La Servante de Degrelle - Simone Korkus - E-Book

La Servante de Degrelle E-Book

Simone Korkus

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Beschreibung

Résumé : Hannah Nadel est juive. Lorsque la Seconde Guerre mondiale éclate, c’est au service de la sœur de Léon Degrelle, leader du mouvement d’extrême droite Rex, que la jeune fille officie comme servante, échappant ainsi à la déportation. Simone Korkus a rencontré ceux qui ont sauvé la vie d’Hannah et révèle ainsi cette histoire incroyable, qui met aussi en lumière les nombreuses zones d’ombre de la guerre. En reconstruisant la vie d’Hannah et en découvrant les secrets de la famille, l’auteure se heurte à ses propres préjugés. Quand nous portons le regard sur les autres et jugeons leurs comportements, où se situe réellement la vérité ? Auteure : Simone Korkus vit en Israël, où elle travaille en tant que journaliste pour différents médias (De Groene Amsterdammer, Knack,Sunday Times ou encore Ha'Aretz).

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Seitenzahl: 366

Veröffentlichungsjahr: 2020

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La Servante de Degrelle

Éditions Luc Pire [Renaissance SA]

Drève Richelle, 159 – 1410 Waterloo

Éditions Luc Pire

www.editionslucpire.be

La Servante de Degrelle

Couverture et mise en pages : Philippe Dieu (Extra Bold)

Édition originale : Het dienstmeisje van Degrelle, Simone Korkus et Polis, 2017

Polis fait partie de Pelckmans uitgevers nv

(www.pelckmansuitgevers.be/nl, Brasschaatsteenweg 308, 2920 Kalmthout, Belgique)

e-ISBN : 9782875422088

Dépôt légal : D/2020/12.379/02

© Éditions Luc Pire, 2020

Tous droits réservés. Aucun élément de cette publication ne peut être reproduit, introduit dans une banque de données ni publié sous quelque forme que ce soit, soit électronique, soit mécanique ou de toute autre manière, sans l’accord écrit et préalable de l’éditeur.

Simone Korkus

La servante de Degrelle

Traduit du néerlandais (Pays-Bas) par Christophe Van Staen

Chapitre I Zones grises

Je me trouvais dans le cloître des Sœurs de Nazareth, l’antique ville d’Israël, lorsque j’entendis pour la première fois parler d’Hannah et de la famille Cornet. C’était une belle soirée d’automne, en 2012.

Dans le jour qui déclinait se découpaient les contours obscurs de la basilique de l’Annonciation, lieu chargé d’histoire où, selon la tradition catholique, l’archange Gabriel apparut à la Vierge pour lui révéler son état et la naissance future de Jésus.

Je venais de prononcer une conférence portant sur mon expérience de correspondante pour la presse belge en Israël devant un groupe de pèlerins venus du royaume. J’ai passé quinze années de ma vie à couvrir le Moyen-Orient pour le compte de médias belges et néerlandais, principalement en Israël et dans les territoires palestiniens. J’avais expliqué à mon auditoire que n’étant ni juive, ni musulmane, ni israélienne, ni palestinienne, je n’y étais guère qu’une étrangère vivant en pays étranger. Une simple Néerlandaise, ayant grandi à Bergeijk, de l’autre côté de la frontière, et à Neerpelt. Ex-épouse d’un Belgo-Israélo-Marocain, et mère de trois enfants à la fois belges, néerlandais et israéliens.

Au cours de ces quinze années, j’ai vécu et couvert dans ces territoires la seconde Intifada (la révolte des Palestiniens), deux guerres (au Liban, en Irak), une guerre civile (en Syrie), le printemps arabe qui précipita la chute du gouvernement égyptien, plusieurs actions militaires à Gaza, les attaques contre Israël conduites depuis Gaza, ainsi que son occupation ininterrompue.

Le Moyen-Orient demeure une dangereuse poudrière. Il y a les tensions et conflits incessants entre Israël et les territoires palestiniens ; mais il y a aussi l’hostilité presque permanente qui caractérise les relations des pays alentour.

Les tensions entre pays arabes sont vieilles de plusieurs siècles. Il y a mille quatre cents ans se disputa la succession de Mahomet en tant que guide de tous les musulmans, controverse qui dégénéra bientôt en guerre. Depuis, les deux camps opposés, chiites et sunnites, n’ont cessé de se livrer une lutte fratricide. On voit régulièrement leur antagonisme s’embraser, chacune de ces factions instrumentalisant la division religieuse à ses fins.

Au Moyen-Orient, les gouvernements chiites (Syrie, Irak) font face à des rebelles sunnites, et inversement (comme au Yémen). Les chiites bénéficient toujours de l’aide de l’Iran et du Hezbollah (tous deux chiites, eux aussi). Quant aux sunnites, ils peuvent compter sur l’appui de l’Arabie saoudite et d’autres états sunnites de la région du Golfe.

En Syrie, la guerre civile n’avait au départ aucun motif religieux, mais correspondait à une grande révolte populaire contre un dictateur impitoyable. Elle ne se mua en guerre sectaire que lorsqu’elle fut soumise à des influences venues de l’extérieur. La violence des affrontements contraignit plusieurs millions de Syriens à fuir. Selon les chiffres du Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés, en 2014, plus de la moitié de la population était privée de logement et en exil. Les pays voisins, comme la Turquie, le Liban et la Jordanie, furent bientôt débordés par le nombre des réfugiés. Un flux migratoire s’achemina également vers l’Europe, flux qui augmenta au gré de l’offensive menée par Daech. Ces déplacements engendrèrent la problématique dite des « réfugiés », à laquelle nous sommes aujourd’hui confrontés, et que rien ne semble pouvoir juguler.

Le paradoxe de cette histoire tient au fait que la haine communautaire à l’égard des juifs d’Israël, seul point sur lequel semblent s’accorder les pays arabes, cible précisément une population dont une part importante est constituée de réfugiés, immigrés européens ayant fui l’Europe à la sortie de la Seconde Guerre mondiale pour venir s’établir en Israël.

Voilà quinze ans que j’entends au Moyen-Orient les mêmes arguments, la même rhétorique, les mêmes complaintes, les mêmes algarades, et que je les retranscris dans mes articles. Le ton ordinaire oscille entre tristesse, douleur, désespoir et colère. On le retrouve chez tous les acteurs de ces différents conflits.

Ce soir-là, lorsqu’une personne de l’auditoire, plus curieuse que les autres, me demanda à quoi ressemblait en vérité la vie quotidienne d’un Israélien, voici ce que je lui répondis : « On pourrait dire qu’en Israël, la vie d’un juif est faite de peur, d’apathie et d’exaltation. Peur de perdre son pays, sa foi. Peur de voir l’histoire se répéter. Peur de l’Iran, du Hamas, du Hezbollah. Peurs qui alertent la population, la poussent à défendre l’État juif à tout prix, et à le barricader contre l’arrivée d’immigrants non juifs.

Il y a aussi de l’apathie, une forme d’indifférence à l’égard des négociations de paix et des nouvelles initiatives. Enfin, il y a de l’exaltation, ou plutôt un enthousiasme au sens étymologique, spirituel : les juifs disposent désormais d’une terre. Tous, au-delà même des clivages politiques, se sentent unis. »

La conférence achevée, certains participants s’attardèrent dans la salle pour poser des questions ou partager leur propre expérience. Nous buvions notre café sous une représentation de la Sainte-Famille, discutions de la guerre et du conflit israélo-palestinien, lorsque notre conversation bifurqua pour revenir, comme si nous nous étions transportés dans le temps, à la Seconde Guerre mondiale et à la persécution des juifs.

J’éprouvai un certain malaise à évoquer la guerre et la Shoah dans le cadre si apaisant de ce cloître de Nazareth, entourée de convives décontractés sirotant leur café, affalés sur des chaises de jardin. Je réalisai que j’avais bien des difficultés à me prononcer sur la vie qu’avaient menée les gens durant la guerre, et lors de l’Holocauste en particulier. Bien sûr, il y avait les criminels de guerre, responsables ou complices d’atrocités, mais il me semblait que la plupart des témoins de la guerre n’avaient été, somme toute, que des gens ordinaires ayant tenté d’organiser leur survie. Et comment se prononcer sur cette réalité-là ?

Plus jeune, avant de devenir correspondante au Moyen-Orient, j’avais sur ces sujets une opinion plus tranchée. Enfant de l’après-guerre, née douze ans après la victoire des Alliés, j’ai grandi avec une représentation très arrêtée de cette guerre, une histoire de méchants (les nazis, les collaborateurs belges et néerlandais) d’un côté, de héros de la résistance et de juifs de l’autre. Une chape de plomb recouvrait la réalité complexe des faits, laquelle se trouvait désormais cachée dans la mémoire des juifs et des autres citoyens.

La Belgique ne faisait pas exception : l’absence de distanciation, sur le plan émotionnel, couplée à une politique d’archives fermées, créait le terreau idéal pour la propagation de clichés en lieu et place d’une approche réellement critique.

Lors de la Question royale (qui portait sur la légitimité de Léopold III en tant que roi des Belges au lendemain de sa reddition aux forces allemandes, et qui provoqua une profonde crise politique), aucun homme politique ne fut impatient de joindre la complicité à l’Holocauste à la longue liste de tensions qui déchiraient déjà le pays.

Je me souviens de la passion avec laquelle nous suivîmes la série documentaire L’Ordre nouveau, diffusée par la BRT et la RTBF en 1982, et qui portait sur la collaboration lors de la Seconde Guerre mondiale. Les émouvants entretiens croisés du journaliste Maurice De Wilde (qui ne faisait pas mystère du dégoût que lui inspiraient les nazis et les collaborateurs) dévoilèrent de nombreux crimes de guerre commis en Belgique.

De temps en temps, dans ma jeunesse, il m’est arrivé de vivre des moments étranges. Au village, les enfants plus âgés nous terrifiaient en évoquant un certain « Joed » qui se terrait dans le parc municipal et qui avait la réputation de dévorer les bambins. Ce ne fut que bien des années plus tard que je compris que ce « Joed » renvoyait au « Jude », c’est-à-dire au juif. Lorsque, sans trop y penser, je demandai un jour à ma mère si tous les Allemands, y compris l’épicier du coin, avaient mal agi lors de la guerre, elle me répondit : « N’envisage plus jamais de me reparler de ces choses-là. »

L’histoire qui nous fut contée, à moi ainsi qu’à toute ma génération, détermina les catégories morales où je situai bientôt les uns et les autres. Cette dichotomie avait ses avantages. Nous n’eûmes jamais à nous demander comment s’était comportée la génération qui nous avait précédés, et pouvions ainsi ignorer confortablement cette zone grise de la morale où la plupart des gens, y compris nos parents, avaient agi, tantôt pour le bien, tantôt non.

Mais septante ans après la Seconde Guerre mondiale, à présent que je travaille dans un pays en guerre, je ne suis plus tout à fait sûre de mes catégories. La Belgique de l’Occupation n’avait selon moi que peu de rapport avec celle que nous décrivaient nos petits manuels d’Histoire. Elle était recouverte d’une brume épaisse où il était bien difficile de distinguer les voies du bien et du mal.

Je ne connais pas les détails, les livres n’en parlent pas, mais de nombreuses questions restent en suspens. Comment nos ancêtres ont-ils vécu l’arrivée, dans nos contrées, de ces étrangers de plus en plus nombreux, dont la plupart étaient des immigrants juifs qui passaient la frontière pour s’installer en Belgique, bien souvent dans l’illégalité ? Que pensaient-ils de ces israélites prêts à prendre le premier emploi venu, acceptant des salaires misérables, bien inférieurs à ceux des Belges ? Quel regard posaient les Belges d’alors sur les quartiers où vivaient ces allochtones qui se réunissaient dans leurs associations et leurs synagogues ? Laissaient-ils leurs enfants se promener seuls dans ces quartiers ?

Que savaient alors les juifs et les Belges des persécutions planifiées par les Allemands, et de la réalité sordide des camps de concentration ? Comment pouvaient-ils savoir ?

Combien de Belges, au lendemain de la guerre, furent-ils taxés de « noirs », de collabos, et cloués au pilori sur base de simples rumeurs ou de liens familiaux ? On fuyait la compagnie de ces « noirs », qui étaient traités comme des pestiférés, et un rien suffisait à vous assimiler à ces brebis galeuses.

Par ailleurs, combien, parmi les concitoyens qui jugèrent ces gens-là à l’emporte-pièce, ne pourraient-ils pas se regarder dans le miroir, et nourrir quelque remords d’avoir vécu cette guerre dans la soumission totale, et sans la moindre tentative de résistance ?

Pour la génération de mes enfants, la Seconde Guerre mondiale n’est qu’une vieille histoire, remontant à un passé vague et bien lointain désormais, dont ils ne savent rien, ou presque, en dehors de quelques faits et dates. De nos jours, les enfants ne grandissent plus entourés de témoins directs de cette période. La plupart des gens qui saluent les Américains et les Canadiens sur les vieilles photos de la Libération sont morts depuis longtemps. Ceux qui avaient alors 20 ans en ont aujourd’hui plus de 90.

En un sens, la disparition des acteurs de cette période a peut-être diminué aussi la curiosité et l’intérêt que lui portaient les membres de ma génération. Bientôt, nous ne pourrons plus recueillir les jugements, opinions, sentiments et souvenirs d’alors auprès de ces personnes qui ont vécu et affronté le plus grand conflit de l’Histoire. Il est donc urgent de le faire.

Nombreux seront ceux qui hausseront les épaules, estimant que le monde d’aujourd’hui a d’autres problèmes à régler. Mais est-ce bien vrai ?

Le fait que nous perdions peu à peu la mémoire de la Seconde Guerre mondiale nous exempte-t-il de nos responsabilités humaines ?

Lorsque nous pensons au passé, nous avons tendance à croire que les gens d’antan vivaient plus simplement que nous, et qu’ils étaient animés d’intentions plus pures. Pourtant, il me semble évident que nos prédécesseurs étaient aussi butés, irresponsables, peureux, opportunistes, constants ou inconstants dans leurs désirs, que nous le sommes nous-mêmes. Nous ne différons pas de ces grands-parents qui firent face à des dilemmes ethniques et durent décider du sort des immigrants juifs.

Ces questions et arguments se bousculaient silencieusement dans ma tête tandis que nous buvions notre café au beau milieu du cloître. Je répondis, assez lâchement, que je n’étais pas historienne. Mais le bien et le mal, je le savais, se mélangeaient assez facilement en chacun de nous. Certes, il y eut les grands criminels de guerre, mais le quotidien du reste de la population ne fut-il pas plus ambigu et dominé par une dose d’opportunisme, un héroïsme assez borné, une foule de trivialités, de peurs et de « mauvais » comportements censés traduire une « bonne » morale ?

Mon expérience au Moyen-Orient m’avait appris que les choix posés en situation de conflit le sont parfois en une fraction de seconde : on n’en mesure les conséquences qu’après coup. Poser un choix en temps de guerre est bien plus difficile que de le juger a posteriori.

« Le comportement des gens lors d’une guerre, et plus spécifiquement lors de la Seconde Guerre mondiale, se cache dans cette zone grise », lançai-je alors. « On n’évoque pas beaucoup cet aspect-là des choses en Belgique. Et pourtant, il faut trouver les mots pour l’exprimer. Car une plus grande connaissance de notre propre identité, de la “petite histoire” de notre pays, et de la responsabilité de ses citoyens, reste sans doute le meilleur moyen d’éviter aux générations à venir les blessures qui furent les nôtres, et celles de la génération précédente. »

En 1995, la déclaration de Jacques Chirac lors de la commémoration de la rafle du Vél d’Hiv marqua un premier changement de perception, encore timide. Pour la première fois, un président de la République reconnaissait la responsabilité de son pays dans la déportation des juifs durant la Seconde Guerre mondiale. Jusque-là, le gouvernement français avait toujours refusé de présenter ses excuses pour le rôle joué par ses agents de police lors de cette rafle, et avait nié toute autre complicité de l’État français.

Cinq ans plus tard, la Belgique demandait pardon à son tour. Elle ne le fit pas par l’intermédiaire du Premier ministre, mais laissa la parole à un historien, fils d’un « mauvais » Flamand. Lors du pèlerinage de l’Yser, Frans-Jos Verdoodt se prononça sur la collaboration d’une frange importante du mouvement nationaliste flamand avec l’Allemagne nazie. Tentant de briser le tabou et la culpabilité qui entourent encore les faits remontant à la Seconde Guerre mondiale dans de nombreuses familles, il déclara :

« Ce pardon doit détruire la prison qui nous circonscrit, et que nous avons construite nous-mêmes. Demander pardon ne revient ni à s’humilier ni à s’autoflageller. Demander pardon, c’est au contraire faire preuve de réalisme. Demander pardon, c’est porter son regard une dernière fois, et avec un immense respect, vers ce lointain passé, avant de tourner cette page si noire de l’Histoire, pour se tourner vers l’avenir. »

En 2007 suivirent les excuses de Patrick Janssens, bourgmestre d’Anvers, pour la persécution des juifs dans cette ville durant la Seconde Guerre mondiale, et de Guy Verhofstadt, qui était alors Premier ministre, pour l’implication des autorités belges dans la déportation des juifs.

Ces derniers temps, la presse s’intéresse de près au rôle joué par la Belgique dans l’Holocauste. La participation du pays au massacre de plus de 28 000 juifs de nationalité belge est enfin mise en lumière. L’ancien Premier ministre Elio Di Rupo n’a-t-il pas déclaré qu’il était temps que nous ayons le courage de voir la vérité en face ?

C’est un signal important, mais qui arrive bien tard. On ne le réalise pas souvent, mais une guerre laisse derrière elle de profondes blessures, qui peuvent encore être déterminantes septante ans après la fin du conflit. Ce serait une belle victoire, si Di Rupo avait enfin l’occasion de mener à bien ce dossier symbolique1.

« Et en effet, dis-je, si l’État veut vraiment se réconcilier avec son passé, il est peut-être grand temps d’évoquer aussi les zones grises où agirent ses citoyens. Une part de son histoire qui n’a jamais encore été écrite. »

Ce fut à ce moment précis que me fut narrée l’histoire d’Hannah.

L’un des participants me lança : « Si en tant que journaliste, vous vous intéressez à ces zones grises, j’ai une histoire qui risque de vous plaire. L’histoire d’une famille belge, la famille Cornet, et d’une juive, Hannah Nadel (née Gnasic ou Gnazik). Cette famille a sauvé la vie de trois juives : Hannah, sa maman et sa petite nièce. Elles vivaient au domicile des Cornet, au nez et à la barbe des nazis. Les Cornet sont des héros, mais ils ont été jugés et condamnés par leurs concitoyens. Jusqu’ici, ils ont toujours fait profil bas. Je ne sais pas où ils habitent, ni même s’ils vivent encore. Ils semblent fuir les journalistes. Mais si Hannah vous intéresse, je peux vous mettre en contact. Croyez-moi, vous ne serez pas déçue. Vous n’avez certainement jamais entendu une histoire pareille. »

Je hochai vaguement la tête, comme je le fais avec mes enfants, quand je feins de les écouter, alors que j’ai la tête ailleurs – ce qui a le don de les faire enrager.

L’homme posa la main sur mon bras : « Je vous assure, c’est une femme incroyable. Son histoire est digne de faire la une. »

Je saisis le stylo et le carnet qui me suivent partout, et pris note avec soin du nom d’Hannah, de son numéro de téléphone et de son adresse. Je lui fis la promesse de l’appeler.

Quelques semaines plus tard, lorsqu’un quotidien belge me demanda de rédiger un article sur la commémoration de la Seconde Guerre mondiale, je me souvins d’Hannah, remis la main sur ses coordonnées, et décidai de lui téléphoner.

1. Le 24 janvier 2013, le Sénat a reconnu la responsabilité de l’État belge dans la persécution des juifs (N.d.É).

Chapitre II Hannah

On m’avait suggéré une petite dame toute frêle, octogénaire, les cheveux gris, la voix rauque, le mouvement raide et lent. C’est pourtant sur une femme élancée, cheveux acajou et bouclés, yeux noirs étincelants, et large sourire carmin, que s’ouvrit la porte de son rez-de-chaussée de Ramat Gan. Son hébreu avait quelque chose de charmant, avec ses petits « r » grasseyés, à la française.

D’abord éblouie par la lumière diffuse qui régnait à l’intérieur, il me fallut quelques instants pour en distinguer les détails. Sa demeure n’avait rien de la simplicité et de la sobriété ordinaires des maisons israéliennes que j’avais visitées dans la région. Tout le séjour respirait l’Europe : petites armoires de chêne, abat-jour plissés, table basse en verre, napperons de dentelle et vases de cristal. J’avais l’impression d’évoluer dans la bonbonnière de ma grand-mère.

D’un pas décidé (avec un sourire qui la rajeunissait, elle me dit nager tous les jours dans la mer pour garder la forme), Hannah se dirigea vers la chambre, d’où elle ramena une grande enveloppe contenant des lettres, des photos jaunies, et l’étoile de David qu’elle avait dû porter sur le revers de son manteau, du temps de la guerre en Belgique.

Je l’observais discrètement, étudiant son visage finement ridé, comme si une toile d’araignée s’était posée sur son front. Son regard sombre, deux yeux noirs comme du charbon, avait du mal à cacher son malaise et ne cessait de se poser sur moi ou l’enveloppe. Elle lissait les franges de sa robe rouge. On aurait dit une petite fille.

Sa main farfouilla à l’intérieur du document et en tira une vieille photo monochrome, altérée par les ans. On y voyait un couple. L’homme d’abord. La vingtaine à vue de nez, chapeau noir, yeux foncés. À côté de lui, la femme, élancée. Tailleur et gants. Au dos de la photo, aucune indication quant à l’époque du cliché. Hannah ne s’en souvient pas. C’est pourtant avec cette photo que s’initie son histoire familiale. Un couple. Ses parents. Elias Gnasic et Havah Ehrlich.

En observant la tenue de l’homme (un pantalon à jambes courtes doté d’ourlets caractéristique de ce qu’on appelait alors le jazz look et un veston Colbert à larges revers), on pouvait déduire que la photo avait été prise au début des années 1920. D’après Hannah, le cliché avait été pris à Kalisz, en Pologne. À la différence de la plupart des Polonais, l’homme présentait une carnation basanée – et ce n’était clairement pas une marque de bronzage : il était presque de type méditerranéen. 25 ans, environ. La femme à ses côtés avait, selon Hannah, trois ans de moins.

Hannah décrit son père comme un homme calme, mais très exigeant et ambitieux. Un homme qui voulait gravir les échelons. Certes, Elias avait été élevé dans un univers religieux, mais on ne pouvait pas le qualifier de juif au sens orthodoxe du terme. Un différend remontait à son enfance.

Un jour qu’il s’était rendu chez le rabbin, il lui avait demandé ce qui motivait l’une des lois du peuple juif. Le rabbin s’était contenté de lui répondre : « C’est ce que nous disent les Écritures », ce qui revenait à dire : on ne questionne pas la Torah. Il ne lui en avait pas fallu davantage pour quitter, le jour même, le heder (école primaire où s’enseignent la Torah et la littérature juive) et, bientôt, la communauté juive orthodoxe.

Elias Gnasic et Havah Ehrlich, Kalisz, 1920 (source : Hannah Nadel).

Il ne portait pas la barbe ; il ne conservait ses tefillin (petits boîtiers de prière attachés aux bras et à la tête) et son talet (châle rituel) que pour les rares occasions où ses amis juifs ou sa famille l’invitaient à participer à un minian (quorum de dix jeunes juifs de 13 ans ou plus se joignant au service, dans la synagogue). Elias était sioniste, et rêvait d’une vie nouvelle en Palestine.

La photo datait probablement de la fin du printemps 1920. Durant la Première Guerre mondiale, la ville polonaise de Kalisz avait été lourdement pilonnée et réduite en cendres par les troupes allemandes. On y distinguait encore les stigmates de la guerre. La vie des citoyens ordinaires y était rude, et les perspectives quasi nulles.

Elias et Havah étaient amoureux, sans doute, mais leurs noces furent sans cesse retardées. Qui, dans de telles conditions, pouvait prétendre se marier, et fonder une famille ?

Hannah sourit : « Ma mère ressassait toujours la même histoire. Un beau jour, mon père avait forcé le destin. Il avait emmené ma mère en promenade. Ensemble, ils avaient traversé les quartiers encore intacts de Kalisz, dont le quartier juif, situé le long de l’artère principale. Ils descendirent sans doute la rue Nowa, qu’affectionnait la communauté juive. Ma mère me racontait qu’on y trouvait une grande synagogue, très impressionnante, un Beth Midrash (une école judaïque) et les bureaux affairés de nombreuses organisations juives. On y trouvait aussi des librairies, des tavernes, des kiosques où se vendaient les journaux juifs, des boucheries, des poissonneries et des magasins de vêtements. Les juifs devaient sans doute s’y croiser du matin au soir, entre leur domicile, leur travail, la synagogue et les associations. »

Impatiente, j’interrompis son récit en lui demandant : « Et c’est à ce moment-là que votre père a déclaré sa flamme et a demandé votre mère en mariage ? »

Elle hocha la tête. « Non, pas tout à fait. Il lui a dévoilé ses intentions : fuir Kalisz avec elle, et rejoindre Gelsenkirchen, dans la Ruhr, en Allemagne. Le frère de mon père y vivait déjà et l’y avait probablement invité dans l’une ou l’autre de ses lettres. On trouvait facilement du travail à Gelsenkirchen, du travail bien payé. »

« Comment a réagi votre mère ? a-t-elle hésité ? »

Hannah haussa les épaules : « Ma mère était l’aînée d’une famille qui comptait six enfants. Peu avant la guerre, ma grand-mère s’était noyée dans la rivière. Ma mère a dû quitter l’école pour prendre soin de son père, de ses trois frères – Aron, Bernard et Israël-Menahem – et de sa petite sœur, Blume. Quitter tout cela pour mon père était une décision grave, car elle devait abandonner sa famille et sa maison, partir en des contrées étrangères, inconnues, tout cela pour un homme qui n’était même pas encore son compagnon. »

Hannah ajouta en souriant que ce dilemme n’avait pas dû la tourmenter bien longtemps. Sa mère était très sociable, toujours prête pour l’aventure, et très pragmatique. Gageons que l’idée d’un futur incertain, mais potentiellement meilleur, l’avait réjouie.

Elias partit le premier, seul. Il fit ses bagages et ferma derrière lui, pour la dernière fois, la porte de la maison familiale.

Havah le rejoignit par après.

Jusque-là, la reconstitution de cette histoire, qui n’était que de seconde main, avait quelque chose de romantique, mais n’était pas bien fiable. Une photo jaunie. Un peu maigre. En outre, il manquait beaucoup de données, faiblesse qu’on ne pouvait compenser qu’à l’aide d’informations générales, de livres retraçant l’histoire de la ville de Kalisz, ou d’autres vieilles photographies. Pour Hannah, c’est à cela que se bornait le récit de l’émigration de ses parents de la Pologne vers l’Allemagne. Aucune lettre, aucune adresse, aucun autre détail ne pouvaient venir l’étoffer. Ses parents se rendirent à Gelsenkirchen, s’y marièrent, et y eurent des enfants. Hannah et son frère jumeau Bernard y naquirent quelques années plus tard, le 28 avril 1924. Voilà tout ce qu’Hannah pouvait me dire.

« Mais que pouvez-vous me dire de l’Holocauste ? », lui demandai-je abruptement, comme pour m’arracher de son récit et retrouver une vision plus objective des faits. Après tout, j’étais là pour écrire un article, et l’échéance approchait à grands pas.

Hannah haussa les épaules. Parfois, il faut prendre le temps d’appréhender les faits qui se sont déroulés avant une époque précise avant de saisir toute la portée d’un récit et de comprendre, par la même occasion, que les souvenirs sont remplis de questions qui resteront sans réponses.

Pourtant, en tant que journaliste, mon devoir est de trouver ces réponses.

Elle releva les yeux, marqua une courte pause, et murmura, plus pour elle-même que pour moi : « Mes parents ont vécu sept ans à Gelsenkirchen. Il doit s’y être passé beaucoup de choses, mais il n’y a plus personne pour les raconter. Je ne me souviens que de bribes et de fables. Mes parents évoquaient peu cette période. Quant à ceux qui l’ont vécue, ils sont tous morts à présent. Mais au fond de moi, je voudrais que quelque chose refasse surface, qu’on tombe sur l’une ou l’autre trace qui témoignerait de notre passage et de notre existence à Gelsenkirchen. »

Dès ce moment, tandis qu’Hannah poursuivait son récit, je sus ce qu’il me restait à faire. Je décidai d’écrire un billet pour le journal et de remonter ensuite dans le passé d’Hannah.

Pour les membres d’une famille, les récits de leurs aïeux, morts ou vifs, définissent bien souvent une part entière de leur existence. Mais, moi aussi, je voulais connaître la vérité. J’entrai en contact avec la Jüdische Gemeinde, communauté juive de Gelsenkirchen, dans l’espoir d’y trouver des juifs y ayant vécu avant ou pendant la Seconde Guerre mondiale. Je ne m’attendais guère à trouver ainsi la moindre information à propos d’Hannah ou de sa famille. Je voulais simplement rencontrer des gens du même âge qu’Hannah, voire plus jeunes ; des gens qui avaient vécu dans le même quartier, fréquenté la même boucherie casher ou joué dans les mêmes rues.

Je voulais rencontrer des personnes qui auraient pu figurer sur la photo noir et blanc d’Hannah. Et pour être parfaitement honnête, je rêvais secrètement de reconstituer les chapitres de sa vie, fragment après fragment. Dès lors, pourquoi ne pas commencer par retrouver la maison où elle était née ?

Chapitre III Gelsenkirchen

Sur Internet, aucune trace de membres d’une communauté juive à Gelsenkirchen en âge d’avoir connu Hannah. Toutefois, la municipalité me met en contact avec le professeur Stefan Goch, qui dirige l’Institut historique de la ville et a mené de nombreuses recherches sur sa communauté juive avant et pendant l’Holocauste. Il m’invite à le rencontrer.

Ce sont les vacances d’été. Je suis en visite dans ma famille à Amersfoort. Qu’importe : je choisis de louer une voiture, de filer sur l’A2 en direction d’Eindhoven, puis de prendre l’E34, sortie Gelsenkirchen. Cinq heures de route au total.

Au milieu du trafic, je longe les villages néerlandais, avec leurs maisons de rangée aux toits couverts de tuiles rouges, leurs prés remplis de vaches noir et blanc ponctuant des immensités vertes. Je ne remarque même pas mon passage à la frontière allemande, devenue presque invisible. Mon franc tombe lorsque je vois l’autoroute se muer en une longue ligne de béton gris et fatigué, que les Allemands appellent Autobahn.

Les premiers plans d’une autoroute sans croisements, et à deux chaussées à sens unique permettant le trafic dans les deux sens, existaient déjà lorsqu’Elias et Havah fuirent la Pologne pour l’Allemagne. Cependant, la construction n’avança que bien lentement, et la plupart des voies projetées ne dépassèrent pas le stade de la conception.

Le véritable réseau autoroutier allemand ne vit le jour que sous le règne de Fritz Todt, l’inspecteur général de la voirie allemande. C’était en 1933 et Hitler était déjà au pouvoir avec le parti national-socialiste. 180 000 personnes s’acharnèrent à la construction de ces voies de béton déprimantes qui traversent encore aujourd’hui l’Allemagne. À l’origine, ces routes ne furent pas dessinées en vue d’améliorer l’infrastructure et la vie quotidienne des citoyens, mais, comme on le présente bien souvent, pour faciliter les déplacements de l’armée nazie à travers tout le territoire.

Sur cette route, le convoi un peu secoué des usagers longe le vaste territoire de la Ruhr. L’air devient épais alors que c’est une belle journée d’été avec un ciel dégagé. J’ai l’impression d’être noyée sous la brume.

Les cités industrielles de Kempen, Moers et Duisbourg sont si proches qu’elles forment comme un seul grand ensemble urbain, dont on ne voit pas la fin. Avant Duisbourg, la route passe le Rhin, l’un des plus longs fleuves d’Europe. Sur ses rives s’élèvent les cheminées des usines d’acier, dont les silhouettes noires se découpent dans le gris de l’horizon.

Ici se trouve le cœur ardent de l’histoire industrielle allemande. Lors de la révolution industrielle, au beau milieu du XIXe siècle, les prairies de la Ruhr se muèrent bientôt en l’un des bassins industriels les plus importants du continent.

Lorsqu’Elias et Havah y posèrent leurs valises, on y trouvait des mines de charbon et des aciéries. Il y avait du travail en suffisance pour les ouvriers non qualifiés ; les émigrants issus de pays moins prospères affluaient par milliers.

À hauteur de Duisbourg, il commence à pleuvoir. Le paysage, ses usines et ses lotissements perdus dans la grisaille me dépriment encore plus. C’est sans doute ce même paysage que virent Elias et Havah par la fenêtre du train qui les amena à Gelsenkirchen. À un détail près : les logements, qui tous semblent plutôt récents. Les plus anciens ne doivent pas faire plus de soixante ou septante ans. La plupart des bâtiments qu’ont connus Elias et Havah lors de leur séjour dans la Ruhr furent tout simplement rasés. Durant la Seconde Guerre mondiale (plus précisément lors de la bataille de la Ruhr, en 1945), cette zone fut constamment pilonnée par les Alliés, si bien qu’à la fin du conflit, les trois quarts de la Ruhr, dont Gelsenkirchen, étaient réduits en cendres.

Face à moi, il y a à la fois Gelsenkirchen et la mort de Gelsenkirchen.

J’atteins le centre-ville à l’heure du déjeuner. Je parcours de larges chaussées asphaltées, désertes, bordées de maisons soporifiques (de jolis petits carrés bien nets, un jardinet pour les jeux d’enfants, une place de parking pour les parents) et, ici et là, un arbre solitaire, chêne ou érable. Rien ne semble perpétuer la mémoire de ce qui s’y est joué jadis. Nul champ de bataille, nulle trace non plus de la vie quotidienne de celles et ceux qui y vécurent. Les taudis où logeaient les pauvres immigrants ont disparu. La Nuit de Cristal, durant laquelle les établissements, logements et lieux de culte juifs furent détruits, est reléguée aux manuels d’histoire, tout comme les atrocités perpétrées ensuite. Tout a été réduit au silence par les bombes et les bulldozers, qui ont laissé derrière eux des espaces ne portant plus les stigmates du passé, les souvenirs intolérables, la déchéance.

Seule exception peut-être : les Stolpersteine, ou « pierres d’achoppement », projet initié en 1996 par l’artiste Gunter Demnig. Sur le seuil de chaque maison où vécurent les victimes du nazisme, ou là où se trouvait jadis leur demeure, ont été placées des plaques commémoratives en cuivre de la taille d’un pavé. Ces pierres portent le nom des habitants, le plus souvent juifs, assassinés durant l’Holocauste. Dans la vieille ville, l’Altstadt, j’en remarque un grand nombre. Certaines rues, comme la Husemannstraße, n’en présentent que quelques-unes. Dans d’autres, comme la Vonder-Recke-Straße, elles commémorent des familles entières, rendant le nombre de victimes plus tangible.

Je range mon véhicule dans le parking qui flanque la gare et poursuis ma découverte du centre-ville à pied.

Je me tiens sur la pierre d’achoppement du numéro 11, Vonder-Recke-Straße. J’y lis que l’homme d’affaires juif Hugo Broch y vécut avec sa femme Theresa et leur fils Josef. Sur l’application mobile dédiée à ce projet, je cherche davantage d’informations. Selon le site « Stolpersteine Gelsenkirchen2 », Hugo était propriétaire d’un magasin d’ameublement florissant, sur la Bahnhofstraße, à côté de la gare. Sa clientèle comptait des juifs et des non-juifs. Hugo et Josef étaient actifs au sein de la Communauté juive libérale. Ils participaient également à des réunions de la classe moyenne non juive. La pierre d’achoppement indique que Josef fut déporté en 1941. Ses parents connurent le même destin un an plus tard. En face de la maison de la famille Broch, où se trouve aujourd’hui un restaurant italien, j’aperçois une autre pierre. Au numéro 7 vécurent Isidore et Elfriede Wollenberg. Le site Internet indique que les Wollenberg avaient une entreprise de confection prospère, elle aussi. À plus de 70 ans, les Wollenberg jouissaient d’une excellente réputation. Ils avaient perdu leur seul fils en 1934. La cause de la mort n’est pas précisée. Peu avant d’être déporté avec sa femme, en 1942, Isidore confia sa montre en or à Monsieur S., son meilleur client allemand, en lui disant : « Prends, cette montre est à toi. Là où nous allons, je n’en ai pas besoin. »

Je lance un regard aux alentours, à la recherche d’autres plaques de cuivre. Et là, c’est le choc. Elles sont si nombreuses. Trop nombreuses pour être comptées. La plupart de ces plaques commémorent des citoyens allemands issus de la classe moyenne ou supérieure, des notables. Tous juifs. Un frisson me parcourt l’échine. Leurs voisins, Allemands de souche, n’eurent sans doute aucune difficulté à imaginer ce qui était arrivé à ces familles entières, disparues subitement : le fabricant prospère, le docteur juif et sa famille, l’orfèvre. Toute une communauté réduite à néant. Aucune réaction. Des 1 600 juifs que comptait Gelsenkirchen en 1933 (date de l’arrivée d’Hitler au pouvoir), il n’en resta que 69 au lendemain de l’Holocauste.

Je quitte la vieille ville et déambule du côté de la gare, vers un autre quartier de Gelsenkirchen qui, d’après un grand panneau, est appelé Stadtmitte. À cette heure-ci, il y a peu de clients dans la galerie commerçante que j’avise. On y croise surtout des piétons fuyant la pluie, tout comme moi. La plupart d’entre eux semblent originaires de Turquie ou d’Afrique du Nord : cheveux foncés, peau olivâtre, femmes portant la burqa et d’amples robes. Voilà plus d’un siècle que Gelsenkirchen est le refuge des immigrés. Ces badauds ont probablement des parents ou des grands-parents qui, dans les années 1960, ressentirent l’appel d’une industrie allemande confrontée à une pénurie de main-d’œuvre.

« Ils ont remplacé les Ruhrpolen des années 1920 et 1930 », m’explique le professeur Stefan Goch, un aimable quinquagénaire, cheveux gris, lunettes, barbe taillée avec soin, chemise à carreaux à manches courtes. Nous nous trouvons dans son bureau, à l’Institut historique de Gelsenkirchen, lequel se situe, assez ironiquement, au beau milieu d’un incubateur d’entreprises ultramodernes du secteur des nouvelles technologies. Le professeur Goch, chercheur en sciences sociales et historien de l’université de Bochum, a mené des études approfondies sur l’histoire industrielle et sociale de la Ruhr, portant une attention particulière aux conditions dans lesquelles vécurent les juifs à l’époque de la domination nazie.

Les années 1920, période où Elias et Havah arrivèrent à Gelsenkirchen, ne furent pas des années folles pour tout le monde. Les 800 000 habitants de Gelsenkirchen, en ce compris ses 1 600 juifs allemands et ses 880 immigrants, furent marqués par les événements, encore récents à l’arrivée d’Elias et d’Havah, du putsch de Kapp, tentative de renversement de la république de Weimar par des militants de droite rêvant d’un gouvernement autocratique. Ces militants furent soutenus par une faction de la Reichswehr, des partis conservateurs, nationalistes et monarchistes. Le putsch échoua, mais fut la cause directe du soulèvement de la Ruhr conduit par la gauche en mars 1920. À Gelsenkirchen éclatèrent alors des grèves sauvages menées par des communistes et des socialistes qui cherchaient à affirmer leur emprise politique auprès du prolétariat. Après l’échec du coup d’État, le gouvernement allemand dépêcha des unités paramilitaires de droite à Gelsenkirchen (les Freikorps) afin de briser, dans un déferlement de violence disproportionné, l’insurrection des quelque 50 000 hommes qui composaient l’Armée rouge de la Ruhr3.

« Il y avait alors en Allemagne une quantité considérable d’ouvriers juifs polonais », continue le professeur Goch. « Ils avaient fui l’atmosphère antisémite qui régnait en Pologne, et trouvé à Gelsenkirchen un refuge moins hostile. Ces Ostjuden étaient fort appréciés des employeurs allemands : ils travaillaient dur et évitaient les conflits. Ils vivaient à l’écart des Allemands, et souvent même des communautés juives allemandes réformées ou séculières. Ils célébraient leurs fêtes religieuses dans des locaux privés et séparés. »

Jusque-là les informations que me livre le professeur Goch demeurent relativement générales. Aucun détail personnel sur Elias et Havah. Mon stylo est resté couché sur mon bloc-notes. C’est à ce moment précis qu’il me tend la copie d’un document, tirée de nulle part. Le papier est jauni. Il s’agit d’un extrait du registre de la population de la commune de Gelsenkirchen. Je m’assieds aussitôt pour l’examiner de plus près.

En lettres gothiques, un nom, Adolf Gnasic, inscrit le 19 juin 1920, résidant au 189 de la Kastanienstraße, Gelsenkirchen. Adolf était le prénom officiel, non juif, d’Elias. L’extrait indique qu’Havah est arrivée à Gelsenkirchen le 1er juillet 1920, soit douze jours après Elias.

« Comment cette jeune femme, qui ne parlait que le yiddish, et quelques rudiments de polonais, mais nullement l’allemand, a-t-elle pu voyager toute seule de Kalisz à Gelsenkirchen ? » dis-je alors tout haut, moins pour poser une question au professeur que pour traduire ma perplexité. « En plus, elle était analphabète : elle ne savait donc pas lire les panneaux d’affichage sur les quais, sans parler des horaires. »

Pensif, le professeur Goch marque une pause, avant de contourner son bureau pour y regarder la carte d’Allemagne épinglée au mur. Son doigt trace une ligne imaginaire de Kalisz à la frontière allemande. De Kalisz à Varsovie, Havah a probablement dû prendre le bus et là, à la station Dworzec Wiedeński, elle a dû acheter un billet de train pour Berlin.

Voyager en 1920 n’était pas une mince affaire. La Pologne était alors en pleine guerre russo-polonaise. Dans les territoires où s’étaient retranchés les communistes, une grande partie de l’infrastructure ferroviaire était endommagée, si bien que les lignes polonaises étaient constamment interrompues par des travaux de réparation.

Je me demande comment Havah a bien pu s’orienter et trouver le train à destination de Gelsenkirchen dans la confusion des voyageurs allemands, polonais et juifs qui circulaient dans le hall de la gare de Berlin. 96 000 à 100 000 Polonais cherchaient un emploi dans la Ruhr. S’est-elle donc mêlée à l’un de ces groupes d’immigrants ? L’ont-ils aidée ?

Selon l’extrait, Havah a posé ses valises à Gelsenkirchen le 1er juillet 1920. Elias l’attendait-il sur le quai de la gare en cette belle journée d’été ?

L’extrait précise encore qu’Havah trouva un logement dans la Lothringerstraße. Elle ne vivait donc pas à la même adresse qu’Elias.

Je hoche la tête, machinalement. C’était logique. « Havah avait grandi au sein d’une famille orthodoxe. Elle tenait bien sûr à se conformer strictement au Yichud prévu par la Halakha, qui interdit aux futurs époux de se trouver ensemble en un même lieu. D’après ces règles, Elias et Havah ne pouvaient donc pas vivre dans la même maison, et encore moins partager la même chambre. »

Le professeur Goch me regarde en riant : « Oui, c’est bien possible. Mais peut-être Havah était-elle tout simplement une jeune fille comme il faut. Dans les années 1920, une jeune fille comme il faut ne se mettait pas en ménage avec un homme, à moins d’être mariée. »

Selon l’extrait, Elias et Havah unirent leurs destins quelques jours plus tard, devant un rabbin de la commune de Breslau.

Goch ajoute : « Il n’y avait à Gelsenkirchen aucune synagogue pour des juifs de l’Est comme Elias et Havah. Ils ont dû se donner rendez-vous dans le jardin d’une petite maison louée au numéro 11 de l’Arminstraße. La cérémonie de mariage dut être extrêmement sommaire, avec pour seuls invités une poignée d’immigrés juifs. »

D’après l’extrait, ils semblent avoir déménagé à deux reprises cette année-là. Finalement, ils se sont installés au numéro 143 de la Luisenstraße, en face de l’usine chimique Schalke.

Selon Goch, il est fort probable qu’Elias y ait travaillé comme journalier, comme le signale d’ailleurs la composition de famille dans la colonne « statut ».

À l’époque, en Allemagne, l’inflation était galopante. Hannah m’avait répété ce que sa mère lui avait raconté, soit qu’elle allait chaque jour à l’usine avec un énorme panier pour y recueillir son salaire quotidien, un million de marks qu’elle dépensait en achetant des légumes. L’inflation était telle que l’argent pouvait perdre jusqu’à la moitié de sa valeur en un jour.

Sur ce que le professeur Goch me dit des juifs venus de l’Est, je peux juger de la condescendance que fut celle des Allemands (y compris des juifs allemands) à leur égard. Ils étaient perçus comme des outsiders, appartenant à une classe différente, inférieure. Les juifs allemands de Gelsenkirchen étaient industriels, hommes d’affaires, docteurs, avocats. Ils parlaient l’allemand couramment, faisaient partie de la bourgeoisie teutonne, étaient réformateurs ou libéraux. On voyait même des mariages entre ces juifs-là et des chrétiens allemands.

Les juifs immigrés, quant à eux, étaient totalement différents. Ils parlaient le yiddish, vivaient selon les règles édictées par la Torah, et travaillaient comme journaliers ou ouvriers. Rien d’étonnant donc à ce que les relations entre les deux communautés juives aient pu être ambiguës, sans communication réelle, et cela même s’il arrivait aux juifs allemands d’aider les réfugiés par leurs bonnes œuvres.

Le professeur Goch me montre quelques photos anciennes de Gelsenkirchen. À n’en pas douter, Havah dut y visiter les magasins Woolworths. Hannah m’avait expliqué que sa mère aimait faire des emplettes, mais qu’elle avait été déçue, voyant que les prix pratiqués étaient rédhibitoires pour une pauvre immigrée polonaise comme elle.

Elle devait aussi veiller aux finances, étant tombée enceinte peu après son arrivée à Gelsenkirchen. L’écriture gothique du registre des naissances signale la venue au monde d’une petite fille, le 22 avril 1921. Elias et Havah la prénommèrent Dora. Havah accoucha sans doute à la maison, comme la plupart des femmes dans l’Allemagne d’alors, peut-être aidée par une sage-femme ou une voisine, peut-être pas.

Au début de l’été, Dora tomba malade. Hannah m’avait expliqué que la petite souffrait de dysenterie. Elle dut donc en présenter les symptômes caractéristiques : forte fièvre et diarrhée sanglante. Dans les années 1920, quelles pouvaient être les options pour un immigré juif polonais lorsque son enfant tombait malade ? En Allemagne, 50 % des nouveau-nés mouraient alors des suites de maladies infectieuses.

Goch évoque la possibilité d’un rendez-vous entre Havah et le seul pédiatre juif de Gelsenkirchen, Herr Doctor