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Rico c’est l’Alain Delon marseillais, les dents en moins, la bedaine en plus. Quand il n’est pas occupé à refourguer son mauvais shit ou à vendre des blousons en cuir à la sauvette, il se dispute avec son père et philosophe avec le rat qui crèche chez lui. Dans son appart amianté, Rico a le vague à l’âme : auditeur assidu de France Culture, cet ex playboy au catogan défraîchi se dit qu’il est peut-être passé à côté du grand amour. A l’heure des sites de rencontres 3.0, il refuse d’ailleurs obstinément de troquer son Alcatel hors d’âge pour un smartphone dernier cri.
Fournisseurs, créanciers et autres conseillers Pôle-Emploi aux trousses, notre Hell’s Angel de la cloche enfourche sa pétrolette et met les voiles. Cap vers un Paris qui n’est plus celui de sa jeunesse mais où vit toujours la femme qu’il n’a jamais pu oublier.
CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE
"Un roman... qui capte l'air du temps." - Lyvres.fr
"Un stupéfiant accrolivre dont les mots-coups-de-gueule, qui n’ont rien à envier à ceux d’Audiard, de Coluche ou de Desproges, passeront à la postérité." - La Marseillaise
À PROPOS DE L'AUTEUR
Hugues Serraf est un journaliste et écrivain basé à Marseille. La Vie, au fond, son cinquième roman, est une histoire drôle-amère pleine de tendresse désabusée et d’éclats de rire. On n’y capte pas beaucoup la 4G mais on y croit encore au service public radiophonique tout en réparant de vieilles motos en panne dont les pots catalytiques filtrent à merveille l’air du temps.
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Seitenzahl: 224
Veröffentlichungsjahr: 2022
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La Vie, au fond
Hugues Serraf
La Vie, au fond
Éditions Intervalles
Ce livre est un ouvrage d’imagination. Toute ressemblance ou similitude avec des personnes ou des événements de la vie réelle est certainement fortuite. Mais bon, c’est la vie, au fond…
Pour M.,
voyageur immobile et poète virtuel.
Everybody’s talking at me
I don’t hear a word they’re saying
Only the echoes of my mind
People stopping, staring
I can’t see their faces
Only the shadows of their eyes
I’m going where the sun keeps shining
Through the pouring rain
Going where the weather suits my clothes
Everybody’s Talkin’, Fred Neil
I
Rico fait la gueule. Il va falloir qu’il ressorte. Qu’il réenfile ses tiags et son Perfecto, qu’il réenfourche sa moto et qu’il retraverse la moitié de la ville pour livrer vingt balles de shit à cette connasse de Virginie qui le rejoindra probablement en pantoufles Teletubbies au pied de l’immeuble, comme d’hab, parce qu’elle refuse de le laisser monter de peur qu’il ne tape l’incruste. Elle lui filera son bifton bleu en échange du micro bout de marocain allongé au henné et enveloppé dans une feuille d’OCB king size, grommellera qu’il fait encore bien froid pour un mois d’avril et lui claquera la porte vitrée au pif sans autre forme de procès.
Bah, c’est une bonne cliente, cette connasse de Virginie. Elle ne lui prend peut-être que des vingt balles, mais c’est trois fois par semaine minimum. Elle dit que si elle ne stocke pas davantage, c’est pour éviter de tout cramer d’un coup. Elle se connaît trop bien, elle soupire avec cette moue de minotte prise en faute qu’elle doit croire attendrissante. Et tant pis pour le Rico, qui se tape tout le trajet les Docks-La Rouvière à minuit et demi histoire de l’aider à réguler sa consommation ! C’est ça, la vie d’Uber-dealer, pour ne pas dire la vie d’unter-dealer : avec un client, même un client à la Virginie, on ne se formalise jamais. Autrement, pif paf, ni une ni deux, il change de crèmerie. Dans la dope, la concurrence est libre et non faussée pour de vrai. Alors on fait bonne figure, on sourit commercialement. On saute sur sa moto quelles que soient l’heure et la température – c’est vrai que ça caille encore pour un mois d’avril, vivement le printemps – et on vient gentiment lui livrer son chichon. Même juste un dix balles, tiens, s’il le faut ! Car ça arrive, faut pas croire. Les p’tits ruisseaux font les grandes rivières.
Mais ce soir, Rico l’a tout de même mauvaise. D’abord, il a un embryon de bronchite. Il tousse, crache et renifle. Ensuite, la vieille Virago fait encore des siennes. Une histoire de carburateur qui fatigue, semble-t-il. Depuis trois ou quatre jours, elle broute dans les côtes et tient mal le ralenti. Il faudrait qu’il la montre à Sergio, qui saurait sûrement bricoler un truc au moins temporaire, mais il a encore une ardoise de cent cinquante balles à apurer chez le petit graisseux du boulevard National avant de pouvoir lui redemander quoi que ce soit. Et puis, surtout, il y avait Une maison de poupée d’Ibsen qui commençait à peine sur France Culture. Pas qu’il soit si fan que ça du dramaturge dépressif scandinave (et d’ailleurs, c’était une rediffusion), mais c’est le théâtre à la radio qu’il kiffe. L’ambiance chambre d’écho, les bruitages faits maison qui sonnent cheap, les comédiens qui en rajoutent pour pallier l’absence de jeu de scène… Tant pis. Au boulot. Bottes de cow-boy, blouson clouté de Ricky Banlieue, casque bol vintage à micro visière, gants à coques, sacoche à bandoulière, trousseau de clefs, petite bouteille de Cristaline pour la pépie, paquet de Kleenex pour la goutte au nez, boîte à shit… En route pour le 9e arrondissement ! Cette connasse de Virginie attend son paradis artificiel.
*
La Yamaha hors d’âge hoquette un poil mais démarre sans trop se faire prier. C’est toujours ça de gagné. Rico remonte la rue de la République en direction du Vieux-Port. Pas un péquin. Il envisage vaguement de griller le feu de la place Sadi-Carnot, se ravise prudemment, puis s’autocongratule carrément car une bagnole de flics émerge tous phares éteints au même moment de l’angle de la rue Colbert. Un feu, c’est quatre points. Tout ce qu’il lui reste, quoi… Il ferait bien un de ces stages de récupération pour remplumer son permis mais ça coûte un bras.
Le reste du trajet, Rico chante la Norma de Bellini – qui est son compositeur du moment parce qu’ils lui consacrent un cycle d’émissions dans Musicopolis sur France Musique, qu’ils ont passé la fameuse version Scala 1955 de la Callas l’après-midi même et qu’il en a encore plein les esgourdes. « Caaaasta Diiiiva, casta divaaa, cheeee inargentiii… », il trémolise comme un finaliste de The Voice en battant la mesure d’un index ganté sur la poignée d’embrayage. Lorsqu’il atteint enfin les grilles de La Rouvière – le plus grand ensemble résidentiel d’Europe, dit-on, avec son centre commercial intégré, ses écoles, ses courts de tennis, ses 2 200 logements et ses 7 000 habitants –, la moto cale sans raison dans le tournant et refuse de redémarrer. « La con de ta mère, ah ! Qu’esse-tu me fais encore, là ! » il s’énerve façon Gérard Lambert avé l’assent en glissant sa lourde chaîne rouillée à travers la fourche avant d’entreprendre le trek d’altitude jusqu’au bâtiment E dans la nuit froide pour livrer sa mini commande. Il bipe Virginie sur l’interphone en arrivant, elle prend son temps pour descendre, empoche la barrette, ne fait même pas semblant de compatir lorsqu’il lui raconte que sa bécane est en rade en bas de la côte et qu’il espère qu’elle va redémarrer ou il devra l’abandonner sur zone et rentrer à pied parce qu’il n’y a plus de bus à une heure pareille, et reprend le chemin inverse après qu’elle lui a claqué la porte en verre au nez comme d’hab – la salope.
Elle aurait pu faire un effort, juste cette fois. Elle aurait pu l’inviter à s’en rouler un petit au chaud dans le hall, il se dit. Ou même carrément lui offrir un ballon de rouge dans sa cuisine Schmidt. Y en a qui font ça. On n’est pas des sauvages, merde ! Connasse de Virginie.
*
Rico flotte dans l’eau délicieusement tiède, la tête et les bras reposant sur une énorme bouée en forme de Flipper hilare. Le soleil de Floride scintille à travers les feuilles des palmiers et il se propulse en battant des pieds jusqu’au plongeoir de la piscine à débordement pour aller s’emparer de la piña colada surmontée d’un mini parasol qui lui faisait de l’œil près du transat où se prélasse une bimbo à nibards XXL ; laquelle se met subitement à frapper du pied sur la margelle de granit rose en hurlant « Monsieur Donadini ! Monsieur Donadini ! Oh, mais vous êtes là ou pas, monsieur Donadini ? »
Il émerge de son coma : la pistoche a disparu. La bouée en forme de dauphin, le cocktail exotique, les palmiers et le soleil de Floride aussi. La bimbo continue pourtant de frapper mais c’était sur la porte d’entrée en fait, et elle a la même voix suraiguë que la concierge : « Monsieur Donadini, monsieur Donadini, vous m’entendez ? L’expert du syndic va passer cet après-midi pour la colonne de gaz. Z’avez tout de même pas oublié ? Il faut dégager votre bordel du palier ou vous allez encore avoir des problèmes… »
Maintenant Rico est complètement réveillé. L’expert du syndic, merde, c’était aujourd’hui ! Elle lui avait donné l’info par solidarité galérienne mais il l’avait complètement zappée. Il tente de s’éclaircir la gorge pour lui répondre, part dans une quinte de toux pleine de phlegme qu’il ravale par réflexe en manquant de s’étouffer, tente de crier depuis son lit qu’il va s’en occuper, pas de problème, mais ne parvient qu’à croasser inintelligiblement. Ce qui semble toutefois satisfaire la concierge, qui s’en retourne vaquer dans les étages à ses occupations de vraie bignole-fausse bimbo. Sans même soulever la tête de son oreiller encore humide de transpiration, il attrape un pétard aux trois quarts consumé dans le cendrier qui déborde sur le carton des Déménageurs bretons lui servant de table de chevet, tâtonne à l’aveugle pour retrouver son Zippo, allume le mégot, inspire profondément, tousse, s’étouffe à nouveau, et considère les piles de blousons de cuir qui s’entassent pratiquement jusqu’au plafond dans la petite chambre en se demandant où il va pouvoir caser le vélo d’appartement ramassé la veille sur le trottoir et qu’il s’est escrimé à hisser sur quatre étages car il n’entrait pas dans le petit ascenseur. Il ne sait d’ailleurs pas s’il fonctionne, l’équipement pour cycliste en charentaises. Sans doute pas, même si les gens jettent n’importe quoi de nos jours. Il était tard, il était claqué, il n’a pas vraiment pris le temps de l’inspecter sous toutes les coutures avant de le parquer devant sa porte d’entrée. Mais tout est possible : il pourra bien en tirer trente ou quarante balles à la brocante de la Pointe Rouge ce dimanche – du moins si Doumé est toujours partant pour lui donner un coup de main avec sa fourgonnette. On ne sait jamais, avec ce fourbe de Doumé.
Il s’extrait enfin du lit, s’étire, masse le genou endolori sur lequel il a glissé en rentrant à pinces (pratiquement dix bornes dans le froid et en bottes de cow-boy à talons biseautés), pisse à jet discontinu dans la cuvette ébréchée de ses toilettes, et se réchauffe un fond de Nescafé dans la kitchenette aux tomettes fracassées. Le vieil appart haussmannien à moulures n’est pas si mal, en fait, il se dit en revenant se rasseoir bol en main sur son matelas, le seul endroit où l’on puisse se poser pour de bon parce qu’il n’y a pas de chaise et que les quarante-deux mètres carrés sont saturés des tonnes de fringues, des dizaines de paires de chaussures et du bric-à-brac qu’il collecte au gré de ses pérégrinations urbaines. Enfin, disons qu’il ne serait pas si mal si son proprio acceptait enfin de faire les travaux de rénovation à propos desquels ils ne communiquent plus que par avocats interposés – un ténor du barreau défendant tous les marchands de sommeil de ce quartier en pleine requalification pour l’un, un jeunot boutonneux dédommagé au lance-pierre par l’aide juridictionnelle pour l’autre. Et aussi s’il avait le blé pour louer un local chez HomeBox où il pourrait enfin entreposer son matos, ça va sans dire. Il n’y a pas si longtemps encore, seul le « salon » lui servait de remise. Désormais, même la chambre et la cuisine frôlent la saturation.
C’est que Rico n’est pas que dealer dans la vie. Il aurait du mal à survivre avec la poignée de clients qui le prennent pour SOS Cannabis à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit et complète son trafic avec le RSA, la minuscule alloc d’adulte handicapé héritée d’un vieux roulé-boulé motocycliste et la « biffe » : les cuirs, les pompes, les vélos d’appartement, il les négocie dans tous les vide-greniers de la métropole ; parfois en quasi-professionnel, avec un vrai stand, une table sur tréteaux et des portants en métal ; parfois à l’arrache comme un chiffonnier d’antan, ses hardes de récup étalées au sol sur un rideau de douche en plastique à Noailles ou aux puces des Arnavaux. Ça dépend généralement de Doumé, qui n’est pas toujours dispo ni bien luné. C’est son gros drame, ça, à Rico, d’avoir à compter sur un acolyte qui lui mange un gros morceau de chiffre d’affaires juste pour l’accompagner avec son vieux douze mètres cubes Renault à hayon. Et pour cause : lui n’a même pas le permis. Enfin, pas le « vrai ». Il n’a que le A1 pour les 125 et il lui arrive parfois d’arrimer une sorte de petite remorque de camping à sa bécane lorsqu’il bosse en solo ; voire de prendre le bus et le métro avec de gros sacs Ikea qui lui arrachent les épaules et lui tailladent les phalanges.
Il aimerait bien passer au commerce virtuel, bazarder ses trouvailles sur Vinted ou sur Leboncoin comme la plupart de ses confrères désormais, mais il ferait l’interviewé idéal d’un micro-trottoir du JT de France 2 sur la fracture numérique. Il n’a jamais touché un clavier d’ordinateur de sa vie, n’a même pas de smartphone, et le gadget électronique le plus à la page de son royaume est le petit poste FM qu’il s’est offert d’occasion au Cash Converters, qui marche plutôt bien et a plutôt un bon son car c’est un Sony haut de gamme. L’affichage numérique est niqué depuis longtemps, O.K., mais ça n’est pas bien grave vu qu’il n’écoute que trois stations de toute manière – France Culture, France Musique et France Inter – et elles sont présélectionnées. Il allume justement la radio en se dirigeant vers le bac de douche : c’est l’heure de La Grande Table, une de ses émissions préférées parce qu’il kiffe la voix d’Olivia Gesbert. Pas autant que celle de Denisa Kerschova, la meuf d’Allegreto, avec son petit accent tchèque craquant qui fait voyager, mais elle le fait bien fantasmer quand même.
Il se savonne en écoutant le débat du jour sur le bilan de la réforme du bac et donne son opinion à travers les gouttes : le contrôle continu et le tronc commun à partir de la seconde, il serait assez d’accord mais à condition que ça ne se retourne pas contre les élèves des lycées-poubelles. Il a un avis sur tout, Rico. Le bachot, lui ne l’a pas puisqu’il a arrêté l’école en fin de troisième pour aller donner un coup de main au paternel qui carrelait des salles de bains, mais ça ne l’a pas empêché de poursuivre des études supérieures sur le service public radiophonique. C’est un autodidacte oral modèle Grèce antique : sa presbytie s’aggravant, il ne lit plus beaucoup de livres, à part le vieux Larousse sans couverture dans lequel il développe le vocabulaire polysyllabique qu’il régurgite avec plus ou moins d’à-propos dans ses poèmes lyriques et dans les conversations qu’il initie avec tout le monde et n’importe qui dans le métro ou à la caisse des supermarchés, mais ça n’a jamais été un obstacle au bon déroulement de son cursus. Il connaît les grands courants de pensée grâce à Adèle Van Reeth des Chemins de la philosophie, est incollable sur la bataille des Dardanelles courtesy of Xavier Mauduit du Cours de l’histoire, se passionne pour la physique quantique avec Stéphane Deligeorges de Continent Sciences et pourrait tenir une chronique parfaitement respectable dans Open jazz d’Alex Dutilh. Dealer ? Oui. Chiffonnier ? Assurément. Un peu voleur ? On peut le dire. Mais parfait « honnête homme » dix-septièmiste à la Boileau par procuration malgré tout.
*
Rico arrange ses longues boucles grises en catogan, camouflant l’inexorable progression de sa calvitie au passage. Il ne s’est pas rasé. Il aurait bien aimé, il trouve que la barbe, même de quelques jours, ne lui va pas, mais il était à cours de mousse et se passer le Gillette jetable à l’écume de savon de Marseille lui file des boutons d’acné et des plaques rouges qui démangent. Il enfile un T-shirt noir, un 501 fatigué et ses santiags sans chaussettes car, même en farfouillant à l’aveugle sous le lit, impossible de retrouver celles de la veille – pour ne rien dire d’une paire fraîche. Ainsi apprêté, il s’inspecte dans le miroir en pied de l’entrée et proclame mentalement qu’il a encore pas mal d’allure pour ses cinquante-huit ans, du moins si l’on n’est pas trop regardant sur le visage buriné par l’alcool et la dope, les ratiches manquantes ou l’estomac qui proémine un tantinet trop. « Je suis un peu comme mon appart, quoi… Les moulures chicos percent encore sous la peinture qui fout le camp mais ça devient limite », il analogise. À vrai dire, jeune, il était carrément beau gosse dans le genre mauvais garçon. On lui disait qu’il ressemblait à Matt Dillon dans Rusty James ou à Alain Delon dans Rocco et ses frères. Vers la vingtaine, il avait même fait quelques photos avec un pro de la mode qui lui promettait la gloire et la fortune, mais c’était davantage pour lui ouvrir sa couette que la porte des magazines. Il avait fini par lui mettre son poing dans la gueule et lui chourer son 6X6 Rolleiflex une fois qu’il avait eu la main trop baladeuse, au Pygmalion en rut.
*
Sur le palier, il n’y a pas que le vélo stationnaire à dégager, mais aussi trois énormes sacs de roloto à bandes multicolores remplis de vêtements et la planche et les tréteaux pour les marchés ; il a bien envie de dire va fancoule à l’expert. Ça ne serait pourtant pas une bonne idée : dans sa guerre contre le proprio, il n’y a pas que les embrouilles sur la réparation du chauffe-eau qui ne fonctionne que lorsqu’on ne s’en sert pas, les fragments d’amiante qui dégringolent du faux plafond, les fenêtres disjointes qui ne ferment plus depuis des années ou les hausses de loyer ; il y a encore l’extension régulière de son bordel dans les parties communes, et l’avocat lui a recommandé d’être irréprochable à l’approche du dépôt des écritures et de l’audience au tribunal d’instance. Il entasse tout le matos n’importe comment dans le salon, réorganise à la Tetris les piles de blousons de la chambre pour faire une petite place au vélo et se roule un trois-feuilles bien chargé en récompense. L’expert peut bien venir faire son inspection, le palier est nickel.
Puis, se souvenant qu’il avait promis à son père de monter le voir au quartier, qu’il devait y aller à moto après être passé chez Mourad, son fournisseur, mais que la Virago est toujours en rade devant les grilles de La Rouvière, il flanque un grand coup de pied de frustration dans la porte de la cuisine dont il explose ce qui restait du panneau du bas et il s’en veut mais c’est trop tard. Chopant son portable, un Alcatel à clapet rafistolé avec du sparadrap, il appelle son prestataire transport habituel :
« Ho ! Doumé ? C’est moi, c’est Rico…
— Ho gari ! Tu tombes bien, j’allais justement te téléphoner figure-toi ! Je voulais te dire, tu sais, à propos de dimanche…
— Quoi, à propos de dimanche ? Ti’es bien toujours partant j’espère…
— Ben en fait non, ça sera pas possible. Ma cousine d’Aubagne veut que je l’aide à déménager. Je peux pas lui refuser la main…
— La con de tes os, oh, tu vas pas me faire ça… Tu m’avais dit O.K., j’ai plein de gros trucs, là ! Comment je vais faire sans le camion ?
— Je peux pas, je te dis ! C’est ma cousine… La fille de ma tante Marie-Paule, vé… Je lui dois du fric en plus…
— Eh mon vier, hé ! Je m’en bats les couilles, de ta cousine. Tu t’étais engagé…
— Je m’étais engagé ? Et lui, non ?! Eh ben, té, je me désengage… »
Rico s’apprête à le traiter de fils de pute, mais se ravise : « Bon, O.K., oublie. Je me démerderai, va… Et c’est pas pour ça que je t’appelle de toute manière. Je suis en galère. Hier au soir, j’ai dû laisser ma moto devant La Rouvière. Le carburateur est niqué. Tu veux pas m’aider à la ramener jusqu’ici avec le camion ?
— Quoi, là maintenant ?
— Ben ouais, là maintenant. Je peux pas la laisser là-bas trop longtemps. On va me la lever ou me la désosser…
— Cet aprème c’est pas possible non plus, je dois aider mon cousin à transporter une armoire…
— Ta cousine, ton cousin… Tu me prendrais pas un peu pour un payot avec tous tes déménagements ?
— Ha ha ha ! Marronne pas, j’ai une grande famille. On s’entraide. C’est comme ça chez nous, les Corses !
— Putain, fais pas le chien, ah ! Ça va pas te prendre longtemps. À quelle heure tu y vas, chez le cousin ?
— Il m’a dit vers 5 heures…
— Regarde, il est même pas 2 heures. Tu viens me chercher maintenant, on récupère la moto, on la dépose chez mon réparateur au boulevard National et tu retournes faire ta vie. Ça nous prend une heure, une heure et demie grand maximum… Gros, fais pas l’enculé, vaï ! Tu vois bien que je suis dans la merde. Et après, il faut encore que j’aille voir mon père dans le 15e en bus… Fais pas l’enculé, ha, va, Doumé…
— Hum, bon… Allez. D’accord. Je passe te prendre dans dix minutes alors. Mais on se grouille et ça te fera vingt euros si je dois t’aider à la mettre dans le camion, en plus, vu que le hayon déconne. Il faut aussi que je refasse de l’essence…
— O.K., O.K., O.K., vingt euros, c’est bon. Je t’attends en bas de chez moi », il soupire avant de raccrocher sans même prendre la peine de marchander. Vingt euros, c’est juste le pognon qu’il s’est fait la veille. Enfin, pas exactement puisqu’il ne marge qu’à quarante pour cent sur la dope et n’a engrangé que huit petits euros de bénéfice en récompense pour son expédition foireuse. Et maintenant il doit en dépenser plus du double juste pour récupérer une moto en panne, n’a plus rien dans le frigo, est totalement à sec de shit, est en retard sur le loyer et l’EDF, et n’a pas la moindre idée de la manière dont il va financer les réparations.
« Fatche de con, un vrai baron de la drogue ! » il se dit, et il ne sait plus s’il a envie de rire ou de pleurer alors il fait les deux en même temps, le front appuyé sur le mur lépreux du couloir.
II
Mourad, ça n’est pas exactement un pote, il n’y a pas de potes dans le biz, mais c’est sans doute ce qui s’en rapproche le plus. D’avoir joué, minots, au ballon au pied des immeubles de la cité, deux cartables en guise de cage, ça crée des liens. Alors quand Rico monte au quartier pour faire ses provisions, le semi-grossiste sait se montrer généreux et rajoute toujours un échantillon gratos de pollen ou d’amnésia à sa commande, toute modeste qu’elle soit (il y a des gloutons qui prennent davantage pour leur consommation personnelle, on le lui a déjà fait remarquer) : « Tiens, ça, c’est pas pour vendre. C’est de la première passe et c’est juste pour ta gueule ! Direct de ma réserve perso. Tu risques pas d’en toucher souvent, de cette qualité !
— C’est gentil. Mais juste pour aujourd’hui, ça serait cool si je pouvais te filer que la moitié du pognon et te donner le reste demain. Je suis à sec, j’ai le loyer en retard, la moto qui déconne. Y a tout qui me tombe dessus en même temps, là…
— Eh ! Oh ! collègue, je comprends la situation mais on n’est pas à la CAF ici. La maison fait pas crédit.
— Mourad, mec, sois cool. Vé, je te laisse ma montre en garantie si tu veux. C’était celle de mon grand-père. Elle vaut des ronds, c’est une Yema de plongée 50 mètres. Et je remonte demain matin première heure avec le fric, la tête de ma mère !
— Hum, fais voir un peu… Ha ha ha ! Miskine le crevard, elle est en plastoc ta montre ! Heureusement qu’elle est déjà morte ta mère… Mais non, désolé : pas d’exception. Tu payes ce que tu prends ou tu prends rien du tout. Reviens plutôt demain avec le fric et là je te sers. Pas de problème.
— Ben, c’est seulement si je pars avec la marchandise maintenant que j’aurai le fric pour te payer demain, j’ai des commandes en attente…
Mourad hausse les épaules : « Non, non. Pas possible. Si je fais une entorse à la règle, tous les cassos de Marseille vont me demander de leur faire une ardoise pour leurs cinquante grammes, je vais plus m’en sortir. J’ai des comptes à rendre, moi aussi, tu crois quoi ?
— Oh ! Eh ! Mourad, déconne pas, c’est moi Rico, je suis pas tous les cassos de Marseille… C’est juste pour quelques heures, putain !
— Bon, dis, me casse pas les couilles. Tu payes, tu touches. Tu payes pas, tu touches pas. Maintenant, sois brave, va jouer ailleurs, j’ai des trucs à faire, là… »
Rico quitte l’appartement de son N+1 narcotique, bouillant d’humiliation. Mourad, cet empaffé, combien de fois il lui a servi de nourrice pour un truc chelou ou un autre sans même lui demander de contrepartie ? En frère, pour ainsi dire ! Combien de fois il lui a rendu service avant qu’il ne fasse son chemin dans la hiérarchie et ne se mette à jouer les affranchis ? En bas de l’immeuble tagué comme un vieux métro new-yorkais, des choufs de quinze ans vautrés sur un clic-clac aussi défoncé qu’eux le regardent passer, narquois, mais ne l’embêtent pas. Ils le connaissent. Et la panoplie de papy qu’il adopte pour venir faire ses emplettes (casquette en tweed, anorak gris à capuche, bottines orthopédiques à fermeture Éclair et cabas de supermarché d’où dépassent les feuilles d’un poireau) le rend presque aussi inoffensif aux yeux des racailles qu’à ceux des cow-boys de la BAC ; juste un ancien usé qui revient du Carrefour Grand Littoral.
Car s’il y a une chose qu’il a toujours su faire, le Rico, c’est se fondre dans la masse. Dans sa période parisienne, lorsqu’il piquait des fringues sur commande express des putes et des maquereaux de Pigalle, il arpentait les boutiques des Grands Boulevards et du Forum des Halles déguisé en étudiant propret à lunettes rondes et chemisette boutonnée jusqu’au col, enfournant jeans Diesel, vestes Dolce & Gabbana, parfums Guerlain, maquillage Shiseido et soutifs Aubade dans un gros boudin de matelot sans jamais se faire repérer. Enfin si. Une fois. Mais ça n’était pas allé très loin car il avait su convaincre le vigile sentimental d’une franchise Benetton qu’il s’était laissé tenter par ce petit pull fuchsia pour son amoureuse, c’est vrai, on va pas se mentir, mais que la fauche n’était absolument pas son genre. Il s’en était tiré avec une admonestation bienveillante et s’était surtout félicité de ne pas s’être fait choper pince à antivol de filou professionnel en poche. Ça l’aurait rendu nettement moins crédible – même en pleurnichant qu’il habitait chez sa grand-mère cardiaque et qu’elle ne s’en remettrait jamais s’il fallait qu’elle vienne le récupérer au commissariat avec son déambulateur…
*
« Tu restes manger avec moi ? demande son père à Rico sans détourner la tête de la télévision où une voiture de flics américains, toutes sirènes hurlantes, donne la chasse à une Camaro rouge dans le fameux lit à sec de la Los Angeles River, lequel doit être sacrément embouteillé vu le nombre de navets à courses-poursuites qu’on y tourne : j’allais faire des raviolis. Des Panzani à la sauce tomate comme ti’aimes bien.
