La mort n'est pas contagieuse - Ianthe Brautigan - E-Book

La mort n'est pas contagieuse E-Book

Ianthe Brautigan

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Beschreibung

Découvrez les pensées, le vécu et les sentiments d'une jeune femme qui doit affronter les mystères de la vie et du suicide de son père.

Récit sensible d’un deuil et d’une quête de sens, Ianthe Brautigan, fille de l'écrivain culte Richard Brautigan, dresse un portrait intime et pudique de son père.
Ce livre contient également de nombreuses photos inédites.

Ianthe Brautigan, d'une langue juste et sobre, dresse un portrait intime et pudique de son père, l'homme et l'écrivain, en abordant son humour, ses excès, son penchant pour l'alcool, son entourage, ainsi que le succès et les échecs de ses livres.

EXTRAIT

Je préférais de loin l’époque où il venait me chercher à la gare routière. « Autrefois, il fallait que tu aies un billet si tu voulais dormir dans la gare », m’a-t-il dit distraitement un jour alors que nous longions les guichets. Je n’écoutais pas vraiment ce qu’il me racontait. Il y avait toujours des gens qui dormaient là, leurs affaires coincées à leurs pieds. J’étais plutôt à l’affût de l’homme gigantesque aux cheveux sombres qui vendait les tickets. J’aimais le regarder rendre la monnaie. Les pièces de dix et de cinq cents devenaient minuscules dans ses paumes de géant. Quand les mots de mon père me sont enfin arrivés au cerveau, j’ai levé des yeux ahuris vers lui, comprenant qu’il avait dû essayer de dormir dans des gares routières et qu’il s’était fait jeter dehors parce qu’il n’avait pas de billet. Alors je me suis accrochée encore plus fort à sa main en regrettant de ne pas voir ce que voyaient ses yeux bleus inquiets. Il avait des doigts longs et délicats, très différents de ceux du géant. J’ai serré plus fort, mais il ne l’a pas remarqué. Il avait les yeux perdus dans le vague un peu au-dessus de ma tête. Puis il les a baissés vers moi, et nous étions à nouveau tous les deux au milieu de la gare avec son sol en lino.

À PROPOS DE L'AUTEUR

Née en 1960, Ianthe Brautigan est la fille unique du célèbre écrivain américain Richard Brautigan. Elle vit en Californie où elle enseigne l’écriture créative à l’université.

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Veröffentlichungsjahr: 2019

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Couverture

Page de titre

À ma fille Elizabeth

AVANT-PROPOS

Les pères meurent. On continue de les aimer comme on peut.

Impossible de le cacher au fond de son cœur.

MICHAEL ONDAATJE

On a tous un rôle à jouer dans la grande histoire.

Le mien, c’est les nuages.

RICHARD BRAUTIGAN

Mon père était l’écrivain Richard Brautigan. Il est né en 1935 à Tacoma, dans l’État de Washington, et a grandi dans la région du nord-ouest Pacifique. Il a connu la pauvreté durant toute sa petite enfance, et la Grande Dépression a marqué son existence de manière indélébile. Adolescent, il a découvert la poésie et fait un choix de carrière scandaleux pour quelqu’un de sa classe sociale : il a décidé de devenir écrivain. Ce qui a contrarié sa mère ; elle voulait qu’il trouve un vrai travail. Mais les seuls métiers accessibles à mon père qui avait passé tout son temps libre à la pêche, à la chasse ou à effectuer des petits boulots, étaient cueilleur de fruits ou pompiste. Après un bref séjour dans l’hôpital psychiatrique qui servira plus tard de décor à Vol au-dessus d’un nid de coucou, il a quitté l’Oregon pour San Francisco et coupé les ponts avec sa famille. Il a épousé Virginia Alder, ma mère, et ils m’ont eue. À San Francisco, il a été influencé par les Beat, et le poète Jack Spicer a été son mentor. Il est devenu un écrivain original et subversif au talent comique extraordinaire, un écrivain qui aimait l’Ouest. Richard Brautigan s’est fait remarquer du public à la parution de La pêche à la truite en Amérique en 1967. Ses autres premiers livres, Sucre de pastèque, La pilule contre la catastrophe minière de Springhill ainsi qu’Un général sudiste de Big Sur ont connu le succès au sein de la contre-culture. Propulsé du jour au lendemain au rang de quasi-rockstar, il a maintenu une grande rigueur de travail qui lui a permis d’écrire onze romans, deux recueils de nouvelles et neuf de poésie.

Au début des années soixante-dix, il a acheté un petit ranch dans le Montana et a choisi de ne pas écrire, je le cite, « Le Fils de Pêche à la truite en Amérique » ou « Le Petit-fils de Pêche à la truite en Amérique ». À la place, il a produit d’autres inédits bien de son cru : Le monstre des Hawkline, Willard et ses trophées de bowling, Retombées de sombrero et Un privé à Babylone. En 1976, il s’est également installé une partie de l’année au Plaza Kieo, un hôtel de Tokyo, ce qui a conduit à la publication de Journal japonais et de Tokyo-Montana Express. S’il n’était pas particulièrement apprécié des universitaires ou des critiques qui n’ont jamais voulu voir en lui davantage qu’un phénomène, il jouissait néanmoins d’une incroyable renommée auprès des étudiants et a beaucoup influencé la scène littéraire, notamment sur la côte ouest. À la fin des années soixante-dix, perdant la faveur du public, sa consommation d’alcool, qui avait toujours été importante, a empiré.

Il serait tentant de croire que cette popularité déclinante et sa relation légendaire à l’alcool ont causé sa mort, mais impossible d’affirmer que cette hypothèse est plus plausible qu’une autre. À l’instar de C. Card, le malheureux détective ensorcelé par un monde fantasmé dans Un privé à Babylone, qui ne parvient jamais à s’approcher de la solution du mystère, nous n’aurons jamais de réponse définitive. Pour des raisons qui nous échapperont toujours, mon père s’est suicidé en 1984. Ce que je sais, en revanche, c’est qu’il a mené une vie extraordinaire et insaisissable.

À sa mort, le sentiment dominant était qu’il était fini et démodé. Heureusement, Seymour Lawrence, son éditeur chez Houghton Mifflin qui a depuis disparu, s’est assuré que la majorité de ses livres restent disponibles à la vente. Très connu en Europe, mon père est publié dans onze pays, dont la Turquie et la Chine ce qui, j’en suis persuadée, le réjouirait au plus haut point. Depuis sa sortie, La pêche à la truite en Amérique s’est vendue à plusieurs millions d’exemplaires. Au lieu de sombrer doucement dans l’oubli, son écriture ne cesse d’être redécouverte par des étudiants partout dans le monde.

Je me suis mise à écrire sur mon père parce que j’avais besoin d’un lieu sûr où explorer les sentiments qu’il suscitait en moi sans avoir à expliquer quoi que ce soit à qui que ce soit. Je me suis longtemps reproché son suicide. J’avais l’impression que si j’avais été une meilleure fille, il aurait continué de vivre. Pour aggraver les choses, tout ce qui a été écrit suite à sa mort brossait de lui un portrait erroné. Soit des « amis » poursuivaient de vieilles vengeances en employant des mots très durs, soit des journalistes écrivaient à la va-vite sans se soucier de savoir qui il était vraiment, le but étant de faire du sensationnel qui se vende. Je ne reconnaissais pas l’homme digne, brillant, hilarant et parfois difficile qu’était mon père.

Ma fille Elizabeth est née un an après son décès. J’ai entamé une psychothérapie parce que je ne voulais pas être le genre de mère gothique incapable de gérer « le passé » et j’ai commencé à rédiger des bouts de textes sur mon rapport à mon père et à sa mort. Au début c’était frustrant parce que je n’arrivais à rien. Mais un jour, je me suis assise à mon bureau et j’ai écrit un court essai intitulé Les charpentiers cannibales. Grâce à ces mots, j’ai pu transcender le silence qu’impose le suicide et entamer un dialogue avec le passé qui, plus tard, est devenu ce livre. Ce jour-là, j’ai réalisé que même si mon père était une figure publique et que chacun se souviendrait de lui à sa manière, je pouvais raconter qui il était pour moi et l’effet que sa mort avait eu sur moi.

Ces quatorze dernières années, j’ai vécu une espèce de double vie. Le jour, je me suis efforcée d’être une mère, une épouse, une sœur et une amie aimante. Mon mari et moi avons acheté une vieille maison – nous consacrons encore une bonne partie de notre temps à sa rénovation – et je me suis débattue avec les joies et les malheurs ordinaires qui accompagnent le train-train quotidien. La nuit, au calme, je pouvais faire un retour sur moi-même et prendre le temps d’observer le passé, d’écrire tout ce que je voulais sur mon père : du souvenir que je gardais du salon où il s’est suicidé à une conversation que nous avions eue au sujet de la danse classique. J’ai passé un diplôme à l’université de San Francisco, travaillant discrètement à des passages de ce livre pendant les ateliers d’écriture. Les années passant, je me suis régulièrement dit que je préférerais avoir à écrire n’importe quoi plutôt que ça. L’un des amis écrivains de mon père qui, j’en suis persuadée, voit les mémoires d’un mauvais œil, a soupiré et dit : « On ne choisit pas ce qu’on écrit. » Il y a eu des périodes où je remettais en question tout ce que je produisais. Comment ces fragments pouvaient-ils constituer quoi que ce soit qui ressemble de près ou de loin à un récit ? Écrire est souvent dangereux. On ne déterre pas le passé sans en payer le prix. Mais peu à peu, je me suis aperçue que chacun de ces fragments était un antidote à une mort (un suicide) dont j’étais convaincue qu’elle était d’une certaine façon contagieuse.

J’ai d’abord cru qu’écrire permettrait de le retrouver tout entier, de réconcilier le bon père et le père buveur que j’avais vu se consumer lentement par l’alcool. J’avais beau travailler précisément à cet objectif, arrivée à la moitié du livre, je me suis rendu compte que l’acte même d’écrire m’obligeait à vivre la vie que je m’étais choisie. Au lieu de rester dans l’ombre de son suicide, j’exposais tout à la lumière. Je me suis surprise à faire des choses que je n’aurais jamais entreprises si je n’avais pas décidé d’écrire sur ce sujet ; je me suis rendue dans le nord-ouest Pacifique pour rencontrer cette mère si mystérieuse dont on ne prononçait jamais le nom. Au bout du compte, mon père était toujours lui-même, un homme très complexe que j’adorais. C’est moi qui ai changé en reprenant à mon compte cette vie pleine de générosité qui compose mon héritage.

Récemment, j’ai montré à ma fille certains des écrits uniques et merveilleux de mon père ainsi que des posters qu’il m’avait donnés, et elle m’a fait deux remarques. D’abord, elle a demandé : « Est-ce qu’on peut les garder pour toujours ? » Je me rappelle être restée là, accroupie en équilibre sur les talons, devant ce fouillis étalé par terre et avoir pensé que certaines familles ont des meubles et de l’argenterie ; nous, nous avons du papier. Puis elle a levé les yeux vers moi et a ajouté : « Est-ce que ça t’arrive de vouloir partir en courant et de t’enfouir sous les couvertures ? »

Elizabeth a fait partie de cette odyssée elle aussi. J’ai essayé d’écrire les passages les plus difficiles quand elle n’était pas à la maison et j’ai appris l’art de répondre à ses questions d’une voix posée et factuelle. Elle le mérite, ça et bien plus encore.

Ce livre n’est pas une psychothérapie ni un volume de développement personnel pour affronter le suicide ou le deuil. Je me suis débarrassée de tous les ouvrages que j’avais sur ces deux sujets il y a bien longtemps. En dehors du livre d’Al Alvarez et d’un petit traité compatissant rédigé par, allez comprendre, un ministre baptiste, la majorité de cette littérature ne m’a pas aidée. J’avais l’impression que les auteurs écrivaient en tenant leur sujet à une distance extraordinaire, comme s’ils étaient secrètement apeurés. Je n’avais pas besoin de ça étant donné que je me sentais déjà affreusement seule et effrayée.

Même si je n’ai aucune réponse à apporter, je crois fermement qu’il n’y a pas de bonne ou de mauvaise façon d’affronter le suicide d’un être aimé, mais qu’il faut le faire. Je ne prétends pas par là être guérie. Cherchant simplement à briser le silence qui existe autour du suicide, j’ai brisé le mien. Un très grand admirateur de mon père m’a envoyé une lettre après m’avoir rencontrée à une conférence sur la Beat Generation. Il a écrit : « Vous observer et vous parler un petit moment m’a personnellement aidé à résoudre une grande partie de l’énigme Brautigan. »

Ce livre-ci est une œuvre très intime. Il ne s’agit pas d’une biographie de mon père. Il n’a pas besoin qu’on l’explique. Tout ce qui comptait le plus pour lui se retrouve dans les pages de ses textes. Ce n’est pas non plus une autobiographie ni un condensé de notre relation rendu public ni un livre de révélations comme en publient les célébrités. Il s’agit plutôt des mémoires d’une jeune femme qui parle de son chagrin et de ce qui la traversait au moment où elle devait affronter les mystères de la vie de son père et de son suicide.

Après avoir terminé le livre, j’ai fait un voyage que mon père était censé effectuer quatorze ans plus tôt. Il devait se rendre dans son ranch de Paradise Valley, dans le Montana. Au lieu de quoi, il s’est tué. Après son décès, j’étais incapable d’aller dans le Montana. J’ai eu beau y retourner sur le papier pour les besoins du livre, j’étais sûre et certaine de ne jamais pouvoir y remettre les pieds pour de bon. J’avais peur. Mais par une magnifique matinée d’automne, peu de temps après avoir mis le point final à mon texte, j’ai reçu une lettre de Lexi Cowan Marsh, une vieille amie du Montana. Elle m’envoyait de merveilleuses photos de Paradise Valley et de ses nombreux chevaux. Ces images m’ont fait comprendre que j’avais besoin de voir le ranch. J’ai pris un billet d’avion et je suis partie. Ce qui n’aurait pas été possible autrefois le devenait tout à coup.

Après avoir passé la nuit à Bozeman, je suis montée dans ma voiture de location et j’ai mis le cap sur le ranch. Le Tastee-Freez où nous avions l’habitude d’aller manger n’existait plus, et le pont grinçant du camping appartenant au réseau KOA avait été reconstruit, mais j’avais l’impression que si j’allais tout de suite à Pine Creek je pourrais entrer dans la maison et que tout y serait exactement comme avant. J’avais raison. Le ranch venait juste d’être vendu, donc non seulement il n’était pas occupé, mais le très aimable nouveau propriétaire a bien voulu que je fasse le tour de toutes les pièces. Le mur de la cuisine était toujours criblé des impacts de balles laissés après un accès de boisson il y a une éternité de ça. En face, j’ai vu les traits au crayon tracés par mon père pour indiquer ma croissance au fur et à mesure des années. Ma taille n’a jamais atteint ces impacts de balles. J’ai gravi l’escalier à l’intérieur de la grange pour voir son bureau, toujours peint de ce bleu œuf de merle, perché au sommet de la grange. J’ai regardé par les fenêtres tachetées de mouches et contemplé la vue à couper le souffle sur la chaîne des Absarokas. Je suis vite ressortie parce que je n’ai jamais aimé les différents bureaux de mon père. Plus tard dans la journée, je me suis assise sur la dernière marche du perron de la grange, adossée à la porte désormais verrouillée – l’aimable propriétaire étant reparti avec les clés – et j’ai pleuré. Enfin, je pouvais faire le deuil de mon père sans me croire responsable de sa mort.

Alors que le jour déclinait, je me suis arrêtée au Pine Creek Lodge pour passer un coup de fil et j’ai regardé le paysage depuis la cabine téléphonique, hypnotisée par cette lumière du Montana que seul le peintre Russell Chatham a été capable de reproduire. J’ai appelé Elizabeth et mon mari, Paul. Elizabeth m’a raconté sa journée d’école et Paul m’a souhaité bonne chance. J’ai roulé jusque chez mon amie Lexi à Mill Creek. C’est chez elle que mon père a acheté mon premier cheval quand j’avais quatorze ans.

Après deux soirées à discuter jusque tard, la première avec Deane, la sœur de Lexi, puis la seconde avec Lexi et son mari Jim, je me suis endormie à poings fermés au son de la Mill Creek qui coulait au pied de ma fenêtre. Le lendemain, Lexi m’a entraînée dans les activités qui rythment leur quotidien. Nous avons mené des vaches aux Public Auction Yards, un gigantesque site de vente aux enchères de bétail situé à Billings. Nous sommes allées dans les montagnes à cheval. Lexi avait une jument qui n’avait été montée qu’une ou deux fois, et moi le cheval le plus doux qu’ils aient à disposition, l’un de leurs étalons. Je ne pratiquais plus l’équitation depuis l’automne 1980 et n’étais jamais montée sur un étalon auparavant.

Plus tard, sur le flanc de la colline, le couinement des selles et Lexi criant à sa jument : « Ah non, pas de ça avec moi ! », ont joué une musique familière à mes oreilles. Nous avons aperçu un coyote, beaucoup de cerfs mulets, un chat de ferme en chasse, et nous avons rendu visite à quelques vaches dans les hauts pâturages. Juste avant de partir, Lexi m’a suggéré de m’offrir un tour de piste. J’ai descendu le pré au galop en restant parallèle à une rangée d’arbres qui bordaient un canal d’irrigation. Les feuilles étaient jaune vif et la lumière de fin d’après-midi douce. J’ai entendu Deane au loin qui me criait d’en profiter pour quitter le plancher des vaches, si bien que le temps de quelques instants le cheval et moi avons volé ; je n’avais pas peur.

Des gens ont suggéré que le Montana avait précipité la mort de mon père. Lors d’une lecture quelques années plus tard, une auteure a demandé en parlant du Montana : « Est-ce que ce n’est pas là que Richard Brautigan est devenu fou ? »

J’ai réfléchi à cette phrase mais je ne le crois pas. Je pense que la beauté de ce lieu l’a maintenu en vie un peu plus longtemps et j’en suis heureuse.

La dernière dédicace qu’il m’a faite, des années avant sa mort disait : « Cet exemplaire est pour Ianthe avec un amour grand comme une chaîne de montagnes. » Je n’ai vraiment compris cette dédicace que lorsque j’ai eu le courage de retourner dans le Montana, quand j’ai de nouveau senti l’impact renversant de ces montagnes sur moi, ce n’est qu’à ce moment-là que mon cœur a pu accueillir les mots de mon père.

CE QU’IL EST CENSÉ Y AVOIR

Il est censé y avoir un début. Un début pourrait être la nuit où j’ai décidé de laisser quelqu’un entrer chez mon père par effraction pour voir s’il y avait des indices de l’endroit où il avait bien pu aller. Cette nuit-là, j’ai rêvé de mon père pour la première fois de ma vie. Il était fâché contre moi. « Comment oses-tu te mêler de ma vie privée », m’a-t-il dit dans l’obscurité du rêve. Étant extrêmement réservé sur certains aspects de son existence, il n’aurait jamais laissé quiconque entrer chez lui sans permission. Je savais combien il serait furieux contre moi quand il s’en apercevrait au retour de son voyage. J’ai toujours le carnet rouge brillant qui contient les notes inachevées que j’ai prises à cette période, avant que son corps ne soit découvert : « Poète hollandais de passage. Peut-être ? Amsterdam ? Reed College ? MAMAN. » À mon réveil le lendemain matin, le 25 octobre 1984, il était mort. Un détective privé me l’a annoncé au téléphone. Réalisant que je perdais peu à peu pied avec la réalité, j’ai appelé ma belle-mère, la personne qui pouvait me rejoindre le plus vite. J’avais toujours le téléphone à la main quand elle s’est précipitée dans la chambre où j’étais encore assise au bord du lit. J’ai remarqué des détails de ce à quoi elle était occupée avant de venir. Les cheveux coiffés, mais pas de rouge à lèvres. Impeccablement habillée, mais encore en chaussons. J’ai senti ses bras m’enlacer et m’empêcher de disparaître jusqu’à ce que ma mère arrive. Un ami avait pu contacter mon mari, Paul, qui est aussitôt rentré à la maison. Puis j’ai tout oublié pendant deux, trois, ou quatre jours.

Rien n’explique tout ce temps envolé si ce n’est un autre rêve. J’étais dans le centre-ville de Bolinas, en Californie, et j’ai aperçu sa silhouette aux longues jambes si familière qui descendait d’un pas rapide l’étroite rue principale conduisant à l’océan. J’ai couru pour le rattraper. « Attends, papa, attends ! » l’ai-je appelé. Il s’est arrêté et m’a regardée un moment, sans méchanceté ni impatience ni inquiétude ni colère. Ses yeux bleus étaient remplis d’une espèce de détermination et de promesse que je n’avais pas vue chez lui depuis mon enfance.

« Je dois y aller, a-t-il dit. J’ai beaucoup de travail. »

Je me suis arrêtée de courir, suis restée figée et je l’ai regardé passer à grandes enjambées devant le bar le Smilie’s jusqu’à être hors de vue. Presque une semaine plus tard, j’ai enfin senti sous mes pieds nus la brique froide de l’allée qui menait au petit cottage où je vivais. Ma mère me tenait dans ses bras et je hurlais. Personne ne m’a entendue parce que les voisins avaient embauché un groupe de rock pour jouer à leur fête d’Halloween.

Ce soir-là, mon inconscient et moi avons conclu un marché. Le jour, je croirais que mon père était mort et essaierais de vivre avec cette idée, mais la nuit, je serais libre de rêver : à un père qui refusait de mourir ; à un père que j’aimais dangereusement presque plus que ma propre vie ; à un père magique qui avait commencé à s’autodétruire, me laissant le regarder faire sans me donner les moyens de l’aider ou de me protéger.

Onze ans plus tard, par la fenêtre de mon nouveau bureau, je vois que les feuilles sont encore presque toutes vertes sur les arbres de notre jardin. Les noix tombent de leur arbre et les roues de la voiture les écrasent. Les citrouilles pourrissent sur la véranda.

« Composte », dit ma fille Elizabeth. Elle ne veut pas mettre les citrouilles orange vif à la poubelle. « On peut les découper, les mettre dans le jardin et elles feront du compost. »

À quoi pensait mon père ? Un de ses amis a dit que d’après lui, c’était un manque d’imagination : « Si seulement il était resté, il aurait adoré Elizabeth. »

Un autre début aurait pu être sa naissance à Tacoma, Washington, et l’existence de sa mère ainsi que de ses demi-frères et sœurs. Quand j’étais petite, il me racontait son enfance dans l’Oregon et l’État de Washington, mais sans nommer quiconque. Mon père, qui était capable d’inventer tout un monde dans son roman Sucre de pastèque, a refusé de me dire comment s’appelait sa mère. Il a quitté l’Oregon peu de temps après sa sortie de l’hôpital psychiatrique de Salem et c’en a été fini. Il n’a plus jamais prononcé son nom.

Le printemps qui a précédé ma remise de diplôme, des fragments du passé ont commencé à me revenir en mémoire. J’ai décidé d’essayer de coucher par écrit ces éclats de souvenirs et alors, me suis-je dit, peut-être que je parviendrais à trouver un lieu pour mon père et l’effet que son suicide avait sur ma vie. Je n’étais pas assez bête pour croire que par la ruse, j’obtiendrais de la mort qu’elle me révèle tous ses secrets, mais je pensais vraiment avoir assez de courage pour faire suffisamment resurgir cette mort et continuer de vivre en souffrant moins qu’avant, en ayant une meilleure compréhension des choses. Dans ma soif d’un récit traditionnel, j’ai soulevé le couvercle du passé, oubliant qu’il fonctionne comme la boîte de Pandore qui ne se referme pas si facilement une fois ouverte. Le problème quand on découvre le nom de quelqu’un, c’est que le nom s’accompagne d’une personne, d’une vie entière, et donc, d’un début supplémentaire.

Ce bouquet anarchique de commencements ne peut être ordonné ni catégorisé. Ce passé est riche, gigantesque, et recouvre tout. Je suis en train d’apprendre que plus je le laisse prendre le dessus, plus je gagne en liberté. Une partie de moi est terrifiée par ce que j’essaye de faire tandis qu’une autre est profondément soulagée.

Perdue dans ces réflexions, je m’approche de la fenêtre du salon pour observer « les plus grandes artistes de trottoir du monde ». Ce qu’Elizabeth, ma fille, et Elizabeth Newman, une de ses meilleures amies, ont créé est assez saisissant : de l’art sur la moitié d’une rue. Elles ont commencé par écrire leur surnom, « Izzy » et « Izzy », puis ont dessiné des poissons aux couleurs vives qui ont la même forme que ceux dessinés par mon père dans son roman La pêche à la truite en Amérique. Ils flottent au-dessus des dalles carrées du trottoir remplies d’arcs-en-ciel traversés de soleils. De grands symboles de paix constellent le pavé. À cet instant, les Izzy essayent de tracer le contour des feuilles de noyer marron tombées par terre. Je les vois peiner car les feuilles délicates se déchirent. Je m’éloigne de la fenêtre en me demandant ce qui se trouvera sur le trottoir lors de mon prochain passage. Je m’installe à mon ordinateur et recommence.

En 1960, à San Francisco, nos parents ont pris des photos de Cadence et moi à trois mois. Nous sommes nées à vingt-cinq jours d’écart. Cadence est la seule de mes amis à avoir vraiment connu mon père. Elle et son compagnon ont un appartement avec vue sur North Beach. Si vous regardez par leurs baies vitrées, vous apercevrez Washington Square Park et la crèche où Cadence et moi avons joué ensemble quand nous étions petites.

North Beach a été mon tout premier monde, une ville à l’intérieur de la ville, parfaitement proportionnée pour une enfant. Chaque pâté de maisons offrait une nouvelle sensation. Une minute on respirait l’odeur de bon pain d’une boulangerie italienne, la suivante, c’était la propreté suffocante d’un pressing chinois et la suivante encore, l’odeur aigre d’un bar à dix heures du matin. Les trottoirs restaient immaculés grâce à une armée de vieilles dames italiennes en blouse de ménage et chaussons. Elles s’asseyaient sur les perrons et discutaient après leur avoir donné un coup de balai (sans âge, le balai). Je passais devant elles en sautillant, toujours à portée de voix de mon père qui me criait de faire attention. Il avait peur que je me fasse renverser par une voiture sortant d’un des nombreux garages longeant la rue.

Un jour, au Fisherman’s Wharf, j’ai vécu une autre aventure. Alors que j’attendais mon père à un coin de rue, j’ai vu un petit rat courir vers moi. Je me suis agenouillée, le rat a sauté dans mes mains légèrement en coupe et m’a mordu l’index au moment où j’ai voulu me relever. J’en porte encore une petite cicatrice. Un inconnu a jeté son manteau sur l’animal. Ils ont pu le tester pour vérifier qu’il n’avait pas la rage et je n’ai eu besoin que d’une piqûre antitétanique aux urgences. J’ai eu droit à une longue conversation avec mon père sur le danger de prendre des rongeurs dans ses mains et il m’a raconté la fois où il avait été mordu par un écureuil au Golden Gate Park.

« Pourquoi est-ce qu’il t’a mordu ?

— Je lui donnais une cacahuète et il m’a mordu le doigt au lieu de la cacahuète. » J’ai cherché les écureuils à North Beach mais n’en ai jamais vu aucun. Le quartier était littéralement rutilant en journée. Ici, pas d’emballages de bonbons pris contre le bord des trottoirs.

Si vous alliez au Washington Square Park pour jouer dans le bac à sable, il y avait une fontaine d’eau potable pour vous y laver vos mains rouges et froides. Une puissante odeur de cigare flottait depuis les bancs du parc. Les religieuses de l’église des Saints Pierre et Paul montaient et descendaient les marches juste en face de l’aire de jeux. Quand j’avais deux ans, je les prenais pour des pingouins. Parfois, les invités d’un mariage sortaient de Cadillac noires étincelantes et grimpaient sans bruit vers l’intérieur de l’église gigantesque qui, à mes yeux, ressemblait à une pâtisserie.

Cadence et moi à San Francisco, 1960.

Au centre du parc se dressait la statue dédiée à Benjamin Franklin. Il y a des portraits de mon père, en noir et blanc, pris devant ce monument ; il me portait dans ses bras lorsque j’avais deux ans. Il regarde en direction de ma mère qui prend la photo. Je suis heureuse. Il est triste. Ma mère et lui se sépareront un an après. Cinq ans plus tard, mon père a utilisé cette même statue comme décor pour la couverture de La pêche à la truite en Amérique. Je me demande souvent ce que ce morceau de marbre signifiait pour lui. Pourquoi Benjamin Franklin ? L’arbre facile à escalader à côté de l’arrêt de bus n’est plus là et aujourd’hui, le parc semble un peu seul en fin d’après-midi.

Depuis notre appartement à proximité de la Coit Tower et du haut de Lombard Street, je pouvais voir Cadence descendre la rue en direction de l’école primaire Sarah B. Cooper de l’autre côté de Columbus Avenue. Nous étions toutes les deux en CE1, sauf que je revenais du Mexique avec ma mère et n’étais pas encore inscrite à l’école.

Je traînais donc devant la baie vitrée et attendais que Cadence passe juste en dessous de moi pour tenter de lui cracher dessus depuis le premier étage.

Mon père venait me chercher dans cet appartement. Il arrivait de la même direction que Cadence. J’étais tellement heureuse de le voir remonter la colline vers moi. Je supportais très mal les périodes où ma mère m’emmenait loin de San Francisco et donc de mon père. Pendant de nombreuses années après la séparation de mes parents, ma mère et moi avons souvent déménagé d’un bout à l’autre de la baie de San Francisco. Et quand ma mère s’est enfin posée, c’est mon père qui s’est mis à beaucoup bouger. Mais il n’a quasiment pas quitté la ville durant mon enfance si bien qu’elle et lui seront toujours liés dans mon esprit.

Parfois il m’emmenait au parc, s’asseyait près de moi et me regardait jouer. Je ne me lassais pas d’être poussée sur les balançoires. Il y avait un glacier à proximité de l’église qui bordait un côté du parc. Si j’avais beaucoup de chance, mon père m’achetait une glace. Je ne le savais pas à l’époque mais nous étions pauvres. Quelque temps plus tard, le glacier est devenu un restaurant appelé Mama’s. D’un coup, mon père était célèbre et avait de quoi m’y inviter à déjeuner. Il me laissait commander tout ce que je voulais. Les murs étaient blancs. La propriétaire nous saluait. J’étais si timide que je n’arrivais qu’à lui faire un petit signe de la main.

D’autres fois, on attrapait le bus depuis un îlot central sur Colombus Avenue, en face du Washington Square Park. Il y a un minuscule parc à cet arrêt de bus. Il comprend une statue en bronze d’un homme en train de regarder dans un petit étang. Une grille en fer encercle ce jardin miniature. Personne n’a le droit d’y entrer. J’ai toujours rêvé d’y pénétrer, mais à la place, je m’accrochais à la main chaude et douce de mon père et montais dans le bus.

Quelques années après sa mort, je me suis rendue à San Francisco pour mon anniversaire et me suis assise au bord du bac à sable du Washington Square Park où j’ai regardé les enfants jouer. J’ai touché le marbre froid aux éclats noir et blanc de la statue de Benjamin Franklin et n’ai éprouvé que du silence. J’ai parcouru North Beach, descendu Broadway en passant devant le fameux restaurant Vanessi’s où je me suis souvent endormie sur une banquette bien avant la fin de la fête. Un peu plus bas se trouvait Enrico’s, un café avec terrasse où mon père et moi restions des heures et des heures. Mon père y retrouvait ses amis et même une ou deux amoureuses que je ne connaissais pas pendant que je lisais des bandes dessinées et mangeais de la glace au café. J’ai sursauté en voyant le City Lights Bookstore. Il était exactement comme dans mon souvenir de jeune femme de vingt-et-un ans, de jeune fille de dix-sept ans et d’enfant de quatre ans. Si ce n’est que cette fois, mon père dégingandé n’était pas avec moi.

Mon père et moi au Washington Square Park, devant le mémorial de Franklin, 1962.

Tard la nuit, après la veillée organisée pour mon père au Enrico’s, mon mari, Cadence et moi sommes passées en voiture devant le lieu où se trouvait son ancien appartement sur Geary Street. Je savais que l’immeuble avait été démoli des années plus tôt, mais le néon rouge du petit diner au coin où l’on pouvait aussi passer commande depuis sa voiture clignotait toujours dans ma direction à travers le brouillard. L’arrêt de bus le plus proche se situe devant le bâtiment qui était autrefois occupé par un gigantesque Sears. Je n’aimais pas cet arrêt de bus parce qu’il était toujours très venteux et que j’avais toujours froid aux jambes.

Les deux Elizabeth continuent de dessiner. Elles ont arrêté de vouloir faire des feuilles de noyer et ont attaqué un grand arbre qui pousse à l’horizontale. Cette fois, les filles me voient et me font signe de la main, les doigts couverts de craie colorée. Quand je repasse devant la fenêtre, elles ont terminé un grand cheval. Je laisse s’effondrer les murs du temps et m’aventure de nouveau en 1966 dans l’appartement que mon père occupait sur Geary Street. Pendant longtemps, environ neuf ans, cet appartement a gardé mon père en sécurité.

GEARY STREET

Quand j’avais cinq ans, mon père a emménagé dans un appartement situé sur Geary Street. Si vous êtes sur Van Ness et que vous tournez dans Geary en direction de l’océan, vous verrez un grand panneau BEKINS au sommet de la colline en face de ce qui était autrefois le grand magasin Sears. N’empruntez pas le tunnel, mais serrez à droite pour passer devant le diner rouge. Ralentissez et observez les nouveaux immeubles d’habitation. Son appartement était juste là, au milieu de ce pâté de maisons. Le bâtiment était une construction typique de San Francisco au tournant du vingtième siècle. On y accédait par deux portes en haut d’un perron. Celle de mon père s’ouvrait sur une entrée à la forme bizarre percée d’une série d’autres portes. Celle de son appartement possédait une petite vitre sur laquelle mon père avait scotché des objets assez intéressants. On y voyait un dollar Digger et une plume. Dans les années soixante, les Diggers ont tenté de présenter une alternative au capitalisme. Ils ont ouvert un Magasin Gratuit et ont créé le dollar Digger. Ils installaient des tables couvertes de nourriture sous les eucalyptus du Golden Gate Park et mon père m’emmenait manger là-bas.

C’est dans cet appartement que j’ai cessé de sucer mon pouce du jour au lendemain. Cadence et moi adorions sucer notre pouce. Un soir, quand j’avais six ans, mon père et moi étions dans le couloir. Il m’a regardée un petit moment et m’a dit : « Tu ne serais pas un peu grande pour continuer à sucer ton pouce comme ça ? » J’ai levé la tête, obligée de plisser légèrement les yeux à cause de la lumière aveuglante de l’ampoule nue ; j’ai aussitôt retiré mon pouce un peu fripé de ma bouche et ne l’y ai jamais remis.

Jusqu’à l’âge de dix ans environ, me rendre chez lui a été facile. Quand je vivais en ville, ce qui a été mon cas de manière intermittente de ma naissance jusqu’à mes presque neuf ans, il passait simplement me chercher dans l’après-midi à l’endroit où je me trouvais et on prenait le bus ensemble. Puis ma mère et moi ainsi que mes deux demi-sœurs nées entre-temps, Ellen et Mara, avons déménagé dans le comté de Sonoma. Mon frère, Jesse, est né dans l’année qui a suivi. À partir de là, j’ai rejoint San Francisco par le bus Greyhound, ce qui représentait un trajet de presque cent kilomètres. Un aller-retour coûtait 4,10 dollars. J’ai encore le reçu d’un vieux billet. Pendant un moment, mon père est venu me chercher à l’ancienne gare routière Greyhound sur la 7e Rue. Puis quand j’ai eu dix ans, il m’a expliqué comment prendre un taxi pour venir chez lui ; je donnais l’adresse au chauffeur et lui disais d’attendre pendant que je montais à toute vitesse chercher mon père afin qu’il paye la course.