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À trente ans, ALBAN, professeur de philosophie n’a pas encore connu de relations sexuelles abouties et s’est enfermé dans le célibat. À la suite d’une dernière déconvenue, il se trouve affligé d’un toc : par moments il agonit d’injures à caractère sexuel les passants, ses proches…
Il comprend vite que c’est sa frustration qui est la cause de cette déviance et que, pour en guérir, il doit absolument atteindre l’ épanouissement sexuel.
Il va s’y employer et multiplier les expériences à la recherche d’un désir sans cesse fuyant, sur le chemin parfois long et délicat qui mène au plaisir , que le lecteur est invité à parcourir sans cant.
À PROPOS DE L'AUTEUR
JPaul von SCHRAMM, écrivain, polarologue et empêcheur de dormir.
Après le polar artistique
SANS TITRE et le terrifiant thriller
LE CIEL, LE SOLEIL ET LA MORT, l’auteur vous propose un roman initiatique qui explore sans tabou les arcanes les plus secrets et les plus inavouables du désir.
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Seitenzahl: 210
Veröffentlichungsjahr: 2021
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« Tout se réduit en somme au désir ou à l’absence de désir. Le reste est nuance. »
E. CIORAN Le Mauvais démiurge (1969)
L’homme est fondamentalement désir et le désir est manque.
J-P. SARTRE
Quand le Professeur Ravensburger lui demanda de quand datait la première manifestation de son trouble et s’il pouvait la décrire avec précision, Alban hocha la tête et sourit.
⸺ Vous pensez si je m’en souviens ! C’était il y a trois mois presque jour pour jour. J’étais assis sur un des bancs qui bordent la promenade de la plage. Je regardais les gens passer. Puis de loin j’ai vu ce couple arriver. Elle avait une robe rouge très courte. Et très rouge. Je n’arrivais à détacher mes yeux d’elle. Pourtant elle n’avait rien de sexy. Epaisse, la quarantaine mollassonne. Trop blonde et trop bronzée. Vulgaire, vous voyez ?
Soudain, son mari, que je n’ai pas senti s’approcher, est planté devant moi et il aboie : « Ça va ? Vous l’avez bien regardée, ma femme ? Elle vous plaît ? ».
Et là, je m’entends lui répondre : « Franchement, non. Elle est vraiment pas terrible. Remarquez, vous non plus vous n’êtes vraiment pas terrible ! En fait, vous ne pouviez pas espérer mieux ! ».
C’est la gifle à toute volée qui m’a remis les idées en place et en même temps fracturé la mandibule. Alors vous pensez si je m’en souviens !
⸺ Vous vous êtes senti comment après ?
⸺ Dans un premier temps, j’étais abasourdi, je me suis dit, tu es devenu fou, qu’est-ce qui t’a pris. Je ne me reconnaissais pas. Je suis d’un naturel discret et réservé. Puis rétrospectivement, ce que je considérais comme un incompréhensible dérapage, un « pétage de plombs » excusez l’expression, m’a plutôt amusé et je dois dire que j’en tirai alors une certaine fierté, au point de m’en vanter devant mes proches.
⸺ Vous étiez donc tenté de renouveler cette expérience ?
⸺ Non. Pas du tout. Je pensais que cet incident, ce phénomène indépendant de ma volonté, ne se reproduirait pas. D’ailleurs quand un mois plus tard en famille je me « lâche » contre ma belle-mère, je ne relie pas les deux diatribes. Il s’agit d’un règlement de compte familial dont je vous épargne le récit…
⸺ Non, je vous en prie, racontez, tous les détails peuvent avoir leur importance dans la compréhension du déclencheur.
⸺ Bien. C’est au cours du repas dominical début septembre chez mon père. Ma belle-mère, la nouvelle femme de mon père, elle a quasiment mon âge, qui a cuisiné son xième poulet basquaise de l’été, mou, infâme, atomisé dans la cocotte-minute et devant les débris duquel chacun feint de s’extasier depuis deux mois, demande une fois encore : alors, comment vous le trouvez mon poulet ? Je me lève et réponds : « Dégueulasse ! Imbouffable ! Basquaise mon cul ! L’ETA devrait mettre un contrat sur toi pour haute trahison ! Tu veux que je te dise, ton poulet il te ressemble, il est mou, tout est mou chez toi, ta pensée -si on peut parler de pensée-, même tes yeux ils sont mous ! ». Et j’ai quitté la table.
Mais cette « sortie », dont je me suis empressé de m’excuser au dessert, n’était pas vraiment un dérapage incontrôlé. Ça faisait longtemps que je mourais d’envie de lui dire tout ça, de vider mon sac, tout en sachant, c’est vrai, que je n’oserais jamais, mais le second verre de Banyuls à l’apéritif avait dû me désinhiber.
⸺ Après coup, ce second « dérapage », comme vous dites, ne vous interpelle donc pas ?
⸺ Non. Pas plus que les suivants que je classerai dans la catégorie des réactions énervées qui ne sont pas gratuites et qui, si d’une certaine façon elles m’échappent, sont des réponses à ce que je considère comme des agressions verbales. Je trouve normal qu’elles me mettent « hors de moi » et dès lors ces incartades ne m’inquiètent pas.
⸺ Vous pouvez me les décrire quand même ?
⸺ Si vous voulez. Le troisième « dérapage », si l’on s’en tient pour l’instant à ce terme, a lieu fin septembre dans mon cours de philo…
⸺ Vous êtes professeur de philosophie ?
⸺ Oui. À mi-temps. Sinon je suis chercheur en philosophie au CNRS.
⸺ J’ignorais qu’il y eût des chercheurs en philosophie au CNRS… Je vous en prie, continuez.
⸺ Au début du cours je finis de distribuer des documents de travail et un questionnaire à la classe, la Lolita du premier rang miaule : Putain, c’est long ! Et ça a l’air d’être dur !
Et là je m’entends ricaner : Mademoiselle, ce sont là deux qualités réunies que vous devriez pourtant apprécier !
La classe, un instant interdite, parce que peu habituée à des plaisanteries de ma part, s’esclaffe. Cette fois encore, surtout parce que j’ai réussi à ravaler le mot « salope » qui ponctuait mon apostrophe, il me semble que je contrôle la situation et je ne m’alarme pas.
Je suis même content de mon effet.
⸺ Le plaisir de pouvoir dire et de dire ?
⸺ Oui. Un bol d’air. Après je me sens bien, plus léger. Mais début octobre, première alerte, mon dérapage est purement gratuit et blessant. C’est un dimanche en famille, au dessert. J’ai veillé à limiter ma consommation d’alcool. J’ai promis à ma sœur que je me tiendrais à carreau. Ma belle-mère a préparé des banana-split. En fait, elle a juste posé une banane tranchée dans sa longueur, barbouillée de Chantilly sur deux boules de glace à la vanille. Elle a entrepris avec sa fourchette de sortir une moitié de banane de ce magma dont elle lèche les volutes de Chantilly.
Alors, devant ce spectacle je me mets à ricaner : « regardez-la, notre Sandrine, ça c’est une vraie suceuse, on se demandait pourquoi, Papa, on a la réponse, on sent qu’elle aime la bite ta nana… Toutes nos fellations, Papa ! ». Scandale.
Cette fois, après coup, je n’éprouve aucune satisfaction. Et je me sens étranger à moi-même.
Ce que je comprends là, c’est que toutes ces manifestations d’humeur ne sont pas anodines, qu’il y a quelque chose de pas normal, une pathologie derrière tout ça. Et le phénomène va s’accélérer. Une semaine plus tard, je shoote dans la casquette-sébile du SDF qui s’abrite sous le porche au bas de mon appartement et qui réclame sa pièce quotidienne. Je le traite de connard, de rebut de la société, de grosse merde, de déchet de l’humanité, d’animal puant… Le fait que des passants s’arrêtent et observent la scène ne m’a arrêté en rien. Soudain mon flot d’injures s’interrompt brutalement, je reviens à moi, je suis confus, je m’excuse et verse mon obole. Le plus curieux, c’est, comment dire, que je suis conscient de ce qui vient d’être dit, que je me suis entendu proférer ces ignominies compulsives, incapable de les endiguer, et que je les retiens toutes mot pour mot. Comme pour m’en…, comment dire, m’en mortifier.
Pire : contrairement à ce qui se passait auparavant, où on pourrait dire que j’exprimais tout haut ce que je pensais tout bas, là je suis capable d’émettre des propos ignobles tout à fait contraires à ma façon de penser. Là, l’évolution de la violence des propos et de la fréquence du phénomène commence à m’inquiéter. Le surgisse-ment de termes grossiers me fait même penser à un syndrome Gilles de La Tourette…
⸺ Je vous arrête. Le SGT débute dans l’enfance et se caractérise par des tics, ce qui n’est pas votre cas.
D’autre part, la coprolalie, c’est-à-dire la production répétée de mots obscènes, contrairement à ce que l’on pense généralement, ne touche qu’une minorité d’individus atteints par le syndrome, moins de 20%. Toutefois, il semblerait qu’on soit bien en présence d’un trouble neurologique.
⸺ Tenez, je me suis posé la question, je me pose toujours des tas de questions inutiles : pourquoi on connaît son prénom à lui ? Et pourquoi pas on ne cite pas celui d’Alzheimer -j’ai cherché il se prénomme Aloïs-, et celui de Parkinson, lui c’est James ?
⸺ Je suis sûr que vous avez trouvé la réponse !
⸺ Oui, je crois. Il s’appelle de La Tourette, on ne pouvait pas dire syndrome de la Tourette. Pour une question d’euphonie, on a donc été amené à citer son prénom
⸺ Vous avez raison.
⸺ Je suis désolé, je m’écarte, je digresse inutilement…
⸺ Une digression n’est jamais inutile… Vous disiez que le phénomène s’était accéléré. Avec quelle fréquence ?
⸺ La semaine qui a suivi l’incident avec le SDF, le 20 et le 22, j’ai noté, je note tout maintenant, deux autres interventions éhontées. Le 20, dans l’ascenseur avec la vieille dame du 6ème et son caniche. Je n’ose même pas vous répéter les insanités que je lui ai crachées au visage.
⸺ C’était à caractère sexuel ?
⸺ Oui. Elle avait son caniche nain sur un bras et au bout de l’autre un petit cabas d’où dépassait un poireau.
« J’en connais une qui ne va pas s’ennuyer ce soir ! », j’ai attaqué. Zoophilie, sodomie et j’en passe. La pauvre. Horrifiée. Tétanisée. Heureusement que je descends au 4ème ! Je n’ai pas osé me représenter devant elle pour m’excuser.
Je sais que depuis elle s’est chargée de faire ma réputation dans l’immeuble.
⸺ Et le 22 ?
⸺ Le 22 je reçois au lycée dans une annexe de la salle des profs les parents d’un élève qui ont demandé à me rencontrer : leur fils ne comprend rien à la philo. Je suis sur mes gardes. Je tente de les rassurer pour écourter l’entretien. Et puis, d’un seul coup ça part : votre fils est un con fini, un débile, avec un QI de bulot, pas étonnant avec des parents bouseux et bas de plafond comme vous, un père petite bite et une mère gros cul, on aurait dû vous stériliser, parfois hein on comprend Hitler, putain vous, vous auriez fait de la chair à currywurst, c’est sûr ! Allez, ouste !
⸺ Ah oui, quand même !
⸺ Là j’ai éprouvé une telle honte, vous ne pouvez pas imaginer !
⸺ Je crois que si.
⸺ Mais il me semble avoir identifié un symptôme… J’ignore si ça a un rapport…
⸺ Dites…
⸺ Juste avant ma logorrhée, j’ai senti comme une boule dans la poitrine, là, à ce niveau…
⸺ Il vous arrive d’avoir des remontées acides ?
⸺ Non. Vous croyez que…
⸺ Nous verrons. Nous sommes le 26. Rien depuis le 22 ?
⸺ Non. Enfin presque. Depuis le 22 je ne sors plus de chez moi. Ça tombe bien, ce sont les vacances scolaires de la Toussaint. Je ne fais plus mes courses, je me fais livrer mes repas. Je suis cloîtré. Je n’ose plus sortir, paniqué que ça puisse me reprendre à tout moment. Je me demande comment je vais pouvoir faire à la rentrée dans dix jours…
⸺ Vous avez dit « presque » ? Que vouliez-vous dire ?
⸺ J’ai agoni d’injures une présentatrice de BFM…
⸺ Toujours à caractère sexuel ?
⸺ Oui, mais pas seulement… Mais j’ai dit toutes les saloperies qu’un connard peut débiter à une femme lesbienne, je vous laisse imaginer… gratuitement puisque je ne sais rien de son orientation sexuelle…
Comment moi, je peux en arriver là, à de telles horreurs ? Je ne peux pas continuer à vivre comme ça. Je m’en remets à vous. Comment les filtres naturels que mon éducation et ma timidité ont dressés devant mon comportement et mon langage peuvent-ils subitement tomber ?
Comment vous, vous expliquez ce phénomène ?
⸺ Quand notre moteur émotionnel prend le pouvoir, les images se bousculent dans notre esprit. Nous les évacuons alors par la parole, sans que jamais notre pensée puisse en mesurer les conséquences. Le problème intervient lorsque ce fonctionnement de crise devient la règle.
⸺ Qu’est-ce qu’on peut faire ?
⸺ On va d’abord procéder à un certain nombre d’analyses. Déterminer l’état des neurotransmetteurs de votre cerveau …
⸺ Vous croyez que…
⸺ Des facteurs génétiques et environnementaux peuvent induire une hyperactivité des neurones de la substance noire qui est le lieu de production de la dopamine. La dopamine est un neurotransmetteur qui joue un rôle très important dans l’inhibition des actions et des comportements, dans la motivation et la prise de risques, notamment. L’IRM cérébral devrait nous permettre d’écarter l’éventualité d’un syndrome frontal…
⸺ C’est quoi ?
⸺ Il s’agit de vérifier s’il n’y a pas de lésions dans la partie antérieure du lobe frontal. Le syndrome frontal désinhibé se manifeste par une hyperactivité globale qui peut se traduire par une moria…
⸺ Une moria ?
⸺ C’est une excitation psychomotrice avec euphorie et tendance aux blagues puériles… A un certain degré, on parle du syndrome de Meyer-Jeffries. Mais je vous rassure, c’est très peu probable…
⸺ Bien. C’est quoi le syndrome de Meyer…
⸺ C’est une sorte de système maniaco-dépressif très accéléré, avec des périodes d’euphorie très … dynamiques qui se traduisent soit par des rires compulsifs inappropriés, des plaisanteries incongrues… des propos inconsidérés qui peuvent être drôles, surréalistes … mais jamais agressifs.
⸺ Oui, j’ai déjà vu quelqu’un comme ça dans la rue qui…
⸺ On va évaluer également la qualité de votre sommeil et votre taux de GABA.
⸺ Pardon, de ?
⸺ De GABA. D’acide Gamma- aminobutyrique. C’est également un neurotransmetteur, le plus répandu dans le cerveau. Il est considéré comme inhibiteur, sans lui les neurones pourraient s’emballer, il favorise calme et relaxation, contrôle l’anxiété…
⸺ Vous pensez à un éventuel dérèglement… ?
⸺ Nous verrons. Je ne vous ai pas demandé : vous êtes marié, vous vivez en couple ?
⸺ Non. Je suis célibataire. Par choix.
⸺ Est-ce que vous êtes retourné dans votre famille depuis le dernier… incident ?
⸺ Non. Il est prévu que j’y aille après-demain pour l’anniversaire de ma sœur. Mais je me demande si je vais y aller…
⸺ Vous devriez. C’est important : vous verrez si vos imprécations concernent toujours votre belle-mère.
⸺ Entendu.
⸺ À propos de votre belle-mère, est-ce que vous considérez qu’elle a pris la place de votre mère ?
⸺ Pas du tout. Ma mère est partie il y a sept ans avec son professeur de salsa…
⸺ Bien. Vous allez sortir de chez vous aussi souvent que vous le faites habituellement et noter scrupuleusement tous les détails de votre prochaine incartade. Tout, le lieu, l’endroit précis, l’atmosphère, l’humeur du moment avant, l’historique de la journée, l’incident, la victime, tout, absolument tout, j’ai besoin de tout savoir.
Enfin, une dernière question, elle est importante. Réfléchissez bien : est-ce que vous vous rappelez un événement particulier qui vous a marqué dans votre quotidien la veille ou les jours qui ont précédé la première manifestation de votre trouble ?
⸺ Je réfléchis… Non, je ne vois pas…
Bien sûr qu’il voyait. Il y avait bien eu quelque chose. Mais ça n’avait sans doute rien à voir.
Brivac-sur-mer, 28 juillet. L’Hôtel de l’Océan, où Alban est en pension complète depuis près de deux semaines, organise un « buffet royal » avec soirée dansante à l’avant-veille du départ des juillettistes.
Depuis plusieurs jours il s’est laissé approcher par Margot, une prof d’arts plastiques -je suis aussi plasticienne proche de Koons- venue avec sa mère en fauteuil roulant, une sclérose en plaque.
C’est après le troisième verre de punch coco, uniquement destiné à éteindre le feu des accras de morue, qu’Alban a baissé la garde. Après tout, c’était les vacances. Un petit flirt d’été ne prêtait pas à conséquence. La mer, le soleil, il n’avait jamais eu de flirt de vacances. Il rattrapait les années perdues. Il n’y avait pas de mal.
En plus, Margot ne lui déplaisait pas : elle est de ces femmes dont on dit qu’elle est « plutôt » pas mal. Alban, dont on aurait pu dire également qu’il est « pas mal », lui trouve surtout un visage agréable et un joli sourire avec des dents très blanches.
La soirée s’est passée dans la joie. C’est elle qui a précipité les choses en se collant à lui dès le premier slow. Il n’avait pas eu le cœur de décliner l’invite après lui avoir refusé penaud les premières danses -désolé, je ne sais pas danser le rock !
Il n’a eu qu’à suivre. C’est elle qui sur Nights in white satin a murmuré « embrasse-moi » à son oreille. Il avait gardé sa tête sur l’épaule de Margot et avait fini par s’exécuter à la troisième injonction.
C’est encore elle qui lui a dit sur les coups de onze heures, je te rejoins dans ta chambre dès que j’ai couché ma mère.
Il n’avait pas eu le temps de répondre : non, je suis fatigué.
Une fois dans sa chambre, Alban sent le trac monter. Est-ce qu’il sera à la hauteur ? Une plasticienne admiratrice de Koons, ça doit être une furieuse au lit. Onze heures vingt, elle n’est toujours pas là et il se prend à espérer qu’elle ne viendra pas. Dix minutes passent et Alban se sent soulagé au point de lâcher un captieux « dommage ! » quand on toque à sa porte. Margot en nuisette transparente dans la lumière du couloir. Elle s’excuse, parfois coucher sa mère prend plus de temps. Et puis elle s’est préparée et généreusement parfumée. Du musc ou de l’ambre ? Alban en est pris à la gorge, aussi prometteur qu’écoeurant.
Ils basculent vite sur le lit. Alban a aussitôt senti que quelque chose n’allait pas. Pas la moindre amorce d’érection. Il essaie un instant de contenir la fougue de Margot, en alternant baisers langoureux et étreintes dilatoires forcées, -on aurait dit « immobilisation » en lutte gréco-romaine- le temps de se remotiver, de penser à Gemma Arterton et à Anne Hathaway, de contracter son bas-ventre, rien. Aucun signe d’amélioration. Elle parvient à se libérer de sa prise de soumission et ne tarde pas à constater le désastre.
Elle entreprend alors tout ce qu’une femme peut tenter pour redresser la situation. Elle s’emploie avec une détermination farouche. Un moment elle relève la tête, essoufflée, les lèvres luisantes, avec un peu de salive aux commissures : « Je ne te plais pas ? ».
Puis elle plonge de nouveau pour une nouvelle fellation, plus sportive, celle de la dernière chance, forcenée et désespérée, comme un secouriste obstiné.
En vain.
Elle finit par admettre l’échec de son acharnement, se redresse, assise sur ses talons pour constater le fiasco.
⸺ Je suis désolé. Je ne comprends pas. C’est la première fois que ça m’arrive…
Alban regrette aussitôt cette misérable excuse qu’il amende avec un piteux « j’aurais peut-être pas dû reprendre du punch ». Margot, charitable, essaie de le rassurer, elle ne lui en veut pas, ça arrive parfois la première fois, le stress… elle se serre contre lui, ajoute un terrible « c’est rien, c’est pas grave… ». Plus elle le console, plus il a envie de l’étrangler.
Le lendemain matin aux aurores, il quitte l’hôtel pour passer la journée au zoo de La Palmyre : le moindre regard ou sourire bienveillant de Margot aurait pu cristalliser une humiliation qu’il se défend d’éprouver en tant qu’homosapiens qui n’accorde pas une place prépondérante à l’imbécile virilité.
Pourtant, cette première panne sexuelle le perturbera pendant toute sa journée au zoo. Il se surprend à plusieurs reprises à regarder le sexe des animaux.
Il n’y a qu’un moyen d’effacer cette avanie. Quand on tombe de cheval, il faut tout de suite remonter en selle. Sinon le doute s’installe. Et plus on attend… Alban est toutefois partagé entre l’urgence de la réhabilitation et la crainte d’une nouvelle déconfiture. Et puis, avec qui ? Avec Margot, ce n’était plus envisageable.
Rentré tard de La Palmyre, il s’arrangera le lendemain matin pour l’éviter.
Dans les jours qui suivent, de retour à Paris, Alban se rend compte que cet incident continue de le tourmenter. Il décide de se confier à Pierre Destouches, son meilleur ami, collègue du CNRS, qui croit que la science peut tout expliquer et tout résoudre. Un incorrigible pédagogue qui commence toute explication par « c’est pourtant simple » et qui tient absolument à compléter vos connaissances par un « tu savais que… ? ».
Après avoir rassuré Alban sur la banalité de sa mésaventure – c’est ce qu’on appelle « la panne de la première nuit » - et énuméré les causes inhibitrices éventuelles de sa dysfonction érectile, comme il dit - la mère en fauteuil qui vient d’être couchée, le pack « petits seins-gros cul » toujours inquiétant, la traîtresse du punch, le stress de la performance du premier rapport-, pour conclure par « la bandaison, Papa, ça ne se commande pas ! », Pierre Destouches s’est lancé :
⸺ C’est pourtant simple. Notre pénis ressemble à une éponge active. Pour qu’il y ait érection, il faut que les fibres musculaires lisses qu’il contient se relâchent pour permettre aux deux corps caverneux de se remplir de sang. Tout ceci ne peut se faire que par l’action du système nerveux. Quand on ressent du désir, on va à la fois inhiber le système sympathique parce qu’il contracte les muscles lisses et activer le système parasympathique, qui a pour rôle lui de favoriser la fonction digestive et l’appétit sexuel, qui libère du monoxyde d’azote, principal agent proérectile, tu comprends ?
⸺ Ouais.
Tu savais qu’avant, les premiers hommes avaient un os dans le pénis, le baculum, qu’ils ont probablement perdu à cause de la monogamie et la courte durée de l’intromission… de la pénétration, si tu préfères.
⸺ Ça me fait penser à la phrase de Victor Hugo : jusqu’à cinquante ans, je croyais que c’était un os… !
⸺ En dehors de la blague, et sans aller jusqu’au priapisme, c’est exactement ce que je t’expliquais. Plus tu multiplies les rapports et les partenaires…
⸺ Une question d’entraînement, en quelque sorte…
⸺ Tout à fait. Autre chose, pendant qu’on y est. Ça peut te servir pour la prochaine fois. Statistiquement, lorsqu’il n’y a pas dysfonction érectile lors du premier rapport, il y a souvent éjaculation prématurée, je préfère dire prématurée plutôt que « précoce » qui a par définition une connotation méliorative qui ici ne se justifie pas. Pour éviter ce désagrément à ta partenaire et ne pas l’entendre coasser « Déjà ? » au bout de deux minutes, le mieux est d’employer un préservatif épais de 100 microns qui réduit les sensations véhiculées par le pénis, alors qu’habituellement leur épaisseur se situe entre 50 et 65 microns.
Alban s’était donc senti fautif, honteux et humilié pendant une bonne semaine, jusqu’au discours déculpabilisant de Pierre. Cela voulait dire que trente-six heures après sa déroute sexuelle, quand il est assis sur ce banc sur la promenade de la plage à regarder les gens passer et qu’il voit arriver une matrone en robe rouge, il se sent dévalorisé, déprimé même.
Mais est-ce que cet état d’esprit a pu influencer son premier dérapage ? Le Professeur Ravensburger avait pointé à plusieurs reprises le caractère sexuel de ses dérapages.
Non. Le mari de la robe rouge l’avait pris en faute, accusé à tort de convoiter sa femme.
Pierre, à qui Alban s’était plu à raconter son dérapage, avait bien sûr une explication. D’abord sur le choix de la cible. Selon lui, citant une étude de l’université de Rochester, les femmes en rouge sont jugées plus attirantes et surtout d’une plus grande disponibilité sexuelle.
Le fait qu’elle soit plutôt grosse ? Là encore, Pierre a réponse : tu savais que l’attirance ne s’établirait pas sur la corpulence mais sur un rapport taille / hanches de 0,7, le tour de taille ne devant pas excéder 70% du tour de hanches ?
Ensuite, concernant la réplique d’Alban, Pierre juge qu’il s’agit d’une bravade, d’une riposte héroïque et ambiguë - tout ce qui est héroïque est ambigu, précise-t-il - une réaction de provocation farouche mue par la contradiction entre le besoin de se défendre et de se justifier et l’urgence de se racheter à ses propres yeux. Une saine révolte, peut-être le début d’une catharsis, conclura Pierre.
La question demeure : en quoi ce premier clash est-il consécutif à sa panne sexuelle et déclencheur de sa « dérapagite » aiguë ?
Le Professeur Ravensburger lui avait conseillé de sortir de chez lui et d’être prêt à affronter une nouvelle traversée du miroir, à provoquer un nouveau scandale. Et de tout noter, chaque détail. Un travail de chercheur, en somme. Cet après-midi, il descendra la rue de Rennes à deux pas de chez lui. Et si rien ne se passe, il ira tenter sa chance à la FNAC.
Non mais.
