La tyrannie du court terme - Jean-François Simonin - E-Book

La tyrannie du court terme E-Book

Jean-François Simonin

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Beschreibung

Pourquoi le temps long, qui est devenu la norme dans le monde physique, végétal et animal, s’applique-t-il de plus en plus difficilement aux affaires humaines ?

Ce livre interroge : pourquoi le temps long, qui est devenu la norme dans le monde physique, végétal et animal, s’applique-t-il de plus en plus difficilement aux affaires humaines ? Si nous savons maintenant que nous sommes entrés dans l’ère de l’anthropocène, pourquoi les décideurs actuels restent-ils incapables de comprendre comment y vivre durablement ?
La tyrannie du court terme à l’oeuvre dans les démocraties libérales entraîne l’exploitation et la destruction du monde. L’impossibilité de s’insérer dans le temps long fait émerger un colonialisme d’un genre nouveau : le colonialisme du futur, qui se manifeste via l’intelligence artificielle, le « big data », le transhumanisme, la géoingénierie… Un futur préempté par les plus grands acteurs de la mondialisation, mais un futur qui exclut la majorité des citoyens du monde, dès leur naissance.
L’instauration d’un temps universel maintenant étendu à toute la surface du globe aboutit à une survalorisation du présent qui a désynchronisé le rythme de nombreux peuples par rapport à leurs repères traditionnels. Il a donc, paradoxalement, engagé l’humanité dans une guerre des temps d’un genre nouveau.
Cet essai décrypte ce phénomène sous un angle original, au croisement des questionnements philosophiques, stratégiques et politiques. Il alerte sur l’urgence de reprendre en main la construction du futur, tâche prioritaire du politique, puis avance l’idée d’une nouvelle responsabilité prospective, qui pourrait se substituer au « progrès » et initier un nouveau projet de civilisation, profondément alternatif, permettant d’éviter effondrements ou explosions.
Ce livre s’inspire ouvertement de plusieurs penseurs qui ont semé les germes de cette idée de responsabilité prospective depuis près d’un siècle, dans différents domaines. Il expose en annexe leurs principales intuitions en ce sens.

Découvrez un essai qui décrypte le phénomène de La tyrannie du court terme sous un angle original, au croisement des questionnements philosophiques, stratégiques et politiques.

EXTRAIT

La nature des activités humaines n’avait aucun rapport avec le devenir du monde. L’homme était redevable de ses actes devant Dieu ou devant la société, mais pas devant le monde lui-même. Les lois de la nature étaient certes écrites en langage mathématique, mais cela n’impliquait aucune responsabilité humaine vis-à-vis de l’état du monde. Ce principe d’une disponibilité de l’avenir au profit de l’humanité est en train de s’effacer ; il devient contre-productif et dangereux dans le monde d’aujourd’hui. Nos choix stratégiques actuels et toutes leurs implications, volontaires et involontaires, influent déjà profondément sur les contours de notre avenir, tant au travers des déchets radioactifs, de la création de nouveaux matériaux et de chimères, de la destruction d’espèces endémiques, du changement climatique, des pollutions de diverses natures. En choisissant un point focal dans l’avenir nous initierons un forçage temporel qui imposera de nous extraire de l’emprise du court terme.

À PROPOS DE L'AUTEUR

Jean-François Simonin est philosophe, essayiste et conférencier. Professionnel du diagnostic stratégique d’entreprise, il intervient comme consultant dans de nombreux groupes de l’industrie et des hautes technologies. Du même auteur, aux éditions l’Harmattan : Anticiper à l’ère de l’anthropocène, (2016), et dans la série « Clés d’accès au XXIIème siècle », La destruction créatrice, une illusion ravageuse (t. 1, 2016) et De nouveaux matériaux pour de nouveaux futurs (t. 2, 2017).

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Couverture

Page de titre

Avertissement

Les textes rassemblés ici sont issus de divers exposés ou conférences réalisés à Paris (4), Toulouse (4), Lyon (2), Montpellier, Bruxelles, Strasbourg et Marrakech entre mai 2013 et avril 2017. Ces textes ont été largement revus et complétés par rapport à leurs ébauches initiales, d’une part pour adapter leur écriture au format d’un livre, et d’autre part pour tenir compte de développements ultérieurs et pour intégrer le résultat des échanges que ces exposés avaient suscités.

Avant-propos

Cet essai est composé de deux parties subdivisées en chapitres qui représentent une progression vers la prise de conscience de la nécessité de rompre avec le déni du long terme, et d’imaginer des parades face à ce déni. Il interroge frontalement les dogmes de l’innovation technoscientifique, de la croissance économique et des droits de l’Homme et les questionne en matière de soutenabilité, chacun dans sa sphère d’influence, sur le long terme. Il pointe les incohérences du programme des Lumières, qui avait insufflé sur la surface du globe un véritable espoir de création d’un paradis sur Terre, et se retrouve au début du XXIe siècle à devoir éviter la perspective d’aboutir à un enfer terrestre. Il pointe les responsabilités des pratiques néolibérales faisant de l’appropriation et de l’exploitation du globe une source d’enrichissement pour la minorité au pouvoir. Il examine ensuite en détail les raisons et implications de la tyrannie du court terme dans laquelle nous sommes tombés à la fin du XXe siècle. Il montre que la longue durée a toujours représenté un problème pour la civilisation occidentale, surtout depuis que l’Occident tout entier s’est rallié au programme cartésien de domination de son milieu de vie. Il rappelle comment l’avenir était devenu une véritable force motrice, à partir de la fin du XVIIIe siècle. Et l’immense problème que représente, depuis la fin du XXe siècle, l’essoufflement de cette force motrice. Il propose de saisir l’opportunité de ce recul de la valeur avenir pour étudier l’hypothèse d’en faire une transcendance artificielle. Un totem, en quelque sorte. En revenant sur la façon dont l’invention de l’horloge, au début du second millénaire, dans les monastères européens, a radicalement modifié le travail, les comportements et les mœurs, tant dans les vies individuelles que collectives, il vient à l’esprit que rien, dans l’appréhension de la temporalité dans la civilisation occidentale ne permettra jamais de réintroduire la question du long terme dans le circuit des prises de décision en régime libéral. Peut-être devrait-on alors inverser la question, et se demander à quelles conditions une totémisation du futur serait de nature à introduire et légitimer la série d’interdits qui serait susceptible de préserver les perspectives de long terme de l’humanité. Vaste programme, qui ne sera ici qu’ébauché, à l’aide de BH221 – le concept qui impose de poser le regard sur les implications, à l’horizon du siècle prochain, de tout ce qui se trame au présent dans les orientations stratégiques d’une civilisation occidentale devenue planétaire. Enfin, cet essai recense un grand nombre de nouveaux matériaux pour une possible reconstruction du monde sur de nouvelles bases. Au final, il invite à réfléchir à l’établissement d’un nouveau « permis d’engager l’avenir de l’humanité », dans le cadre d’une déontologie qui devrait s’imposer à tous les principaux acteurs de la mondialisation, et d’une morale à la mesure d’un homme devenu fabricant du monde.

Les annexes, en fin d’ouvrage, sont centrées sur l’idée de responsabilité prospective telle qu’elle a été défrichée par quelques penseurs particulièrement clairvoyants. Cette idée est extrêmement féconde pour envisager l’avenir, aujourd’hui, au début du XXIe siècle. Elle représente peut-être la colonne vertébrale d’un nouveau projet de civilisation adapté à l’ère de l’anthropocène. La responsabilité prospective, ce pourrait être le supplément d’âme nécessaire à une civilisation devenue si puissante qu’elle modifie ses propres conditions de vie et de survie. Peut-être, en effet, que nos prodigieux pouvoirs ne poseraient pas de problème particulier s’ils étaient accompagnés d’une capacité d’anticipation et d’une responsabilité prospective d’envergure équivalente, dans l’espace et dans le temps, à notre capacité d’action. C’est cette idée qui est creusée dans les annexes. Neuf auteurs sont cités ici pour accréditer cette idée. Aucun d’entre eux n’a parlé explicitement de ce concept de responsabilité prospective mais tous, indirectement, me semblent pouvoir nourrir cette idée, à des époques et selon des angles de vue certes bien différents.

1. BH22, ou « Biosphère et Humanité à l’horizon du XXIIe siècle ». C’est le fil conducteur méthodologique de ma série « Clés d’accès auXXIIe siècle » : il s’agit au moyen, de ce concept, de focaliser l’attention sur les retombées, à l’horizon du XXIIe siècle, c’est-à-dire à un siècle de distance, des principales stratégies de transformation du monde actuellement en déploiement, notamment par les principaux acteurs de l’économie mondialisée en ce début de XXIe siècle. Je reviens en détail sur ce thème dans le présent essai, notamment au chapitre 5.

Introduction

Il est fascinant d’observer à quel point les horizons humains semblent se contracter à mesure que nous prenons conscience de l’immensité des temps passés et des temps futurs. Comme si les perspectives humaines devaient se raccourcir dans notre univers en expansion. Nous rêvions d’éternité à l’époque où nous pensions que l’humanité était une création divine âgée de quelques millénaires seulement. Nous peinons à présent à imaginer les contours humains du siècle prochain, alors même que nous avons compris que les temps biophysiques sont infinis. Comme si le temps long était d’autant plus difficile à appliquer aux affaires humaines à mesure qu’il devient la norme dans le monde physique, végétal et animal. Sommes-nous victimes d’un effet d’optique ? Peut-être, mais il est aussi probable que nous avons enclenché des processus problématiques pour la pérennité de l’humanité sur cette Terre.

Dans ce contexte, il est difficile de comprendre pourquoi la question de la longue durée a fait l’objet d’une aussi faible attention jusqu’à présent. Il existe un net décalage entre l’importance de la question de la longue durée, le grand nombre de projets technoscientifiques et industriels impactant directement les perspectives de long terme de l’humanité, et le peu de réflexions qui leur sont consacrées. Comme si la pensée occidentale témoignait d’un certain désintérêt, ou souffrait d’une certaine myopie, ou voulait rester dans une position de déni des enjeux de long terme ; ou encore comme si cette question était devenue si compliquée qu’elle rebutait à présent les intellectuels ; à moins que la question du long terme ne soit devenue insidieusement un tabou dans les démocraties libérales contemporaines. C’est peut-être cette dernière hypothèse qui doit être privilégiée : il n’est peut-être de l’intérêt de personne, dans une économie mondialisée et financiarisée, de promouvoir la question du long terme. Car le long terme est une notion très subversive, nous le verrons à diverses occasions dans les analyses qui suivent, pour une société présento-centrée dont l’essence est de maximiser l’intérêt à court et moyen termes de ses principaux acteurs.

La perspective historique vient à l’appui de cette hypothèse. Il se pourrait que le programme des Lumières ait consisté, en premier lieu, à construire un paradis sur Terre, ici et maintenant, le plus rapidement possible, quoi qu’il advienne de cette Terre sur la longue durée. Il s’agissait prioritairement, à la fin du XVIIIe siècle, de mettre un terme à plusieurs siècles d’exactions et de domination des peuples au nom d’idéaux dont on découvrait alors, grâce à la science naissante, qu’ils n’étaient que des chimères. Mais dans l’empressement visant à consolider le programme d’inversion des priorités entre les projets terrestres et célestes, dans la précipitation pour intervertir les rôles et responsabilités des principaux acteurs de cette humanité nouvelle, en Occident, nul n’a songé à encadrer les pouvoirs technoscientifiques et économiques naissants de quelconques limites ou responsabilités. La priorité était d’enclencher un progrès, pas de s’interroger sur les implications à long terme de ce progrès. L’innovation technoscientifique et le développement économique sont peu à peu devenus rois, éliminant progressivement tous leurs contre-pouvoirs. Ils menacent explicitement, aujourd’hui, de mettre fin à l’aventure humaine sur ce paradis terrestre qui reste certes bien imparfait, en plusieurs endroits du globe, mais dont rien n’interdit de penser qu’il pourrait encore significativement améliorer les conditions de vie de l’humanité, notamment hors de l’Occident, s’il devenait capable de prendre en charge la question de la longue durée.

Las, rien ni personne, à ce jour, ne semble capable de faire contrepoids aux stratégies et politiques court-termistes. On priorise la croissance alors que l’on a compris que cette croissance est suicidaire à long terme ; on vise à climatiser la planète pour ne pas remettre en cause nos dogmes technolibéraux consuméristes ; on promet la régénération des corps et des esprits grâce à la biologie de synthèse et à l’intelligence artificielle ; on veut accroître l’intelligence collective grâce au big data. Le politique s’accommode sans rechigner de son nouveau rôle de promoteur, facilitateur et contrôleur de ces programmes qui amenuisent quotidiennement les perspectives de long terme pour le monde et l’humanité tels que nous les concevions jusqu’à présent.

C’est peu dire que nous sommes régulièrement envahis du sentiment que tout nous échappe. Changement climatique, entrée dans la sixième extinction de la biodiversité, crises financières à répétition, accroissement des inégalités, secousses brutales dans les équilibres géopolitiques, concentration croissante d’immenses pouvoirs dans quelques mains humaines, courses folles aux armements, terrorisme, etc. Nous sommes quotidiennement submergés d’informations donnant le sentiment que les principaux acteurs de la mondialisation ont complètement perdu la main dans la conduite des affaires du monde. Le lundi, nous apprenons que l’élection à la présidence de la plus grande nation du monde a déjoué tous les pronostics ; le mardi, que des savants ont mis au point une nouvelle technique de copier/coller au niveau des chromosomes, ouvrant ainsi des perspectives vertigineuses pour l’évolution du vivant ; le mercredi, que deux touristes envisagent de passer leurs prochaines vacances autour de la lune ; le jeudi, qu’un raz de marée malencontreux a détruit une centrale nucléaire ; le vendredi, que nous avons quitté l’ère de l’holocène pour entrer dans l’ère de l’anthropocène ; le samedi, que certains biologistes envisagent de faire (re)naître un mammouth grâce à des brins d’ADN reconstitué ; et le dimanche, qu’une nouvelle attaque de kamikazes a fait plusieurs dizaines de victimes civiles dans tel ou tel marché de telle ou telle ville dans le monde, aucune région ne paraissant plus à l’abri de ce type d’attaque. Un sentiment d’impuissance nous envahit périodiquement devant l’amoncellement de ces nouvelles ou évènements qui nous dépassent largement – et dont nous peinons à comprendre si leurs initiateurs comprennent, eux-mêmes, ce qu’ils font.

Nous savons pourtant que la prise en compte des questions de long terme est devenue une question de survie pour l’humanité. Depuis que nous sommes entrés dans l’ère de l’anthropocène, nous savons que nous sommes devenus des acteurs surpuissants, capables de clôturer nous-mêmes une ère géologique pour en ouvrir une nouvelle, peut-être la dernière pour l’humanité. Cela peut susciter un certain respect. L’homme, c’est certain, peut être fier de quelques-unes de ses réalisations sur cette Terre. Mais cela pourrait aussi accroître nos responsabilités. Jusqu’à présent, il n’en est rien. Les principaux acteurs de la technico économie mondialisée configurent quotidiennement le devenir du monde, en aveugle, le plus souvent sans le savoir, et sans que quiconque ne leur demande des comptes à propos de ce nouveau monde qu’ils construisent en catimini.

Comment faire, alors ? Les outils de destruction prolifèrent, leur coût d’acquisition diminue, ils se popularisent à vive allure. La biosphère se dégrade, à une vitesse croissante. Les inégalités augmentent et commencent à exploser. Le tissu du vivant, toujours plus exploité, électrifié, numérisé, monétarisé, humanisé, se fragilise. Aucune solution – théorique, pratique, technologique, politique, culturelle – à ces immenses questions n’émerge. Tant que les gauches, ou l’Europe, resteront dans le projet d’ajournement du désastre, elles ne pourront que rester à la traîne des logiques néolibérales. Elles seront toujours en retard d’une idéologie, d’une technologie, d’un projet, d’une prise de risque. Le progrès social n’est pas près de s’imposer, de lui-même, devant les logiques commerciales et financières. Mais pourquoi ne pas en rester là, dira-t-on ? Peut-être ne pouvons-nous rien faire d’autre que viser l’adaptation à ces évolutions. Contentons-nous alors de traiter les symptômes. Soigner les malades est un beau métier. Éradiquer les maladies était aussi un beau métier, mais il est peut-être devenu définitivement inaccessible pour le politique en régime de croisière libérale. Devons-nous alors attendre tranquillement les catastrophes ? Non, car la catastrophe est bien devenue l’issue la plus probable sur le long terme – disons à l’horizon d’un siècle, pour nos enfants donc, la plus probable, mais peut-être pas la seule possible. L’histoire a témoigné par le passé de prodigieuses capacités de retournement de l’aventure humaine, et rien n’interdit de penser que de tels retournements sont encore possibles, y compris dans le contexte de l’anthropocène. Peut-être notre surpuissante capacité d’ingénierie pourra-t-elle être utilisée pour autre chose que précipiter la civilisation vers sa chute.

Mais en attendant, la question de la longue durée se pose au début du XXIe siècle dans un contexte nouveau dont nous n’avons pas encore pris toute la mesure. Nous serions, dit-on communément, entrés dans une période où l’urgence règne en maître. On parle de tyrannie du court terme pour caractériser cette situation dont on s’accorde à penser qu’elle s’amplifie régulièrement, et atteindrait actuellement des proportions devenues plus problématiques que par le passé. De nombreux ouvrages2 contemporains abordent ce sujet, mais pas dans l’optique que je souhaite éclairer au cours de cet exposé. Je voudrais me concentrer ici sur l’identification des conditions à réunir pour réintroduire le souci de la longue durée dans les circuits de décision des principaux acteurs de la mondialisation. En remettant en cause l’idée que le long terme serait une question qui n’aurait pas posé de problème par le passé, qu’il s’agirait d’un problème nouveau. Car loin d’avoir été une évidence, la longue durée a toujours été et reste à ce stade une énigme, un concept aussi difficile à saisir théoriquement que pratiquement. Ce qui fait l’originalité de notre situation actuelle, au début du XXIe siècle, c’est que nous sommes plongés depuis quelques décennies dans une crise de l’avenir qui a fait disparaître le cadrage traditionnel de la question de la temporalité. Et dans ce contexte, je voudrais avancer l’idée que nous avons peut-être à présent à « totémiser » la longue durée pour lui redonner un certain poids politique, même en l’absence de toute justification ontologique ou métaphysique. Afin de redonner au long terme la transcendance qui lui fait actuellement défaut. Nous y reviendrons longuement.

Sortir de la tyrannie du court terme, et reprendre la main sur le futur, sur la longue durée, voici les préoccupations qui sont au centre des analyses qui vont suivre. Elles convergent vers la nécessité d’envisager l’avenir selon de nouvelles aspirations, des aspirations cohérentes avec nos nouveaux pouvoirs de transformation du monde, des aspirations à la responsabilité prospective. Or, rien jusqu’à présent ne nous avait mis en demeure d’envisager les choses sous cet angle. Rien, dans la civilisation occidentale, ne nous a jamais invités à réfléchir du point de vue de notre responsabilité vis-à-vis du futur. Au contraire, le progrès tel que défini par les Lumières invitait explicitement à négliger les conséquences vis-à-vis de l’avenir, surtout vis-à-vis du long terme. Chercher à reprendre la main sur le futur, c’est donc chercher à réinvestir la question de la longue durée, avec l’idée de prendre à notre charge les conséquences de nos stratégies d’aujourd’hui sur l’humanité de demain.

Voici donc le fond de pensée sur lequel se dérouleront les analyses qui vont suivre. Beaucoup de questions, lourdes, et peu de certitudes. Il s’agira surtout d’« instruire la question de la longue durée ». Mais instruire le plus correctement possible la question du long terme, la mettre en regard des orientations stratégiques des principaux acteurs de l’économie mondialisée, dans un cadre résolument laïc, c’est déjà beaucoup. Car tout se passe comme si la question du long terme avait été oubliée depuis le retrait du religieux en Occident. Il est vrai que jamais la science ni l’économie n’ont fait de la longue durée un sujet de questionnement aussi sérieux que n’avaient su le faire les religions. Et s’il s’avérait que le souci de la longue durée pouvait effectivement redevenir l’objet d’un large questionnement, hors des seuls cadres religieux, cela ouvrirait de nouvelles possibilités de construction et de reconstruction du monde. Ce serait un appel pour la définition d’une éthique et d’une morale à la hauteur de nos prodigieux pouvoirs de transformation du monde. Si le long terme pouvait redevenir un sujet sérieux de préoccupation, alors la catastrophe ne serait peut-être plus l’issue la plus rationnelle pour la civilisation occidentale et, dans son sillage, pour la planète entière.

2. Quelques exemples, sans être exhaustif : Arjun Appadurai, Condition de l’homme global ; Marc Augé : Où est passé l’avenir ; Ulrich Beck, Pouvoir et contre-pouvoir à l’heure de la mondialisation ; Jean-Michel Besnier : Demain les posthumains : le futur a-t-il encore besoin de nous ? ; Jean-Michel Besnier et Dominique Bourg : Peut-on encore croire au progrès ? Chantal Delsol : L’âge du renoncement ; Jean-Pierre Dupuy : Pour un catastrophisme éclairé et L’avenir de l’économie ; Marcel Gauchet : Le nouveau monde ; André Gorz : Misère du présent, richesse du possible ; Fabrice Hadjadj : Puisque tout est en voie de destruction ; Yuval Noah Harari : Homo deus : une brève histoire de l’avenir ; Daniel Innerarity : le futur et ses ennemis ; Zaki Laïdi, Le sacre du présent ; Bruno Latour : Où atterrir ? Comment s’orienter en politique ? ; Dominique Lecourt : Humain, post-humain et L’avenir du progrès ; Krzysztof Pomian : Sur l’histoire (dont l’article sur « La crise de l’avenir ») ; Myriam Revault D’Allonnes : La crise sans fin, essai sur l’expérience moderne du temps ; Harmut Rosa : Accélération ; Pierre-André Taguieff : L’effacement de l’avenir ; Paul Virillio : La vitesse de libération, Le grand accélérateur et Le futurisme de l’instant ; Ronald Wright : La fin du progrès.

COMBATTRE LA TYRANNIE DU COURT TERME

1. Pourquoi et comment le futur nous échappe au XXIe siècle

Le futur, pourrait-on remarquer, nous a toujours échappé. Aucune civilisation dans l’histoire ne pourrait se targuer d’avoir dompté le futur. Les rois les plus puissants, les prêtres les plus visionnaires, les conquérants les plus ambitieux, les savants les plus érudits, les techniciens les plus adroits, les artistes les plus fous : personne n’a réussi à prendre la main sur le futur. Tout au plus l’ont-ils orienté, un court instant, localement, lorsqu’ils sont parvenus à fédérer des mouvements collectifs significatifs autour de leurs projets. Jusqu’à un passé récent, la question de « reprendre en main le futur » n’avait d’ailleurs aucun sens. Ce n’est que depuis que l’humanité est entrée dans l’ère de l’anthropocène que la question vaut la peine d’être instruite. Et encore, uniquement en réponse aux nouvelles problématiques d’origine anthropique.

Concernant les risques dits « naturels » comme les tremblements de terre ou les tsunamis, la situation n’a pas évolué depuis la nuit des temps. L’homme en est toujours réduit à redouter ces rappels de la Nature à sa prodigieuse puissance, sans d’ailleurs que son arsenal scientifique et technologique ne modifie significativement la donne. Nous ne pouvons prévoir précisément ces phénomènes, ni intervenir sur leur déroulement, même si nous sommes parfois en état d’en anticiper plus efficacement qu’autrefois l’occurrence, et de nous protéger de leurs conséquences : nous savons nous abriter de la foudre, au moins partiellement, et nous serions certainement plus capables aujourd’hui qu’hier de prévoir ou de nous adapter à la chute d’une météorite le cas échéant. Mais ces questions ne sont pas au centre de la présente réflexion, qui est entièrement centrée sur notre éventuelle aptitude à « reprendre la main » sur les dangers d’origine anthropique, ceux qui résultent des choix technologiques, managériaux ou politiques des principaux acteurs du monde contemporain. Ces possibilités qui ouvrent de nouvelles perspectives, mais posent aussi de nouvelles questions à l’humanité – des questions de vie ou de mort depuis que la civilisation occidentale a acquis la puissance et l’envergure susceptibles d’interférer avec les cycles de son propre milieu de vie, ou sur elle-même, notamment au travers de tout ce que nous incorporons dans le concept de « posthumain ».

Il ne s’agit pas ici de lister ces nouveaux dangers, ni d’en mesurer la dangerosité effective. Cet exercice a été maintes fois réalisé, sous diverses formes. Le présent exposé prend d’emblée ces dangers au sérieux, quitte éventuellement à en surdéterminer certains, et vise à identifier d’éventuels leviers de reprise en main d’une destinée humaine qui semble si problématique en ce début de XXIe siècle. Il cherche à déployer une grille de lecture originale qui prendra ses appuis sur les principales composantes de la pensée des Lumières, et il tentera de montrer que c’est au sein même de notre pensée très particulière du Progrès que nos impasses stratégiques contemporaines prennent leur source. Pour cela, je propose d’observer d’abord en détail deux évolutions ou prises de conscience qui conduisent chacune à de véritables changements de paradigme : le programme de convergence technologique NBIC, et l’ensemble des innovations regroupées sous le terme de transformation numérique (essentiellement ici intelligence artificielle et big data), qui conduisent toutes deux à de profondes remises en cause de notre rationalité, de nos pratiques et de nos valeurs. Puis de revenir sur les principaux enseignements du concept d’anthropocène. Et enfin d’opérer une mise en perspective de ces constats avec les processus de prise de décision dans les sphères économique et politique en ce début de XXIe siècle. Ainsi serons-nous peut-être en position de mieux comprendre comment le futur nous échappe à présent, et d’identifier quelques pistes pour envisager de le reprendre en main.

NBIC et projets de reconfiguration des briques de base du vivant

Les technologies dites de la « convergence » représentent un nouveau type de rapport de l’homme à son environnement et à son destin. En 2002, c’est-à-dire juste après les attentats du World Trade Center du 11 septembre 2001, les États-Unis se sont interrogés ouvertement sur la question de l’augmentation des performances humaines, dans une optique d’abord militaire. Après un premier rapport de la Rand Corporation qui avait introduit l’idée d’un nouveau degré de convergence possible entre certaines nouvelles technologies, ils ont cherché à se faire une idée plus précise sur cette hypothèse et sa faisabilité concrète. La convergence ici imaginée, c’est l’idée d’une mise à profit des révolutions concomitantes dans les « NBIC » (Nanotechnologies, Biotechnologies, Informatique et Connectique) pour envisager un nouveau degré d’action de l’homme sur lui-même et sur le monde. La convergence, c’est donc l’idée que ces nouvelles technosciences vont permettre de construire, réparer et modifier le vivant, cellule par cellule s’il le faut.

Mihail C. Roco et William Sims Bainbridge, les auteurs du premier rapport NBIC1 de 2002, se sont attaqués à la définition de ce programme de remodelage complet de l’action possible de l’homme sur son environnement et la nature humaine sous une forme « gestion de projet », comme sont gérés les projets dans les entreprises. L’objectif était d’augmenter les performances humaines. Pour cela ils ont établi une feuille de route en quatre étapes. 1. Mettre au point une première génération de produits nommés « nanostructures passives » : nanoparticules, matériaux nanostructurés… ; 2. Passer au stade des nanostructures actives : senseurs, actuateurs, médicaments vectorisés… ; 3. Arriver aux nanosystèmes : réseaux en trois dimensions, structures hiérarchiques nanoassemblées, robotique ; 4. Imaginer et mettre au point des nanosystèmes moléculaires, avec des fonctions émergentes.

À partir de là, le champ des possibles devient gigantesque. Grâce aux révolutions concomitantes de ces « NBIC », chaque élément du monde et du vivant deviendra réparable, en partie ou en totalité. Il y aura fertilisation croisée entre les NBIC et apparition d’un énorme panel de possibilités. La biologie et la génétique profitent de l’explosion des capacités de calcul informatique et des nanotechnologies indispensables pour intervenir au niveau de la molécule d’ADN ou de l’atome. Les nanotechnologies profitent des progrès informatiques et des sciences cognitives qui, elles, bénéficient des autres composantes NBI. Les sciences cognitives pourront utiliser la génétique et les N et B pour comprendre, modifier les embryons ou « augmenter le cerveau » et bâtir de nouvelles formes de vie, d’intelligence artificielle, envisager d’éventuels branchements directs de divers instruments sur le cerveau. On imagine des mises en connexion pour construire des algorithmes et, grâce à un travail toujours plus fin et plus précis, réparer, modifier et envisager de transformer en profondeur des organismes vivants, dont l’homme.

Nombre de ces projets restent à ce jour hypothétiques, voire illusoires, ou nécessiteront de longues décennies de développement avant concrétisation. D’autres en revanche sont traduits en produits ou services déjà en circulation actuellement, et d’autres deviennent envisageables à court ou moyen terme. En visant explicitement l’augmentation des performances humaines, avec l’ambition de dépasser l’humain sous sa forme classique, puis de piloter l’évolution, nous sommes très proches de l’eugénisme. Mais ni le débat politique, ni la réflexion humaniste n’ont vraiment émergé. Comme si l’idée même de convergence permettait d’échapper au débat philosophique et politique – peut-être aussi par excès de complexité technique. Pourtant, c’est bien à un nouveau rapport de l’homme à lui-même, à son milieu de vie et à son avenir qu’invitent les technologies de la convergence. Que certains pans de ces projets paraissent aujourd’hui utopiques, que certaines des annonces faites par les techno prophètes qui se sont engouffrés dans ces disciplines puissent paraître farfelues, tout cela ne change pas grand-chose à l’affaire : un pas a été franchi vers l’abandon de l’idée que l’homme devait prioritairement respecter sa nature, son histoire et sa culture ; une voie a été ouverte, avec le soutien actif des plus grands acteurs de la mondialisation, pour inviter au remodelage du vivant, sans même savoir vers quoi il s’agirait d’aboutir. Des milliards de dollars ou d’euros de R&D y sont dès à présent consacrés. Des gourous, soutenus par des scientifiques, des industriels et des hommes politiques font la course à l’innovation dans ces domaines hautement problématiques pour la destinée humaine, sans aucun contrôle politique digne de ce nom.

La nouvelle vérité rationalisante du numérique

Avec le numérique, l’intelligence artificielle et le big-data, nous assistons également à un changement de paradigme d’importance. Nous entrons dans un monde de toute part imprégné de chiffres et nous expérimentons au passage un nouveau type de sensibilité, un nouveau régime de vérité, voire la fin de la notion même de vérité. C’est que le big data s’avère un principe hautement agissant. En quelques décennies il a recouvert le monde d’octets, kilooctets, mégaoctets, gigaoctets, téraoctets, pétaoctets, en attendant les exaoctets et zettaoctet, c’est-à-dire d’informations numérisées en quantités astronomiques, à tel point que ce pourrait être tout notre rapport classique au réel qui s’estompe derrière ces nuages d’informations numérisées.

D’autant que nous sommes friands du big data. Les informations que l’on peut en tirer sont d’une efficacité et d’une diversité remarquables : traitement des épidémies, prise en charge de catastrophes naturelles, lutte contre le crime, aide au repérage de ressources vitales, séquençage du génome humain, régulation du transport aérien, de la circulation routière, de la géolocalisation, lutte contre les maladies graves, assistance aux personnes dépendantes, publicité ciblée. Tout ici devient affaire de data mining, de capacité à extraire le sens de ces données. Et c’est en fait un nouveau régime de vérité qui s’institue, fondé autour de quatre axiomes : la collecte de l’information, l’analyse en temps réel, la détection de corrélations significatives, et l’interprétation automatisée des phénomènes. Il est possible que nous assistions actuellement à la destruction du rapport ontologique classique basé sur l’expérience sensible. Ce pourrait être l’amorce d’un tournant épistémologique, anthropologique et civilisationnel. Un bouleversement complet de notre rapport au réel. L’apparition d’un nouveau type de vérité rationalisante du numérique.

Chris Andersen, le patron de Wired, avait annoncé dès 2008 la « fin de la théorie ». Selon lui la puissance d’interprétation des phénomènes permise par le traitement des données rendait obsolète toute analyse scientifique et théorique des faits. La « vraie » compréhension des faits, aujourd’hui, résulte de statistiques « agnostiques ». Andersen parle d’un « monde dans lequel des quantités massives de données et les mathématiques appliquées remplacent tous les autres outils qui pourraient être utilisés. Exit toutes les théories sur les comportements humains, de la linguistique à la sociologie. Oubliez la taxinomie, l’ontologie et la psychologie. Qui peut savoir pourquoi les gens font ce qu’ils font ? Le fait est qu’ils le font, et que nous pouvons le tracer et le mesurer avec une fidélité sans précédent. Si l’on a assez de données, les chiffres parlent d’eux-mêmes. » Il s’agit bien d’une vision du monde éminemment réductrice et simplificatrice, mais terriblement efficace, dans laquelle s’engouffrent nombre d’entreprises désireuses de valoriser ces données. C’est ainsi que le big data est en train de réordonner massivement le monde. Avec émergence également d’une nouvelle capacité humaine de tout percevoir, à l’atome près.

Fin de la vérité ? En tout cas, la vérité de l’intelligence artificielle et du big data, c’est le constat que dans un monde numérisé nos modes de perception du réel se constituent désormais au filtre principal des données numérisées, des algorithmes, des lignes de code. C’est toute la rationalité occidentale qui est alors questionnée. Platon, Descartes, Kant, vérité scientifique, expérimentation scientifique… tout est bousculé par cette nouvelle rationalité numérique qui propose un nouveau type d’intelligibilité du réel. À partir du moment où les agrégats de données numériques sont volumineux et variés et qu’ils peuvent être mémorisés et analysés, on peut en extraire des corrélations qui deviennent l’Alpha et l’Omega d’une mathématisation intégrale du monde, puis d’une culture de la consommation, et enfin d’une sorte de clôture du réel sur les postulats de la culture marchande : régime numérique et bornage algorithmique soumettent le monde à des objectifs utilitaires préétablis, modifiant ainsi la perception humaine et ses propres conditions d’existence. Ce n’est pas exactement l’avenir de l’espèce humaine qui est ici prioritairement questionnée, mais celui de la figure humaine, dotée de la faculté de jugement et d’agir librement et en conscience. Car c’est notre pouvoir de décision qui est peu à peu dessaisi, appelé à être remplacé par des systèmes supposés omniscients et aptes à décider à notre place du « bon » cours des choses dans le meilleur des mondes.