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La Saga de Njal, une œuvre emblématique de la littérature médiévale islandaise, s'inscrit dans le cycle des sagas, alliant histoire et fiction pour narrer les événements tumultueux du pays au cours du Xe siècle. Son style littéraire se caractérise par une prose épurée, mêlant dialogues incisifs et descriptions vivantes, tout en révélant les complexités des relations humaines et des codes d'honneur, souvent marqués par des rivalités meurtrières et de profonds dilemmes moraux. Dans un contexte culturel où l'épopée et la poésie s'entremêlent, la saga de Njal illustre la lutte entre tradition et modernité, le tout sous le regard lucide d'un narrateur omniscient qui tisse les fils du destin de ses personnages avec une rigueur tragique. L'auteur de cette saga, dont le nom demeure anonyme, est le représentant d'une tradition orale florissante, enracinée dans la société viking d'Islande. L'œuvre pourrait refléter des préoccupations contemporaines liées à la jurisprudence, aux conflits intertribaux, ainsi qu'à des notions d'amitié et de trahison, probablement influencées par son expérience vécue et la richesse du patrimoine culturel islandais. Je recommande vivement La Saga de Njal à quiconque s'intéresse à la profondeur de l'âme humaine et aux questionnements universels sur la justice et la loyauté. Ce texte fascinant, riche en symbolisme et en tensions dramatiques, offre un regard intemporel sur les dilemmes humains, méritant une place dans la bibliothèque de tout amateur de littérature.
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Veröffentlichungsjahr: 2020
La Saga de Njal, écrite en Islande, à la fin du XIIe siècle, par un auteur inconnu, paraît ici pour la première fois en français. La traduction, aussi littérale que possible, a été faite sur le texte original, d'après l'édition publiée à Copenhague en 1875, aux frais de la Société royale des antiquaires du Nord. On s'est abstenu d'y joindre aucune note. Les lecteurs qui auront besoin d'éclaircissements les trouveront dans l'édition publiée à Copenhague en 1809 avec une traduction latine et un glossaire, dans le recueil des sagas Islandaises traduites en danois par Petersen (2ème édition, Copenhague 1862) et dans la traduction anglaise de Dasent (Edinburgh, 1862). Une édition populaire des principales Sagas est actuellement en cours de publication à Akureyri, en Islande.
Petersen a joint à son travail une courte introduction destinée à montrer la valeur littéraire de la Saga de Njal et à en faciliter l'intelligence par quelques notions historiques et chronologiques. On trouvera ici cette introduction traduite en français.
L'auteur de la Saga de Njal a fait des emprunts à d'autres Sagas, notamment dans les derniers chapitres qui contiennent le récit de la bataille de Brjan. D'autres parties paraissent avoir été ajoutées après coup, par exemple le morceau sur l'introduction du christianisme en Islande, et les formules juridiques du procès engagé à l'alting. Tels sont encore les vers que la Saga met dans la bouche de ses personnages, et qui font presque toujours double emploi avec les paroles en prose. Cette partie poétique dont tout le mérite consiste dans le rythme et l'allitération a aussi tous les défauts de la poésie islandaise, notamment l'abus et l'accumulation des métaphores les plus extraordinaires. Il n'a pas toujours paru possible d'en donner une traduction littérale.
Une autre difficulté s'est présentée dans la transcription des noms propres. L'alphabet norain a plusieurs signes particuliers pour indiquer le renforcement des voyelles ou l'affaiblissement des consonnes. Ces signes n'existent pas dans l'alphabet français et il y aurait eu plus d'inconvénients que d'avantages à chercher des équivalents. On a dû renoncer à reproduire ces simples nuances d'orthographe et de prononciation.
L'autorité de la Saga de Njal, quoique récemment contestée ne paraît pas avoir été sérieusement ébranlée. Ce récit reste toujours, aux yeux des hommes les plus compétents, le fidèle tableau de l'ancienne société Scandinave, et jette une vive lumière sur les conditions de la vie dans le Nord de l'Europe, à la fin du Xe siècle.
Il n'y a qu'un petit nombre de Sagas, ou plutôt il n'y en a aucune qui, au dire des connaisseurs, puisse être comparée à la Saga de Njal. Par le fond comme par la forme elle est supérieure à tout ce que nous connaissons du Nord, et si l'on songe que ce récit a été écrit il y a plus de sept cents ans, sur une île lointaine, à une grande hauteur vers le Nord, sa perfection peut à bon droit exciter notre admiration. Aucune autre Saga ne montre dans un tableau plus saisissant toute la vie de cette époque reculée, aucune ne représente en plus grand détail toute la forme de la procédure. Elle nous arrache complètement à notre vie accoutumée, j'ai presque dit à la trivialité de notre vie de tous les jours, où l'on compte pour le plus grand bonheur de pouvoir se coucher tranquillement chaque nuit dans son lit. Elle nous ramène en arrière jusqu'à cette sauvagerie des anciens temps où la mort et le meurtre étaient à l'ordre du jour, où celui qui se levait de sa couche le matin et qui passait le seuil de sa porte ne pouvait être sûr qu'il ne rencontrerait pas son ennemi et ne mourrait pas de sa main, où par suite celui qui se rendait dans son champ pour l'ensemencer, dans les dispositions les plus pacifiques, prenait le grain dans une main et l'épée dans l'autre. Il faut entrer, toutefois, dans l'esprit de ce temps, et comprendre qu'alors verser le sang n'était pas un crime. C'est seulement à cette condition qu'on peut supporter cette série de meurtres qui se suivent l'un l'autre, coup pour coup, et que, tout en nageant dans le sang, on peut ne pas fermer les yeux sur la fermeté, la grandeur d'âme, les nobles sentiments, les fortes passions, les événements extraordinaires qui se révèlent sous ces dehors terribles. Et certes il y en a assez pour attirer l'attention, pour toucher et émouvoir, pour frapper et saisir, pour faire trembler et frémir, comme aussi pour provoquer des larmes.
Quelle abondance, quelle multiplicité n'y trouve-t-on pas de caractères complètement tracés et bien soutenus? C'est là, si l'on fait attention à l'époque de la Saga, tout ce qu'on peut demander en fait d'art historique: un récit véridique, qui va droit au fond du cœur, simple et rude, sans ornement et sans éclat, mais toujours marchant à son noble but, faire aimer ce qui est grand, faire condamner ce qui est méprisable. Quel homme que ce Gunnar! Brave quand il faut l'être, mais ami de la paix, l'effroi de ses ennemis, et en même temps le plus noble des hommes. Il n'aime pas à se faire valoir devant les autres, à se vanter de sa renommée, à se mettre en vue, et pourtant il s'élève au-dessus de tous. Cette grandeur, cette véritable noblesse se communique à tout ce qui passe près de lui, jusqu'au chien Sam qui tout d'abord le reconnaît pour son maître, devine en quelque sorte sa pensée et donne sa vie pour lui en hurlant pour l'avertir. Sa querelle avec Halgerd n'en est que plus saisissante. La beauté et les qualités brillantes s'allient en elle à la plus terrible passion de vengeance. Pour se venger elle commet le plus bas, le plus méprisable de tous les actes humains, elle vole. Pour se venger elle refuse à son mari la suprême ressource, une boucle de ses cheveux pour faire une corde d'arc, et elle le livre ainsi froidement à la mort. C'est à mon sens, le comble de l'art, ou plutôt la nature même prise sur le fait, que cet admirable instinct de fidélité chez un animal mis en face de la révoltante froideur d'une femme avide de vengeance. Njal aussi est noble, mais d'une autre façon. Il a de braves fils, mais lui-même ne se sert jamais d'aucune arme. La droiture s'allie chez lui à un calme admirable, qui le suit jusqu'à la mort quand il se couche avec sa femme et son enfant sur le lit où ils vont mourir; et ce calme prend à son tour une teinte de prudence pleine de finesse, qui ne fait jamais le mal, mais regarde en face les événements sans s'émouvoir et choisit en toute circonstance le moyen le plus sûr pour atteindre son but. Ce n'est pas sans raison que le récit tout entier est lié à sa vie, et tourne en quelque sorte autour de lui. Il est le héros du récit, sans en être le personnage actif. Il est là, comme un rocher dans la mer, de tous côtés environné de récifs où les flots viennent se briser autour de lui sans troubler son calme, et c'est par là que toute cette histoire, qui autrement se résoudrait en morceaux détachés, trouve son centre et son lien. La vie de Gunnar, la mort de Njal, la vengeance de Kari sont autant d'événements qui, pris séparément, peuvent faire l'objet d'un récit, et ici, tout mêlés qu'ils sont à bien d'autres événements, ils tiennent ensemble et forment un tout. Chaque personnage, pris en lui-même, est peut-être plus remarquable que Njal, mais là encore c'est le comble de l'art, ou plutôt c'est la nature même que d'avoir su mettre chaque personnage à sa vraie place, en face des autres, pour laisser Njal s'élever au-dessus de tous. Voilà la vraie épopée. À côté de Njal est Bergthora. Elle s'attache à lui comme le flot qui vient laver le pied de la montagne. Elle aussi sent au fond du cœur le courroux et la vengeance,--peut-être l'auteur a-t-il pensé que telle est la nature de la femme, toute les fois qu'elle s'épanche violemment au dehors,--mais c'est la vengeance contre un ennemi, contre une femme ennemie. Elle excite ses fils, mais elle met tranquillement sa tête sur le sein de son mari; la volonté de son mari est pour elle une loi, et son unique plaisir est ce qu'elle voit dans les yeux de son mari. Si chère que lui soit la vengeance, elle ne se résoudrait jamais à faire tuer si elle ne savait que son mari s'y est déjà préparé, parce qu'il en doit être ainsi. Il le sait si bien qu'il a emporté avec lui au ting l'argent qui doit être payé pour les amendes.
Elle l'a suivi dans la mort, alors qu'elle était libre de sortir, que même son ennemi l'engageait à le faire, ne voulant pas avoir ce meurtre sur la conscience. Bergthora est généralement peinte en quelques traits, courts et frappants. Il n'en fallait pas davantage. Compagne de son mari, elle ne pouvait pas avoir plus de relief, et cependant nous la connaissons parfaitement. En effet, elle se révèle en quelque sorte dans son fils Skarphjedin. Celui-ci a sans doute quelque chose du calme de son père, mais c'est aussi Bergthora en homme. Il est le vrai portrait de sa mère, mais à la façon d'un homme, avec la force indomptable d'un homme. Elle ne veut pas abandonner son mari, mais c'est aussi une grande question de savoir si Skarphjedin veut réellement abandonner la maison en flammes, si lui, qui n'a jamais fui, fuira aujourd'hui, même pressé par le feu; s'il veut qu'on puisse dire un jour de lui ce que plus tard on a dit de Kari, qu'il s'est échappé par la ruse, d'entre ses ennemis, parce qu'il le fallait bien. Il résiste noblement aux instances de son beau frère Kari. Celui-ci trouve qu'il est dans l'ordre qu'on sauve sa vie quand on peut, mais Skarphjedin attend; il s'élance enfin sur la poutre qui se rompt et il est précipité dans le feu. Ce qui est évident, tout au moins, c'est que l'auteur n'a pas voulu le laisser fuir, et qu'aussi bien nous lui en voudrions de l'avoir fait, c'est que Skarphjedin n'a rempli sa destinée que quand il meurt luttant contre le feu et, même vaincu par cet ennemi, le plus terrible des ennemis de l'homme, meurt sans que son courage faiblisse ou que sa force tombe. Il chante alors son chant du cygne, et l'auteur a encore mis là, récit historique ou œuvre d'imagination, peu importe, tout ce que l'art peut exiger.
Dans la seconde partie du récit, qui se rattache étroitement et immédiatement à la première, Flosi se présente à nous en plein contraste avec Njal. Flosi est maintenant ce que Njal a été jusque là, le centre autour duquel tout vient se grouper. Quoiqu'il commande la vengeance par l'incendie, ce n'est pourtant pas un homme vindicatif ni méchant. L'acte qu'il exécute est un acte qu'il est obligé de commettre par devoir, et il y est poussé de la façon la plus terrible. Chez lui comme chez Njal, on trouve dans tous les moments difficiles un jugement calme et sûr; et à ce point de vue il fait contraste avec les autres caractères, plus farouches. L'auteur a su le saisir et s'en servir pour donner au récit la conclusion la plus naturelle et en même temps la plus intéressante. Les deux plus coupables parmi les incendiaires doivent mourir de la main de Kari, mais Flosi et lui vont tous deux en pèlerinage à Rome et reçoivent l'absolution; et c'est un beau spectacle de voir comment le christianisme introduit un esprit d'apaisement dans une action inspirée au début par toute la sauvagerie du paganisme, de voir comment Kari revient, fait naufrage, et se rend à la demeure de son ennemi pour lui demander l'hospitalité, comment ils se donnent l'un à l'autre le baiser de paix et se réconcilient pour toujours.
Ces quelques remarques, n'ont pour but que d'appeler l'attention du lecteur sur ce récit considéré comme œuvre d'art. Il ne serait pas difficile de pénétrer encore plus avant dans l'étude de l'action et des caractères, mais il n'y a rien de plus fastidieux au monde que d'analyser la beauté. Il faut se contenter de dire: Regarde si elle est là. Celui qui ne peut la voir ni la reconnaître, qu'il reste aveugle! Pour ma part, je me crois en droit de déclarer que tout en voyant dans cet écrit un récit pleinement historique, je le crois propre à fournir à l'art moderne des sujets excellents. Ne serait-ce pas, par exemple, un sujet fait pour un peintre que de nous montrer la maison de Njal en flammes; au milieu de la maison Njal et sa femme qui, avec leur jeune garçon entre eux, se sont couchés pour leur dernier sommeil, tandis qu'un serviteur, debout à côté du lit, étend sur eux une peau de bœuf, et dans un autre coin du tableau Skarphjedin et son frère, les pieds à moitié brûlés, peut-être même Grim mortellement frappé et luttant contre la mort; ou bien encore que de nous montrer Skarphjedin, vaincu par la douleur, enfonçant sa hache dans la poutre, tandis que diverses figures d'incendiaires grimpés çà et là sur la maison, contemplent cette scène, animés des sentiments les plus différents. Ne serait-ce pas encore un sujet convenable pour un tableau, que la scène de Flosi avec Hildigunn, au moment où il rejette loin de lui la chemise sanglante? Si c'est le but de l'art tragique de peindre les passions dans leurs expressions les plus diverses, nulle part elles ne se manifestent avec plus de force qu'ici. C'est aux artistes connaissant bien leur art qu'il appartient d'en juger.
Le récit qu'on va lire pourrait sans doute être mis sous une forme qui se rapprocherait davantage de la façon moderne de raconter. On pourrait par exempte en éliminer divers détails qui rompent la marche régulière de l'exposition, intervertir certaines choses qui ne paraissent pas être tout à fait à leur véritable place. Entre autres habitudes singulières, les anciens ont celle de rassembler en un même endroit les renseignements sur les personnages qui doivent paraître ensuite, ce qui ne se fait plus aujourd'hui. Au moyen de remaniements de ce genre, le récit pourrait, dans l'ensemble et dans les différentes parties, recevoir en maint endroit une forme plus correcte. J'ai eu la tentation de lui appliquer ce traitement, mais je ne suis pas allé jusqu'au bout. Je me suis convaincu que le mieux était de conserver la forme primitive pour montrer au lecteur, par une fidèle image, ce que racontaient les anciens, et comment.
Pour aucune traduction je n'ai aussi bien senti que pour celle-ci combien il est difficile non seulement de saisir et de rendre certains mots et certaines tournures, mais en général de reproduire la simplicité, la brièveté, l'énergie et la force qui vivent dans l'original. C'est surtout à l'occasion de cette traduction que j'ai clairement aperçu combien notre langue actuelle est pauvre et insuffisante pour exprimer avec quelque fidélité maintes idées de l'ancienne. Cela tient encore et surtout à la différence des temps. Les langues modernes se sont épandues sur une quantité extraordinaire d'objets; elles sont riches, en ce sens que la matière en est riche. Les anciennes langues au contraire se bornaient à un petit nombre d'objets, et en conséquence déployaient leur richesse et leur souplesse en variant l'expression de ces objets. Je serais heureux, soit dit en passant, si la tentative que j'ai faite pouvait éveiller assez d'intérêt pour engager plus d'un lecteur à chercher dans l'original ce qu'aucune traduction n'est capable de donner.
La présente Saga est particulièrement remarquable à un double point de vue, d'abord comme récit historique et ensuite par les lumières qu'elle nous fournit sur la constitution de la république islandaise et sur la procédure. Nous devons examiner ici ces deux points d'un peu plus près.
Que le récit soit historique, c'est ce dont on ne peut douter. Les personnages qui s'y présentent, les événements qui s'y trouvent décrits, sont réels. Le récit a, par suite, sa chronologie fixe et précise. Le point central de cette chronologie est l'introduction du christianisme en l'an 1000. De ce point fixe le récit remonte en arrière jusqu'au règne d'Erick à la hache sanglante (Blodoxe) et descend environ dix-sept ans. Pour les lecteurs qui voudraient suivre à ce point de vue la représentation des événements j'ajouterai une remarque d'importance capitale. Par Hoskuld et Hrut, le récit se rattache à la Laxdæla Saga. Les chapitres 2 et 7 embrassent environ 6 ans. La septième année tombe dans le chapitre 8, la huitième dans le chapitre 10. Les chapitres 13 et 14 vont de la neuvième à la onzième année. Dans le chapitre 17 finit la quinzième année et le chapitre 21 tombe dans la seizième. Ces années ne peuvent pas être fixées plus précisément, mais si l'on admet que le voyage de Gunnar à l'étranger, au chapitre 29, a été commencé en l'an 976, il revient en 979 (chapitre 32) et les événements postérieurs suivent année par année jusqu'en 985 (chapitre 45), où les trois tings dont il est parlé font quelque difficulté. Il s'agit en effet de savoir si l'auteur a voulu parler du ting général (alting), ou du ting local. Si l'on admet cette dernière supposition, le chapitre 47 commence avec l'an 983, et le récit marche alors régulièrement jusqu'à la mort de Gunnar en 993 (chapitre 75 et suivants). Les fils de Njal voyagent à l'étranger en 992 (chapitre 83) et reviennent chez eux en 998 (chapitre 90). Les négociations de Njal, à l'Alting, pour le mariage de Hoskuld, godi de Hvidenæs, tombent en l'an 1003, et le mariage avec Hildigunn s'accomplit en 1005 (chapitre 97). Jusque-là le récit paraît écrit comme un tout ininterrompu, mais les chapitres qui parlent de l'introduction du christianisme (chapitres 99-105) sont interpolés, quoique semblables au reste par le style et la manière de présenter les choses. Ce qui les précède et ce qui les suit se lie ensemble et les deux morceaux ont été séparés l'un de l'autre par cette interpolation sur le christianisme. Celle-ci commence avec l'année 995 (chapitre 100) et finit avec l'an 1000 (chapitres 104-105); seulement, les faits relatifs à Amunde Blinde qui sont rapportés comme survenus trois ans après se produisirent non trois ans après l'introduction du christianisme en l'an 1000 (fin du chapitre 105), mais trois ans après le meurtre de Lyting (fin du chapitre 99). Or la fin du chapitre 99 et le commencement du chapitre 106 se rattachent immédiatement l'un à l'autre, comme le prouve d'ailleurs tout l'ensemble du récit. On doit donc admettre ou bien que ce morceau sur l'introduction du christianisme n'est pas à sa place, ou bien qu'il a été ajouté par un écrivain plus récent. Le récit reprend ensuite sa marche jusqu'à la mort de Njal, en l'an 1011 (chapitre 129). Le combat à l'Alting tombe dans l'année suivante 1012 (chapitre 145). Flosi et Kari partirent pour l'étranger en 1013 (chapitres 153-154); la bataille de Brjan eut lieu en 1014 (chapitre 157) et Flosi et Kari se rencontrèrent en Islande en 1017 (chapitre dernier). Telle est la chronologie que les interprètes ont adoptée et que je reproduis ici, parce qu'elle fera suivre en quelque sorte aux lecteurs le cours des événements, quoique sans doute on puisse y faire quelques objections de détail. Elle est d'ailleurs confirmée par cette circonstance que d'autres documents historiques donnent pour la bataille de Brjan ou la grande bataille de Clontarf la même date, de l'an 1014.
Il y avait un homme qui s'appelait Mörd: on l'avait surnommé Gigja. Il était fils de Sighvat le rouge. Il habitait à Völl, dans la plaine de la Ranga. C'était un chef puissant, et un grand homme de loi. Il savait si bien la loi que personne n'eût tenu pour bon un jugement rendu sans lui. Il avait une fille nommée Unn. Elle était belle, accorte et sage; elle passait pour le meilleur parti de la Ranga.
Et maintenant la saga nous mène à l'ouest, dans les vallées du Breidafjord. Il y avait là un homme nommé Höskuld, fils de Dalakol. Sa mère s'appelait Thorgerd, et était fille de Thorstein le rouge, fils d'Olaf le blanc, fils d'Ingjald, fils d'Helgi. La mère d'Ingjald était Thora, fille de Sigurd aux yeux de serpent, fils de Ragnar Lodbrok. La mère de Thorstein le rouge était Udr la riche, fille de Ketil Flatnef, fils de Björn Buna, fils de Grim, seigneur de Sogn.
Höskuld demeurait à Höskuldstad, dans la vallée de la Saxa. Son frère s'appelait Hrut. Il demeurait à Hrutstad. Il était de la même mère que Höskuld. Son père était Herjolf. Hrut était beau, grand et fort, brave, et d'humeur douce. C'était le plus sage des hommes, secourable à ses amis et bon conseiller dans les affaires d'importance.
Il arriva une fois qu'Höskuld donna un festin. Son frère Hrut était là, assis à côté de lui. Höskuld avait une fille qui s'appelait Halgerd. Elle jouait à terre avec d'autres petites filles. Elle était jolie et bien faite. Ses cheveux étaient doux comme de la soie, et si longs qu'ils lui venaient à la ceinture. Höskuld l'appela: «Viens près de moi», dit-il. Elle vint à lui. Il la prit par le menton et la baisa. Puis elle s'en alla. Alors Höskuld dit à Hrut: «Que penses-tu de cette petite fille? Ne te semble-t-elle pas jolie?» Hrut se taisait. Höskuld lui demanda une seconde fois la même chose. Et Hrut finit par répondre: «Certes l'enfant est jolie, et bien des gens le sauront pour leur malheur; mais je ne sais comment le mauvais œil est venu dans notre famille.» Alors Höskuld se fâcha, et les deux frères furent en froid pendant quelque temps.
Les frères d'Halgerd étaient Thorleik, qui fut père de Bolli, Olaf, père de Kjartan, et Bard.
Un jour, les deux frères, Höskuld et Hrut, chevauchaient, allant à l'Alting. Il était venu beaucoup de monde cette année-là. Höskuld dit à Hrut: «Je trouve, frère, que tu devrais songer à ta maison, et prendre femme.»--«Il y a longtemps que j'ai cela en tête, répondit Hrut, mais j'y vois du pour et du contre. Je ferai pourtant comme tu voudras. De quel côté nous tournerons-nous?» Höskuld répondit: «Il y a ici beaucoup de chefs au ting, et le choix est grand; mais je sais déjà qui je veux demander pour toi. Elle s'appelle Unn; c'est la fille de Mörd Gigja, un homme très sage. Il est ici au ting, et sa fille avec lui; tu peux la voir, si tu veux.»
Le jour suivant, comme les hommes allaient au tribunal, ils virent devant les huttes de ceux de la Ranga des femmes vêtues de beaux habits. Höskuld dit à Hrut: «La voilà, c'est Unn, dont je t'ai parlé. Comment la trouves-tu?»--«Elle me plaît, dit Hrut, mais je ne sais pas si nous aurons du bonheur ensemble.» Et ils allèrent au tribunal. Mörd Gigja expliquait la loi, comme c'était sa coutume. Quant il eut fini, il retourna dans sa hutte. Höskuld se leva, puis Hrut; ils allèrent à la hutte de Mörd et y entrèrent. Mörd était assis au fond. Ils le saluèrent. Il se leva, prit la main d'Höskuld, et le fit asseoir à côté de lui. Hrut s'assit à côté d'Höskuld. Ils parlèrent de beaucoup de choses, et Höskuld en vint à dire: «J'ai une affaire à te proposer. Hrut veut devenir ton gendre et acheter la fille; et moi je n'y épargnerai rien». Mörd répondit: «Je sais que tu es un grand chef; mais ton frère m'est inconnu.» Höskuld reprit: «Il vaut mieux, que moi.»--Mörd dit: «Tu auras à y mettre beaucoup du tien, car ma fille aura tout l'héritage après moi.»--«Je ne chercherai pas longtemps ce que je veux promettre», répondit Höskuld. Il aura Kambsnes et Hrutstad, et toutes les terres jusqu'à Thrandargil; il a de plus un vaisseau marchand prêt à mettre à la voile. Alors Hrut dit à Mörd: «Tu vois que mon frère pour l'amour de moi a bien fait les choses. Si vous voulez donner suite à l'affaire, je veux que vous en fixiez tous deux les conditions.» Mörd répondit: «J'y ai pensé. Ma fille aura soixante cents; tu y ajouteras un tiers de ton domaine, et si vous avez des héritiers il y aura communauté de bien entre vous.» Hrut dit: «J'accepte les conditions; prenons maintenant des témoins.» Ils se levèrent et se donnèrent la main; et Mörd fiança à Hrut sa fille Unn. On décida que le mariage se ferait chez Mörd, un demi-mois après le milieu de l'été.
Et maintenant ils quittent le ting, et s'en retournent chacun chez soi. Höskuld et Hrut prennent à l'ouest, en passant devant le signal de Halbjörn. Et voici venir à leur rencontre Thjostolf, fils de Björn Gullberi du Reykjardal, disant qu'il était arrivé un vaisseau dans la Hvita; Össur, le frère du père de Hrut, venait d'en débarquer, et faisait dire à Hrut d'aller le trouver au plus tôt. Quand Hrut apprit cela, il pria Höskuld d'aller au vaisseau avec lui.
Ils se mirent donc tous deux en route, et quand ils furent au vaisseau, Hrut souhaita la bienvenue avec beaucoup de joie à son parent Össur. Össur les invita à entrer dans sa hutte et à boire. Ils descendirent de cheval, ils entrèrent, et ils burent. Hrut dit à Össur: «Tu vas venir avec moi dans l'Ouest, mon oncle, et tu passeras l'hiver chez moi.»--«Non pas, dit Össur; je t'annonce la mort d'Eyvind, ton frère. Il t'a fait son héritier au Gulating; et tes ennemis vont tout prendre si tu ne viens pas.»--« Que vais-je faire, mon frère? dit Hrut, il me semble que mon affaire se gâte, moi qui viens justement de conclure mon mariage.»--Höskuld dit: «Tu vas aller dans le Sud, trouver Mörd; tu le prieras de changer vos conventions. Il faut que sa fille s'engage à t'attendre, comme fiancée, trois hivers. Moi je retourne à la maison, et je ferai porter des vivres pour toi au vaisseau.»--«Et moi je veux, dit Hrut, que tu prennes de mes provisions, du bois, de la farine, et tout ce qu'il te plaira.»
Hrut fit amener ses chevaux, et partit pour le Sud. Höskuld s'en alla chez lui, à l'Ouest.
Hrut arriva à l'Est, dans la plaine de la Ranga, chez Mörd, ou il fut bien reçu. Il conta son affaire à Mörd, et lui demanda conseil. Mörd lui demanda de combien était l'héritage. Hrut dit qu'il était bien de deux cents marks, s'il pouvait tout avoir. «C'est beaucoup, dit Mörd, en comparaison de ce que je laisserai; tu peux partir si tu veux.» Ils changèrent leurs conventions; et Unn s'engagea à attendre Hrut, comme fiancée, pendant trois hivers.
Hrut revint au vaisseau, et il y passa l'été, jusqu'à ce que tout fût prêt. Höskuld fit apporter au vaisseau toutes les richesses de Hrut, et Hrut remit aux mains d'Höskuld la garde de ses domaines, pour le temps qu'il passerait au loin. Höskuld retourna chez lui. Peu de temps après, un bon vent souffla, et ils mirent à la voile. Ils furent trois semaines au large, et touchèrent terre à Hörn, dans le Hördaland, De là, ils firent voile à l'Est, jusqu'à Vik.
Harald Grafeld régnait en Norvège. Il était fils d'Eirik Blodöx, fils d'Harald Harfag. Sa mère s'appelait Gunhild. Elle était fille d'Össur Toti. Ils avaient leur habitation dans l'Est, à Konungahella.
Et voici qu'on apprit l'arrivée d'un vaisseau, à Vik. Sitôt que Gunhild sut la nouvelle, elle demanda quelle sorte de gens d'Islande étaient sur ce vaisseau. On lui dit que c'était un homme nommé Hrut, fils du frère d'Össur. «Je sais, dit Gunhild. Il vient chercher son héritage. Mais il y a un homme qui le détient, et qui se nomme Soti.» Elle appela un des hommes de sa maison, qui se nommait Ögmund: «Je vais t'envoyer au Nord, dit-elle, dans le pays de Vik, à la rencontre d'Össur et de Hrut; dis-leur que je les invite tous deux chez moi pour l'hiver, et que je veux être leur amie. Et si Hrut veux faire mes volontés, je l'aiderai dans son affaire d'héritage, et dans tout ce qu'il entreprendra. Et je le servirai auprès du roi.»
Ögmund partit, et vint trouver Össur et Hrut. Quand ils surent qu'il était l'homme de Gunhild, ils le reçurent de leur mieux. Il leur fit son message en secret; après quoi les deux parents se mirent à l'écart pour voir ce qu'ils avaient à faire. Össur dit à Hrut: «Je crois, mon neveu, que notre choix est tout fait, car je sais l'humeur de Gunhild. Sitôt que nous aurons refusé d'aller la trouver, elle nous fera mettre hors du pays, et prendra de force tous nos biens. Si nous y allons, elle nous rendra toutes sortes d'honneurs, comme elle nous l'a promis.» Ögmund s'en retourna, et quand il fut devant Gunhild, il lui dit la réponse à son message, et qu'ils allaient venir. «Je le savais bien, dit Gunhild; Hrut est un homme sage, et qui sait vivre; maintenant, sois vigilant, et quand ils approcheront du domaine, dis-le moi.»
Hrut et Össur se mirent en route vers Konungahella. Quand ils arrivèrent, leurs parents et leurs amis vinrent au devant d'eux avec beaucoup de joie. Ils demandèrent si le roi était dans son domaine. On leur dit qu'il y était. À ce moment, Ögmund vint les trouver. Il leur dit que Gunhild les saluait, et aussi qu'elle ne les ferait pas venir chez elle avant qu'ils n'eussent vu le roi, à cause de ce qu'on pourrait dire: «Il semblerait, ajoutait-elle, que je veux les prendre pour moi. Je ferai cependant pour eux tout ce qu'il me plaira. Que Hrut parle sans crainte au roi, et qu'il lui demande de devenir son homme.»--«Et voici, dit Ögmund, un habit que la reine t'envoie. C'est avec cet habit que tu iras trouver le roi.» Et Ögmund s'en alla.
Le jour suivant, Hrut dit à Össur: «Allons chez le roi.»--«Je veux bien» dit Össur; et ils y allèrent, au nombre de douze. Tous leurs parents et leurs amis étaient là. Ils entrèrent dans la salle où le roi était assis à boire, Hrut s'avança le premier, et salua le roi. Le roi regarda avec attention cet homme bien vêtu qui le saluait, et lui demanda son nom. Hrut se nomma. «Es-tu d'Islande?» dit le roi. Hrut répondit que oui, «Pourquoi es-tu venu chez nous?»--«Pour voir votre seigneurie, ô roi, et aussi, parce que j'ai une grosse affaire d'héritage dans ce pays-ci, et j'aurai besoin de votre aide pour qu'il me soit fait droit.» Le roi dit: «J'ai promis qu'il serait rendu justice à chacun dans mon royaume. Mais avais-tu encore autre chose à me dire en venant me trouver?»--«Seigneur, dit Hrut, j'ai à vous demander une place à votre cour, et de me faire votre homme.» Le roi se taisait, Gunhild lui dit: «Il me semble que cet homme vous fait beaucoup d'honneur; je suis d'avis que s'il y en avait un grand nombre comme lui à votre cour, elle serait bien garnie.»--«Est-ce un homme sage?» demanda le roi. «Sage et hardi» répondit-elle. «Je crois bien, dit le roi, que ma mère veut qu'on te fasse comme tu demandes; cependant, à cause de notre dignité, et de la coutume du royaume, je veux que tu reviennes dans un demi-mois seulement; et je te ferai mon homme. Jusque-là ma mère prendra soin de toi, mais alors viens me trouver.»
Gunhild dit à Ögmund: «Conduis-les dans ma maison, et traite-les bien.» Ögmund sortit et eux avec lui. Et il les mena dans une salle de pierre dont les murs étaient tendus de tapisseries, les plus belles qu'on pût voir, et le siège de Gunhild était là. Ögmund dit à Hrut: «Tu vas voir la vérité de ce que je t'ai dit de la part de Gunhild: voici son siège, et tu vas t'y asseoir; tu y resteras, quand elle viendrait elle-même.» Et il leur servit à manger. Comme ils étaient à table depuis quelques temps, Gunhild entra. Hrut voulut se lever pour aller au devant d'elle. «Reste assis, dit-elle; tu garderas ce siège tant que tu seras dans ma maison.» Elle s'assit auprès de Hrut, et ils se mirent à boire. Le soir, elle lui dit: «Tu dormiras avec moi cette nuit dans la chambre d'en haut.»--«Je ferai ce que vous voulez» répondit-il. Ils allèrent dormir, et elle ferma la porte en dedans; ils dormirent là pendant la nuit, et au matin ils retournèrent boire. Et pendant tout le demi-mois ils couchèrent ensemble dans la chambre d'en haut. Gunhild avait dit aux hommes qui étaient là: «Il y va de votre vie, si vous dites à personne ce qu'il y a entre Hrut et moi.»
Hrut lui donna cent aunes d'étoffes de laine et douze capes de peaux, et elle le remercia de ses présents. Hrut partit, après l'avoir baisée et remerciée. Elle lui souhaita bonne chance. Le jour suivant, Hrut vint devant le roi, avec trente hommes. Il salua le roi, et le roi lui dit: «Tu veux, Hrut, que je fasse pour toi ce que j'ai promis.» Il le fit donc son homme. Hrut demanda: «Quelle place me donnerez-vous?»--«C'est ma mère qui en décidera» dit le roi. Et elle le fit mettre à la place d'honneur.
Hrut passa l'hiver chez le roi, et il y était très considéré.
Au printemps, Hrut entendit parler de Soti. On disait qu'il était allé au Sud, en Danemark, avec l'héritage. Hrut vint trouver Gunhild et lui dit le départ de Soti. Gunhild dit: «Je te donnerai deux vaisseaux longs, avec leur équipage, et de plus, un homme très brave, Ulf Uthvegin, le chef de nos hôtes. Mais toi, va trouver le roi, avant de partir.» Hrut y alla; et quand il fut devant le roi, il lui dit que Soti était parti, et qu'il voulait se mettre à sa poursuite. Le roi demanda: «Qu'a fait ma mère pour t'aider?» Hrut répondit: «Elle m'a donné deux vaisseaux longs, et, pour commander aux hommes, Ulf Uthvegin.»--«C'est bien fait, dit le roi. Et moi, je te donnerai deux autres vaisseaux longs. Il te faudra bien autant de monde que cela.» Il conduisit Hrut à ses vaisseaux et lui souhaita bon voyage. Hrut avec ses gens fit voile vers le Sud.
Il y avait un homme nommé Atli. Il était fils d'Arnvid, jarl de l'Ostgothie. C'était un grand homme de guerre. Il se tenait dans le lac de l'Est avec huit vaisseaux. Son père avait refusé le tribut à Hakon, fils adoptif d'Adalstein; et le père et le fils avaient fui du Jamtaland en Gothie.
Atli sortit du lac avec ses vaisseaux par le Stoksund. Il s'en alla au Sud, en Danemark, et il était à l'ancre dans l'Eyrasund. Il avait été mis hors la loi par le roi de Danemark et par le roi de Suède, pour les brigandages et les meurtres qu'il avait faits dans les deux royaumes.
Hrut vint au Sud, dans l'Eyrasund; comme il entrait dans le détroit, il vit qu'il était plein de vaisseaux. Ulf lui dit: «Que faut-il faire, homme d'Islande?»--«Aller en avant; dit Hrut, qui ne risque rien n'a rien. Notre vaisseau, à Össur et à moi, passera le premier, et toi, tu mettras le tien où tu voudras.»--«Je n'ai pas coutume que d'autres me servent de bouclier» répond Ulf. Il met son vaisseau sur la même ligne que celui de Hrut, et ils s'avancent ensemble dans le détroit.
Et voici que ceux du détroit voient des vaisseaux qui viennent à eux, et ils le disent à Atli. «Il y aura du butin à prendre, répond Atli. Qu'on ôte les tentes des vaisseaux, et qu'on s'apprête au plus vite. Mon vaisseau sera au milieu de la flotte.»
Les vaisseaux de Hrut avançaient à force de rames. Quand on fut assez près pour s'entendre, Atli se leva et dit: «Vous allez comme des imprudents. N'avez-vous pas vu qu'il y avait des vaisseaux de guerre dans le détroit? Quel est le nom de votre chef?»--«Je m'appelle Hrut» répondit-il.--«Qui es-tu? dit Atli.--«L'homme du roi Harald Grafeld» dit Hrut.--«Il y a longtemps, dit Atli, que mon père et moi nous avons cessé d'être bons amis avec votre roi de Norvège.»--«Ce sera pour votre malheur» dit Hrut. «Notre rencontre sera telle, dit Atli, que tu n'auras point de nouvelles à en dire.» Il prit un javelot, et le lança sur le vaisseau de Hrut; et l'homme qui conduisait le vaisseau fut tué. Alors la bataille commença, et ils eurent grand'peine à aborder le vaisseau de Hrut. Ulf se battait bien: il donnait de grands coups, frappant d'estoc et de taille. Le pilote d'Atli s'appelait Asolf. Il sauta sur le vaisseau de Hrut, et tua quatre hommes avant que Hrut ne s'en fût aperçu. Hrut se retourne, et vient à sa rencontre. Ils se joignent, et Asolf, d'un coup de pointe, perce le bouclier de Hrut. Mais Hrut lève son épée sur Asolf, et lui donne le coup de la mort.
Ulf Uthvegin l'avait vu. «En vérité, Hrut, dit-il, tu donnes de beaux coups. Mais aussi tu as de grands remerciements à faire à Gunhild.»--«J'ai peur, répondit Hrut, que ce ne soient tes dernières paroles.» À ce moment, Atli vit qu'Ulf se découvrait. Il lui lança un javelot au travers du corps.
Après cela la bataille devint furieuse. Atli sauta sur le vaisseau de Hrut, et il faisait le vide tout autour de lui. Össur vint à sa rencontre, l'épée en avant, mais il tomba à la renverse, frappé par un autre. Alors Hrut accourut au devant d'Atli, Atli leva son épée, et fendit d'un coup le bouclier de Hrut. En même temps, une pierre l'atteignit à la main, et l'épée tomba. Hrut la prit, et abattit le pied d'Atli. Après quoi, il lui donna le coup de la mort.
Hrut et ses gens firent beaucoup de butin. Ils prirent avec eux les deux meilleurs vaisseaux, et ils restèrent là un peu de temps. Soti avec les siens leur avait échappé. Il avait fait voile pour retourner en Norvège. Il débarqua sur la côte de Limgard. Il y trouva Ögmund, l'homme de Gunhild. Ögmund reconnut tout d'abord Soti, et lui demanda: «Combien de temps penses-tu rester ici?»--«Trois nuits.» dit Soti.--«Où iras-tu ensuite?» dit Ögmund. «À l'ouest, en Angleterre, dit Soti, et je ne reviendrai jamais en Norvège, tant que durera la puissance de Gunhild.» Ögmund s'en alla, et vint trouver Gunhild; elle était près de là, chez des hôtes, avec son fils Gudröd. Ögmund dit à Gunhild ce que Soti comptait faire; et elle donna ordre à son fils Gudröd d'aller tuer Soti. Gudröd partit sur l'heure. Il tomba sur Soti à l'improviste, et le fit amener à terre où on le pendit. Puis il prit tous ses trésors pour sa mère. Elle envoya des hommes débarquer le butin, et le porter à Konungahella, après quoi elle y alla elle même.
Hrut revint à l'automne. Il avait fait beaucoup de butin. Il alla tout d'abord trouver le roi, qui lui fit bon accueil. Il lui offrit, et à sa mère, de prendre ce qu'ils voudraient de ses richesses; et le roi en prit le tiers. Gunhild dit à Hrut qu'elle avait mis la main sur l'héritage et fait tuer Soti. Hrut la remercia, et partagea par moitié avec elle.
Hrut passa l'hiver chez le roi, et il était de joyeuse humeur; mais aux approches du printemps, il devint silencieux. Gunhild s'en aperçut, et elle lui parla un jour qu'ils étaient seuls ensemble. «As-tu du souci, Hrut?» lui demanda-t-elle. Hrut répondit: «On a dit vrai: Malheur à ceux qui sont nés sur une mauvaise terre.»--«Veux-tu retourner en Islande?» dit-elle.--«Je le veux» répondit-il.»--«As-tu quelque femme là-bas?»--«Non.»--«Et pourtant j'en suis bien sûre.» Et ils n'en dirent pas plus long.
Hrut alla devant le roi, et le salua. Le roi demanda: «Que veux-tu Hrut?»--«Je veux vous prier, Seigneur, de me donner congé pour retourner en Islande.»--« Auras-tu là-bas plus d'honneurs qu'ici?» dit le roi.--«Non, dit Hrut, mais il faut que chacun suive sa destinée.»--«C'est peine perdue de lutter contre un plus fort, dit Gunhild. Donne-lui congé; qu'il parte quand il lui plaira.» L'année était mauvaise dans le pays, et pourtant le roi lui donna de la farine, autant qu'il en voulut. Il mit donc son vaisseau en état pour aller en Islande, et Össur avec lui.
Quand ils furent prêts, Hrut vint trouver le roi et Gunhild. Gunhild le prit à part et lui dit: «Voici un anneau d'or que je veux te donner» et elle le lui passa au bras. «J'ai reçu de toi beaucoup de beaux cadeaux» dit Hrut. Elle lui mit les bras autour du cou, le baisa et dit: «Si j'ai autant de puissance sur toi que je me l'imagine, voici que je te jette un sort, et je veux que tu n'aies pas de bonheur avec cette femme que tu vas prendre en Islande, mais tu pourras trouver ton plaisir avec d'autres femmes. Et maintenant nous ne serons heureux ni l'un ni l'autre: car tu n'as pas eu confiance en moi.» Hrut se mit à rire et s'en alla. Il vint trouver le roi, et le remercia de l'avoir toujours bien traité, et comme un chef. Le roi lui souhaita bon voyage. Il dit que Hrut était un homme très-brave, et qui pouvait aller de pair avec les plus grands. Hrut monta sur son vaisseau, et mit à la voile. Il eut bon vent, et ils arrivèrent, lui et les siens, dans le Borgarfjord.
Sitôt que le vaisseau fut à terre, Hrut s'en alla chez lui, dans l'Ouest, et Össur resta pour décharger. Hrut vint à Höskuldstad. Son frère le reçut avec joie, et Hrut lui conta ses aventures. Après cela, il envoya un homme dans le pays de la Ranga, dire à Mörd Gigja de se préparer pour la noce. Les deux frères allèrent au vaisseau, et Höskuld dit à Hrut l'état de ses biens. Ils s'étaient beaucoup accrus depuis que Hrut était parti. Hrut dit: «Je ne te le revaudrai jamais comme je le devrais, frère; mais je vais te donner de la farine, autant qu'il t'en faudra pour la maison durant l'hiver.» Ils tirèrent le vaisseau à terre, lui firent un abri, et portèrent toute la cargaison dans la vallée de l'Ouest.
Hrut resta six semaines chez lui, à Hrutstad. Alors les deux frères et Össur se préparèrent à partir pour la noce de Hrut. Ils montèrent à cheval, et soixante hommes avec eux. Ils chevauchèrent d'une traite jusqu'à la plaine de la Ranga. Il y avait grande foule d'hôtes. Les hommes prirent place sur les bancs du fond, et les femmes sur les bancs de côté. La fiancée était triste. On versa à boire, et la noce se passa bien. Mörd compta la dot de sa fille, et elle partit avec Hrut pour le pays de l'Ouest. Ils chevauchèrent sans s'arrêter jusqu'à ce qu'ils fussent arrivés chez eux. Hrut donna à sa femme toute puissance sur l'intérieur de sa maison, et chacun trouva que c'était bien. Et pourtant ils ne semblaient pas faire bon ménage. Cela dura ainsi jusqu'au printemps.
Quand le printemps fut venu, Hrut eut à faire un voyage aux fjords de l'Ouest, pour chercher l'argent de sa cargaison. Comme il allait partir Unn lui dit: «Penses-tu revenir avant que les hommes aillent au ting?»--«Pourquoi?» dit Hrut.--«C'est que je veux aller au ting, dit-elle, et voir mon père.»--«Ce sera comme tu veux, dit-il, et j'irai au ting avec toi.»--«C'est bien» dit-elle.
Hrut monta à cheval et partit pour les fjords de l'Ouest. Il plaça tout son argent, et revint chez lui. Dès qu'il fut revenu, il se prépara à partir pour le ting. Tous ses voisins devaient venir avec lui. Höskuld son frère en était aussi. Hrut dit à sa femme: «Si tu as toujours autant d'envie de venir au ting, prépare-toi, et pars avec moi. » Elle fut bientôt prête et ils se mirent en route. Ils chevauchèrent sans s'arrêter jusqu'au ting.
Unn entra dans la hutte de son père. Il lui fit joyeux accueil; mais elle était d'humeur assez sombre. Il s'en aperçut, et dit: «Je t'ai vu meilleur visage autrefois; qu'as-tu sur le cœur?» Elle se mit à pleurer et ne répondit rien. Alors il lui dit: «Pourquoi es-tu venue au ting, si tu ne veux pas répondre et te fier à moi? Ne te plais-tu pas dans ce pays de l'Ouest?» Elle répondit: «Je donnerais tout ce que j'ai pour n'y être jamais venue.» Mörd dit: «Il faut que je sache ce que c'est que cela.» Il fit appeler Hrut et Höskuld. Ils vinrent sur le champ. Comme ils entraient chez Mörd, il se leva pour aller à leur rencontre, les salua, et les fit asseoir. Ils parlèrent longtemps, et la conversation allait bien. À la fin, Mörd dit à Hrut: «Pourquoi ma fille pense-t-elle tant de mal de votre pays?» Hrut répondit: «Qu'elle dise si elle a quelque sujet de se plaindre de moi.» Mais elle n'en trouva point. Alors Hrut fit venir ses voisins et les gens de chez lui, pour leur faire dire comment il se conduisait avec elle. Ils lui rendirent bon témoignage, et déclarèrent qu'elle décidait sur toutes choses comme elle l'entendait. Mörd dit: «Tu vas retourner chez toi, et te contenter de ton sort; car tous les témoignages sont meilleurs pour lui que pour toi.»
Après cela, Hrut quitta le ting, et sa femme avec lui; et tout alla bien entre eux pendant l'été. Mais quand vint l'hiver, ils n'étaient plus d'accord; et plus le printemps approchait, plus ils s'entendaient mal. Hrut eut encore à faire un voyage aux fjords, pour ses affaires, et il annonça qu'il n'irait point au ting. Unn fit peu de réponse, et Hrut partit, dès qu'il eut fini ses préparatifs.
Le moment du ting approchait. Unn alla trouver Sigmund, fils d'Össur, et lui demanda s'il voulait venir au ting avec elle. Il dit qu'il n'irait pas, si son parent Hrut le trouvait mauvais. «Je t'ai demandé cela, dit-elle, parce que j'ai plus de droits sur toi que sur les autres.» Il répondit: «Je le ferai à une condition; c'est que tu reviendras dans l'Ouest avec moi, et que tu ne diras point de paroles, ni contre moi, ni contre Hrut.» Elle promit.
Quelques temps après, ils partirent pour le ting. Mörd, le père d'Unn, y était. Il fit bon accueil à sa fille et l'invita à demeurer dans sa hutte tant que le ting durerait, ce qu'elle fit. Mörd lui demanda: «Que me diras-tu de Hrut, ton mari?» Elle répondit:--«Certes je dirai du bien de ce vaillant guerrier, tant qu'il est maître de lui-même. Mais un sort a été jeté sur lui, et il me faut parler beaucoup, ou me taire.»
Mörd se tut pendant quelque temps, puis il dit: «Je vois, ma fille, que tu désires que personne que moi ne sache cela. Tu sais que je puis t'aider mieux que qui que ce soit.» Ils s'en allèrent dans un lieu écarté, où personne ne pouvait les entendre, et Mörd dit à sa fille: «Dis-moi tout ce qu'il y a entre vous, et ne crois pas ton malheur plus grand qu'il n'est.» Et elle lui expliqua comme quoi elle et Hrut ne pouvaient pas vivre ensemble, parce qu'on lui avait jeté un sort.
Mörd répondit: «Tu as bien fait de me dire cela. Je vais te donner un conseil qui te sera utile si tu le suis de point en point. Il faut que tu quittes le ting, et que tu rentres chez toi; ton mari sera déjà de retour; il te recevra bien; tu seras douce et complaisante pour lui: il croira qu'il s'est fait un heureux changement; il ne faut pas que tu montres la moindre mauvaise humeur. Mais quand le printemps viendra, tu feras la malade, et tu te mettras au lit. Hrut ne te fera point de questions sur ta maladie, ni de reproches d'aucune sorte; il ordonnera au contraire qu'on te soigne pour le mieux. Puis il partira pour les fjords de l'ouest, et Sigmund avec lui. Il s'occupera de rapporter tous ses biens du pays de l'ouest, et il sera absent tout l'été. Mais toi, au moment où les hommes vont au ting, quand tous ceux qui doivent y aller seront partis, tu te lèveras de ton lit, et tu prendras quelques hommes pour t'accompagner; et quand tu seras prête à partir, tu iras devant ton lit, et avec toi ces hommes que tu auras pris pour t'accompagner. Tu prendras des témoins devant le lit de ton mari, et tu déclareras que tu te sépares de lui par séparation légale, et que tu renouvelleras ta déclaration devant le ting, selon la loi du pays. Tu prendras des témoins une seconde fois, et tu feras une déclaration semblable, devant la porte des hommes. Après cela, tu monteras à cheval, et tu partiras. Tu passeras par les plaines du Laxardal, et par celles de Holtavörd, (car on te cherchera du côté du Hrutafjord) et tu chevaucheras sans t'arrêter jusqu'à ce que tu arrives près de moi. Alors je m'occuperai de ton affaire, et tu ne retomberas plus jamais entre les mains de Hrut.»
Elle quitta le ting, et retourna chez elle. Hrut était revenu; il lui fit bon accueil. Elle répondit amicalement, et elle était douce et complaisante avec lui. Ils vécurent en bonne intelligence cet hiver-là. Mais quand vint le printemps, elle fit la malade et se mit au lit. Hrut partit pour les fjords de l'Ouest, donnant ordre de la bien soigner. Quand vint le moment du ting, elle se tint prête, fit en toutes choses comme Mörd lui avait dit, et partit pour le ting. Les gens du canton se mirent à sa poursuite, mais ils ne la trouvèrent pas.
Mörd fit bon accueil à sa fille, et lui demanda si elle avait bien fait suivant ses conseils. «Je n'ai rien oublié» dit-elle. Il alla au tertre de la loi, et déclara Hrut et Unn séparés par séparation légale. Et ce fut pour les gens une nouvelle inattendue. Unn s'en retourna avec son père et ne revint plus jamais dans le pays de l'Ouest.
Hrut revint chez lui. Il fronça le sourcil très fort quand il sut que sa femme était partie. Il se tint pourtant tranquille et resta chez lui tout l'hiver, sans parler de son affaire à personne.
L'été suivant, il partit pour l'Alting et son frère Höskuld avec lui. Ils avaient beaucoup de monde. En arrivant, il demanda si Mörd Gigja était au ting. On lui dit qu'il y était. Chacun crut qu'ils allaient parler de leur affaire; mais il n'en fut rien.
Un jour, comme les gens étaient venus au tertre de la loi, Mörd prit des témoins, et déclara qu'il réclamait à Hrut le bien de sa fille; et il évaluait ce bien à quatre-vingt-dix cents; il déclara qu'il sommait Hrut d'avoir à lui payer cette somme, sous peine d'une amende de trois marks; il déclara qu'il appelait l'affaire devant le tribunal de district qui devait en connaître selon la loi; et il finit en disant: «Ceci est ma déclaration légale, faite de manière que chacun puisse l'entendre, au tertre de la loi.»
Quand il eut cessé de parler, Hrut répondit: «Tu poursuis cette affaire, qui est celle de ta fille, par avarice et par chicane, tu n'y mets ni bon vouloir, ni aucun sentiment d'amitié. Mais je ne te laisserai pas sans réponse, car ces biens qui sont en ma possession, tu ne les a pas encore entre tes mains. Ma réponse est celle-ci, et j'en prends à témoins tous ceux qui sont au tertre de la loi, et qui peuvent nous entendre: je te défie en combat singulier dans l'île. La dot toute entière sera l'enjeu, j'y ajouterai des biens d'une valeur égale, et celui qui sera le vainqueur aura l'une et l'autre part. Mais si tu ne veux pas combattre contre moi, alors tu perdras tout droit sur les biens que tu réclames.»
Mörd ne répondit rien: il prit conseil de ses amis au sujet du combat. Jörand le Godi lui dit: «Tu n'as pas besoin de nos conseils dans cette affaire; tu sais que si tu combats contre Hrut, tu y perdras à la fois la vie et les biens. Sa cause est bonne: il est fort, et c'est le plus brave des hommes.» Alors Mörd parla, et il dit qu'il ne voulait pas combattre contre Hrut. Il s'éleva une grande clameur et beaucoup de murmures sur le tertre de la loi, et Mörd fut couvert de honte en cette affaire.
Les gens quittèrent le ting, et retournèrent chez eux. Les deux frères, Höskuld et Hrut, s'en allèrent à l'Ouest, vers le Reykjardal. Ils vinrent à Lund, où ils furent les hôtes de Thjostolf, fils de Björn Gullberi, qui demeurait là. Il y avait eu beaucoup de pluie tout le jour, les gens avaient été mouillés, et on avait fait de longs feux dans la salle. Thjostolf, le maître de la maison, était assis entre Höskuld et Hrut. Deux petits garçons jouaient à terre (c'étaient des enfants adoptifs de Thjostolf) et une petite fille jouait avec eux. Ils disaient toutes sortes de sottises, car c'étaient des enfants sans raison. L'un d'eux dit: «Je vais être Mörd, et je vais te sommer de te séparer de ta femme, puisque vous ne pouvez pas vivre ensemble.» L'autre répondit: «Moi je serai Hrut, et je te déclare déchu de tes droits sur la dot, puisque tu ne veux pas te battre avec moi.» Ils répétèrent cela plusieurs fois, et il y eut de grands rires parmi les gens de la maison. Alors Höskuld se fâcha, et frappa avec une baguette l'enfant qui faisait Mörd. La baguette l'atteignit au visage et le blessa. «Va-t'en, dit Höskuld, et ne te moque pas de nous.» Mais Hrut dit: «Viens près de moi.» Et l'enfant vint. Hrut tira un anneau d'or de son doigt, le lui donna, et dit: «Va, et maintenant n'insulte plus personne.» L'enfant s'en alla en disant: «Tu es un homme de grand cœur, et je m'en souviendrai toujours.» Cela fit dire beaucoup de bien de Hrut.
Après cela, ils retournèrent chez eux, dans l'Ouest. Et ici finit la querelle entre Hrut et Mörd.
Il faut maintenant parler d'Halgerd, la fille d'Höskuld. Elle avait grandi et c'était la plus belle femme qu'on pût voir. Elle était de haute taille, et à cause de cela, on l'appelait Halgerd au long jupon. Elle avait de beaux cheveux, si longs qu'elle pouvait s'en couvrir tout entière; mais elle était prodigue et elle avait le cœur dur. Son père nourricier s'appelait Thjostolf. Il était d'une famille des îles du Sud. C'était un homme fort et brave. Il avait tué beaucoup de monde, et n'avait jamais payé d'amende à personne. On disait qu'il n'était pas fait pour changer l'humeur d'Halgerd.
Il y avait un homme nommé Thorvald. Il était fils d'Usvif. Il demeurait au rivage de Medalfell, au pied de la montagne. Il était riche en biens. Il possédait les îles qu'on appelle les îles des ours, et qui sont dans le Breidafjord. Il avait là ses provisions de morue et de farine. Thorvald était fort, accort, d'humeur un peu vive.
Un jour, son père et lui parlaient ensemble et ils se demandaient où Thorvald pourrait bien chercher femme. Mais il ne trouvait point de parti qui fût assez bon pour lui. Alors Usvif dit: «Veux-tu demander Halgerd au long jupon, la fille d'Höskuld?»--«Je le veux» dit-il. «Vous n'irez guère ensemble, dit Usvif. C'est une femme impérieuse, et toi, tu es d'humeur rude, et tu n'aimes pas à céder.»--«Et pourtant je tenterai l'aventure, dit Thorvald, et il ne sert à rien de vouloir m'en empêcher.»--«C'est toi aussi qui y risques le plus» dit Usvif.
Ils partirent donc pour faire leur demande. Ils arrivèrent à Höskuldstad et y furent bien reçus. Ils vinrent tout de suite à leur affaire, et firent leur demande. Höskuld répondit: «Je sais qui vous êtes, et je ne veux pas user de tromperie avec vous: ma fille a le cœur dur. Pour sa figure et ses manières, vous verrez vous-même.» Thorvald reprit: «Fais tes conditions; ce n'est pas son humeur qui m'empêchera de conclure le marché.» Ils parlèrent donc des conditions; et Höskuld ne demanda point l'avis de sa fille, (car il avait envie de la marier); et ils se mirent d'accord sur le marché. Alors Höskuld tendit la main, Thorvald la prit et se déclara fiancé à Halgerd. Après quoi il s'en retourna.
Höskuld dit à Halgerd le marché qu'il avait fait. Elle répondit: «Me voilà sûre à présent de ce que je crains depuis longtemps; tu ne m'aimes pas autant que tu l'as toujours dit, puisque tu n'as pas pensé que ce fût la peine de me parler de cette affaire; je ne trouve pas, du reste, que ce parti soit aussi beau que tu m'avais promis.» Et on voyait bien, à ses façons, qu'elle se trouvait mal mariée. Höskuld lui dit: «Je me soucie peu de ton orgueil: il ne changera rien à mon marché. C'est moi qui décide et non pas toi quand nous ne sommes pas d'accord.»--«L'orgueil est grand dans ta famille, dit-elle; il n'est pas étonnant que j'en aie ma part.» Et elle s'en alla.
Elle vint trouver Thjostolf, son père nourricier, et lui dit ce qui avait été décidé: elle était très-triste. Thjostolf lui dit: «Aie bon courage; tu seras mariée une seconde fois, et alors on te demandera ton avis. Et moi je ferai tout pour t'être agréable, sauf contre ton père ou contre Hrut.» Ils n'en dirent pas davantage.
Höskuld fit ses préparatifs pour la noce, et monta à cheval pour inviter du monde. Il vint à Hrutstad et appela Hrut au dehors pour lui parler. Hrut sortit, et ils se mirent à parler ensemble. Höskuld lui conta son marché, et l'invita à la noce: «Et je veux, mon frère, dit-il, que tu ne le trouves pas mauvais, si je ne t'ai pas fait savoir cela avant que le marché fût conclu.»--«Je crois que je ferais mieux de ne pas m'en mêler, dit Hrut, car ce mariage ne donnera de bonheur à personne, ni à lui, ni à elle. Je viendrai pourtant à la noce, si tu trouves que par là je te ferai honneur.»--«Certainement je le trouve, dit Höskuld,» et il s'en retourna.
Usvif et Thorvald invitèrent aussi du monde, et il n'y eut pas en tout moins de cent invités.
Il y avait un homme nommé Svan. Il demeurait sur le Bjarnarfjord, dans un domaine qui s'appelait Svanshol, au nord du Steingrimsfjord. Svan était versé dans la sorcellerie. Il était frère de la mère d'Halgerd. C'était un homme malfaisant, et il n'était pas bon d'avoir affaire à lui. Halgerd l'invita à sa noce, et envoya Thjostolf le trouver. Thjostolf y alla, et ils furent bientôt bons amis.
Et voilà que les hommes arrivent à la noce. Halgerd était assise sur le banc de côté, et c'était une fiancée très-gaie. Thjostolf était toujours à parler avec elle. Par moments aussi il partait avec Svan; et les gens trouvaient cela singulier. La noce se passa bien. Höskuld compta la dot de sa fille, de la meilleure grâce du monde. Après cela il dit à Hrut: «Dois-je faire encore quelques cadeaux?» Hrut répondit: «Tu ne manqueras pas d'occasions de dissiper ton bien pour Halgerd. Restes-en là pour aujourd'hui.»
La noce finie, Thorvald retourna chez lui avec sa femme et Thjostolf. Thjostolf chevauchait à côté d'Halgerd, et ils étaient toujours à parler ensemble. Usvif se tourna vers son fils et lui dit: «Es-tu content de ce que tu as fait? Vous entendez-vous bien?»--«Très bien, dit Thorvald, elle est douce au possible avec moi; tu vois toi-même qu'elle rit à chaque mot.»--«Ce rire là ne me semble pas si bon qu'à toi, dit Usvif, mais nous verrons cela plus tard.» Ils continuèrent leur route jusqu'à ce qu'ils fussent arrivés.
