Le binge drinking chez les jeunes - Salvatore Campanella - E-Book

Le binge drinking chez les jeunes E-Book

Salvatore Campanella

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Beschreibung

Une approche psychologique et neurocognitive afin de comprendre les effets que le binge drinking peut avoir sur notre fonctionnement émotionnel, cognitif et cérébral.

Comme tout pan de la société, nos modes de consommation d’alcool évoluent. Ces dernières années, un phénomène nouveau s’est intensifié : le binge drinking. Cette pratique, qui consiste à boire épisodiquement de manière très intense jusqu’à l’ivresse, est aujourd’hui très répandue, en particulier chez les jeunes. Au-delà de ses effets à court terme, cette pratique est à l’origine de modifications majeures et durables du fonctionnement émotionnel, cognitif et cérébral.

Deux Docteurs en psychologie se sont penchés sur ce problème de santé publique actuel. Salvatore Campanella et Pierre Maurage détaillent le fonctionnement du binge drinking et montrent comment l’approche psychologique et neurocognitive, qui a permis de faire avancer les connaissances à son sujet, peut aider à mieux le prendre en charge. Ils présentent les facteurs de risque et les conséquences néfastes de cette pratique sur les habiletés émotionnelles et interpersonnelles, les fonctions cognitives et le fonctionnement cérébral. Dépassant la simple étude, ils fournissent aussi nombre de recommandations pratiques et de pistes de développement pour toutes les personnes concernées, à savoir les cliniciens ou chercheurs, mais également les consommateurs d’alcool et leurs proches. Ils proposent ainsi de mettre en place de meilleures techniques de prévention et d’intervention psychologique, fondées sur la neuropsychologie et les neurosciences.

Un ouvrage de référence sur le binge drinking et ses risques, qui fournit nombre de recommandations pratiques et pistes de réflexion !

À PROPOS DES AUTEURS

Salvatore Campanella est Docteur en psychologie, maître de recherches du FRS-FNRS au laboratoire de Psychologie Médicale et Addiction au CHU Brugmann et Professeur de Psychopathologie à l’ULB.
Pierre Maurage est Docteur en Sciences Psychologiques, Professeur de psychologie à l’UCLouvain et Chercheur qualifié au FRS-FNRS. Il co-dirige le Louvain Experimental Psychopathology research group (UCLEP).

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Seitenzahl: 472

Veröffentlichungsjahr: 2021

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Pierre Maurage et Salvatore Campanella

LE BINGE DRINKING CHEZ LES JEUNES

Une approche psychologique et neurocognitive

Préface

Par Martin de Duve, alcoologue, expert en santé publique et directeur d’Univers santé, association de prévention et de promotion de la santé chez les jeunes et les étudiants.

L’alcool est notre drogue culturelle par excellence. Il est extrêmement valorisé dans notre société et la grande majorité d’entre nous en consomme. Il est donc attendu qu’un(e) adolescent(e) commence à témoigner de l’intérêt pour le produit durant son développement. Certains ne s’y intéresseront que tardivement, voire pas du tout ; d’autres voudront l’expérimenter plus vite ou plus fort, la consommation d’alcool pourra alors s’avérer problématique et/ou provoquer des prises de risques importantes.

Ces dernières années ont vu l’émergence dans la littérature et les médias du concept de binge drinking. Sa définition fluctue dans la littérature et conduit dès lors à de multiples interprétations, à des représentations erronées, mais aussi à un sous-diagnostic de la problématique, le binge drinking peine dès lors à être considéré et traité par les acteurs de terrain de manière efficace.

Par ailleurs, trop souvent la consommation d’alcool par les jeunes – et le phénomène du binge drinking en particulier – est évoquée de manière alarmiste, trop simpliste, voire caricaturale, sans nuance et sans remise en contexte sociétal et culturel. A contrario, la pratique du binge drinking peut aussi être minimisée, voire valorisée, comme passage obligé et nécessaire de la construction identitaire. Que jeunesse se passe !

Pierre Maurage et Salvatore Campanella non seulement contournent habilement ces pièges, mais apportent également un regard neuf et complémentaire aux « préventeurs » pour travailler les phénomènes d’alcoolisation chez les jeunes.

Premièrement, dans cet ouvrage, les auteurs nous proposent enfin une piste concrète de définition scientifique du binge drinking qui pourrait faire consensus et une manière efficace de le diagnostiquer dans toutes ses dimensions (qualitative, quantitative, temporelle, etc.). Cette nouvelle grille de diagnostic proposée par les auteurs permettra, à terme, de mieux déterminer les axes préventifs à privilégier : sur l’intensité ou la fréquence des épisodes de binge drinking, par exemple.

Deuxièmement, au-delà de la prévention primaire et secondaire, ainsi que des actions de réduction des risques qui composent les principales actions préventives à ce jour, Pierre et Salvatore nous orientent vers de nouvelles stratégies préventives et thérapeutiques basées sur les neurosciences.

En effet, les travaux de ces chercheurs à la pointe dans leurs domaines ne se limitent pas à une approche exclusivement théorique de la problématique ; ils offrent aux acteurs psycho-médico-sociaux des informations et outils concrets pour agir en prévention sur le terrain. Là où l’échec de traitement et d’accompagnement des binge drinkers ou des personnes alcoolo-dépendantes est souvent observé, ils ouvrent également de nouvelles perspectives, basées sur des évidences scientifiques, notamment à travers des programmes innovants de rééducation neuropsychologique et de réhabilitation neurocognitive. Les neurosciences éclairent dès lors sous un angle neuf les processus à l’œuvre et peuvent aider soignants et patients à mieux comprendre les comportements de binge drinking et la maladie alcoolique.

En outre, les auteurs plaident également pour que des mesures sociétales fortes et cohérentes d’un point de vue de santé publique soient prises par nos décideurs politiques. En effet, l’alcool jouit d’une place bien trop importante dans notre société où il est survalorisé à outrance, tant par les producteurs que par les consommateurs et les autorités publiques. Il est temps de faire bouger les lignes, sans stigmatisation ni moralisation, sans hygiénisme ou prohibitionnisme, mais avec le bien-être et la santé publique en ligne de mire.

Pierre Maurage et Salvatore Campanella sortent donc efficacement des clichés et nous permettent de dépasser les clivages classiques entre acteurs de la prévention et ceux du soin, entre chercheurs et acteurs de terrain, entre spécialistes de la neurologie et ceux de la psychiatrie, ou encore entre les responsables politiques et les acteurs de la santé publique.

Avant-propos

Si cet ouvrage a été maturé et rédigé durant les deux confinements imposés suite à la crise sanitaire liée à la COVID-19 en Belgique, la naissance de l’idée qui en est à la source remonte à une période antérieure. Pour en comprendre l’origine, un petit détour historique s’impose.

Nous avons tous deux été formés à l’Université Catholique de Louvain (UCLouvain), en Faculté de Psychologie et Sciences de l’Éducation. Suite à un Master obtenu en 1996 et une Thèse de doctorat intitulée Exploration neuro-anatomique et fonctionnelle de la perception catégorielle des visages défendue en mars 2001, Salvatore Campanella, alors jeune postdoctorant, rencontre Pierre Maurage à l’occasion d’un stage de recherche de Master I réalisé par ce dernier en septembre 2001, au sein de l’unité de Neurosciences Cognitives. Cette époque, pouvant paraître préhistorique aux yeux du lecteur en 2021, est celle durant laquelle les sciences cognitives connaissaient une expansion considérable, liée notamment à l’essor des techniques d’imagerie cérébrale. Celle durant laquelle les chercheurs réalisent que les études animales, les études de psychologie expérimentale en laboratoire ou encore les études de cas en neuropsychologie ne suffisent plus ; le monde scientifique s’attelle dès lors à décrire les réseaux d’aires cérébrales qui sont impliqués dans chacune de nos fonctions cognitives (du langage aux capacités de calcul, en passant par la reconnaissance d’une émotion sur un visage ou encore la perception de la musique). Les personnes ayant vécu cette période foisonnante au plan intellectuel n’ont pu oublier l’émerveillement collectif éprouvé face à l’essor de multiples outils d’investigation (tels que la tomographie par émission de positons, la résonance magnétique fonctionnelle ou encore l’électroencéphalographie moderne). En écho à cette nouvelle discipline que constituent les neurosciences cognitives naît un intérêt qui nous unit, celui de déterminer les dysfonctionnements cérébraux associés à ce qu’on appelait alors la dépendance à l’alcool, afin de mieux comprendre ce trouble, mais également d’en améliorer la prise en charge clinique. Pierre Maurage s’attaque à cette question, sous la supervision conjointe de Pierre Philippot et de Salvatore Campanella, et défendra en mars 2008 une Thèse de doctorat intitulée : Déficit de décodage des expressions faciales émotionnelles dans l’alcoolisme. Exploration comportementale et électrophysiologique.

Ces travaux, qui ne constituent bien entendu qu’une modeste contribution à des avancées scientifiques bien plus vastes sur ces questions, mobilisant nombre d’équipes de recherche, démontrent les conséquences cérébrales de la dépendance à l’alcool et ses corrélats sur le plan des déficits cognitifs, mais aussi émotionnels et interpersonnels. Il apparaît dès lors de plus en plus évident que les approches psychothérapeutique et médicamenteuse classiques des patients en sevrage, bien que tout à fait indispensables, se doivent d’être complétées par une approche neurocognitive, permettant de réhabiliter certaines fonctions cognitives telles que l’inhibition. La proposition émerge alors de développer une prise en charge intégrant différents niveaux d’intervention afin d’aider à un maintien de l’abstinence chez les patients récemment désintoxiqués. Cet enthousiasme se confronte malheureusement de façon progressive à une réalité beaucoup moins idyllique : malgré les progrès effectués, la prise en charge clinique de ces patients reste particulièrement complexe et des taux de rechute élevés persistent, avec plus d’un patient sur deux qui consomme à nouveau endéans les trois premiers mois suivant sa cure de désintoxication. Bien que la perspective de travailler encore et toujours à l’amélioration du traitement de ces patients par de nouvelles approches persiste, un nouveau courant de réflexion naît alors dans la littérature sur les troubles liés à l’usage d’alcool. On constate en effet que les jeunes boivent de plus en plus, de plus en plus vite et de plus en plus tôt dans leur existence. Une proposition émerge donc, basée sur l’idée qu’une prévention efficace dès les consommations précoces pourrait aider à diminuer le nombre de personnes évoluant vers la dépendance à l’alcool, dont on sait combien il est difficile de sortir une fois le cercle vicieux de l’addiction initié.

À cette époque, l’idée présente dans le grand public, mais également véhiculée par la littérature scientifique, est qu’il faut boire de grandes quantités d’alcool et ce durant de nombreuses années pour voir un impact significatif au niveau du fonctionnement cérébral. Il apparaît donc établi que les pratiques d’alcoolisation excessive chez les jeunes, qu’on n’appelle pas encore binge drinking à la fin des années 2000, n’ont pas de conséquences durables sur le cerveau. Convaincu du contraire, Salvatore Campanella arrive à convaincre Pierre Maurage d’effectuer une étude sur ce thème, en mesurant l’activité cérébrale d’étudiants universitaires ayant une consommation excessive d’alcool endéans une seule année académique (9 mois précisément). Les résultats, publiés en 2009 dans un article intitulé Latent deleterious effects of binge drinking over a short period of time revealed by electrophysiological measures only, par Pierre Maurage, Mauro Pesenti, Pierre Philippot, Frédéric Joassin, et Salvatore Campanella dans le Journal of Psychiatry and Neuroscience, ne laissent plus planer aucun doute : neuf mois de consommation excessive suffisent à induire un ralentissement significatif du fonctionnement cérébral.

Depuis lors, nous avons continué à avancer dans ce champ de recherches, en nous intégrant dans un vaste réseau de chercheurs visant à développer l’intérêt et les connaissances scientifiques au sujet des conséquences émotionnelles, cognitives et cérébrales du binge drinking. Si nous ne sommes que deux auteurs sur la couverture de cet ouvrage, il est bien évident que le présent livre est le fruit d’un travail collectif et de l’investissement d’un grand nombre de collègues, doctorants, mémorants et stagiaires en sciences psychologiques. S’il est impossible de citer l’ensemble de ces personnes, nous tenons à remercier spécifiquement deux de nos doctorantes ayant chacune réalisé un travail considérable sur le sujet, et étant elles-mêmes devenues à ce jour des spécialistes du domaine. Il s’agit de Géraldine Petit, qui a défendu en mai 2014 à l’Université Libre de Bruxelles une thèse de doctorat intitulée Identification de marqueurs neurophysiologiques pronostiques de la rechute dans l’alcoolo-dépendance ; et Séverine Lannoy, avec une thèse de doctorat intitulée Exploring the imbalance between affective and reflective systems in binge drinking. A behavioral and electrophysiological approach, défendue en mars 2018 à l’UCLouvain. Un grand merci à elles pour leurs irremplaçables contributions.

L’objectif central de cet ouvrage sera donc de fournir une description scientifiquement fondée, mais accessible à toutes et tous, des connaissances actuelles concernant le binge drinking, en se basant sur une approche psychologique et neurocognitive. Sans être moralisateur, ce livre s’attache donc à décrire les connaissances scientifiques actuelles sur cette pratique, afin que chacun puisse s’interroger sur sa consommation et la réévaluer de façon éclairée. Nous sommes fiers aujourd’hui de pouvoir vous présenter ce livre, qui peut être considéré comme un condensé de presque vingt années de travail en commun. Bonne lecture !

Pierre Maurage et Salvatore Campanella

Introduction

Comment la psychologie et les neurosciences peuvent-elles aider à concevoir et prévenir le binge drinking ?

Il est commun de définir la psychologie comme l’étude scientifique des comportements et des pensées humaines. Reconnaître un visage familier, lire un texte, retenir un numéro de téléphone, résoudre un calcul mental ou participer à une conversation réfèrent parmi d’autres à un ensemble de facultés mentales, aussi appelées fonctions cognitives. La psychologie cognitive est la discipline scientifique qui tente de définir empiriquement (c’est-à-dire sur base d’observations et d’expériences) ces fonctions et les mécanismes qui les sous-tendent. Il est admis de nos jours que chacune des fonctions cognitives peut être considérée comme le résultat final d’une séquence organisée de mécanismes et processus, qui constituent les sous-étapes conduisant au résultat final. Prenons l’exemple classique de la reconnaissance d’un visage familier. Il nous est tous arrivé de croiser dans la vie de tous les jours le visage d’une personne, qui nous semble familière, mais dont nous n’arrivons plus à nous souvenir ni de qui elle est (par exemple sa profession ou son lieu de domicile) ni de son nom. De même, il nous est déjà arrivé de croiser quelqu’un que nous connaissons, de savoir par exemple qu’il s’agit du médecin de notre voisin, mais de ne plus revenir sur son nom. Par contre, si le nom « Lionel Messi » est évoqué en présence d’une personne amatrice de football, elle ne peut s’empêcher de savoir de qui il s’agit et de se représenter son visage. Ces données ont fourni un premier argument essentiel aux psychologues cognitivistes sur le caractère séquentiel (autrement dit hiérarchisé en étapes successives) de la reconnaissance d’un visage. Les observations issues de notre vie quotidienne ont ainsi donné lieu à diverses expériences de laboratoire en psychologie expérimentale, qui ont permis de valider empiriquement l’existence de ces séquences de pensées. L’ensemble de ces études a donné naissance à un modèle cognitif préconisant que, confrontés à un visage, nous allons d’abord accéder ou non à un sentiment de familiarité ; si c’est le cas, nous aurons ensuite accès à un ensemble d’informations sémantiques sur la personne (tels que son identité, sa profession ou son lieu de domicile) ; et enfin, si nous avons eu accès à ces informations sémantiques, nous pourrons alors récupérer son nom, qui constitue l’étape finale de cette séquence de pensées (Bruce et Young, 1986). Il est ainsi possible pour chacun de nos comportements et pensées, autrement dit pour chacune de nos fonctions cognitives, de déterminer la succession des mécanismes et processus qui sont nécessaires à sa réalisation.

La mise en évidence de ces modèles cognitifs constitue donc un pas essentiel vers une compréhension du fonctionnement « normal » de nos diverses facultés mentales. Mais, outre son intérêt purement scientifique, cette démarche revêt également un intérêt majeur pour comprendre les comportements « anormaux » ou pathologiques (c’est-à-dire, qui sont la conséquence d’une maladie ou d’un trouble). En effet, un comportement dysfonctionnel identique peut avoir des origines cognitives très diverses. Par exemple, nous pouvons être incapables de reconnaître le visage d’une personne connue (tel que celui de Lionel Messi) parce que nous ne parvenons pas à accéder au sentiment de familiarité face à ce visage ou parce que nous ne sommes plus capables d’accéder à son nom. La psychopathologie cognitive est la discipline qui identifie les mécanismes cognitifs déficitaires expliquant les comportements pathologiques. Au niveau clinique, puisqu’un même trouble peut avoir plusieurs origines, la prise en charge des déficits doit forcément être personnalisée, en fonction du ou des processus spécifiquement altéré(s) chez chaque individu. Cela peut se comprendre d’autant plus facilement si l’on sait que ces différentes « étapes cognitives » sont chacune implémentées par des mécanismes cérébraux distincts.

En effet, suite aux nombreux travaux émanant de la neuropsychologie1 et des neurosciences2, nous savons aujourd’hui que toute fonction cognitive est associée à l’activation d’un réseau de régions distribué au sein du cerveau (Petersen et Sporns, 2015). Grâce aux techniques d’imagerie cérébrale (en particulier l’imagerie par résonance magnétique, qui mesure les régions cérébrales activées lors d’un comportement ou d’une pensée), nous sommes capables de localiser précisément l’ensemble des parties du cerveau qui concourent à la réalisation d’une tâche, quelle qu’elle soit. D’autre part, grâce aux techniques électrophysiologiques (en particulier l’électroencéphalogramme, qui permet d’enregistrer avec précision les changements de l’activité électrique générée lors du fonctionnement des différentes régions cérébrales), nous sommes capables de définir la séquence temporelle de ces activités cérébrales, qui indique ainsi la succession des processus décrits dans les modèles cognitifs (Rugg et Coles, 1995). Cette mise en correspondance entre modèles cognitifs et fonctionnement cérébral constitue le fondement des neurosciences cognitives et cliniques, qui ont deux objectifs majeurs. D’une part, définir de façon précise le réseau cérébral nécessaire à l’accomplissement « normal » de toutes nos fonctions cognitives. D’autre part, identifier, pour chaque individu spécifique, les déficits neurocognitifs à l’origine des comportements pathologiques. Ces déficits peuvent se manifester sous deux formes centrales : (1) des déficits « localisés », lorsqu’un processus cognitif est altéré via une diminution (hypo-activation) ou une augmentation (hyperactivation) de l’activité du cerveau, suite par exemple à un traumatisme crânien, une tumeur, un accident vasculaire cérébral ou une anomalie du développement. Ces déficits localisés vont entraîner un problème dans la séquence des mécanismes cognitifs nécessaires, et donc un comportement final inadapté ; ou (2) malgré une bonne performance individuelle de chaque processus cognitif isolé, une mauvaise communication parmi cette chaîne de traitement de l’information : l’influx nerveux transportant cette information passe alors mal entre les diverses aires cérébrales impliquées (on parle alors d’une mauvaise connectivité fonctionnelle), produisant également un produit final altéré (voir Figure 1).

Figure 1 – Déficits neurocognitifs localisés et de transmission

Illustration, dans l’exemple de la récupération du nom d’une personne sur base de la présentation de son visage, du fonctionnement normal (haut de la Figure) et des conséquences d’un déficit localisé à un processus ou une région (milieu de la Figure), ou d’un déficit de transmission nerveuse entre processus et régions cérébrales (bas de la Figure).

Ainsi, les travaux de neurosciences cognitives ont permis d’établir clairement un lien entre notre fonctionnement cognitif quotidien (l’ensemble de nos comportements et pensées) et notre fonctionnement cérébral. À partir de ce constat, comprendre pourquoi et comment les neurosciences peuvent fournir des informations pertinentes pour la compréhension et la prise en charge des troubles liés à l’alcool devient aisé si l’on sait que l’alcool est une substance neurotoxique, à savoir une substance qui affecte la structure et le fonctionnement du cerveau (Harper, 2007). Notre cerveau est équipé d’un bouclier naturel : la barrière hématoencéphalique, qui protège la structure cérébrale des influences extérieures en contrôlant et filtrant le passage de molécules provenant du sang vers le cerveau. Or, l’alcool passe totalement cette barrière et arrive donc directement au sein des cellules cérébrales. Ainsi, l’alcool va tout d’abord avoir des effets aigus sur le cerveau qui persisteront tant que l’alcoolémie3 restera élevée, pour disparaître ensuite. Une alcoolémie s’élevant aux environs de 0,5 g/l (correspondant par exemple à la consommation de deux bières classiques, c’est-à-dire deux unités standard, comme défini dans le Chapitre 1) est déjà suffisante pour modifier notre fonctionnement cérébral, et donc nos comportements et pensées. Il s’agit alors de toxicité fonctionnelle, liée à une intoxication aiguë à l’alcool (c’est-à-dire, les effets présents quand l’individu a de l’alcool dans le sang). Même à faible dose, la consommation d’alcool peut ainsi entraîner un effet psychostimulant (excitant) et une désinhibition du comportement (favorisant notamment les comportements à risque et/ou agressifs). À fortes doses, l’effet sera plutôt sédatif, pouvant aller de la baisse de vigilance (responsable notamment de nombreux accidents de la route) au coma éthylique. Deux phases sont distinguées concernant l’impact aigu de l’alcool sur le cerveau : (1) une phase dite psychoactive, liée, d’une part, à la libération de dopamine4 qui va augmenter l’activité des régions associées au plaisir et à la récompense (Sesack et Grace, 2010), et, d’autre part, à la réduction de l’activité de « contrôle » due à l’activité diminuée des régions frontales (qui permettent de réguler et inhiber nos comportements en prenant en compte leurs potentielles conséquences néfastes). Cette double action explique l’effet désinhibiteur, stimulant et euphorisant à court terme de l’alcool, et notamment le sentiment d’euphorie qu’il génère ; (2) une phase dite sédative durant laquelle, l’augmentation de l’alcoolémie aidant, les propriétés calmantes de l’alcool vont l’emporter sur ses propriétés euphorisantes (Vengeliene et al., 2008) : en effet, en facilitant l’action inhibitrice du GABA (ou acide gamma-aminobutyrique, un neurotransmetteur inhibiteur, qui va réduire l’activité cérébrale), l’alcool va avoir un effet « somnifère » sur le fonctionnement du cerveau. Les capacités cérébrales seront donc ralenties et détériorées, expliquant ainsi les baisses de vigilance et de concentration, ainsi que les problèmes d’élocution et de coordination des mouvements typiques des états d’ivresse.

Si ces comportements peuvent avoir des conséquences graves, ils vont néanmoins disparaître lorsque l’alcool aura été assimilé par l’organisme. L’aspect hautement problématique de la consommation d’alcool est lié au fait que celui-ci génère également des effets chroniques sur le fonctionnement cérébral, appelés toxicité lésionnelle ou neurotoxicité, puisque l’alcool va conduire à des modifications de la structure et du fonctionnement cérébraux. Cet effet neurotoxique de l’alcool a comme conséquence principale, d’une part, la mort des cellules nerveuses ou neurones (la matière grise), générant des lésions dans diverses régions du cerveau, et, d’autre part, la réduction de la matière blanche, qui assure la connexion entre les régions cérébrales, conduisant in fine à une atrophie cérébrale (c’est-à-dire à la diminution du volume du cerveau), comme nous le verrons plus en détail dans le Chapitre 6. En effet, l’alcool a comme triple effet de perturber l’apport d’oxygène et de glucose aux neurones, d’en augmenter la vitesse de vieillissement (en provoquant un stress oxydatif qui réduit l’espérance de vie des neurones) et d’y libérer des molécules inflammatoires. Ces effets provoquent donc la mort prématurée des neurones, tout en perturbant également la transmission des influx nerveux et donc la communication au sein du cerveau. Dans cette optique, suite à une consommation excessive et de longue durée d’alcool, plusieurs troubles neurologiques peuvent apparaître : on citera ici pour exemples le syndrome de sevrage alcoolique, le syndrome cérébelleux et le syndrome de Korsakoff, qui seront également décrits au Chapitre 6. Les neurosciences ont donc eu un impact majeur durant ces deux dernières décennies pour comprendre et traiter les troubles de l’usage d’alcool, ce qui a conduit à conceptualiser ces troubles comme étant aussi, sinon surtout, des « maladies du cerveau » (Volkow et Boyle, 2018).

Cependant, et ce sera la proposition majeure de cet ouvrage, la psychologie cognitive et les neurosciences ne sont pas utiles que pour explorer le trouble sévère de l’usage d’alcool5, elles peuvent aussi l’être pour comprendre et prévenir les pratiques de consommation excessive, mais non pathologique, et notamment le binge drinking6 chez les jeunes. Bien que ces données scientifiques soient encore largement inconnues du grand public, le binge drinking conduit, en particulier dans les populations jeunes chez qui le cerveau est encore en maturation, à des effets majeurs sur la structure et le fonctionnement cérébral, résultant en des déficits émotionnels, interpersonnels et cognitifs. Partant de ce constat, l’objectif du présent ouvrage sera de permettre à tout un chacun de mieux connaître en quoi consiste le binge drinking, mais aussi, et surtout, de montrer que l’approche psychologique et neurocognitive a permis de faire avancer nos connaissances sur cette pratique, et pourrait permettre de mieux la prendre en charge. Pour étayer cette argumentation, trois parties seront proposées. Premièrement, nous tenterons de comprendre ce qu’est le binge drinking en le remettant tout d’abord dans le contexte général de la valorisation de l’alcool présente dans notre société (Chapitre 1) avant d’en donner une définition et de fournir des moyens validés de le mesurer (Chapitre 2), puis de montrer l’ampleur de cette pratique, en particulier parmi les jeunes, et d’en identifier les facteurs de risque (Chapitre 3). Deuxièmement, nous décrirons dans le détail les connaissances actuelles concernant les conséquences néfastes issues de cette pratique sur les habiletés émotionnelles et interpersonnelles (Chapitre 4), les fonctions cognitives (Chapitre 5) et le fonctionnement cérébral (Chapitre 6). Ce chapitre lié aux effets cérébraux sera également l’occasion de battre en brèche certaines fausses croyances encore trop présentes dans le grand public au sujet des liens entre binge drinking et cerveau. Troisièmement, la dernière partie abordera la question de la prévention et de l’intervention pour réduire le binge drinking, tout d’abord en soulignant les enjeux essentiels de cette prévention, au vu des conséquences durables que peut avoir le binge drinking chez les adolescents et jeunes adultes (Chapitre 7), puis en recensant les différentes techniques de prévention et d’intervention psychologique et en discutant leur efficacité pour fournir des outils utiles aux personnes travaillant dans ce domaine ou ayant des binge drinkers dans leur entourage (Chapitre 8), avant de proposer des approches innovantes pour contrer ce mode de consommation d’alcool, approches fondées sur la neuropsychologie et les neurosciences (Chapitre 9). Nous terminerons en fournissant, en conclusion, des recommandations et pistes de développement, tant pour le grand public que pour les cliniciens et chercheurs, afin que chacun puisse avoir une idée claire des apports potentiels de cet ouvrage à leur réflexion personnelle ou professionnelle, mais aussi obtenir des perspectives pour progresser vers une meilleure compréhension et prévention du binge drinking.

1. La sous-discipline psychologique s’intéressant aux liens entre comportements, pensées et cerveau, sur base de l’observation de personnes saines ou présentant des pathologies/lésions cérébrales.

2. L’ensemble des disciplines centrées sur l’étude du système nerveux et du cerveau, au niveau de sa structure et de son fonctionnement.

3. L’alcoolémie (ou Blood Alcohol Concentration [BAC]) est le taux d’alcool dans le sang, usuellement exprimé en grammes d’alcool par litre de sang. C’est donc une mesure de l’intensité de l’intoxication aiguë à l’alcool.

4. La dopamine est un neurotransmetteur, c’est-à-dire une substance qui facilite la transmission de l’influx nerveux et de l’information dans le cerveau.

5. Terme qui sera utilisé tout au long de l’ouvrage en remplacement des appellations telles qu’« alcoolisme » ou « dépendance à l’alcool », jugées péjoratives.

6. Une définition complète du binge drinking, qui sera l’objet central de cet ouvrage, sera proposée dans le Chapitre 2. Il peut cependant d’ores et déjà être défini comme un mode de consommation d’alcool marqué par une répétition des alternances entre épisodes d’ivresse intense et périodes d’abstinence, avec une consommation en « montagnes russes » : l’individu ne boit pas tous les jours, mais atteint fréquemment l’ivresse quand il consomme de l’alcool.

Première partie

Qu’est-ce que le binge drinking ?

Chapitre 1

Contextualiser le binge drinking : alcool et société

Proposer un ouvrage sur le binge drinking, c’est d’abord et avant tout poser la question de la place qu’occupe l’alcool dans nos existences. Avant de nous focaliser sur l’objet central de notre propos qu’est le binge drinking, il semble donc essentiel de replacer cette pratique dans son cadre plus général, et de présenter quelques éléments clés concernant notre rapport sociétal à l’alcool. Le binge drinking n’est en effet pas un phénomène isolé, mais bien une pratique qui ne peut se développer et se maintenir que dans un climat plus général propice à la consommation excessive d’alcool, tel que celui observé dans les pays occidentaux. En ouverture de ce chapitre, deux mises au point s’imposent pour permettre de bien comprendre la logique dans laquelle cet ouvrage a été rédigé.

D’une part, nous allons dans les pages qui suivent beaucoup parler du binge drinking chez les jeunes, et ce parce que cette pratique est surtout présente chez les adolescents et jeunes adultes. Cependant, cette focalisation sur la jeunesse ne doit certainement pas faire oublier que la majorité des conséquences personnelles, familiales, professionnelles ou sociales de la consommation excessive d’alcool n’est absolument pas le fait des jeunes puisque ces conséquences, et notamment celles associées au trouble sévère de l’usage d’alcool, sont bien plus souvent observées chez des adultes plus âgés. Sans minimiser les effets du binge drinking chez les jeunes (dont nous verrons qu’ils sont plus que préoccupants), la proportion de personnes de moins de 30 ans dans les services psychiatriques prenant en charge les problèmes d’alcool est faible, et la consommation excessive d’alcool a des effets bien plus massifs et dramatiques dans les tranches plus âgées de la population. Il semble donc que la fréquente association, notamment effectuée dans les médias, entre jeunesse et binge drinking est doublement néfaste, puisqu’elle stigmatise inutilement cette partie de la population et masque la véritable problématique sous-jacente de notre rapport questionnable à l’alcool, quel que soit notre âge.

D’autre part, la description exhaustive des effets néfastes de la consommation d’alcool, et en particulier du binge drinking, qui sera effectuée dans les pages qui suivent pourrait laisser penser (à tort) que les auteurs du présent ouvrage ont une position prohibitionniste concernant l’alcool. Bien loin d’une telle position moralisatrice, notre propos sera de donner un maximum d’informations scientifiquement fondées, permettant à tout un chacun de se positionner de manière informée sur le binge drinking et sur sa consommation personnelle. Notre objectif est qu’au terme de sa lecture, chacun puisse avoir les données nécessaires pour réinterroger et adapter (ou non) son opinion sur cette thématique. Si deux chapitres porteront sur la prévention et les interventions visant le binge drinking (en tentant de répondre à la question : « comment réduire le binge drinking ? »), nous nous garderons bien de proposer une position morale ou légale sur cette pratique (« le binge drinking est-il un comportement acceptable ? »). Nous exposerons quelles en sont les conséquences, et nous espérons transmettre quelques conseils pour diminuer sa fréquence et son intensité chez ceux qui le souhaitent, mais nous ne présenterons aucun avis sur ce qui est bien ou mal, ou encore acceptable ou inacceptable, en matière de consommation d’alcool, et ce pour une raison simple : nous sommes, à l’instar de beaucoup de nos concitoyens, des consommateurs d’alcool, et nous ne sommes pas plus ou moins bien placés qu’eux pour donner un avis moral sur la position personnelle qu’il convient d’adopter face à cette substance. En résumé donc, le mot d’ordre des pages qui suivront sera : « offrir au lecteur les moyens de se forger une opinion scientifiquement fondée sur le binge drinking, mais éviter de construire cette opinion à sa place ». Avant donc d’entrer dans le vif du sujet, ce chapitre permettra au lecteur d’obtenir (1) une mise en perspective du binge drinking, via la présentation de la vision duelle et ambivalente qu’a notre société concernant l’alcool ; (2) une description de ce qu’est le trouble sévère de l’usage d’alcool, qui constitue le diagnostic psychiatrique posé sur les termes communs d’alcoolisme ou de dépendance à l’alcool, afin de permettre une identification claire de ses différences avec le binge drinking ; (3) une première approche du binge drinking, afin de montrer, via l’hypothèse de continuité, les liens que ce mode de consommation entretient avec les autres façons de boire. En outre, ce chapitre sera jalonné de brefs encadrés permettant de remettre en question dix fausses croyances sur l’alcool et ses effets, afin là aussi de clarifier certaines incompréhensions encore trop fréquemment retrouvées chez les consommateurs d’alcool.

1.1. Une substance, deux faces d’une même pièce

Au sein de l’ensemble des substances qui peuvent mener à des effets psychologiques ou physiques, et donc à des conduites addictives, l’alcool tient sans nul doute une position aussi centrale que particulière. Centrale, parce que l’alcool est de loin la substance addictive la plus aisément disponible et la plus largement consommée dans l’ensemble des pays occidentaux. Particulière, parce que marquée par une ambiguïté constante entre deux versants, connus de tous, à savoir l’alcool comme drogue sociale, d’une part, et l’alcool comme drogue létale, d’autre part.

L’alcool est la drogue sociale par excellence, qui accompagne tous les moments festifs ou de détente. Il est la substance multifonctions à laquelle recourent la majorité des individus occidentaux quand il s’agit de se relaxer, d’oublier ses soucis, de diminuer son anxiété, de fêter un événement avec des amis ou encore d’accompagner un repas convivial. Cette association entre émotions positives et présence d’alcool est présente implicitement ou explicitement dans l’esprit de tout un chacun dès le plus jeune âge. La consommation d’alcool est considérée comme normale, voire souhaitable, même chez les personnes les plus influentes et considérées comme des exemples au plan politique (il suffit pour s’en convaincre d’observer un dîner de gala entre chefs d’État) ou sportif (en sont le témoin les bouteilles de champagne ouvertes sur le podium après un grand prix de Formule 1 ou une course cycliste, par exemple). Cette survalorisation de l’alcool ne touche pas que la consommation modérée, elle vaut aussi souvent pour la consommation excessive : qui n’a jamais entendu quelqu’un se vanter d’avoir « tenu » et d’être resté conscient après avoir bu de grandes quantités d’alcool ? Qui n’a jamais vu sur les réseaux sociaux des personnes raconter avec fierté leur dernière soirée très arrosée ? Et même les campagnes de prévention valorisent ou valident indirectement l’omniprésence de cette consommation excessive. Ainsi, les campagnes « Sam » en France, « Bob » en Belgique ou « Be my angel » en Suisse sont basées sur un principe très louable, à savoir « celui qui conduit, c’est celui qui ne boit pas », ce qui permet de désigner au début de la soirée la personne qui ne consommera pas d’alcool et ramènera les autres sains et saufs chez eux, évitant ainsi les conséquences potentiellement dramatiques de la conduite automobile en état d’ébriété. Mais malgré ce message évidemment pertinent, l’idée sous-jacente à ces campagnes est que la norme, lors de soirées festives, est bien la consommation débridée d’alcool : en demandant de désigner une « victime » qui se sacrifiera en ne consommant pas, le but est bien de laisser aux quatre autres occupants de la voiture la possibilité de pleinement profiter de la fête, entendez d’atteindre une ivresse sans limites. Cette valorisation, volontaire ou involontaire, de la consommation excessive distingue l’alcool des autres drogues. Bien sûr, à l’instar de l’alcool, certaines substances sont associées à la détente (par exemple, le cannabis) ou à la fête (par exemple, la cocaïne), ou sont encore très présentes dans notre quotidien (par exemple, le tabac), mais l’image sociétale de ces substances est très largement négative, et leur usage est socialement proscrit ou, dans tous les cas, jugé très négativement. En un mot, l’usage de ces drogues n’est pas valorisé dans notre société (même s’il peut le rester dans certains groupes sociaux), et rares sont les adolescents ayant eu leur première consommation de tabac ou de cocaïne lors d’un repas de famille avec leurs parents, ou les personnes publiant fièrement sur les réseaux sociaux des photos de leur dernière injection d’héroïne. Une dernière illustration de ce lien constant entre alcool et valeurs positives est le marketing publicitaire utilisant la popularité d’acteurs ou s’associant aux sportifs de haut niveau notamment, dont quelques exemples sont présentés en Figure 2. La première division de football en Belgique ne se nomme pas, contrairement à ce qui pourrait être attendu, « Première division », mais bien Jupiler League, du nom d’une célèbre marque de bière. De même, la coupe d’Europe de rugby s’est longtemps intitulée Heineken Cup (en étant pudiquement renommée H Cup en France, pour s’adapter à la loi Evin réglementant la publicité pour l’alcool), sans que cela ne provoque de réactions outrées dans la population. Au vu de l’influence négative qu’a selon toute vraisemblance la consommation d’alcool sur la performance sportive, cette association entre marques de boissons alcoolisées et sport de haut niveau a de quoi surprendre, tout comme l’absence complète de réactions d’indignation face à cette association de la part des décideurs politiques ou de la population en général. Il y a fort à parier que les réactions auraient été différentes si une marque de cigarettes avait proposé de donner son nom à ce type d’événement. En résumé donc, l’alcool, de par son omniprésence et son association répétée avec des valeurs positives, constitue la drogue la plus valorisée dans les sociétés occidentales. Cette survalorisation a pour effet pervers d’avancer l’âge de début de consommation chez les adolescents, favorisant ainsi l’entrée dans des modes de consommation excessifs comme le binge drinking, mais également de masquer l’autre face, nettement plus sombre, de la consommation d’alcool.

Figure 2 – Publicité et alcool

Illustration des liens entre alcool et valeurs positives, via quelques exemples de publicités utilisant la notoriété de sportifs (partie supérieure, de gauche à droite, Axel Witsel, Kevin de Bruyne, Vincent Kompany, Eden Hazard et Dries Mertens, joueurs de l’équipe nationale belge de football ; logo de la Première division de football belge ; podium de Formule 1 avec Lewis Hamilton et Nico Rosberg) ou d’acteurs (partie inférieure, Leonardo Di Caprio à gauche, Ryan Reynolds à droite) pour promouvoir la consommation d’alcool.

Fausse croyance 1 : « Il y a des alcools légers et des alcools forts »

Tout le monde aura expérimenté le fait que les spiritueux, tels que le whisky ou la tequila (contenant usuellement 40 % d’alcool7), contiennent en proportion plus d’alcool que le vin (12 à 15 % d’alcool) ou la bière (3 à 12 % d’alcool). Et boire la même quantité de whisky ou de bière conduira de fait à des effets fort différents. Cependant, il faut insister sur deux éléments. D’une part, si la proportion d’alcool varie en fonction des boissons, la quantité servie varie également, de sorte que la quantité d’alcool contenue dans une unité standard (c’est-à-dire un verre tel qu’il est servi dans un débit de boissons) est identique ou très proche, quelle que soit la boisson, à savoir environ dix grammes d’alcool dans les pays francophones européens (soit 1,27 cl d’alcool pur, la densité de l’alcool étant de 7,89 grammes par centilitre). Ainsi, que vous commandiez un whisky (3 cl à 40 % d’alcool), un apéritif (6 cl à 20 %), un verre de vin ou de champagne (10 cl à 12 %) ou une bière (25 cl à 5 %), la quantité d’alcool ingérée sera comparable, comme illustré dans la Figure 3. D’autre part, la molécule d’alcool contenue dans toutes les boissons alcoolisées vendues dans le commerce est l’éthanol. C’est donc la même substance active qui est contenue dans toutes ces boissons (même si d’autres substances, par exemple les sulfites dans le vin, peuvent aussi avoir des effets physiologiques). En résumé donc, en s’en tenant aux unités d’alcool telles que servies « normalement », un verre de whisky n’est pas plus ou moins « fort » qu’un verre de bière ou de vin. Et la croyance consistant à penser qu’un verre de bière est moins dangereux qu’un shot de spiritueux est erronée (toujours en respectant le service par unités standard, ce qui est rarement le cas en contexte privé où les individus tendent à dépasser les unités standard, surtout pour les apéritifs, vins et spiritueux).

Figure 3 – Unité standard d’alcool

Chacun de ces verres contient la même quantité (environ dix grammes, c’est-à-dire une unité standard en Belgique) d’éthanol pur, qui est la substance psychoactive de l’ensemble des boissons alcoolisées.

Fausse croyance 2 : « Le café ou les boissons énergisantes réduisent les effets de l’alcool »

Une stratégie souvent utilisée par les étudiants pour se remettre plus rapidement d’une soirée arrosée le lendemain matin est de consommer du café ou des boissons énergisantes. Disons-le clairement, c’est là une mauvaise technique, qui ne va faire qu’accentuer les effets de l’alcool. En effet, l’alcool est un diurétique, c’est-à-dire une substance qui va augmenter la sécrétion urinaire, et la consommation excessive d’alcool va donc conduire à une élimination massive de l’eau contenue dans le corps, pouvant mener à une déshydratation. Le mal de tête (« gueule de bois ») qui suit les épisodes de consommation excessive est lié aux effets directs de l’alcool sur le cerveau, mais aussi et surtout à la perte en eau provoquée par cette consommation, qui conduit les cellules cérébrales à manquer d’eau pour leur fonctionnement optimal. Ceci implique, d’une part, qu’une bonne manière de prévenir cette « gueule de bois » (outre la stratégie la plus simple, consistant à ne pas boire d’alcool) est de consommer de l’eau durant les soirées alcoolisées, en alternant boissons alcoolisées et non alcoolisées afin d’éviter cette déshydratation. D’autre part, le café ou les boissons énergisantes n’ont non seulement aucun effet sur la vitesse d’élimination de l’alcool, mais elles ont aussi un effet activateur sur les fonctions corporelles, et notamment sur la fonction d’excrétion. En d’autres termes, elles vont accentuer l’élimination de l’eau par l’urine, donc la déshydratation et in fine le mal de tête. En résumé, boire de l’eau et s’abstenir de toute boisson excitante est la meilleure façon de limiter la « gueule de bois ».

L’alcool est aussi une drogue létale, en ce qu’elle est la substance amenant le plus de conséquences négatives pour le consommateur, son entourage et la société dans son ensemble. En effet, les spécialistes (Nutt et al., 2010) considèrent que, bien que certaines drogues autrefois qualifiées de « drogues dures » (l’héroïne, le crack et la métamphétamine) présentent une dangerosité supérieure au niveau du consommateur (principalement due au risque élevé de décès par overdose), l’alcool est, lorsque les effets personnels et interpersonnels sont combinés, la drogue ayant de loin le score de dangerosité le plus élevé. L’idée n’est bien entendu pas ici de dire qu’il est préférable de consommer de l’héroïne ou de la cocaïne plutôt que de l’alcool, mais de montrer que, au vu de son usage généralisé dans la population, cette substance est celle qui coûte le plus cher en termes tant humains qu’économiques : ses effets pour l’individu consommateur, qu’il présente un trouble sévère de l’usage d’alcool (générant par exemple des dysfonctionnements physiques et psychiatriques) ou qu’il soit consommateur excessif (l’ébriété pouvant conduire par exemple à des accidents de la route ou à des blessures), ainsi que pour son entourage (par exemple, les violences familiales) et pour la société dans son ensemble (par exemple, le coût de la prévention et de la prise en charge des troubles liés à l’alcool, ou encore les frais de police et de justice suite aux méfaits liés à la consommation, et la réduction de productivité professionnelle par absentéisme) sont massifs. L’alcool est directement responsable de trois millions de morts dans le monde annuellement (soit 5,3 % du total de la mortalité), et de 25 % des décès chez les hommes de 15 à 29 ans (par accidents de la route, principalement). Il est aussi la troisième cause mondiale de réduction de l’espérance de vie en bonne santé (Disability Adjusted Life Years ou DALY). Cette méthode évalue le coût d’une maladie en ajoutant à la réduction d’espérance de vie brute (nombre d’années d’existence perdues à cause d’une mort précoce) le nombre d’années durant lesquelles la personne sera encore en vie, mais avec une santé réduite à cause de la maladie. Sur base de ce calcul, l’alcool est, avec le tabac, le premier facteur de réduction de l’espérance de vie dans les pays occidentaux. Cette énumération de chiffres apporte une réalité objective à un phénomène connu de tous : l’alcool est très présent dans nos vies, mais nous savons tous quelles sont ses conséquences (1) à court terme, la majorité d’entre nous connaissant une personne décédée ou gravement blessée au cours d’un accident de la route dans lequel l’alcool était impliqué ; (2) à long terme, des personnes présentant un trouble sévère de l’usage d’alcool, ou tout au moins dont la consommation peut inquiéter, étant présentes dans l’entourage de la plupart d’entre nous.

La position survalorisée de l’alcool dans nos esprits et notre société paraît surprenante au vu de la dangerosité de cette substance, et notamment au vu de ses conséquences dramatiques, expérimentées directement ou indirectement par tout un chacun. Nous sommes donc quotidiennement, en tant que chercheurs, cliniciens, parents ou citoyens, confrontés à cette contradiction entre les deux faces de l’alcool, ce qui conduit souvent une même personne à adopter des positions antagonistes, voire irréconciliables, en fonction des circonstances : nous voulons ainsi retarder le plus possible le moment où nos enfants consommeront de l’alcool pour la première fois, mais nous les confrontons dès le plus jeune âge à nos consommations personnelles, et les formatons à l’idée que tout moment heureux (anniversaire, fête de famille, détente) est inéluctablement associé à la consommation (souvent excessive) d’alcool. Nous voulons que les adolescents et jeunes adultes évitent les pratiques de binge drinking, mais nous sommes ravis de pouvoir disposer d’alcool à faible prix (sinon presque gratuit en cas d’offres promotionnelles) et toujours disponible, même dans nos boulangeries le dimanche matin ou sur nos aires de repos autoroutières. Nous connaissons parfaitement (ou connaîtrons après la lecture du présent ouvrage) les effets massifs de l’alcool sur nos capacités cognitives et sur le fonctionnement de notre cerveau, mais peu d’entre nous ont décidé de stopper ou même de réduire durablement leur consommation d’alcool. Ces quelques exemples montrent clairement l’intrication constante entre les deux faces de l’alcool, cette intrication étant un élément essentiel pour comprendre le phénomène du binge drinking : comme nous aurons l’occasion d’y revenir en fin d’ouvrage, ce mode de consommation ne peut se comprendre, et se traiter, qu’en considérant le contexte de survalorisation généralisée de l’alcool dans nos sociétés, contexte dans lequel baignent, comme toute la population, les adolescents et jeunes adultes adeptes du binge drinking, et qui pèse d’un poids massif dans le développement, la valorisation et le maintien des pratiques d’alcoolisation excessive. Avant de parler du binge drinking, il semble cependant important de faire un détour par le mode de consommation d’alcool le plus problématique, à savoir le trouble sévère de l’usage d’alcool, afin de pouvoir montrer ses distinctions, mais aussi ses points communs, avec le binge drinking.

1.2. Le trouble sévère de l’usage d’alcool

Les conséquences de l’alcool ne se limitent pas, comme nous l’avons vu, aux personnes qui présentent un trouble sévère de son usage. Elles comprennent également les effets de l’alcoolisation aiguë (par exemple, les blessures ou bagarres en état d’ébriété) et l’impact plus pernicieux d’une consommation, même considérée comme « modérée », sur la santé physique et mentale. Nous aurons l’occasion de revenir sur cet impact dans la partie consacrée à la prévention, mais notons déjà qu’aucune consommation d’alcool, même contrôlée, n’est sans conséquences : l’influence négative de cette substance sur le corps (par exemple, l’augmentation du risque de troubles du système cardio-vasculaire ou digestif) et l’esprit (par exemple, une augmentation du stress, des symptômes dépressifs ou encore des troubles du sommeil) peut se manifester même pour des consommations considérées comme « normales » par nos normes sociales. Cependant, le danger majeur associé à l’alcool est sa capacité à développer progressivement une dépendance à son égard, qui peut conduire à un trouble sévère de l’usage d’alcool (défini dans l’Encadré 1).

Fausse croyance 3 : « L’alcool aide à s’endormir »

Les personnes ayant déjà bu de l’alcool de manière excessive ont sans doute remarqué qu’elles avaient sombré plus rapidement dans le sommeil au terme de cet épisode de consommation. L’alcool ayant un effet de réduction de l’activité du système nerveux, il conduit en effet, à doses élevées, à une diminution de l’état d’éveil et à l’endormissement. Si consommer de l’alcool peut donc à court terme aider à s’endormir, utiliser l’alcool à cette fin constitue une fausse bonne idée, puisque la consommation d’alcool va conduire à un sommeil nettement moins réparateur. L’alcool va en effet réduire la proportion de sommeil paradoxal (participant notamment à la consolidation des apprentissages et mémorisations effectués dans les jours qui précèdent), mais aussi augmenter le nombre de réveils nocturnes, en réduisant la profondeur et la durée des cycles de sommeil, ce qui conduit à une récupération plus faible et à une somnolence diurne plus fréquente (Hu et al., 2020). En outre, l’alcool provoque une augmentation de l’anxiété et du stress dans les jours qui suivent une consommation excessive, ce qui conduit également à réduire la durée et la qualité du sommeil.

Bien que la consommation générale d’alcool dans notre société soit en diminution faible, mais constante depuis le milieu des années 1970, la proportion de personnes présentant un trouble sévère de l’usage d’alcool reste stable : il est en effet estimé que 25 % des adultes présentent une consommation à risque (c’est-à-dire pouvant déjà conduire à des effets néfastes au plan corporel ou mental) et qu’environ 5 à 10 % de la population occidentale remplit les critères diagnostiques du trouble sévère de l’usage d’alcool. Pour les pays européens francophones (France, Belgique, Suisse), les chiffres les plus récents (World Health Organization, 2018) indiquent que 11 à 15 % des hommes et 4 à 9 % des femmes ont des troubles de l’usage d’alcool, ce qui fait de cette affection le diagnostic psychiatrique le plus répandu. La survenue de cette addiction et surtout le passage d’une consommation contrôlée à un trouble psychiatrique sont plurifactoriels : c’est la conjonction de caractéristiques personnelles innées (par exemple, génétiques), acquises (par exemple, les caractéristiques psychologiques) et liées à l’histoire de vie (par exemple, les influences sociales et familiales) qui prédisposera ou non l’individu à développer un usage problématique.

Fausse croyance 4 : « L’alcool ne fait pas grossir »

Nombre de personnes ne prennent pas en compte l’apport en calories associé à leur consommation d’alcool lorsqu’elles contrôlent ou tentent de réduire leur poids. Cette attitude est une erreur, puisque l’alcool pur contient sept kilocalories par gramme, ce qui est plus que le sucre, par exemple (quatre kilocalories par gramme). Dans une unité standard contenant 10 grammes d’alcool, cette substance apporte déjà 70 kilocalories, auxquelles s’ajoutent bien sûr celles apportées par les sucres contenus dans nombre de boissons alcoolisées. De manière générale, 25 cl de bière ou 10 cl de vin apporteront en moyenne 100-120 kilocalories, mais les cocktails combinant spiritueux et soda ou jus de fruits peuvent apporter jusque 200 à 300 kilocalories par verre. Consommer dix bières durant une soirée apportera donc autant de calories que manger une grande pizza ou trois Big Mac®, soit 1000 à 1200 kilocalories. En outre, (1) les calories amenées par l’alcool sont peu utiles au fonctionnement corporel, puisqu’elles sont dénuées de vitamines ou sels minéraux ; (2) l’alcool a un effet désinhibiteur sur les comportements, pouvant faciliter la tendance à consommer en parallèle des aliments très caloriques. En ajoutant à cela le fait que l’alcool favorise le stockage des graisses, il est facile de comprendre que consommer de grandes quantités d’alcool est une excellente manière de prendre rapidement du poids et de perturber durablement son métabolisme. Notons enfin qu’un phénomène d’apparition récente est la restriction de son apport calorique par la nourriture en prévision d’une consommation massive d’alcool, dans lequel l’individu évite de manger pour pouvoir ensuite boire sans prendre trop de calories (un concept connu sous le terme d’alcoolorexie). Ce comportement permet en effet de limiter son apport énergétique en évitant d’additionner les (nombreuses) calories issues de l’alcool avec celles ingérées via la nourriture. Il est cependant source de risques ajoutés, puisque consommer de l’alcool sur un estomac vide conduira à une montée plus rapide de l’alcoolémie et donc à une ivresse plus précoce et intense, avec les conséquences fâcheuses bien établies à court et long terme.

Cependant, et de façon assez surprenante, voire paradoxale, au vu de l’ampleur des conséquences qui y sont liées, le trouble sévère de l’usage d’alcool est encore actuellement un des troubles psychiatriques les plus difficiles à traiter et les moins efficacement pris en charge. Tout d’abord, ce trouble est la pathologie de santé mentale pour laquelle le treatment gap8est le plus important, puisque plus de 92 % des Européens présentant un diagnostic de trouble sévère de l’usage d’alcool n’ont aucun contact avec un professionnel ou une structure de soins (Kohn et al., 2004). Autrement dit, neuf personnes sur dix présentant ce trouble n’auront, au cours de l’ensemble de leur vie, aucune opportunité d’avoir une aide médicale ou psychologique pour réduire leur consommation. Comparativement, plus de 80 % des individus ayant un diagnostic de schizophrénie et plus de 55 % des personnes dépressives ont accès à une structure de soins spécialisée dans le traitement de leur trouble. L’importance de ce treatment gap dans le trouble sévère de l’usage d’alcool apparaît d’ailleurs, au moins en partie, liée à la stigmatisation sociale et aux stéréotypes encore largement associés à cette pathologie. En effet, ces troubles sont toujours considérés par une large part de la population (Pescosolido et al., 2010), mais également par bon nombre d’acteurs des soins de santé (Corrigan et al., 2014), comme résultant d’un manque de volonté ou de motivation de la part du patient. En d’autres termes, la majorité de la population considère le patient avec trouble sévère de l’usage d’alcool comme responsable de sa maladie (« s’il ne contrôle pas sa consommation, c’est parce qu’il ne veut pas s’en sortir »), alors même qu’il est clairement établi désormais que c’est un trouble psychiatrique avéré, au même titre que l’autisme ou la schizophrénie. Il est difficile d’imaginer considérer les patients autistes ou schizophrènes comme pouvant solutionner leur trouble par de la volonté ou de la motivation, et ce traitement stigmatisant réservé au trouble sévère de l’usage d’alcool n’encourage évidemment pas les patients à rechercher une aide médicale spécialisée. Une majorité de la population générale rejette en outre explicitement ces patients, par exemple en ne souhaitant pas travailler avec une personne ayant un trouble sévère de l’usage d’alcool, ni voir une telle personne entrer dans leur cercle familial ou amical (Schomerus et al., 2012). De plus, lorsqu’une prise en charge du trouble sévère de l’usage d’alcool est effectivement réalisée, son efficacité reste très limitée : le maintien d’une abstinence ou d’une consommation contrôlée dans l’année suivant la désintoxication n’est observé que chez 20 à 40 % des patients dans les pays occidentaux (Moos et Moos, 2006), ce qui amène à considérer le trouble sévère de l’usage d’alcool comme une maladie chronique dans laquelle la rechute est davantage la règle que l’exception (McLellan et al., 2000).

Fausse croyance 5 : « Faire du sport permet d’éliminer plus vite l’alcool »

La législation permettant, en Belgique notamment, de demander un délai de quinze minutes avant de subir un contrôle d’alcoolémie en cas d’arrestation par la police routière, il n’est pas rare d’observer des personnes ayant consommé de l’alcool de manière excessive s’agiter ou courir au bord de la route pour favoriser une élimination maximale de l’alcool avant le contrôle. Il est toujours louable d’avoir une activité sportive, mais celle-ci n’est en l’occurrence d’aucun secours pour éviter un contrôle positif. En effet, la respiration, la sueur ou la miction ne permettent d’éliminer que 5 % de l’alcool ingéré, les 95 % restants étant éliminés par métabolisation dans le foie (via une cascade d’enzymes décomposant la molécule d’alcool en molécules de plus faible taille, finalement excrétées). Le foie est donc notre seul « ami » quand il s’agit d’éliminer l’alcool, mais cet ami a un fonctionnement assez lent, puisque la métabolisation a lieu à un rythme fixe permettant d’éliminer environ sept à dix grammes d’alcool par heure, quelle que soit la quantité d’alcool absorbée. Étant donné qu’une unité standard contient dix grammes d’alcool, boire plus qu’une unité par heure (ce qui est souvent le cas chez les binge drinkers) va augmenter l’alcoolémie. Une consommation de dix unités d’alcool nécessitera donc entre dix et treize heures pour être totalement éliminée, ce qui induit que l’alcoolémie peut encore être importante le lendemain d’un épisode de binge drinking, par exemple.

Ce bref passage en revue du trouble sévère de l’usage d’alcool illustre, en complément de la partie précédente, tout le paradoxe de notre société envers l’alcool : côté face, une substance survalorisée, même dans sa consommation excessive, aussi longtemps que l’usage est ludique et paraît contrôlé. Côté pile, un rejet, une stigmatisation et une prise en charge très défectueuse dès que la consommation dérape pour devenir un trouble sévère de l’usage d’alcool. Ce paradoxe est important pour le binge drinking, car cette pratique, en particulier chez les adolescents et jeunes adultes, se situera à l’exacte frontière entre ces deux conceptions de l’alcool. En effet, le binge drinking entretient à la fois des liens avec le côté positif de l’alcool, puisqu’il s’agit d’un mode de consommation surtout social et festif, mais également avec son côté sombre puisque les parallélismes entre binge drinking et trouble sévère de l’usage d’alcool sont nombreux, comme nous le verrons ci-dessous.

Fausse croyance 6 : « Boire de l’alcool rend joyeux et sociable »

Cette assertion est exacte, mais uniquement dans un premier temps. En effet, il faut comprendre que l’alcool ne possède pas un effet psychologique et physiologique unique, mais plutôt une série d’effets différenciés en fonction de la quantité absorbée et du temps. Trois phases successives peuvent ainsi être distinguées lors d’un épisode de consommation excessive, à savoir (1) une phase d’excitation, qui est souvent la phase recherchée puisqu’elle implique une amélioration de l’humeur, une augmentation de la confiance en soi, une relaxation et une promotion des comportements désinhibés ou à risque ; (2) une phase d’ébriété, lorsque l’alcoolémie augmente, qui conduit à l’apparition des conséquences négatives de l’ivresse, telles que des difficultés à marcher ou s’exprimer correctement, des nausées et vomissements, ou encore des pertes de mémoire ; (3) une phase de dépression, au sens physiologique du terme, puisque l’action de l’alcool réduisant le fonctionnement du système nerveux va conduire à une réduction de l’attention et de l’éveil, pouvant mener à un endormissement, dans le meilleur des cas, ou à une perte de connaissance, voire à un coma éthylique. Il faut donc retenir que, contrairement à ceux liés à d’autres drogues, les effets de l’alcool sont dose-dépendants, c’est-à-dire qu’ils sont différents, voire opposés, en fonction de la quantité d’alcool consommée. Cette caractéristique de l’alcool fournit d’ailleurs un levier de prévention efficace pour le binge drinking : si, comme c’est souvent le cas, l’objectif de la consommation d’alcool est d’obtenir des effets positifs en évitant les effets négatifs, un objectif pourra être d’atteindre la première phase d’excitation, puis de réduire la consommation pour rester dans cette phase et éviter d’atteindre la phase d’ébriété, comme cela sera évoqué dans le Chapitre 8 consacré à la prévention.

1.3. Le binge drinking, un trouble sévère de l’usage d’alcool ?

Lorsque sont évoquées les conséquences négatives de l’usage d’alcool, deux catégories arrivent directement à l’esprit : d’une part, les dangers de l’alcoolisation aiguë et ses conduites à risque associées, et d’autre part, le trouble sévère de l’usage d’alcool, conduisant à une détérioration personnelle, physique et sociale bien connue. Et lorsque le binge drinking est évoqué, il est plus naturellement associé avec la première catégorie de conséquences. Le danger principal du binge drinking, en particulier chez les jeunes, apparaît lié aux moments d’alcoolisation intense, et l’extrême majorité des campagnes de prévention se fonde sur la réduction de ces risques. Il s’agit d’éviter que les personnes alcoolisées ne reprennent le volant, de réduire la probabilité de violences ou de blessures par chutes, notamment, ou encore de prévenir l’expansion des maladies sexuellement transmissibles en s’assurant que, même ivres, les personnes utiliseront les moyens de protection adéquats. Le principe général, largement dominant dans la population, mais également chez les personnes directement impliquées dans la prévention des consommations excessives d’alcool, est donc que la mission de prévention est réussie si le binge drinker termine ses épisodes d’ivresse sain et sauf. Les risques à plus long terme ne sont usuellement considérés que pour une minorité d’individus, chez qui la consommation excessive devient tellement prégnante qu’elle empiète notablement sur les obligations scolaires ou professionnelles, ou chez qui la transition vers un trouble sévère de l’usage d’alcool est évidente, auquel cas une intervention plus spécifique peut prendre le relais des outils de prévention.