La Tourmente des Sentiments - Frédéric LAIR - E-Book

La Tourmente des Sentiments E-Book

Frédéric LAIR

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Beschreibung

Nul n'échappe à son destin. Marie-Pierre s'état pourtant libérée du bourreau qui lui avait volé sa jeunesse. Avec Dominique, son modèle attentionné, elle s'était remise à espérer. Sa vie d'artiste reprenait un cours nouveau et prometteur. Hélas! l'irruption dans sa vie de la sulfureuse Béatrice, une Française en mal d'aimer, embrigadée dans des aventures sans lendemains, va l'entraîner dans un carrousel amoureux plus que scabreux. S'ensuivra une partie de poker menteur dont aucune de ces trois femmes ne sortira indemne. Des berges du lac Léman, où elles se sont découvert une façon d'aimer peu conventionnelle, Marie-pierre et Dominique transporteront leur bonheur à Tournoël, à l'abri d'un vieux château-fort. Mas à Tournoël, il y a toujours Béatrice... Béatrice qui n'a toujours pas dit son dernier mot. La soudaine lubie de Dominique de concevoir un enfant risquera forcément de donner le coup de grâce à leur amour, mais la sagesse l'emportera. Pourtant, à l'ombre du donjon crénelé de Tournoël, un danger bien plus effrayant les guette... i

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Seitenzahl: 435

Veröffentlichungsjahr: 2022

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La Tourmente des Sentiments

La Tourmente des Sentiments123456789101112131415161718192021222324252627282930Page de copyright

La Tourmente des Sentiments

1

      Au moment de quitter son atelier, Marie-Pierre Marchand se fait la réflexion que la jeune fille pressentie pour lui servir de modèle n’a toujours pas confirmé sa visite. Ce serait trop bête qu’elle téléphone en son absence et ne reçoive pas de réponse !

      Son répondeur branché, la jeune artiste quitte donc son appartement, passablement rassurée. Elle prendra le temps de flâner au bord du lac, comme elle le fait chaque jour depuis son arrivée impromptue aux portes de Vevey ; le temps de retrouver ses marques, son apaisement et sa créativité.

      De fait, au fil du temps, un regain de confiance tempéré a succédé aux angoisses des premiers jours. Un beau matin, sa faculté d’harmoniser les teintes et les ombres s’est réveillée. Brusquement… Comme un orage d’été qui se déclenche. Elle a aussitôt aménagé la chambre d’amis en atelier. Ce rafraîchissement précipité a suscité en elle un enthousiasme longtemps émoussé par la résignation. D’ailleurs, lorsque l’ultime portion de ciment a disparu sous un nouveau lino, elle s’est assise en tailleur au beau milieu de la pièce. Elle en a savouré à satiété l’heureuse métamorphose. Son cœur gonflé de fierté s’est mis à battre très fort. Une aube délicatement colorée s’est levée sur les berges du Léman. Marie-Pierre espère bien y puiser une veine d’inspiration nouvelle.

      Au hasard de sa promenade, elle s’arrête un instant à l’ombre d’un saule pleureur penché au-dessus de l’eau. Sa frondaison généreuse forme un voile de pudeur propice aux tendres épanchements. Bon nombre d’amoureux désinvoltes ont d’ailleurs entrelacé leurs initiales sur son tronc moussu. À coups de couteau, bien sûr ; au risque de le mutiler. Depuis lors, en témoins compatissants de ces écorchements aveugles, les vaguelettes du Léman prennent à cœur de caresser son pied ridé. Leur clapotis répond ainsi au frissonnement feutré des rameaux taquinés par la brise.

      Marie-Pierre ne veut guère s’attarder à déchiffrer ces majuscules absurdes, pour la plupart grossièrement gravées. Et pour cause… Un implacable constat lui vient à l’esprit : si aucun arbre n’arbore encore ses initiales, son cœur a déjà subi plus d’entailles que ce tronc lacéré par amour ! Un étrange brouillard voile son regard. Sa bouche se crispe et frémit... Ses souvenirs ont gardé l’amertume des pommes cueillies trop vertes, que l’on s’évertue à faire mûrir à tout prix ; sans pour autant parvenir à leur ôter un affreux goût de sûr. Mais elle s’est promis de creuser le canal de l’oubli entre les marécages du passé et les plaines fertiles à venir. Ainsi, le front têtu et les pieds dans la boue, elle creuse comme une enragée ; au risque de s’enliser encore dans quelque trou caché de sa mémoire.

      Le soleil est déjà haut. À l’assaut du zénith, il métallise les feuillages dont l’ombre écrasée ressemble à des pâtés d’encre. Marie-Pierre y retrouve un peu de son enfance. Elle a faim de soleil, faim de chaleur... Soif de vivre ! Les yeux dans les nuages, le cœur au Paradis, elle chemine et gorge ses poumons des senteurs du rivage. Elle marche au cœur de son rêve, portée par un courant mystérieux, par un souffle impalpable. Chacun de ses pas soulève imperceptiblement son corps, imitant en cela les remous de l’eau contre la rive. Elle marche comme plane l’oiseau. Heureuse, légère et libre ! À la sortie du bourg, le rivage se pare d’une haie mouvante de roseaux aux plumets duveteux. Au loin, derrière la villa des Moretti, apparaît le but secret de sa balade : la silhouette rigide et symétrique d’un vieil embarcadère. Pantin fragile posé sur l’eau... En bordure de la berge, un couple de cygnes aux cous entrelacés. De leur profil altier, ils éclairent les reflets tortueux du frêle édifice.

      Marie-Pierre contemple avec ravissement la discrète villa dont les massifs de roses et de rhododendrons surgissent à travers un rempart de peupliers. Fait étrange, lors de chaque promenade, une mystérieuse impatience lui fait presser le pas à cet endroit. Une impatience... ou l’imperceptible rappel d’un souvenir heureux ; le rappel d’une présence qui, un jour, a su faire le geste adéquat.

      Le portail grand ouvert l’amène un instant à espérer. Hélas ! Comme l’allée, la maison est vide. Même à l’étage, les fenêtres sont closes. Tout autour, la vigne vierge s’habille déjà de rouille, annonçant l’automne. Contre toute attente, Marie-Pierre s’en réjouit. A ses yeux de peintre, cette saison possède un charme inégalé ; sauvage et fascinant. Elle songe en souriant que Béatrice doit l’apprécier aussi. Le vol groupé des hirondelles au-dessus du lac ne peut que l’en persuader.

Mais Béatrice Moretti n’apparaîtra ni sur la pelouse, ni parmi ses précieuses roses de thé, ni sous l’auvent de la porte cochère. Épouse effacée d’un industriel éternellement absent, elle doit traîner sa mélancolie dans les rues de Lausanne, de Montreux ou d’ailleurs. À la poursuite d’un sourire ; en quête d’un bonjour ; peut-être à la recherche d’une aventure.

      Marie-Pierre l’a maintes fois croisée lors de ses flâneries quotidiennes. Certes, l’une et l’autre ont d’abord gardé une certaine distance, comme si quelque sentiment de suspicion les retenait d’engager la conversation. Mais, à travers le sourire un peu gauche qu’elles ne manquaient jamais de s’échanger, à travers leur démarche fuyante, surtout, elles ont senti qu’une blessure similaire avait tari leur bonheur. Plus audacieuse, Béatrice a finalement brisé leurs silences.

        Assez curieusement, leurs banalités prudentes se transformèrent bien vite en confidences. Dans le chef de Béatrice, en tout cas. Bien sûr, elles étaient voisines et le hasard faisait régulièrement se croiser leurs routes.

        Mais pouvaient-elles raisonnablement attribuer une telle régularité au seul fait du hasard ? Béatrice en doutait.

       — Les gens semblables se rencontrent forcément un jour ou l’autre, affirmait-elle avec conviction.

      Dans son esprit, Marie-Pierre devait lui ressembler. Du moins, sur certains points. Elle s’était promis de découvrir lesquels. Mais elle subodorait déjà la réticence de cette jeune femme à s’ouvrir tout de go devant elle. Devant une inconnue mal dans sa peau aussi, mais devant une inconnue quand même. Alors, pour la mettre en confiance, elle avait logiquement choisi d’évoquer ses soucis conjugaux. Logiquement, mais en termes un peu trop réalistes pour les oreilles de Marie-Pierre.

Le tableau désenchanteur dressé par Béatrice n’encouragerait certainement pas la jeune artiste à revoir d’aussi tôt ses conceptions matrimoniales. L’Amour avec un grand A ? Elle craindrait bien trop qu’il tourne au fiasco avec un F immense ! Non. Tout bien pesé, une telle aventure ne la tentait pas. Ou ne la tentait plus. Dût-elle coiffer Sainte Catherine ou s’obstiner dans un célibat dérangeant, elle s’y résoudrait la tête haute. Mais succomber aveuglément à une mode...? Jamais !

Cela dit, cette nouvelle amie avait du tempérament. Bien que bafouée par son mari, elle se montrait aussi épicurienne que revancharde, déterminée à goûter coûte que coûte aux plaisirs de la vie. À tous les plaisirs ! Même les plus licencieux.

       Au terme de sa confession, Béatrice avait exprimé un ultime regret : l’obstination blessante de son mari volage à lui refuser un enfant. Les bras croisés, elle avait posé son regard mélancolique sur la rive opposée, lointaine, bleuâtre et floue.

      — Je n’aurais jamais dû quitter la France, avait-elle murmuré.

     Son corps vacillait imperceptiblement. Ses doigts tapotaient la ceinture cuivrée de son tailleur fleuri. Son cœur, lui, était déjà loin de ce lac aux reflets scintillants. Il suivait les méandres de souvenirs heureux, les pistes familières d’amourettes passées mais néanmoins vivaces. C’est fou comme les souvenirs d’amours fugaces vous reviennent à l’esprit lorsqu’un nouvel amour vous déçoit ! Béatrice n’échappait guère à la règle.

    Marie-Pierre songea un instant à tirer profit de la mélancolie de son amie pour esquiver des questions parfois très indiscrètes. Elle s’interdit cette lâcheté. Néanmoins, elle ne se trouva pas l’audace de révéler les raisons qui l’avaient amenée à vivre presque en recluse dans ce lieu qu’elle considérait comme le bout du monde.

      Pour gagner du temps, elle fit d’abord allusion à son attrait pour la peinture. À l’évocation de cette carrière en gestation, Béatrice réagit par de grands yeux écarquillés. Puis elle plissa les paupières et lui confia avoir pratiqué la danse classique dans un lycée privé choisi avec orgueil par son père. Hélas ! Au terme de sacrifices et d’efforts assidus, elle avait rapidement déchanté : le petit rat prometteur ne deviendrait jamais danseuse étoile. Enferrée dans les doctrines désuètes d’une petite bourgeoisie mesquine, elle avait dû ranger ses illusions et ses pointes sur l’injonction d’un paternel égoïste et borné. Un paternel à l’esprit mal tourné ; qui, dans les entrechats de sa fille, ne voyait que prétexte à luxure... frivolités !

      Ce jour-là – une fois n’est pas coutume – sa mère s’était apitoyée sur son chagrin. Ses paroles résonnaient encore dans sa tête : « Notre bonheur est fallacieux et notre rôle, ingrat, ma fille. Il consiste à briller dans l’ombre de nos maris. Nous sommes la sève qui nourrit leur ambition ; la flamme docile, constamment à la merci de leur mâle éteignoir... »

       Marie-Pierre avait mal supporté le poids de ces doléances. Son mal-être maladroitement contenu conforta Béatrice dans sa première impression : elle pouvait vider son cœur sans retenue et sans voile. Mais si Marie-Pierre offrait une oreille attentive et bienveillante, elle se sentait incapable d’offrir le réconfort nécessaire à cette épouse déçue. Du moins, dans l’immédiat. Elle estima plus judicieux d’abréger leur premier entretien.

       — Vous m’excuserez, Béatrice, j’attends un coup de fil.

     Ce prétexte un peu léger n’entama guère la confiance de l’aventurière. Pour preuve, elle enlaça Marie-Pierre et la gratifia de trois baisers. Trois empreintes écarlates et chaudes. Étrange sensation. Effleurement soyeux et insistant. Marie-Pierre se sentit rougir. Certes, cette accolade spontanée n’avait rien de sibyllin, mais elle la plongea dans une embarrassante perplexité.

      Au contraire, Béatrice s’enorgueillit de la voir troublée. Seule l’appréhension d’avoir quelque peu égratigné sa pudeur l’incita à ménager cette nouvelle amie. Elle jugea opportun de l’apaiser. Alors, du bout des doigts, elle souleva son menton, la força à croiser son regard et lui sourit. Puis, d’une voix tendre et convaincante, elle justifia ce geste affectueux.

     — Vous m’êtes sympathique, Marie-Pierre. Le fait de vous sentir aussi vulnérable que moi ? Aussi insatisfaite ?

    Elle mangeait des yeux ce visage fermé qu’un imperceptible sourire tentait vainement d’éclairer. Les deux femmes semblaient communiquer par leur silence. Mais aux initiatives sensuelles de l’une répondaient le scepticisme et la méfiance de l’autre ; méfiance que Béatrice contourna habilement.

    — Vous possédez le charme paisible de ces femmes qui n’ont pas encore pu s’épanouir. Il suffirait d’un rien pour vous rendre irrésistible. Si, si, croyez-moi ! Passez donc chez moi un de ces jours, je vous enseignerai l’art d’être belle.

Marie-Pierre resta sans voix au milieu de l’allée. Béatrice lui lança un « Tchao ! » guilleret et s’éclipsa en balançant les hanches. Ses cheveux acajou voltigeaient sur ses épaules. Sa démarche avait quelque chose de vaporeux. Dieu, qu’elle était gracieuse ! Décidément, cette Française allumeuse et féline possédait l’art d’émoustiller son entourage. En outre, elle prenait un plaisir évident à s’entourer d’une aura de mystère qui avait dû en subjuguer plus d’un. Si, déjà, on savait où elle veut en venir...

       Les multiples facettes de cette femme s’enchevêtrent dans l’esprit de Marie-Pierre comme un feu d’artifice aux gerbes capricieuses. Elle pétille de sensualité, c’est flagrant. À l’occasion, elle ne se cache même pas de vivre des amours clandestines. Cela étant, quel homme victime de ses grands yeux fauves se plaindrait d’une telle aubaine ? Marie-Pierre, aussi, garde sur la peau – et indirectement sur la conscience – les marques pourpres de sa récente cajolerie. Une forme d’émoi nouveau et déroutant la tenaille. Cet émoi, elle voudrait s’en démontrer l’innocence.

      Intime corps à corps de la chair et de l’âme... Si l’âme se veut rassurante, le corps reste prisonnier de son trouble. Marie-Pierre ne sait trop qu’en déduire. Doit-elle finalement se culpabiliser pour quelques instants de bonheur irrationnel, même si ce bonheur lui est prodigué par les lèvres d’une femme ?

L’esprit absorbé par ce dilemme, elle s’assied à l’extrémité du ponton. L’envie lui vient de tremper ses orteils dans le lac. La caressante fraîcheur de l’eau contribue à lui éclaircir les idées.

      Bien qu’elle s’en défende, son cœur accuse toujours la meurtrissure d’amours qu’on garde sous silence. Honteusement. Et voici qu’elle vient de flairer l’ébauche d’un sentiment sincère, un sentiment qu’elle étouffe pourtant par instinct... ou par habitude. Alors, en une fraction de seconde, Marie-Pierre comprend l’extraordinaire pouvoir d’un sourire, d’un compliment... D’un chaste et chaleureux baiser. Elle réalise le ridicule de sa pudibonderie. Mais surtout... oui, surtout, elle prend conscience de cet immense besoin de chaleur qu’elle a tant et tant de fois réfréné, en dépit du bon sens. Cette femme lui offre délibérément ce don du ciel qu’on appelle "amitié".

     Elle en a suffisamment été privée pour en concevoir la valeur. Au risque de faire fausse route, elle acceptera donc ce cadeau. Quant à s’impliquer dans une convivialité douteuse, elle s’en défendra au moment opportun, si cette éventualité devait jamais se manifester !

Depuis lors, ce débarcadère fait figure de souvenir heureux. Un sentiment réconfortant de ne plus se sentir tout à fait seule a rendu à Marie-Pierre le courage d’affronter l’avenir avec détermination. Depuis lors aussi, les jeunes femmes se croisent de plus en plus souvent. Peut-être inconsciemment, l’une ou l’autre provoque-t-elle ces rencontres à priori fortuites... ? En tout cas, Béatrice reste égale à elle-même : tendre et démonstrative dans ses propos, mais désormais soucieuse d’éviter l’équivoque à travers ses gestes.

     Ainsi, au fil du temps, une affinité d’esprit tacite, et même un réel sentiment de tendresse se fait jour. À travers leurs différences et leur parcours de vie diamétralement opposé, elles découvrent chez l’autre leur complément parfait. Ou alors, leur juge... Un juge qui se montrera forcément clément. À travers leurs défauts et leurs faiblesses, elles apprennent à s’estimer. Elles en arrivent à se persuader que le soleil brille pour tout le monde. Et elles trouvent toujours un petit mot délicat pour transformer leur baiser d’au revoir en message d’espoir.

     Mais certains indices ne trompent pas. Béatrice semble sous le coup d’un désespoir encore trop intense ou intime pour l’évoquer ; même avec une amie. Tout bien pesé, sa faconde est un paravent troué. Ni plus, ni moins. Derrière son comportement frondeur doit se cacher une femme terriblement fragile. Une femme brisée, peut-être...

     Aujourd’hui, n’y tenant plus, Marie-Pierre espérait une confirmation ; dans le pire des cas, un éclaircissement. Elle répondait enfin à l’invitation lancée par Béatrice lors de leur tout premier bavardage. Imprégnée du précepte selon lequel une amitié ne s’offre pas, mais se partage, elle souhaitait une fois pour toutes rendre à sa voisine les marques de sympathie qu’elle lui avait aussi spontanément manifestées. Elle voulait savoir jusqu’où le mal de vivre avait miné la belle.

Peut-être même soigneraient-elles ensemble leurs cicatrices... ?

     En quittant son immeuble, elle sentait qu’elle oserait. Pour la première fois, elle sonnerait à la porte de Béatrice. Sans appréhension, au risque de relâcher sa défense. De femme à femme... Et si elle s’était accordé une pause sous le vieux saule, sa détermination n’avait pas fléchi pour autant.

     Hélas ! Aujourd’hui ne mettra pas encore en lumière le bienfondé de ses présomptions. La sylphide en mal d’aimer honore sans doute encore un rendez-vous urgent. D’ailleurs, le portail grand ouvert laisse supposer qu’elle est partie en coup de vent.

     — Pauvre folle ! Je préfère ma vie à la sienne, se dit Marie-Pierre.

    Faute d’entretien et de peinture, la barrière a gauchi. Elle traîne lourdement sur les graviers, obligeant la jeune femme à la soulever. Impossible de la refermer complètement.

     — J’espère qu’elle reconnaîtra ma carte de visite, songe-t-elle en s’essuyant les mains.

     Instinctivement, elle s’avance à nouveau jusqu’à l’extrémité de l’embarcadère. Le plancher à claire-voie résonne sous ses pas. Mains aux hanches, le cœur au bord des yeux, elle se laisse griser par le bruissement de l’eau, par le murmure feutré du vent dans les roseaux, par la mouvante aquarelle qui tapisse toute la surface du lac. Au loin, les versants flétris des montagnes filent vers le ciel. Leurs sommets semblent taillés dans la dentelle. On les devine à travers un brouillard bleuté. La France aussi a le nez dans les nuages…

     La France... ! Nostalgique berceau d’une Béatrice qui cherche son Noël aux portes de l’été. À battre ainsi le cœur pollué des villes, a-t-elle la moindre chance de trouver mieux qu’un exutoire au marasme de sa vie gâchée ? Dans le meilleur des cas, ces dispersements libertins déboucheront sur l’illusion d’un souffle de liberté.

En contrepartie, Marie-Pierre reconnaît à son amie une fameuse dose de courage. Où d’autres s’enliseraient dans les bas-fonds de l’insatisfaction, celle-ci lance à tout vent ses bouées frappées du signe de Cupidon. Malheureusement, placée entre des mains irréfléchies, l’arme de Cupidon est une épée de Damoclès impitoyable. Les papillonnages désordonnés de Béatrice ont de quoi inquiéter...

     Mais Marie-Pierre n’y pourra rien changer. Un jour ou l’autre, le bateau fou rejoindra le rivage, un preux chevalier accroché au beaupré... ou les voiles rongées par le sel de l’amertume ! Pauvre Béatrice... ! Son absence a terni le charme de la promenade. Le Léman s’embrase de milliers d’étincelles d’argent et, dans ce cadre qui invite à l’émerveillement, Marie-Pierre se surprend à ruminer, comme s’ils étaient siens, les malheurs de sa voisine. Quand elle se lève enfin, le plancher est brûlant. Il sent le vieux bois et le goudron. Entre les pilotis volent des libellules. Elles sont légion aux abords des roseaux.

     Marie-Pierre suit leurs arabesques silencieuses pendant quelques instants avant de rebrousser chemin. L’apaisement retrouvé, le soleil complice, un paysage charmeur... Tous ces éléments inciteraient à la flânerie. Au contraire, un sentiment confus emballe son cœur. Elle presse le pas, insensible aux cygnes majestueux qui tracent de mouvants éventails le long de la rive. Elle court... Insensible aux derniers clins d’œil de l’été à travers les frondaisons.

2

       Son immeuble reçoit de plein fouet les ardeurs du soleil. Deux tourniquets plantés dans la pelouse envoient tourbillonner leurs jets d’eau sur les parterres. Au passage, Marie-Pierre vérifie le contenu de sa boîte aux lettres ; elle n’y trouve rien d’intéressant. De toute façon, elle y a jeté un coup d’œil sans conviction. Plutôt par impatience ; une impatience qui va grandissant à mesure que l’ascenseur approche de son palier.

      Elle s’élance dans son appartement. La porte claque dans son dos. Peu lui importe. Elle s’arrête au milieu du salon et regarde fébrilement autour d’elle. On la sent déçue, ou tout au moins étonnée de ne pas y trouver trace de vie. Pendant un court instant, elle semble humer le silence et la moiteur étranges de son logis. Puis, le déclic...

      Le témoin du répondeur qui clignote dans la pénombre. Ses mains posées sur l’appareil hésitent à balayer l’ultime incertitude. Une hantise tenace la paralyse. Elle ferme les yeux et lance la bande...

      Une voix agréablement timbrée, un saxo mélancolique en bruit de fond... C’est elle. Marie-Pierre en est toute remuée. Comme au sortir d’un rêve, seules des bribes de phrases s’impriment dans son esprit.

       — Dominique... exposition... candidature... votre bureau... seize heures...

       En fait de bureau, Marie-Pierre offrira une pièce nue aux relents de peinture fraîche et de colle. Tant pis. L’accord de principe de sa recrue lui réchauffe le cœur. Même s’il faut encore entériner cette collaboration, s’adapter l’une à l’autre et, surtout, déjouer les pièges de leur future intimité.

        — La galerie ferait bien de se manifester aussi, songe-t-elle en ronchonnant. J’aurai bel air si l’exposition tombe à l’eau !

        Une fois n’est pas coutume, elle se reprend rapidement.

        — Quelle idée de broyer du noir alors que la chance commence à tourner !

      Lui revient alors à l’esprit une phrase de son professeur de psycho : « La voix est le miroir de l’âme, disait-il, un miroir aux mille facettes, mais un miroir implacable »

       Elle éprouve le besoin de repasser la bande. Elle va d’abord chercher la lettre de son élue dans le meuble fendillé qui lui sert de secrétaire. Puis, la photo de son futur modèle serrée au creux des mains, elle réécoute le message.

       Sans espérer la perfection, elle ne pourrait partager la compagnie d’une femme excentrique ou indisciplinée. Elle a été brimée plus souvent qu’à son tour et s’envisage mal dans un rôle de chef ! D’ailleurs, si une telle éventualité se présentait, avec ses pinceaux pour seules armes, elle mordrait vite la poussière.

       La hantise de ce rapport d’autorité s’estompe dès les premières paroles. Dominique ne semble guère appartenir à cette minorité de provocatrices piédestalisées par des magazines douteux. À peine ébauche-t-elle un sourire. Discrètement aguichante, certes. Mais sans extravagance. Elle a même opté pour le noir et blanc, au contraire des modèles pulpeux animés par l’envie de provoquer.

       Marie-Pierre tapote la photo sur la tablette du téléphone. Une étincelle illumine son regard. Le poing fermé, sans desserrer les dents, elle murmure :

       — Ça doit marcher, Dominique ! Ça doit marcher...

     La perspective de travailler d’égale à égale avec une femme intelligente et naturelle l’enthousiasme. Cette femme-là sait gérer sa vie. Elle leur évitera tout gaspillage de temps.

      À propos d’emploi du temps, la jeune artiste réalise qu’il serait temps de se mettre quelque chose sous la dent, de prendre une douche et de remédier un minimum au désordre de son appartement. Réflexion faite, elle accorde la priorité à la douche. La seconde de la journée... Celle de ce matin, était destinée à chasser les images d’une nuit cauchemardesque. Mais désormais, l’avenir s’annonce moins affolant.

       La salle de bains ne paie pas de mine. Un store éternellement clos occulte la fenêtre et le miroir du lavabo renvoie des images fanées. De toute façon, Marie-Pierre n’aurait que faire d’une glace rutilante et de lampes insolentes. Imiter ces précieuses pour qui le corps est la huitième merveille du monde ? Très peu pour elle. Elle n’allume jamais qu’en tout dernier ressort. Par contre, elle pousse le verrou. Toujours. Un vieux réflexe qui la poursuit en dépit de tout bon sens, puisqu’elle vit seule !

       Elle se dénude pendant que l’eau coule et tiédit. Puis, ses longs cheveux blonds enveloppés dans une serviette, elle se glisse derrière le rideau transparent.

      Les yeux fermés, en gestes langoureux, elle s’éclabousse la poitrine et les reins. La caresse du jet d’eau l’apaise. Pour la première fois depuis longtemps, les images qui lui traversent l’esprit évoquent la douceur, l’amitié... la féminité !

       Au moment de quitter la salle d’eau, elle se sent délicieusement bien. Cet intermède a même atténué sa fringale... Sa ligne y gagnera en sveltesse. En outre, la douche a décuplé son ardeur. Comme le travail ne manque pas, elle s’y attelle d’emblée en grignotant une grappe de raisins tout entière.

      En cours de besogne, elle se surprend à fredonner... Décidément, cette journée est à marquer d’une énorme pierre blanche. À chaque passage devant le téléphone, elle sourit à la photo de Dominique. Sa tête fourmille d’idées nouvelles. Cette fille tombe à pic. Elle a vraiment hâte de la connaître. Sûr qu’elles deviendront amies. Elle trépigne d’impatience et, lasse de tourner en rond dans sa demeure à nouveau impeccable, elle cherche mille astuces pour tuer le temps jusqu’à seize heures...

       Le lac est majestueux, d’un bleu profond, chargé de voiles multicolores sous le soleil presque trop sauvage. Marie-Pierre s’accoude au balcon pour l’admirer. Ce paysage apaisant auquel son regard et son cœur se rivent un peu plus chaque jour, elle l’a choisi pendant l’automne dernier. Secrètement. Presque en catastrophe. Lorsqu’elle s’est enfin décidée à s’affranchir d’un esclavage insoutenable. Bien sûr, la perspective de ce départ a suscité quelques mémorables explosions de colère mais, sous la menace, le chantage ou les coups, elle a tenu bon. Sa planche de salut, ce minuscule espoir de bonheur tenait en fin de compte en un seul mot : partir ! Tout quitter, sans larmes et sans dépit. Sans se retourner non plus. Jamais ! Sans réfléchir aux conséquences ni aux aléas. Partir et oublier. Se refaire. Se refondre ailleurs. Renaître. Seule ! Par la magie de son propre vouloir.

       Ainsi, par un de ces matins fantomatiques de novembre, quand le brouillard se fait complice des décisions graves, elle a pris son essor. L’homme dont elle nourrissait les fantasmes était en déplacement. La bonne affaire... ! À son retour, il a trouvé la chambre vide, et une partie de la maison dégarnie. Fou de colère, il a remué ciel et terre pour retrouver sa trace. En vain...

       Son audace et sa soif de vaincre ont eu le dernier mot. Ce nid secret marchandé à un vieux collectionneur farfelu au terme de promesses téméraires, Marie-Pierre l’a conquis de haute lutte. Elle l’a mille fois mérité. Elle y a recommencé, sinon appris, à vivre humainement.

       Le souvenir amer de cette déchirure vient de lui retraverser l’esprit. Sans raison apparente. Mais elle respectera sa promesse d’oublier son passé à tout prix. D’ailleurs, ces réminiscences ne prêtent plus à conséquence. Du moins, veut-elle s’en persuader... Elles ressemblent à ces taches qu’on découvre un jour sur son plus beau vêtement, et qui résistent au nettoyage. Mais, au fil du temps, on en vient toujours à bout. Plus ou moins...

       La réverbération du soleil sur la surface du lac l’éblouit. Elle réalise qu’elle a gardé les yeux fermés durant le rappel de ces souvenirs. Elle s’aperçoit aussi que les voiliers s’éloignent vers l’autre rive en donnant de la bande. Seuls, à quelques brasses du rivage, trois Pédalos terminent une course endiablée dans un concert d’exhortations. Trois Pédalos blancs auxquels vient malencontreusement se mêler une planche à voile en perdition.

      Aux premières loges sur son balcon, Marie-Pierre part d’un fou rire insoutenable. Elle devine le véliplanchiste bloqué sous l’eau, prisonnier de sa voile. Lorsqu’il refait surface, il tousse à s’en arracher les poumons. Comble de malheur, il s’attire les foudres des pédaleurs frustrés. Les foudres et surtout les représailles. 

       Cette joute aquatique bat son plein, mais Marie-Pierre n’en connaîtra jamais l’issue, car le timbre du carillon d’entrée l’arrache à sa contemplation. Elle a dû oublier sa montre dans la salle de bain... De toute façon, il est trop tôt pour qu’il s’agisse de Dominique. Ou alors, elle se trouvait dans les parages et a jugé plus raisonnable d’avancer l’heure de sa visite au lieu d’errer dans les rues transformées en fournaise... Marie-Pierre décroche le parlophone sans allumer, bien que le hall d’entrée baigne dans une quasi-obscurité.

       — Oui... ? dit-elle simplement.

       — Télégramme urgent !

       — D’accord. Second étage, face à l’ascenseur. Je vous ouvre…

       Dans l’écouteur, un bref bourdonnement suivi d’un claquement. Marie-Pierre raccroche. Songeuse, elle déverrouille la porte d’entrée. Ce télégramme a quelque chose de troublant. Si peu de personnes connaissent son repaire... !

       Dans le silence fragile de son appartement occulté, elle perçoit la progression de l’ascenseur. Un ultime crissement. Le bruit sourd de la porte qui se ferme. À l’instant précis où résonne la sonnerie, l’explication lui saute à l’esprit. Comment n’y a-t-elle pas songé tout de suite, elle qui attend la réponse de la Galerie Edelweiss depuis des semaines ! La roue de la fortune a tourné. Le premier chapitre de son nouveau destin s’inscrit derrière cette porte qu’elle ouvre fébrilement, rayonnante et anxieuse à la fois.

     Hélas ! Cette anxiété préfigure le début d’un nouveau cauchemar. À commencer par ce fichu télégramme qui brille par son absence entre les mains de l’imposteur ! La mort dans l’âme, elle découvre toute la portée de son inconscience. Le ciel s’effondre sur sa tête. Elle n’ébauche même pas l’illusoire réflexe de s’opposer à l’intrus qui bloque la porte avec son pied. Elle reste pétrifiée. Georges Marchand a la voie libre.

       — Fichtre ! Tu pourrais m’accueillir avec plus d’empressement. Enfin, tu me reconnais. C’est déjà ça !

     Il s’exprime sur le ton calmement cynique des personnes imbues d’elles-mêmes, celles qui savent pertinemment bien qu’elles iront jusqu’au bout de leurs intentions… ou de leur folie. Sur sa lancée, il repousse Marie-Pierre dans le hall. Puis, il ferme la porte à double tour et, les bras croisés, s’adosse à l’huisserie. Dans la pénombre, sa silhouette empâtée s’avère répugnante. Marie-Pierre ne peut retenir un tressaillement. Dans l’esprit du revenant, cette réaction ne laisse planer aucun doute sur l’ascendant qu’il possède encore sur elle. D’ailleurs, figée contre le portemanteau, à peine peut-elle balbutier :

       — Co... comment m’as-tu retrouvée ?

       Le visiteur savoure l’instant. Marie-Pierre sent son regard impudent la dévêtir, la pénétrer... la souiller. Il se délecte de son trouble, puis reprend :

       — J’ai vite compris que tes proches avaient reçu des consignes. Alors, j’ai cuisiné tes profs. J’ai fureté dans les galeries... Tu vois ce que je veux dire ?

       Logique. Machiavéliquement logique. Ce stratège à l’esprit tordu a décelé l’unique faille dans son plan d’évasion. Son regard pétille de vanité. Elle aurait dû se rappeler qu’un homme de sa trempe ne lâche jamais prise. Il a toujours obtenu ce qu’il désirait. À n’importe quel prix. Enfin... façon de parler. La plupart du temps, c’était surtout à titre gratuit. Marie-Pierre en a fait les frais plus souvent qu’à son tour. Son corps en conserve les séquelles. Le cœur serré, elle ose à peine imaginer ce que lui réserveront sous peu ces retrouvailles peu ordinaires. Elle s’aventure dans un dialogue prudent, même si le ton est maladroit.

       — Tu as gaspillé du temps pour pas grand-chose, lance-t-elle avec aplomb. Qu’est-ce qui te prend de m’importuner ici ?

      — Si je voulais entrer dans ton jeu de gamine effrontée, je répondrais que je suis de passage... Simplement de passage. Mais ce n’est pas le cas. Ma visite est délibérée. Si cela peut t’empêcher de trembler, sache qu’elle est désintéressée. Ça t’étonne ? C’est pourtant vrai.

       Georges marque un temps, comme pour mesurer l’effet de son mensonge. Toujours aussi calme, il poursuit :

       — Ton départ en coup de vent m’a désarçonné, tu l’imagines. Sur le coup, je n’ai pas vraiment apprécié. Puis, je me suis fait une raison. Mais le temps filait. Des tas de questions ont germé dans ma tête. J’avais peur pour toi. Réellement ! Peur que tu tombes entre n’importe quelles mains. Maintenant, je suis soulagé.

       Marie-Pierre a de l’imagination à revendre, mais là... Elle en reste pantoise. C’est qu’il a fichtrement changé son fusil d’épaule ! Au-delà de ses justifications, même le ton de sa voix plaide en sa faveur. Une intonation à peine doucereuse, un timbre de voix qui ne colle plus au personnage qu’elle a subi, qu’elle a fini par haïr... et avait commencé à oublier ! Pendant qu’elle cherche une issue à ce coup du sort, pendant qu’elle se refuse à satisfaire tout nouveau caprice de cet homme, celui-ci reprend de la même voix caressante.

       — Je te sens perplexe... Tu sais, j’ai vécu un sacré chambardement. Après ton départ, j’ai réorganisé ma vie tant bien que mal. Plutôt mal, du reste. On ne comble pas une telle absence du jour au lendemain. Aujourd’hui, à la lumière du passé, je reconnais mes torts... Mais tu as laissé un vide immense, Marie-Pierre. Ce vide, personne ne l’a encore comblé. Tu vois ce que je veux dire... ?

       Elle se raidit. Oui, maintenant, elle voit. Elle voit surtout que les prétendus remords du visiteur ont déjà fondu devant sa rancœur et ses travers. Il s’est pris au piège de ses artifices. D’ailleurs, le sursaut d’orgueil du mâle délaissé transpire dans sa dernière phrase. Malgré cela, toujours à cause de cet orgueil, il attribue la passivité apparente de Marie-Pierre à de l’apitoiement, peut-être même à un regain d’estime ! Dans son esprit tordu, il est persuadé qu’elle n’a pu complètement l’oublier, ni se passer de lui. Il persévère dans sa traque :

       — Cela me fait rudement plaisir de te retrouver, tu sais. Tu me laisses entrer ? Juste un moment...

       Question bête et saugrenue ! Lui laisse-t-il le choix, adossé à la porte close ? En désespoir de cause, elle l’autorise à la suivre dans le salon. Elle s’installe dans un fauteuil, complètement à l’écart. À son tour, il prend place en soupirant, satisfait d’arriver à ses fins sans trop d’embrouille et sans éclats de voix. Son regard balaye les murs de la pièce, machinalement, sans s’intéresser au décor. Sa façon de pianoter sur le cuir de l’accoudoir prouve à suffisance que, derrière ses airs de macho, il n’est pas très à l’aise.

       — Tu ne m’offrirais pas à boire... ?

       Il aurait pu trouver une entrée en matière plus subtile. Cela étant, Marie-Pierre peut garder ses distances pendant quelques instants. Gagner du temps... même si cela ne résout pas le problème. Comme c’est le cas deux fois sur trois, elle doit boxer la porte du frigidaire pour faire fonctionner la lampe. Décidément, cet engin devient bigrement capricieux. Mais il est chargé du souvenir de sa grand-mère et elle le considère comme une précieuse relique. Elle l’utilisera donc ainsi jusqu’au bout, avec ou sans lumière, silencieusement installé dans un coin... comme son aïeule à l’hiver de sa vie.

       — Eau plate, limonade ou fendant ?

       — Tu n’as rien d’autre ?

       — Eau plate, limonade ou fendant ! soutient-elle.

    Pas question d’exposer la bouteille de Porto achetée en vue de son anniversaire ! Probablement vexé, Georges Marchand tarde à choisir. Dans la cuisine, l’impatience commence à chatouiller Marie-Pierre. Jambes croisées face à l’horloge, elle observe la trotteuse survoler lentement les chiffres romains.

       — Fendant ! s’exclame Georges.

       Réponse logique. La jeune fille hoche la tête. Elle dépose la bouteille entamée sur un plateau hérité, lui aussi, de la grand-mère, et mire deux verres à pied. Une obsession parmi d’autres. Par chance, ils sont étincelants. Elle n’essuiera donc pas d’affront à leur sujet aujourd’hui.

       Elle trouve Georges Marchand planté près de la cheminée, nettement plus nerveux. Il aspire une bouffée de sa cigarette dont la fumée s’étire en ondoyant vers la porte-fenêtre du balcon.

       — Je n’ai pas trouvé de cendrier, s’excuse-t-il en maintenant la cendre au-dessus de sa paume ouverte.

       — Fatalement... Je n’en ai pas, rétorque Marie-Pierre, que la fumée indispose.

       Elle lui tend un sous-verre émaillé, cueilli dans une étroite verrière aux flancs patinés.

       — Prends ça et fais gaffe au tapis : il est neuf !

       Il se rassied, attire le sous-verre et y dépose la cendre arquée qu’il émiette avec son mégot.

       — Tes verres sont magnifiques, ma chérie. Chapeau !

Elle servait la boisson. Elle interrompt son geste et le fixe intensément, droit dans les yeux. Surpris, il détourne son regard et la conversation.

       — À nos retrouvailles !

       Marie-Pierre déguste le vin glacé à petites gorgées, au contraire de Georges qui dépose déjà son verre vide et entame un nouvel inventaire du logis.

       — Il est chouette, cet appart’... ! Bonne idée de l’avoir meublé à l’ancienne.

       Une porte, la seule porte close de la pièce, accapare son attention. Dans son esprit, elle doit s’ouvrir sur la chambre à coucher ; mais, à la seconde même de son intrusion, Marie-Pierre a décidé qu’il ne quitterait le salon pour rien au monde. Sauf pour déguerpir. Après plusieurs minutes de tergiversations, il pose enfin la question qui lui brûle les lèvres.

       — Tu habites seule ? Depuis tout ce temps... ?

       Un mensonge lui épargnerait sans doute bien des mésaventures, mais elle s’accommode mal de cette façon d’agir. Elle a su préserver la candeur qui fait d’elle une femme estimée. Elle a peut-être vécu dans la honte de son corps, mais vivre dans la honte de son âme, il n’en sera pas question.

       Sa réponse, pourtant sincère, ne convainc pas le bonhomme. Une fille de son âge, ravissante à souhait et lancée toute seule dans le tourbillon libertin des milieux artistiques, ne peut de toute évidence échapper à certains plaisirs ! Du reste, sans respirer l’aisance, elle semble vivre bien. L’agencement de son appartement a de la gueule. L’argent doit venir de quelque part... !

       Il remplit lui-même son verre ; avec un naturel outrageant. À cet instant, Marie-Pierre prend pleinement conscience qu’il redevient l’être cynique et suffisant d’autrefois. Sa bouche gourmande et ses yeux plissés ne la démentiront pas. Il poursuit avec un geste obscène.

       — Tu paies tout ça comment ? Avec ton cul ?

      Marie-Pierre se cale au fond de son fauteuil. Un sentiment d’épouvante la paralyse. Comme jadis, Georges a touché le point sensible. Il rit à gorge déployée. Puis, il allume une autre cigarette et lui souffle lentement la fumée dans la figure.

Elle cligne des yeux et se recroqueville un peu plus. Il enfonce le clou.

       — J’adore ton regard de biche effrayée... Pourtant, tu sais que je t’aime plus que tout. Hein... ? Dis-moi que tu le sais !

       Elle ne mentira pas, ce serait lui donner le beau rôle. Elle s’efforce de retenir le cri de haine qui mûrit dans sa gorge depuis son arrivée. Hélas ! Son mutisme a tôt fait d’exaspérer le bouillant personnage. Il la nargue en se caressant la moustache contre le bord du verre. Puis, il sort de ses gonds. Sans crier gare. Un sourire malsain. Des cheveux poivre et sel, hirsutes mais bien fournis. Un ventre gras qui nappe entièrement la ceinture du pantalon... Un sauvage ! Sur le qui-vive depuis le début, Marie-Pierre s’esquive comme une anguille. D’un bond, elle contourne la table basse, écarte le rideau en perles de bambou qui lui barre la route et se réfugie sur la terrasse. Là, au moins, il n’osera pas élever la voix par crainte d’ameuter le voisinage.

       Le dos collé au lattis peint en vert, au risque d’abîmer ses clématites, elle le repousse sans haine mais avec une détermination inébranlable. Pourtant, Georges réussit à se coller à elle.

       — Si tu insistes, je hurle ! menace-t-elle en détournant la paume plaquée contre sa poitrine.

       — Ne joue pas les vierges effarouchées. Il est loin, ce temps-là. Tu n’es plus une gamine... Alors, ne me force pas à employer les grands moyens.

       — Je ne suis plus « ta » gamine ! Nuance ! Ni ta gamine, ni ton jouet, ni ton bouche-trou. Considère désormais que je ne suis plus rien pour toi... Tout comme tu n’es plus rien pour moi depuis longtemps !

       Elle reprend son souffle.

       — Je te hais ! Tu t’es régalé de moi pendant des années. J’en suis arrivée à me dégoûter quand je me vois dans une glace. Tu as détruit ce que j’imaginais de plus beau au monde. Mais surtout, je ne te pardonnerai jamais d’avoir fait mourir maman de honte !

       Il la toise avec dédain.

       — Comme c’est touchant ! Heureusement, tu n’as pas toujours été aussi récalcitrante. D’ailleurs, faire l’amour n’a jamais tué personne, surtout pas une femme. Si encore je t’avais fait du mal ! Pour ce qui est de ta mère, il fallait qu’elle soit fêlée pour en arriver là. Même pas fichue de respecter l’honneur de la famille !

       — Quoi ! Répète-moi ça ! Toi, un salopard voué à la débauche, tu oses parler d’honneur ?

      Le visage de Georges s’empourpre. Il recule d’un pas, arrache une feuille de palmier nain qui lui taquine la figure et administre une gifle magistrale à Marie-Pierre. Elle subit la punition sans broncher. Une mèche de ses longs cheveux blonds s’agglutine au filet de sang qui perle à la commissure de ses lèvres. Elle fouille les poches de sa salopette à la recherche d’un mouchoir. À peine perçoit-elle les menaces que lui postillonne la brute en furie.

       — Je t’apprendrai à me respecter, sale petite teigne !

       Ce respect-là, Marie-Pierre n’en a plus rien à faire. Elle s’essuie méticuleusement la bouche. Ses yeux plissés de colère lancent des étincelles. Ses mâchoires, endolories à force de serrer les dents, ne cessent de trembler. Elle repousse résolument son assaillant.

       — Fiche le camp ! s’exclame-t-elle en articulant rageusement chaque syllabe.

      Autrefois déjà, Georges Marchand s’amusait de la voir dans cet état paradoxal où l’agressivité la plus exacerbée se transforme soudain en soumission. Mais Marie-Pierre ne se pliait à ce revirement frustrant que par la force des choses. Naturellement, vu sous un angle grivois, cette volte-face était plutôt flatteuse. Surtout pour un homme de l’âge de Georges. Après autant de mois, il la sent à nouveau captive. Fort de cette évidence, ses larges mains placées sous sa bedaine, il la nargue de plus belle. Encore un soupçon de patience et elle s’offrira à lui comme les autres fois. Peut-être en désespoir de cause, mais là n’est pas le problème !

       — Je partirai, annonce-t-il avec un grand sourire. Mais d’abord... coucouche ! Tu dois te rappeler que j’ai horreur de perdre mon temps.

       Marie-Pierre repousse tant bien que mal les mains redevenues entreprenantes.

       — Et moi, j’ai horreur de toi. Je te vomis ! Tes séances dégoûtantes, c’est terminé. Alors, pour la dernière fois, dégage !

       Georges reçoit l’injonction comme un coup de poing dans la figure. Les yeux exorbités, toutes griffes dehors, il se lance comme un fauve sur la proie convoitée.

       Coincée entre deux vasques de bégonias, Marie-Pierre offre une bien piètre résistance. Le forcené s’en prend aussitôt à ses vêtements. En dernier ressort, elle se laisse glisser sur le carrelage et se recroqueville complètement. Les coudes rivés à son corsage, elle protège du mieux qu’elle peut un chemisier beaucoup trop fin pour supporter longtemps un tel acharnement. Contre toute logique, elle ne trouve pas le réflexe d’appeler. Comme avant, dans ces moments-là, elle serre les dents et souffre déjà en silence. À la différence près que, cette fois-ci, cette première fois, elle restera imperméable à ses obscénités. La coupe est pleine. Cela devrait-il lui coûter la vie, ce combat pour l’honneur, elle le mènera jusqu’au bout de ses forces.

       Hélas ! La résistance efficace de Marie-Pierre et l’impuissance outrageante pour un homme de l’acabit de Georges à venir à bout d’une minette récalcitrante, finissent par exaspérer l’intrus. Depuis belle lurette, son regard n’exprime plus rien d’humain. Soudain, il cesse de triturer les seins de sa victime et la saisit à la gorge. Elle ressent d’abord la douleur des ongles qui s’impriment dans sa peau, puis la pression de plus en plus intense de ses paumes. Une brûlure atroce commence à ravager sa chair. Les yeux injectés de sang, Georges serre, serre à lui briser les os. Arc-bouté sur ce corps frêle qui le refuse aussi effrontément, il donne libre cours à ses véritables instincts...

       Au bord de l’asphyxie, Marie-Pierre n’a d’autre issue que de jouer crânement son va-tout. Vite et fort. Sa toute dernière chance ! Elle appuie donc résolument les pieds contre les barreaux du balcon et se propulse vers Georges en lui labourant le visage de ses dix doigts. Déséquilibré par la soudaineté de l’assaut, aveuglé surtout par les ongles qui s’acharnent sur ses paupières, il vacille parmi les plantes et s’affale de tout son long contre la porte coulissante. Une vasque pansue heurtée par mégarde explose à même le sol. Marie-Pierre s’écorche le pied aux débris en se réfugiant dare-dare dans l’appartement.

       Le téléphone ! Elle s’y précipite en haletant, décroche en catastrophe. Mais qui appeler à la rescousse ? De toute façon, elle est aphone. D’abord récupérer. Retrouver un semblant de force. Elle en aura bientôt besoin. Déjà, elle le voit ramper. Là-bas, à travers le vitrage maculé de terreau. Il se dirige vers le salon en se tenant les côtes. Un visage de fou, écarlate et souillé. Il peine, mais ne fléchit pas.

       Marie-Pierre serre les poings. De peur. Ou pour se donner du courage. Georges rampe toujours, s’approche dangereusement. Droit sur elle. Les yeux hagards. En une fraction de seconde, il est debout. Il lui barre l’accès au palier. Plus moyen de fuir. Ah ! Elle aurait été mieux inspirée de suivre des cours de karaté au lieu de se lancer dans la peinture ! Ne lui laisser aucun espace. Surtout, ne plus lui permettre de la toucher. Tirer parti des meubles, trop rares, hélas ! pour entraver valablement ses déplacements. Les yeux dans les yeux, attentifs au moindre mouvement de l’autre, ils contournent la table et les fauteuils à pas feutrés. Félins dans leurs approches. Presque aériens.

       Georges se persuade que sa robustesse se révélera tôt ou tard déterminante dans cette lutte sans merci. D’ailleurs, ce jeu du chat et de la souris n’a que trop duré à son goût ! Il empoigne donc le fauteuil qui lui fait barrage et s’en sert comme d’un bélier pour renverser Marie-Pierre. Celle-ci ne doit son salut qu’au coin de tapis replié, dans lequel Georges se prend les pieds. Cela étant, le champ d’action s’amenuise encore. L’ultime refuge ? La cuisine. Mais cette fois, tout espoir de fuir s’évanouit pour de bon. Un dernier corps-à-corps entérinera bientôt leur haine mortelle. C’est fatal.

       Aussi inconcevable que cela paraisse, Marie-Pierre est résolue à livrer ce combat. Son combat de la dernière chance, s’il le faut, elle le conclura dans le sang. Oui, dans le sang ! Le comportement assassin de Georges a balayé le tout dernier scrupule qui la retiendrait de le tuer.

       L’enragé bondit dans la cuisine, mais Marie-Pierre l’attend de pied ferme. Elle tient à bout de bras deux couteaux effilés qui traînent dans l’évier depuis la veille. Ce n’est pas chose courante, mais, au passage, elle remercie le Ciel d’être allergique à la vaisselle !

       Stupéfaction…! Malgré la menace, Georges ne baisse pas pavillon. Inconscience ? Bravade héroïque ? Au contraire, il entreprend de saisir l’effrontée à bras le corps. Mal lui en prend... Les deux lames filent à l’aveuglette, à la vitesse de l’éclair. Une première estocade lui entaille l’avant-bras, juste sous le coude ; il évite miraculeusement une balafre en pleine figure en se protégeant des deux mains.

       À son grand dam, ce premier fait d’armes hypothèque dangereusement l’issue de ses velléités offensives. Le bras meurtri replié contre sa poitrine, il grimace en la fusillant du regard. Dans le feu de l’action, Marie-Pierre lui aurait également touché le poignet, mais ce n’est qu’une supposition. Figée en position d’escrimeuse, elle attend la réplique. Les premières gouttes de sang s’écrasent sur le carrelage. Le visage de Georges exprime à la fois la vexation et la stupeur. Il découvre peu à peu l’ampleur de ses blessures. Sa folie reprend ses droits.

       — Petite garce ! Tu as osé... !

       Il se redresse, féroce. Semble hésiter. Le calme avant la tempête. Il brandit le poing.

       — Cette fois, c’est moi qui vais te faire la peau ! dit-il en se ruant sur elle.

       Le geste malvenu... Pourtant, Marie-Pierre n’avait pas bougé. Enfin, presque pas. C’est lui qui se plante sur le couteau. Un cri déchirant. Quelques plaintes mal étouffées. Une lente glissade à reculons pour aboutir au pied d’un placard. Puis, un silence de mort...

       Sans sourciller, Marie-Pierre observe l’épaule entaillée. De sa main ensanglantée, Georges s’essuie le front. Son regard de minable en perdition exprime toute la détresse du monde. Au fond, il la dégoûte encore plus ainsi que dans un lit ! L’envie de s’en débarrasser une fois pour toutes décuple les forces de la jeune femme.

       Il amorce un mouvement de recul. L’effroi se lit dans ses yeux lorsqu’elle se précipite sur lui. Paralysé par la douleur, il subit la loi de Marie-Pierre sans pouvoir broncher. La lame déjà maculée de son sang s’agite devant ses yeux... Le couteau pointé contre sa gorge pénètre dans la peau ridée... La voix glaciale de Marie-Pierre...

       — Disparais ! Fiche le camp avant que je ne t’achève !

       La fin des illusions... Terrassé au plus profond de son orgueil et de sa chair, il se traîne comme une loque jusqu’au palier.

       Enfin seule ! Marie-Pierre s’assure d’avoir fermé à clé. Ses mains restent collées à cette porte qu’elle vient de claquer de toutes ses forces. Elle sent ses nerfs la lâcher. Implacable vertige... Elle s’effondre et sanglote... Elle a gagné sa délivrance ! Des images cruelles se bousculent dans sa tête. Images immondes et tenaces de caresses inavouables et d’étreintes humiliantes. Aux souvenirs méprisants du passé se greffe, plus insoutenable encore, le souvenir de la chair violée. Paradoxe terrifiant, cet homme qu’elle vient de chasser de sa vie s’incruste de plus belle dans son esprit. Toutes les bassesses auxquelles elle vient d’échapper, elle les subit en pensée ; encore plus dégradantes que dans la réalité. Elle les subit au tréfonds de son corps convulsé que lui semblent triturer d’invisibles mains gourmandes... Son corps à jamais dénaturé, que Georges a tant et tant de fois investi comme un animal !

       Son cœur bat la chamade et ses tempes battent sous ses doigts. Elle récupère mal. Un silence oppressant a envahi l’appartement et une peur nouvelle se fait jour. Sa victoire lui semble tellement irréelle ! Le connaissant, elle doute fort qu’il ne revienne pas. Est-il seulement parti ? L’ascenseur a très bien pu descendre vide !

       Elle se colle discrètement à la porte et tend l’oreille. Rien que silence... Besoin d’écouter, peur d’entendre... Le silence... Puis des bruits imprécis qui semblent surgir de partout. Ah ! Elle aurait dû s’assurer de son départ au lieu de rester pétrifiée comme une folle ! La voici bel et bien cloîtrée, à présent. Prisonnière de sa peur, de cette peur qui lui bloque autant le cerveau que les membres. Elle réalise subitement que son corps tout entier lui fait mal. De plus, sa joue semble gonflée. Elle doit avoir une tête affreuse ! Elle passe la langue sur ses gencives et y ressent une douleur.

       — J’aurai l’air cloche pour mes vingt ans. C’est bien ma veine !

       Le cap de ses vingt ans, Marie-Pierre se dit qu’elle le passera seule, et elle s’en attriste. De plus, elle le passera mal. Avec le souvenir d’amis dispersés. Ses amis…! Lassés, pour la plupart, de son incompréhensible silence. Elle est seule et le restera ; seule avec sa hantise du retour de Georges. Cette peur panique lui colle à la peau comme un carcan maudit.

       Elle traîne les talons jusqu’au salon en désordre. L’un des verres est brisé. Le cendrier gît sur la moquette. Le vin blanc renversé inonde le fond du plateau. Mais il y a pire : l’un des fauteuils s’est désarticulé dans sa chute. Marie-Pierre renonce à le retaper tout de suite. À la clarté du salon, elle s’aperçoit aussi que le col de son chemisier est déchiré. Il pend contre son épaule. L’accroc est irréparable. Enfin... Ç’aurait pu être pire ! Quelle effervescence se serait emparée de ce maniaque si elle avait porté une jupe au lieu d’une salopette... ?

       Elle retourne sur le balcon. Le soleil trop radieux salue son arrivée et la fait cligner des yeux. Autour d’elle, c’est la désolation : plantation dévastée, terrasse méconnaissable. Elle en reste les bras ballants, au bord des larmes. Chaque plante meurtrie marque son cœur d’une autre cicatrice. Et Dieu, seul, sait le temps qu’il faudra pour les effacer toutes ! Ce balconnet fleuri, elle le considérait depuis son arrivée comme un enfant auquel on prête la majeure partie de son temps. Il était son œuvre mûrie avec amour, le reflet de sa féminité retrouvée. Mais voilà... Cette image, ce repère, ce ressourcement intime, il l’a violé aussi !

       Marie-Pierre sent la nausée lui soulever le cœur. Elle se sent plus souillée que ce dallage poisseux jonché de terre, de tessons et de lambeaux de fleurs. En serrant son chemisier déchiré contre sa poitrine, le besoin d’une douche la reprend. Besoin incoercible et violent ; presque maladif. Elle détourne son regard du balcon ravagé. En marchant vers la salle d’eau, ses pieds maculent la moquette de terreau pâteux.

       Le verrou poussé à refus concourt à la rassurer un peu. Son dégoût s’estompe. Libérée peut-être à jamais des persécutions de ce triste personnage, un souci d’élégance longtemps étouffé l’incite même à s’inquiéter de son corps. Jouer à l’autruche, se voiler la face, tout cela ne rime plus à rien. Sa réticence à se livrer à la lumière, cette simple réticence ne se manifeste même plus. Juste l’appréhension de ressembler à un boxeur à sa descente du ring. Mais c’est une bien petite chose, comparée au complexe qui la confinait précédemment dans la pénombre de cette pièce. D’ailleurs, si son corps est mal en point, son honneur est sauf. Aujourd’hui, elle n’a pas à rougir. Le cœur gonflé d’orgueil, elle actionne l’interrupteur de la salle de bain avec une détermination propre aux vainqueurs.

       Il n’y est pas allé avec le dos de la cuiller, le bougre ! Le sang a séché entre ses lèvres. Elle ressemble à une grand-mère édentée. En se rinçant la bouche, la plaie se rouvre... L’émail du lavabo s’éclabousse de traînées sombres qu’elle s’empresse d’essuyer. Haut-le-cœur... Elle se gargarise à nouveau. Cette fois, ses lèvres se tachent à peine d’un mince filet rose.

       Elle s’affaire dans sa pharmacie lorsque la sonnerie du tableau d’appel retentit à nouveau dans le hall. Le souffle coupé, elle reste clouée sur place. Son cœur cogne à tout rompre. La sueur perle sur son front ; sur son visage blême, à l’endroit de la gifle, quatre sillons violacés tressaillent nerveusement. Sueurs glacées. La frousse bleue ! Elle appréhende un nouveau cauchemar, et cette éventualité la désespère au point que sa vue se trouble.

       Le spectre du tyran resurgit dans ses pensées. Le même visage bouffi qui l’a surprise tout à l’heure, là, derrière la porte. Ce même visage la hante et la poursuit. Il revient à la charge. Encore et encore. Comme une vague impétueuse qui s’enroule sans fin sur le rivage... En désespoir de cause, Marie-Pierre se voile la face pour échapper à cette vision obsédante. Hélas ! Rien n’y fait. L’image maudite la domine et la terrorise. En outre, les coups de sonnette répétés démontrent clairement qu’il ne lâchera pas prise. Pourtant, s’il espère la coincer une seconde fois, il peut toujours courir ! C’est vrai, quoi ! Tout bien réfléchi, elle est en position de force.         Ce type est même complètement débile de faire autant de foin pour une cause perdue d’avance. Comme si elle allait retomber dans son piège... !

       Son affolement lui semble déplacé, disproportionné. Elle rouvre les yeux et se rassure pour de bon : dans cet appartement, tout concourt à la sécuriser. Tout ! Si elle le voulait, elle pourrait même tirer les ficelles de ce jeu morbide. Elle pourrait surtout s’offrir le luxe d’expédier le casse-pieds sur les roses... Une idée géniale qu’elle met aussitôt en pratique.

       — Bon… Tu arrêtes tes conneries, maintenant ? lance-t-elle dans le parlophone.

       — Vous... Vous n’êtes pas la dame peintre ?

       La grossièreté de l’accueil déconcerte la visiteuse. Croyant s’être trompée, celle-ci examine une nouvelle fois le tableau d’appel. Elle n’a pas eu la berlue : une seule plaquette affiche le nom de Marie-Pierre Marchand. Pourquoi donc ce coup de gueule ? Dire qu’elle a roulé comme une dingue pour honorer ce rendez-vous ! Tout cela pour quoi ? Pour se faire traiter de conne par une gribouilleuse lunatique. Elle a bonne mine, tiens ! Elle tourne les talons en vue de quitter l’immeuble, quand une voix troublée l’interpelle dans le parlophone.

       — Vous... Vous êtes Dominique ?

       — Ça va ? Vous êtes calmée ? Oui, je suis Dominique Charlier. J’ai toujours vingt-deux ans et j’attends comme une imbécile devant votre porte depuis cinq minutes !

       Marie-Pierre encaisse mal la repartie. Leur collaboration débute sur un beau quiproquo. Une méprise qui risque d’anéantir leur projet avant qu’il ait pris corps.

       Elle cherche les mots pour se justifier. La situation est désespérante. Des bribes de phrases ridicules se bousculent dans sa tête. Le temps lui file entre les doigts. Or, elle doit retenir cette fille. À tout prix ! Quoi qu’il en coûte à sa pudeur. Un sursaut de volonté l’anime au tout dernier moment.

       — Je suis désolée, Mademoiselle Charlier. Je croyais avoir affaire à... à un sale type.

       Le désarroi de Marie-Pierre est évident. Il plonge la visiteuse dans une soudaine perplexité. Tout compte fait, elle s’est emportée un peu vite ; un peu fort. Elle est prête à s’en excuser.

       — Vous n’êtes pas bien, mademoiselle ? Si vous voulez, je peux repasser... ?

       — Non, montez, je vous en prie... L’ascenseur se trouve sur votre gauche.

       — Vous êtes sûre que je ne dérange pas ?

       — Au contraire…Vous ne pouvez pas savoir comme vous tombez bien ! Dites, lorsque vous atteindrez mon palier...

       — Oui... ?

       — Rien... Une bêtise... Venez vite !

       Dominique pousse la porte vitrée et longe le mur du couloir. Il y fait de plus en plus sombre. Bien qu’elle marche à pas de loup, ses pas résonnent sur le carrelage. Elle tend la main vers la cabine et son appréhension atteint son paroxysme. Le battant émet un grincement aigu en pivotant... Une bouffée de chaleur lui monte au visage. Sans être poltronne, un étrange pressentiment l’envahit. D’ailleurs, quand la cabine s’illumine, elle s’en écarte précipitamment. Avant de constater qu’elle est vide. Sale, mais vide !

       Des relents de nicotine et de sueur l’accompagnent jusqu’au second étage, où un large plafonnier cuivré diffuse une lumière fade sur le palier désert. Les murs sont nus et cet endroit exigu dégage un sentiment d’intrigue. Une ambiance de catacombes qui ne présage rien de folichon. Dans ce domaine, son intuition la trompe rarement.

       Soudain, un claquement de serrure... Pour être honnête, elle se sent de plus en plus réticente à mettre les pieds dans cette galère. Trop tard... Une voix hésitante l’invite à se manifester :

       — Dominique... ?

       — Je suis là.

       — Il n’y a personne avec vous ?

       — Non. Je suis seule.

       — Alors, entrez !

       Si piège il y a, il se refermera bientôt sur elle. Mais il est bien temps d’appréhender cette éventualité ! D’ailleurs, elle serait incapable de reculer. Elle obéit à une force étrange. Peut-être à l’attrait sous-jacent de percer un mystère ; le mystère d’une jeune femme ébranlée. Mais une femme ébranlée par quoi ? Ou par qui... ?