La Suisse et l'Autre - Johan Rochel - E-Book

La Suisse et l'Autre E-Book

Johan Rochel

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Beschreibung

Exploration de la politique commune d'immigration de l'UE et de ses conséquences cruciales pour la Suisse

Il souffle un vent de méfiance et de repli sur la Suisse et l’Europe. Partout, l’Autre est montré du doigt. On tire à boulets rouges sur les différentes habitudes de vie au sein de la population, le défi de l’intégration, la politique d’immigration et la réforme permanente du régime d’asile. Cet Autre n’a qu’à bien se tenir, tous les regards pèsent sur lui.

Les promoteurs d’une Suisse ouverte et progressiste sont trop longtemps restés spectateurs de ce discours de repli. Il est temps de réagir avec force et conviction. Cet essai livre un plaidoyer sans concession en faveur des valeurs clefs du libéralisme – la liberté et l’égalité – pour traiter de notre rapport à l’Autre. Ces valeurs sont porteuses d’un message d’ouverture, de progrès et de responsabilité. Elles permettent de dessiner une Suisse capable de vivre à la hauteur de ses idéaux et prête à assumer ses responsabilités.

Loin d’être l’apanage d’un seul parti politique, les valeurs de liberté et d’égalité résonnent comme un appel rassemblant les tenants d’un certain humanisme. Ballotées au gré des événements et des opportunismes, ces valeurs méritent un ancrage clair et cohérent à travers l’ensemble des forces politiques.

En abordant ces défis, cet essai prend le pari de lier vision d’ensemble et propositions politiques concrètes. Dans un contexte marqué par la rhétorique de l’urgence, de la crise et d’un pragmatisme douteux, cet essai offre une prise de distance nécessaire. Il intéressera les citoyens engagés, les décideurs et les passionnés de réflexion et d’action politiques.

Un plaidoyer pour une Suisse libérale, espace de liberté pour tous

EXTRAIT

Qu’on l’adore ou qu’on le déteste, le libéralisme est partout. Il a triomphé de tous ses adversaires politiques et, dans le combat des idéaux de société, il serait déclaré vainqueur par KO. En Suisse, tous les partis gouvernementaux se prétendent libéraux et il n’est plus que quelques extrémistes de gauche ou de droite pour refuser cette étiquette. Au-delà de l’étiquetage, lorsque le PLR, le PDC et l’UDC de la ville de Zurich font liste commune avec le slogan « Votre équipe libérale pour Zurich », il est permis de douter de la solidité du socle de valeurs communes.

CE QU’EN PENSE LA CRITIQUE

- « Johan Rochel, docteur en droit et philosophe, va à contre-courant des propos ambiants sur l'asile. Cet essai se veut un contre-pied aux idées dominantes de repli sur soi et de fermeture en matière d'asile et d'immigration. Un discours rare. » La Côte

- « Ce plaidoyer pour une Suisse libérale envers « l'Autre » recouvre autant l'asile, le regroupement familial, l'immigration économique que la démocratie. Le tout est argumenté et étayé. Et, la totalité des droits d'auteur de l'essai sera reversée au Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés. » Journal du Jura

- « Face au discours de repli face à l’Etranger, Johan Rochet plaide pour que les valeurs de liberté et d'égalité nous guident dans notre rapport à L'Autre. Une Suisse libérale, ouverte et responsable, tel est le souhait de l'auteur. » Le Temps

A PROPOS DE L’AUTEUR

Philosophe et docteur en droit, Johan Rochel est l’initiateur du projet « Ethique en action » pour la promotion des savoirs et des compétences éthiques. Membre associé du Centre d’éthique de l’Université de Zurich et chargé de cours dans plusieurs universités, il s’est spécialisé sur les questions d’immigration et sur l’Union européenne. Il est vice-président du think tank Foraus — Forum de politique étrangère — et membre de la Commission fédérale pour l’enfance et la jeunesse.

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Seitenzahl: 296

Veröffentlichungsjahr: 2016

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A MietteEn souvenir d’Alice, Robert et Gianni

Préambule de la Constitution fédérale de 1999 :

Le peuple et les cantons suisses, conscients de leur responsabilité envers la Création, résolus à renouveler leur alliance pour renforcer la liberté, la démocratie, l’indépendance et la paix dans un esprit de solidarité et d’ouverture au monde, déterminés à vivre ensemble leurs diversités dans le respect de l’autre et l’équité, conscients des acquis communs et de leur devoir d’assumer leurs responsabilités envers les générations futures, sachant que seul est libre qui use de sa liberté et que la force de la communauté se mesure au bien-être du plus faible de ses membres, arrêtent la Constitution que voici […]

I Prologue

Je suis un produit de la guerre. Sans Seconde Guerre mondiale, ce livre et son auteur n’existeraient pas. Venu d’Alsace voisine, mon grand-père Robert a fui l’incorporation forcée dans la Wehrmacht. Comme d’autres camarades cherchant à éviter cette joyeuse perspective, il fut accueilli en Suisse et affecté à des activités d’intérêt général. Après un passage dans un camp d’accueil, on l’envoya dans le Chablais travailler aux champs. Un soir de fête de village, il rencontra une belle jeune fille du coin, celle-là même qui allait devenir ma grand-mère. Arrivé d’Italie voisine, mon autre grand-père Gianni avait déjà séjourné en Suisse avant de retourner au pays. Adolescent au moment où la guerre éclata, il décida de revenir en Suisse pour échapper aux affres du conflit. L’idée d’aller se battre sous les ordres du Duce ne l’enchantait guère. En passant par l’Engadine et ses chemins de traverse, il parvint à revenir en terres chablaisiennes. Là encore, le miracle des relations humaines allait le conduire à rencontrer celle qui deviendrait ma grand-mère.

J’essaie de me mettre dans la tête de ces deux jeunes femmes. A quoi ressemblait leur relation avec des réfugiés de guerre ? Un déserteur et un fuyard, des héros ou des trouillards ? L’Histoire n’avait alors pas encore vraiment tranché. Je n’ose imaginer les remarques désagréables, la méfiance et les regards en coin de la part de la famille et du voisinage. En ces temps de repli (forcé), mes grands-pères représentaient l’Autre au sein d’une communauté qui cherchait avant tout à protéger son existence. Et une fois la guerre terminée ? Je peine encore aujourd’hui à croire que ma grand-mère paternelle perdit sa nationalité suisse en épousant mon grand-père français. Belle déclaration de reconnaissance aux citoyennes suisses qui avaient courageusement porté une bonne partie du fardeau de la guerre. Mais le temps finit par aplanir même les affronts qui paraissent insurmontables et plus personne ne s’étonnerait d’un mariage italo- ou franco-suisse. Même le mariage d’un protestant avec une catholique ne provoquerait plus qu’un léger remous au moment de choisir le lieu de culte. Mais que se passerait-il si ma fille annonçait vouloir se marier avec un Kosovar ou un Erythréen ? Serait-ce pire qu’avec un citoyen suisse de confession musulmane ?

Jusqu’à ce jour, j’ai refusé de lier cette histoire personnelle à mon intérêt pour les défis de la mobilité humaine et du rapport à l’Autre. Je ne perçois aucun destin familial ni aucun traumatisme intergénérationnel qui m’attirerait inconsciemment vers le sujet. J’ai toujours vu mes grands-pères comme des citoyens profondément normaux. Nous avions de la famille à l’étranger, nous passions parfois quelques jours de vacances dans la région de Domodossola et en Alsace avec des tantes ou des cousins, mais quoi de plus normal ? De même, mes grands-mères n’étaient pas, à mes yeux, des héroïnes de la cause migrante. Elles s’étaient mariées avec un Italien et un Français. Vaut-il seulement la peine d’en parler tellement l’affaire paraît banale ? Deux générations plus tard, je me suis toujours perçu comme profondément normal. Je ne suis pas un secondo, je n’ai pas de patronyme difficile à porter qui m’identifierait immédiatement comme étant « d’ailleurs » et je n’ai jamais dû me battre pour obtenir un passeport ou le droit de vote. A 18 ans, on m’a gracieusement donné ce droit de décider au cours d’une soirée bien arrosée. A 24 ans, grâce à une simple demande au consulat, j’ai pu obtenir le passeport italien et, avec lui, le droit de participer aux élections européennes. J’ai grandi à Monthey, une ville de taille moyenne où la population d’origine étrangère dépasse les 30 %. Parmi mes camarades de classe et leurs parents, la diversité des origines et des parcours était largement partagée. Mon meilleur ami était italien, mes adversaires de foot portugais et j’ai passé de longs dimanches dans une famille turque à jouer à « Punch out », mythique jeu de boxe sur Nintendo. Les spécialistes du jeu apprécieront l’ironie de la situation.

Nous aurions tort de limiter notre regard aux passeports. Ils sont de piètres outils pour appréhender la vie en société. A la récréation, l’amitié et le foot avaient priorité sur l’Italie et le Portugal. Aujourd’hui encore, les passions et les intérêts communs prennent le pas sur la nationalité. Nos convictions et nos rêves créent de nouvelles amitiés et nous emmènent sur de nouveaux parcours de vie. En devenant adultes, nous nous forgeons une identité propre, en accord avec ce qui donne du sens à notre existence. Ces choix nous singularisent et nous devenons, chacun à notre manière, l’Autre de quelqu’un. Quelle perspective déprimante si nous étions condamnés à vivre dans une société d’alter ego, où tous seraient passionnés de lecture, de cuisine, et de sorties en montagne ! Aux yeux de nos voisins, nous sommes heureusement toujours « un peu différents » et notre façon de vivre « un peu spéciale ». J’écris « heureusement », car la société libérale porte en elle cette conviction : chacun devrait pouvoir poursuivre ses objectifs, choisir ses valeurs et développer son propre style de vie, parfois surprenant aux yeux de la majorité. En exerçant notre liberté, nous devenons l’Autre, avec ou sans passeport à croix blanche.

A défaut d’un destin familial, j’ai commencé à m’intéresser de près aux défis de la mobilité humaine par le biais d’un texte philosophique. Assis dans une salle de bibliothèque calme et studieuse, l’histoire est moins romanesque qu’un souvenir de manifestation en faveur des sans-papiers ou qu’un séjour dans un pays ravagé par les conflits et les mouvements de population. Ecrit en 1987, le texte du philosophe Joseph Carens livre un plaidoyer pour l’ouverture des frontières. Son titre vaut programme : l’argument pour des frontières ouvertes. Ce texte, simple et puissant dans ses arguments, a littéralement créé ce qu’on appelle aujourd’hui l’« éthique de l’immigration ». Au moment où je l’ai découvert, ce texte a fait apparaître le besoin de justifier les choix que la Suisse faisait en matière d’immigration et, plus généralement, dans les questions du rapport à l’Autre. Plutôt que de s’intéresser à des destins individuels, il s’agissait donc de passer à la critique nos réponses collectives : nos choix politiques et nos décisions sont-ils justes ? Reposent-ils sur de bons arguments ? Sommes-nous prêts à en assumer les conséquences ?

Ces questions sont aujourd’hui plus actuelles que jamais. Elles interrogent la place de la Suisse dans un monde où les frontières physiques tendent à s’estomper pour mieux affirmer leur existence symbolique. Pour les générations Erasmus et Easyjet, l’Europe s’apparente à un vaste espace sans frontière, un continent de formation, de réalisation professionnelle et de loisirs. Les frontières de cet espace de mobilité naturelle sont d’ailleurs sans cesse repoussées : les vols à bas prix s’étendent jusqu’en Israël et je fais le pari que nombre de vos amis ont déjà passé quelques jours à New-York. La possibilité de prendre un vol transatlantique pour « quelques jours » d’escapade sur la 5e avenue mérite une réflexion sur cette nouvelle mobilité.

Pour ceux qui viennent se fracasser sur les frontières extérieures de l’Union européenne, cette même Europe n’est pas l’eldorado, mais l’option la plus rationnelle pour tenter d’améliorer son niveau de vie et celui des siens. Les candidats à l’immigration savent que la vie sera dure au « paradis européen ». Les diasporas, relayées par les moyens de communication instantanées, font circuler l’information vers les pays dits « d’origine » ou de « transit ». Pour nous qui sommes tranquillement assis au pied des Alpes, nous découvrons des images effroyables sur nos tablettes. Une question abyssale s’impose alors à nous, citoyennes et citoyens d’un pays florissant au cœur de l’Europe : quelles valeurs mobiliser pour apporter des réponses cohérentes, crédibles et porteuses de prospérité aux défis de la mobilité humaine ?

En Suisse comme en Europe, cette question fait apparaître un échiquier politique marqué par une double tendance. D’une part, nous assistons à un mouvement général d’affirmation de la droite nationale-conservatrice. La question de l’étranger permet de faire fructifier un capital politique presque intarissable. Au centre politique, un espace de plus en plus important s’ouvre entre l’aile droite d’un parti socialiste confiné à un rôle de défense des acquis sociaux et les partis du centre, tentés par le discours « musclé » des nationalistes-conservateurs. D’autre part, les partis se réclamant du courant libéral ont d’immenses difficultés à déployer leurs valeurs sur la question du rapport à l’Autre. Pétrifiés par les enjeux et l’illusion de solutions « dures mais justes », ils cherchent à tâtons comment mobiliser leur héritage fondé sur les valeurs clefs de liberté et d’égalité.

Et pourtant, les valeurs du libéralisme qui ont fait le succès de la Suisse moderne sont-elles devenues obsolètes ? Ou alors seraient-elles inutiles, voire même dangereuses, pour traiter de notre rapport à l’Autre ? J’ai la profonde conviction que ces valeurs nous apportent aujourd’hui la seule réponse crédible et cohérente à ces défis. Spécialement sur la question du rapport à l’Autre, elles sont porteuses d’un message de progrès, d’ouverture et de responsabilité. Cette pertinence des valeurs clefs du libéralisme va au-delà de clivages partisans. Loin d’être l’apanage d’un seul parti, ces valeurs résonnent comme un appel rassemblant les tenants d’un certain humanisme.

Il souffle un vent de méfiance et de repli sur la Suisse et l’Europe. Si tous les promoteurs d’une Suisse ouverte et progressiste montaient au créneau pour affirmer la pertinence des valeurs de liberté et d’égalité, le temps de la peur pourrait céder sa place à une confiance retrouvée. Notre prospérité en dépend ; notre intégrité également.

II Introduction

« Tous les gens, dans cette maison, on mit des rideaux blancs aux fenêtres de cuisine, ça fait une unité et puis, vu du dehors, ça présente bien. Eh bien Mademoiselle Vakulic, elle, a laissé sa cuisine sans rideau. Un trou noir. »

La voisine de la candidate yougoslave à la naturalisation

Extrait « Les Faiseurs de Suisse » (Rolf Lyssy, 1978)

Qu’on l’adore ou qu’on le déteste, le libéralisme est partout. Il a triomphé de tous ses adversaires politiques et, dans le combat des idéaux de société, il serait déclaré vainqueur par KO. En Suisse, tous les partis gouvernementaux se prétendent libéraux et il n’est plus que quelques extrémistes de gauche ou de droite pour refuser cette étiquette. Au-delà de l’étiquetage, lorsque le PLR, le PDC et l’UDC de la ville de Zurich font liste commune avec le slogan « Votre équipe libérale pour Zurich », il est permis de douter de la solidité du socle de valeurs communes. L’étude de « libéralité » des politiciens fédéraux du politologue Michael Hermann renforce cette impression de « tout-libéralisme »1. Le PLR et les Verts arrivent en tête du classement et empochent le prix de « libéralité » helvétique. Certains applaudissent, d’aucuns secouent la tête. Que les Verts- (libéraux), le Parti socialiste, le PDC, le PBD, le PLR ou même l’UDC se revendiquent des valeurs du libéralisme devrait nous inciter à la réflexion. Avec des amis de cette trempe, il n’est point besoin d’ennemis. Ce constat renvoie d’ailleurs à une hypothèse controversée : le programme du libéralisme serait terminé. Les principaux objectifs des fondateurs de la Suisse moderne seraient maintenant remplis et le programme libéral ferait partie du quotidien de l’ensemble des forces politiques. Sans effusion de sang, l’OPA politique serait consommée : hors du libéralisme, point de salut.

A cette écrasante victoire en politique nationale s’opposent quelques critiques que rien ne semble pouvoir convaincre. Lorsqu’il est paré de son compagnon « néo », le libéralisme rappelle les excès des politiques économiques à la façon du couple Thatcher-Reagan, le ton parfois arrogant des « milieux d’affaires » – en Suisse avec l’exemple du « Livre Blanc » de David de Pury (1995) – ou les excès d’une mondialisation exclusivement axée sur le profit des pays riches. Dès que le libéralisme devient exclusivement économique, ses critiques montent au créneau. A l’autre extrême de la critique, les conservateurs de toutes obédiences crient au scandale pour dénoncer un libéralisme utilisé pour cautionner un soi-disant « progrès social ». Le libéralisme conduirait à une politique molle du vivre-ensemble faite d’ambiance « multiculti » et de fêtes de quartier où l’on célèbre l’amour du prochain. Un libéralisme jugé responsable de la perte de repères d’individus atomisés dans une société où tout va trop vite, où les frontières entre les sexes perdent leur naturel et où les figures de l’autorité d’antan sont détruites à la fin à grands coups d’appels à la liberté individuelle. Bref, le vieux monde se délite et nous ferions bien de nous préparer à l’apocalypse.

Entre amour, haine et faux amis, le libéralisme est donc partout. Face à cette situation paradoxale, comment se réclamer du libéralisme et, surtout, de quel libéralisme ? Par-delà les incohérences et les effets d’annonce, ces paradoxes représentent une chance politique. Le discours libéral, celui qui place en son cœur une profonde confiance dans l’humain et le génie de sa liberté, est trop longtemps resté dans l’ombre de la fermeture et du repli. Une fenêtre d’opportunités politiques s’est ouverte et les forces progressistes seraient bien inspirées de saisir leur chance.

Une Suisse libérale dans son rapport à l’Autre

Cet essai traite des défis de la Suisse dans son rapport à l’Autre. Le concept de « rapport à l’Autre » a des allures de fourre-tout intellectuel. Pour beaucoup, cet « Autre » signifie avant tout l’ensemble des non-Suisses. Les passeports à croix blanche de ce côté-ci, tous les autres par là. Cette approche par la nationalité n’offre toutefois qu’une vision extrêmement limitée de l’Autre. Les défis auxquels le vivre ensemble libéral fait face ne peuvent être réduits à la distinction « Suisse contre non-Suisse ». L’Autre n’est pas l’étranger : il est mon voisin, mon collègue, mon concitoyen. Cet Autre, c’est celui qui apparaît différent et extérieur à chacun de nous. Il vise ce petit décalage entre ce que nous estimons « normal », « logique » ou même « naturel » et la vie que nos voisins décident de mener. Leurs choix peuvent parfois nous surprendre ou même nous choquer, mais ils ne font que refléter l’exercice de leur liberté.

Voici donc l’Autre avec lequel je dois construire une vie en société : un être de liberté, différent de moi, poursuivant ses propres objectifs et aspirations. Cet Autre peut être un membre du projet de société « Suisse » ou alors une personne extérieure à la communauté politique2. Les réalités que peut recouvrir cet Autre, les questions que sa liberté pose pour une vie en communauté, j’ai pour défi de les traiter à l’aune des valeurs clefs du libéralisme.

Cette définition de l’Autre, de l’Autre comme un être de liberté permet aux deux parties principales de cet essai d’émerger. La première partie interroge les bases d’un rapport à l’Autre déjà présent, cet individu qui vit à mes côtés au sein de la communauté politique. Le deuxième domaine porte sur la dimension externe de ce rapport à l’Autre, cet individu en mouvement qui formule une demande d’accès à la communauté.

Entre les deux parties principales de cet essai se dresse, imposante, la question de la frontière. Cette frontière marque les limites d’une communauté politique et d’un ordre juridique. Elle nous signifie que, par-delà cette ligne symbolique, commence la Suisse. Le libéralisme n’appelle ni l’éradication des frontières, ni leur sacralisation. Les questions liées à cette limite doivent être traitées à l’aune des valeurs que la Suisse s’est choisie. La politique des frontières ne forme pas un objet extraordinaire qui échapperait à l’exigence de cohérence. De manière symbolique, le travail d’un douanier imaginaire qui décide de qui entre et séjourne en Suisse doit être évalué à la lumière des valeurs de la Suisse libérale. Pour reprendre l’analogie de l’intellectuel suisse Adolf Muschg, la communauté politique ressemble à une cellule entourée d’une membrane perméable sans cesse en contact avec ce(ux) qui l’entoure(nt). La membrane permet à la communauté d’exister en tant que communauté et assure le droit des membres de décider de leur destin, sans leur offrir l’illusion d’une vie sans contact et sans responsabilité extérieurs. L’approche libérale pose avec conviction les questions nécessaires sur l’existence, la justification et les modalités de cette frontière-membrane. Il s’agit de rendre justice aux valeurs de liberté et d’égalité à la fois à l’intérieur de la communauté et sur les liens que la communauté entretient avec l’extérieur.

Dans la première partie de cet essai consacrée aux défis internes de la présence de l’Autre, je plaiderai pour la pertinence du vivre-ensemble libéral. Comment une communauté d’hommes et de femmes aspirant à la liberté individuelle peuvent-ils créer un cadre de société où tous peuvent également s’épanouir dans leurs choix de vie ? Pour répondre à cette question essentielle, l’idée d’une Suisse « pluraliste » sera d’une aide précieuse. La Suisse, comme toutes les démocraties libérales, s’est engagée sur la voie d’une société profondément diverse. Ce développement est profondément positif : il reflète la puissance de la valeur liberté. Lorsque les individus peuvent s’inventer la vie qu’ils souhaitent, ils choisissent un parcours unique, devenant par là même l’ « Autre » parmi le familier, le « dissemblable » parmi le semblable. Dans cette société pluraliste, imposer le chablon du parfait « Helvète » s’avère à la fois dangereux et illégitime. Il n’y aura pas de retour à une Suisse prétendument homogène, à cette Suisse rêvée où tous partageaient les mêmes valeurs et idéaux et où l’ordre politique se fondait sur une unité de façade. Cette illusion porte plusieurs noms dont il est facile de se souvenir : une tyrannie de la majorité, une dictature du plus grand nombre, une violation des libertés.

A l’opposé de cet égarement romantico-conservateur, la Suisse n’a d’autre choix que d’avancer sur le chemin qui permet de faire cohabiter la plus grande liberté pour tous et l’égalité citoyenne. Complexe et difficile, l’équation exige de chacun d’entre nous un effort constant d’ouverture et de confiance. Comme nous le verrons, cette posture d’ouverture, inscrite dans l’ADN du libéralisme que la Suisse a choisi d’adopter, se concrétise par le biais des principes de respect et de participation politique. D’une part, les membres du projet « Suisse » – c’est-à-dire les citoyens et les résidents – se rencontrent en tant qu’égaux et font preuve de respect les uns envers les autres quant aux choix de vie individuels. D’autre part, pour garantir une liberté à la fois solide et durable, ces mêmes membres s’octroient mutuellement des droits de participation politique. La liberté est sous bonne garde là où ceux qui la demandent et l’exercent peuvent également directement la défendre.

Dans la deuxième partie de cet essai, l’Autre en mouvement nous mettra face aux défis de ce que j’appellerai la « politique de mobilité » de la Suisse. Cet Autre n’est pas encore présent dans la communauté, mais il formule une demande envers ses membres. La question clef à laquelle il nous faudra répondre traite de la posture d’ouverture fondamentale du libéralisme et de sa pertinence pour la politique d’immigration : comment les valeurs de liberté et d’égalité peuvent-elles se concrétiser dans nos choix de politique de mobilité envers l’Autre ?

Le défi philosophique d’une politique de mobilité libérale consiste à définir clairement pourquoi et jusqu’à quel point la Suisse peut revendiquer le droit de contrôler comme il lui sied ses choix migratoires. Ce droit, s’il est légitime, ne peut pas s’exercer en dehors du cadre des valeurs que la Suisse s’est donnée. En d’autres mots, la Suisse libérale se doit d’agir comme une Suisse responsable et cohérente. Elle ne peut vanter la liberté comme une valeur fondamentale et la refuser aux immigrants potentiels. Elle ne peut se réclamer de l’égalité entre tous les autres humains pour finalement refuser de reconnaître sa responsabilité dans la marche du monde. Si elle veut être cohérente, la Suisse n’a d’autre choix que d’accepter l’aspiration vers l’universel que ses valeurs fondamentales appellent. Ces valeurs portent en elles la clef qui permettra d’appréhender les défis de la mobilité humaine et de montrer pourquoi la Suisse doit adopter une logique d’accompagnement et de gestion des défis migratoires. Croire que le « problème » de la migration puisse se « résoudre » entretient une logique de bunker fédéral qui se coupe des réalités du monde. Que la Suisse crie, gesticule ou bande ses muscles n’empêchera pas les hommes et les femmes de se déplacer. Il faut prendre acte de cette réalité et des opportunités dont elle est porteuse et donner corps à cette Suisse responsable que tant de citoyens appellent de leurs vœux.

Au fur et à mesure de nos réflexions, un mot clef sortira du lot : normalité. Cet essai plaide pour une Suisse qui reconnaît la profonde normalité des réalités où elle se trouve. Inéluctablement, la Suisse s’avance vers une société pluraliste, marquée par une diversité de parcours de vie et de valeurs. Ce pays de 8 millions d’habitants prend conscience des réalités migratoires d’un monde qui se parcourt et se traverse toujours plus facilement. La votation du 9 février 2014 sur le retour des contingents fixés par l’Etat témoigne de cette prise de conscience de la mobilité, tout en proposant une réponse conservatrice, contreproductive et illusoire. Tout comme les échanges internationaux rappellent l’intérêt des hommes et des nations de coopérer pour assurer une prospérité commune, la mobilité rappelle la force de la liberté et de l’envie irrépressible que porte chacun d’entre nous d’améliorer son quotidien et d’assurer le bohneur de ses proches. Face à cette puissance de liberté, peut-on proposer une politique se résumant à des murs, des frontières hermétiques, des crispations identitaires ? En reconnaissant à la fois sa responsabilité globale et les effets de ses choix en matière de politique migratoire, la Suisse a l’occasion de rendre plus légitime sa pratique à l’égard de ceux qui souhaiteraient se joindre à elle. Dans cette tâche difficile et périlleuse, mais porteuse d’immenses opportunités si nous réalisons les bons choix, les valeurs de liberté et d’égalité seront nos meilleures boussoles.

Entre valeurs et actions : un essai politique

Cet essai fait le pari d’un dialogue avec la philosophie politique. Le philosophe parle volontiers de principes, de responsabilités, d’obligations, tandis que les décideurs politiques évoquent le pragmatisme, les moyens forcément limités, la pression électorale. A plus d’une reprise, le lecteur pensera qu’au pays des philosophes, le rêve est doux et l’idéal tout puissant. Comment ces réflexions, certes intéressantes, pourraient-elles être d’une quelconque utilité ?

Ne soyons pas dupes d’une opposition souvent instrumentalisée pour repousser les « intellectuels » dans une prétendue tour d’ivoire. Chercher à définir comment une Suisse libérale devrait agir implique nécessairement de se projeter au-delà du temps politique immédiat. Le « décideur » politique qui refuse le dialogue avec les idéaux et les principes ne fait que naviguer à vue ; le philosophe hors contexte se perd en conjectures trop éloignées des décisions politiques à prendre. Les tensions entre une position philosophique exigeante et les conditions de la vie politique « réelle » sont plus que probables, elles sont souhaitables. L’idéal et la pratique se nourrissent mutuellement.

Une réflexion philosophique engagée n’a pas pour seule mission de disséquer pour mieux redéfinir, elle veut également inspirer et libérer une énergie politique. A ce titre, une attention toute particulière sera accordée à la façon dont les défis et les questions sont posés. Cet effort est fondamental car il touche aux différentes « lunettes » que nous portons pour appréhender la réalité. Débusquer ces grilles d’analyse, souvent inconscientes, relève des bases d’une pensée attentive et critique.

Dans le contexte du rapport à l’Autre, marqué par de nombreuses images et comparaisons plus ou moins douteuses, expliciter les lunettes trompeuses et leur opposer une alternative cohérente permettra une double prise de distance. La première ouvre une voie au-delà d’une vision très technicienne du rapport à l’Autre. Une vision où le « problème » de cet Autre peut être « résolu » à condition de mettre en œuvre les bons mécanismes. Ainsi, pour régler le « problème » de l’asile, il suffirait d’appliquer nos lois de manière « rigoureuse ». De cette vision simpliste où « problème implique solution » découlent directement les initiatives populaires et les débats à répétition au Parlement fédéral sur les réformes incessantes du cadre juridique. Continuer à porter les lunettes « problèmes » entretient l’illusion que la présence de l’Autre peut être « réglée » (sous-entendu « une fois pour toutes ») par une loi particulièrement bien réfléchie.

La deuxième prise de distance refuse l’urgence permanente qui entoure ces questions. Les discussions et les débats sont systématiquement menés sur fond d’une prétendue crise qui serait en train de se jouer sous nos yeux : crise de l’identité suisse, crise du système d’asile, crise de l’Union européenne. Cette fiction est entretenue à des fins politiques par toutes les forces partisanes qui ont intérêt à mener ces débats dans l’urgence, refusant ainsi de prendre le temps de la réflexion et appelant à des mesures soi-disant « immédiates », « claires » et « pragmatiques ». Là encore, identifier et déloger les grilles d’analyse trompeuses participent de l’amélioration du débat public.

Grâce à cette double prise de recul, cet essai fait le pari de la réflexion de fond. Il veut interroger valeurs et principes, aller au-delà des formules trop usées pour être honnêtes et se placer dans une temporalité plus longue. A ceux qui sont dérangés, mal à l’aise ou révoltés face à une certaine manière de débattre de la présence de l’Autre, il fournira une alternative bienvenue. A tous les autres, il sera une invitation sous forme de défi à démontrer comment les valeurs qui ont fait la Suisse moderne et auxquelles celle-ci continue de se référer peuvent être rendues compatibles avec nos pratiques actuelles.

III Un libéralisme pour la Suisse

« La morale du monde ? Une vertu citoyenne, une capacité de sacrifice, une participation permanente au tout, un enthousiasme pour le bien commun, pour l’égalité et la liberté de tous les autres humains, un saint respect pour le droit naturel et la vérité, mais avant tout un sentiment délicat, à fleur de peau, pour la souffrance terrestre et les malheurs du peuple, oui, de tous les peuples, un goût pour la beauté et une noble attitude. »

Gottfried Keller, Uster Bote, 10 octobre 1845.

Cet essai souhaite faire partager la conviction d’une Suisse libérale dans son rapport à l’Autre. En tant qu’idéal politique, le libéralisme représente un objectif exigeant et difficile. Exigeant, car il n’offre aucun répit à celui qui le poursuit, à la manière d’une quête jamais achevée. En offrant un point de fuite vers une meilleure réalisation de ses valeurs fondamentales que sont la liberté et l’égalité, il redessine sans cesse l’horizon d’action du politique. De plus, le libéralisme est difficile, car indissociable d’un débat public vivant et démocratique. L’idéal libéral ne se pense pas en ligne droite, il naît des controverses d’un débat et vit à travers ses méandres. A ce titre, il est l’antithèse d’un mode d’emploi « clef en main ».

Le libéralisme comme objet de débat

Notre premier défi consiste donc à s’entendre sur la signification du concept de « libéralisme ». Comprenons bien la question à laquelle il faut répondre, car elle cache un élément fondamental de l’idée même de libéralisme. Il ne s’agit pas de s’asseoir dans une bibliothèque et d’analyser des mois durant le concept de « libéralisme » afin de faire apparaître sa « vraie » signification. La philosophie politique ne travaille pas à la manière d’un archéologue qui, s’il cherche suffisamment longtemps, finira par dénicher une pièce intéressante. Le défi consiste plutôt à proposer une définition du concept de libéralisme, d’argumenter en sa faveur et de montrer que ce concept peut s’avérer pertinent pour appréhender et guider notre vie en société.

Dans cette quête, nous pouvons nous appuyer sur les valeurs de la Constitution. Comme le rappelle le préambule, la liberté, l’égalité, le respect ou encore la solidarité ont été choisies par les citoyens suisses comme les bases de leur vie en société. Elles ne tombent pas du ciel, elles ne sont pas créées par un philosophe-roi. Ces valeurs font partie de notre patrimoine. Et pourtant, sans effort d’interprétation, ces valeurs essentielles restent muettes. Qui est contre la liberté ? Qui pense vraiment que le respect n’est pas une valeur importante ? Pour dépasser les lieux communs, le défi consiste à donner un contenu à ces valeurs en mettant en lumière ce à quoi elles nous engagent. Si nous les prenons au sérieux, où nous mènent-elles ? Sommes-nous prêts à les respecter et à nous engager dans un cheminement difficile ou s’agit-il d’un simple effet d’annonce, tout juste capable de nous donner bonne conscience lors d’un discours du 1er août ?

Cet effort de définition peut s’accompagner d’une analyse historique. En effet, le concept doit être en mesure d’entrer en résonance avec les évènements et les acteurs passés qui, de près ou de loin, se réclamèrent du libéralisme. Trop souvent néanmoins, les débats helvétiques autour du libéralisme se réduisent à de multiples références au libéralisme des fondateurs de la Suisse moderne de 18483. Il n’est ni possible ni souhaitable de transférer directement l’idée du libéralisme du XIXe siècle et de calquer notre vie politique sur elle. Admettre que le libéralisme est un concept qui fera toujours débat et auquel il importe de donner une consistance sans cesse renouvelée, c’est reconnaître la nécessité d’adopter une approche contextualisée, en adéquation avec notre situation actuelle et les défis auxquels nous devons faire face. En d’autres mots, il faut rendre compte d’une certaine continuité de l’idée libérale tout en développant une approche capable de répondre aux défis de la Suisse au XXIe siècle.

Les piliers d’une Suisse libérale et responsable

Cet essai se construit sur une définition du libéralisme basée sur deux valeurs fondamentales : la liberté et l’égalité. Le cœur de la pensée libérale pourrait ainsi se résumer sous cette forme : (1) étant donné une égalité morale entre tous les individus, (2) les membres du projet politique qu’est la Suisse devraient tous pouvoir jouir d’une égale liberté, (3) à condition de respecter l’égalité et la liberté des individus extérieurs à leur communauté. Exprimé sous forme de questions, l’objet de notre réflexion est le suivant : quels choix de société sont légitimes au vue du standard d’égalité et de recherche de liberté ? Comment concevoir la responsabilité d’une communauté libérale vis-à-vis de tous ceux qui lui sont extérieurs ? Seule une réponse satisfaisante à ces deux questions nous permettra de traiter de manière satisfaisante du rapport à l’Autre.

Pour aller à l’essentiel, un Etat respecte la liberté des individus s’il leur permet de mener leur vie comme ils l’entendent. Il s’agit de s’interroger en profondeur sur les conditions de la liberté : la possibilité d’être libre, bien sûr, mais également la capacité de cette liberté. Sans ressources matérielles minimales, sans éducation de base, sans possibilité de se défendre, la liberté n’est qu’un vain mot pour cacher une dépendance profonde. Un détour par les travaux du philosophe Philip Pettit sur l’idée de « domination » permettra de mettre en lumière les dangers parfois cachés qui pèsent sur la liberté.

Conjointement à la liberté, l’égalité représente le socle de la société libérale. Cette société se construit sur la conviction absolument fondamentale que chaque individu est, d’un point de vue moral, d’égale valeur à tous les autres. Il peut exister de multiples différences entre moi et mon voisin : plus grand, plus doué, plus riche. Par-delà ces dissemblances, par-delà les défauts et les qualités de chacun, la société libérale postule que nous sommes d’égale valeur. Ce postulat nous entraîne bien au-delà des frontières nationales, car cette égalité morale est par essence universelle. Les hommes et les femmes qui peuplent cette planète sont d’égale valeur. Marquée par des combats et des victoires sur les discriminations, l’histoire du libéralisme entre parfaitement en résonance avec cette vocation universelle de l’égalité.

Le défi principal sera de clairement montrer ce à quoi la liberté et l’égalité nous engagent. Si elle veut rester cohérente avec cette égalité et ses valeurs, je montrerai que la Suisse libérale ne peut être qu’une Suisse responsable. Dans l’organisation de son vivre ensemble comme dans la gestion de ses rapports avec l’extérieur, la Suisse libérale s’est donnée de hauts standards de légitimité qu’il importe de réaliser.

En suivant John Rawls

En publiant en 1971 son livre phare Une Théorie de la Justice, le philosophe américain John Rawls (1921-2002) a posé les bases d’une réflexion qui se poursuit aujourd’hui sur les fondements d’une société libérale. Rawls nous propose une expérience de pensée4. Il nous invite à imaginer une situation hypothétique à partir de laquelle nous sommes appelés à développer les principes d’une société libérale. Rawls travaille avec ce qu’il appelle « une position originale », une sorte d’assemblée générale dont la mission est de déterminer les principes qui présideront à la vie en société.

Imaginons-nous tous réunis pour participer à l’assemblée générale du projet « Suisse » et décider des grandes lignes politiques que nous allons mettre en œuvre. Cette assemblée travaille sur un mode particulier. En effet, ses membres ne disposent que de très peu d’informations sur eux-mêmes. Premièrement, ils ne savent pas quelles sont leurs caractéristiques personnelles. Ils ignorent s’ils sont beaux, malades, intelligents ou doués pour une activité particulière. Deuxièmement, ils ignorent quelle est leur place dans la société, c’est-à-dire s’ils sont riches, influents, de bonne famille, d’origine étrangère ou autres. Pour le dire avec Rawls, cette assemblée travaille derrière « un voile d’ignorance » qui empêche chacun des participants d’en savoir trop sur ses caractéristiques propres et sa situation. Imaginez qu’au moment d’entrer dans la salle de réunion, nous ayons tous une subite perte de mémoire quant à notre identité. C’est dans cet état que nous nous attelons à poser les fondements de la vie en société.

Cette assemblée générale n’a bien sûr jamais existé et elle n’existera pas dans le futur. Cette expérience de pensée doit nous permettre de réfléchir sans idées préconçues sur les principes de notre société. Cette approche permet de formuler sous un jour nouveau la question principale : si nous étions placés dans une position originale fictive (où nous n’aurions aucune information), sur quels principes de société pourrions-nous nous entendre ?

L’idée d’égalité se retrouve placée au cœur de cette réflexion. En effet, le voile d’ignorance a pour effet de supprimer les réflexes de classe, d’appartenance, de richesse ou de talents. Vu que personne ne connaît ses caractéristiques personnelles (ou les a oubliés), chacun est soucieux d’éviter que les choix de société ne se fassent trop au détriment de certains membres. Si par exemple l’assemblée devait décider de discriminer les personnes handicapées, chacun des participants pourrait, potentiellement, être affecté. Dans le même temps, il est dans l’intérêt de tous de chercher à concevoir une société qui offre le plus de place au libre développement de chacun. Vu que personne ne sait quels seront ses buts, ses envies et ses talents, l’importance de la liberté devient absolument centrale.