La Malédiction de l'abbé Choiron - Armel Job - E-Book

La Malédiction de l'abbé Choiron E-Book

Armel Job

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Beschreibung

Mystères et secrets dans  l'Ardenne belge

Forgelez, en Ardenne, dans les années 1950. Un village droit planté dans le terroir, avec ses traditions, son dialecte, ses puissants et ses faibles. Arrive Choiron, le nouveau curé, qui, dans un instant de colère, laisse échapper une malédiction. Un jeune homme s’effondre, mort, dans la campagne. Comment ? Pourquoi ? Tout le monde s’interroge, à commencer par Choiron lui-même. Échappé à son milieu miséreux par la grâce du sacerdoce, promu intellectuel, professeur admiré, il a déjà appris à ses dépens qu’un prêtre reste néanmoins un pion entre les mains du haut clergé. Réduit à l’état de « curé crotté », le voilà aux prises avec le troupeau de Dieu, le vrai…

Armel Job vous plongera  grâce à ce thriller historique à suspense   au cœur de la région ardennaise des années 1950.

A PROPOS DE L'AUTEUR 

Agrégé de philologie classique, Armel Job a été pendant plusieurs années professeur de grec et latin avant de quitter le monde de l'enseignement pour se consacrer à l'écriture. Cette reconversion a été saluée par de nombreux prix littéraires. Auteur principalement de romans, certaines des œuvres d'Armel Job ont été adapté pour la télévision ou au théâtre.

EXTRAIT 

Ce matin, l’abbé Lucien Choiron est arrivé à la cure, vers les huit heures. Il est descendu d’une tapissière que personne n’avait jamais vue. Sur les portières étaient marqués le nom et l’adresse d’une firme de Haute-Ardenne.
Deux déménageurs rougeauds qui parlaient un wallon nasillard se sont mis à sortir quelques meubles et des dizaines de boîtes en carton. L’abbé Choiron leur prêtait main-forte. Il indiquait les emplacements et faisait quelques recommandations quand ils attrapaient des objets fragiles. C’est un petit homme dru, les cheveux en brosse et les traits taillés à la hache. Il a un air engageant, mais on sent bien qu’il s’y force. Naturellement, il imposerait plutôt le respect, la crainte même.

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Veröffentlichungsjahr: 2014

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Du même auteur

Chez L’Harmattan (Paris)

La reine des Spagnes, récit, 1995

La malédiction de l’abbé Choiron, récit, 1998

Chez Memor (Bruxelles)

De la salade ! roman, 1999

Chez Labor (Bruxelles)

La femme de saint Pierre, nouvelles, 2004

Chez Mijade (Namur)

Le Commandant Bill, 2008

Les lunettes de John Lennon, 2010

Chez Robert Laffont (Paris)

La femme manquée, roman, 2000

Baigneuse nue sur un rocher, roman, 2001

Helena Vannek, roman, 2002

Le Conseiller du roi, roman, 2003

Les fausses innocences, roman, 2005

Les Mystères de sainte Freya, roman, 2007

Tu ne jugeras point, roman, 2009

Les eaux amères, roman, 2011

Avertissement de l’auteur

L’histoire qu’on va lire se situe en terre wallonne dans les années cinquante. À cette époque, la langue utilisée dans le peuple était le wallon. Seules les personnes qui avaient fait des études, au moins secondaires, utilisaient entre elles le français. Elles retrouvaient le wallon pour s’adresser aux humbles.

Le wallon n’est pas un abâtardissement du français, mais un dialecte roman à part entière, comme le provençal ou le corse. Le mépris dans lequel fut tenue cette langue quasi dépourvue de littérature, mais au génie oral foisonnant, la démocratisation des études, l’omniprésence des médias français, lui ont porté des coups mortels. Le dialecte wallon n’est plus pratiqué aujourd’hui que honteusement par une poignée de vieillards.

En hommage à la langue de son enfance, l’auteur a jugé bon de traduire assez littéralement les expressions wallonnes qu’il a mises dans la bouche de ses personnages, en sorte de donner au lecteur un écho du vieux parler de sa terre. On aura donc l’indulgence, pour ces passages au moins, de n’en pas imputer les bizarreries à la maladresse de l’auteur, mais à son souci d’authenticité.

Dans la présente édition, on trouvera en notes quelques références à la langue wallonne. Elles ont été établies en recourant soit au Dictionnaire liégeois de Jean HAUST (Vaillant-Carmanne, Liège, 1979), soit aux souvenirs de l’auteur, le wallon, comme toute langue populaire ayant en plus de l’usage commun de multiples variantes locales. Ces notes n’ont aucune valeur philologique et les erreurs qu’on y trouverait seraient toutes le fait de l’auteur.

I

Ce matin, l’abbé Lucien Choiron est arrivé à la cure, vers les huit heures. Il est descendu d’une tapissière que personne n’avait jamais vue. Sur les portières étaient marqués le nom et l’adresse d’une firme de Haute-Ardenne.

Deux déménageurs rougeauds qui parlaient un wallon nasillard se sont mis à sortir quelques meubles et des dizaines de boîtes en carton. L’abbé Choiron leur prêtait main-forte. Il indiquait les emplacements et faisait quelques recommandations quand ils attrapaient des objets fragiles. C’est un petit homme dru, les cheveux en brosse et les traits taillés à la hache. Il a un air engageant, mais on sent bien qu’il s’y force. Naturellement, il imposerait plutôt le respect, la crainte même.

Les gamins qui passaient à vélo pour aller à l’école ont mis pied à terre à la mi-côte, en face du presbytère. D’habitude, ils ne conduisent leur monture par le guidon que dans le dernier raidillon. Mais ils ont envie de voir à quoi ressemble le nouveau venu. Ils marmonnent en français un prudent « Bonjour, monsieur le curé », des fois que l’inconnu appartiendrait à la vaste corporation des rapporteurs qui cafardent chez l’instituteur au moindre manquement à la politesse.

Eh bien ! ce curé est un original. De un : il ne répond pas charitablement, mais avec bonne humeur, dirait-on. De deux : il a retroussé les manches de sa soutane. Savez-vous que les curés ne portent pas de chemise et que les soutanes ont une doublure blanche à rayures bleues ? Et les bras ! Le curé a des gros bras couverts d’un pelage noir.

Voilà de quoi épater à la récréation ceux du dessus du village qui n’ont pas eu la chance de l’apercevoir. Une opinion hardie point dans les esprits : que les curés seraient en définitive des hommes comme les autres. Évidemment, on mesure combien une théorie fondée sur un bonjour et quelques poils demande à être vérifiée. On verra ça au catéchisme.

À onze heures, les déménageurs sont repartis, la vessie lestée de deux litres d’Orval et la bouche obstruée d’un cigare Taff. La mère et la sœur de l’abbé Choiron arrivent dans l’après-midi. Elles l’aideront à s’installer. La mère a décidé d’habiter avec son fils. La sœur vient juste pour donner un coup de main à l’installation.

Choiron va jusqu’à l’église, juste à côté. Il s’agenouille sur la marche du banc de communion.

« Seigneur, votre serviteur est là. Non point ma volonté, mais la vôtre ! »

L’oraison cale. Pas moyen de redémarrer. D’expérience, Choiron sait que la volonté de Dieu le met en panne. Il n’aurait pas dû commencer comme cela. Vraiment, les desseins célestes ont bon dos. S’il est exilé dans ce trou, c’est quand même d’abord l’effet des lubies de l’évêque, qui s’est laissé bluffer par le supérieur du séminaire.

***

Au séminaire, Choiron a été un professeur admiré. Le culte que lui vouaient ses élèves l’avait persuadé qu’il aimait passionnément son métier. Il l’abandonnait donc avec un sentiment de révolte, légèrement tempéré, il est vrai, par la satisfaction aigre-douce de serrer dans ses poings la palme du martyre. Il avait consacré son dernier cours de grec à l’ostracisme. Les étudiants avaient bien compris que c’était Aristide qui quittait la chaire.

Aristide a l’impression de se retrouver à son point de départ. Il est né dans un bled coincé au milieu d’une mer de hêtres et d’épicéas. Quand on lui demande où, il n’ose pas le dire : il se réclame du chef-lieu voisin qui ne vaut pas beaucoup mieux. Son père était cordonnier accessoirement, et prin cipalement ivrogne. La famille habitait une cambuse composée de deux pièces : une cuisine dont la moitié était encombrée de godasses tordues, immatriculées par des étiquettes blanches, et une chambre où tout le monde dormait, la section mâle séparée de l’autre par un rideau pendouillant à une ficelle. Du côté de la pluie, il y avait un appentis qui abritait une vache et quelques chèvres. Quand on n’y vit pas, c’est ce qu’on appelle une chaumière pittoresque.

Il y a les buveurs domestiques, qui hurlent et qui battent leur femme dans l’intimité. Ce n’est pas le genre du père, un taiseux qui endosse les reproches sans arrêter de ressemeler. Son vice, c’est la ribote, dans les kermesses, dans les foires. Il s’installe au café, il joue aux cartes, il offre des tournées, il s’abouche avec des commis voyageurs, il couche Dieu sait où. Ça dure en général trois jours. Le triduum, comme disent les gens. Alors il rentre, il cuve, puis quand son estomac lui permet de se plier à nouveau, il se penche avec un soupir pour ramasser une chaussure crevée, en attendant que ça lui reprenne.

La mère s’en sort parce qu’on vit de pas grand-chose. Ils ont trois enfants, deux filles d’abord, et un garçon. Ils sont dociles. D’ailleurs, ils n’ont guère le choix. Les parents ont la main lourde. Lucien est bon élève, très intelligent. Le curé du village l’a pris en affection.

C’est comme ça que ça se passe. Les curés se cherchent un successeur. Ils guettent pendant des années l’enfant du peuple qui aura le cœur assez pur et l’esprit suffisamment délié. Ils l’extirpent de la bicoque et lui font goûter au latin.

« Regina ancillam amat : la reine aime la servante. Reginam ancilla amat : la servante aime la reine. »

Si les déclinaisons font briller les yeux du gamin comme un jouet de Saint-Nicolas, le disciple est trouvé. Il vient avec plaisir. Il se réjouit de comprendre peu à peu les répons qu’il ânonnait à la messe. Le curé lui donne des lectures, il l’emmène en voyage. Ils vont à Namur, à Bruxelles, écouter un concert, voir les musées.

Enfin, le jour arrive où l’enfant visite un temple plus sacré encore : le petit séminaire. Il assiste à la remise des prix au milieu de la foule noire du clergé. On sollicite l’inscription. Le gros supérieur du séminaire les reçoit. Il appelle le curé par le nom de sa paroisse, comme si c’était un aristocrate.

« Alors, Villeborne, vous avez déniché l’oiseau rare ? »

Qui paiera ? La mère, tant qu’elle pourra. Le reste, le précepteur y pourvoira, et l’Œuvre de la moisson. Chaque fois qu’un marchand de vaches agonise, comme il ne peut tout de même pas rembourser tout le monde, son confesseur lui suggère une pénitence sonnante et trébuchante. L’œuvre est très riche.

Du petit, on passe au grand séminaire. Renoncer serait difficile. Il faudrait être bien ingrat envers notre mère la sainte Église qui nous a fait sortir du ruisseau. Sous la soutane parfois, on a bien quelque raideur. Il faudra se sacrifier. Tout le monde se sacrifie. On pense à sa pauvre maman.

Voilà déjà les ordres mineurs. Les ordres majeurs suivent comme un abonnement. Tout d’un coup, on est là, tonsuré de frais, sur le parvis de la cathédrale pour la photo avec monseigneur, étourdi de retraites, de neuvaines, de macérations. La mère pleure, les sœurs ont acheté une toilette qui est quelque chose entre le bal et le deuil. Le monde chavire. Le vieux curé a envie de boire, il tient le bras du père qui a secrètement fait vœu de sobriété pendant l’office d’ordination. Il lui parle d’un certain bourgogne qu’il a mis en cave quand le jeune abbé était enfant de chœur. Ce soir, il prétend trinquer avec le cordonnier qui ne lui semble pas un si grand pécheur. S’il y a bien une chose dont tous les prêtres sont sûrs, c’est que le Christ lui-même ne crachait pas sur le vin.

Monseigneur a décidé du sort de tous les nouveaux prêtres. Les plus lourdauds seront vicaires, la crème ira à l’université catholique. Choiron doit conquérir des grades en théologie. Les plus belles années de sa vie, ses deux uniques années de jeunesse. Il s’attable avec les philologues volubiles, les pâles historiens, les carabins cyniques qui l’appellent « l’abbé » et lui tapent fort dans le dos. Un moment, il croit qu’il appartient au genre humain. Il est bachelier, summa cum laude, il entame la licence quand un télégramme du vicaire général le convoque à l’évêché.

« Mon cher Choiron, il faut nous rendre un service. Flamion est mort. Nous avons besoin d’un professeur de qualité pour terminer l’année. Je suis sûr que vous faites l’affaire. Vous êtes brillant, vous connaissez parfaitement l’esprit du petit séminaire. On n’y passe pas huit ans impunément (je plaisante). Bien entendu, vous reprendrez vos chères études en septembre. D’ici là, nous aurons trouvé un latiniste pour succéder définitivement à ce brave Flamion. »

Les invitations de l’évêché sont des ordres ; ses engagements, de vagues intentions. Choiron succède à son vieux maître à qui il doit des cohortes de paradigmes latins et grecs qui errent dans sa mémoire comme des soldats débandés. Il bat le rappel de la morphologie, il forme les carrés de syntaxe, les ailes des concordances, les estafettes de temps primitifs.

Il sait, en effet, comment on accueille un jeune maître dans une classe de quatrième. C’est la guerre. Les francs-tireurs cherchent à ouvrir une brèche où quarante freluquets cruels puissent s’enfoncer. Il suffit qu’un audacieux administre à tous la preuve que le professeur n’est pas à la hauteur. Ce coup porté, on pourra chahuter jusqu’à la fin de l’année.

« Pardon, monsieur, pourquoi diceres est-il au subjonctif ?

— Potentiel du passé, mon ami. Crederes victos : on aurait dit des vaincus. Grammaire : 258 b, bas de la page, si mes souvenirs sont bons. »

Pour le premier cours, Choiron a appris les numéros de grammaire de toutes les colles qu’on pourrait lui poser. Il fait mine de ne pas voir quelques têtes qui plongent dans Van de Vorst à la recherche de la référence. Le mythe est installé. Choiron connaît la grammaire par cœur, y compris les numéros des règles.

C’est comme ça qu’on devient un maître vénéré. Ça ne coûte qu’un petit effort de mémoire, le premier jour. Après quoi, il est permis d’inventer, à l’occasion. Plus personne ne vérifie. Vous êtes un oracle. Un oracle, retenez cela.

Le cœur du jeune professeur d’abord un peu effarouché se rassure. Quelle jouissance de se tenir sur le seuil de la porte et de sentir le brouhaha de la classe retourner au silence ! Il grimpe à l’estrade et murmure : « Mais asseyez-vous, je vous en prie », comme s’il était surpris de la civilité du parterre. Au moindre manquement, il frappe le contrevenant du trait cruel de son ironie, qui lui ralliera les loyalistes à coup sûr. Il lui faut une attention sans faille. Il a besoin de s’emparer de tous les regards, il veut les voir s’allumer tous ensemble, il prétend à la simultanéité des sourires, des exclamations, des désarrois. Le distrait lui fait insulte. Il n’aperçoit plus que lui. Cet imbécile lui ôte le fil de ses idées.

« Dumonceau, continuez la traduction !

— Euh...

— Excellent début, mon ami, mais encore...

— Je ne sais pas où on est arrivé.

— “Je ne sais pas où on est arrivé !” Comment pouvez-vous traduire Caesari omnia uno tempore erant agenda par “Je ne sais pas où on est arrivé.” Voyons, mon brave Dumonceau, Caesari, cela vous dit bien quelque chose ? Dois-je imaginer que vous rendez Caesari par “je” ? »

Après la classe, il s’agit de rattraper Dumonceau, de le prendre par le bras, de lui parler avec amitié au point qu’il s’en aille quasi heureux d’une mortification publique qui lui a valu un entretien privé, chaleureux même, avec l’oracle. Oui, la faveur est omnivore. Même les offenses l’engraissent.

Septembre vient. Tout l’été, Choiron a attendu la lettre du vicaire général qui le rendrait à l’université. Rien n’arrive. C’est la rentrée des classes. Flamion n’est pas remplacé. S’adresser à l’évêché, Choiron n’ose pas. On n’importune pas les princes de l’Église. Nul doute que le pasteur paît avec un soin jaloux chacune de ses brebis. Il sait mieux que nous-même ce qui est bon pour le troupeau.

Les hivers sont longs en Haute-Ardenne et la vie est morne dans un séminaire. Choiron a l’idée de faire du théâtre. Il écrit une pièce, une grande machine, avec des chœurs, des chants, vingt décors. Il faut que tous ses élèves fassent quelque chose. On joue. Le public est déchaîné. Choiron doit monter sur scène et venir saluer.

C’est parti pour quinze ans. Chaque année, il se met en devoir d’inventer un nouveau spectacle édifiant. Il crée, il adapte les classiques. Son tour de force, c’est de commuer les héroïnes en héros. Il ne se résout au travesti qu’en cas de force majeure. Passe encore que les biceps saillant du péplum d’Agrippine ou de Clytemnestre amusent la galerie. Mais Iphigénie, mais Antigone, impossible ! Toutes les passions, tous les amours se convertissent en amitiés viriles. Que de peine, que d’élucubrations ! Enfin, on se bat pour être de sa classe et il reste cette minute de gloire annuelle quand on le tire sur la scène pour balbutier quelques mercis savamment confus.

Il y a trois mois, sans crier gare, le gros supérieur qui présidait aux destinées de l’institution depuis une éternité est mort. C’était un brave fumeur de gros-cul. Sa fonction consistait à flétrir la conduite des élèves le lendemain des grands chahuts, à remettre les bulletins trimestriels et à prononcer un discours le jour de la remise des prix. Le reste du temps, il lisait, il jouait au whist avec le clergé paroissial et, dès que le temps le permettait, il allait taquiner la truite. Tous les professeurs lui convenaient et il se félicitait de les voir se dépenser sans compter à débrutir les cerveaux grossiers qui leur étaient confiés.

On l’a trouvé au bord de la rivière, plié en deux, les mains agrippées à son ventre comme un gardien de but ramassé sur le ballon de football. Crise cardiaque.

Une semaine plus tard, le nouveau supérieur, un grand sec, siégeait au haut bout de la table du réfectoire des prêtres. À sa droite se tenait le premier titulaire de rhétorique de la maison qui n’avait pas succédé à un supérieur mort à la tâche. Et plus loin se disposaient les directeurs des autres classes qui conséquemment étaient restés tous au même échelon.

Non seulement le grand sec n’avait pas enseigné dans les murs, mais il n’y avait même pas fait ses études. Évidemment, il avait mieux que tout cela : l’oreille de l’évêché.

Il ne jouait pas aux cartes, n’allait pas à la pêche et, comme si cela ne suffisait pas, il se piquait de pédagogie. Il visitait de vieux maîtres qui auraient intimidé un inspecteur et se mêlait de leur livrer ses appréciations. Il entendait donner une ligne directrice aux études. Une ligne droite, située à l’exacte hauteur de ses vues. Il était résolu à sacquer non seulement tout ce qui en déviait, mais aussi ce qui la dépassait.

« Monsieur Choiron, votre entregent part d’un bon fond, mais notre maison a un rang à tenir. Vous voudrez bien mettre un terme à vos activités de saltimbanque. » Il ajouta, pour se racheter, en voyant Choiron blêmir : « Vous valez beaucoup mieux que cela. »

Choiron était partagé entre le dépit de voir ravalée sa verve tragique et le contentement que ses qualités de professeur eussent l’heur de plaire au réformateur, au point que ce dernier souhaitât le voir s’y consacrer sans partage. Mais il ne fut pas long à réaliser que sa seule vanité lui avait fait accroire que le supérieur préférait son enseignement à son œuvre scénique.

La visite qu’il lui fit en classe de latin l’anéantit. Il ne fit pas le moindre cas de la discipline, de l’attention des élèves ni du brio de l’exposé de Choiron sur la première Élégie de Tibulle.

« Monsieur Choiron, votre cours n’est pas à la portée de ces enfants.

— Mais, Monsieur le Supérieur, les résultats sont excellents.

— Ils répètent comme des perroquets. Comment pouvez-vous imaginer qu’ils saisissent votre commentaire pacifiste de Tibulle ?

— Tibulle maudit la guerre. Cela me paraît fort simple.

— Vous n’êtes pas sans savoir que cet auteur n’est pas au programme. Contentez-vous de César. Il a été assez bon pour des générations. Il peut encore servir à celle-ci.

— Nous l’avons lu pendant deux trimestres.

— Eh bien ! continuez. Songez que vos élèves seront nécessairement perturbés par ces élégies flasques après le langage de la conquête, de l’ordre, de l’héroïsme. »

À Noël, Choiron reçut le second télégramme de son existence. Le vicaire général le nommait curé à Forgelez, d’où Dieu venait de rappeler à lui son serviteur, le curé Mathieu. Il le dispensait d’une visite à l’évêché par ces temps de gel et de neige.

***

Choiron se relève. Les genoux lui font mal, le froid lui perce les épaules. Il est midi. Les enfants reviennent de l’école sans retenir cette fois les bicyclettes lancées à pleine vitesse dans la descente.

À deux heures, une fourgonnette débarque sa mère et sa sœur. On sort rapidement le lit, la garde-robe et les ustensiles de cuisine qu’elles ont emportés.

La mère a septante-deux ans. Elle est petite et vive comme une souris. Elle n’a guère balancé avant de se décider à habiter avec son fils. Les filles sont mariées dans le village. Une tripotée d’enfants les absorbent. Avec les années, l’ivrognerie du père s’est invétérée. Il disparaît des semaines entières. Quand il rentre, il dort. Les pratiques l’abandonnent : on ne peut pas toujours attendre après ses chaussures. Il ne lui reste que quelques fidèles qui entrent quand ils le voient par la fenêtre et qui négocient un rhabillage séance tenante. À part cela, le loisir ne lui manque pas. Il se prélasse sur le seuil et lit des ouvrages sur l’alcoolisme qui lui assurent qu’il n’est point vicieux, mais malade. Hélas ! il est trop pauvre pour se soigner.

Il se débrouillera seul. En cas de besoin, ses filles ne sont pas loin.

« Enfin, mon fils est vraiment curé », se dit la mère. Ses rêves sont réalisés. C’est comme cela qu’elle l’avait toujours imaginé. Un professeur n’est jamais qu’une espèce de laïc. Le prêtre doit vivre dans une paroisse dont il est le souverain. Et la mère du potentat, ce n’est pas rien non plus. L’exemple vient d’en haut. Voyez la Sainte Vierge. Qui priet-on le plus souvent, le Christ ou sa mère ?

La mère est bien décidée à vivre encore long-temps. Elle n’a jamais été malade. Elle se sent un bel avenir. Ce sera l’apothéose d’une existence d’abnégation. Dans ce pays neuf où elle passera pour veuve, elle ne sera plus not’ pauvre Angèle. Elle va devenir madame Choiron, peut-être même madame, tout court. La gloire du sacerdoce enfin rejaillira sur elle. À l’église, elle aura sa chaise. Elle rêve d’une chaise rembourrée sur le fond et sur l’accoudoir avec du velours grenat, et munie d’une cassette à clé pour ranger son missel. Elle sera au premier rang, du côté des femmes, juste derrière les petites filles qu’elle effraiera un peu (« Gare à ta peur1, voilà madame ! ») Ah ! dans son dos, elle sent déjà toutes les prunelles qui l’envieront de contempler un fils à l’autel.

Bien sûr, elle régnera sur le presbytère. Une maison cossue, avec un bureau, une salle à manger, une cuisine, trois chambres, caves et grenier. C’est elle qui ouvrira la porte et qui chuchotera d’une voix onctueuse : « Je vais voir si monsieur le curé peut vous recevoir. » Elle le soignera bien, son garçon. Elle lui fera la cuisine qu’il aimait : les pommes de terre au lard, la salade de pissenlits, les haricots à la crème, la soupe de pieds de cochon. Ils passeront de bonnes soirées d’hiver, près du feu de charbon, elle, tricotant et lui, lisant son bréviaire. Aux beaux jours, ils prendront l’air dans le jardin, à regarder les poiriers en espalier qu’elle a vus contre le mur, à respirer les lilas s’il y en a (sinon, on en plantera).

Et puis surtout, elle le protégera. Elle veillera à ce qu’il reste un bon prêtre. Ce sont des choses qu’on ne dit pas, mais tout le monde est bien d’accord. Un curé qui demeure avec sa mère est un saint homme. Celui qui a une servante prêtera toujours aux clins d’œil, même si elle a l’âge canonique et qu’elle est laide comme les sept péchés. La chair est faible. La mère du curé est la garante de sa chasteté. Et on a beau dire, un curé vertueux, c’est l’honneur d’un village.

Le soir descend vite. La sœur repart en compagnie du chauffeur de la fourgonnette. Elle embrasse la mère avec effusion. C’est pour elle qu’elle se tracasse. S’exiler ainsi dans ses vieux jours, c’est terrible ! Maman est décidément une sainte. Est-ce que l’abbé s’en aperçoit seulement ? Les prêtres restent de grands enfants. Ils croient que tout leur est dû.

« Au revoir, Lucien, regardez bien à maman. (Elle lui parle en wallon et le vouvoie selon l’usage entre intimes. Choiron s’avise qu’il devra se remettre au dialecte maintenant. Les mots lui reviennent difficilement.)

— Mais bien sûr, Céline. Elle sera très bien avec moi. N’est-ce pas, maman ?

— Oh, moi, je ne compte pas, mes enfants. Pour ce qui me reste à vivre, d’ailleurs. 1

— Enfin, maman, ne dites pas ça ! »

Céline étouffe ses larmes. Et Lucien qui sourit bêtement !

La voilà partie. Le fils et la mère restent ensemble. Ils sont comme en vacances quand Choiron passait un jour ou deux à Villeborne. Ils se disent tous les deux qu’il va falloir s’accommoder l’un à l’autre. Ils sont presque gênés, comme des étrangers. Choiron avale le café et les tartines du souper. Il a hâte de se retirer dans son bureau.

« Ça ira, maman ? Je vais ranger mes livres. Ne vous occupez pas de moi. Montez dormir quand vous voulez. Tout est en ordre sur le plancher2 ? »

Il s’assied à la table du bureau, à côté de la fenêtre. Il regarde la nuit. Il écoute. Tout est figé. Le presbytère, le cimetière et l’église sont curieusement à l’écart des maisons, parce que Forgelez est divisé en deux sections, Forgelez-haut et Forgelez-bas. Dieu est entre les deux.

1.Loukîz a vosse sogne, prenez garde à vous, soyez vigilant. Littéralement : regardez à votre peur.

2.So l’ plantchî, à l’étage, littéralement sur le plancher, le sol de l’étage étant généralement en planches.

II

Le 15 juin, vendredi avant la Trinité, vers le soir, la pluie cessa. L’air se remplit d’une sorte de vert-degris qui se répandit dans la vallée, laissant à toutes les choses un aspect livide. Sur les collines, des vapeurs s’élevaient çà et là, comme des fumerolles. Une tiédeur qu’on avait oubliée montait de la terre. Chacun aurait juré qu’il pleuvait depuis Pâques. On avait certainement deux bonnes semaines de retard pour la fenaison.

À peine les vaches traites, Armand ne put se retenir. Il fourra l’aiguiseur de la cuisine dans sa poche et dit à Louisa qui lavait les seaux :

« Je vais toujours enrayer1.

— À cette heure ?

— Ce sera ça de fait. » Il attrapa sa faux et descendit dans la grande prairie qui était derrière la ferme. Il voulait dégager les coins, là où la barre faucheuse du tracteur ne pouvait manœuvrer.

Chaque année, dans son impatience à commencer les foins, il oubliait qu’il n’était qu’un faucheur d’occasion. L’herbe courte, il était tout juste bon à l’aplatir. Heureusement que le foin, haut et dur, se fauche comme une touffe d’orties. Et malgré tout, il arrivait encore à ficher la pointe en terre, ce qui légitimait à chaque fois un juron bien senti qui relançait sa bonne humeur. Pour aiguiser, il posait la faux par terre et calait la lame entre ses jambes, avant de lui administrer un coup d’aiguiseur à couteaux. Il jetait un coup d’œil à gauche et à droite et s’assurait que personne ne le voyait procéder d’une manière si ridicule. Il n’avait pas envie de se donner en spectacle à un vrai faucheur qui accroche le coffin à son pantalon et sort la pierre du vinaigre pour affûter debout.

Comme il remontait, il aperçut », le maïeur, qui l’attendait appuyé au mur de la cour à fumier et, tout rembruni, il se demanda si ce faiseur d’esbroufe l’observait depuis longtemps.

« Quelles nouvelles, maître ? dit le maïeur avec un demi-air courtois. (À moins de cinquante hectares, on ne vous donne pas du “maître” sans rire ; Armand n’en a pas la moitié.)

— Vous allez me les dire, répondit Armand avec l’autre demi. » Et au lieu de soulever sa casquette, il la tira ostensiblement vers le front.

Le maïeur se promit de rayer Armand du calepin où il supputait la liste des deux cent nonante-trois électeurs qui lui avaient confié son poste. Cet homme-là n’était décidément pas pour lui. Il songea avec amertume à la Chimay bleue qu’Armand avait pourtant commandée lors de la tournée générale au soir du scrutin, une rareté dont les caves de l’heureux élu, propriétaire de la pension de famille « Chez Fernande », nerecelaient que six exemplaires.

« Eh bien ! les voilà, les nouvelles. Le Pipit est parti au diable2, reprit le maïeur d’un ton municipal.

— Comment ça ?

— Comme je vous le dis. Il rentre toujours à la maison pour les quatre heures. À huit, il n’était pas encore là. Ça ne lui est jamais arrivé. Aimée demande qu’on cherche après. Je lui ai dit que c’était trop tard pour aujourd’hui.

— Cré mille dieux, c’est bien le moment. Fallait qu’il attende le premier jour de beau pour trousser ses guêtres3 !

— C’est ce que tous les fermiers m’ont dit donc, Armand. Mais enfin, le foin a attendu quelques semaines, il attendra encore bien un jour. On fera une battue tôt demain matin. S’il n’est pas revenu d’ici là, il ne saurait être loin.

— On voit bien que vous ne fanez pas dans l’hôtellerie. Sauf pour vos lapins peut-être. Enfin, soit ! À quelle heure votre battue ?

— Quart à six heures4 devant l’église. À six, on part.