Le dragon chanceux - Joseph Ramonéda - E-Book

Le dragon chanceux E-Book

Joseph Ramonéda

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Beschreibung

Bikini, atoll perdu dans l'immensité de l'océan Pacifique évoque davantage un Paradis mythique qu'un effroyable désastre environnemental.

Pourtant, en 1954, les Américains y expérimentèrent leur bombe H et irradièrent la population locale ainsi que l'équipage d'un thonier japonais, Le Dragon chanceux.

Ce drame sert de trame à la confrontation entre un Japon vaincu et exsangue mais pétri de traditions et une Amérique victorieuse, sûre de ses valeurs et menant une guerre idéologique contre le communisme soviétique.


À PROPOS DE L'AUTEUR


Historien, Joseph Ramonéda est notamment l'auteur d'un ouvrage sur les États-Unis. Il a enseigné à Perpignan, en Nouvelle-Calédonie, en Guyane et en Guadeloupe.
Amoureux du Japon, il nous livre ici une réflexion romanesque sur les difficultés quotidiennes des Japonais dans l'après guerre.

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Seitenzahl: 260

Veröffentlichungsjahr: 2022

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Joseph Ramonéda

Le Dragon chanceux

Roman historique

ISBN : 979-10-388-0369-5

Collection : Hors Temps

ISSN : 2111-6512

Dépôt légal : mai 2022

© Couverture Ex Æquo

© 2022 Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction intégrale ou partielle, réservés pour tous pays

Toute modification interdite

Préface

Un nouvel auteur vient rejoindre ma collection ! C’est toujours une joie et un événement. Joseph Ramonéda signe ici un passionnant roman historique sur fond de trame véridique. Il nous plonge dans le Japon de l’après-guerre partagé entre onirisme, traditions séculaires et modernité. Son histoire se base sur l’expérimentation de la bombe H par les Américains en 1954 dans le Pacifique, l’irradiation des populations locales et du thonier qui donne son titre à l’ouvrage. Ce roman aurait pu s’intituler Soleil rouge, comme celui qui s’élève après une apocalypse nucléaire, mais nous avons choisi un titre qui rend hommage au bateau et à son équipage.

Un roman dramatique qui nous replonge dans un passé pas si lointain et qui peut aussi servir de rappel pour les générations futures. Notre planète reste vulnérable et nous devons en prendre soin.

Catherine Moisand

Sœur et frère

De temps en temps

Les nuages se reposent

1. Mon frère

Yaizu, janvier 1954

La nuit tombe sur Yaizu. Elle a chu si rapidement que je n’ai pas eu le temps de m’accoutumer au passage de la lumière à l’obscurité.

Dans le ciel de cette froide soirée de janvier, de noirs lambeaux de nuages défilent vers l’Ouest lointain. Parfois, leurs ourlets capricieux masquent l’éphémère lueur de l’astre argenté. L’obscurité devient alors inquiétante. Angoissante. Mystérieuse. Cependant, je n’ai pas peur. Ni de la nuit ni de la solitude.

De la fenêtre de ma chambre, je regarde.

La ville paraît recroquevillée sous l’opacité bleutée, comme si elle était apeurée par l’absence de clarté. Dans le noir crépusculaire, des lueurs blondes naissent au gré de la vie de leurs habitants. Elles bourgeonnent, scintillent, palpitent, s’éteignent ou se rallument. Leurs éclats opalins irriguent la cité endormie. Les unes après les autres, les maisons du quartier se métamorphosent en lucioles jaunâtres qui, tremblantes et imprévisibles, roulent vers la mer en grappes éparpillées.

Je suis curieuse de toutes ces vies que j’ignore, mais dont j’imagine les différents cheminements. Je rêve d’en écouter les confidences et d’en déchiffrer les destinées. Malheureusement, tous ces secrets me resteront à jamais cachés.

À ma gauche, les branches du cerisier du jardin se tordent. Elles gémissent en cadence sous la force du vent de l’Est qui s’est levé. « Vent d’Est, vent de pluie », prédisait ma mère. Morte depuis un an, elle me manque énormément. Son absence demeure une plaie béante qui déchire ma courte vie déjà trempée de pleurs et de labeurs.

La lune cyclopéenne, pâle et blanche, veille sur nous. Du moins, c’est ce que je veux croire.

Tétanisée par ce spectacle inhabituel, le nez collé sur le carreau froid, j’écoute le râle de la bise glacée qui secoue sans relâche les branches endeuillées.

Sous la poussée des rafales du vent opiniâtre, les feuilles continuent à danser puis elles se détachent en avalanche. Des guirlandes de larmes chaudes et lourdes roulent de mes paupières. Elles coulent sur la peau de mes joues. Ma vue se trouble.

Soudain, la voix d’Hisatachi déchire le silence. Elle se moque des fines cloisons de papier et fait fi de ce qui semble nous séparer. Ses pas avides dansent sur les tatamis au rythme de ses paroles. Les fusumas{1} s’ouvrent sur son passage. Les parquets crissent sous ses pieds déchaussés.

— Tatani ! Tatani ! Où es-tu ? crie-t-il.

Je tressaille à ces mots entendus tant de fois et qui me ramènent à la réalité. De longues houles de frissons déferlent sur mon cœur. J’inspire profondément.

De nouveau, sa voix m’appelle.

— Tatani ! Hé, ho… petite sœur  ?

Il fait nuit. Une nuit obscure et sépulcrale. Une nuit comme une vie. Comme ma vie.

Demain, pour la première fois, je serai séparée de mon frère. Au petit matin, le jeune capitaine Hisatachi prendra la mer à la tête de vingt-trois hardis marins pour une campagne de pêche dans l’océan Pacifique. Il partira à bord du thonier Le Dragon chanceux n° 5, un navire sorti tout droit du chantier naval de Koza sur l’île d’Okinawa et que le riche armateur Yamamoto-san a joint à son immense flottille.

Alors je resterai seule. Seule dans cette maison. Seule dans la ville. Seule à attendre mon frère avec mes questions, mes pleurs, mes rires et mes nuits. À l’attendre comme une mère, une amante, une sœur.

Pourtant, quelle joie quand j’ai appris que mon cher Hisatachi avait été jugé digne de telles responsabilités ! Combien nos parents auraient été fiers de voir ainsi leur fils aîné promu capitaine à l’âge de vingt ans ! Vous rendez-vous compte de tout ce que cela signifie ? De l’honneur qui rejaillit sur notre famille ?

Sans frapper, Hisatachi entre dans ma chambre. Il tourne l’interrupteur. Une clarté aussi clinquante qu’une fanfare de carnaval jaillit du plafond. Elle m’éblouit. Instinctivement mes yeux rougis se ferment. D’un revers de main, j’essuie mes larmes. J’esquisse un sourire furtif et oublie pour un moment cette tristesse qui me tient compagnie depuis que j’ai su que mon frère allait partir.

— Alors, comment me trouves-tu, petite sœur ? me demande-t-il d’un ton jovial.

Hisatachi se tient debout devant moi dans son uniforme blanc de capitaine de la marine marchande. Il pivote, virevolte sur lui-même afin que je puisse mieux l’admirer. Ses yeux pétillent.

Il est heureux. Heureux de cette promotion, de la confiance que lui accorde l’armateur et des possibilités qui désormais s’ouvrent à lui. Il est tellement heureux qu’il ne voit pas mon chagrin, qu’il ne peut imaginer à quel point mon cœur est meurtri ni combien la tristesse m’a envahie et pétrit mes entrailles.

Depuis cette nomination, le monde qui m’entoure s’est brusquement réduit à mes douloureux tourments. Une souffrance intérieure me ronge et me plonge dans un gouffre de questions et de larmes. Plus rien ne semble exister sinon cette blessure qui vampirise ma vie. Et cette tristesse qui me hante, cette tristesse lancinante qui laboure mon ventre, je dois la lui cacher. Rester souriante et surtout ne rien montrer qui puisse altérer sa confiance. Cent fois j’ai pleuré et lutté contre l’idée de cette séparation. Cent fois, j’ai séché le flot des larmes sur mes joues. Mais à chaque cycle, l’ouragan du chagrin a ressurgi et balayé mes frêles espoirs.

Pourquoi les apparences doivent-elles toujours primer sur la réalité des sentiments ou des pensées ? Pourquoi doit-on s’obliger à faire semblant ?

Pourtant, combien les masques des faux semblants sont difficiles à mettre en place et à être portés ! Aussi lourdes à vivre que la réalité qu’elles dissimulent, les apparences se nourrissent des normes policées de la vie en communauté. Elles enflent jusqu’à nous cacher du monde extérieur. Mais, en nous masquant sans cesse aux autres, nous finissons parfois par ne plus nous voir nous-mêmes, ne plus savoir qui nous sommes vraiment.

Est-ce cela vivre ? Passer à côté de son existence à cause des normes sociales et familiales ?

Mes interrogations ne parviennent pas à briser les liens des conventions. Malgré mes tourments, mon esprit me ramène sans cesse à mes oppressantes obligations. Pour autant, les normes policées de ma vie sociale ne m’apaisent pas. Au contraire ! Elles m’apparaissent comme une ombre flétrie de la réalité qui m’assaille et me tyrannise. Une ombre qui m’accompagne sans état d’âme. Dans ce dédale de pensées, je me raccroche à l’idée d’un possible bonheur futur. Elle est si réconfortante que, même si au fond de moi je n’y crois guère, je m’efforce de la faire croître dans mon esprit meurtri.

Tous ces efforts m’épuisent. Me laminent et m’accablent. Je n’en peux plus de dissimuler ma tristesse, de cacher mes sentiments. D’être une autre. Je suis à bout de force, mais il me faut sourire. Il me faut vivre. Faire semblant.

Sincèrement admirative, je lui dis :

— Tu es… superbe !

Il fronce les sourcils. Son front se fripe. Il est apparemment déçu par ma réponse.

— Superbe ? C’est tout ce que tu trouves à me dire ? dit-il d’une voix amère.

Une moue se dessine sur sa bouche et arrondit ses fines lèvres. Son visage se rembrunit, se ferme, grimace, se tord. Il semble en colère, outré par ma remarque.

Stupéfaite par cette réaction imprévue, je le regarde fixement. Nos yeux se télescopent. Mais pourquoi réagit-il ainsi ?

Subitement, il éclate de rire. D’un rire qui emporte tout sur son passage, qui balaie mes inquiétudes et me remplit à mon tour d’une saine gaieté.

— Tu as cru que j’étais fâché ?

Il m’enveloppe dans ses bras, me soulève et me fait tournoyer autour de lui. Mes pieds ne touchent plus le sol. Hisatachi est grand, plus grand que la moyenne. Il me dépasse de deux bonnes têtes. Son corps musclé n’éprouve aucune difficulté à me soulever.

— Arrête, Hisatachi ! Je t’en supplie, j’ai la tête qui tourne ! Arrête, s’il te plaît !

Il rit sans retenue. Un rire léger et cristallin. Sa bouche aux contours bien dessinés laisse entrevoir deux rangées de dents nacrées. Un léger duvet se niche au-dessus de sa lèvre supérieure. Quelques poils ornent ses joues comme autant d’herbes folles sur la mousse d’un jardin zen. Son visage ovale est animé par deux miroirs expressifs et noirs qui voient et rendent les choses plus belles. En lui, tout respire joie et simplicité. C’est mon frère et je l’aime.

Hisatachi plonge son regard mutin dans mes yeux. Des mots agiles franchissent ses lèvres. Ondes musicales qui irradient l’atmosphère et pincent mon cœur.

— Pas avant que tu ne me promettes d’aller déposer une offrande au kami{2} des marins pour moi et tout mon équipage !

Ivresse des paroles murmurées. Magie de l’amour fraternel.

— Je te le promets, Hisatachi !

Ma promesse ne fait pas cesser ce ballet. Il continue à me faire tourner, mais plus lentement.

Dans un souffle tiède, il me glisse au creux de l’oreille comme une supplique :

— Avant mon départ ?

Mes yeux se voilent, mais je lui réponds sans hésiter :

— Oui.

Malgré ma réponse, Hisatachi insiste. Sa voix chantonne :

— C’est promis ?

Bien sûr que j’irai implorer le kami pour lui. Pourrait-il en être autrement ? Comment peut-il imaginer que durant son absence mon cœur ne puisse être tourné vers lui à chaque instant de la journée ?

Malgré mes précautions, un soupir fataliste jaillit de ma poitrine et se mêle à mes paroles.

— Oui ! C’est promis !

Hisatachi s’arrête et me dépose enfin au sol. Il me serre contre lui et passe doucement sa main sur mes cheveux.

— Merci, petite sœur, dit-il sobrement.

Il paraît soulagé par mon serment. Son regard brûlant remplit mon cœur de tendresse.

2. Notre père

Pour comprendre mon enthousiasme, mais également ma peine, il faut savoir que notre père nous a quittés depuis déjà de nombreuses années. Il est mort en 1937 dès le début de la guerre de Mandchourie, laissant notre mère seule avec ses deux enfants. Plus exactement, mon frère Hisatachi était alors âgé de deux ans. Moi, je n’étais encore qu’une bonne nouvelle que mon père n’a jamais apprise.

Mon père était un yoshi, c’est-à-dire un mari adopté par la famille de sa femme. Il a donc perdu son nom patronymique au profit de celui de ma mère. Pas assez riche pour garder le nom de ses ancêtres, il a dû accepter ce lourd sacrifice. Comme tous les yoshis, il a souffert de cette perte nominale, de cette situation d’infériorité sans cesse rappelée par l’emploi de son nouveau nom. Il a été celui par lequel toute la lignée de ses ancêtres a été effacée des registres civils.

Est-ce pour cette raison qu’il s’est engagé dans l’armée impériale ? Pour prouver qu’en dépit de son origine modeste, il avait son importance ? Je ne le saurai jamais, mais je suis intimement persuadée que cela a dû avoir une influence sur sa décision.

Sa mort prématurée l’a empêché de participer aux atrocités perpétrées par nos armées. Par la suite, j’ai appris que sa compagnie avait été engagée à Nankin. Elle s’y était particulièrement distinguée dans la férocité des massacres qui s’étaient abattus sur la population chinoise.

Absurde devoir ? Obéissance malfaisante ? Conformisme meurtrier ?

J’ose croire que mon père n’aurait jamais accepté ces ordres barbares. Qu’il ne se serait pas plié à cette folie mortifère. Qu’il aurait su garder intacts son honneur et celui de sa famille.

Puis-je imaginer mon père autrement qu’en héros ? Un père que je n’ai jamais vu, jamais connu sinon dans mes pensées et dans mes rêves enfantins. Un père que j’ai façonné jour après jour jusqu’à ce qu’il devienne ce repère qui m’accompagne dans tous les instants de ma vie, me guide, me conseille et me console.

De lui, je n’ai que quelques vieilles photographies craquelées ainsi qu’un prénom que ma mère prononçait avec une dévotion jamais altérée : Satoshi.

Quoi qu’on pense, qu’on dise ou qu’on veuille, le passé nous lie d’une façon ou d’une autre. Lien qui nous asservit ou nous libère, mais lien toujours prégnant, toujours présent qui se rappelle à nous plus souvent qu’on ne l’imagine ou le désire. Passé palimpseste qui s’efface, s’enkyste avec le temps, mais qui ne disparaît jamais entièrement. Il reste en nous, tapi au plus profond de notre être. Il fait partie de notre chair, de notre esprit, prêt à ressurgir à tout moment pour nous rappeler qu’il ne peut y avoir d’avenir sans lui.

Si nous prétendons oublier le passé, lui ne nous oublie pas. En le maintenant prisonnier en nous, nous devenons en fait ses captifs. Paradoxalement, pour s’en débarrasser, il faut l’accepter, le faire sien et surtout ne pas lui donner l’importance qu’il voudrait nous imposer. Ainsi dompté par l’indifférence, il reste présent en nous, mais il n’a plus aucune virulence. Il devient alors un passé-musée que l’on visite à notre gré selon nos envies ou nos besoins. Une sorte de pharmacopée pour les coups durs de la vie et les moments de nostalgie ou de gaieté.

3. Le Kyoto de mon enfance

Pendant toutes les années de guerre, nous avons vécu à Kyoto dans le quartier de Higashiyama au nord-est de la ville, tout près du Ginkakuji, le célèbre Pavillon d’argent bâti pour le shogun Yoshimasa.

Étrange destin que celui de cet homme craint et puissant ! Dans les temps troubles et violents du XVe siècle, au milieu de cette folie humaine, dans l’enchevêtrement des corps, du sang, des alliances et des traîtrises, il a ressenti, au faîte de sa gloire, le désir de créer et de faire construire un havre de paix.

Où réside la folie : dans le déchaînement effréné de la violence ou dans l’illusion de la sérénité ?

C’est à Kyoto, dans cette somptueuse demeure bâtie au pied du mont Levant que Yoshimasa s’est retiré de la vie politique. Là, il a perfectionné la pratique de la consommation du thé jusqu’à en faire un moment d’une intensité infinie, une chorégraphie de gestes précis, une voie de maîtrise de soi et d’ouverture aux autres.

Utilisées par les moines pour se tenir éveillés et méditer plus longtemps sur la vacuité des désirs humains, les feuilles vertes étirent le temps. Elles nous rapprochent du secret des êtres et des choses. Nous entraînent dans les mystères de notre existence, dans les tourbillons de la vie et nous projettent à l’intérieur de nous-mêmes. La poussière des plus jeunes feuilles du thé d’Uji est devenue l’objet d’une cérémonie esthétiquement sobre, dépouillée et purifiée. Solennité qui nous écarte avec simplicité de toutes les agitations et des troubles du Monde. Rituel qui nous arrache du superflu et nous renvoie sans concession à qui nous sommes.

Combien j’aurais aimé connaître ces personnes aux destinées si fabuleuses !

Aussi, quand l’hiver entrera en moi, me prendra, me pressera comme un papier qu’on froisse, quand le temps des adieux viendra, je partirai heureuse vers ce pays mystérieux, vers cet au-delà peuplé d’êtres connus et inconnus.

Oui, c’est sereine et souriante que je me rendrai au pays de la Cannelle et de Violette à la rencontre de tous ces cœurs indomptables et charitables qui ont vécu sur notre Terre et maintenu la flamme de l’humanité.

J’irai alors le cœur léger, sans appréhension ni regret, sans remords ni frayeur. J’irai rejoindre ceux qui ne sont plus et attendre ceux qui seront encore.

Mes plus tendres souvenirs de cette époque de mon enfance sont ceux liés à notre demeure proche du canal qui longeait le Chemin des philosophes à Kyoto.

C’était une maison de plain-pied. Elle donnait sur une étroite rue en pente qui se frayait difficilement un chemin entre deux murailles de bâtiments laqués de soleil. La rue débouchait sur Yawa dori, une artère commerçante et animée. Toutefois, si on continuait à la descendre, elle atteignait la rivière Kamo qu’elle traversait à l’aide d’un petit pont bombé. Au-delà du cours d’eau, la rue changeait de nom. Puis, elle se perdait dans les profondeurs inconnues et mystérieuses de l’autre rive de la ville.

Les murs de notre logis étaient des planches peintes en noir tout comme les volets et les tuiles, d’un noir agonisant sous les coups de boutoir des neiges et des pluies successives.

Notre propriétaire, une dame qui tenait une boutique en ville, ne faisait aucun frais d’entretien. Elle se contentait d’empocher les loyers. Quand elle venait percevoir son argent, il fallait la recevoir dignement et lui montrer combien nous étions honorés de résider dans sa demeure tant il était difficile de trouver un logement en ces temps de pénurie immobilière. Même dans les cités épargnées par les bombardements comme Kyoto, les logements étaient rares.

Ces jours-là, ma mère nous habillait comme pour un jour de fête. Durant toute la journée, elle nettoyait avec méticulosité la maison qui, vous vous en doutez bien, était déjà d’une propreté irréprochable. Mais tout devait être parfait.

— Ne faites pas de bêtises et soyez sages ! nous recommandait-elle avec une pointe d’agacement dont nous ne comprenions pas l’origine.

— Oui, maman ! répondions-nous en chœur et nous filions nous amuser dans le jardin.

Ce n’étaient alors que cris et rires tandis que notre mère s’activait en toute quiétude à l’intérieur.

On accédait à la maison par un escalier de deux marches en bois brinquebalantes. Devant la façade et sur les bords de l’escalier, maman avait disposé une série de pots avec toutes sortes de plantes qui léchaient les mollets des visiteurs. Après le vestibule où l’on déposait les souliers et les vêtements, une grande pièce servait de cuisine, de salle à manger et de salon. Elle s’ouvrait sur un petit jardin aussi bien entretenu que n’importe quel jardin des temples kyotoïtes. Sur les murs de séparation du jardin se déployaient des arbustes taillés de telle façon que leurs fragiles branches s’agrippaient mutuellement et donnaient l’impression d’une ronde végétale sans fin. À leurs pieds, des fougères naines aux feuilles épaisses et dentelées formaient un tapis de velours vert sombre. Au milieu de ce havre végétal, une pelouse rase et régulièrement effeuillée portait un prunier ainsi qu’un cerisier. Leurs branches étaient coupées de manière à pouvoir s’étaler horizontalement.

Ce coin de nature artificielle, entretenu par les mains expertes de ma mère, donnait à notre maison un charme reposant. Deux chambrettes complétaient l’espace. L’une donnait sur la rue, l’autre sur le jardin. Pour plus de sécurité, maman dormait dans la première.

4. Yaizu

Quand, à la requête de notre bien-aimé empereur Hiro Hito, notre pays a capitulé le 2 septembre 1945, notre famille est venue s’installer à Yaizu, un des nombreux ports de pêche qui bordent la baie de Suruga.

Certaines personnes prétendent que changer de lieu de résidence ne modifie en rien nos problèmes puisque nous les portons continuellement avec nous. Pourtant, les lieux, mais aussi les individus ont une grande influence sur nous.

Ma mère était persuadée que dans un port nous aurions toujours quelque chose à manger. Elle espérait aussi qu’Hisatachi pourrait y apprendre le métier de pêcheur. Les années de privations liées à la guerre et à la mort de notre père l’avaient marquée d’autant plus fortement que son milieu social ne l’avait pas préparée à un tel traitement.

Habituée à l’aisance due à sa naissance, il lui avait fallu beaucoup de courage pour oser rompre cette chaîne dorée et vivre son amour avec un homme de condition très modeste. Par la suite, la mort de mon père l’avait plongée dans un immense chagrin, mais aussi dans d’inextricables difficultés pécuniaires que la guerre accentua. C’est pour cette raison qu’elle voulait à tout prix que nous ne connaissions plus le poids de la misère et de l’opprobre.

Dans le Japon de l’après-guerre, beaucoup de femmes se sont trouvées dans des situations pénibles. Elles ont su affronter l’adversité avec une abnégation et un courage merveilleux. Elles ont dû s’adapter aux nouvelles conditions de vie, élever seules leurs enfants malgré les destructions et des pénuries difficilement imaginables aujourd’hui. Grâce en grande partie à leur ardente ténacité et à leur douloureux labeur, le Japon a pu se reconstruire rapidement.

Toutes ces femmes anonymes ont permis à notre pays de sortir de la tourmente et de retrouver son rang glorieux parmi les nations les plus riches.

Maman faisait office de femme de ménage chez le richissime armateur Yamamoto-san. Ce modeste emploi lui avait donné l’occasion de faire embaucher Hisatachi comme matelot. Comme elle ne pouvait pas me laisser toute seule à la maison, elle m’emmenait avec elle dans cette luxueuse demeure aux pièces immenses et aux meubles précieux.

Je m’asseyais à même le plancher ou sur une natte. En silence, je la regardais travailler. De temps en temps, elle s’arrêtait, me souriait, venait m’apporter une petite friandise qu’elle tirait de son kimono. Elle caressait alors mes cheveux et déposait un baiser câlin sur une de mes joues. Ses yeux vibrants d’amour disaient tant de belles choses à mon propos que cela me stimulait pour me montrer encore plus patiente et attentive. Être au centre d’un tel amour donne une force et une confiance que rien ne peut altérer.

Aujourd’hui, par une belle matinée d’automne où le vent marin fait danser le rouge des feuilles des cerisiers, nous sommes allées voir avec ma mère Yamamoto-san. Un soleil tiède perce par à-coups les nuages qu’un vent têtu et taquin ne cesse de placer devant lui.

Contrairement à ceux d’autres armateurs, les bureaux de Yamamoto-san ne sont pas situés sur le port. Ils sont implantés au cœur même de Yaizu près du sanctuaire dédié à Inari, le dieu garant de la prospérité des commerçants.

Devant le temple, la statue de bronze du renard kitsuné porte autour du cou un foulard rouge noué de telle façon qu’un large triangle couvre son poitrail. Au passage, maman dépose des pièces d’argent tout en prononçant une prière d’une voix quasi-inaudible. Je suppose qu’elle lui a demandé son aide pour que cette entrevue apporte une promotion à Hisatachi.

Quelques instants de recueillement, puis nous entrons dans le bâtiment de la compagnie navale. C’est une belle demeure. Elle date du XVIIIe siècle et a été construite pour un riche aristocrate qui avait fait fortune en commerçant avec les Hollandais. Les couloirs sont plus larges que ma chambre et les murs sont décorés de scènes de la vie quotidienne japonaise.

Yamamoto-san nous reçoit directement dans son cabinet de travail. Après les salutations d’usage, il déclare avec enthousiasme :

— Tsutsui-san, avec votre fils Hisatachi, nous avons là un futur capitaine !

Aux oreilles de ma mère, ces mots coulent comme du miel d’Uji. Les mains serrées sur sa poitrine chétive, elle s’incline plusieurs fois respectueusement, ravie d’entendre ces paroles. Je fais de même. Elle remercie l’armateur qui l’a convoquée pour lui parler d’Hisatachi et de son avenir. Cela fait près de cinq ans que mon frère s’initie au métier de marin.

Nous nous tenons toutes deux debout devant l’imposant bureau derrière lequel Yamamoto-san est assis. Incontestablement, c’est l’être le plus richement vêtu que j’aie eu l’occasion d’approcher. Il respire le luxe et l’abondance. Son kimono de soie noire montre des broderies de fils d’or et d’argent. Ses doigts aux ongles manucurés portent des bagues dont certaines sont serties de pierres précieuses.

La pièce dans laquelle nous nous trouvons est tout en longueur. Quatre fenêtres sans rideau, hautes, mais étroites, permettent à la lumière d’entrer abondamment et de l’éclairer naturellement. Elles donnent non pas sur la rue, mais sur un jardin où chaque élément végétal semble avoir été déposé par le pinceau d’un peintre. Sur le parquet recouvert de tapis aux couleurs vives trône un bureau ventru qui barre entièrement le fond de la pièce. Les hauts plafonds sont sillonnés par des poutres qui forment des caissons peints de motifs floraux.

Yamamoto-san est assis dans un fauteuil en cuir marron aux formes lourdes. Sur le plateau du bureau reposent plusieurs téléphones en bakélite noire. Des dossiers empilés en équilibre instable donnent l’impression d’une activité intense, mais brouillonne. Malgré la clarté ambiante, une lampe avec un abat-jour décoré de scènes champêtres est allumée en permanence.

Derrière l’armateur, des classeurs volumineux aux étiquettes jaunies occupent des rangées entières d’étagères entrecoupées par quelques statuettes de Makeni-neko dont la patte levée est censée attirer l’argent et la santé.

Des photographies de tous les navires de Yamamoto-san couvrent la quasi-totalité du mur qui fait face aux fenêtres. Ces bâtiments s’alignent les uns à côté des autres. Ils donnent l’impression d’une invincible armada sillonnant les mers à la conquête du Monde. À eux seuls ils peuvent remplir le port de Yaizu tant ils sont nombreux. Comment un seul homme peut-il posséder tant de biens ?

— Ah, si cela pouvait être vrai ! laisse échapper maman en dodelinant de la tête.

Sa voix trahit toute l’émotion et l’espoir qu’elle place dans la promotion de son fils.

Yamamoto-san tire goulûment sur son cigare comme un bébé affamé tète son biberon. Un halo bleuté se forme autour de lui.

La rumeur prétend qu’il s’enrichit en commerçant avec les Américains : il leur vend à prix fort le produit de ses pêches, mais aussi le charme des jeunes filles qui animent ses salles de pachinko près du port.

Les gens y viennent oublier la tristesse et la monotonie de leur vie avec l’espoir de gagner quelques sacs de riz, des friandises ou des tissus, car les autorités interdisent tout gain d’argent. Avec la défaite militaire, ces machines à sous ont fleuri un peu partout dans les villes japonaises et depuis peu à Yaizu.

— N’ayez aucun doute là-dessus, Hisatachi a toutes les qualités pour devenir un excellent capitaine ! répond Yamamoto-san, sûr de son fait.

Il pose son cigare dans un cendrier en verre où gît déjà une grande quantité de cendres grises. De ses doigts replets, il suit à plusieurs reprises le bord du meuble comme s’il caressait le dos d’un chat. Son regard tombe sur moi. Intimidée, je baisse les yeux. Il reprend son cigare.

Désinvolte, il lance :

— C’est bien la petite Tatani, non ?

Maman acquiesce.

— Oui, Yamamoto-san, c’est bien ma fille Tatani.

Ses yeux vifs et malicieux m’inspectent. Deux rides obliques courent des ailes de son nez jusqu’à la commissure de ses lèvres épaisses et vermeilles.

— Comme elle a grandi ! On ne la reconnaît presque plus ! Où est passée la fillette que vous ameniez lorsque vous faisiez le ménage ? dit-il avec un enthousiasme admiratif.

J’ai droit à un sourire. Je suis heureuse qu’on me remarque et que l’on me fasse exister dans le monde des adultes. D’un geste sec, il fait tomber la cendre. Il tire à nouveau sur son cigare. Toujours aussi avidement. L’odeur du tabac remplit maintenant toute la pièce. C’est une odeur forte, surprenante, entêtante et épicée. Tout compte fait, elle n’est pas si désagréable que ça.

Il ajoute avec emphase :

— C’est presqu’une femme ! Il va falloir maintenant lui trouver un mari. Et vu sa beauté, cela ne posera pas trop de problèmes.

Je rougis. Gênée, je ne sais où me mettre. Maman réplique doucement :

— Chaque chose en son temps.

Il sourit, tire nonchalamment une autre bouffée qu’il rejette dans l’air ambiant avec tout autant de flegme. Le bout du cigare rougeoie comme les braises d’une forge attisée par un puissant soufflet.

— Bien sûr, Tsutsui-san, bien sûr… mais vous savez qu’il ne faut pas trop attendre et laisser les choses se gâter ! Tout va si vite et encore plus de nos jours ! Ah, que le Monde change !

Tout en prononçant ces paroles, l’armateur se rencogne sur son siège. Pensif, il hoche la tête et continue :

— Pour en revenir à votre fils Hisatachi, je pense acheter bientôt un nouveau navire et s’il est toujours aussi appliqué et aussi sérieux, je lui en confierai le commandement. Mais ne lui dites rien, car ce n’est encore qu’un projet.

Nous nous courbons plusieurs fois en signe de remerciement.

— Vous nous faites un grand honneur Yamamoto-san, un très grand honneur. J’espère qu’Hisatachi saura répondre à vos attentes et qu’il vous donnera satisfaction, répond maman émue.

À ce moment précis, la secrétaire entre sans frapper. Elle est vêtue non pas d’un kimono traditionnel, mais d’une jupe bleue et d’un chemisier blanc largement ouvert sur sa poitrine mettant en évidence son anatomie. Ses cheveux noirs sont tirés en arrière et groupés en queue de cheval. Des lunettes en métal se tiennent en équilibre sur le bout de son nez. Elles lui donnent un air studieux. Sous son bras gauche, elle porte un dossier qu’elle serre aussi précieusement qu’un nourrisson.

Sans hésiter, elle se dirige de l’autre côté du bureau, dépose le dossier et chuchote quelques mots à l’oreille de l’armateur. Il l’ouvre, le lit, fronce les sourcils, secoue la tête d’un air désapprobateur puis dit d’une voix tranchante :

— Combien veut-il ?

Elle répond sans hésitation comme si les nombres n’avaient aucune importance pour elle :

— Un million de yens.

Yamamoto-san sursaute. Ses yeux lancent des éclairs. Une grimace inquiétante apparaît sur ses lèvres et se perd dans le bas de ses joues flasques.

— Un million ? Mais… c’est absurde ! Et quoi encore ? Il croit que les yens me tombent du ciel ? Que je les fabrique ?

— C’est la proposition qu’il m’a transmise, Yamamoto-san.

Cette nouvelle a le don de l’énerver. Il écrase rageusement son cigare, le tourne plusieurs fois sur lui-même comme s’il voulait le visser dans le cendrier. Une veine court sur sa tempe gauche. Elle se gonfle à chaque fois qu’il fronce les sourcils et son visage prend alors une expression menaçante.

— Faites-le attendre cinq minutes, le temps que je termine mon entretien avec Tsutsui-san !

— Bien, dit-elle en se courbant respectueusement.

Elle repart aussitôt en se dandinant tandis que Yamamoto-san la suit des yeux puis il jette vers nous un regard devenu malicieux.

— Justement voyez-vous, je suis en pourparlers pour la construction de mon nouveau chalutier, celui que je compte confier à votre fils si les dieux me le permettent, ajoute-t-il.