La Taverne De L'Ours Méchant - Leo Augliera - E-Book

La Taverne De L'Ours Méchant E-Book

Leo Augliera

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Beschreibung

C'est l'histoire de Marco, un journaliste à la dérive après le viol de sa femme et son suicide. Le désespoir et son besoin de changement l'amènent dans des milieux éloignés de son univers. Presque malgré lui, il se met à fréquenter les bas-fonds de sa ville et une gargote, La taverne de l'ours méchant, où il rencontre une humanité misérable et en marge de la légalité, composée en grande partie d’étrangers. Parmi eux se distingue Igor, un Hongrois cultivé, marqué par des expériences intenses au Moyen-Orient, où il a combattu comme contractuel et comme volontaire aux côtés des Kurdes contre Daech. Marco est fasciné par sa personnalité, mais il découvrira quelque chose qui le troublera profondément et aggravera sa crise existentielle.”




C’est l’histoire de Marco, un journaliste à la dérive après le viol de sa femme et son suicide. Le désespoir et son besoin de changement l’amènent dans des milieux bien éloignés de son univers. Presque malgré lui, il se met à fréquenter les bas-fonds de sa ville et une gargote, La taverne de l’ours méchant où il croise une humanité misérable et en marge de la légalité, composée en grande partie d’étrangers. Parmi eux se distingue Igor, un Hongrois cultivé, marqué par des expériences intenses au Moyen-Orient, où il a combattu comme mercenaire et comme volontaire aux côtés des Kurdes contre Daech. Marco est fasciné par sa personnalité, mais il découvrira quelque chose qui le troublera profondément et aggravera sa crise existentielle

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Veröffentlichungsjahr: 2025

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La taverne de l’ours méchant
Leo Augliera
Vis libre, petit homme. Vis libre de la violence, de la haine et du racisme. Vis libre de l'égoïsme et de la stupidité. Vis libre de l'opportunisme et des conditionnements. Vis libre de l'injustice et de l'avidité. Vis libre et heureux, petit homme, si tu peux et malgré tout. À mon petit-fils Leonardo
Copyright © 2025 Letterio Augliera
Tous droits réservés.
Traducter de l'italien: Elisabeth Grelaud
1
Tout commença il y a un an, un matin qui aurait dû être comme tous les autres, mais qui devint le tragique prélude de mon histoire. Prendre mon petit-déjeuner en silence était une habitude qui me tenait compagnie depuis bien trop longtemps. Dès mon adolescence, j’étais arrivé à la conclusion que je n’aimais pas les bavardages matinaux et que, si j’étais contraint d’écouter malgré moi les conversations des autres, cela pourrait provoquer en moi une irritation qui m’accompagnerait tout au long de la journée. Prisonnier de cette étrange intolérance, je répétais toujours les mêmes gestes, enfermé dans un monde que je ne permettais à personne de profaner.
Lorsque j’épousai Mascia, ce fut à elle de subir mon mutisme. Au début, elle accepta sans protester cette attitude excentrique ; elle m’aimait profondément, tout comme je l’aimais, et cet amour nous permettait de surmonter nos divergences. Mais au fil des années, l’amour s’éteignit, et avec lui, la patience. Aujourd’hui encore, quinze ans plus tard, je me souviens de chaque instant de la première fois où je l’ai vue. J’étais jeune, plein de belles espérances, et tout me souriait. Tout juste diplômé, sans aucune envie de chercher un travail sérieux, je passais joyeusement mes soirées d’une fête à l’autre. Ces soirées interminables, organisées par mes amis ou par des amis d’amis, eux aussi fraîchement diplômés, étaient pour nous une tentative désespérée de prolonger à l’infini l’insouciance frivole de la période universitaire qui venait de s’achever.
Ce fut lors d’une de ces soirées bruyantes et inutiles que je la vis pour la première fois. Elle était d’une beauté remarquable, au point de me faire immédiatement penser, avec peu d’objectivité, que c’était une fille hors du commun, trop précieuse pour un lieu aussi peu intéressant et rempli de gens qui n’avaient comme seul objectif que celui de séduire. Ce soir-là, j’étais seul, encore occupé à digérer la rupture avec la fille que j’avais fréquentée durant mes années d’université. Je me sentais toujours envahi par le désespoir lorsqu’un rire cristallin attira mon attention. Je me retournai et je la vis : sa tête aux magnifiques cheveux blonds, était légèrement inclinée, et son sourire laissait voir des dents très blanches et vraiment parfaites. Elle riait à la plaisanterie d’un garçon, assis à côté d’elle, et celui-ci semblait très intéressé par elle.
À cet instant précis, je décidai de mieux la connaître et je commençai à observer ses moindres gestes. Elle dansait avec grâce, mettant en valeur la beauté de son corps mais sans aucune malice ; elle buvait à petites gorgées, évitant de boire trop d’alcool ce qui aurait pu lui faire perdre le contrôle. Même son rire était délicat lorsqu’elle réagissait aux blagues, qui pour moi étaient vraiment idiotes, des amis qui rivalisaient pour capter son attention. Bref, j’étais tombé éperdument amoureux et je voulais à tout prix faire sa connaissance. Après avoir demandé à droite et à gauche qui elle était, je découvris qu’elle s’appelait Mascia et qu’elle était en troisième année de droit.
Je réussis à l’approcher environ une heure plus tard. Étrangement, elle était seule au comptoir, attendant patiemment une Margarita. Je m’assis à côté d’elle sans dire un mot, feignant de m’intéresser aux gestes du barman qui, se sentant observé, agitait son shaker avec une exagération théâtrale. Mascia ne sembla pas remarquer ma présence ; elle fixait elle aussi, fascinée, les gestes de l’homme.
« Tu aimes le Mexique ? » murmurai-je, gêné, alors que le barman lui tendait la coupe bordée de sel et remplie à ras bord de Margarita.
Mascia ne réagit pas. Je pensai qu’elle n’avait pas entendu mes mots à cause du vacarme assourdissant de la musique. Elle porta lentement le verre à ses lèvres, en but une gorgée, et alors que j’étais déjà résigné à son silence, elle répondit sans même me regarder : « Je ne suis jamais allée au Mexique, mais j’aime la tequila. »
« Moi, le meilleur Margarita, je l’ai bu dans le quartier historique de Mexico. » répondis-je.
Évidemment, je n’étais jamais allé à Mexico, mais je ne pus résister à l’envie de l’impressionner.
Enfin, elle me regarda. Elle avait une expression qui, pensais-je naïvement, oscillait entre l'incrédulité et l'admiration.
« Tu es allé à Mexico ? »
« Il y a deux ans. J'ai fait des études de journalisme, et le département des affaires étrangères a envoyé les trois meilleurs étudiants au Mexique pour mener une enquête sur les cartels de drogue. »
J'avais tellement exagéré que je regrettai aussitôt ce que je venais de dire.
« Tu as fait une enquête sur les cartels de drogue mexicains ? »
Sa curiosité me fit espérer qu'elle croyait mon récit.
« Oui, ça a tellement bien marché que j'ai utilisé cette enquête pour rédiger ma thèse. Le jury m'a félicité, m'a attribué la note maximale et a autorisé sa publication. »
Je continuais à raconter des mensonges sans aucune vergogne.
« Tu as dû prendre beaucoup de risques, je sais que les journalistes n'ont pas la vie facile au Mexique. »
« Et oui... Je te confie qu'avec mes collègues, nous avons échappé de justesse à un attentat, presque à la fin de l'enquête. »
« Ils ont essayé de te tuer ? Vraiment ? »
« Apparemment, nos questions ont dérangé quelqu'un. Nous avons été rapatriés en urgence par notre ambassade. »
Je me laissais aller complètement et, je l'avoue, je commençais à y prendre goût.
« Quelqu'un a été blessé ? »
« Non car heureusement, tout s'est terminé par une grande frayeur. »
« Tant mieux pour toi. »
Je remarquai son sourire ironique et je soupçonnai qu'elle n'avait peut-être pas avalé mon histoire.
Mais je décidai de continuer tout de même à raconter mes mensonges.
« En rentrant, j'ai dû suivre six mois de psychanalyse. Je ne pouvais plus dormir sans rêver de ces salauds qui voulaient absolument me décapiter à la machette. »
« Eh bien, dis donc ! »
L’attitude qu’elle continuait d’arborer, en me fixant droit dans les yeux, me donna la certitude que quelque chose ne tournait pas rond. Au lieu d’écouter avec intérêt, appréhension et, surtout, inquiétude, Mascia riait de mes malheurs.
« Tu ne me crois pas, n’est-ce pas ? »
Le ton résigné marqua ma reddition. Ce jeu, s’il continuait, risquait de me rendre encore plus ridicule.
« Si, si, pourquoi pas ? » répondit-elle avec indifférence, comme si, au fond, mes mésaventures ne l’intéressaient pas du tout.
Son comportement me fit comprendre que la faute était entièrement la mienne, et que je devais y remédier.
« D’accord, je t’ai raconté un tas de bêtises. Je ne suis jamais allé au Mexique et je n’ai jamais fait d’enquêtes dans des lieux dangereux. »
« Ah non ? »
Elle semblait surprise par ma confession, mais je ne tombai pas dans le panneau.
« Le voyage, je l’ai vraiment fait, mais c’était en Espagne, à Barcelone, où nous avons mené une enquête sur pourquoi cette ville attire tant de jeunes de toute l’Europe. »
« Ce n’est pas exactement le voyage à sensations que tu m’as raconté, mais c’est tout de même une belle expérience. »
« Je savais bien que tu avais tout de suite compris que je te racontais des bêtises. »
« Alors pourquoi as-tu insisté ? » Son ton était devenu dur.
« Je voudrais devenir écrivain, et j’aime faire travailler mon imagination. Une fois que je commence, c’est plus fort que moi, je ne peux plus m’arrêter. »
« Plus qu’un écrivain, tu me sembles être un pauvre idiot qui se raccroche à n’importe quoi pour impressionner l’auditoire. »
Mascia se leva et s’éloigna, sans que j’aie le courage de répondre ou même de la suivre du regard. Je restai figé, les yeux fixés sur le verre vide de son Margarita, avec un poids sur l’estomac et l’envie de m’enliser. Ce n’est qu’après plusieurs minutes et deux martinis dry que je relevai les yeux du comptoir. J’examinai attentivement chaque recoin du bar, mais je ne la vis pas. Elle avait probablement fui, dégoûtée par mon approche inhabituelle de vantard.
Le lendemain, je me postai devant la faculté de droit, mais je ne la vis pas. J’insistai le jour suivant et ceux qui suivirent. Pas une trace d’elle, elle semblait s’être volatilisée. Je commençai à soupçonner que Mascia était le fruit de mon imagination, un fantôme que j’avais voulu créer pour trouver du réconfort et chasser la déception de mon précédent amour, le tout encouragé par la grande quantité d’alcool que j’avais ingurgitée ce soir-là. J’étais presque convaincu de cette hypothèse, quand je la vis marcher avec une allure aristocratique en direction de l'université, son port austère m’intimida au point de douter qu’il s’agisse vraiment d’elle. Je la voyais s’éloigner de plus en plus, mais j’étais incapable de bouger, pétrifié à l’idée d’interpeller une inconnue. Finalement, je pris ma décision : il fallait agir vite, sinon je risquais de la perdre définitivement. En quelques instants, je me retrouvai derrière elle, si proche qu’elle devait sentir mon souffle haletant dans son cou.
S’apercevant d’une présence étrangère à quelques pas, elle accéléra, effrayée, sans se retourner. Elle était presque arrivée à destination quand je trouvai le courage de prononcer son prénom.
« Mascia. »
Elle ne se retourna pas, bien que je fusse sûr qu’elle m’avait entendu ; elle continua de marcher, rigide, son allure toujours plus austère. Je persistai, poussé par le désespoir.
« Mascia, me disculpo por ser un imbécil. »
Le fait que je me traite d’imbécile en espagnol la fit enfin s’arrêter. Elle se retourna et me scruta avec un sourire qui me donna la chair de poule.
« Tienes razón, solo eres un imbécil. » Elle parla lentement, ce qui m’inquiéta encore davantage.
« Tu me pardonnes ? » dis-je d’une voix presque inaudible.
« Tu as bien appris l’espagnol au Mexique. »
« Excuse-moi pour toutes les idioties que je t’ai racontées. »
« Tu étais ivre ? »
« Peut-être, ou peut-être que je voulais t’impressionner. »
Le sourire qui m’avait fait tomber amoureux d’elle ce soir maudit réapparut enfin.
« Tu aurais dû éviter tout ce cirque. »
« Tu as raison, je suis désolé. »
« Ta mise en scène stupide n’était pas nécessaire ; tu m’avais déjà impressionnée sans dire un mot. »
Ce fut le début de mon histoire d’amour avec Mascia. Elle commença comme un amour bâti sur une sincérité totale, probablement à cause de ce prélude tumultueux. Nous nous promîmes de ne jamais nous mentir, même si cela devait nous blesser. Et c’est sur ces bases que nous tentâmes de construire un avenir ensemble.
Je postulai pour un stage auprès d’un quotidien de la ville. C’était un journal avec lequel j’avais collaboré à l’université en rédigeant de petits articles sur les jeunes, en me concentrant particulièrement sur l’univers bigarré et ambigu des étudiants. Le rédacteur en chef, Giorgio Soldo, était un journaliste de grand talent, mais il appartenait à cette catégorie — malheureusement pas si rare que ça dans le journalisme — des chiens de garde, connus pour une méchanceté indescriptible. Lorsqu’il prenait pour cible un homme politique ou un notable de la ville, la victime était condamnée. Ses attaques répétées et minutieusement argumentées forçaient la cible à choisir entre deux issues tout aussi humiliantes : soit démissionner et, si possible, fuir la ville, soit trouver un accord avec Soldo et devenir une sorte d’affilié à la congrégation qui contrôlait la ville, dans laquelle mon directeur occupait un poste important.
Giorgio Soldo était un ami intime de mon père.
Je n’ai jamais compris d’où venait cette amitié, mais je dois l’admettre, cela m’a ouvert toutes les portes au sein du journal. Je suis rapidement devenu une sorte de protégé du directeur, envié et redouté par tous mes collègues. Comme un élève studieux, j’ai suivi tous les conseils du grand chef, au point de devenir, en peu de temps, encore plus salaud que lui. Ainsi, pendant quelques années, pour me faire la main, j’ai passé mes journées à déverser du venin sur tel ou tel personnage de la ville. Le soir, épuisé et écœuré, je tentais de me désintoxiquer dans les bras de Mascia.
Entre-temps, elle obtint son diplôme et commença un stage pour devenir avocate auprès de l’un des pénalistes les plus réputés de la ville, recommandée — vous n’y croirez pas — par mon très cher directeur Giorgio Soldo, qui, par ricochet, avait également pris Mascia en affection.
De temps en temps, le directeur nous invitait à dîner chez lui, et c’est ainsi que je fis la connaissance de sa femme, la douce Dora. Encore aujourd’hui, je me demande comment une femme comme Dora pouvait vivre avec un individu pareil. Ils étaient le jour et la nuit : Giorgio, colérique et rancunier, et Dora, sereine, compréhensive, ouverte au reste de l’humanité.
Cette femme réussissait même à sourire face aux terribles éclats de son mari, ce qui, devant tant d’indulgence, le rendait encore plus furieux. N’ayant aucun contradictoire, les scènes du monstre s’achevaient au bout de quelques minutes par une caresse de Dora. Sa main avait ce curieux pouvoir de détendre le visage crispé de son mari, qui retrouvait comme par magie son teint normal après être devenu écarlate.
J’assistai à leurs disputes à sens unique à deux ou trois reprises, et dans mon cœur, j’espérais que, au lieu de le caresser, Dora lui assène un bon coup de poing sur le nez, assez fort pour le mettre définitivement à terre. Mais chaque fois, à mon grand désarroi, il ne se passait rien. Dora le caressait avec sa douceur habituelle, et tout redevenait comme avant.
Quand je me suis marié, Giorgio fut mon témoin de mariage, tandis que Dora fut celle de Mascia. Par ce choix, nous avions voulu marquer nos inclinations respectives : moi, je préférais côtoyer les salauds maîtres du monde, tandis que Mascia, avec Dora, cherchait toujours un moyen efficace de rendre le monde meilleur.
Nous nous sommes vite rendu compte que, chez nous, il n’y avait pas de maître du monde et que nous n’aurions jamais trouvé de solution pour améliorer la situation Le grand amour de notre jeunesse s’est peu à peu transformé en une indifférence rampante qui s’est finalement muée en une rancune de plus en plus amère. Nous nous reprochions mutuellement d’avoir laissé s’échapper, sans rien faire pour la retenir, cette belle chose qui nous avait unis. Aucun de nous n’eut l’humilité d’admettre ses torts, si bien que nous avons fini par mener deux vies parallèles qui ne se croisaient jamais. Peu à peu, je cessai de m’inquiéter de ce qu’elle pouvait bien penser. Bien qu’elle fût en face de moi chaque matin au petit-déjeuner, c’était comme si je ne la voyais pas. Je m’enfonçais toujours plus dans l’indifférence. La seule chose que je voyais, lorsque mes yeux rencontraient les siens, était une expression qui devenait chaque jour plus fatiguée. Nous comprîmes tous les deux que notre relation était devenue inutile.
Ce matin-là, quelque chose d’inhabituel bouleversa notre rituel entre étrangers. Une étrange euphorie, que je n’avais pas ressentie depuis longtemps, me poussa à poser un regard curieux sur ma femme. Bien que je fusse certain que devant moi était assise la même femme, usée par le sommeil et l’insatisfaction, un détail insignifiant réveilla mon imagination. Mes yeux se posèrent sur sa robe de chambre bleue, portée avec négligence. Je fixai sa poitrine avec une curiosité presque morbide, comme si je la voyais pour la première fois.
Cette nouveauté me terrifia au point de ressentir dans tout mon corps un étrange picotement de mécontentement. Je n’avais pas prévu de recommencer à aimer Mascia ; je la considérais désormais comme une page tournée, magnifique tant que cela avait duré, mais impossible à revivre. Mon unique préoccupation était d’écouter une voix absurde qui me répétait sans cesse de refuser l’amour que Mascia semblait peut-être encore vouloir me donner.
Accepter ces anciens sentiments me terrifiait. J’étais bouleversé par le désordre que cette nouveauté aurait pu apporter dans ma vie, vécue ces derniers temps dans une méthodique banalité faite de méchanceté, brillamment exprimée au travail, que je défendais avec acharnement au point de ne plus laisser personne neutraliser le poison qui coulait en moi.
Ce matin-là, j’avais cédé. La faiblesse d’un instant m’avait entraîné dans un tourbillon de sentiments étranges, que je n’arrivais plus à déchiffrer parce que je ne les avais pas ressentis depuis si longtemps.
« Combien de temps nous avons perdu. » Je parlai rapidement, mais avec une immense difficulté, comme si les mots peinaient à sortir d’une bouche encore pâteuse de sommeil.
Le regard perdu de Mascia et le lourd silence qui suivit me firent comprendre trop tard que j’avais commis une imprudence.
« Peut-être que je devrais essayer de rattraper le temps perdu, parce que tu le mérites, mon amour… Aujourd’hui, je pense finir tôt au journal. Il fait beau, on pourrait sortir se promener et… »
Un rire strident, bien différent du rire que j’avais autrefois aimé, vint frapper mes oreilles de manière insupportable, m’interrompant et me faisant enfin détourner les yeux de sa poitrine.
Je scrutai son visage avec curiosité et j’en fus dégoûté : ses dents étaient jaunies par trop de cigarettes, tandis que la grimace de ses lèvres ridait sa peau de manière absurde, la faisant paraître plus vieille qu’elle ne l’était.
Le regret de cette proposition stupide me fit espérer lâchement qu’elle la refuse.
« Je te fais rire à ce point ? »
Son rire, qui ne montrait aucun signe d’apaisement, me rendait de plus en plus nerveux.
Soudain, les lèvres de Mascia se refermèrent dans une moue d’enfant effrayée, tandis que ses yeux, toujours fixés sur moi avec étonnement, se remplirent de larmes.
Son regard ne soutint que quelques instants ma déconvenue ; désabusée, et d’une voix incertaine, elle finit par me cracher au visage tout le venin qu’elle avait en elle.
« Qu’as-tu bien pu faire de si grave pour demander pardon ? »
« Tu crois que j’ai quelque chose à me faire pardonner ? »
« J’en suis sûre. »
« Désolé de te décevoir, mais je n’ai rien à me faire pardonner. »
« Je ne te crois pas, mon cher, tu ne me feras pas avaler ça. »
« Pauvre amour, comment en sommes-nous arrivés là. »
Je commençais à me fatiguer de cette dispute emplie d’amertume.
« Tu as perdu au jeu ? »
« Tu sais bien que je n’ai jamais joué de ma vie. »
« Alors, tu as couché avec ma meilleure amie. »
Son effort pour me salir était lamentable, elle n’avait ni la malice, ni la méchanceté, nécessaires.
« Désolé de te décevoir, mais je n’ai couché avec personne. »
Mon expression devint un sourire cynique, résigné à jouer ce jeu cruel qui ne faisait de mal qu’à elle.
« Tu as raison, pour si peu, tu ne m’aurais pas invitée à sortir. » Son ton était ironique, pathétiquement polémique.
Son agressivité, qui au fond était naïve, laissait transparaître, je le sentais bien, encore un peu d’amour pour moi, et au lieu de m’émouvoir cela me rendit plus méchant.
« Très bien, si tu n’y tiens pas, oublions ça. De toute façon, tous mes efforts pour nous rapprocher sont devenus inutiles. »
Je pris un plaisir ignoble à la provoquer.
« Tu crois que ça… »
« Par pitié, ne recommence pas ! »
Je commençais à avoir la nausée face à cette discussion méprisable, surtout à cause de mon propre comportement.
« En fait, c’est… »
« D’accord, j’ai compris. » Je l’interrompis, espérant que Mascia ne s’acharnerait pas davantage. Mais je compris bien vite qu’il n’y avait plus aucune échappatoire.
Malgré le soleil qui brillait encore en cette fin d’après-midi de printemps, un frisson glacé parcourut impitoyablement mon dos. Le trouble causé par l’éclat de lumière, qui m’obligea à fermer les yeux, s’ajouta à l’agacement provoqué par l’étreinte de Mascia. Une sourde colère, mal contenue, envahit mon âme pendant un instant. Je réagis en affrontant la violence de cette lumière, cherchant un réconfort dans la douce chaleur qui commençait enfin à réchauffer mon corps. Une sensation agréable me parcourut, et je mis de côté ma mauvaise humeur.
C’est une belle journée, elle ne mérite pas d’être gâchée, pensai-je, rassuré par le soleil désormais proche de l’horizon. Nous marchâmes en silence jusqu’au parc près de chez nous. Mon pas était lent, dans l’espoir désespéré de prolonger encore un peu cette douce sensation que j’avais goûtée pendant un court et misérable instant. Finalement, je capitulai et atteignis les allées du parc, sans aucun reste de l’optimisme précédent. Il n’y avait plus rien qui puisse entamer cette mauvaise humeur qui, entretemps, avait repris à me tourmenter.
Je me sentais nerveux, harcelé par les chants monotones de mille oiseaux invisibles, tandis que les bruits agités de la ville me parvenaient désormais comme d’une autre dimension.
Quelques jeunes attirèrent mon attention. Ils plaisantaient et riaient, me procurant involontairement un soulagement inattendu. Je les trouvais splendides dans leur insouciance, si conscients d’être au début de la vie qu’ils affichaient une irrévérence qui me fascinait. Non loin d’eux, mais à des années-lumière de leur univers, des vieillards bivouaquaient, assis sur un banc, silencieux, le visage marqué par la tristesse et la désillusion. Plus loin encore, un groupe de femmes, accablées par leur rôle de mères, surveillaient d’un regard lassé les jeux de leurs enfants.
Cette humanité si diverse me rapprocha soudainement de Mascia, et je sentis que je l’aimais comme au premier jour. La vie qui nous entourait pénétra mon âme, me régénérant. C’est naturellement que je pensai, en ce lieu précis, à ce que j’avais toujours désiré, comme si un tel miracle n’avait pu se concevoir qu’ici.
Si seulement nous avions un enfant, pensai-je, résigné. Cette obsession me tourmentait, et je ne pouvais m’empêcher de l’associer au visage de ma femme, comme si c’était elle seule qui portait la faute de ce rêve jamais réalisé.
Mascia et moi traînions notre fardeau d’infélicité par inertie, et par peur d’affronter une autre manière de vivre, que nos esprits, désormais trop las, ne pouvaient concevoir.
Les enfants sauvent bien des mariages, me dis-je avec un sourire amer.
Pauvre idiot.
Je ne voulais pas comprendre que la présence d’un enfant n’aurait jamais pu résoudre les doutes et les angoisses qui nous tourmentaient.
« Qu’as-tu dit ? »
Mascia était si proche que son souffle chaud effleura mon cou.
Cette caresse tiède me fit frissonner. Je n’avais pas prévu l’excitation provoquée par la sensualité de son geste, et cela m’irrita. Je tentai de me distraire en m’éloignant d’elle. « Asseyons-nous là. » Je désignai un banc vide à quelques mètres de nous, isolé des autres.
Je m’assis, allongeai les jambes en raidissant tout mon corps, et tentai de me détendre. Du coin de l’œil, j’observai Mascia, assise à côté de moi, et remarquai qu’elle souriait. Saisi par une tendresse irrésistible, je passai un bras autour de son cou et je l’attirai contre moi en fermant les yeux.
J’appréciai les bruits légers que j’entendais de plus en plus loin, à mesure que le sommeil embrumait mes sens. Cette torpeur, sans être vraiment éloignée de la réalité, me plaisait ; je me sentais vigilant, mais en même temps je pouvais profiter de la douceur printanière dans un état de demi-sommeil. J’écoutais le murmure enivrant d’un monde enfin immaculé, qui m’effleurait sans jamais me toucher.
Depuis ce limbe d’innocence, je fus brutalement projeté dans une réalité absurde par un coup de poing qui heurta violemment mon visage avec une force inhumaine. J’étais encore engourdi par le sommeil et je ne comprenais pas ce qui se passait autour de moi ; je ne voyais que des silhouettes floues qui me tenaient prisonnier.
Je percevais à peine, comme venant d’une distance immense, un cri étouffé. La nuit était tombée. Tout ce qui m’entourait baignait dans une réalité confuse, indéchiffrable, mais qui ébranla ma raison au point de me faire perdre connaissance.
Je n’ai jamais su combien de temps je restai inconscient, mais à mon réveil, j’aurais préféré ne jamais me réveiller : la poigne d’un individu, qui me parut gigantesque, me maintenait cloué au sol gravillonné, me laissant à peine respirer. Le rictus de l’énergumène était si répugnant que je sentis une envie de vomir. Il semblait tirer un plaisir démesuré à m’infliger une torture perverse, inventée avec la pointe d’un couteau qu’il tenait dans sa main immense. Chaque tentative de rébellion fut vaine ; une douleur fulgurante aux poignets me fit comprendre qu’ils étaient ligotés par un fil fin qui s’enfonçait de plus en plus dans la chair.
Un cri de souffrance, à quelques pas, attira mon attention. Ce que je vis me glaça le sang : Mascia, à moitié nue, était maintenue immobile par deux hommes, tandis qu’un troisième la violait avec bestialité.
Le silence spectral, dans lequel se perdaient ses plaintes, révélait un vide absolu, comme si Mascia et moi avions été traînés de force sur une île déserte peuplée uniquement par ces monstres. La douleur physique et la rage qui étreignaient mon âme me firent perdre à nouveau connaissance, me permettant de fuir, je ne sais pour combien de temps, cet horrible cauchemar.
Je fus réveillé par un coup violent à l’aine ; je compris, non sans difficulté, qu’un étau me broyait le cerveau, m’empêchant de réfléchir. L’obscurité rendait impossible de distinguer nos bourreaux, mais je les sentais forts, pleins d’arrogance, maîtres de ma vie et de celle de Mascia.
Cette atmosphère me donna l’horrible sensation d’être définitivement perdu.
« Pas mal, ta pute de femme. »
La phrase, prononcée dans un italien hésitant et avec un accent indéchiffrable, résonna dans le silence spectral qui s’était installé autour de moi. Aux rires vulgaires qui accompagnèrent ces paroles empreintes de haine et de mépris, seules les feuilles des arbres osèrent répondre par un bruissement soudain.
L’engourdissement, désormais maître de mon esprit, m’empêcha de comprendre d’où venait la voix ou de distinguer les traits du visage de celui qui avait parlé ; en revanche, j’entendis distinctement leurs pas lourds sur le gravier, s’éloignant de plus en plus, jusqu’à ce que le silence, à peine troublé par un léger bruissement d’insectes, ne retombe enfin comme une délivrance en ce lieu maudit.
L’arrivée providentielle d’un homme promenant son chien mit un terme à notre agonie. Les secours ne tardèrent pas à arriver et, après avoir été traités pour calmer la douleur, nous fûmes emmenés à bord de deux ambulances.
2
Lorsque je rouvris les yeux, j’étais allongé sur un lit dans une chambre d’hôpital. Une douleur intense à la tête m’empêchait de bouger. Du coin de l’œil, je remarquai le blanc immaculé qui régnait dans la pièce : le plafond, les murs, les draps et même les rares meubles qui la meublaient étaient d’une blancheur éclatante.
Je pensai avoir passé un long moment dans un état de semi-inconscience, plongé dans cette froideur aseptique, et cette idée m’inspira une profonde angoisse.
À ma grande surprise, je ressentis une étrange force vitale remonter du fond de mon estomac. Je tournai la tête avec difficulté vers la fenêtre et même si je ne voyais que la pénombre du crépuscule, mon cœur devint aussitôt moins lourd.
Mais la joie fut de courte durée : une vive douleur aux côtes m’obligea à reposer la tête sur l’oreiller, me renvoyant aussitôt à la blancheur monotone et stérile de la pièce.
Le bruit agaçant de pas précipités attira mon attention. Quelques instants plus tard, deux médecins et une infirmière pénétrèrent dans la chambre ; ils marchaient d’un pas rapide et distrait, avec l’air de ceux qui répètent les mêmes gestes pour la énième fois.
Ils s’arrêtèrent au pied du lit et me fixèrent en silence, comme s’ils tentaient d’évaluer mon état à distance. Je pensai qu’ils allaient se contenter de cette brève observation, mais je me trompais.
Le médecin le plus âgé se détacha du groupe et s’approcha de moi. À cette distance, je pus distinguer nettement ses traits : c’était un bel homme, arrivé à la fin de sa carrière, à la barbe et aux cheveux soigneusement entretenus. Il me parut assez grand, dépassant de plusieurs centimètres son collègue.
Il arborait une posture pleine d’assurance, presque arrogante, typique de ceux qui ont l’habitude de gérer les existences fragiles des autres. Il prit d’un mouvement décidé mon dossier médical et le scruta longuement. Puis, il jeta un regard agacé à sa montre, comme s’il venait de se rappeler un engagement, esquissa une grimace de contrariété avant de replonger dans la lecture de mon dossier.
J’eus l’impression que, derrière ces gestes brusques et assurés, il pensait à quelque chose qui ne me concernait pas.
L’autre médecin, un homme maigre d’une cinquantaine d’années, affublé de lunettes et dont la calvitie dominait désormais un crâne lisse et brillant, m’observait d’un regard distrait.
L’infirmière qui les accompagnait, une jeune femme terne, aux cheveux et aux cils d’un blond trop clair, fixait le médecin en chef en silence, avec une expression que je jugeai excessivement respectueuse.
Agacé par leur silence, j’émis, non sans effort, un faible râle qui suffit à attirer leur attention.
Le médecin âgé leva les yeux de son dossier et commença à m’observer avec curiosité. Son regard me transperça, cherchant sur mon visage un signe que, épuisé, je n’étais pas en mesure de lui donner.
« Docteur, il s’est réveillé. »
Après un si long silence, la voix de l’infirmière résonna dans ma tête comme le son de cent cloches.
L’homme posa lentement le dossier et baissa la tête jusqu’à ce que son visage ne soit plus qu’à quelques centimètres de mon oreille.
« Essayez de ne pas vous fatiguer à parler, il est encore trop tôt. »
Il murmura ces mots avec une telle douceur qu’ils me parurent sinistres, semblables aux phrases réconfortantes, pleines de pitié, que l’on adresse à un mourant sans espoir. Tout aussi délicatement, il me saisit le poignet de sa main fine, et ses lèvres charnues s’étirèrent en un sourire éclatant.
Il était évident qu’il voulait me rassurer, comme si c’était là sa mission, un objectif à atteindre à tout prix.
« Heureusement, vous n’avez rien de cassé. Vous avez subi un choc violent, des contusions et des écorchures sur tout le corps. Dans quelques jours, je vous le promets, vous serez dehors. »
Mon regard, qui se posait sur lui sans grande conviction, l’encouragea à poursuivre sur le même ton mielleux, comme si mes malheurs n’étaient finalement que les conséquences d’un banal accident sans importance.
« Votre femme va bien. Les marques extérieures de la violence et son état de choc régressent rapidement, mais pour effacer le souvenir de ce qui lui est arrivé, j’ai bien peur qu’il faille beaucoup de temps… si tant est que ce soit possible. Quant aux voyous qui vous ont agressés, ils sont malheureusement toujours recherchés par la police. »
Il n’ajouta rien de plus, se contenta d’un autre sourire forcé et quitta la chambre, suivi de l’autre médecin et de l’infirmière.
Les jours qui suivirent s’écoulèrent dans une solitude presque totale. Ni les visites des amis, ni celles de mes collègues du journal, ni même, après quelques jours, celles de Mascia ne parvinrent à dissiper la chape de plomb qui m’emprisonnait.
À mesure que mon état physique s’améliorait, je ressentis le besoin urgent de trouver une occupation, quelque chose qui m’aiderait à surmonter l’ennui, qui risquait de devenir plus dangereux encore que mes blessures.
Ne pouvant pas encore lire à cause des violents maux de tête, j’observai avec curiosité tout ce qui m’entourait, cherchant désespérément quelque chose d’intéressant à quoi m’accrocher.
La désolation du lieu ne m’offrit que peu d’opportunités, si bien que je ne trouvai rien de mieux à faire que d’essayer de me lier d’amitié avec l’infirmière que j’avais rencontré le premier jour.
Pendant mon hospitalisation, elle était devenue la personne que je voyais le plus fréquemment. J’eus tôt fait de la convaincre que j’étais un patient différent des autres, et elle capitula presque aussitôt, mettant de côté sa méfiance naturelle.
Lara, mon indulgente infirmière, lorsque son service de nuit l’obligeait à rester dans cet endroit sinistre, enfreignait parfois le règlement et ses devoirs professionnels en s’asseyant près de mon lit. Elle me parlait alors comme on le ferait avec un vieil ami en racontant sans retenue une infinité de choses sur elle, sa famille et l’homme avec lequel elle vivait.
Elle me raconta qu’elle était née et avait grandi dans un village non loin de la ville. Fille unique, elle passa les premières années de sa vie dans une relative sérénité. Son père était employé à la mairie, tandis que sa mère faisait de petits travaux de couture à domicile.
Tout se compliqua avec la maladie de sa mère, alors qu’elle n’avait que six ans. Le diagnostic d’une tumeur dévastatrice poussa ses parents à entreprendre ces « voyages de l’espoir », qui, dans la plupart des cas, ne servent qu’à prolonger l’agonie. Pendant ce temps, elle était confiée tour à tour à des parents plus ou moins proches. Ce fut une année terrible qui s’acheva par la mort de sa mère.
Le deuil marqua profondément toute la famille. Son père fut contraint d’accueillir une vieille tante célibataire pour s’occuper de sa fille et maintenir tant bien que mal une situation vouée autrement au désastre. Quant à lui, il ne trouva rien de mieux à faire que de se réfugier de manière obscène dans l’alcool.
La fillette, quant à elle, devint de plus en plus taciturne, se renfermant dans un monde intérieur que personne ne pouvait violer. Elle vécut ainsi jusqu’à ses dix-huit ans, lorsqu’elle obtint son diplôme de comptabilité.
Durant toute son adolescence, elle n’eut ni amie ni petit ami. Sa vie se résumait à l’école et à la maison, où, à mesure qu’elle grandissait, les rôles avec la vieille tante s’inversèrent. On en arriva au point où ce fut elle qui s’occupa de sa parente et de son père.