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L'extrémisme suscite bon nombre de questions auxquelles une éducatrice et un policier tentent de répondre dans cet ouvrage...
Nul ne sait réellement ce qui nous pousse dans les bras de l’extrémisme : la colère contre l’injustice de la société ? Des lacunes dans la pensée analytique ? La soif de « l’ivresse des excès » et la passion pour la violence ? La haine de soi qui trouve du sens dans la destruction de l’autre ? Le besoin de se raccrocher à l’illusion d’une « solution » face aux problèmes sociétaux ? Les raisons sont complexes et les conséquences toujours dramatiques.
Comprendre et repérer les changements de visions du monde et de comportements provoqués par l’adhésion à une idéologie radicale qui mène à l’extrémisme violent est nécessaire. Maîtriser les étapes de désengagement de la violence et de déradicalisation idéologique aussi. Quelles sont les similitudes et les différences entre les djihadistes, les suprémacistes blancs et les activistes de l’extrême gauche ?
Une ancienne éducatrice et un ancien policier croisent leurs regards pour décrypter les mystères de ces processus de radicalisation multifactoriels. Forts de leurs recherches et de leurs expériences de terrain, Ils partagent des analyses éclairées et des témoignages inédits, des clés pragmatiques et des outils pour mesurer le niveau ou la sortie de radicalisation.
Le lecteur découvrira tous les aspects de ces doctrines dont les adeptes refusent toute modération ou alternative !
À PROPOS DES AUTEURS
Dounia Bouzar est ancienne éducatrice à la PJJ, docteur en anthropologie. De 2005 à 2016, elle a réalisé des missions ministérielles et formé les équipes gouvernementales à la gestion de la radicalisation. Elle conseille désormais entreprises et institutions à ce sujet.
Christophe Caupenne est ancien négociateur en chef du RAID, expert auprès des entreprises et des médias, sur les questions de sécurité et de terrorisme.
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Seitenzahl: 385
Veröffentlichungsjahr: 2020
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La tentation de l’extrémisme
Dounia Bouzar et Christophe Caupenne
La tentation de l’extrémisme
Djihadistes, suprémacistes blancs et activistes de l’extrême-gauche…
Introduction
Dans L’insoutenable légèreté de l’être, Milan Kundera évoque le danger sourd de l’extrémisme en ces termes : « Les extrêmes marquent la frontière au-delà de laquelle la vie prend fin, et la passion de l’extrémisme, en art comme en politique, est désir déguisé de mort. »
Nul ne saurait réellement ce qui nous pousse dans les bras de l’extrémisme : la peur d’être dépossédé d’une part identitaire de nous-même ? L’angoisse de l’inconnu ? La colère contre l’injustice d’une « société des abus » ? La faiblesse de la pensée analytique de ses partisans ? La soif de « l’ivresse des excès » et la passion pour la violence ? La tentation de l’horreur et/ou celle du repli communautaire ? La haine de soi qui trouve du sens dans la destruction des autres ? Les raisons sont multifactorielles et complexes, les conséquences toujours dramatiques, comme nous l’a appris la grande Histoire, celle des trois cent mille ans de l’Humanité.
Derrière chaque crise mondiale, comme celle que nous venons de vivre ces derniers mois de 2020, ou celle du terrorisme djihadiste, l’extrémisme donne à certains l’illusion de posséder « la solution » face à leurs problèmes sociétaux. L’adhésion aux théories complotistes est traditionnellement proportionnée au niveau d’anxiété et le recours à une simplification des réponses, par resserrement des idées et stéréotypes de pensées, reste un péril majeur de l’humanisme qui nous a construit.
Les trois principales mouvances idéologiques extrémistes – le djihadisme de Daesh et/ou d’al-Qaïda, le suprémacisme blanc et/ou le néonazisme, l’extrême gauche avec ses black blocs – présentent des solutions globales opposées pour « régénérer le monde » qu’elles estiment corrompu, mais aussi de nombreuses similitudes dans leurs processus et dans leurs fonctionnements. Leur façon de « moderniser » leur propagande (rares sont ceux qui affichent la croix gammée ou le drapeau de Daesh…), de toucher de plus en plus d’individus différents, de construire des alliances transnationales grâce aux réseaux sociaux, de banaliser leurs idées de manière plus ou moins masquée dans les débats publics est préoccupante. La crise sanitaire puis économique du COVID-19 leur a permis de fortifier leurs arguments, chacun pointant du doigt avec plus de force leur « Ennemi global ». Cette actualité récente illustre bien à la fois la tentation extrémiste, mais aussi comment la tentation extrémiste des uns peut susciter celle des autres, surtout dans des pays récemment ébranlés par des « terroristes domestiques » qui ont grandi dans les pays qu’ils ont frappés…
Beaucoup de choses ont été écrites ces dernières années sur le terrorisme, car cette forme de guerre asymétrique a bouleversé les certitudes d’un monde immuable construit sur les Trente Glorieuses, jusqu’à ébranler la tranquillité toute relative de nos sociétés démocratiques. Les groupuscules violents ont étendu leurs tentacules partout où se trouvait un espace d’idéologie à conquérir. Ils nous effrayent, comme toutes choses que la raison ne saurait expliciter. Ils nous déstabilisent, car nous butons sur la succession de paradoxes comportementaux que leur inhumanité traîne dans leur sillage mortifère. Ils renforcent pour partie notre ignorance, alimentée par nos mécanismes de déni. Au XIIe siècle, Ibn Rochd de Cordoue, médecin et théologien musulman andalou, plus connu sous le nom d’Averroès, mettait en garde ses compatriotes contre la tentation d’intolérance en professant que « l’ignorance mène à la peur, la peur mène à la haine et la haine conduit à la violence ». L’incompréhension n’est jamais une excuse valable pour justifier le repli. Or souvent, à trop chercher de réponses sur mesure, on intellectualise trop le débat et on en oublie de se poser les bonnes questions. C’est toute l’ambition de cet ouvrage, né de notre expertise croisée, de sensibilités et expériences différenciées, que de répondre à des questions pragmatiques que tout le monde se pose sur les processus qui alimentent les extrémismes.
Par exemple : ces mouvements sont-ils le fruit d’un repli communautaire, ou un mouvement précurseur de conquête ? Quels sont les processus mentaux et environnementaux qui cimentent leurs membres ? Qu’apporte l’appartenance à un groupe radical pour ses adeptes ? Est-elle une transition qui permet de trouver une identité sociale, ou mène-t-elle forcément au séparatisme d’exclusion ? La radicalisation mène-t-elle forcément à l’extrémisme violent ? L’extrémisme violent peut-il exister sans idéologie qui le sous-tend ? Comment désamorcer des idéologies qui mènent infine à la justification de l’utilisation de la violence ? Et donc : à quel moment conviendrait-il d’intervenir pour anticiper les passages à l’acte agressifs ? En fin de compte, l’idée du désengagement de l’extrémisme violent est-elle possible, ou n’est-ce qu’une simple et jolie illusion humaniste ? Ne doit-on pas surtout parler de réengagement ?
Des outils sophistiqués existent pour discerner le niveau de dangerosité d’un individu, mais ils doivent rester la propriété de professionnels de la sécurité et/ou des experts psychiatres et demandent une formation spécialisée. Ce qui nous intéresse ici est de comprendre comment tout un chacun peut apprendre à faire la différence entre ce qui relève de la liberté de conscience garantie par la République et ce qui révèle une vision du monde reflétant une idéologie légitimant l’utilisation de la violence.
Pour ne pas répéter l’histoire, pour anticiper et ne plus uniquement réagir, il semble sage de faire un pas de côté et de mettre en avant les ressemblances et les différences entre les idéologies menant à l’extrémisme violent. Nous verrons par exemple que les djihadistes et les néonazis partagent de nombreuses vidéos complotistes qui transmettent la théorie selon laquelle « les Juifs veulent dominer le monde ». Ces deux mouvances, opposées dans leurs objectifs, utilisent communément l’aide humanitaire pour « hameçonner » le plus de membres. C’est la même exaltation de groupe qui rassemble ensuite leurs membres respectifs. C’est la même vision du monde dichotomique qui leur permet de globaliser leur Ennemi. Tous se disent en légitime défense, en résistance, parce qu’ils n’ont pas accès à leurs droits… Les extrémistes jouent sur les peurs collectives et sur le fantasme de leur pseudo puissance souterraine. Peu importe qu’ils soient en nombre ou structurés, ils sont craints par le simple fait de leur existence.
Au fond, si l’idée radicale amène à penser qu’on détient la vérité, que toute personne qui ne partage pas cet avis n’est pas un humain à part entière, et qu’on peut/doit utiliser la violence comme moyen de changement, elle doit être interceptée et déconstruite avant de produire un passage à l’acte. On ne peut attendre l’acte terroriste pour envisager une intervention auprès de l’individu concerné. On ne peut attendre que la mouvance se soit mieux structurée et élargie pour en tenir compte dans les politiques sociales publiques. Apprendre à identifier les changements comportementaux et cognitifs provoqués par l’adhésion à une idéologie extrême est aussi une façon de lutter contre la segmentation des Français, recherchée par ces mouvances. La radicalisation se caractérise par une adhésion à une idéologie extrême et à l’adoption de la violence comme mode d’action légitime, dans les propos ou/et dans les actes. La radicalisation qui mène à l’extrémisme violent n’est pas un état : c’est un processus. Et ce processus peut être interrompu. C’est l’objectif de cet ouvrage : donner les outils aux lecteurs pour comprendre, prévenir, repérer, diagnostiquer, voire désamorcer un début d’adhésion à une idéologie extrême.
Seule une approche globale peut le permettre, réalisée par des partenaires complémentaires, chacun à sa place. Les chiffres le prouvent : les équipes préfectorales anti-radicalité qui ont fonctionné sont celles où policiers et éducateurs se sont fait confiance. Cette complémentarité prévention/détection/répression va à l’encontre des cultures de ces institutions respectives. Pour qu’elle soit possible, une condition s’impose : les professionnels doivent s’accorder sur le repérage des étapes qui mènent à la violence. Les critères de gestion doivent être transparents pour que la confiance s’établisse.
C’est ce que nous proposons dans cet ouvrage, forts de nos expériences de terrain respectives (Bouzar, 2019, & Caupenne, 2010), mais aussi de nos recherches communes sur le processus de radicalisation « djihadiste » (Bouzar, Caupenne & Valsan, 2015), aboutissant à une grille de lecture commune au grand public élaborée à partir de nos retours d’expériences d’ancien chef de la négociation du RAID, qui a durant onze ans travaillé sur les figures d’extrémistes, et d’ancienne éducatrice de la Protection Judiciaire de la Jeunesse, anthropologue du fait religieux précédemment chargée par le ministère de l’Intérieur de stopper les premiers Français qui voulaient rejoindre Daesh.
Après un rapide état des lieux des trois principaux extrémismes, nous distinguerons les différentes dimensions du processus de radicalisation : l’approche émotionnelle anxiogène qui mène l’individu à ne plus faire confiance en la société (Partie 1 – La peur des autres), l’approche relationnelle où le groupe radical se présente comme le seul espace qui a du discernement et qui rassure (Partie 2 – L’appartenance au groupe), l’approche idéologique qui diffère selon les extrémismes, mais présente toujours « la solution » (dysfonctionnelle) pour régénérer le monde (Partie 3 – L’idéologie radicale qui mène à l’extrémisme violent). Ces trois approches provoquent un changement cognitif (changement de vision du monde), qui mène ensuite à l’engagement dans la violence. Nous conclurons le livre en répertoriant d’abord les réflexions, les retours de terrain et les débats sur le désengagement de la violence et la sortie de la radicalisation, mais aussi, et surtout en proposant des outils pour mesurer le degré de radicalisation d’un individu et personnaliser son suivi pour un engagement non violent, compatible avec le contrat social.
Figure 1 – Les étapes du processus de radicalisation menant à l’extrémisme violent
© 2015 Cabinet Bouzar-expertises
Chapitre préalable État des lieux
Le djihadisme a créé un traumatisme national en recrutant et en attaquant des Européens sur leur propre sol. Quelques années plus tard, la coalition a vaincu Daesh militairement sur son territoire. Mais les idéologies totalitaires ne provoquent pas uniquement des guerres, elles détruisent aussi les repères civilisationnels au niveau collectif et les repères émotionnels au niveau individuel. Et les bombes ne détruisent pas les idéologies.
Progressivement, l’émotion fait place à la réflexion. Les politiques commencent à consulter les travaux des chercheurs et les gens de terrain analysent leurs retours d’expérience. Le grand public réalise que les prémices de l’émergence de ce terrorisme domestique étaient apparues cinq ans auparavant en France, dès l’attentat de Mohamed Merah en mars 2012, dans un nouveau contexte de globalisation et de mondialisation qui utilise Internet et les réseaux sociaux. Pourtant, cela faisait plusieurs années que des indices flagrants inquiétaient les services de police spécialisés dans la lutte contre le terrorisme, sans que la gravité de leurs présages ne fasse écho dans notre pensée libertaire. Les politiques ont mis longtemps à acter la mutation du terrorisme djihadiste et leurs décisions n’ont été qu’une suite de réactions à des attaques qui les surprenaient et les déstabilisaient, les unes après les autres, jusqu’à celle de la Préfecture de police de Paris, où un agent des services de renseignements a lui-même tué plusieurs de ses collègues.
Apparaissent alors les premières annonces concernant la manière dont le supranationalisme blanc se renforce et s’organise. Peut-on les considérer comme les prémices d’une renaissance proche du néonazisme ? L’avenir le dira. Mais dès 2016, Patrick Calvar, alors directeur du renseignement intérieur français (DGSI), met en garde contre d’éventuelles dérives violentes des mouvements d’extrême droite en France : « L’Europe est en grand danger : les extrémismes montent partout et nous sommes, nous, services intérieurs, en train de déplacer des ressources pour nous intéresser à l’ultra-droite qui n’attend que la confrontation ». Deux ans plus tard, en juin 2018, le réseau d’ultra-droite « Action des forces opérationnelles » (AFO) est démantelé. Le groupuscule préparait des actions violentes pour contrer « le péril islamiste », projetait notamment l’empoisonnement de produits halal dans les supermarchés ou des attaques de mosquées. En 2019, le numéro 2 de l’Ambassade française au Salvador a été interpellé le 2 juin à son retour en France dans le cadre de l’enquête sur ce groupe d’ultra-droite AFO, soupçonné d’avoir projeté des attentats contre la communauté musulmane. Mis en examen le 6 juin pour « association de malfaiteurs terroriste criminelle », le diplomate a été placé sous contrôle judiciaire avec interdiction de quitter la France. Il a par ailleurs été suspendu de ses fonctions par le Quai d’Orsay, qui n’a pas souhaité « commenter une procédure judiciaire en cours » (Décugis & Pham-Lê, 2019). Le choc fut d’autant plus grand que la diplomatie française est l’incarnation même de l’esprit des lumières, héritière de Descartes comme de Locke, et qui a promu l’universalité, la sagesse et le partage des idées. Le ver de l’extrémisme était-il dans le fruit même de la démocratie ?
Du côté de Daesh, l’Europe a été massivement touchée et la Frances’est retrouvée en haut du hit-parade européen de la radicalisation « djihadiste1 » : plus de 14 000 familles ont appelé en 2014 le Numéro Vert créé par le ministère de l’Intérieur, persuadées que leur enfant était en partance pour la Syrie (Ciotti & Mennucci, 2015). Un tout petit peu moins en 2015. Ce Numéro Vert a été instauré pour installer une sorte de vigilance citoyenne, de manière à ce que les familles des jeunes aient un interlocuteur lorsqu’ils se posaient des questions sur la possible radicalisation d’un proche. Des policiers et des psychologues proposaient de faire le point avec eux, pour vérifier s’ils avaient raison de s’inquiéter et pour les aiguiller dans leurs démarches… Un débat apparaissait déjà sur la question des indicateurs. Plus le site Stop-Djihadisme organisait une large communication sur ces derniers de manière à sensibiliser davantage de citoyens, plus les djihadistes perfectionnaient leur stratégie de dissimulation de manière à ne pas pouvoir être repérés selon ces mêmes indicateurs…
À ce jour, environ 21 000 Français sont inscrits au Fichier de traitement des signalements pour la prévention de la radicalisation terroriste (FSPRT) et 12 500 suivis éducatifs et/ou policiers ont été mis en place (Leboucq, 2017). Mais combien de jeunes étaient en réalité concernés ? On peut imaginer que ces chiffres ne représentent que la partie visible de l’iceberg : de nombreux parents, notamment les plus isolés et défavorisés, ont dû essayer de s’occuper de leur proche eux-mêmes, de manière à ne pas stigmatiser l’ensemble de la famille. On a mis du temps à l’admettre, mais c’est un fait établi : le discours djihadiste contemporain touche des gens très différents, y compris issus de familles non musulmanes. En juin 2015, les chiffres nationaux du rapport Ciotti et Mennucci (2015) concernant la radicalisation font état de 41 % de « convertis », de 35 % de femmes et de 12 % de mineurs engagés dans le « djihad ». Ces chiffres marquent le début de la prise de conscience du phénomène. Personne n’aurait pu imaginer qu’il existait autant d’individus français prêts à rejoindre un groupe terroriste. Les attentats de la Préfecture de Police de Paris2 sont venus confirmer de manière traumatisante cette conscientisation : un individu issu de famille non musulmane, sans processus d’immigration, converti depuis de nombreuses années, engagé au service de la République dans le domaine des renseignements, s’est radicalement retourné au point d’utiliser la violence pour assassiner quatre de ses collègues.
Avant les attentats sur le sol français et le traumatisme national qu’ils ont suscité, la priorité était donnée à la prévention et à la complexité : en 2014, chaque préfecture devait mettre en place une équipe pluridisciplinaire pour aider toutes les familles préoccupées par les changements de leur adolescent, notamment suite à leurs communications sur les réseaux sociaux. Ces familles étaient perçues comme la partie de la société civile sur laquelle les autorités pouvaient s’appuyer : elles donnaient des renseignements, devenaient partenaires des stratégies policières pour détecter les réseaux, capitalisaient les « expérimentations éducatives » prônées par les travailleurs sociaux pour ne pas faire « le jeu des chefs djihadistes », acceptaient plus ou moins de témoigner dans les médias pour renforcer la prévention et montrer que « cela pouvait arriver à tout le monde », y compris des familles chrétiennes ou athées, etc.
Puis, les attentats sur le sol français se sont enchaînés, bouleversant le psychisme de tous les Français. Dorénavant, chacun savait qu’il aurait pu mourir sur la terrasse d’un café, en allant voir un feu d’artifice, ou en écoutant un concert. Chacun savait qu’il n’était pas mort par le simple fait du hasard. Chacun savait qu’il pouvait mourir non pas pour ce qu’il avait fait, mais pour ce qu’il était : un humain qui marchait dans les rues de France (Dubois & Josse, 2009). Ce traumatisme national est arrivé quelques mois avant le démarrage de la campagne des élections présidentielles. Les discours politiques ont alors tenté de rassurer leurs futurs électeurs, quitte à utiliser des simplifications, approximations, erreurs, éléments non vérifiés, etc. L’émotion a pris le dessus. La politique globale a changé : pour rassurer, les élus ont simplifié leur approche, dans l’objectif de montrer qu’ils maîtrisaient l’ennemi. Or pour donner cette impression, il faut le circonscrire. Oubliant les 41 % de radicalisés issus de familles non musulmanes inscrits dans les signalements de police (Ciotti & Mennucci, 2015), les discours politiques ont ramené la problématique aux banlieues, à l’immigration, à l’intégration. À la grande stupéfaction des électeurs de gauche, les socialistes ont proposé une loi sur la déchéance de la nationalité pour les djihadistes. Sur le fond, il n’y avait rien de bien choquant, d’autant que le droit permet déjà cette déchéance pour ceux qui ont la double nationalité3. En revanche, provoquer ce débat à ce moment-là revenait à faire croire au peuple français que le djihadisme était une sorte de problème culturo-religieux, d’autant que les socialistes visaient aussi « les individus nés français et ayant toujours vécu en France », à savoir les binationaux devenus français par le droit du sol (Les Décodeurs, 2015). En clair, c’était une façon de poser le postulat que l’origine de leurs parents expliquait l’embrigadement dans l’idéologie djihadiste, ce qui ne correspondait pas à la réalité, puisque la majorité de cesdits parents avaient signalé leur enfant à la police pour demander de l’aide et collaborait avec les autorités et les chercheurs4 ! À partir de ce moment-là, pour redonner du sens à l’incompréhension du phénomène, il a été plus confortable de penser que la problématique était intrinsèque à l’éducation. Les familles sont passées du statut de victimes au statut de « familles présumées coupables » sur le plan éducatif.
La situation en Belgique est également préoccupante. En 2019, l’extrême droite indépendantiste politique belge du parti Vlaams Belang (« Intérêt flamand » ou Vlaams Blok) a bondi en Flandre, zone néerlandophone du nord, tandis que l’extrême gauche a percé en Wallonie, zone sud francophone. Les clivages linguistiques et économiques qui formaient un schisme culturel entre Nord et Sud se sont accentués en crise politique et idéologique, renforçant ainsi les tensions entre communautés.
Sur la question islamiste terroriste belge, l’arrestation de Mehdi Nemmouche5, alias Abu Omar, condamné en 2019 pour avoir été tortionnaire, dans les prisons de Daesh, de journalistes français en Syrie, a révélé le type de parcours d’un délinquant multirécidiviste, radicalisé en prison en 2011, combattant activiste du califat de Daesh, puis membre des réseaux terroristes djihadistes à Bruxelles. La neutralisation de la cellule de Verviers et l’arrestation, à la mi-mars 2016, de Salah Abdeslam à Molenbeek, seul coauteur rescapé des attentats de Paris, ont révélé l’ampleur de ces réseaux de bases arrière terroristes où tous les protagonistes se côtoyaient et fomentaient de futures attaques sur l’Europe (Petitjean, 2019). Pour preuve, les deux attentats menés immédiatement en représailles (ou anticipation d’opération de police) de l’arrestation d’Abdeslam, le mardi 22 mars 2016 à 8h du matin, et qui ont fait 30 morts et plus de 200 blessés à l’aéroport international de Zaventem et à la station de métro de Maelbeek, à quelques 300 mètres de la Commission européenne. Ces attentats, ainsi que les chiffres des activistes partis combattre en Syrie, ont révélé l’ampleur des cellules présentes en Belgique. C’est d’ailleurs la Belgique qui a eu le plus de djihadistes répertoriés dans l’État islamique, au regard de sa population (11 millions d’habitants et plus de 500 djihadistes, contre 1200 en France, pour 66 millions d’habitants). Après ces attentats, Jamal Habbachich, président des mosquées de Molenbeek, dénonçait le laxisme des autorités locales, « qui avaient laissé pousser comme des champignons les mosquées clandestines à Molenbeek », fief des djihadistes et des candidats au départ pour la Syrie (Durand, 2015). Autre marque d’absence d’anticipation du problème, les journalistes rapportaient que jusqu’à la période précédant les attentats, seul un policier à mi-temps de Molenbeek était affecté à la surveillance des extrémistes islamistes. Le géopoliticien engagé dans la lutte contre la radicalisation Sébastien Boussois (2019) regrette qu’il ait fallu attendre 2015 pour mettre en place un numéro vert dans la Fédération Wallonie-Bruxelles pour offrir aux familles désemparées par la radicalisation d’un de leurs membres une écoute et une aide juridique confidentielles et gratuites. Il rappelle toutefois qu’un programme de prévention de la radicalisation violente a été adopté le 19 avril 2014 en Conseil des ministres. Il prévoyait, sous l’autorité de la ministre de l’Intérieur Joëlle Milquet, une meilleure connaissance et la sensibilisation collective sur la radicalisation, l’identification des différents acteurs impliqués dans la lutte contre le radicalisme (police, familles, médias, responsables associatifs culturels et sociaux), la lutte contre le radicalisme sur Internet et dans les prisons, le développement du rôle de l’échelon local et le renforcement de la concertation entre l’État et les communes.
On aurait pu croire que le danger régresse, depuis la défaite militaire de Daesh. Pourtant, depuis plusieurs mois, géopoliticiens ou experts du Moyen-Orient alertent l’opinion sur le fait qu’en dépit de la situation militaire périlleuse de Daesh en Irak et en Syrie, le groupe terroriste, par ses ramifications, son réseau, sa structuration et la rigidité de son idéologie, dispose de nombreux ancrages sur d’autres territoires et peut renaître de ses cendres dans d’autres régions du monde où les États sont défaillants (Clarke, 2017). La crise sanitaire du COVID-19 a renforcé les djihadistes, qui ont profité de ce moment pour alimenter leur idéologie, en construisant de nouvelles théories de conspiration qui surfaient sur l’anxiété générale et en présentant le virus comme une punition pour les infidèles (EER, 2020). L’attaque des Turcs dans le Kurdistan a également accentué la possibilité de renaissance de Daesh, en fragilisant la zone et la surveillance des camps de détenus djihadistes. Les « métastases » du djihadisme émergent dans des pays en proie à la guerre civile ou qui en prennent la direction (Libye, Pakistan, Afghanistan, Égypte, etc.). N’oublions pas que la particularité de Daesh, par rapport à d’autres idéologies totalitaires plus anciennes, consiste à s’appuyer sur les réseaux sociaux dans des pays qui ne sont pas en guerre. Les autres totalitarismes (nazisme, Khmers rouges, régime stalinien, etc.) s’enracinaient généralement dans un État, même si nous verrons que dans leur nouvelle forme, les idéologies extrémistes contemporaines emboîtent toutes le pas à la stratégie virtuelle de Daesh. Du coup, la dénazification avait principalement consisté à démettre de leurs postes de fonctionnaires tous les anciens nazis. Repérer un collaborateur de Daesh n’est pas aussi simple. Tout comme il n’est plus aussi simple de repérer un suprémaciste blanc (ou un extrémiste de gauche engagé dans la violence des black blocs) dans un des groupuscules contemporains. Il est donc vain de croire que l’on peut combattre une idéologie uniquement avec des bombes ou avec une politique répressive. L’attaque militaire des coalisés a servi à supprimer les sources d’approvisionnement logistique et technologique du groupe, a éliminé les soldats et volontaires structurés en unités combattantes, a détruit l’arsenal militaire capturé en Irak et Syrie, a éliminé des têtes pensantes de Daesh et a obligé les chefs survivants à se réorganiser. Mais les groupuscules djihadistes se recomposent vite, d’autant plus galvanisés qu’ils sont combattus. L’échec militaire crée la clandestinité, qui est l’une des formes attractives du combat de résistance. Chaque guerre asymétrique menée par des minorités en lutte contre les puissances militaires est un poison d’une efficacité redoutable. Celle des djihadistes est parfaitement maîtrisée par les cellules extrémistes ; elle est le pilier fondateur de leur entreprise de conquête.
Aujourd’hui, nous sommes dans un contexte inédit. Nombre de ces djihadistes vont sortir de prison alors qu’ils n’ont pas pu être véritablement évalués, comme c’était le cas pour ceux qui rentraient de Bosnie ou d’Afghanistan. En effet, étant donné la démultiplication des individus engagés ou tentés par Daesh6, les autorités n’ont pu mettre en place l’enquête policière discrète auprès de chacun d’entre eux, qui permettait dans les années 1990 de mesurer l’exact niveau de dangerosité d’un individu en contact avec un réseau extrémiste, sans qu’il ne s’en doute. Tous ont été immédiatement incarcérés en détention provisoire. Mesurer leur degré de dangerosité à l’intérieur d’une prison est délicat, dans la mesure où cette situation leur permet de réfléchir à leurs techniques de dissimulation. L’administration pénitentiaire a mis en place des QPR (Quartier de Prise en charge de la Radicalisation) dans plusieurs établissements, afin de suivre et surveiller l’activité des « TIS » (Terroristes Islamistes), détenus aux curriculum vitæ anxiogènes et qui nécessitent une vigilance extrême7. En 2019, l’administration a entamé l’évaluation de plus de 950 DCSR (détenus de droit commun suspectés de radicalisation), sachant qu’il s’agit là d’une mission très aléatoire, comme le montre le bilan psychocriminologique des équipes pluridisciplinaires des QPR, à travers celui de Chokri Chafroud, présumé mentor de l’auteur de l’attentat de Nice du 14 juillet 2016 et diagnostiqué comme influençable et inscrit dans une posture d’aide, mais non fanatisé, ni épris de violence idéologique.
L’attrait de l’extrémisme est une tentation profonde, à laquelle aucune période n’a échappé, car pour beaucoup, cela donne du sens à une histoire personnelle dénuée d’attrait, privée d’aventure et totalement dépourvue d’excitation psychomotrice. L’histoire récente de la Seconde Guerre mondiale a inspiré cette réflexion à Hannah Arendt (2005) : « Ce qui séduisait l’élite, c’était l’extrémisme en tant que tel. S’inscrivait alors, dans la culpabilité des nations, le risque d’une hydre redoutable qui serait celle de la passion du pouvoir et de la domination… inconditionnellement, furieusement. » Les extrêmes se nourrissent entre eux, surtout lorsqu’ils sont face à face comme le djihadisme et le suprémacisme blanc. Leurs procédés se ressemblent parfois, même si leurs buts s’opposent. Le spécialiste Jacob Aasland Ravndal du Centre de recherche sur l’extrémisme norvégien remarque que le tueur de Christchurch était proche des djihadistes dans la cruauté affichée de son massacre et sa volonté de diviser la société. D’ailleurs, il avait inscrit le nom des victimes des attentats djihadistes de Stockholm et de Paris sur ses armes. Daesh essaye de provoquer les Occidentaux pour qu’ils s’en prennent aux musulmans et conduisent leurs sympathisants à se radicaliser (Courrier International, 2019). Les extrémistes de droite espèrent de la même façon provoquer une réaction de la part des islamistes. Ce n’est probablement pas un hasard si Daesh a encouragé les djihadistes français d’origine maghrébine à passer à l’acte en France, plutôt que des convertis, qui ne manquaient pourtant pas… Le djihadisme et le suprémacisme blanc s’autoalimentent, surtout dans le contexte de communication rapide du net. « Il y a la même logique dans le processus de recrutement djihadiste que dans celui de l’extrême droite aujourd’hui, explique le sociologue Séraphin Alava. Pour l’un comme pour l’autre, Internet permet de diffuser une idéologie, de provoquer une adhésion avant un passage à l’acte » (Courrier International, 2019).
On ne peut parler d’extrémisme violent sans évoquer l’impact d’Internet. Des djihadistes à Brenton Tarrant, auteur de l’attentat des mosquées de Christchurch en Nouvelle-Zélande le 15 mars 2019, en passant par Patrick Crusius, auteur présumé de la tuerie d’El Paso, ou par John T. Earnest, suspect de la tuerie de la synagogue de Poway, en Californie le 27 avril 2019, des jeunes hommes se revendiquent librement du néonazisme et du djihadisme sur la Toile. Pendant l’été 2019, le tueur de Christchurch incarcéré a réussi à mettre en ligne sur le site 4chan une lettre d’appel à prendre les armes contre les non-Blancs. Trouver des mesures pour que les détenus n’aient pas la possibilité de « partager leurs messages de haine depuis leur cellule » est devenu une des priorités de la Première ministre néo-zélandaise (Franceinfo – France Télévisions, 2019c), et l’était déjà pour les djihadistes. Le suprémaciste blanc ayant partagé la vidéo que Brenton Tarrant a diffusée sur Facebook® a été condamné à 21 mois de prison pour « crime de haine contre la communauté musulmane », estimant qu’il était « particulièrement cruel de partager cette vidéo dans les jours suivant le massacre, alors que les familles attendaient toujours des nouvelles de leurs proches » (Franceinfo – France Télévisions, 2019b). Comme les « djihadistes », ces extrémistes utilisent la dissimulation lorsqu’ils veulent passer à l’acte : « Les militants de l’extrémisme violent savent qu’il est possible de se réfugier dans le darknet pour coordonner d’éventuelles actions physiques », indique Séraphin Alava. « Exit Google, Facebook® et Twitter® : ils ne s’intéressent plus au web “surfaciel”, que nous utilisons tous les jours, mais au reste de la structure Internet, invisible au non-initié » (Saviana, 2019). Après les attaques de mosquées de Christchurch en Nouvelle-Zélande, 26 chefs d’État et géants du Net se sont engagés à lutter contre la diffusion « de contenus terroristes et extrémistes violents, y compris par leur retrait immédiat et permanent » (Franceinfo – France Télévisions, 2019a). Cet engagement a été signé à Paris, mais les États-Unis étaient absents. Il a fallu attendre les dizaines de morts de la fusillade d’El Paso (Texas) et de Dayton (Ohio) du 3 et 4 août 2019, quelques mois plus tard, pour que Donald Trump dénonce le suprémacisme blanc, tout en mettant en avant les « troubles mentaux » présumés des tueurs en série. L’impact d’Internet sur l’adhésion aux idéologies extrémismes menant à la violence est une réelle préoccupation pour autorités, chercheurs et praticiens, tant au niveau de la prévention que de la détection. Investir Internet pour construire des « contre-discours » ou des « discours alternatifs » fait partie des mesures européennes phares.
D’après la New America Foundation, avant les récentes tueries de masse du 3 ou du 4 août 2019 à El Paso (Texas) et Dayton (Ohio), le nombre de meurtres commis par des personnes d’extrême droite était déjà presque égal à ceux commis par des djihadistes depuis le 11 septembre 2001, avec deux fois plus d’attaques. Entre 2010 et 2017, sur 263 actes de terrorisme, 92 ont été le fait d’assaillants d’extrême droite, contre 38 perpétrés par des « djihadistes », selon le Washington Post (Courrier International, 2019). Cette idéologie est à l’origine de 17 tueries ayant causé 105 morts depuis 2012 aux États-Unis (Dagorn, 2019). Cela mène les agences de police fédérales et locales à affirmer que l’extrême droite est l’une des trois plus grandes menaces terroristes aux États-Unis (Langlois, 2016). En fait, « plus de 6 900 crimes dits “de haine” ont été dénombrés par le FBI en 2013 aux États-Unis. Sur ce total, 49,2 % étaient à caractère raciste et 20,3 % à caractère homophobe. Et sur les quelque 3 400 violences racistes, 66,4 % l’étaient contre les Noirs. Mais, selon un rapport du Bureau des statistiques de justice, le nombre des crimes de haine est en réalité supérieur aux statistiques du FBI, “entre 6 000 et 10 000 selon les années”, car “la police n’enregistre pas toujours comme tels” des crimes que les victimes déclarent comme motivés par la haine ou les préjugés » (Herreros, 2015).
En Allemagne, le ministère fédéral de l’Intérieur vient de sortir les chiffres attendus : 8 605 crimes et délits attribués à l’extrême droite ont été enregistrés au premier semestre 2019 (augmentation de 900 cas par rapport au premier semestre de 2018) (Wieder, 2019). Et « le nombre de militants classés comme violents a doublé presque tous les dix ans depuis 1990, passant de 1400 à 12 700 » (Luyssen, 2020). L’Allemagne a découvert une cellule extrémiste dans son armée, cellule qui comptait éliminer des ministres, notamment celui des Affaires étrangères. « Longtemps accusés d’avoir été “aveugles de l’œil droit”, les services de renseignement intérieur, dont l’ancien chef avait fait de la chasse aux terroristes islamistes sa grande croisade, ont pris la mesure du danger. Dernièrement, en février 2020, neuf personnes ont été tuées lors de deux fusillades dans des bars à chicha à Hanau (Hesse) dans le centre de l’Allemagne. Le nouveau chef du Verfassungsschutz a obtenu 300 postes de plus pour intensifier la surveillance et l’infiltration des milieux néonazis » (Philippot, 2019). En France, l’actualité récente ne manque pas : « le groupe OAS, un temps soupçonné d’avoir voulu s’en prendre à des personnalités politiques comme Christophe Castaner (2017) ; les survivalistes d’Action des forces opérationnelles, interpellés en 2018 après avoir nourri des projets contre les musulmans ; les Barjols mis en examen pour avoir fomenté un attentat contre Emmanuel Macron (2018) ; et un groupuscule néonazi implanté dans la région grenobloise, qui aurait pris pour cible le Conseil représentatif des institutions juives (2019). Le Parquet national antiterroriste ne s’est en revanche pas saisi de l’attaque de la mosquée de Bayonne en octobre 2019, l’expertise psychiatrique ayant conclu à une “altération partielle du discernement” de son auteur » (Leplongeon & Zemouri, 2020). L’Espagne a arrêté un fasciste qui voulait assassiner le Premier ministre, Pedro Sánchez. En Grande-Bretagne, en septembre 2017, quatre soldats ont été arrêtés pour avoir fait partie de National Action, un groupe néonazi interdit (Courrier International, 2019). En février 2019, le FBI a arrêté un officier des garde-côtes américains qui possédait tout un arsenal et une liste d’élus démocrates à éliminer (Courrier International, 2019). Un fait intéressant doit être noté : Jacob Aasland Ravndal rappelle que les incendies de centres de réfugiés, souvent spontanés, ne sont pas enregistrés comme actes terroristes, mais comme actes de haine par l’agence de police européenne Europol.
Antony Marchand, ancien commandant en second du GIGN, et Alexandre Rodde, consultant spécialisé dans les questions de terrorisme, observent ensemble « une résurgence du terrorisme d’extrême droite, nourri de revendications anti-immigration et radicalisé par les attaques djihadistes des dernières années » (Marchand & Rodde, 2019). De leur point de vue, cette menace s’accroît par trois facteurs principaux : « une augmentation des capacités d’actions des groupuscules extrémistes, un durcissement de leur ligne politique et un nombre grandissant de recrues potentielles. Les signaux faibles précédant ce type d’attaque sont, quant à eux, présents dans de nombreux pays européens » (Marchand & Rodde, 2019). Nous développerons comment la notion « d’union transnationale des suprémacistes blancs » étend leurs capacités d’action et leur dangerosité et comment la mouvance White Power a élaboré une nouvelle stratégie de « renouveau du nazisme » pour toucher plus de jeunes que les nazis « traditionnels », à l’image de la nouvelle propagande de Daesh par rapport à celle d’al-Qaïda. Rajoutons que la crise sanitaire du COVID-19 a permis à toutes les mouvances proches du néonazisme de se fortifier, en ciblant les Asiatiques et plus généralement les étrangers comme source du virus, ainsi que les juifs, qui restent toujours une cible. Christina Schori Liang, responsable du terrorisme et de la prévention de l’extrémisme violent (PEV) au Centre de politique de sécurité de Genève, insiste sur « la menace de l’extrême droite, qui, selon elle, s’est accrue depuis 2011 aux États-Unis, en Europe et en Océanie, devenant une menace mondiale » (EER, 2020). Elle estime que jusque-là, « son expansion avait été rendue possible par la disponibilité croissante des médias sociaux et des voyages bon marché, ainsi que par des événements mondiaux, tels que l’élection de Barack Obama et Donald Trump, le Brexit, les attaques de l’EI en Occident et le raz-de-marée de réfugiés en Europe en 2015 » (EER, 2020), mais que la crise du coronavirus a multiplié son augmentation. En effet, la pandémie du COVID-19 s’est transformée en crise économique, dès lors que les mesures prises afin de ralentir la propagation du virus se sont traduites par des restrictions majeures au plan de l’économie (baisse de revenus des statuts les plus précaires, chômage suite à la faillite de Petites et moyennes entreprises, etc.), mais aussi en une crise sociale, du fait des mesures exceptionnelles de distanciation physique, qui ont obligé la fermeture des espaces publics habituellement socialisants : écoles, stades sportifs, lieux de culte, salles de spectacles, espaces commerciaux, etc.
Le constat que la pandémie du COVID-19 a amplifié cette expansion déjà bien installée est partagé par l’ensemble des participants du webinaire intitulé « L’impact du COVID-19 sur le terrorisme mondial et l’extrémisme violent » organisé par le Centre de politique de sécurité de Genève : « les recherches en ligne de contenus d’extrême droite ont connu un pic notable et l’extrême gauche utilise cette situation pour inciter à s’attaquer aux piliers politiques et économiques des sociétés occidentales, qu’elle qualifie de tyranniques » (EER, 2020). De nombreux spécialistes s’inquiètent de la « normalisation » de l’idéologie du suprémacisme blanc : « Ces mouvements ont trouvé un écho immense auprès des gouvernements d’extrême droite et de droite, notamment celui de Donald Trump et auprès d’une frange de la population qui, sans être néonazie, est convaincue par l’essentiel de la vision du monde suprémaciste blanche. Ceux qui analysent tout humanisme comme un danger mortel pour eux-mêmes, ceux qui étaient engagés dans la lutte contre les migrants, ceux qui refusent leurs droits aux femmes […] » (Meziane, 2020). Les manifestations après le meurtre de Georges Floyd montrent comment la nouvelle génération interculturelle s’inquiète de la persistance du racisme dans les institutions étatiques de leurs pays respectifs (AFP & Reuters, 2020).
Les extrémistes de gauche augmentent-ils aussi en nombre ? Le spécialiste Armin Pfahl-Traughber (2002) remarque de son côté que les actes violents de l’extrême gauche ont triplé depuis 1990. Si l’on prend l’année 2017 en Allemagne, on enregistre 2000 actes d’extrême gauche. Le nombre de militants d’extrême gauche violents allemands serait passé de 7 700 en 2015 à 9 000 aujourd’hui. En France, des articles journalistiques signalent la présence des extrémistes de gauche dans diverses manifestations, notamment celles des Gilets jaunes, mais les chiffres officiels ne sont pas publics. Il semble que les analyses sur cette mouvance sont moins étoffées que celles sur l’extrême droite ou sur le « djihadisme ». Alain Constat pense que l’extrémisme de gauche n’est pas perçu par l’opinion publique comme une véritable menace envers la société du fait que, contrairement à l’extrême droite, l’ultragauche revendique un fondement idéologique s’appuyant sur une vision humaniste de la société : lutte contre le fascisme, le racisme, le capitalisme sauvage, le sexisme, etc. (Le Monde, 2019) Pourtant, dans une tribune sur ce sujet, les sociologues Guillaume Origoni et Stéphane François (2018) indiquent que les spécialistes estiment qu’environ 200 Français de cette mouvance seraient en phase de préterrorisme, tandis qu’un militant du milieu donnait récemment le chiffre de 6 000 militants radicaux. Un officier de renseignement du SDAO (service de renseignement de la gendarmerie) leur indiquait que son service avait recensé 2 000 à 2 500 individus « au contact » des forces de l’ordre à Notre-Dame des Landes (Origoni & François, 2018). Depuis les 100 millions de morts des divers régimes totalitaires communistes (environ 15 millions de morts pour le régime stalinien, 70 millions pour la Chine de Mao et environ 2 millions pour les Khmers rouges qui, proportionnellement, ont été les plus meurtriers), l’extrême gauche tue moins que les autres extrémismes (Conan, 1997). C’est peut-être en partie lié à leur idéologie actuelle, qui considère qu’il faut régénérer « le monde corrompu par le capitalisme », mais pas « régénérer l’être humain » lui-même, contrairement au djihadisme et au suprémacisme blanc. C’est aussi probablement lié à leur difficulté de s’organiser : « les services de renseignement émettent des doutes sur la faculté de ces mouvements à s’organiser et sur leur véritable dangerosité. La très grande majorité des personnes interpellées ces dernières années ont en effet été remises en liberté sous contrôle judiciaire. Alors que les groupuscules néonazis ont déjà du mal à s’organiser pour des questions de rivalités (Bastion social, Génération identitaire, etc.), une source du renseignement observe : “L’ultragauche ne se structure pas, car c’est dans son ADN de ne pas avoir de chef […]” » (Leplongeon & Zemouri, 2020).
Pour autant, la crise des Gilets jaunes en France en 2019 et la mise en lumière de l’activisme ultra violent des black blocs durant les derniers sommets de chefs d’États ou des émeutes urbaines parisiennes ont relancé les inquiétudes des services de renseignement d’Europe, qui travaillent à nouveau très activement sur le suivi des mouvements d’ultra gauche et sur la crainte d’une résurgence de cellules combattantes extrémistes. Car il peut y avoir des interactions transversales entre divers phénomènes sociaux légitimes et leur récupération par des extrémistes violents. Par exemple, s’exprimant au sujet du mouvement des Gilets jaunes, le secrétaire d’État auprès du ministère de l’Intérieur a jugé que « la mouvance ultra s’intéresse à l’une des dimensions du mouvement en cours : sa revendication consistant à mettre à mal nos institutions, à s’en prendre à la République, à appeler à la démission du président de la République, à porter atteinte aux élus. Cette dimension peut s’inscrire dans un climat insurrectionnel et, de ce fait, incite les ultras à s’infiltrer dans les manifestations et à s’agréger au mouvement en vue de mettre à bas le système, puisque c’est l’un des objectifs des ultras de tous bords » (Ressiguier & Morenas, 2019, p. 59). C’est aussi l’analyse d’Éric Delbecque, qui estime que ceux qu’il appelle « les Ingouvernables (l’ultragauche) parasitent, chaque samedi davantage, une couleur jaune devenue un prétexte commode pour contester violemment le capitalisme et l’État, symbole et cœur – à leurs yeux – de toutes les “dominations”. Ils défient indiscutablement la République et n’appellent aucune complaisance politique […]. Quels sont les objectifs du black bloc ? Profiter d’un rassemblement pour le prendre en otage, le détourner de son objectif initial afin d’y substituer une démonstration de force. Il s’agit de rendre visible une critique brutale du système politique et économique, de l’État et du capitalisme. D’où cette appellation de technique du coucou : le bloc s’installe dans un mouvement social, une manifestation, un événement où sa présence n’a jamais été souhaitée par la majorité des participants, puis il la parasite. Il prend ses aises et pond ses œufs dans le nid des autres… Il n’exprime aucune revendication, il se met en scène et témoigne de l’existence d’une contestation radicale, violente, de toute forme de pouvoir, du refus de n’importe quel réformisme ou compromis avec l’ordre existant. Il n’appelle pas à la Révolution ailleurs et pour demain, mais encourage ici et maintenant l’émeute, l’insurrection permanente. Les participants des blacks blocs les plus structurés idéologiquement imaginent contribuer à une fragilisation progressive du pouvoir, à une déstabilisation graduelle (à l’image des effets d’un poison lent), capable à terme de mettre à bas toute volonté et tout appareil de domination. C’est une sorte de lutte à coups de flash mobs (mobilisations éclairs) sauvages contre les “maîtres du monde” (une expression employée par cette mouvance). Un black bloc a aussi vocation à montrer la colère et à la rendre spectaculaire, ce qui autorise sa médiatisation. Ajoutons qu’il cherche, le temps d’un événement, à créer une “Zone d’autonomie temporaire”, c’est-à-dire un espace qui échappe au contrôle de l’État et à l’empire du capitalisme » (Delbecque, 2019b).
La crise du COVID-19 n’a pas profité qu’aux djihadistes et à l’extrême droite : l’extrême gauche aussi s’en est servie pour renforcer ses arguments. Andreea Stoian Karadeli, chercheur associé au Centre de politique de sécurité de Genève, analyse que « l’extrême gauche a blâmé la nature du système capitaliste et affirmé que les mesures de confinement, mises en œuvre pour créer une distance sociale afin que la propagation du virus soit ralentie et que les systèmes de santé ne soient pas débordés, sont en fait des complots gouvernementaux visant à priver les gens de leurs libertés. Partant de ce principe, l’extrême gauche a activement appelé à des attaques contre les symboles capitalistes » (EER, 2020).
De manière générale, les spécialistes s’aperçoivent que malgré les objectifs différents et parfois opposés des trois principales mouvances extrémistes, il y a parfois des alliances momentanées. Ainsi, on constate qu’il y a eu des interactions entre les Gilets jaunes et des groupuscules d’extrême gauche et d’extrême droite. D’ailleurs, le service d’ordre des Gilets jaunes comprenait des miliciens nationalistes prorusses ayant combattu dans la région du Donbass en Ukraine (France 3 Paris IDF, 2019). D’autre part, « si des tueurs djihadistes ne cachent pas leurs sympathies pour Hitler, il y a un terme répandu chez une partie des tueurs suprémacistes blancs et leur public, notamment au Royaume-Uni, qui est : White Djihad. Un hommage miroir hallucinant à l’Ennemi construit et fantasmé. Le tueur de Daesh est un modèle pour le tueur suprémaciste blanc, notamment dans sa capacité à frapper avec peu de moyens. L’expression “White djihad” a été popularisée notamment par la National Action [Meziane, 2020], l’un des groupes proterrorisme néonazis les plus actifs au Royaume-Uni » (Dearden, 2020). Le repenti nazi américain Christian Picciolini qui dirige le programme de déradicalisation « Free Radicals Project » relève aussi que « l’extrême droite utilise également le même discours que les extrémistes de gauche sur le fait que le gouvernement américain leur retire leurs droits » (EER, 2020). Récemment, en Europe, les manifestations contre le confinement mis en place pour se protéger du COVID-19 ont permis à des suprémacistes blancs de se rapprocher des « anti-systèmes » venus de la gauche, dans des discours communs de refus de la science, de conspirationnisme, d’antisémitisme et de volontés de renverser les démocraties (Meziane, 2020). Karadeli conclut que ces trois groupes doivent être traités de la même manière, qu’il est nécessaire de disposer de meilleurs outils de mesure pour évaluer le terrorisme intérieur, qu’une répression de la désinformation sera nécessaire et qu’une meilleure recherche multidisciplinaire sera essentielle pour détecter les liens entre ces groupes.
Enfin, une grande attention est aussi portée aux antispécistes, dont les actes de vandalisme augmentent de plus en plus. Se réclamant de courants variés liés à l’écologie, à l’anarchisme ou au socialisme, ils remettent tous en cause le rapport de domination des hommes sur les animaux et le caractère arbitraire des différences de traitement entre les animaux (chats/chiens versus poules/porcs/bœufs, etc.). L’historien Jérôme Segal rappelle que pour les militants antispécistes, leur engagement relève bien « d’un choix politique et non d’un style de vie », ce qui explique que « ce mouvement ne soit pas réservé aux classes aisées et aux classes urbaines » (Bardou, 2020). Agir constitue la base de l’engagement de l’antispéciste, puisqu’au sein de nombreuses associations militantes, les individus deviennent membres non pas en remplissant des documents ou en payant des cotisations, mais en s’engageant dans une « action directe » contre des entreprises ou des individus qui utilisent des animaux à des fins de recherche ou de gain économique, ou font des affaires avec ces entreprises. Le ciblage « secondaire » ou « tertiaire » des entreprises qui ont des relations commerciales ou financières avec l’entreprise cible prend généralement la forme d’un harcèlement automatique des employés, d’intimidation, de vandalisme, d’incendies criminels, de libérations d’animaux, de lâchers d’animaux dans les élevages, de harcèlement téléphonique, de menaces et de tentatives de perturber les activités commerciales. Globalement, la population reste indulgente contre ces activistes, tant que la violence reste centrée sur les biens matériels et non pas sur les hommes, à l’image d’Ivan Aguéli, étudiant suédois anarchiste du début du siècle qui avait tué deux matadors lors d’une corrida.
Comprendre le processus qui mène un individu à légitimer la violence, à la banaliser, et ensuite à utiliser la terreur – le plus souvent vis-à-vis de simples civils – pour arriver à ses fins est notre objectif. Déconstruire le phénomène est nécessaire pour imaginer une lutte efficace. Bien qu’il n’y ait pas de passage automatique entre un processus de radicalisation idéologique et un passage à l’acte violent, il n’y a pas non plus de terrorismes sans idéologies qui les sous-tendent. Ce débat est actuel en France, au moment même où la Commission d’enquête du Sénat sur « les réponses apportées par les autorités publiques au développement de la radicalisation islamiste et les moyens de la combattre » a rendu son rapport le 7 juillet 2020. En effet, sa ligne directrice repose sur le fait que « le radicalisme islamiste ne concerne pas uniquement la question du terrorisme ou du passage à l’action violente, mais implique aussi des comportements qui peuvent être pacifiques et qui ne mènent pas à la violence ». En clair, le rapport part du postulat que l’idéologie selon laquelle « seule la loi divine peut régénérer la société corrompue par la loi humaine » (appelée communément « L’islam politique ») doit être désamorcée, même si l’individu qui adhère à cette vision du monde n’est pas au stade de l’extrémisme violent (en banalisant et en justifiant l’utilisation de la violence pour accomplir son projet politique). Le débat concerne donc la relation entre l’idéologie qui sous-tend le passage à l’acte et ce dernier.
