la pêche au maquereau de dérive, et bien choisir entre les trois pêches d’hiver : filets de raie, sardines de dérive ou sprats. Certains alternaient, car le sprat ne se pêchait qu’à la pleine lune ; la campagne de pêche durait neuf à dix jours et se terminait toujours à la lune gibbeuse décroissante. Les engins utilisés étaient des filets de dérive à flotteurs : selon la profondeur, les pêcheurs déployaient huit brasses de flotteurs si la pêche se faisait au milieu de la baie ; quatre brasses près de la côte. La sardine de dérive est une grosse variété, très peu prisée des conserveurs. Elle était donc destinée prioritairement aux mareyeurs. Elle se pêchait dans les mêmes conditions que le sprat, avec la même attention particulière à la lunaison.
*
À deux heures du matin, ce 24 décembre 1901, deux chaloupes sardinières quittèrent le port de concert, afin de gagner leur lieu de pêche au point du jour. Chacune d’elles comprenait cinq hommes, du mousse au patron pêcheur. La première s’appelait La Vaillante et son propriétaire était Fañch Gonidec. Ses deux fils étaient à bord, l’un avait à peine vingt ans et le plus jeune quatorze. Il venait avec fierté de commencer le métier de son père et de son aîné. La seconde chaloupe se nommait Maryvonne. Le patron pêcheur était Jobig Kerloc’h. Il portait le même nom que son quartier de naissance, à Camaret. Il n’avait pas de fils mais trois filles, ce qui lui valait quelques quolibets qu’il faisait semblant de supporter avec un humour bourru ; mais ils lui rappelaient, en réalité, à chaque saillie goguenarde, que personne ne reprendrait la pêche après lui. Quant à ses filles, elles devraient très probablement trouver une place de servante, ou quitter la Bretagne pour Paris afin de gagner leur vie.
Car les hommes à marier seraient de plus en plus rares si la pêche continuait de décliner…
Les deux équipages étaient attendus pour passer la soirée de Noël en famille.
Les femmes iraient à la messe, les hommes prépareraient le repas. Une fois n’était pas coutume… À vingt heures, alors que la nuit était tombée depuis plus d’une heure, une forte houle se leva. Inquiètes, les femmes descendirent sur le quai, se protégeant le visage des écumes qui en escaladaient le rebord, en sifflant et en grondant ; leurs coiffes étaient malmenées et leurs robes noires mouillées d’embruns.
Elles scrutèrent les flots obscurs, mais l’on distinguait à peine la lisière entre ciel et océan. Elles prièrent, en silence, pour apercevoir enfin les proues des chaloupes ramenant leurs hommes, fourbus mais vivants.
Jusque-là, pourtant, la journée avait été calme et la mer paisible, ce qui était rare en décembre. Il n’y avait donc aucune raison qu’il arrive quelque chose de funeste à deux équipages aguerris, aux embarcations en excellent état. Cependant, le sixième sens des femmes de marins laissait sourdre l’inquiétude, bien qu’aucune n’osât l’exprimer, de crainte de passer pour une porteuse de malheur. Le silence des humains régnait sur le quai, seul l’océan parlait ; de plus en plus fort. Les femmes attendirent, et attendirent, bientôt rejointes par une petite assemblée de voisins et de pêcheurs déjà rentrés au port. Puis arriva le prêtre, ce qui ne rassura personne, même s’il n’était là qu’en signe de solidarité avec ses ouailles, y compris celles qui ne fréquentaient guère l’église et mangeaient de la calotte à mi-voix, comme Fañch Gonidec, tancé vertement par son épouse à chaque fois qu’il critiquait les curés.
Quelques lampes sourdes éclairaient la scène. Les vagues se firent plus audacieuses. Il fallut reculer bien en arrière du quai. La nuit était noire désormais.
La messe de Noël ne se ferait pas.
La Vaillante et la Maryvonne ne rentreraient pas ce soir…
Longue fut la nuit de veille et douloureux furent les deux jours qui suivirent.
Les deux chaloupes furent retrouvées, dérivant, le surlendemain.
Leurs filets étaient pleins, ce qui avait évité qu’elles ne fussent entraînées trop au large.
Mais leur bord était vide. Les dix marins avaient disparu…
7 mars 1902. Londres.
Les quatre hommes étaient confortablement installés au Club Athenaeum, sis au 107 Pall Mall, à l’angle de la Waterloo Place, à Londres. Il trônait entre Covent Garden et la Cité de Westminster. Gentlemen’s Club figurant parmi les plus cotés et fréquentés de Londres, l’établissement de style néoclassique avait été conçu en 1824 par Decimus Burton, alors âgé de seulement vingt-quatre ans. Il comprenait un portique dorique au-dessus duquel se trouvait une statue de la déesse classique de la sagesse : Athéna. Une frise en bas-relief, copie de celle du Parthénon, à Athènes, ornait la façade. Au premier étage, on trouvait une vaste bibliothèque, et la salle à manger connue sous le nom de Coffee Room.
C’est là que devisaient les quatre personnages, un verre d’excellent whiskey posé devant eux, nimbé par la fumée de leurs pipes. Seul le plus jeune ne fumait pas. Il était également le plus silencieux. Il n’y avait pas la moindre timidité dans son silence car ses yeux brillaient comme la braise tandis qu’il regardait chacun des trois autres, à tour de rôle. Une moue légèrement cynique plissait le coin de ses lèvres. Cela paraissait être dans sa nature, aussi deux des trois autres protagonistes ne paraissaient-ils pas s’en offusquer. Lui pardonnaient-ils qu’il fût plus jeune qu’eux, ou le connaissaient-ils suffisamment ?
C’était ce que se demandait Anatole Le Braz, car ce jeune homme le perturbait pour une raison qu’il parvenait difficilement à s’expliquer. En partie toutefois : en effet, il émanait de ce jeune dandy, à l’élégance savamment négligée, une aura sombre que Le Braz, en excellent observateur de la nature humaine, ressentait intuitivement. Et qui n’était pas pour lui plaire…
— N’est-ce pas, mon cher Anatole ? demanda Arthur Conan Doyle, rompant les réflexions du collecteur de mémoire bretonne, dans un français rocailleux qui trahissait son origine écossaise.
Le célèbre auteur des enquêtes de Sherlock Holmes, dont le personnage commençait à évincer la célébrité de Doyle lui-même, n’avait pas encore été élevé au rang de Chevalier du Très vénérable ordre de Saint-Jean par le roi Édouard VII ; il le serait quelques mois plus tard. Bien qu’il le sût déjà, cela n’enlevait rien à sa bonhomie et à sa simplicité. Il faudrait alors l’appeler Sir Conan Doyle, mais il y avait fort à parier que ses proches continueraient de le nommer Arthur…
— Je crains que notre ami Anatole n’ait été plongé dans une de ses rêveries celtes, dit en souriant Bram Stoker, l’auteur de Dracula, roman paru à peine cinq ans plus tôt qui l’avait directement propulsé aux premiers rangs des romanciers à succès dans la plupart des pays du monde. Son accent à lui fleurait bon l’Irlande, la verte et belle Éire. En matière de rêveries celtiques, ni lui ni Conan Doyle, fils de la rude et sauvage Alba, aux chardons altiers, n’avaient rien à envier à Le Braz.
Bram Stoker était l’aîné des quatre. Il avait douze ans de plus que Le Braz et Doyle, nés en 1859 à un mois d’intervalle. Des enfants du printemps de la seconde moitié d’un siècle qui portait en lui les germes de profonds changements…
Le plus jeune des quatre prit alors la parole, ses yeux ancrés sur le visage de Le Braz. Sa voix était douce, mais dotée d’une sorte de modulation à la fois envoûtante et dérangeante. Il était le protégé de Bram Stoker et, en quelque sorte, son assistant. Héritier unique (sa sœur cadette étant morte en bas âge) d’un riche brasseur à la retraite, il avait vécu ses premières années dans un confort matériel qui n’avait rien de commun avec les trois autres. Et il y avait développé très tôt un sentiment de supériorité intellectuelle et spirituelle qui exsudait de toute sa personne à cet instant.
— Les rêveries sont l’antichambre des secrets et celui qui les maîtrise est appelé à être porteur d’un grand pouvoir, dit alors Aleister Crowley dans un français impeccable et quasiment sans l’once d’un accent. Monsieur Le Braz le sait, j’en suis convaincu… Notre ami Conan Doyle vous demandait si vous croyez au surnaturel, ou si vous êtes, simplement, l’un des collecteurs de son oralité.
Il y avait, dans cette question, un soupçon tangible de mépris qui n’échappa à aucun des trois autres, à commencer par Le Braz, et qui entraîna une reformulation légèrement embarrassée de la part de Doyle.
— Allons, Aleister, mon cher, cantonner Anatole à un rôle de scribe des traditions mémorielles bretonnes et à leur expression n’était absolument pas le sens de ma question, n’en doutez point. Nous sommes ici à la suite de l’extraordinaire conférence que vient de nous délivrer notre ami, et il est évident que pour maîtriser aussi bien la matière des légendes et des croyances d’un peuple, il faut avoir un sens développé et personnel du surnaturel ; n’est-ce pas, Anatole ?
Il y eut quelques secondes de silence durant lesquelles Doyle frisa nerveusement sa moustache de morse tandis que Stoker lissait avec amusement sa barbe fournie et parfaitement taillée.
Sans quitter Aleister Crowley des yeux, Le Braz eut un sourire et déclara :
— Le surnaturel m’est bien connu, je vous le confirme, mais je n’en fais ni religion ni conviction. Il est, par trop souvent, un outil de manipulation des esprits crédules, et la raison, malgré mon âme celte, demeure ma meilleure alliée. Elle le fut encore, il y a peu, croyez-m’en…5
L’échange de regards entre les deux hommes se prolongea durant quelques instants, puis Aleister Crowley, futur occultiste de grand renom, aussi sulfureux que diaboliquement intelligent, partit d’un grand rire sonore qui tranchait étonnamment avec sa jeunesse. Il allait sur ses vingt-sept ans.
— Touché ! dit-il. Nous aurons peut-être l’opportunité d’en parler de nouveau ensemble, l’un de ces prochains jours…
Le Braz eut le sentiment que cela s’apparentait plus à une promesse qu’à une éventualité, ce qui le mit mal à l’aise sans qu’il pût s’en expliquer la raison.
— Un câble pour monsieur Le Braz, annonça alors une voix aussi distinguée qu’obséquieuse, faisant légèrement sursauter Anatole.
Un homme en livrée aux armes du Club Athenaeum se tenait à côté de leur table. Tout à cet instant, personne ne l’avait remarqué, comme si une bulle temporelle les avait coupés du reste du monde.
Le Braz tendit la main et le remercia.
— Vous permettez ? questionna-t-il ses compagnons, qui acquiescèrent en silence.
— Espérons qu’il s’agisse d’une bonne nouvelle, commenta courtoisement Doyle.
Anatole ouvrit le télégramme, ou câblogramme, dont le contenu avait franchi la Manche par le biais des câbles sous-marins installés depuis la seconde moitié du XIXe siècle entre la France et l’Angleterre.
Il contenait les phrases suivantes :
Espère que vous rentrez bientôt au pays.
J’ai à nouveau besoin de vos lumières.
Votre dévoué Alain Dantec
5. Voir L’Ouvrier de la Mort, op. cit.
Extrait des carnets secrets d’Anatole Le Braz.
Je rentrai en Bretagne dans des conditions aussi pénibles que tourmentées. Suite à ma conférence londonienne et la réception du câble que m’avait adressé le commissaire Dantec, je regagnai mon hôtel, après avoir pris congé de Stoker et Crowley. J’avais été logé par l’université de Londres dans un des plus anciens et prestigieux hôtels de la ville, le « Brown’s ». Parmi toutes les personnalités qui y avaient séjourné, on comptait entre autres Napoléon III et l’impératrice Eugénie, Theodore Roosevelt, 26e président des États-Unis – que je rencontrerais quelques années plus tard – ou encore Rudyard Kipling qui finit d’y écrire son ouvrage le plus légendaire, Le Livre de la jungle en 1894. C’est entre ses murs que Graham Bell passa le premier appel téléphonique du pays.
Conan Doyle eut l’amabilité de me raccompagner. Quelle ne fut pas ma surprise lorsque je découvris que notre moyen de transport était un taxi à moteur… électrique. Doyle m’apprit qu’il était en service depuis 1897 ! On le surnommait « le colibri » en raison de son bruit, et il souffrait apparemment de gros défauts : une autonomie très limitée et des coûts d’entretien fort élevés.
Malgré le moment agréable passé en compagnie du « père » de Sherlock Holmes, dont les aventures me passionnaient, ainsi que de Bram Stoker, Doyle comprit, durant notre court trajet, que quelque chose me préoccupait. Il était doté de cette sensibilité toute celte qui m’était si familière. Je n’osai m’ouvrir à lui de mon ressenti concernant Crowley, craignant de me montrer impoli, voire de passer pour une sorte de paranoïaque… Pourtant ce jeune homme m’avait laissé une impression fort désagréable, bien qu’il n’eût rien exprimé de désobligeant à mon égard, ne fût-ce son sous-entendu sur ma condition de simple rapporteur de mémoire. Il serait mensonger de dire que mon ego n’avait pas été titillé, il le fut. Cependant, cela allait plus loin qu’une simple petite blessure d’orgueil. Après tout, Doyle et Stoker m’avaient obligeamment invité dans leur club, ce qui, pour un fils d’instituteur breton comme moi, tenait du rêve éveillé. La reconnaissance de mon travail m’apportait un début de notoriété. Je ne m’étais pas encore familiarisé avec ce sentiment d’accomplissement. En toute sincérité, je souhaitais ne jamais perdre cette forme d’humilité.
Cependant, je savais qui j’étais et n’avais pas à me plaindre du succès que je récoltais. Mon premier ouvrage, La Légende de la Mort chez les Bretons armoricains, paru en 1893, allait vers sa seconde réimpression et, aux dires de mon éditeur, Calmann-Lévy, ma dernière parution en 1901 contenant trois nouvelles – Le Sang de la sirène, Fille de fraudeurs et Les Noces noires de Guernaham – rencontrait un excellent accueil. Mon opus précédent, Le Gardien du feu, chez le même éditeur, avait également été un franc succès. Bref, ma carrière allait bon train. Je venais de donner ma première conférence, fort bien reçue, à Londres, j’avais pris le dessus sur la tragédie familiale qui m’avait tant endeuillé l’année précédente et les miens se portaient bien.
Naturellement, ma première « collaboration » avec le commissaire Dantec, sur les traces de « L’Ouvrier de la Mort » ne m’avait pas laissé indemne, à bien des égards. Outre la dangerosité de l’enquête que nous menâmes ensemble, cela avait éveillé en moi une sorte de nouvelle prise de conscience sur la perversité de l’âme humaine et les conséquences dramatiques de certains actes sur des esprits perturbés…
Et c’est précisément pour cela, bien que j’eusse été bien en peine de fournir des explications raisonnées, que ma rencontre avec le jeune dandy Crowley m’avait étrangement troublé.
Alors que nous arrivions devant mon hôtel, juste avant que nous ne prenions congé, Doyle me fit une confidence. Celle-ci me conforta dans le fait que mon intuition et mon ressenti étaient probablement fondés.
— Vous n’êtes pas à l’aise en présence de Crowley, n’est-ce pas, Anatole ? Inutile de me répondre ; sachez que moi non plus. Stoker nous l’a quasi « imposé », mais je ne l’aime guère. Je ne sais pas pourquoi notre ami s’est entiché de ce jeune homme. Il a quelque chose de profondément sombre. Et, si cela peut vous rassurer, mon très cher ami Oscar Wilde, qui est bien moins policé que moi en matière de franc-parler, va beaucoup plus loin : il pense que Crowley porte le Mal en lui…
J’eus le temps de ruminer ces mots et mon propre ressenti, car, entre les retards de train et les annulations de traversée de la Manche dues aux conditions météorologiques, cela me prit plus d’une semaine pour rentrer chez moi, à Port-Blanc, avant de reprendre ensuite mes cours de littérature française, à l’université de Rennes. Je disposais désormais d’une plus grande latitude pour écrire et mener mes conférences, compte tenu de mon statut universitaire grâce auquel mes obligations ne primaient plus sur mes disponibilités potentielles.
J’avais eu l’occasion de m’entretenir brièvement avec Alain Dantec après avoir reçu son mystérieux câblogramme. Non sans difficulté, car la liaison téléphonique entre l’Angleterre et la France datait d’une dizaine d’années à peine et s’avérait aussi coûteuse que compliquée. En substance, j’avais réussi à comprendre qu’une affaire venait de lui être confiée qui, selon lui, requérait mon aide. Des disparitions de marins en mer, au large de Douarnenez. Lorsque j’avais réussi à lui demander, entre deux grésillements intempestifs, en quoi des naufrages nécessitaient une enquête de la Sûreté nationale et pour quelle raison ma présence pouvait s’avérer utile, il avait eu cette phrase sibylline, avant que la communication ne fût finalement interrompue, qui trotta en rond dans mon esprit jusqu’à ce que nous nous rencontrions de nouveau, pour la première fois depuis de nombreux mois :
« Mon cher Anatole, d’une part il n’y a pas eu le moindre naufrage, d’autre part on a retrouvé les corps des marins, dans d’étranges et sinistres dispositions, il y a moins d’une semaine sur la terre ferme, en un lieu ancien qui surplombe Douarnenez. »
Allez savoir pourquoi, la petite phrase d’Aleister Crowley relative au pouvoir du surnaturel, ancré dans l’esprit humain comme sésame de connaissances occultes, ne cessait de se mêler aux arcanes de cette nouvelle et mystérieuse affaire…
Deux mois plus tôt. Non loin de Douarnenez.
Les ténèbres étaient encore denses, mais l’on commençait à distinguer quelque lueur dans l’obscurité. Jobig Kerloc’h venait de reprendre connaissance et il ignorait si l’on était au cœur de la nuit ou au point du jour. Le patron de la chaloupe sardinière la Maryvonne avait l’impression que son cœur avait été déplacé dans son crâne et qu’il battait étrangement, envoyant des pulsions de douleur dans toute sa tête.
Il ne se souvenait plus de rien, à part de l’incroyable.
L’incroyable survenu après la pêche, l’impensable qui avait précédé le néant…
Les deux chaloupes avaient rempli leurs filets d’une manne désormais beaucoup trop rare pour ne pas s’en satisfaire avec joie. Les hommes se hélaient d’une embarcation à l’autre, se promettant de fêter dignement leur bonne fortune une fois rentrés au port du Rosmeur.
Puis la brume de mer s’était subitement levée et le chant s’était élevé en son sein. Un chant qui paraissait progresser sur la crête des vagues, lentement, mais de plus en plus proche, comme porté par la brise. Ils n’entendaient plus que cette mélopée étrange, accompagnée d’un bruit sourd, une sorte de ronronnement constant, tel qu’aucun des marins n’en avait jamais entendu.
Les oiseaux de l’océan s’étaient tus, eux qui les avaient guidés sur le banc, car comme le disaient les anciens : « C’est à terre que l’on repère les bancs de sardines. » Pour ce qui était de les repérer, le patron de la Maryvonne et celui de La Vaillante connaissaient leur affaire. Ils rentraient très rarement bredouilles et étaient également bien plus courageux à la tâche que nombre d’équipages.
« Lorsque les temps sont durs, les “durs” sont ceux qui font le temps », avait coutume de dire Kerloc’h.
D’autres pêcheurs faisaient leurs pronostics sur les bancs de sardines, au café : Kerloc’h et Gonidec, eux, ne pariaient pas. Ils se levaient trois heures avant tout le monde, à la nuit noire, scrutaient attentivement le ciel la veille avant le coucher du soleil pour observer les oiseaux – les « volailles » comme il était coutume d’appeler les fous de Bassan, toujours sur les bancs en premier, puis rejoints par les mouettes, les guillemots, les goélands –, et en fonction de leur position, ils la mémorisaient pour le lendemain.
Aucune des deux embarcations ne quittait le port après trois heures du matin ; pas comme celles des autres… Il leur fallait descendre au quai avec une prudence de voleurs de poules afin de ne réveiller personne et qu’aucun autre patron pêcheur ne se dise : « Hopala ! Ces deux renards de Kerloc’h et Gonidec ont repéré un banc, hâtons-nous et suivons-les ! » Encore eût-il fallu, pour qu’ils se mettent en branle en les entendant, que les concurrents ne se soient pas trop avinés la veille.
Mais deux précautions valaient mieux qu’une.
Ce jour-là, donc, les filets étaient pleins. Une légère houle s’était levée, avec laquelle il faudrait compter pour rentrer, mais ils étaient des marins aguerris ; la houle, même assez forte, ne les empêchait pas de faire leur métier. Ils s’apprêtaient à retourner au port, car les premiers rentrés étaient aussi les premiers à décharger leur pêche. Inutile de laisser au poisson le temps de prendre une quelconque chaleur, même sous un maigre soleil de décembre. Cent cinquante à deux cents kilos par filet plein. Et pour être pleins, ma doué beniget, sûr qu’ils l’étaient, ce jour-là. Les teneurs, les premiers rameurs, avaient rentré les avirons ; aidés des deux novices, ils s’apprêtaient à remettre en place les mâts de misaine et les taille-vent de chacune des deux chaloupes, dans une parfaite synchronisation comme à leur habitude.
Et puis, soudain, ce chant, surgi de nulle part, au cœur de la brume imprévue.
Puis, plus le chant se rapprochait, plus les têtes se mirent à tourner, comme prises d’ivresse. Aucun des marins n’a le mal de mer, ceux qui l’ont eu, jadis, se sont accoutumés à l’océan depuis longtemps. Personne n’avait bu suite à la collation d’usage, avalée après avoir jeté les filets. La règle est stricte : pas une goutte de vin en trop à bord, ni la veille de pêche à la maison !
Alors, d’où venait-elle, cette sensation subite d’ivresse, qui ne faisait que s’accentuer ? Les hommes s’étaient regardés, pris d’une angoisse inexplicable. La brume gagnait en densité et les sens s’engourdissaient à mesure que chant et ronronnement croissaient et se rapprochaient davantage. Ensuite, tout s’était brouillé, était devenu flou, avait tourné au noir.
Kerloc’h a beau essayer de fouiller sa mémoire, de lutter contre les pulsations envoyant des vagues de douleur dans son crâne à chaque battement de cœur ; impossible. Ah, si, peut-être… Alors que la brume masquait totalement les flots, lui revient comme le souvenir du bruit d’une coque tapant contre celle de sa chaloupe. Mais impensable que ce fût celle de La Vaillante. Alors quoi ?
Jobig Kerloc’h réalise qu’il en a oublié de bouger, perdu dans ses pensées confuses. Il ignore où il est, s’il est seul, il n’entrevoit que les faibles lueurs. Mais, à mesure que ses yeux s’accommodent à l’obscurité, depuis qu’il a commencé à reprendre difficilement ses esprits, il aperçoit vaguement les contours d’une roche sombre comme la nuit. Une roche ? Il réussit à tourner légèrement la tête, mais c’est tout ce qu’il peut bouger. Ses bras, ses jambes, son torse ne répondent pas. Ou plutôt, il les sent tenter de se mouvoir, mais tout son corps est entravé.
Il est prisonnier !
La tête tournée vers la droite, il aperçoit vaguement des formes étendues près de lui. Entre la douleur et ce qui l’enserre, il a du mal à relever le crâne. Soudain, un haut-le-cœur le prend et il rend de la bile, puis autre chose de plus conséquent. Heureusement qu’il a tourné la tête, sinon il se serait étouffé avec son dégueulis. Ce renvoi a une odeur étrange, une odeur d’algues. Alors, quelques souvenirs enfouis reviennent. Ce n’est pas la première fois qu’il reprend connaissance. Non, il y a eu quelques autres moments d’éveil et de néant, depuis la pêche.
Depuis…
Non, ce n’est pas possible, cela ne se peut. Ces choses-là n’existent pas, ce sont des contes de bonnes femmes !
La nausée le reprend et il vomit encore plus copieusement.
Puis il entend un murmure, proche, tout proche. Il vient de la forme allongée non loin de lui. Elle articule péniblement son prénom : « Jo-big… Jo-big… »
Une voix répond : c’est la sienne, mais il ne la reconnaît pas tant elle est rauque, empêtrée de mucus.
« Gonidec ? Fañch ? C’est toi ? »
Un cri déchirant lui fait écho. Sur la forme couchée près de lui, il distingue une ombre qui s’y est installée, une ombre qui bouge. Et, à chaque fois qu’elle bouge, on entend un nouveau cri atroce. Un cri qui fait écho à d’autres, répartis autour de lui. Puis des gargouillements. Et plus rien… Kerloc’h sent la panique le gagner. La mort rôde ici et l’Ankou est proche. Peut-être Jobig se trouve-t-il dans son antre, avec tous les autres marins.
Celle où il emmène les défunts avant qu’ils ne rejoignent à jamais les Anaons.
Il voudrait crier, mais il ne peut pas. Il voudrait bouger, mais c’est impossible. Alors, une masse s’écrase sur sa poitrine. Il réussit à lever un peu la tête. Pour voir. Il est prêt à supplier, s’il y arrive. Il y a une grande forme de nuit, à califourchon sur lui, qui lui compresse le torse, déjà comprimé par ces mystérieuses entraves.
Est-ce ainsi que l’Ankou en termine ?
La forme n’a pas de visage ; du moins, si elle en a un, Jobig ne le distingue pas.
Mais elle lui parle.
Tout d’abord, dans une langue chantante qu’il ne comprend pas, mais qui lui évoque vaguement un souvenir ancien.
Puis elle s’adresse à lui en breton, un breton parfait. Comme celui que l’on parle dans les villes et chez les bourgeois.
L’Ankou de l’année6 serait-il un bourgeois de la ville ?
Alors, la forme lui dit : « Maintenant, c’est à toi… maintenant, c’est ton tour… »
Cette voix, il la connaît, il l’a déjà entendue. Il tente de respirer, il essaie de comprendre. Mais la forme se penche davantage sur lui et, d’un geste assuré, elle lui obstrue les deux narines en y enfonçant profondément deux objets pointus qui lui causent une douleur atroce, lui tirant des larmes.
Puis la forme se redresse. Kerloc’h, paniqué, cherche à respirer. Il parvient à avaler goulûment de l’air par la bouche. À deux reprises.
Il n’y en a pas de troisième…
La forme s’est penchée de nouveau et, profitant que la bouche de Jobig est grande ouverte, elle y enfonce avec force quelque chose de gluant, poussant jusqu’au fond de sa gorge.
Et même encore plus loin…
Jobig tente d’avaler de l’air, mais les choses spongieuses, humides, l’en empêchent.
Jobig sent ses forces l’abandonner.
C’est lent et douloureux, car l’ombre poursuit sa sinistre tâche, toujours plus loin à l’intérieur de lui…
Et puis, finalement, dans l’obscurité de l’antre, Jobig renonce et s’en remet aux mains de l’Ankou. La panique le quitte. Sur une dernière image, celle d’une très belle jeune femme, irréelle. Peut-être était-ce elle qui a chanté pour lui et tous les autres. L’esprit de Kerloc’h s’envole. Il n’a jamais cru en Dieu, mais il aurait bien aimé somme toute…
Il meurt.
Et le néant l’accueille.
6. La légende raconte que le dernier mort de l’année devient l’Ankou de l’année suivante.
Deux semaines plus tard.
Auguste Kerjean avait quitté sa modeste bicoque de Rosmeur à l’aube. Il emprunta le sentier qui menait vers Penn Ar Ménez alors que le soleil peinait à percer les nappes de brume qui s’étaient élevées de l’océan. Heureusement, il connaissait le chemin par cœur jusqu’aux prés où paissaient ses moutons. Une cinquantaine de têtes d’ovins qui étaient originaires de la race d’Ouessant ; une espèce robuste pouvant séjourner à l’extérieur toute l’année et au développement lent, dont la taille ne dépassait pas les quarante centimètres. Avec leur toison noire, marquée parfois de taches blanches sur la tête, c’étaient de bonnes bêtes, bien qu’un peu capricieuses et téméraires. Leur laine courte et frisée, très dense, était bien adaptée pour le travail du feutre et ils vivaient en moyenne une dizaine d’années. C’est pour cette raison que Kerjean avait dépensé toutes ses économies pour acheter ce troupeau à un négociant. Avec la fin des bancs de sardines, il fallait songer plus que sérieusement à se reconvertir. Auguste avait bientôt la cinquantaine, son dos était en piteux état à force de relever les filets, il était temps de passer à autre chose tant que cela était encore possible. Pour le moment, la vente de la laine ne lui rapportait pas grand-chose, mais il y avait un début à tout. Plutôt que de se lamenter sur son sort et de dépenser le produit de ses maigres pêches au bistrot, comme bon nombre d’autres, il s’était découvert une âme d’entrepreneur, Kerjean.
Mais élever des moutons n’était pas une sinécure, oh que non !
Parmi ses bêtes se trouvait une dizaine de mâles. Pour la reproduction, c’était la bonne jauge. En trois ans, son troupeau avait déjà prospéré d’une quinzaine de petits. Le problème de la race était cependant une affaire d’équilibre. Sa rusticité se payait à la limite de l’agnelage. Pas plus d’un agneau par brebis, cinq mois environ pour la mise bas après le début de la gestation, longue et pénible, nécessitant une surveillance constante.
S’il avait pu, il aurait investi dans des Romanov, dont les brebis donnaient souvent des triplés. Mais le prix n’était pas le même, et de surcroît, il aurait fallu construire une bergerie. Il n’en avait pas les moyens. Le problème avec les mâles de la race, ornés de cornes plates, minces, recourbées en arrière, c’est qu’ils avaient des tendances d’explorateurs, emmenant fréquemment le reste du troupeau hors des prés d’Auguste.
Un gamin était venu frapper chez lui, la veille au soir, pour lui indiquer qu’il avait aperçu une partie de ses bêtes errant près des Plomarc’h7
