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Le Diable amoureux est un roman fantastique et philosophique qui mêle histoires d'amour et réflexion sur la condition humaine. Publié en 1772, ce livre se distingue par son style riche et poétique, caractéristique du mouvement littéraire du siècle des Lumières. Le récit suit la destinée de l'illustre héros, Prével, qui, par amour, se retrouve chez une entité démoniaque nommée Éléonore. Celle-ci symbolise à la fois la tentation et le danger, engendrant des réflexions profondes sur les passions humaines et la dualité de la nature humaine. En s'inspirant des contes orientaux et des traditions populaires, Cazotte insuffle au récit une atmosphère mystique, rendant son œuvre captivante et mémorable. Jacques Cazotte, né en 1719, a été un écrivain et philosophe français dont la vie oscillait entre spiritualité et rationalité. Fortement influencé par les idées des Lumières et la quête de sens au sein d'un monde en mutation, Cazotte s'intéressait aux thèmes de l'amour, de la magie et de la moralité. Son expérience en tant que membre de la société littéraire parisienne lui a permis de développer une plume audacieuse, capable d'explorer de nouveaux horizons littéraires, en particulier le fantastique. Le Diable amoureux est une œuvre incontournable pour quiconque s'intéresse à la littérature gothique et à la psychologie des passions. Elle invite à une réflexion sur la nature des désirs et des conséquences de l'amour, faisant écho à la complexité des sentiments humains. Ce roman, à la fois fascinant et dérangeant, constitue une immersion dans un univers où le merveilleux côtoie le tragique, et où chaque lecteur trouvera matière à questionnement. Dans cette édition enrichie, nous avons soigneusement créé une valeur ajoutée pour votre expérience de lecture : - Une Introduction approfondie décrit les caractéristiques unifiantes, les thèmes ou les évolutions stylistiques de ces œuvres sélectionnées. - Une section dédiée au Contexte historique situe les œuvres dans leur époque, évoquant courants sociaux, tendances culturelles и événements clés qui ont influencé leur création. - Un court Synopsis (Sélection) offre un aperçu accessible des textes inclus, aidant le lecteur à comprendre les intrigues et les idées principales sans révéler les retournements cruciaux. - Une Analyse unifiée étudie les motifs récurrents et les marques stylistiques à travers la collection, tout en soulignant les forces propres à chaque texte. - Des questions de réflexion vous invitent à approfondir le message global de l'auteur, à établir des liens entre les différentes œuvres et à les replacer dans des contextes modernes. - Enfin, nos Citations mémorables soigneusement choisies synthétisent les lignes et points critiques, servant de repères pour les thèmes centraux de la collection.
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Veröffentlichungsjahr: 2022
La présente collection, intitulée Le Diable amoureux, rassemble des textes de Jacques Cazotte en un ensemble cohérent qui place au premier plan le fameux récit éponyme. Conçue comme une édition d’un seul auteur, elle articule l’œuvre maîtresse avec des pièces complémentaires et des éléments de présentation qui en guident la lecture. L’objectif est de donner au lecteur un accès fiable et continu à une part essentielle de l’écriture de Cazotte, en conservant l’ordonnancement de l’ouvrage et en offrant les repères nécessaires pour comprendre son horizon littéraire. Autour du texte central s’inscrivent une Préface, un Avertissement des éditeurs et des récits associés.
Le cœur du volume est un conte fantastique, Le Diable amoureux, roman bref où le surnaturel s’invite dans le quotidien avec une précision réaliste. À ses côtés figurent L’Honneur et Rachel, pièces narratives qui prolongent, chacune à sa manière, les préoccupations morales et sensibles déployées par l’auteur. L’ensemble comprend aussi des pièces de paratexte: un Avertissement des éditeurs, qui situe le cadre de publication, et une Préface, qui ouvre des pistes de lecture sans déflorer l’intrigue. Les mentions Bibliothèque nationale et Jacques Cazotte signalent l’appartenance éditoriale et l’identité d’auteur, constituant le seuil institutionnel du livre.
En plaçant la tentation et l’illusion au centre de l’expérience narrative, la collection met en lumière des lignes de force qui structurent l’œuvre de Cazotte. Le Diable amoureux part de la prémisse d’un jeune homme qui, par jeu, invoque une puissance inconnue et voit ses certitudes mises à l’épreuve. Sans révéler les développements, les récits annexes prolongent ces interrogations sur l’identité, le consentement, la fidélité à soi et la valeur de l’honneur. Le merveilleux ne rompt jamais le fil du plausible: il l’amplifie, impose le doute, et conduit à une lecture attentive des signes, des promesses et des séductions.
La signature stylistique de Cazotte tient à l’alliance d’une prose claire, d’une économie de moyens et d’une ironie discrète qui maintient la balance entre crédulité et scepticisme. La précision du regard, l’art du dialogue mesuré et la maîtrise des transitions installent un climat d’incertitude méthodique. Cette tenue classique au service d’un sujet troublant explique que Le Diable amoureux soit régulièrement tenu pour un jalon du fantastique en langue française. Les textes réunis ici montrent une même aptitude à faire jouer l’ambiguïté, à mettre en scène la promesse d’un sens caché, puis à en éprouver la solidité par l’épreuve des faits.
Le volume privilégie des formes narratives: roman bref à tonalité fantastique, contes ou récits brefs, et paratextes d’orientation critique. Cette combinaison reflète un goût du dix-huitième siècle pour les histoires ramassées, où l’épreuve d’une idée passe par l’épreuve d’une aventure. La Préface et l’Avertissement installent un cadre de lecture et de responsabilité éditoriale, tandis que les récits mettent en mouvement des situations exemplaires, sans alourdir l’intrigue d’explications doctrinales. L’articulation de ces types de textes permet de lire l’imaginaire de Cazotte sous deux angles complémentaires: l’élan fictionnel et le commentaire qui en balise la réception.
L’importance durable de cet ensemble tient à la façon dont il rend sensible la naissance d’une modernité du doute, où la scène du merveilleux révèle surtout l’inquiétude de la raison. En réunissant la pièce maîtresse et des récits qui la font résonner, la collection propose un parcours lisible et mesuré, propre à préserver l’effet d’étrangeté sans le dissiper. L’Avertissement des éditeurs précise les responsabilités et les choix de présentation, la Préface accompagne l’entrée du lecteur dans l’œuvre. L’intention demeure constante: respecter le texte, préserver sa clarté et offrir un accès direct à sa stratégie narrative.
Le lecteur peut ainsi aborder Le Diable amoureux comme noyau d’expérience et prolonger sa découverte avec L’Honneur et Rachel, qui servent de miroirs et de contrepoints, avant de revenir aux paratextes pour élargir la perspective. À travers la cohérence d’écriture, la sobriété d’effets et la persistance du doute, se dessine une poétique où la fascination n’efface jamais l’examen de soi. Cette collection n’additionne pas des pièces disparates: elle expose un geste littéraire, ferme dans sa tenue, souple dans ses images, et suffisamment ouvert pour continuer d’interroger notre manière de croire, de voir et de raconter.
Au milieu du XVIIIe siècle, Paris voit se croiser l’ambition philosophique des Lumières et l’essor d’un marché du livre dynamique, de l’Encyclopédie (1751–1772) aux salons de Mme Geoffrin. Né en 1719 et formé au droit, Cazotte sert la Marine et séjourne aux Antilles vers 1747–1754, expérience coloniale qui nourrit son goût pour l’exotisme et les mondes insulaires. De retour à Paris, il observe la tension entre raison critique et survivances du merveilleux. Cette double appartenance, administrative et littéraire, explique que Le Diable amoureux, L’Honneur ou Rachel articulent curiosité cosmopolite, satire sociale et interrogation morale, tandis que la Préface et l’Avertissement invoquent la prudence du lecteur.
Dans les années 1760–1780, une vogue mystique traverse l’Europe, mêlant illuminisme, théosophie et expériences de magnétisme. Les visions de Swedenborg (discutées en France dès les années 1760), la doctrine de Martinez de Pasqually (mort en 1774) et les écrits de Louis-Claude de Saint‑Martin nourrissent un imaginaire d’intermédiaires invisibles. À Paris, Mesmer triomphe en 1778, tandis que l’affaire Cagliostro (1785) popularise alchimie et conjurations. Ce climat explique la plasticité du démon dans Le Diable amoureux et la récurrence de mises en garde éditoriales contre la crédulité. Les éditeurs négocient ainsi, dans leurs avertissements, entre attrait du fantastique et exigences d’une lecture éclairée.
Le décor italo‑ibérique qui affleure dans les récits renvoie à l’aire bourbonienne reliant Madrid, Naples et la Sicile depuis 1734. Après 1759, Ferdinand IV règne à Naples, où les voyageurs du « Grand Tour » affluent. La curiosité scientifique pour le Vésuve, attisée par les observateurs comme Sir William Hamilton dès 1764, diffuse l’idée d’une nature sublime et dangereuse. Associée aux codes militaires castillans et napolitains, cette toile de fond éclaire l’obsession de l’honneur, les duels et la tentation du défi métaphysique. Ainsi, l’Espagne et l’Italie servent de laboratoires moraux aux intrigues du Diable amoureux et aux dilemmes que réfléchissent L’Honneur et certaines pages de Rachel.
Le régime de l’imprimé sous l’Ancien Régime encadre étroitement la fiction à sujet religieux ou surnaturel. Après le coup de force de Maupeou (1771) et le rappel des parlements par Louis XVI (1774), les permissions et privilèges fluctuent, tandis que le commerce clandestin prospère. Malesherbes, à la tête de la Librairie, plaide pour une censure plus rationnelle. Dans ce contexte, les paratextes – Préface et Avertissement des éditeurs – deviennent des instruments de légitimation: on promet moralité, on invoque l’exemple, on distingue jeu littéraire et croyance. Ces précautions modèlent la réception des récits, en orientant le lecteur vers une lecture allégorique ou satirique du merveilleux.
Après la défaite de la guerre de Sept Ans (1756–1763), la monarchie réexamine l’éthique des armes, la composition du corps des officiers et la discipline. Malgré les édits réitérés contre le duel depuis Richelieu, la sociabilité nobiliaire reste gouvernée par des rituels d’honneur. Montesquieu, dès 1748, liait déjà la monarchie à cette valeur. Les débats s’enflamment encore avec l’énigme publique du chevalier d’Éon (années 1760–1770), brouillant genre et réputation. Cette conjoncture unique irrigue L’Honneur et imprime au Diable amoureux ses épreuves de réputation et de courage, tandis que la Préface insiste sur les conséquences sociales des passions individuelles.
Parallèlement, la culture de la sensibilité gagne les scènes et les récits: Diderot prône le drame bourgeois, Sedaine triomphe, et la comédie larmoyante valorise vertu, larmes et réparation. Après l’affaire Calas, le Traité sur la tolérance de Voltaire (1763) inaugure un langage des droits de conscience. L’édit de Versailles (1787) accorde état civil aux protestants; les débats sur l’émancipation des juifs s’ouvrent en 1790–1791. Ces transformations affectent des récits comme Rachel, où affleurent compassion, dignité et reconnaissance, et rejaillissent sur la tonalité morale de l’ensemble. Les éditeurs, prudents, encadrent cette sensibilité par une rhétorique d’exemplarité visant un public élargi.
Les convulsions révolutionnaires reconfigurent la lecture de Cazotte. Royaliste déclaré, il est arrêté en 1792 et guillotiné à Paris le 25 septembre. L’anecdote des « prédictions de Cazotte », popularisée à la fin de l’Ancien Régime, nourrit son image de visionnaire rétif aux Lumières radicales. Dès lors, Le Diable amoureux et les textes sur l’honneur sont perçus par certains contemporains comme des fables conservatrices sur la tentation et l’ordre social. Cette réception, parfois hostile, conduit les éditeurs posthumes à redoubler de commentaires justificatifs, tandis que le public, ébranlé par 1789–1794, lit le surnaturel à l’aune de la crise politique.
Au XIXe siècle, l’institutionnalisation patrimoniale et l’esthétique romantique offrent une seconde vie à l’œuvre. En 1792, la Bibliothèque du roi devient Bibliothèque nationale; la nationalisation des fonds garantit la conservation des éditions et manuscrits de Cazotte. Vers 1820–1840, l’essor du fantastique (Nodier, Hoffmann traduit, puis Gautier) revalorise Le Diable amoureux comme jalon préromantique. Les nouvelles éditions assorties de préfaces savantes stabilisent le texte, historicisent l’honneur et déplacent Rachel vers le registre de la sensibilité moderne. Ainsi, des catalogues officiels aux préfaces critiques, l’appareil éditorial façonne durablement la perception de cette collection et de ses thèmes récurrents.
Un jeune homme, poussé par la curiosité et le défi, invoque une puissance infernale qui prend des formes séduisantes et brouille les frontières du réel.
Dans une prose malicieusement claire-obscure, le récit joue de l’ambivalence entre tentation et prudence, raisonnement éclairé et fascination surnaturelle.
Ces récits brefs sondent les contraintes du code social et les épreuves de la vertu, confrontant l’honneur proclamé et la fidélité intime.
Le ton, plus moral que merveilleux, privilégie la nuance psychologique, la litote et une ironie douce qui mettent à nu le coût des apparences.
Ces seuils éditoriaux orientent la lecture, précisent les partis pris et les limites du recueil, et proposent une clé générique des pièces rassemblées.
Ils insistent sur l’équilibre entre fantaisie et leçon, annonçant des motifs récurrents d’illusion, d’épreuve et de discernement.
Ces pages de collection encadrent l’ensemble, situant l’auteur et ordonnant les textes sous le signe d’un art du conte mêlant esprit et inquiétude.
Elles mettent en valeur une continuité thématique—séduction, scrupule moral, incertitude du visible—et une signature stylistique faite d’élégance concise et de sous-entendus inquiétants.
collection des meilleurs auteurs anciens et modernes
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le
l'honneur perdu et recouvré
rachel, ou la belle juive
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PARIS
LIBRAIRIE DE LA BIBLIOTHÈQUE NATIONALE
PASSAGE MONTESQUIEU (RUE MONTESQUIEU)
Près le Palais-Royal
1905
LE DIABLE AMOUREUX
L'HONNEUR perdu et recouvré en partie et revanche ou RIEN DE FAIT
RACHEL OU LA BELLE JUIVE nouvelle historique espagnole
Jacques Cazotte est né en 1720, à Dijon, où son père était greffier des états de Bourgogne. Il fit ses études chez les jésuites de sa ville natale et fut appelé à Paris pour y achever son éducation. Il entra dans l'administration de la marine, fut nommé en 1747 commissaire et ensuite contrôleur des îles du Vent, à la Martinique. Entre temps il se livra à la littérature légère, multipliant les fables, les chansons, composa, son poème héroï-comique, Ollivier, qui restera, avec le Diable amoureux, le meilleur témoignage de son imagination facile et enjouée. En 1759, il revint en France avec sa retraite et le titre de commissaire général de la marine. Il avait cédé au père de La Valette, supérieur de la mission des jésuites, tout ce qu'il possédait à la Martinique en terres, en nègres et en effets, et n'avait reçu en payement que des lettres de change sur la compagnie des jésuites de Paris. Ceux-ci les laissèrent protester, ce qui fit perdre à Cazotte le fruit du travail de toute sa vie, et le contraignit à plaider contre ses anciens maîtres. C'est à cette époque qu'il se fit initier aux mystères de la société des illuminés martinistes; il y puisa cette sorte de mysticisme qui, combiné de la façon la plus bizarre avec les doctrines de l'Évangile, fit de lui un rêveur extatique, un assembleur de prédictions politiques plus ou moins réalisées. Tout le monde a entendu parler de cette singulière conversation dans laquelle Cazotte, en 1788, aurait prophétisé la triste fin de personnages politiques avec lesquels il se trouvait journellement en contact. Il paraît avéré que cette étrange prophétie est tout ce qu'il y a de plus apocryphe, et que le grave Laharpe devrait endosser la responsabilité de cette lugubre invention, arrangée après coup, comme pour prouver qu'il savait être un fantaisiste à ses heures perdues. Quoi qu'il en soit, nous ne croyons pas devoir priver nos lecteurs de ce curieux, morceau:
prophétie de cazotte rapportée par laharpe
Il me semble que c'était hier, et cependant au commencement de 1788, nous étions à table chez un de nos confrères à l'Académie, grand seigneur et homme d'esprit. La compagnie était nombreuse et de tout état; gens de cour, gens de robe, gens de lettres, académiciens, etc.: on avait fait grand'chère comme de coutume. Au dessert, les vins de Malvoisie et de Constance ajoutaient à la gaieté de bonne compagnie cette sorte de liberté qui n'en gardait pas toujours le ton. On en était alors venu, dans le monde, au point où tout est permis pour faire rire. Chamfort nous avait lu de ses contes impies et libertins, et les grandes dames avaient écouté, sans avoir même recours à l'éventail. De là un déluge de plaisanteries sur la religion; l'un citait une tirade de la Pucelle, l'autre rappelait ces vers philosophiques de Diderot:
Et des boyaux du dernier prêtreSerrer le cou du dernier roi.
et d'applaudir. Un troisième se lève; et, tenant son verre plein: Oui, messieurs, s'écrie-t-il, je suis aussi sûr qu'il n'y a pas de Dieu, que je suis sûr qu'Homère est un sot; et en effet il était sûr de l'un comme de l'autre, et l'on avait parlé d'Homère et de Dieu, et il y avait là des convives qui avaient dit du bien de l'un et de l'autre. La conversation devient plus sérieuse; on se répand en admiration sur la révolution qu'avait faite Voltaire, et l'on convint que c'était là le premier titre de sa gloire. «Il a donné le ton à son siècle, et s'est fait lire dans l'antichambre comme dans le salon.» Un des convives nous raconta, en pouffant de rire, que son coiffeur lui avait dit, tout en le poudrant: «Voyez-vous, monsieur; quoique je ne sois qu'un misérable carabin, je n'ai pas plus de religion qu'un autre.» On conclut que la révolution ne tardera pas à se consommer, qu'il faut absolument que la superstition et le fanatisme fassent place à la philosophie, et l'on en est à calculer la probabilité de l'époque, et quels seront ceux de la société qui verront le règne de la raison. Les plus vieux se plaignaient de ne pouvoir s'en flatter; les jeunes se réjouissaient d'en avoir une espérance très vraisemblable, et l'on félicitait surtout l'Académie d'avoir préparé le grand œuvre et d'avoir été le chef-lieu, le centre, le mobile de la liberté de penser.
Un seul des convives n'avait point pris de part à toute la joie de cette conversation, et avait même laissé tomber tout doucement quelques plaisanteries sur notre bel enthousiasme. C'était Cazotte, homme aimable et original, mais malheureusement infatué des rêveries des illuminés. Il prend la parole; et du ton le plus sérieux: «Messieurs, dit-il, soyez satisfaits, vous verrez toute cette grande et sublime révolution que vous désirez tant. Vous savez que je suis un peu prophète[1q]; je vous le répète, vous la verrez.» On lui répond par le refrain connu, faut pas être grand sorcier pour ça.—Soit, mais peut-être faut-il l'être un peu plus pour ce qui me reste à vous dire. Savez-vous ce qui arrivera de cette révolution, ce qui en arrivera pour vous tous tant que vous êtes ici, et ce qui en sera la suite immédiate, l'effet bien prouvé, la conséquence bien reconnue?—Ah! voyons (dit Condorcet, avec son air et son rire sournois et niais), un philosophe n'est pas fâché de rencontrer un prophète.—Vous M. de Condorcet, vous expirerez étendu sur le pavé d'un cachot; vous mourrez du poison que vous aurez pris pour vous dérober au bourreau, du poison que le bonheur de ce temps-là vous forcera de porter toujours sur vous.»
Grand étonnement d'abord; mais on se rappelle que le bon Cazotte est sujet à rêver tout éveille, et l'on rit de plus belle. «M. Cazotte, le conte que vous nous faites ici n'est pas si plaisant que votre Diable amoureux. Mais, quel diable vous a mis dans la tête ce cachot, ce poison et ces bourreaux? Qu'est-ce que tout cela peut avoir de commun avec la philosophie et le règne de la raison?—C'est précisément ce que je vous dis; c'est au nom de la philosophie, de l'humanité, de la liberté; c'est sous le règne de la raison qu'il vous arrivera de finir ainsi; et ce sera bien le règne de la raison, car alors elle aura des temples, et même il n'y aura plus, dans toute la France, en ce temps-là, que des temples de la raison.—Par ma foi (dit Chamfort, avec le sourire du sarcasme), vous ne serez pas un des prêtres de ces temps-là.—Je l'espère; mais vous, M. Chamfort, qui en serez un et très digne de l'être, vous vous couperez les veines de vingt-deux coups de rasoir, et pourtant vous n'en mourrez que quelques mois après.» On se regarde et on rit encore. «Vous, M. Vicq-d'Azyr, vous ne vous ouvrirez pas les veines vous-même, mais après, vous les ferez ouvrir six fois dans un jour, au milieu d'un accès de goutte, pour être plus sûr de votre fait, et vous mourrez dans la nuit. Vous, M. de Nicolaï, sur l'échafaud; vous, M. Bailly, sur l'échafaud; vous, M. de Malesherbes, sur l'échafaud....—Ah! Dieu soit béni, dit Roucher, il paraît que monsieur n'en veut qu'à l'Académie; il vient d'en faire une terrible exécution; et moi, grâce au ciel!...—Vous! vous mourrez aussi sur l'échafaud.» Oh! c'est une gageure (s'écrie-t-on de toute part), il a juré de tout exterminer. «Non, ce n'est pas moi qui l'ai juré.—Mais nous serons donc subjugués par les Turcs et les Tartares?...—Encore....—Point du tout; je vous l'ai dit, vous serez alors gouvernés par la seule philosophie, par la seule raison. Ceux qui vous traiteront ainsi seront tous des philosophes, auront à tout moment dans la bouche les mêmes phrases que vous débitez depuis une heure, répéteront toutes vos maximes, citeront, comme vous, les vers de Diderot et de la Pucelle.» On se disait à l'oreille: Vous voyez bien qu'il est fou (car il gardait le plus grand sérieux). «Est-ce que vous ne voyez pas qu'il plaisante; et vous savez qu'il entre toujours du merveilleux dans ses plaisanteries.—Oui, répondit Chamfort, mais son merveilleux n'est pas gai, il est trop patibulaire; et quand tout cela arrivera-t-il?—Six ans ne se passeront pas que tout ce que je vous dis ne soit accompli.
—Voilà bien des miracles! (et cette fois c'était moi qui parlais), et vous ne m'y mettez pour rien.—Vous y serez pour un miracle tout au moins aussi extraordinaire; vous serez alors chrétien.
Grandes exclamations. «Ah! reprit Chamfort; je suis rassuré, si nous ne devons périr que quand Laharpe sera chrétien, nous sommes immortels.
—Pour ça, dit alors la duchesse de Grammont, nous sommes bien heureuses, nous autres femmes, de n'être pour rien dans les révolutions. Quand je dis pour rien, ce n'est pas que nous ne nous en mêlions toujours un peu, mais il est reçu qu'on ne s'en prend pas a nous, et notre sexe....—Votre sexe, mesdames, ne vous en défendra pas cette fois, et vous aurez beau ne vous mêler de rien, vous serez traitées tout comme les hommes, sans aucune différence quelconque.—Mais qu'est-ce que vous nous dites donc là, M. Cazotte? c'est la fin du monde que vous nous prêchez.—Je n'en sais rien; mais ce que je sais, c'est que vous, madame la duchesse, vous serez conduite à l'échafaud, vous et beaucoup d'autres dames avec vous, dans la charrette et les mains liées derrière le dos.—Ah! j'espère que dans ce cas-là j'aurai du moins un carrosse drapé de noir.—Non, madame; de plus grandes dames que vous iront comme vous en charrette et les mains liées comme vous.—De plus grandes dames! quoi! les princesses du sang?—De plus grandes dames encore....» Ici, un mouvement très sensible dans toute la compagnie, et la figure du maître se rembrunit. On commençait à trouver que la plaisanterie était forte. Madame de Grammont, pour dissiper le nuage, n'insista pas sur cette dernière réponse et se contenta de dire du ton le plus léger: Vous verrez qu'il ne me laissera seulement pas un confesseur.—Non, madame, vous n'en aurez pas, ni vous, ni personne; le dernier supplicié qui en aura un par grâce, sera....»
Il s'arrêta un moment. «Eh bien! quel est donc l'heureux mortel qui aura cette prérogative?—C'est la seule qui lui restera, et ce sera le roi de France.»
Le maître de la maison se leva brusquement et tout le monde avec lui. Il alla vers M. Cazotte et lui dit avec un ton pénétré: «Mon cher M. Cazotte, c'est assez faire durer cette facétie lugubre; vous la poussez trop loin, et jusqu'à compromettre la société où vous êtes et vous-même.» Cazotte ne répondit rien et se disposait à se retirer, quand madame de Grammont, qui voulait toujours éviter le sérieux et ramener la gaieté, s'avança vers lui: «Monsieur le prophète, qui nous dites à nous tous notre bonne aventure, vous ne nous dites rien de la vôtre.» Il fut quelque temps en silence et les yeux baissés: «Vous, madame, avez-vous lu le siège de Jérusalem, dans Josèphe?—Oh! sans doute, qui est-ce qui n'a pas lu ça? mais faites comme si je ne l'avais pas lu.—Eh bien, madame, pendant ce siège, un homme fit sept jours de suite le tour des remparts, à la vue des assiégeants et des assiégés, criant incessamment d'une voix sinistre et tonnante: Malheur à Jérusalem! et le septième jour il cria: Malheur à Jérusalem! malheur à moi-même! et dans le moment, une pierre énorme lancée par les machines ennemies, l'atteignit et le mit en pièces.» Et après cette réponse, M. Cazotte fit sa révérence et sortit.
