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Xavier séjourne régulièrement aux Sables d'Olonne pour son travail. Seul en soirée, son regard se pose sur un tableau montmartrois : une jeune femme vue de dos dans une rue vieillotte, après une ondée... Il enfourche son vélo et part dans la nuit vers la forêt, lorsque devant luit danse un lumignon rouge. Et sa vie va basculer ! Un livre qui déroute le lecteur tant la quête de Xavier le mène entre l'onirique et le réel... Un conte amoureux et tectonique !
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Seitenzahl: 185
Veröffentlichungsjahr: 2020
La vague ensablée...
Face à l'océan de vie j'entends encore chanter en moi
Le murmure d'une vague qui dansait par un soir de frimas.
Une bouteille à la mer saisie à doigts gourds
Pour qu'un être soumis s'éveille à l'amour.
Du point du jour à point la nuit, tourné vers le ponant,
Mon regard, depuis, toise et lèche l'écume déferlant,
Puis appelle en vain cette vague à venir enfin
S'éclater sur la plage et courir sous les pins.
Chaque vague ainsi meure en son élan,
Brisée par le banc des galets roulants,
Où parfois, désirante, elle s'étiole, absorbée
En le sable fin qui me vole dulcinée.
Face à l'océan, j'attends donc, fidèle à ma déraison,
Que l'équinoxe fixe en cet été les passions
D'un printemps prometteur qui omit l'union
Tant le sable sablais assèche les saisons.
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Chapitre 1 : Le havre d'exil...
Chapitre 2 : Fantôme nocturne...
Chapitre 3 : Réveil matin...
Chapitre 4 : L'appel de la sirène...
Chapitre 5 : Lulu...
Chapitre 6 : Le voyeur...
Chapitre 7 : L'émotion...
Chapitre 8 : Rencontre du troisième type...
Chapitre 9 : La digue...
Chapitre 10 : Connaître...
Chapitre 11 : Déphasage...
Chapitre 12 : Marie...
Chapitre 13 : L'apprenti sorcier...
Chapitre 14 : Le chat et la souris...
Chapitre 15 : Le menhir...
Chapitre 16 : Marie, Marie...
Chapitre 17 : Le Puits d'Enfer...
Chapitre 18 : Fusion des univers...
Allez, un peu de courage, la nuit est tombée, mais l'air est encore doux au seuil de cette saison hivernale qui va débuter. René Chabou l'avait annoncé à dix-neuf heures sur France Inter, rien d'étonnant à proximité de l'été indien. Il ne pleut pas, mais c'est tout juste. Pourtant les réverbères éclairent du noir auburn, ce noir teinté de reflets roux qui ressemble à l'automne, portant encore des relents de douceur estivale, prélude à l'hiver, et qui basculera d'un seul coup dans le frimas, sans prévenir, un autre soir où le plafond scintillera. Ce soir il fait un peu humide, humide et tiède... Si le front nuageux déborde sur l'anticyclone, cela tombera en une bruine pénétrante, puis ensuite plus épaisse avec des gouttes harcelantes qui grifferont le visage de leurs froides angulations. Finies les rondeurs des cataractes orageuses si chaudes et si sensuelles, aiguisant le désir de communier avec l'eau par ses caresses frissonnantes dégoulinant jusque dans les reins. Bientôt en effet la sphère se fera plus acérée et froide, elle fouettera et picotera, elle cinglera la peau, énervante et agressive, puis insupportable lorsqu'elle laissera une pellicule glacée qui s'immiscera dans les replis douillets qu'on tente vainement de protéger sous la pelisse.
Ce soir, ni l'un, ni l'autre. Ni globe, ni prisme, mais seulement un air chargé d'un fumet iodé fait de vapeurs marines suspendues, un brouillard translucide qui obscurcit le dessus de la voûte et au loin l'horizon.
Un soir de début de novembre...
Un peu de courage, il en faut effectivement pour s'extraire de la douceur vieillotte de cette petite maison de vacances. Pour rester ou pour sortir. Le ciel triste et bas rend les âmes et les choses aussi tristes et basses... Autant dedans que dehors !
En effet, tout pousse à s'évader dans la paresse lorsque le soleil est absent. Machinalement, bien enfoncé dans le fauteuil de salon, j'explore autour de moi mon havre...
Le papier peint acheté au rayon des soldes parce qu'il faut bien étaler de la couleur sur les murs. Le mobilier collectionné au fur et à mesure des transferts de la maison principale vers la maison au bord de la mer... Un rajout de bric et de broc mis là sans goût, rescapé des greniers ou des cavernes d'Ali Baba prolétaires, dont on s'est débarrassé après les une ou deux décennies précédant l'aisance bourgeoise.
Fauteuils et canapé en toile de velours crème de marron, l'ensemble recouvert de vieux rideaux vert-caca d'oie tout court. On ne sait si c'est pour protéger ou pour cacher la toile à bon marché. Dans le coin gauche après l'entrée par la véranda, un magnifique vaisselier en contre-plaqué verni, flanqué d'une vitrine coulissante brille dans toute sa splendeur, exposant la vaisselle du mariage qu'on a remisée là, en espérant l'user petit à petit par élimination naturelle. Service dépareillé, en effet, où les verres font semblant d'appartenir à la même fratrie, et où la cafetière accuse un léger strabisme "versatoire" dû à une brèche malencontreuse en bout de bec. Il suffit de le savoir...
Au milieu de la pièce trône une magnifique table ronde, fort pratique au demeurant, toute de blanc peinturlurée, s'accordant aux chaises qui, elles, ont subi l'outrage d'un orange laqué clinquant. Chaises de bistrot en bois massif, les dossiers s'arrondissent d'une seule pièce en accoudoirs.
Ah oui, sur le vaisselier, des bibelots genre gouvernail thermomètre, poterie en faux Vallauris remplie de tout ce qu'on a jeté dedans parce qu'on ne sait pas où mettre ; et que cela peut toujours servir. Et chacun sait d'ailleurs que ces petits restes indispensables auront disparu dans la poubelle la veille du jour où l'on a enfin trouvé la pièce manquante qui va avec ! Et le morceau rejoint le nouveau tas... on ne sait jamais... Pomme de pin pour consulter les augures météorologiques, calendrier des marées gracieusement offert par le vivier Rocheteau de La Chaume, rouleau de ficelle, cloche marine en bronze, petit pot de grès reniflant encore une légère fragrance de fromage persillé et contenant aujourd'hui des stylos publicitaires... Quelques prospectus et journaux locaux s'accumulent en attendant de finir en papier emballage pour épluchures de légumes.
Continuons par les murs. A gauche du buffet vaisselier, joie de la culture "Bidochon", un magnifique bas relief (très bas) en plâtre de l'ère primaire ou maternelle, joliment peint à la main par un artiste payé à la pièce, s'accroche au mur comme un pou sur la tête. L'œuvre représente la bâtisse d'un pauvre, mais honnête, pêcheur, aux couleurs chatoyantes de géranium rouge et vert vifs. Un iota de jaune et quelques touches bleues sur les fenêtres parachèvent l'équilibre fondamental. Une barque tirée contre le mur ne reprendra plus la mer malgré les filets pendant artistiquement contre les flancs ; elle gît dans un faux profil fuyant, donnant à l'ensemble un air de tarte à la crème collé au mur. Et dire que cela se vend dans les boutiques à souvenir du port sur le remblai ! Mais il existe aussi une clientèle pour cet art "kitsch".
Un peu au-dessus, une photographie découpée juste au gabarit bouche ce qui a dû être jadis une petite fenêtre : "poster" flou des progénitures en couche culotte. Cela fait un peu grotte ; et en guise de bougie, une réduction de lampe à pétrole veille sur l'autel. Enfin, on peut exposer ses sentiments !
Au-dessus du vaisselier, une peinture possédant un certain coup de patte, mais un peu trop vite barbouillée à mon avis par un artiste parisien, sans beaucoup d'originalité, imitation d'un genre mille fois exposé dans toutes les rues fréquentées par les marchands du temple et achetée par les dévots du tourisme montmartrois. Il faut bien faire marcher le commerce... Mais trêve de critique, il n'est pas si déplaisant et je peux même ajouter que parfois je me surprends à me laisser aller.
... Badaud automnal, je marche au hasard d'une rue quelque peu déserte, presque un coin d'avenue oubliée par le temps, habitée seulement d'âmes, où je jette un regard d'éclaircie après la pluie tout juste finissante sur les années cinquante. Une belle perspective grisâtre où le soleil va percer. Même les couleurs sont grisâtres dans ce paysage où quelques personnages élégants, à peine stylisés d'un coup de spatule s'éloignent ; une femme surtout, en premier plan central, à mi-chemin en profondeur, de dos, éveille ma curiosité. Et c'est elle que je regarde souvent, et qui m'attire ; son galbe, comme savaient le mettre en évidence les grands couturiers d'autrefois, un galbe callipyge de fesses, un galbe sensuel des jambes gainées de bas à couture, capte mon désir masculin d'admirer la beauté. Qu'elle est belle dans ma tête ce petit bout de femme en trois coups de couleurs moulées. J'imagine son visage caché, son corps souple, ses seins briochés et son ventre qui m'appelle...
Tableau de bazar, mais agréable tout de même, et s'il ne restait qu'une chose à sauver d'un incendie salutaire à l'art, mais bien ennuyeux à mon égard, je ferais alors hommage à cette inconnue qui sait si bien aiguiser ma gaillardise en me tournant ainsi le dos. M'invite-t-elle à la suivre ?
Mais au-dessus de la quincaillerie il ne mérite vraiment pas sa place, et se dissout dans la médiocrité. Je le changerais bien de mur mais ici je ne suis pas chez moi. Alors, Madame, puisque vous résistez d'une manière aussi charmante à cette fin de pluie, vous qui me tournez le dos, vous ignorerez avec autant d'esprit l'injure de la bimbeloterie.
A bientôt, je reviendrai plus tard vous regarder et m'échapper avec vous... Et qui sait ?...
Ensuite, au-dessus du chauffage à accumulation, un autre "poster" rapporté des Hautes-Alpes. Y sont exposées quelques curiosités horlogères si l'on peut désigner ainsi des cadrans solaires. Cette maison appartenant à un horloger, ce clin d'œil fait sourire, d'autant plus qu'ils sont agrémentés de devises religieuses du genre : "quelle que soit l'heure il n'est jamais trop tard pour prier", "l'heure du ciel ne te donnera pas l'heure de ton trépas", etc... Encore une fois, trêve de gausserie, mes hôtes sont des gens charmants.
Puis nous quittons le coin salon pour entrer dans le coin cuisine...
Sur la hotte aspirante placée au centre de la pièce, un autre magnifique bas-relief, une image de l'artisanat de la tonnellerie. Les personnages séculaires ont tout pour se coiffer de poussière. Au début cela me semblait être aussi un moulage en plâtre, mais en y regardant de plus près, et suite à un léger coup d'ongle sur le revers, il s'est avéré que j'avais affaire à du bois tendre sculpté. A vos plumeaux, mais inutile de compter sur moi pour les épousseter !
Sur les meubles stratifiés trône itou de l'artisanat. Plus proche de mes goûts. Il s'agit en effet de maquettes. Deux chalutiers en bois nous rappellent que dans les ports des Sables et de La Chaume on ramassait les coquilles saint-Jacques et on pêchait le bar ou la raie avec des dragues en ferraille et des filets en chanvre. Autres temps...
Les maquettes de marin à la retraite m'ont toujours épaté. Quel travail ! Et puis l'imagination l'emporte, on se remémore les images filmées des derniers cap-horniers ou du "Pourquoi-Pas ?". Dommage qu'elles soient remisées si haut, mais franchement elles heurteraient ma sensibilité de les savoir cohabiter avec le bric-à-brac.
Encore des cadres avec pour thème les fleurs de montagne, un chardon, une digitale sur fond de papier argenté. Kitch soixante-dix...
En revenant vers le coin salon, sur l'autre face de la hotte, la reproduction d'un peintre impressionniste : pot de fleurs de printemps, accueille le visiteur. Son seul mérite est de montrer une belle œuvre dans les tons mauves, un pastel très léger. J'y ai adjoint les photos de ma cellule familiale afin de recevoir leurs sourires dès en arrivant.
Quant à ma chambre d'accueil, le mobilier de noyer jaune d'or grince abominablement, au point qu'une fois, alors que je remplissais avec bonheur mon devoir conjugal, un crissement insupportable à la sérénité des élans amoureux nous fit terminer plus glorieusement nos galipettes dans le canapé, car plutôt que de jouir du partage sensuel, et de roucouler de plaisir, le tempo déchirant tendait plutôt à nous faire exploser... de rire.
Pauvres voisins, ils n'ont pas connu la suite car les visites de mon épouse furent rares. De toute façon je partage mon isolement avec une brave vieille dame qui, à entendre sa télévision à travers le mur mitoyen certains soirs où ses écouteurs à infrarouge tombent en panne, ne doit pas bien entendre. Alors...
Moi, dans ce lit je n'y suis bien que lorsque j'y dors seul, ce qui est le cas la plupart du temps car cette maison ne m'héberge que lors de mes fréquents déplacements. Et je m'y sens bien malgré tout, et pas si mal loti, mieux qu'à l'hôtel c'est certain, un peu chez moi... Alors je supporte la confortable médiocrité de goût esthétique.
Puis une salle d'eau qui frise les relents des années soixante, et qui dégage parfois un parfum de retour d'égout lorsque l'un quelconque des récipients siphonne les autres. Encore un soudeur de tuyau s'arguant du titre de plombier qui a saboté un travail que même un bricoleur aurait eu soin de réfléchir avant de commencer !
Enfin une autre chambre à lit gigogne. Celle des enfants. Je ne pourrai pas la décrire parce que je n'y entre que très rarement, juste le temps d'y poser ma valise vide ou les chaises dont je n'ai pas besoin dans ma vie quasi monacale, et que j'entasse là.
Et pour terminer le tour du propriétaire, un jardin recouvert de sable, où fleurissent d'une manière sauvage et désordonnée la violette et l'eschscholzia, et dans lequel vivent des milliers de minuscules escargots blancs faisant crisser les pas les jours de pluie.
Alors c'est vrai qu'il faut un peu de courage, se botter en quelque sorte les fesses pour quitter ce havre paisible, au profit d'une saine sortie à bicyclette sous ce ciel tiède et maussade.
Allez, je suis déjà en tenue, il ne me reste plus qu'à chausser mon baladeur sur les oreilles, me brancher sur l'émission de "Pollen", sortir le vélo du garage, ouvrir la grille du jardin, et à enfourcher mon destrier mécanique. Ça y est, c'est fait, il suffisait d'un peu de courage seulement...
Je pédale maintenant vers le littoral d'où je rejoindrai le phare, puis après le tour du port de commerce et de pêche, je moulinerai tranquillement l'aller et le retour du Remblai.
Au début la rue descend en douceur mais je dois tout de même appuyer sur les pédales afin de compenser la résistance due à la "dynamo". Je n'aime pas ce petit falot qui n'aide en rien à y voir ; il oblige à tirer sur les muscles sans vraiment diffuser de lumière et me laisse une vague impression angoissante : à la fois un malaise de claustrophobie créé par ce halo qui isole du monde rassurant et une perméabilité à l'agression que laisse filtrer la fragile peau lumineuse. Il ajoute à la peur naturelle du noir en limitant ainsi le domaine de perception à un espace restreint d'où peut surgir à tout moment de l'ombre monstres et Gorgones, échappés de l'imaginaire pour dévorer leurs proies dans la nuit. De la lumière naît la peur de l'ombre ! En fait, bien que n'étant en rien une réincarnation du chat, je dois bénéficier d'un certain don de nyctalopie ; non pas que j'y vois tout aussi bien qu'un félin, mais je préfère marcher, ou pédaler comme c'est le cas ce soir, sans aucune autre lumière que celle parcimonieuse, renvoyée par on ne sait quoi, d'on ne sait d'où, et qui baigne l'atmosphère dans un camaïeu d'ombres et de silhouettes. Reculées les limites de l'angoisse, on n'est plus cible mais paysage lui-même. Et fondant ainsi dans l'ombre, l'ombre dévoreuse d'homme s'éclaircit pour disparaître ; elle s'étiole et s'envole, emportant avec elle nos pensées obscures et craintives...
Je n'aime pas l'isolement de la lumière artificielle ! Il y en a qui ont peur du noir ; pour moi ce serait plutôt le noir limité par la lumière qui emplit la nuit de fantômes...
Je me passerais donc bien de ce lumignon si dérangeant à double titre, mais sécurité oblige car si en ce qui me concerne je vois bien la nuit, les autres, eux, ont besoin de ce petit signe de vie si peu discernable, de ce feu follet tremblant, semblant flotter au ras du sol pour me prendre en considération et non pas pour un pauvre hérisson.
J'entends la mer venir à moi par bouffées, malgré les accords pleurants des Francofolies bulgares diffusées dans le casque audio de mon balladeur. Mélange hétéroclite... Des vagues éclaboussant tranquillement les roches sur une mélodie de vent et des violons éclaboussant eux aussi les nomades des steppes après avoir caressé en ondulations les immenses plaines d'herbage. Le même chant pousse les mêmes vagues... en une psalmodie lancinante, s'écoulant au rythme des ressacs, emportant les larmes d'un peuple errant vers l'immensité, vers un infini qui n'a ni de début, ni de fin... Mais qu'est-ce donc qu'une larme dans ces milliards de litres d'eau en souffrance ? Un chant de plus qui parfois crie sa joie ou sa douleur en une ronde effrénée, puis qui tranquillement reprend le cycle de la vie et des saisons. Le sel de la mer imprègne souvent le goût des larmes sèches qui emplissent l'âme slave.
Je me suis arrêté sur la grève, face aux embruns afin de communier un peu... Un peu seulement, juste ce qu'il faut pour me passer la langue sur les lèvres et aspirer l'air chargé d'iode. Une femme passe silencieusement sur son vélo derrière moi, après avoir démarré d'un peu plus loin, près du phare de l'Armandèche, d'où elle méditait elle aussi tout en contemplant l'océan...
Vais-je à gauche, à droite ? Ce soir, peut-être à cause des tziganes et de leurs violons, j'ai plus besoin de solitude, du noir de la nuit. Alors, à droite !
Deux ou trois rues plus loin, je crève le voile des dernières lumières de La Chaume et abandonne le halo de la ville aux habitants craintifs, hantés par la sorcellerie qui coure dans les dunes. Le mur noir s'élève par défaut de lune et la nuit de son suaire enveloppe ma silhouette. Je me retourne pour voir... L'ombre s'est déjà abattue sur les âmes chaudes desquelles s'échappent encore le reflet des flammes de l'Enfer. Puis la vie s'éteint, moribonde...
Cela fait maintenant dix bonnes minutes que je pédale ainsi à fendre la nuit, tout en résistant au défilement du macadam, afin de ne pas me laisser hypnotiser par le faible rai qui court devant la roue. Mais on s'y fait prendre tout de même alors qu'on fouille, qu'on cherche à deviner le précipice qui débouchera soudainement du sol avant de vous engloutir à jamais dans ses entrailles ventrues... Au petit jour, les victimes digérées s'échappent de la terre en fumerolles tordues, nulles traces ne subsistent du festin tectonique, sinon des champignons....
Et puis non, au loin là-bas, à quelques centaines de mètres élastiques dans la pénombre, là-bas un petit lumignon rouge vient de briller fugitivement comme un feu follet traverse les tombes, il fuit, puis il revient en zigzaguant, repart et revient encore... Une légère côte m'oblige à valser. Il se peut que l'autre point rougeâtre soit aussi une bicyclette ? Elle serait en haut de la côte et valserait tout comme moi ?
Le point disparaît, mais j'en étais plus près qu'il y paraissait car bientôt je le revois alors que j'arrive moi aussi au sommet ; la distance nous séparant s'amenuise. J'ôte mes écouteurs, laissant "Pollen" dégouliner dans mon cou afin d'écouter le silence. Le chuintement léger d'une mécanique bien huilée me parvient. Et puis une voix...
Une femme chante une ritournelle que j'ai du mal à percevoir, en cadence, accompagnant le mouvement rotatif du pédalier. Je coupe mon baladeur... Elle n'a pas réagi à ma présence qu'elle semble encore ignorer, toute à sa mélodie qui rebondit d'une voix clairette. Alors je reste derrière elle, à quelques petites dizaines de mètres, le plus silencieux possible. Ne pas rompre le charme de cette sirène de la nuit. Et je la suis...
Que fait-elle ici, à cette heure où l'on reste bien au chaud chez soi ? Il y a bien cinq kilomètres de route entre les salines et la forêt, sans intersection, sans habitation. Fait-elle comme moi à rechercher la solitude ? Est-ce elle qui tout à l'heure contemplait la mer près du phare ?
La ritournelle s'est changée en aria maintenant que nous roulons sur le plat, avec des phrases longues, et dont la chute n'en finit pas sur plusieurs tours de pédale. Tout d'abord plainte, le chant vire à l'hymne -hymne à la joie !- pour finir sur le ton d'une berceuse. Elle y met du cœur. Cela ressemble à une cantate allemande, ou plutôt un chant populaire aux lignes mélodiques simples, rustiques, sans fioritures baroques, ni tintamarre de cuivres. Autant la langue allemande parlée heurte nos oreilles latines, autant lorsqu'elle est chantée, comme ici, elle devient chaleureuse et contrastée en couleur.
N'y voyant pas plus que moi, une série de virages l'oblige à plus d'attention, faisant cesser le charme hypnotique. Mais le silence offre aussi une agréable continuité onirique à la musique. En effet, de l'écoute attentive je passe à la douce rêverie, elle-même stimulée par les fortes odeurs rustiques d'humus et d'essences de la forêt de chênes verts et de pins. Et les yeux ouverts pour ne pas perdre le contour de sa silhouette, je l'imagine.... Quelque part ma sirène se superpose à ma petite femme en trois couleurs accrochée au mur de la maison, aussi racée dans le mouvement, aussi attirante par son dos qu'elle me présente, aussi énigmatique... Je suis un voyeur !
Déjà cinq kilomètres parcourus en tandem. Et je ne saurais affirmer si elle a perçu ma présence... Il faut dire que ma lumière éclaire peu. En tout état de cause, rien dans son comportement n'a changé, ni dans son rythme, comme si elle savait qui je suis et pourquoi je la suis. En toute confiance... Attiré par je ne sais quel sortilège, je souhaite qu'elle continue ainsi à rouler sans se retourner, sans tenter de m'échapper, tout en redoutant qu'elle s'arrête, que le charme se brise en découvrant trop tôt son vrai visage ; aussi je me fais le plus discret possible, calquant son allure, ses efforts, et son chant dans ma gorge. Je deviens elle par mimétisme contrôlé, je me fonds dans l'éther de l'instant afin de disparaître de sa perception, afin qu'elle reste seule, offerte à mon regard.
