Le chant du biloba - Cornélia de Preux - E-Book

Le chant du biloba E-Book

Cornélia de Preux

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Beschreibung

Tiwi, bientôt quinze ans, se sent abandonnée par ses parents...

Un jour, sans les avertir, elle entraîne son arrière-grand-mère Gretel dans un périple décoiffant en compagnie de son ami Lupesco, un original possédant un vieux bus VW. Dans ce dernier, le trio met le cap sur un rassemblement de voitures Coccinelles.

Ils traversent des univers clairs-obscurs, rencontrent des êtres rocambolesques. Au fil du chemin, Gretel ressuscite des épisodes clés de sa vie pour les raconter à l’adolescente, tout en essayant d’apprivoiser Lupesco. Pendant ce temps, les parents de Tiwi plongent dans un cauchemar qui les marquera à jamais...

Le Chant du biloba parle de la difficulté de grandir comme de celle de vieillir, de l’art de faire face, du temps qui nous file entre les doigts, entre épreuves et enchantements.

Un roman au style original, à la fois road trip, fugue initiatique, enquête policière et conte intergénérationnel !

EXTRAIT

La pensionnaire a juste le temps d’enlever ses lunettes pour affronter l’ouragan.
Imaginez : une boule métisse en leggings noirs qui se fond dans un chemisier blanc et une corolle de jupons mauves.
Becs sonnants sur joues flétries.
Débuts de seins charnus contre poitrine disparue.
Ventre grassouillet emboutant abdomen fatigué.
Le fauteuil tangue.

CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE

Voilà un roman qui devrait trouver son lectorat en séduisant les jeunes lecteurs ou les adultes à la recherche d'un livre qui les plongera dans l'univers ouaté du merveilleux. - leolechat, Babelio

L’auteur offre au lecteur un conte inter-générationnel pigmenté de suspens. Une histoire qui semble simple, mais qui prend sa force au fil des pages. Rien n’est laissé au hasard et, dès les premières pages [...], on suit avec tendresse et humour les péripéties des personnages si attachants. - Ma Bibliothèque Bleue

Cornelia De Preux sait mêler cet univers fantaisiste avec une perception aiguë de la psychologie des personnes âgées face à leurs pertes, de l'adolescence en crise et des parents paumés avec leur fille tout préoccupés qu'ils sont par leur travail et leurs loisirs. Finalement, elle allie cirque, contes, enquête policière et psychologie. Un tour de force réussi qui m'a emballée. - Romaine Perraudin-Kalbermatter, Weblittera

À PROPOS DE L'AUTEUR

Cornélia Mühlberger de Preux est née à Vienne en 1959. Après avoir grandi à la montagne, en Valais, elle a étudié les Lettres à l’Université de Genève. Elle collabore à différents organismes en tant que journaliste spécialisée dans l’environnement et est également traductrice.

Avec la nouvelle Qu’il neige, enfin, elle a obtenu le premier prix ex aequo du Concours d’écriture interculturel Encrages en 2007; ce texte a ensuite été publié dans l’ouvrage collectif Le chameau dans la neige et autres récits de migration, aux éditions d’en Bas. L’Aquarium est son premier roman.

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Seitenzahl: 160

Veröffentlichungsjahr: 2018

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Für Mutti

1

Comme tous les dimanches après-midi, Gretel est installée dans son fauteuil à bascule devant la baie vitrée de la chambre 63. Toute petite chose au chignon têtu, égarée dans le siège qui se balance doucement.

Dehors, un parc, avec des trembles, des épicéas bleus et le colossal ginkgo biloba. C’est lui qu’elle fixe derrière ses bésicles à monture d’écaille. Aux visiteurs de passage, elle raconte qu’elle compte les écus dorés. Bien plus que quarante !

– Groumma, bonjour !

Tiwi jette son sac à dos près de l’armoire à l’entrée. Se précipite sur son arrière-grand-mère.

La pensionnaire a juste le temps d’enlever ses lunettes pour affronter l’ouragan.

Imaginez : une boule métisse en leggings noirs qui se fond dans un chemisier blanc et une corolle de jupons mauves.

Becs sonnants sur joues flétries.

Débuts de seins charnus contre poitrine disparue.

Ventre grassouillet emboutant abdomen fatigué.

Le fauteuil tangue.

– Attention, mes lunettes ! Tu vas me donner le mal de mer.

Tiwi s’en fiche. Et fait dodeliner le fauteuil de plus belle.

– Groumma, j’ai une surprise pour toi !

La vieille dame repousse gentiment l’adolescente. Essaie de remettre de l’ordre dans chignon et jupes gigognes.

– Arrête, s’il te plaît Tiwi. On va chavirer…

Tiwi insiste, en l’empoignant par les épaules :

– Une surprise, une surprise !

Secouée, Groumma fait la grimace. Aïe mon épaule ! Mais, loin de rabrouer Tiwi, entre dans le jeu :

– Attends, laisse-moi deviner. Des caramels à la fleur de sel ? Des boucles d’oreille en forme de flamants ? Ou bien… ou plutôt… Tu as encore transpercé ton nombril ? Tu as peint tes orteils en vert ?

Tiwi fait la mystérieuse.

– Non, pas de bonbons, pas de bijoux, pas de nouveau piercing. Tu pourrais être prête dans une heure ou deux ?

2

Tiwi et Gretel sont coincées l’une contre l’autre sur le siège avant d’un vieux bus VW. Le coin d’un coffret à CD posé en équilibre sur le frein à main perfore la cuisse gauche de Tiwi. Gretel, de son côté, est gênée par un éventail de cartes routières jaillissant de la poche de la portière. Le sol de la cabine est lui aussi encombré par une glacière, un racleur à givre, des catalogues de voitures, des canettes de bière, vides et pleines.

– Ne cassez rien et surtout ne piétinez pas mes revues ! les a averties le conducteur.

Il s’agit donc de bouger le moins possible. De regarder droit devant. Mais là encore, obstacle ! Un petit homme-araignée parasite leur horizon. Pendue au bout d’un lacet à chaussures effiloché fixé au miroir, la figurine crapahute de gauche à droite du pare-brise.

Le décor musical, lui, est râpeux. Des hauts-parleurs disposés au fond du véhicule crachent des chansons de Johnny Hallyday. « Noir c’est noir… »

Il pleut un peu. Le bus quitte en trombe le quartier de villas, sur les hauts duquel s’élève La Tourbière, le home de Gretel. Se dépêche de longer les faubourgs de la ville. Stations-essence, shops ouverts 7 jours sur 7 et 24 heures sur 24, méga-parkings, discounters, chaînes de toutes sortes, les verrues se suivent et se ressemblent affreusement.

– Oh ! Regarde Tiwi, un arc-en-ciel, dit soudain Gretel.

Au-delà de l’agglomération, une voûte irradiée enjambe effectivement le Jura.

– Y a un trésor à son pied. John me dit toujours ça, répond Tiwi.

– Peut-être…

* * *

Gretel reste avec l’arc-en-ciel le plus longtemps possible.

Un phénomène optique magique. Une aubaine pour les contes de fées. Comme la position dépend de celle de l’observateur, il est impossible de se voir soi-même au pied de l’arc. Difficile donc de contredire la légende. Elle expliquera à Tiwi un jour.

Entre-temps, le ciel s’est ouvert.

Une fois dans la campagne, le bus ralentit sa course. Johnny entame une berceuse pour Jade, sa fille adoptive.

Le soleil caresse la couronne déplumée d’une rangée de poiriers.

Il a gelé la semaine dernière. L’automne déjà a versé des arrhes à l’hiver, songe Gretel.

Le soleil se cache derrière une colline, réapparaît, auréole un clocher, rougit un petit lac.

Gretel ne rate presque jamais le spectacle crépusculaire. Comme son gingko biloba doit être beau en ce moment…

* * *

Ils roulent encore. Ils roulent toujours. La vieille dame s’est endormie, la tête sur l’épaule ronde de Tiwi.

Tiwi, elle aussi, a regardé le jour battre en retraite. Son cœur s’est calmé. Ils sont partis. Ils s’éloignent du home et de l’appartement blanc.

Ouf ! Tout s’est bien passé.

Groumma ronfle légèrement, la bouche ouverte. Tiwi sort son mp3, enfonce ses écouteurs dans les oreilles. Marre de Johnny. Musique pour botoxées. Elle, c’est Shakira qu’elle veut écouter.

Tiwi appuie sur « Whenever wherever ». Après, elle mettra « Loca », puis « Donde estan los ladrones ? ». Elle ferme les yeux. Elle a oublié où elle est. Dans sa tête, elle se repasse les clips. Trop belle, Shakira. Sauvage, engagée aussi. Et toutes les langues qu’elle sait : l’espagnol, l’anglais, le portugais, le français, l’arabe, même le fang. Elle se bat pour les enfants. Sa spécialité ? Les orphelins abandonnés. Elle renonce même à ses gros cachets pour qu’ils aient un toit sur la tête et aillent à l’école. Unique, Shakira. Pas vrai qu’elle se beyoncise, comme dit sa copine Victoire. Elles se sont disputées l’autre jour à cause de ça.

Elle fredonne « Le ro lo le lo le le ro lo le lo le »…

* * *

Elle sursaute quand Lupesco la pousse du coude :

– Hé Tiwi, on va bientôt s’arrêter, j’ai la dalle…

Lupesco est le propriétaire et conducteur du bus VW. C’est un ami de Tiwi.

Lupesco porte des habits bariolés, souvent les mêmes : chemise rayée, jaune et marron, pantalon vert pistache. Il est un peu bossu. Il a des origines tsiganes, un fort accent de l’est, une tignasse cendre et neige. Une moustache et une barbe hirsutes. Cendre et neige aussi. Une araignée tatouée sur le cou et une généreuse bedaine ainsi qu’un gros nez avec quelques poils drus au bout.

Tiwi lui a demandé une fois pourquoi il ne les ôtait pas. « Ce sont mes bonsaïs, j’y tiens », a-t-il répondu. « Des bonsaïs ? Quelle idée ! » Elle, ça la fait plutôt penser à des épines, mais elle n’a rien dit.

Tiwi s’entend bien avec Lupesco parce qu’il a toujours le temps pour elle. Quand elle arrive, il s’extrait de la cabine ou de dessous le véhicule. Il essuie ses paluches velues à son tablier, arrête tout et va chercher de quoi grignoter.

– Viens, il fait beau, on se met sur le banc sous le cerisier.

Elle l’aime bien aussi, car il adore boulotter comme elle. Des cœurs de France, du petit lard sec, des tortilla chips « chili » ou « cream onion ».

Jutta, sa mère adoptive, ne serait pas contente si elle les voyait. Elle trouve Tiwi trop enveloppée. La traite même de boulimique.

Patapouf, Kaspar-à-la-soupe. C’est ainsi que chacune surnomme l’autre en cachette. Tiwi est persuadée que Jutta est anorexique depuis qu’ils ont parlé des troubles alimentaires à l’école. Elle en a tous les symptômes en tout cas, à commencer par la performance à tous les étages. Au travail, Jutta ne cesse en effet de grimper les échelons. Marathon du côté des loisirs aussi. Dès qu’elle a une minute, fitness ou urban training. Et cette relation schizophrène à la nourriture… Le repas de midi, souvent, elle le saute. Pas le temps. Trop de travail. Du sport plutôt, « c’est meilleur pour la santé, non ? ». Et ce qu’elle peut chipoter quand ils sont à table. « Quelle horreur, de la béchamel ! Non, pas de lentilles s’il vous plaît. Ni de brie ».

* * *

Tiwi se fait du souci pour le menu de son arrière-grand-mère :

– Qu’est-ce qu’on va prendre pour Groumma ? Pas de baguette, la croûte, le dentier, il déteste. Pas de carottes crues non plus, pas de biscuits à l’anis. C’est trop dur.

Lupesco se fait grognon :

– Ta mémé, elle ne va pas jouer à la difficile… Elle n’a qu’à faire comme tout le monde. Déjà qu’on est drôlement sympas de la prendre avec.

– Lupu, tu verras, elle est cool Groumma…

– Elle n’a pas l’air.

La vieille dame pousse un petit cri dans son sommeil. Sa tête s’affaisse sur les genoux de Tiwi. Tiwi est tout à coup inquiète. Est-ce qu’elle a entendu ce qu’ils ont dit ?

– Faut pas qu’on parle d’elle derrière son dos. Elle supporte pas les cachotteries. Tu me promets, Lupu ?

– C’est bon, Tiwi. Alors, on s’achète quoi pour manger ?

– Tu me promets, Lup ?

– Ouais, ouais, si tu y tiens. Alors, un pain au lait pour la mémé, une baguette pour nous avec du corned beef et des chips au paprika ?

– Dis « je promets » d’abord.

– OK, je promets.

– Sans croiser les doigts !

L’échange a réveillé Gretel. Elle lève la tête, un peu perdue.

– On est où ?

– Siestland. Dors, dors, Groumma.

– Tiwi, Tiwi !

Gretel lui pince le bras :

– J’ai besoin de faire pipi…

* * *

Ils ont pique-niqué dans le bus. Ont roulé encore, ont traversé une plaine, remonté une vallée, franchi un petit col, sont redescendus dans la plaine, puis se sont arrêtés dans un camping.

Il fait nuit maintenant. Une nuit un peu laiteuse, avec une lune dorée comme une brioche, se raconte Gretel.

Pendant le trajet, ils n’ont presque pas parlé.

À un moment, Lupesco a juste prévenu Tiwi :

– Tu vas devenir autiste, à force d’avoir ces trucs dans les oreilles.

Et de tirer sur l’écouteur à sa portée en lui glissant :

– Ta mémé non plus, elle n’est pas drôle… Elle est muette ou quoi ?

Puis, il a enchaîné, plus fort : « Quelle agréable compagnie ! ».

Tiwi a alors ôté son deuxième écouteur et regardé Groumma. Elle pouvait parler, elle. Elle savait si bien le faire.

Étrange qu’elle ne réagisse pas d’ailleurs. Peut-être n’a-t-elle pas entendu ? Mais non, l’appareil auditif était bien fixé dans et derrière l’oreille de sa protégée. Et la puce-pile était encore chargée. La petite lumière verte l’attestait. Alors, pourquoi s’enfermait-elle dans son silence ?

Tant d’obstination a exaspéré Lupesco. Et il a presque crié :

– Hé Madame, Madame Groummmma !

Il avait insisté sur le « mmm… ».

– Vous êtes là aussi ? Mais, en fait, à qui ai-je l’honneur ? On ne s’est pas vraiment présentés… Si j’ose, votre nom ? Moi, c’est Codrut Lupesco. Codrut, c’est mon prénom, mais tous m’appellent Lupesco. Je me suis habitué depuis le temps.

Gretel a dit froidement: « Margarete ». « Marguerite ? » a demandé Lupesco. « Non, Margarete », a répété Groumma en accentuant les deux « é » : « Marga-ré-té ! ! ! C’est allemand. »

Lupesco a eu un sursaut. Voilà pourquoi il a de la peine avec elle et ses yeux cobalt ! A-t-elle soutenu ceux qui ont persécuté les siens à l’époque nazie ? A-t-elle fermé les yeux, détourné le regard ? Le génocide tsigane aurait fait près d’un demi-million de victimes entre 39 et 45. Dire qu’on avait été jusqu’à effectuer des expériences médicales sur les jumeaux, les nains et les bossus !

Mais peut-être n’en savait-elle rien…

Tout tourneboulé, Lupesco a grommelé quelque chose dans sa moustache cendre et neige, gratouillé son nez, chahuté ses bonsaïs. Puis il a appuyé sur le champignon.

Mais il y a encore eu autre chose.

Le portable de Tiwi a sonné à deux reprises. À la seconde fois, elle a mis sur « silencieux », sans même regarder de qui venait l’appel.

* * *

Au camping, Lupesco donne les instructions pour la nuit. Lui va dormir en haut, sous le toit du bus, Tiwi et « la mémé Marga-ré-té » dans l’habitacle. « Il suffit de rabaisser la table pour qu’elle soit au niveau du banc. Il y a largement la place pour deux. Dans le banc, il y a des nattes en mousse et des couvertures. Un système génial, non ? » Il tire les petits rideaux. Des horribles rideaux couleur caca d’oie, en frotté.

Tiwi emmène ensuite Gretel aux cabinets.

Le lieu se compose de deux toilettes turques et d’un étroit lavoir avec une longue vasque en inox. Pas de miroir, un porte-savon bancal. En guise de fenêtre, en face du lavabo, un clapet qui bâille à la nuit et, par terre, un carrelage de confettis gris et noirs.

L’endroit n’est pas particulièrement reluisant de propreté, sans être crasseux toutefois.

Mais, c’est certain, il ne plaît pas à Tiwi et encore moins à Gretel.

Tiwi sent Groumma très agitée.

– Où est-ce que je peux me laver ?

– Ben… là.

– Là, devant tout le monde ?

– Y a personne…

– Mais il n’y a même pas de rideau !

– Pour se brosser les dents, ça va, non ?

Pourquoi fait-elle tant d’histoires ? Tiwi est agacée. Mais soudain, cela lui revient. La manie de la toilette, dans la maison à colombages. Un rite sacré pour Groumma. Chaque soir, chaque matin. « Si on s’applique, cela prend du temps ». Surtout quand on le fait à l’ancienne, rumine Tiwi. Car Groumma n’a jamais pris de douche de sa vie. Tiwi ne l’a d’abord pas crue quand elle lui a raconté ça. Pas de douche, jamais. Enfant, elle se lavait avec l’eau du puits. Avec Sigmund, bien après, ils ont eu l’eau en réseau, un boiler et une baignoire. Quand elle parle de lui avec Tiwi, Groumma l’appelle Sig-Mond, parce qu’ils se sont connus un soir de pleine lune.

– Il faut que je me lave là ? Tu n’es pas sérieuse ! On est exposé à tous les courants d’air, vendu à tous les regards…

Elle grelotte.

– Il fait glacial…

– Groumma, c’est juste pour un soir.

– Et mes affaires, je les pose où ?

– Je te les tiens.

– Mais quelqu’un va rentrer…

– Je joue au chien. Et s’il faut, j’attaque. Regarde, je me mets là, je monte la garde.

Car, en plus, impossible de fermer le lieu à clé. Il y a un loquet aux toilettes mais rien pour barrer la porte principale.

Gretel refuse de rentrer en matière.

– Alors, tant pis, on retourne au bus, dit Tiwi, pragmatique.

– Mais je dois enfiler ma chemise de nuit.

– Tu la mettras là-bas.

– En présence de Lupesco, jamais !

Tiwi s’impatiente.

– Je te dis que je monte la garde. Je laisserai rentrer personne. Sinon, je mords…

Elle mime un chien faisant le beau. Puis jappe, grogne avant de faire semblant de poursuivre quelqu’un et d’enfoncer ses petites dents pointues dans une fesse ou un mollet. Mais Groumma campe sur ses positions. Alors Tiwi, affectueuse, frotte son museau contre la joue de la vieille dame tout en lui léchant la main. Groumma esquisse un sourire, hésite encore pourtant. Mais la perspective de se déshabiller devant Lupesco est si déplaisante et l’envie de se décrasser après le voyage trop forte.

Alors, peut-être juste une mini-toilette ?

* * *

Ils sont installés, les deux dames en bas, Lupesco en haut, dans l’extension mobile, une sorte de verrue-velux, qui rehausse le toit du bus. Il peut y déplier une couchette suspendue. Encore un de ses bricolages. Il y monte grâce à une échelle qui est fixée au plafond, quand il n’utilise pas la « cahute volante », comme il dit.

Tiwi et Gretel sont blotties l’une contre l’autre.

– Tu me racontes une histoire comme quand j’étais petite ?

– Laquelle est-ce que tu aimerais ?

– La belle au bas moulants ?

– Tu veux dire : « Les souliers usés au bal » ?

– Non, j’aime mieux le conte des croûtons.

– Ah… « Les miettes sur la table ».

– Ou celle des haricots…

– « Bout de paille, braise et haricot ».

– Non, pas celle-là. Attends… Je sais. Tu te souviens de « Blanche-rose et Rose-rouge » ?

Soudain :

– Chut !

C’est Lupesco.

– Je veux dormir, moi…

– Pardon Monsieur le chauffeur, c’est notre rite. Chaque soir, un conte. Libre à vous d’en profiter aussi…

– Pas ce soir, je suis crevé.

Tiwi s’en mêle :

– Siteuplé Lupu…

– Non !

Mais Gretel insiste.

– Juste le début, …

– Le début de quoi ?

– La fugue à trois… Un classique de la littérature… (avec un ton ironique).

– …

– L’histoire de la coccinelle qui se transforme en citrouille (avec un ton impatient).

– …

– Alors, Monsieur nous donne son accord ? (cette fois, le ton est ferme).

– D’accord, dix minutes, mais pas une seconde de plus. Et après, extinction des feux. Il faut dormir, demain est une grande journée.

* * *

Gretel lit en chuchotant, comme si elle voulait exclure Lupesco. Puis, elle dit soudain plus fort, exprès pour qu’il entende :

– Tu sais pourquoi j’aime les contes, Tiwi ?

– Parce que ça se passe dans la forêt, parce que ça fait voyager.

– Il y a le merveilleux, oui, ce qui fait rêver… On trouve des trésors au pied des arcs-en-ciel, on rencontre des héros beaux, forts, courageux, qui accomplissent des choses incroyables. Et puis, les fins sont roses.

– Ils vécurent heureux et eurent beaucoup d’enfants…

– Et les morts ressuscitent…

– Et vivent pour toujours.

– Mais il y a aussi le côté sombre… la part noire, triste.

– Des princes dont on crève les yeux, des sorcières carbonisées, un père qui mange son fils en râgout, les demi-sœurs de Cendrillon dansant avec des ballerines de métal chauffées au rouge…

– Dans les contes, les méchants sont méchants et les bons sont bons. Dans la vie, c’est moins simple. Tout n’est pas noir ou blanc, tout est mélangé, emberlificoté, empêtré.

– Mais alors ça sert à quoi ? Juste à faire peur ?

– À croiser des gens différents, avec des comportements étranges, mais aussi, mais surtout à confronter les enfants avec les démons ordinaires. À leur faire regarder en face la folie, l’intolérance, l’oppression, le racisme, l’orgueil, la couardise. À apprivoiser la séparation, la maladie, la mort. Les contes aident à grandir. Entre nous soit dit, bien des adultes devraient en lire plus souvent…

3

Ce fameux dimanche soir, Jutta et John, les parents adoptifs de Tiwi, sont à mille lieues d’imaginer où elle se trouve.

Jutta est rentrée à la maison dans la nuit. Elle a tenté de joindre Tiwi dans l’après-midi pour lui signaler qu’elle n’arriverait pas avant vingt et une heures, au lieu de dix-sept, mais elle n’a pas réussi à l’atteindre. Elle ne s’est pas alarmée pour autant. Tiwi débranche volontiers son portable. Jutta la soupçonne d’ailleurs d’ignorer systématiquement ses appels ainsi que ses messages vocaux ou écrits.

Elle a également essayé d’appeler John, mais il se cachait derrière son combox, comme chaque fois qu’il partait faire du golf avec le club. Elle lui a finalement écrit un SMS : « Rentre stp vite, pour T. Ai retard. Steaks dans congel. » Puis, en paix avec elle-même, elle a mangé avec une de ses amies en détresse.

Sophie a raconté ses malheurs. Elle venait de découvrir que son mari la trompait avec une voisine. Une jeunette. Une pimbêche aux cheveux raides et aux talons précipice. Il a fallu écouter, consoler, imaginer riposte et stratégies à adopter.

* * *

Il est passé minuit.

Plus Jutta approche de l’appartement, plus elle sent monter en elle un sentiment de culpabilité, qu’elle fait taire aussitôt. Ce n’est pas grave. Tiwi est en vacances pour la semaine. Pas besoin de la presser le matin pour qu’elle se lève, pas de cartable à inspecter, pas nécessaire de lui faire engloutir des tranches de vocabulaire ou de la goinfrer d’équations ces prochains jours.

Allez, concrétisons les bonnes résolutions. Dès demain, elle prendra du temps pour et avec sa fille. Une fois, elles iront au cinéma et après, elles s’offriront un falafel et des caramels. Et puis, elle n’ira pas courir tous les soirs.

Ses desseins maternels prennent pourtant vite l’eau. A peine arrivée à la maison, elle s’encouble dans les ballerines qui gisent tête-bêche au milieu de l’entrée. Comme si elles étaient en pétard. Combien de fois devra-t-elle encore répéter à Tiwi que les chaussures n’ont rien à faire là ! Il y a une étagère intégrée au porte-manteau pour les accueillir.