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La naissance de cette enfant fut un drame : la petite fille est transparente, inexistante au regard de sa mère, de son père. Malgré ce départ catastrophique dans la vie, elle chante, elle s’ouvre à la vie, elle aime les mots, et c’est peut-être ce qui la sauve de cette souffrance de ne pas être reconnue par ses parents… Un homme l’observe, et le pire va arriver. Elle va pourtant survivre à cet enfer grâce à son courage, sa ténacité. La vie est devant.
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Seitenzahl: 205
Veröffentlichungsjahr: 2016
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Ce roman est une fiction. L’auteur a dressé le décor dans la région de Bernard de Clairvaux, et si quelques faits et sites sont réels, les autres, tout comme les personnages, sont nés de son imagination.
Les Cousins d’Amérique
éditions Les 2 Encres (septembre 2015)
nouvelle édition : BoD - Books on Demand (mai 2016)
Un grand merci à monsieur Jean Daunay, historien,
membre de l’Association académique de l’Aube,
qui m’a accompagnée et conseillée
dans mes premiers pas d’écriture,
sans oublier monsieur Charles Mesurolle,
toujours disponible, qui a accepté d’être le premier regard
sur mon roman.
ELLE… Au « Village du Vent »…
Une petite fille est née…
ELLE… La poupée de chiffon
ELLE… L’école
ELLE… Un 22 août 44
ELLE… et le Prédateur
ELLE… Les fêtes de fin d’année
ELLE… L’anniversaire
MOI...
ELLE… Le chien de misère
ELLE… Les fils électriques
ELLE… L’enfant des villes
ELLE… Au-devant des cousins
ELLE… Le voyage poétique
ELLE… Une fin
ELLE… Le premier bal
ELLE… Nouvelle vie
ELLE… Une lueur d’espoir
Tout juste un point sur la carte routière du calendrier des Postes signale la présence du « Village du Vent ».
Dans ce coin de verdure au relief tourmenté, la « petite montagne » porte fièrement sa chapelle avec son imposant clocher surmonté d’une croix.
Autour d’elle, des collines boisées ondulent sur la ligne d’horizon, des vallons porteurs de noms d’ermites abritent des granges, des fermes. En contrebas, entre creux et bosses, des maisons de pierre aux volets ternis se disputent les places au sud.
Légèrement en retrait, au milieu des terres, une ferme fortifiée. De ses hauts murs, se démarque un pigeonnier.
À l’intérieur, une mare, une source, une vie.
Rien ne bouge, les rues balayées par la bise sont toujours propres. La croix, là-haut, malgré les rafales de vent qui l’agressent, s’incruste dans le ciel. Elle protège la cinquantaine de foyers qui y vivent.
Sur la place, entre la mairie et l’école, une église. Les cloches égrènent les heures, annoncent les fêtes, les nouvelles. Au soir, les habitants du « Village du Vent », où qu’ils soient, entendent l’angélus.
Le coq perché tout en haut du clocher tourne sur lui-même, indiquant la direction du vent. La lune et le soleil rythment l’emploi du temps des villageois.
En hiver, le travail s’effectue souvent à l’intérieur des bâtiments, la fumée qui sort des cheminées fait comprendre qu’une vie bien présente est là.
Au fil des années et par le « bouche à oreille », des personnes réfractaires au monde et au bruit arrivent au « Village du Vent ». Le calme s’installe.
Un jour, un touriste en mal de réflexions, se promenant dans ce village, s’adresse au premier passant venu :
– Vous êtes tranquille ici, il ne se passe jamais rien ?
– Faut pas croire, la vie ne fait pas de cadeaux. Le grain de sable se loge partout. Il n’est jamais aussi bien caché qu’à la vue de tous.
Au cours d’une nuit étoilée, une petite fille vient de naître chez les époux Bassée installés depuis peu à la « Villa des Roses », non loin de la rivière. Les cloches sonnent, annoncent la nouvelle. Le vent l’emporte d’écho en écho, toujours plus loin.
Dans le berceau familial, la petite fille dort profondément, ses parents n’osent pas la déranger. Ils la regardent dormir. Sa maman l’allaite quand elle se réveille. Pas le moindre petit bruit ne signale sa présence. Elle est vraiment très gentille.
La nouvelle se répand vite. Henriette et Simone, des jeunes mamans de chacune trois enfants, rendent visite à leur voisine. Elles veulent voir ce bébé si gentil qui ne pleure jamais. Quelle n’est pas leur surprise de constater que cette jeune accouchée est alitée et semble fiévreuse ! Henriette, la plus âgée, lui demande :
– Ça ne va pas ? Vous êtes malade ?
– Je suis fatiguée, je dois avoir de la fièvre.
– J’appelle Lina. Vous connaissez ? Elle assiste le docteur pour les naissances, elle est de bon conseil et ce bébé dans le berceau qui ne bouge pas ! Vous êtes d’accord ?
– Faites comme bon vous semble.
Henriette, de ce pas, avertit Lina qui arrive le plus rapidement possible. Elle observe la maman de plus près, puis gentiment lui demande :
– Vous avez des problèmes ? Pourtant l’accouchement s’est bien passé, un peu long, il faudra juste un peu plus de temps pour vous rétablir, puis tout ira bien.
S’approchant encore plus près, au creux de son oreille, tout bas, elle lui demande :
– Si ce n’est pas indiscret, vous lui avez choisi un prénom?
– Non, pas encore.
Henriette interpelle Lina pour lui dire :
– Regardez ce bébé dans le berceau, ce n’est pas normal, il ne bouge pas d’un fil ! On croirait une momie !
Lina se fâche :
– Arrêtez de parler du bébé. Ce bébé, comme vous dites, est une petite fille.
Lina s’approche du berceau, regarde le visage sans expression de cette enfant, puis, délicatement, de ses deux mains, la retire du berceau. Elle l’approche de sa maman toujours couchée qui est prête à lui donner le sein. Elle pose la petite tout contre sa poitrine. Sa maman essaie de réveiller ses sens en frottant légèrement le téton du sein contre les lèvres de son enfant. Rien, aucune réaction. Le lait arrive. Elle essaie une nouvelle fois, passe du lait sur sa bouche. Rien...
Lina observe la scène dans les moindres détails. La petite fille ne reconnaît pas le contact avec sa maman, l’odeur de sa peau, le goût du lait, et ne cherche pas à sucer. Alors, s’adressant à la maman, elle lui dit :
– Votre petite fille n’est pas bien, je vais prévenir le docteur. En principe, il passe demain. C’est son jour.
Une fois par semaine, le docteur monte son cheval, bat la campagne pour visiter ses patients. Il s’arrête chez les nouveaux parents pour prendre des nouvelles de leur enfant... Il regarde ce bébé minuscule dans le berceau.
Intrigué par ce sommeil si profond, il s’approche. Doucement, entre ses grosses mains, il prend ce paquet de langes d’où sort une petite tête aux yeux fermés avec un visage sans réaction.
Soudain le docteur, d’une voix tonitruante, s’adresse aux parents et s’écrie :
– Elle n’est pas près de se réveiller, elle est en train de mourir. Vite, allez chercher un biberon stérilisé, quelques gouttes de lait de vache bouilli, et essayez de la faire boire. Si elle n’ouvre pas la bouche, insistez, mouillez-lui les lèvres. Pour l’instant, très peu à la fois mais souvent, même la nuit.
Les parents bouleversés ne comprennent pas. Pourquoi ne l’ont-ils pas réveillée plus souvent ? Pourquoi ont-ils écouté aveuglément cette vieille dame qui disait : « Un bébé qui dort n’a besoin de rien ».
Le docteur est songeur, il connaît un peu l’histoire de ce jeune couple, mais ne peut intervenir dans un problème personnel. Sans avoir l’air d’y toucher, il demande à la maman :
– Alors, vous lui avez trouvé un prénom ?
– Non, pas encore.
– Pourtant en ce moment, il y en a un à la mode.
– Ah ! Lequel ?
– Mais, Colette ! On en parle dans les journaux, à la TSF. C’est une femme écrivain. Vous souriez ! C’est mieux. Réfléchissez! Un chien porte un nom, alors vous ne voulez pas que votre petite fille soit moins que le chien ? Décidez-vous ! Moi, tant que vous n’aurez pas résolu votre problème, j’appellerai cette petite fille Colette.
C’est ainsi que Colette reprend goût à la vie. Régulièrement le docteur surveille son évolution. Colette respire, Colette vagit. Enfin, Colette ouvre les yeux.
Il n’est pas interdit de croire aux miracles !
Toutes les semaines, lors de ses consultations auprès de ses patients, le docteur, pendant midi, rend une visite de courtoisie à ce jeune couple.
Entre deux blagues, il observe Colette, sa petite protégée, qui boit, qui dort. Autour d’elle, pas un geste d’amour ne lui réchauffe le cœur. Le papa ne lui prête aucune attention. La maman, plus que fatiguée, n’avance pas dans son travail et néglige sa petite fille.
Sur le chemin du retour, le docteur réfléchit sur le comportement de ce jeune couple auprès de leur enfant.
Il en conclut que si les parents n’arrivent pas à surmonter leur épreuve, leur histoire de prénom, Colette ne sera pas gâtée.
Cette dernière continue de vivre dans l’indifférence des siens. Quand, un jour, sa maman, par un sursaut d’énergie, demande de l’aide auprès de sa petite nièce Mady. Elle lui écrit : « Viens m’aider s’il te plaît, je n’en peux plus ».
« J’arrive », lui a-t-elle répondu.
Mady, quelques jours plus tard, arrive chez sa tante.
Dans un coin de la cuisine pas très éclairé, elle découvre le parc à bébé avec sa petite cousine assise sur une couverture. Elle essaie de bouger, de se redresser, mais n’y arrive pas, personne ne la regarde. Mady s’approche, observe ce petit être au visage fermé puis, sans hésitation, la prend dans ses bras, la soulève, la serre très fort contre son cœur, l’embrasse très fort avec des gros bisous dans le cou qui claquent. Dans sa tête, Mady pense : ne t’en fais pas, petite cousine, je suis là, je vais t’apprendre beaucoup de choses : sourire, rire aux éclats, marcher, parler de tout ce qu’une petite fille doit savoir.
La petite fille, surprise par autant d’effusions, se recule, regarde cette personne qu’elle ne connaît pas, puis lui touche le visage et, sans plus attendre, lui envoie son plus beau sourire.
Mady sait comment s’y prendre avec les bébés, elle a une petite sœur du même âge. Elle peut comparer. Elle voit bien qu’elle n’est pas habituée à être cajolée.
Après ce premier contact concluant, Mady s’assoit sur une chaise, pose sa petite cousine sur ses genoux et s’amuse avec elle. Plus tard dans la soirée, elle la porte dans ses bras, l’emmène dehors prendre l’air. Pendant ce moment d’intimité, Mady lui parle :
– Regarde ! C’est beau dehors !
Colette ouvre ses grands yeux, tourne la tête de tous côtés et sourit. Le papa n’apprécie pas cette sortie. Il lui dit d’un air convaincant :
– Juste un peu dans la cour, pas plus loin.
Mady obéit, rentre à la cuisine, lui donne son biberon, puis la prépare pour la nuit sans oublier les gros baisers qui claquent. Sa petite cousine aime, avide de tendresse, elle en redemande, elle rit aux éclats. Pas de problème, Mady veut bien. En voyant sa « P’tiote » si excitée, sa tante intervient :
– Va la recoucher, il ne faut pas l’habituer.
Mady se dirige vers la chambre où se trouve un petit lit en fer forgé blanc avec un entourage brodé pour faire joli. C’est le lit de sa petite cousine, le lit des parents est à côté.
À peine posée sur l’oreiller, Mady ne peut s’empêcher de l’embrasser à nouveau et, avec un petit geste de la main, lui dit : « Bonne nuit, à demain ! ».
Comme convenu, Mady reste chez sa tante la durée des vacances, puis repartira chez elle et reviendra l’année suivante.
Mady est partie. À l’école, elle ne peut s’empêcher de penser à sa petite cousine qui, là-bas, doit se contenter de ce que ses parents peuvent lui donner.
Encore une année de passée. Le docteur fait toujours ses visites d’amitié. Lina, son assistante, sous un prétexte quelconque, reste des heures chez ce couple sans rien faire. Debout contre le mur d’entrée, elle observe cette petite fille qui essaie de marcher autour des chaises mises à sa disposition. Colette la regarde avec insistance. De temps en temps, Lina lui parle, lui sourit, l’aide à marcher.
Mady est de retour chez sa tante. Sa petite cousine la reconnaît. Elle enlace ce petit corps fragile et, dans le cou, lui applique des gros baisers qui claquent. Elle adore ! Soif de caresses, elle en redemande.
Dans la cuisine, une chaise à bébé pliée en deux est à sa portée. Mady l’assoit dedans, lui fait découvrir le boulier, sur la petite table qui est devant, elle dépose un livre, feuillette les pages, lui parle, lui explique les images. Colette est très intéressée.
Ensuite, promenade, elle n’a pas oublié. Enfin dehors, Colette est contente. Sa démarche est encore chancelante. Mady la tient fermement par les mains, elles font une petite marche. Le papa qui se trouve là par hasard regarde, il est formel :
– Interdit de marcher dans l’herbe, interdit de marcher dans la rue.
Mady répond :
– Trop tard, c’est déjà fait.
Avec un regard d’acier, son oncle la regarde. Mady ne baisse pas les yeux. Mais elle comprend qu’elle doit obéir sans répliquer.
De ce pas, Mady rentre à la maison avec sa petite cousine, lui donne son biberon, la prépare pour la nuit en gardant les gestes affectifs pour quand elle sera seule avec elle dans la chambre.
Mady ne sait plus comment se comporter avec Colette lorsque ses parents sont autour d’elle. Pourtant elle sait s’occuper des enfants. Avec sa petite sœur tout va bien, elle ne dérange jamais. Mais ici, sa cousine est toujours en trop.
Mady prépare ses bagages, elle va partir et reviendra l’année prochaine. Elle l’embrasse une dernière fois. Colette a deviné, Mady s’en va. Elle pleure. Colette ne parle pas, mais comprend tout.
La belle saison est revenue, Mady également. Sa cousine grandit. À sa vue, son visage s’épanouit. Vite, elle court comme elle peut au-devant d’elle, se jette dans ses bras. Les petits câlins, les gros bisous, lui servent de nourriture.
Mady rentre à la maison ranger ses bagages, quand elle entend un appel de sa tante :
– Viens m’aider, j’ai besoin de toi.
– Je ne peux pas, je pars avec la P’tiote comme tu dis, elle doit marcher !
– Mais elle a le temps de marcher !
Mady s’en va aider sa tante, et la P’tiote attend le retour de Mady sans bouger.
Enfin elle revient. Main dans la main, elles partent à la découverte des fleurs dans le pré tout près de la maison. Son papa est absent, alors Mady peut aller où elle veut. Sa petite cousine ne parle toujours pas, mais est très observatrice. De son doigt, elle montre une plante. Mady lui explique en détachant les syllabes du mot :
– C’est un « pis-sen-lit », la feuille est verte.
Colette est très attentive, mais ne parle pas. Mady continue :
– La fleur est jaune. Regarde celle-ci, elle est presque fanée. Tu souffles... Essaie... souffle (fff)... allez (fff).
Colette essaie, Colette a réussi. La fleur envolée. Colette est radieuse.
Les voilà toutes deux rentrées à la maison. Ce soir, sa tante est seule. Mady peut parler, elles ont toujours eu des conversations intéressantes. Elle lui demande :
– Pourquoi ma petite cousine ne parle pas ? Pourquoi elle est toujours triste ? Pourquoi vous ne l’embrassez jamais ?
– Si, je l’embrasse quand je suis seule avec elle, mais elle est trop seule. Tu viens un peu, mais ce n’est pas suffisant. Je vais l’inscrire à la garderie privée du « Village du Vent ». Demain, j’irai voir la responsable.
Sa tante, le lendemain, lui apprend que sa P’tiote ira à la garderie tous les après-midi, sauf le dimanche.
Aujourd’hui, à deux heures de l’après-midi, Mady conduit sa petite cousine à la garderie. Elle pousse la grosse porte cochère et les voilà dans la cour au milieu des enfants. Anne Lise, la responsable, les accueille :
– Bonjour, petite fille, tu t’appelles comment ?
La petite fille ne répond pas. S’adressant à Mady, elle poursuit :
– Ce n’est pas grave, je m’en occupe, vous pouvez partir tranquille.
De loin, Mady regarde. Elle sent sa petite cousine perdue au milieu de tous ces bambins, pourtant elle ne recule pas. C’est bon signe.
Mady s’en va et reviendra la chercher trois heures plus tard. Selon Anne Lise, tout s’est bien passé. Elle est soulagée, elle va pouvoir s’en retourner chez elle le cœur plus léger.
Avant de la quitter, elle veut lui annoncer une nouvelle. Assise sur ses genoux, au creux de l’oreille, elle lui chuchote :
– Bientôt, tu ne seras plus seule, petite cousine, ta maman attend un autre bébé. Tu lui donneras le petit lit, et toi tu dormiras dans un grand lit avec beaucoup de plumes dedans, tu auras très chaud. D’accord ?
Colette a écouté, n’a toujours pas parlé. Est-ce qu’elle a compris ? Peut-être !
Mady prépare ses bagages. Colette pleure.
Des gros baisers, des gros câlins ne lui sont d’aucun effet, elle sait qu’après tous ces baisers, il n’y aura plus rien.
Rentrée chez elle, Mady, en larmes, explique à sa maman ce qui se passe chez sa tante, comment vit sa petite cousine. Sa maman l’écoute, ne répond pas. Mady insiste :
– Mais elle est malheureuse !
– Je le sais. Mais qu’est-ce qu’on y peut ! C’est pour cela que je t’envoie là-bas. La vie sera dure pour elle. Toi, tu auras toujours un droit de visite, ta tante m’a demandé si je voulais bien que tu deviennes sa marraine, j’ai dit oui. Tu es contente ?
– Oui, maman. Je pourrai lui donner des bonbons, une belle robe, une poupée…
– Bien sûr !
Le deuxième enfant du couple Bassée est né. Les parents sont heureux, c’est un petit garçon joufflu, sans problème et très souriant.
Et Colette…
Sa maman n’a pas le temps de la conduire à la garderie tous les jours. Elle demande à Jeannette qui a l’habitude de lui rendre service de bien vouloir s’occuper de la P’tiote : l’emmener pour deux heures et aller la chercher à cinq heures. Jeannette fait la moue, puis accepte.
Le lendemain, à l’heure prévue, Jeannette arrive. Sans ménagement, elle lui prend la main et lui dit :
– Allez, on y va.
Jeannette marche vite, Colette ne peut pas la suivre. Elle lui tire le bras pour la faire avancer, la P’tiote pleurniche. Jeannette s’énerve, elle se retourne et, droit dans les yeux, lui crie :
– Je ne te porterai pas. Qu’est-ce que tu as ? Tu es jalouse parce que je porte ton petit frère et pas toi? Tu es grande, alors tu marches.
De ce pas, elle l’entraîne vers l’école. Colette, bon gré mal gré, la suit. Soudain, elle reconnaît la porte cochère de la garderie. D’un coup sec, elle dégage sa petite main et court, arrive devant la porte. D’autres enfants sont déjà là. Elle se mêle à eux et attend la dame. Jeannette n’est pas contente et le lui fait savoir.
– Tu ne parles pas, mais tu sais ce que tu veux !
Elle tourne les talons et s’en retourne chez madame Bassée qui lui demande :
– Alors, tout s’est bien passé ?
– Oui ! Tout va bien, j’irai la chercher ce soir.
L’habitude est prise, il en sera ainsi à chaque fois que madame Bassée ne pourra pas être disponible.
Quelque temps plus tard, sa maman décide d’aller chercher sa P’tiote et en profitera pour demander des nouvelles. La porte est ouverte, elle approche. Dans la cour, Anne Lise est là au milieu des enfants. Elle l’interpelle :
– Bonsoir, madame, je ne vous dérange pas ?
– Non ! Pas du tout. Qu’est-ce qui vous amène ?
– Je voudrais savoir si ma P’tiote va bien. Est-ce qu’elle s’adapte avec les autres ? Est-ce qu’elle joue ? Est-ce qu’elle parle ? À la maison, je ne vois pas de différence.
– Ne vous tracassez pas, madame, tout va bien, elle ouvre la bouche !
– Ah ! Parce qu’elle parle ?
– Non ! Elle chante.
– Qu’est-ce qu’elle chante ?
– Des cantiques, des chants de Noël. Avec les autres, pas de problèmes.
Sa maman est plus que surprise, elle n’a jamais rien entendu de tel chez eux. C’est une bonne nouvelle. Avec gentillesse, elle prend la main de sa P’tiote et s’en retourne à la maison.
– Au revoir, madame. Merci pour tout.
Demain, elle écrira à Mady.
Mady a reçu la bonne nouvelle. Bien sûr qu’elle parle ! Qu’elle chante. Avec les autres enfants, elle s’ouvre à la vie.
Mais quelle vie !…
Quoi qu’on dise, quoi qu’on pense, tout n’est pas rose au « Village du Vent ». Il n’échappe pas à la guerre, à tous ses bouleversements, à toutes ses tragédies.
Tout semble tranquille dans la maison de Colette et pourtant, les soldats allemands ont réquisitionné la moitié de leur maison, ils sont chez eux partout, ils ont envie de tout. Et réclament. Impossible de refuser.
Dans la chambre commune qui leur est réservée, Colette, recroquevillée sur son lit, se cache. Son esprit s’évade : pourquoi tout ce bruit dans la chambre à côté ? Tous ces pas, avec de grosses bottes, des hommes qui parlent fort (même la nuit).
Elle a peur. Ses mains parcourent la couverture du lit, attrapent quelque chose. Étonnée, elle regarde : c’est quoi ? Une poupée de chiffon ? Elle touche les bras, les mains, les doigts.
Je n’ai jamais vu cette poupée de chiffon, elle vient d’où ? C’est peut-être une surprise de Mady ?
Machinalement, très fort, elle la serre contre elle. Elle se sent moins seule, elle lui tient compagnie.
Dehors, elle entend comme le tonnerre qui n’arrête jamais. Sa maman ouvre la porte de la chambre et lui dit :
– Vite, on s’en va à la cave chez les voisins, les bombardements approchent, il faut se protéger.
Colette suit sa maman, sans oublier sa poupée de chiffon. Il faut courir vite. Du bout des doigts, elle tient sa poupée qui traîne par terre. Il faut courir sous des branchages qui ressemblent à un chemin.
– Maman, où est-ce qu’on va ?
Maman explique :
– C’est pour ne pas être vu, quand on se déplace en plein champ, là-haut, les avions peuvent nous voir.
Un trou dans le grillage laisse le passage libre. Traverser le verger n’est pas dangereux, les arbres les cachent. Elles arrivent devant la porte de la cave qui est ouverte. Déjà des personnes sont en bas, il faut descendre les marches, c’est profond. Colette n’est pas grande, elle a beaucoup de difficultés avec toujours sa poupée de chiffon à la main qui traîne sur le sol. Enfin elles sont arrivées au fond. Quelqu’un ferme les portes de la cave. C’est le noir total, juste un rai de lumière en bas de la porte.
Colette a peur. Dans cette précipitation, elle ne sait plus où est sa maman, et son papa n’est pas là. Pour se rassurer elle serre très fort sa poupée de chiffon.
Assise sur ce qui ressemble à un cageot, à tâtons, elle cherche un endroit de libre, puis, blottie contre un mur, elle attend.
À ses côtés sont installés des gens qu’elle ne connaît pas. L’attente est longue, les langues se délient, les gens parlent de tout : la guerre, les Allemands, les bombes. Qu’est-ce qu’on va trouver quand ce sera fini ? Soudain, elle reconnaît la voix de sa maman qui s’écrie :
– Mais qu’est-ce qu’on fait ici? On va se faire enterrer vivants, ce n’est pas une voûte de cave qui va empêcher une bombe de traverser. Je m’en vais. Au revoir.
Colette serre sa poupée de chiffon contre elle. À nouveau, la peur l’envahit.
Par la main, sa maman l’emmène. Arrivée devant la dernière marche de l’escalier, elle pose son pied dessus et dit à qui veut bien l’entendre :
– Je sors.
À ce moment précis, un homme réplique :
– Ce n’est pas la peine de crier, vous faites peur à tout le monde et là-haut, il n’y a plus personne. Restez ici.
Sa maman, surprise, se tait. Le calme est revenu.
Une demi-heure plus tard, les bombardements cessent. Tout le monde s’en retourne chez soi, pas de traces de bombardements au village. Les bombes sont tombées à quelques kilomètres de là. Sa maison est intacte.
Les hommes sont allés aux nouvelles :
– Il paraît qu’un pont est détruit, des habitations ont subi de gros dégâts. Il n’y a pas de morts.
Le danger plane au-dessus de leurs têtes. Les avions se font toujours entendre. Les soucis du quotidien sont toujours là, toujours plus compliqués. L’entraide est très présente.
La vie suit son cours.
Le mois de septembre se termine, la rentrée scolaire approche.
Colette voudrait bien rencontrer d’autres enfants pour savoir quoi acheter, que donne la maîtresse. Mais elle ne voit personne. Tant pis, elle se débrouillera.
Sa maman se renseigne. Il faut un plumier pour ranger le crayon d’ardoise et le crayon de papier, plus une ardoise en carton et un petit chiffon pour l’essuyer. La maîtresse donne un cahier et le livre de lecture. Colette est rassurée.
1er octobre, c’est le grand jour. Colette, une pèlerine sur le dos, un gros cache-nez autour du cou, son sac d’école à la main confectionné avec la capote de soldat de son papa, s’en va à la classe du village qui se situe à moins d’un kilomètre de chez elle. C’est loin et pourtant, elle ira seule. Après une demi-heure de marche, elle arrive à l’école. Une cinquantaine d’enfants sont devant la grille ; elle a un peu peur, elle ne connaît personne.
