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Amaury Winter, le célèbre auteur de romans policiers n’a plus d’inspiration. Et si, pour retrouver la véracité du récit et les frissons du suspense, il devenait, pour de vrai, le héros de son roman…, c’est à dire le tueur ?
À PROPOS DE L'AUTEUR
Après le surprenant polar artistique SANS TITRE, le terrifiant thriller LE CIEL, LE SOLEIL ET LA MORT, le prenant UN TUEUR EST PASSÉ et l’intrigant LA MENACE,
Jean Paul von Schramm nous propose un récit inédit et saisissant dans lequel il est passé de l’autre côté du miroir.
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Seitenzahl: 242
Veröffentlichungsjahr: 2022
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Le meurtre, chez l’homme, c’est tout près, c’est juste sous la peau, frémissant, c’est au bord des yeux comme le désir, à fleur de tête. Le meurtre, en un sens, n’est qu’une figure du désir : c’est l’envie de vous le faire passer.
Camille LAURENS
J’aime tuer des gens parce que c’est très divertissant. C’est bien mieux que de tuer des animaux sauvages car l’homme est la plus dangereuse des créatures.
Le Tueur du Zodiaque
Il n’existe que trois êtres respectables : le prêtre, le guerrier, le poète. Savoir, tuer et créer.
Vendredi 27 mai.
Le feu crépite dans la monumentale cheminée en granit.
Amaury ajoute une bûche.
« Prenez du hêtre, lui avait dit le vieux forestier, c’est un excellent compromis, il fournit beaucoup de chaleur en produisant peu de fumée … sa flamme est chaleureuse et par rapport au bouleau son pouvoir calorifique est … »
Amaury avait fini par stopper d’un merci autoritaire l’exposé du bonhomme en se reprochant d’avoir la tête du type à l’écoute bienveillante, celui à qui on raconte ses malheurs ou à qui on prendra plaisir à détailler les caractéristiques techniques d’une scie circulaire.
Il tire la première feuille du paquet, la regarde, hausse les épaules.
Même le titre n’était pas bon : Killer est-il ?
Tu parles !
Un jeu de mots indigent.
Il a passé l’après-midi à relire une nouvelle fois le manuscrit de son polar.
Il a fait quelques corrections ici et là.
Puis il a renoncé.
Il est affligé.
C’est pire que ce qu’il pressentait.
C’est mou et tiède.
Aucun rythme.
Aucun souffle.
Une intrigue convenue.
Une énigme faiblarde.
Des rebondissements prévisibles.
Des indices grossiers destinés à égarer le lecteur qui pouvait identifier le coupable avant d’avoir atteint la moitié du livre.
Un coupable à la petite semaine, victime de son enfance, de son éducation, qu’on plaignait plus qu’on ne le craignait.
On pouvait juste porter au crédit du malheureux que si la rage et la sauvagerie avec lesquelles il plantait son poignard de combat dans la poitrine de sa victime ne lui procuraient aucune jouissance, son plaisir venait ensuite, la colère retombée, quand il ôtait lentement la lame du corps.
Amaury avait frémi à décrire ces scènes, persuadé qu’elles bouleverseraient le lecteur.
Mais à la relecture, grandiloquentes et complaisantes, elles prêtaient autant à rire qu’à s’émouvoir.
Pour un polar qui devait marquer son retour au premier plan !
Amaury regarde s’enflammer la boule de papier froissé.
Deuxième feuille.
Il relit avec plaisir la citation en exergue, une phrase de Paul Valéry : « Le châtiment déprime la moralité car il donne au crime une compensation finie ».
Il avait trouvé que ça faisait distingué pour un polar et c’était bien la seule phrase dont il était fier.
Les pages sont jetées une à une au feu.
Amaury ne prend même plus la peine de les froisser.
Les flammes s’en donnent à cœur joie au point qu’Amaury doit interrompre son autodafé et reculer un moment devant la chaleur de l’embrasement.
Quatre mois de travail, 248 pages, 45 chapitres, 48 000 mots partis en fumée.
Dont ces deux dernières semaines où il était venu se perdre ici à Goulven, loin des contingences parisiennes, face aux dunes de Keremma, pour retravailler les trois derniers chapitres de son polar et choisir entre les deux fins qu’il avait imaginées dont aucune ne lui paraissait vraiment convaincante.
Souvent les idées lui venaient en marchant mais là les promenades vivifiantes au lever du jour, les pieds nus dans le sable et le nez au vent, entre la baie de Goulven et l’anse de Kernic ou bien jusqu’à la pointe de Penn ar C’hleuz n’avaient pas ranimé son inspiration.
Cela dit, il n’était pas surpris.
Au bout de quelques chapitres, il avait compris que ses personnages manquaient d’épaisseur, qu’ils lui échappaient peu à peu et que le récit s’effilochait.
Il s’était entêté car il avait pris en amitié son personnage principal, un vieux flic bourru qui grignote des noix d’Amazonie à longueur de journée en répétant à qui veut l’entendre : « le sélénium, moi je vous le dis ! »
Déjà, en écrivant son précédent polar, Ice Crime, l’histoire d’un psychopathe dont l’isolement pendant trois jours dans un hôtel d’altitude en Haute-Savoie à cause d’une tempête de neige, réveillait les mauvais instincts, il avait senti que son inspiration se tarissait, pire qu’une certaine lassitude s’installait.
Il faut dire qu’en une dizaine de polars en autant d’années, il avait exploré tous les ressorts du crime et mis en scène toutes les catégories de criminels.
Ses habituels lecteurs avaient dû, à la lecture de la quatrième de couverture de son dernier opus, - un extrait macabre - pressentir une certaine désinvolture de l’auteur et ils l’avaient boudé.
De leur côté, les critiques avaient stigmatisé le manque d’originalité …
« De quoi faire une mauvaise série télé » avait même tranché l’un d’entre eux.
« Je compte sur vous, Amaury, vous allez retrouver votre mordant et nous pondre un petit chef d’œuvre cette fois-ci ! » avait averti son éditeur.
Allait falloir lui expliquer qu’il devrait attendre quelques mois encore son roman de la renaissance.
Le feu s’est calmé, comme repu après son orgie de papier.
Le silence et la pénombre sont revenus dans le salon après la flamboyante flambée.
Amaury reste un instant assis en tailleur devant le foyer.
Demain il rentrera à Paris la tête basse.
De toute façon, depuis le départ de Marie plus rien n’allait dans sa vie.
Elle était partie en février au moment où il entamait l’écriture de son polar.
Il avait juste eu le temps de lui soumettre le thème de son livre. Elle avait dit « oui, intéressant … » d’un ton détaché.
Elle était déjà partie.
Elle l’avait quitté sur un texto ou presque : « Il faut qu’on se parle ».
Tu parles !
La messe était dite.
Il n’avait pas cherché à la retenir.
Après Marie, son livre réduit en poussière c’est une nouvelle perte, une cruelle séparation, quelque chose de lui, de sa chair, qui lui est arraché.
Amaury avait imaginé terminer son séjour breton sur un point final qu’il avait prévu de fêter dignement à Plouider à La Butte, le restaurant étoilé, devant le carpaccio de turbot, le homard de casier et le rouget de petit bateau du menu « Force du vivant » de son ami Nicolas Conraux.
Ce soir, pour son dernier repas en Bretagne, il ira, comme de nombreux soirs, à la Crêperie Les Rigadelles de Goulven.
Il prendra comme d’habitude une Monts d’Arrée (andouille-poireaux) avec une bolée de cidre brut : pourquoi changer ce qui convient ?
Depuis le premier soir, il se dit qu’il va demander ce que signifie « rigadelles », lui qui ne supporte pas de ne pas connaître le sens d’un mot, mais il oublie à chaque fois, focalisé qu’il est sur le ballet de la serveuse, Solenn, une petite rousse joliment vive comme un korrigan, fine comme une brindille.
Elle a une façon de dire « Voilà ! » quand elle lui apporte sa crêpe, avec une voix gaie et un sourire gracieux, qui lui va droit au cœur.
Elle lui donne l’impression que son sourire n’est que pour lui : elle le déclenche soudain, son visage s’éclaire comme si elle était heureuse de le servir, presque comme une épouse attentionnée.
Par curiosité, il avait cherché sur internet : les Solenn sont bienveillantes, à la fois modestes et généreuses ; elles peuvent se montrer un peu crédules, cependant elles n’en sont pas moins positives.
C’était des conneries.
Mais ça collait bien à sa Solenn.
Cette soirée est particulière : c’est la dernière fois qu’il verra Solenn et, après cet après-midi de deuil, il n’a plus que jamais besoin de son sourire.
Comme d’habitude, il arrivera devant la crêperie à 18 h 50, dix minutes avant l’ouverture : il aime bien être le premier.
Ainsi, installé dans l’angle à droite, il verra le spectacle de l’entrée des clients, il ne manquera rien des allers et retours de Solenn entre la cuisine et la salle et il sera servi le premier.
Et puis, arriver le premier c’était montrer sa fidélité.
Amaury crache un « Merde ! » en arrivant.
Il a été devancé par une famille de quatre personnes en demi-cercle devant les portes de la crêperie, deux enfants entourés par leurs parents qui forment une sorte de cordon sanitaire.
Un barrage.
Il est contrarié, prêt à demander au père de famille, un grand brun corpulent qui fait bien une tête de plus que lui, de réparer cette usurpation en le laissant passer devant, arguant que son habitude d’être premier vaut primauté et priorité.
Il va rater le délicieux moment où les portes de la crêperie s’ouvrent, où Solenn apparaît, où elle le reconnaît, où elle s’illumine d’un « Bonsoir, Monsieur ! » plein de fraîcheur.
C’est son dernier soir, ce grand con n’a pas le droit de le priver de ce cérémonial.
⸺ Je vous demande pardon, bonsoir… ça ne vous dérangerait pas de me laisser passer avant vous, je suis assez pressé ?
⸺ Désolé, Monsieur, on était là avant vous et nous aussi on est pressés…
⸺ Ok, je comprends, mais vous voyez, c’est mon dernier soir ici et…
⸺ On vous a dit non ! Laissez-nous tranquilles, enfin !
C’est la mère de famille, une grande brune sèche aux cheveux raides, qui, devançant son mari, a glapi.
Amaury baisse la tête.
Il sent monter en lui une bouffée de violence dont il se serait cru incapable.
Un venin envahit ses veines.
Une envie de meurtre.
Il va l’étrangler cette harpie.
Lui faire ravaler son venin.
À cause d’elle, il ne connaîtra pas une dernière fois ce moment de grâce où Solenn ouvre les portes, passe la tête avec sa jolie frimousse piquetée d’éphélides qui s’éclaire d’un sourire fulgurant.
Qui le bouleverse.
Qui le transperce.
Rien que pour lui.
Il va la tuer cette salope.
Son corps s’est raidi, les muscles de ses bras se tétanisent.
Il est planté dans le sol, les poings fermés.
Une rage sourde gronde en lui.
C’est la première fois qu’il éprouve ce sentiment.
C’est à la fois douloureux et terriblement excitant.
Électrisant, euphorisant presque.
L’ouverture des portes éteint la tension.
Ce n’est pas comme d’habitude Solenn mais la patronne qui ouvre.
Un coup au cœur pour Amaury : et si Solenn n’était pas là ce soir ?
Elle sait pourtant que c’est son dernier soir, il le lui a dit et elle lui a bien dit « À demain ! »
Solenn est bien là.
Elle a apporté les cartes aux premiers entrés puis s’est aussitôt dirigée vers Amaury.
⸺ Bonsoir Monsieur ! Alors comme ça, vous allez nous quitter ? Vous allez nous manquer …
⸺ Vous aussi vous allez me manquer !
⸺ Une Monts d’Arrée, comme d’habitude ?
⸺ C’est ça !
⸺ Avec une bolée de brut de Fouesnant ?
⸺ Parfait.
À la table au centre de la salle, la petite famille tarde à faire son choix sous la férule de la mère.
Amaury ne voit que le visage de la mère, les enfants sont de profil, le père de dos.
Elle a un long nez qui tombe sur une bouche mince.
Elle se rend compte soudain qu’il la dévisage.
Elle fronce imperceptiblement les sourcils.
Amaury baisse la tête.
Il n’avait jamais voulu tuer personne.
Tout à l’heure il avait voulu la tuer.
Si elle n’avait rien dit, la mauvaise, son mari se serait laissé convaincre.
Il avait voulu l’étrangler, il l’avait senti à la façon dont ses doigts s’étaient contractés en serres.
Il avait voulu l’étrangler et son corps en avait ressenti une profonde jouissance.
Elle vient de lui faire baisser les yeux, la virago, et il a encore plus envie de la tuer.
Il sent ses veines se gonfler lentement, l’effet est plutôt agréable.
C’était comme une poussée de fièvre.
La sensation est tellement prégnante qu’il suit machinalement des yeux les évolutions de Solenn sans la voir vraiment.
Cette sensation intense, il n’avait jamais su la décrire dans ses livres.
Il parlait de montée d’adrénaline.
De sueurs.
De tremblements.
Ce n’était pas ça.
Pas que ça.
Pas seulement l’augmentation de la fréquence cardiaque et de la pression artérielle, la dilatation des bronches.
Non, c’est comme une sublimation de l’esprit, au sens chimique du terme, un passage de l’état solide à l’état gazeux.
Quelque chose qui vous infuse tout le corps.
Qui vous possède.
Et encore, ce n’était que l’envie de tuer.
Un désir bouillonnant.
Dont on pressent le plaisir fulgurant du passage à l’acte.
Le spasme orgasmique.
La délivrance suprême.
Avant la lente décrue jouissive de l’assouvissement.
Voilà !
Figé dans une sorte de catalepsie, Armand n’a pas vu ni entendu l’arrivée à petits pas nerveux de Solenn.
Elle est penchée vers lui, découvrant la naissance du sillon entre ses petits seins.
Tout semble menu chez elle mais délicieusement proportionné avec de jolies formes vibrantes.
Amaury relève prestement la tête pour s’affranchir de tout voyeurisme et articule « Merci, Solenn ! ».
C’est la première fois qu’il l’appelle par son prénom.
C’est sorti comme ça.
Il en est confus.
⸺ Ça va, Monsieur ? Vous avez l’air bizarre…
⸺ Ça va, merci. J’étais perdu dans un rêve.
Il n’allait quand même pas lui dire : j’étais en train de tuer la mauvaise de la table du milieu.
Mais putain, l’idée de tuer, qu’est-ce que c’était bon !
Et si c’était ça ?
Comme il n’avait jamais eu des envies de meurtre, il n’avait pas pu ressentir au plus profond de lui-même la commotion physique et le trauma psychique que provoquait ce désir, plus puissant qu’un désir sexuel.
Amaury projette une nouvelle fois son regard en direction de la mère de famille en train de découper la crêpe du plus jeune des enfants, un binoclard à raie.
Elle a dû sentir son regard parce qu’elle tourne la tête et le fixe, le défi, l’œil mauvais.
Amaury lui adresse un léger sourire.
Plutôt du genre pervers alors qu’il l’aurait voulu menaçant.
Mais l’effet n’était pas mal non plus.
Elle a dû cafter à son mari parce qu’il se retourne, le sourcil farouche.
Amaury lui offre un sourire conciliant.
Après tout, c’est grâce à leur intransigeance imbécile qu’il avait eu cette révélation : on ne peut bien décrire que ce qu’on a vécu au plus profond de soi.
Dans sa chair.
Une évidence dont la traduction est à la fois terrible et excitante.
Pour entrer dans l’esprit d’un criminel il faut avoir envie de tuer.
Pour se mettre à la place d’un tueur il faut avoir tué.
Ou vouloir tuer.
Il faut avoir connu les affres, la fièvre, l’ivresse d’une entreprise meurtrière.
Sa crêpe andouille-poireaux n’a jamais été aussi délicieuse.
Il lui semble n’avoir jamais autant apprécié le mariage entre le goût de noisette du poireau de Créances et le fumé de l’andouille.
Amaury est excité comme un inventeur de trésor.
Il vient de découvrir le fil à couper le beurre.
L’évidence des évidences : tu ne parles bien que de ce que tu connais.
De ce que tu as expérimenté.
L’imagination est voyageuse et trompeuse.
Elle ne résiste pas aux situations extrêmes.
Le romancier est un manipulateur.
L’auteur de polar est un truqueur.
Cette fois-ci il fallait faire une sorte de docu-fiction.
Il allait l’écrire ce putain de polar qui allait les bluffer.
Les scotcher tous.
Ces connards de critiques aigris qui éreintent des œuvres dont ils seraient incapables d’écrire deux lignes.
Son éditeur allait ravaler sa morgue.
Il n’y a pas loin de la morgue à la morgue, sourit Amaury pour lui-même.
Tiens, se dit-il, il faut que je me rappelle cette phrase.
Tous ils allaient voir ce qu’ils allaient voir.
Il allait leur faire voir, à ces hyènes.
L’équation était simple.
Tu n’as plus d’inspiration.
Tu ne trouves plus les mots.
Tu dois retrouver le souffle et le rythme des grands récits dramatiques.
Tu dois retrouver le feu sacré.
Tu dois marcher dans les pas du tueur.
Tu dois te glisser dans sa peau.
Penser, manger, boire, dormir, vivre comme lui.
Tu seras un tueur, mon fils.
Amaury s’est laissé convaincre : pour ce dernier dîner, lui, qui n’est pas un bec sucré, accepte de prendre un dessert, offert par la maison.
Solenn en semble ravie, elle lui a suggéré une Old England, une crêpe avec confiture d’orange, chocolat chaud, écorces d’agrumes confites, c’est sa préférée à elle.
⸺ D’accord ! Comme ça je vais enfin connaître vos pensées secrètes …
Amaury avait regretté aussitôt cette familiarité.
Qui semblait avoir plu à Solenn qui, faussement gênée, avait répondu en haussant légèrement les épaules :
⸺ Arrêtez, vous allez me faire rougir !
Mais ce soir Amaury n’a pas le cœur au marivaudage ni à la bagatelle.
Bien sûr Solenn lui plaît et il a déjà imaginé mettre dans son lit cette joyeuse luronne dont il aime la poitrine menue mais drue, la taille fine et les mollets ronds.
L’affaire ne lui semblait pas infaisable.
D’une part, avec son visage juvénile imberbe, il fait bien une dizaine d’années de moins que ses trente-neuf ans, d’autre part son statut d’écrivain -qu’il s’est dès le premier jour empressé d’afficher- qui a toujours un effet magique chez les jeunes femmes.
Enfin, d’après les piques de sa patronne (« Tu vas finir Catherinette ! »), Solenn n’aurait toujours pas de « petit copain ».
Mais ce soir quelque chose bouillonne en lui.
Quelque chose dont l’ampleur le dépasse.
Qui a envahi son corps et son esprit.
Quelque chose qui lui fait peur.
Une peur à la fois douce et enveloppante.
Quelque chose de grandiose qu’il a besoin de comprendre et d’analyser.
De prolonger.
De mettre en perspective.
D’écrire noir sur blanc pour que ça existe.
Voilà ! Vous verrez ! Vous allez m’en dire des nouvelles !
Solenn se penche vers Amaury l’assiette en mains qu’elle suspend un instant avant de la poser délicatement.
Amaury plonge une nouvelle fois dans le mignon décolleté de Solenn.
Des petits seins frais prêts à être cueillis.
Il sait qu’elle l’a remarqué.
Mais cette fois il ne fuit pas, il s’imprègne de cette vision comme s’il voulait la graver dans sa mémoire.
Et Solenn, comme si elle l’avait compris, tarde à se redresser.
⸺ Dites-moi Solenn, je me demandais … qu’est-ce que vous faites… pardon… qu’est-ce que signifie le mot « rigadelle », vous savez ?
Amaury s’était repris juste à temps.
⸺ Les rigadelles, c’est des coquillages, je ne sais plus lesquels, je vais demander… sinon si vous voulez, je finis vers 11h-11h30, ça dépend…
⸺ D’accord, je viendrai vous attendre à partir de 11h…
Solenn baisse chastement les paupières dans un imperceptible acquiescement.
Amaury ne sait pas dire non.
En revanche il sait qu’il ne viendra pas l’attendre.
Il est pressé de rentrer.
Il n’a pas fini sa crêpe.
Il appelle Solenn et lui demande l’addition.
⸺ Vous n’avez pas aimé ?
⸺ Si… si … mais je ne suis pas trop sucré… et puis c’est vous mon dessert…
Solenn, surprise, le regard mouillé, bat des cils et esquisse un sourire complice.
Amaury en frémit d’aise.
Même s’il sait qu’il n’honorera pas son rendez-vous, la proposition de Solenn a lavé sa dernière déconvenue et comblé son ego et il peut bien offrir trois bonnes heures d’enfièvrement à sa conquête.
Après tout, le désir est souvent plus fort que le plaisir.
Solenn revient avec la note et le sabot pour la carte de crédit.
Amaury lui laisse un pourboire de vingt euros, au dernier moment un peu gêné, craignant qu’elle le prenne pour un acompte.
Elle murmure d’une voix de gorge un « à tout à l’heure… » qui le trouble.
Et si …
Non.
Il est à peine 20h quand il s’apprête à quitter la crêperie.
Il jette un regard circulaire à la grande salle aux nappes blanches qui commence à se remplir.
Il a été heureux là et, un peu ému, il se promet d’y revenir, conscient toutefois de la fragilité de cette promesse.
Il se lève, se dirige vers la porte, rejoint par la patronne qui l’accompagne jusqu’à la sortie.
Échange de politesses.
⸺ J’ai beaucoup apprécié votre accueil et votre cuisine…
Vous serez toujours le bienvenu… Ah oui, la petite m’a dit que vous aviez demandé… les rigadelles, ce sont des praires…
La porte se referme sur un épisode de sa vie.
Avec l’impression qu’il y aura un avant et un après.
Que plus rien ne sera plus jamais pareil.
Qu’une nouvelle période commence.
Qu’elle sera enthousiasmante.
Soudain une idée le griffe.
Il a oublié quelque chose.
Arrivé à sa voiture il fait demi-tour.
Il se précipite à longues enjambées vers l’entrée de la crêperie.
Il ouvre la porte, se dirige vers la table de ses usurpateurs.
Il se place à deux mètres devant la mère de famille.
Il tend son bras en sa direction, les jambes écartées, la main fermée comme si elle tenait un pistolet, devant l’assistance éberluée, actionne son index comme s’il pressait sur la détente.
Puis il relève haut le bras comme si le coup était parti.
Il tourne les talons et sort prestement.
Une fois dehors, il lève la tête vers le ciel étoilé et lance :
Je suis un tueur !
Il fait quelques pas, s’arrête au milieu du parking et crie :
Putain, je suis un tueur !
À peine rentré, Amaury se précipite sur le petit secrétaire en acajou style Empire qui lui sert de bureau, prend une feuille et écrit en majuscules sur toute la page : JE SUIS UN TUEUR.
Il contemple le résultat, non, ça ne va pas, c’est mal calligraphié.
Les « U » notamment sont mal formés, qui ressemblent à des « V ».
Il prend une nouvelle feuille, s’applique à tracer des lettres bien droites.
Voilà, c’est beaucoup mieux.
Il place la feuille verticalement contre les niches au fond du meuble.
La feuille glisse.
Il la repositionne.
Elle glisse de nouveau.
Le doigt mouillé, il trace une ligne humide horizontale en haut de la feuille et parvient à la coller sur le flanc d’un petit tiroir.
JE
SUIS
UN
TUEUR
Putain, ça claque.
Et pourquoi pas en faire le titre de son livre ?
Il imagine déjà la couverture : fond noir, le titre qui prend tout l’espace, lettres rouges… ou blanches.
Sûr qu’un bon titre fait vendre.
Celui-là allait faire un malheur.
Amaury s’assied.
Puis se relève.
Il lui reste au frigo un fond du chouchen que le propriétaire du gîte offre à ses locataires.
Ce n’est pas qu’il aime ça vraiment, mais bien froid ça passe et il n’a rien d’autre pour fêter sa conversion.
Il vide la bouteille dans un verre à pied, c’est plus solennel.
Il jette un regard sur la feuille.
On ne voit que ça : ce putain de titre vous saute à la gueule.
Il sent son excitation qui retombe doucement.
Bon il a un titre.
Un titre porteur, entre le roman et le document : le vécu, c’est ce que préfère le lectorat moyen.
Ça sent la confession, l’intime.
Le lecteur est un voyeur, il adore ça.
Un titre, c’est déjà ça.
Ça donne une perspective.
Mais restait à écrire le livre.
Il se rappelle soudain le jeune Romain Gary dans La Promesse de l’aube, embarrassé dans le choix d’un pseudonyme d’écrivain ronflant, qui s’étonnait qu’il faille en plus écrire un livre.
Il boit une gorgée.
Finalement, même froid, l’hydromel ce n’est pas terrible.
Un peu écœurant.
Boisson des dieux de l’Olympe, ça ?
Tu m’étonnes qu’ils aient tous mal fini !
Il retourne s’asseoir devant le secrétaire.
Mettre l’essentiel noir sur blanc.
Malgré son jeune âge, Amaury est de la vieille école : il écrit à la main, tape ensuite le texte sur son ordinateur en effectuant ainsi une première correction, puis tire son texte sur papier pour une dernière correction manuscrite avant de le finaliser sur son ordinateur.
Une succession de filtres pour aboutir à une validation efficace.
Il prend une feuille et note :
Je suis un tueur : suis-je capable de tuer ?
Qui tuer ? Choix de la / des victime(s) ?
Ça lui fait du bien d’avoir posé le problème.
On avance.
La première question, déterminante, sous-tend d’autres questions qu’Amaury s’empresse de noter.
A-t-on besoin d’avoir envie de tuer pour tuer ?
Autrement dit, a-t-on besoin d’avoir des raisons de tuer pour être capable de tuer ?
N’est-il pas plus compliqué de commettre un crime gratuit ?
D’où la seconde question : quelle(s) victime(s) choisir, selon quels critères ?
Il lui revient soudain en mémoire un personnage de Gide dans Les Caves du Vatican. Lafcadio, c’est son nom, voyage de nuit pour Rome dans un train ancien modèle dont les portes s’ouvrent directement sur la voie, avec pour seule compagnie dans son compartiment un vieux monsieur.
Lafcadio tient sous sa main la poignée de la portière, il lui suffira de la tirer pour balancer son compagnon de voyage sur la voie.
Ce qu’il fait.
Le défi absurde que se lance Lafcadio, c’est de commettre un acte gratuit, un crime « immotivé » comme il dit lui-même.
Le texte posait ce problème : un acte peut-il être purement gratuit ?
L’acte de Lafcadio était-il vraiment dépourvu de toute motivation ?
Peu importait.
Ce qui importait, c’était de savoir si lui, Amaury, était capable de commettre un meurtre.
De nature prudente voire timorée, il n’aurait jamais imaginé envisager un jour se poser une telle question.
Avant ce soir.
Et cette salope de harpie qu’il se devait pourtant de remercier.
Il restait encore dans tout son être les ondulations de cette brûlante révélation.
De cette métempsycose.
Pour savoir s’il était capable de tuer, il fallait faire un essai.
En aurait-il la moelle ?
Avoir la moelle, c’était une expression de Marie.
Qui lui reprochait souvent de ne pas l’avoir.
Pour savoir si cette fois il l’avait, fallait choisir une victime.
On tournait en rond.
En fait, il fallait d’abord répondre à la seconde question pour répondre à la première.
C’était excitant, enivrant.
Vertigineux, surtout.
Lafcadio avait choisi une victime facile dans des conditions idéales : c’était la nuit et il n’y avait pas de témoins.
Amaury se lève, finit son verre.
Commettre un meurtre aujourd’hui c’était compliqué.
Pour ce test, il faudrait limiter les risques.
Comme Lafcadio, il faudrait choisir la nuit.
Il retourne s’installer sur la tablette du secrétaire.
Il prend une feuille et note :
CRIME-TEST
La nuit.
Trouver le lieu.
Endroit discret, pas de témoins.
Éviter tout traçage, tout repérage : téléphone / caméras de vidéosurveillance.
Alibi.
Choisir une victime facile.
Une femme ?
Non pas une femme, c’est salaud.
Marie ?
Amaury raye aussitôt le prénom de Marie, nerveusement jusqu’à ce qu’il disparaisse complètement sous la rature.
Il se relève, finit son verre.
Putain, c’était pas simple de commettre un crime parfait.
C’était la dernière grande aventure humaine.
Ah merde ! Il avait oublié le plus important ou presque, l’arme du crime !
Quelle arme choisir ?
Il ne supporte pas la vue du sang.
Dans un de ses précédents polars, Polaroïd, le tueur utilisait un taser ultra puissant.
Utilisé à bout touchant pendant plus de cinq secondes sur le coup ou sur la poitrine, avec une seconde décharge de sécurité, c’était radical.
Pourquoi pas ?
Bientôt onze heures.
Une seconde il hésite à aller retrouver Solenn.
Elle va le maudire.
Il en est contrarié.
Il aurait aimé qu’elle gardât de lui un joli souvenir.
Là, c’est un peu comme si elle lui reprenait tous ses sourires.
Amaury reprend une feuille pour tout mettre au propre :
C’est la nuit.
Une ruelle déserte.
Des pas qui claquent sur le pavé.
Le tueur est caché dans le renfoncement d’un porche.
Il la laisse passer.
En quelques pas il la rejoint.
Il la tase une première fois dans le cou …
C’est comme ça que ça devrait se passer.
Amaury se relit.
Il est satisfait.
C’est un peu le résumé de son premier chapitre.
Et s’il ajoutait de la pluie, pas une averse, plutôt une pluie fine et insidieuse, ce serait un peu plus sordide, non ?
La nuit, la pluie, ça fait un peu cliché.
Mais ça marche toujours.
Il en avait imaginé, planifié, commis des crimes dans ses polars.
Horribles, sanglants, atroces.
Au début il avait un peu d’empathie pour ses victimes.
Peu à peu il s’était endurci et il sacrifiait ses personnages avec une belle indifférence.
Puis il avait trouvé son style, froid et sec, avec juste ce qu’il faut de cynisme et de sadisme, qui avait fait son succès.
On qualifiait alors ses polars de « glaçants ».
Il était devenu une machine à tuer.
La mort était son quotidien.
Tuer était devenu banal.
La mort n’était rien.
Une vue de l’esprit.
« Ça fait quoi être mort ? »
À quatre ou cinq ans, il avait posé la question à sa mère.
Elle avait fini par répondre : quand on est mort, on ne respire plus, on ne sent plus rien.
Alors il s’était entraîné à bloquer sa respiration jusqu’à la suffocation.
