I
Le
petit train local quitta son unique voie, s’engagea sur l’éventail
dessiné par les lignes de fer, devant la station, où il stoppa.La
fraîcheur du soir et la solitude des bois enveloppaient l’humble
gare. Rien ne s’y agitait, sinon les manœuvres falotes des
employés. Quelqu’un courut, une chaîne d’aiguillage grinça, un
coup de sifflet perça le silence, qui, tout de suite, s’appesantit,
énorme.C’était
pourtant l’heure animée—animation bien relative, même à
l’époque des villégiatures estivales—pour ce coin perdu de la
vallée du Sausseron. Le convoi qui s’arrêtait là, correspondait
avec le direct de Paris, par lequel rentrent, pour le dîner, après
la journée d’affaires, les riverains, temporaires ou non, de
l’Oise et de son pittoresque affluent.Mais
ici, à Epiais-Rhus, une des dernières haltes avant
Marines-du-Vexin, presque en pleine campagne, les voyageurs, au
meilleur moment, n’affluent pas. Les villas ne se montrent plus
après Nesles-la-Vallée. L’ultime guinguette dresse ses tonnelles
et entortille son labyrinthe sur la colline de Vallangoujard. En
amont, malgré la beauté décorative du site, d’un caractère si
particulier, c’est un simple pays de culture.Trois
personnes seulement descendirent du train, sous la nuit presque
tombée de cette fin de septembre.Deux
hommes, quittant la voiture des secondes, se dirigèrent aussitôt
vers une jeune femme, très avenante, malgré sa mise modeste, qui
sautait légèrement du marchepied des troisièmes.
—«Hé,
madame Louisette! vous êtes seule?» s’écria le plus grand.
—«Oui,
monsieur Fontès. Marcel rentrera demain.
—Eh
bien!... les affaires?
—Admirables.
Je vous dirai cela.»Elle
passa devant pour franchir l’étroite sortie, et remit son billet,
tandis que ses compagnons, bien connus de l’employé, qui les
salua, ne montraient même pas leur carte d’abonnement.A
peine de l’autre côté, la jeune femme, d’une voix frémissante,
chuchota le secret de sa joie:
—«Dix
mille, monsieur Fontès!... Nous avons touché dix mille francs!
—Bigre!»
fit l’autre voyageur, celui à qui elle ne s’adressait pas.L’exclamation
la fit se tourner vers lui, dans l’empressement d’affirmer
encore:
—«Oui
... Croyez-vous, monsieur Jacques? Un pareil héritage!... Et d’un
parent que nous connaissions à peine! Ah! nous en avons une chance!
—Vous
la méritez bien, Marcel et vous,» reprit M. Fontès. Et il ajouta,
l’accent vibrant d’une chaude sincérité: «Je suis très, très
content.»Sur
la petite place rayonnaient les claires lanternes d’une
voiture—dog-cart attelé d’un cob, auprès duquel se tenait un
domestique campagnard—veston et casquette vernie.
—«Si
nous vous mettions au moulin, madame Louisette?
—Ma
foi, j’accepte,» fit-elle gaiement. Et, soulevant son petit
sac:—«Avec cela sur moi, j’aime autant ne pas prendre le
sentier.
—Quoi!»
s’exclama Fontès. «Vous avez l’argent ... Pas possible!
—Mais
si.
—Quelle
imprudence! Et votre mari vous laisse rentrer seule! Mais il est fou!
—Bah!»Elle
se hissa sur la banquette de devant, après un premier geste pour
décliner l’honneur. A sa droite, l’aîné des Fontès prit les
guides, tandis que le cadet, Jacques, se plaçait, dos tourné, sur
le siège d’arrière, avec le groom.Le
cob fila vigoureusement sur la route sèche. Alors, la jeune
meunière, Louisette Barbery, qui ne craignait pas un bout de
causette, bavarda tout à son aise, en confiance avec le frère de
lait de son Marcel.
—«Vous
comprenez ... Nous ne pouvions pas finir en trois jours. On en a, des
choses à faire, quand on encaisse un pareil magot! Marcel voulait
voir, chez un constructeur, une nouvelle bluteuse centrifuge. Il en
rêve depuis que la description a paru dans son journal. Il n’allait
pas revenir, pour retourner à Paris demain. D’un autre côté, le
moulin ne pouvait rester plus longtemps sans ses maîtres. Alors,
c’est moi qui rentre.
—Mais
pourquoi trimballer l’argent? On le met en dépôt.
—Où
ça?
—Dans
une banque.
—Oui
... Et ensuite, comment l’en sortir? Est-ce que nous nous
connaissons à toutes ces manigances de richards.
—Vous
êtes des gosses, de bons gosses paysans, Marcel et vous, petite
madame Louisette.»Elle
éclata de rire, impétueusement, n’en pouvant plus de son
trop-plein de joie, et toute sonore de gaieté au moindre choc:
—«Entendez-vous,
monsieur Jacques? Votre grand frère nous traite de gosses ... Et il
a deux mois de moins que Marcel!»Elle
voulait mêler le cadet des messieurs Fontès à la
conversation,—gênée qu’il fût relégué sur la banquette à
cause d’elle.Le
jeune homme reconnut vaguement la politesse par un mouvement
d’épaules. Avait-il entendu, hormis son nom? Il semblait absorbé
dans la contemplation du paysage, où s’élargissait peu à peu la
blancheur de la lune montante. Le disque pâle, auquel manquait un
copeau d’argent, glissait parmi les bouleaux. Leurs alignements
réguliers, sur la rive droite du Sausseron, témoignent des
velléités de reboisement. Tandis que, sur la rive gauche, les
hauteurs, dénudées jusqu’à la sauvagerie, offrent, grâce aux
cyprès dont se hérissent leurs ondulations, une analogie curieuse
avec les collines ombriennes.La
voiture passa devant une espèce de cirque blême, bossué de roches,
et qui s’évasait, bordé d’une ligne violette, contre un ciel
lisse et tendre comme une rose du Bengale. Le seul dessin de la terre
sur ce couchant indicible soulevait de l’émotion. Une bicoque
misérable, accrochée au flanc de la ravine, y ajoutait une poésie
de mystère, par sa masse sombre où clignotait une ouverture
lumineuse.Mais
l’enchantement fut rompu par l’ignominie d’une voix humaine. Un
juron pâteux partit presque sous les roues. Et, comme Clément
Fontès retenait brusquement le cob, l’intonation changea, devint
d’une jovialité crapuleuse:
—«Ah!
c’est vous, les frangins de Theuville!... Vous voulez donc écraser
ce pauv’ père Garuche? Ça serait rigolo, ça, par exemple! Enfin,
y a guère de mal.»Puis,
dans le silence des autres, l’homme ajouta:
—«Vous
donnez pas tant de peine pour vous excuser ... vous allez vous user
la langue.
—Si
vous marchiez droit et d’aplomb, Garuche, ça n’arriverait pas,»
dit sèchement l’aîné des Fontès.Il
rendit la main au petit cheval râblé, bourré d’avoine, qui,
impatient de l’écurie, repartit d’un élan. Pas assez vite pour
qu’on n’entendît point le pochard, qui, faute de reconnaître
Mme Barbery, s’esclaffait:
—«Ah!
ben ... ils ramènent un cotillon à c’te heure. Ils chassent de
race, les beaux fils ... Ils chassent de race.»L’incident
n’était pas pour assombrir la bonne humeur de la petite meunière.
Loin de là. Rustique nature, que les trivialités de l’existence
n’effarouchaient pas, ce lui fut une nouvelle occasion de laisser
fuser son joli rire.
—«Ce
père Garuche!... Où va-t-il chercher ce qu’il dit? Quel vieux
farceur! Mais, ce soir, il a bu plus que je ne lui en ai versé. Pour
sûr ... il a son compte.»Nul
de ses compagnons ne répondit. Et, bien que le cœur de Louisette
lui semblât trop élargi de joie pour sa poitrine—cependant d’une
courbe généreuse,—bien que sa langue frétillât dans sa bouche,
on atteignit le moulin sans une autre parole.C’était
un antique moulin, tout mousseux, poudreux, mangé de verdure,
qu’activait une chute du Sausseron. Tel qu’il était, il avait
fait vivre des générations de Barbery, et tenté le pinceau de
nombreux peintres. Seulement, à mesure que passaient les années,
les peintres le trouvaient de plus en plus pittoresque, et les
Barbery de moins en moins fructueux.Les
parents de Marcel y avaient à peine recueilli leur suffisance. Voilà
pourquoi la mère consentit, pour mettre un peu de beurre dans la
soupe, à partager le lait de son petiot, et à prendre comme
nourrisson le bébé de leur voisin, le maître maçon Fontès, dont
la première femme venait de mourir en couches.Une
graine de fameux gaillard, ce poupon-là. Un heureux jour pour les
pauvres meuniers, celui où la maman Barbery lui tendit le sein. Ce
fut grâce à Clément Fontès que, plus tard, le vieux moulin
ruineux put changer son outillage, remplacer les lourdes meules de
pierre, dont le fréquent «rhabillage» était si dur, par d’agiles
cylindres d’acier, les grossières trémies, par un sasseur à
trois degrés, puis qu’on vit s’élever, à travers les planchers
perforés de la bâtisse, les hautes gaines des chaînes à godets,
et filer de toutes parts à toute vitesse les courroies de
transmission.Ah!
oui, il devait faire son chemin, et y pousser aussi les autres, d’un
coup d’épaule généreux, ce marmot qui riait aux anges dans les
bras de sa nounou Barbery.Son
père lui prêcha d’exemple. De maître maçon, Fontès l’ancien
devenait entrepreneur, spéculait sur des terrains, s’enrichissait,
donnait de l’instruction à son fils. Le jeune Clément, digne
rejeton de cet homme énergique, grandissait, ardent aux exercices
physiques, mais non moins passionné pour le travail de l’esprit.
Quels succès dans ses classes! Et comme on le regardait, dans ce
modeste village de Theuville, quand il revenait de Paris, aux
vacances, les bras rompus de couronnes et de prix, que le père
Fontès, exultant d’orgueil, ne lui permettait pas de cacher dans
sa malle.Architecte
... Il était devenu architecte! Et diplômé du Gouvernement! Pas
fier, avec ça. Continuant à demeurer dans la baraque paternelle, à
peine modernisée par ses soins,—lui qui construisait des châteaux,
et qui avait, presque de force, avancé les fonds et décidé
l’agencement du moulin, pour son frère de lait Marcel. Un miracle!
Maintenant les Barbery prospéraient, la clientèle leur arrivait de
tous côtés. C’était le plus heureux jeune couple du pays. On les
enviait d’être ainsi les amis de «monsieur Clément». Car, ne
jouissait pas qui voulait des bonnes grâces de l’architecte. On le
sentait distant, quoique sans hauteur. En lui, quelque chose—à
part même de son instruction—commandait le respect. Peu nombreux,
parmi ses anciens camarades d’école, ceux qui osaient l’appeler
«Clément» tout court. Quelquefois, il tutoyait sans qu’on se
permît de lui retourner la pareille.
—«Vous
voilà chez vous, madame Louisette. Attendez, nous allons vous aider
à ouvrir la porte. Il ne s’agit pas de laisser tomber votre
précieux sac. Vous n’avez pas peur, sûrement, de passer la nuit
toute seule, avec votre fortune? Parce que vous n’auriez qu’un
mot à dire, je vous enverrais notre vieille Margotte.
—Mais
non, monsieur Clément. D’abord, je ne suis pas seule. J’ai
Paulot, notre garde-moulin—un brave gars, qui ne craint personne.
Tenez, le voilà qui s’amène. Il nous a entendus. Et puis, j’ai
«Fiston», ajouta-t-elle, en flattant la tête d’un gros chien
sans race, qui l’empêtrait de gambades et de caresses.
—«Ce
bon Fiston!» dit Jacques Fontès.Le
plus jeune des deux frères, ayant sauté à bas de la voiture, parut
sortir de sa maussade rêverie uniquement pour jouer avec le chien.
Fiston et lui étaient une paire d’amis. La bête savait bien,
quand elle voyait Jacques descendre le sentier, de l’autre côté,
vers le bois, qu’il s’arrêterait à l’angle du mur et qu’il
lui jetterait quelque friandise par-dessus le portillon à
claire-voie. Mais il savait autre chose, l’intelligent animal. Sa
gourmandise ne serait satisfaite que lorsque sa patronne serait venue
jusqu’à l’embrasure donner le bonjour au passant. C’est
pourquoi, d’aussi loin qu’il apercevait celui-ci, Fiston courait
à la recherche de Louisette, pour la prévenir de la visite, dans ce
langage conventionnel qui s’établit entre les chiens et leurs
maîtres, et qui atteint à une incroyable variété d’expression,
à des nuances merveilleusement intelligibles, quasi humaines.Bien
innocent, ce manège, du côté de la jeune femme. Elle s’y était
prêtée plus par fierté de la finesse de son chien que par goût
pour les fadaises qui l’attendaient à la petite porte. Jacques
Fontès lui faire la cour! Quelle drôlerie, dont s’alimentait sa
gaieté. Louisette aimait son mari d’un amour primitif, violent,
profond, avec la droiture et la simplicité de son cœur sans
détours. Seulement, on pouvait bien rire, n’est-ce pas? Marcel
lui-même n’y voyait aucun mal. Et qu’y avait-il de plus risible
que la passionnette du jeune Fontès, un gosse de vingt-deux ans,
qu’elle avait mouché à l’école, quand elle était parmi les
grandes, et lui dans la classe des marmousets.Certes,
il y avait longtemps de cela. Aujourd’hui, tout en se moquant
gentiment de lui, elle n’osait le traiter en gamin qu’à part soi
ou avec Barbery. Jacques n’appartenait plus au petit monde du
village, bien qu’il revînt souvent à la maison paternelle, auprès
de son frère Clément.Lui,
il intimidait aussi, mais pour d’autres raisons que son aîné.Jacques,
de quatorze ans le plus jeune, appartenait à la dernière période
de la vie du père Fontès, à la période de la fortune faite et de
la retraite cossue. Élevé en «monsieur» plus encore que l’autre,
et abominablement gâté, ce n’était pas par des qualités
supérieures qu’il en imposait, mais par son dédain et son chic. A
Theuville, on le surnommait «le Parisien». Surnom moitié
gouailleur, moitié admiratif, et qui prenait sa signification autant
d’une tournure élégante et d’une mise raffinée, que d’une
légende de noce et de haute vie, dont ce tout jeune homme
entretenait autour de lui, avec un soin vaniteux, l’absurde
prestige.Le
soir où son frère et lui ramenèrent Louisette, il fut à peine
poli avec la jolie meunière, dont il se prétendait amoureux. Non
que la présence de Clément ou celle de leur domestique le gênât.
Mais cette attitude lui était coutumière, au point que la jeune
femme ne soupçonna même pas qu’il pût être obsédé par des
préoccupations. Tantôt accablée de compliments et de flatteries,
tantôt traitée à distance, elle ne songeait pas à se formaliser.
N’était-elle pas une simple paysanne? L’arrogance de Jacques lui
semblait inhérente aux belles manières, aux vêtements à la mode.
Cela participait de ces mystérieuses splendeurs. Puis, les frères
Fontès, c’étaient des gens à part, des êtres sacrés. L’aîné
avait tété le même lait que son Marcel. Et il ne l’oubliait pas.
Quelles preuves d’affection ne leur avait-il pas données, à tous
deux! Sans lui le moulin n’existerait plus. Ah! on lui en devait de
la reconnaissance! Et c’était bon à ressentir. Cela ne pesait
pas. Avec un si brave cœur!—qui se serait saigné pour vous sans
en avoir l’air. Oui, M. Jacques pouvait suivre son humeur. Il ne
trouverait jamais que des mains tendues et des sourires. Quand même
on ne l’aurait pas choyé tout bambin, quand ce ne serait qu’à
cause de son grand, on lui en passerait bien d’autres!Dans
la rumeur du moulin, Clément recommandait encore à Louisette de
bien se barricader cette nuit et de mettre ses dix mille francs dans
un endroit sûr.
—«Oh!
pour ça!» s’écria-t-elle, «ils ne me quitteront pas jusqu’au
retour de mon homme. Je les coudrais plutôt dans ma chemise.»Elle
riait toujours. Ses dents, ses yeux, brillaient à travers la nuit
transparente. C’était une fraîche créature. Et sa gaieté lui
prêtait une séduction de vie abondante, une grâce animale,
pareille à l’exubérance des jeunes chattes et des bondissantes
pouliches. Jacques affecta une espèce de hennissement. A cause du
dernier mot de Louisette, il lança une galanterie brutale.
—«Polisson!»
grommela Clément.Les
deux frères remontèrent sur le dog-cart.Cent
mètres après le moulin, c’était le village. Theuville somnolait
déjà. Une haleine tiède y flottait, émanation de la chaleur des
étables, du sommeil profond des bêtes. La vie humaine, presque
toute physique, harassée des travaux au grand air, s’y
engourdissait aussi.Toutefois,
dans le débit, à l’angle de la place, en face de la pauvre petite
église, il y avait de la lumière et une rumeur de voix. Refuge
suprême pour la distraction des soirées déjà longues, cette
boutique, sur la peinture chocolat de laquelle on aurait lu au jour:NOUVEAUTÉS,
ÉPICERIE, MERCERIE, BOISET
CHARBONSEt
au-dessous, en lettres jaunes sur les vitres:CAFÉ,
BILLARDLe
trot du cob amena sur la porte quelques paysans, qui saluèrent les
frères Fontès.
—«Quel
trou à fumier, ce Theuville!» grogna Jacques. «De quelle pâte
sont donc faits ces gens-là! A seulement deux heures de Paris. C’est
à ne pas croire!
—C’est
la rusticité de ce coin qui fait son charme,» observa Clément.
—«Pour
toi,» ricana Jacques.
—«Oh!»
dit froidement l’aîné, «je sais bien que nous n’avons pas les
mêmes goûts.
—Voyons,
Clément, je ne suis pas le seul à te dire que tu gâches ta
carrière en te cramponnant à ce sale village. Un architecte de ta
valeur ...
—J’ai
mes bureaux à Paris.
—Ça
ne suffit pas. Les clients, qui se dégoûtent à t’attendre,
savent que tu vis à Theuville. Et d’ailleurs, ça se voit, tu
sais.
—Tant
mieux, mon petit! Tant mieux si j’ai bien le type de l’homme que
je suis: un homme près de la terre, et qui l’aime. Le goût de mon
métier ... Mais il est fait surtout, pour moi, de ce que, bâtir,
c’est collaborer avec la terre, comme cultiver, comme planter. Une
maison, c’est une falaise en dehors, et une ruche en dedans. Ah! la
vie naturelle, l’art naturel, comme c’est supérieur à ces
hypéresthésies nerveuses qui sont votre existence, votre génie, à
vous autres dégénérés.
—Dégénérés!...
Pour qui parles-tu? Toi et moi, nous sommes du même sang.
—Pas
tout à fait,» rectifia l’aîné des Fontès.
—«Nous
sommes du même père. Et il en avait, des provisions d’énergie,
ce type-là!»Clément
se tut. Peut-être parce qu’il surveillait le cob, à l’entrée
de leur cour. Attention! que Djinn n’accrochât pas, dans sa fougue
à rentrer plus vite. Mais la main ferme du conducteur le força de
ralentir, de bien prendre son tournant. Hop! un léger bond de la
voiture sur le seuil. On y était.La
clarté d’un globe électrique montrait une façade basse, où, sur
un immense voile de lierre, se déroulaient des ruisselets sanglants
de vigne vierge. A gauche, de larges degrés montaient vers les
profondeurs noires d’un jardin. Tout auprès, dans l’angle de la
cour, un marronnier fabuleux, au fût de colonne babylonienne,
étageait vers le ciel lunaire une montagne de feuillage, déjà
dorée par places, de cet or clair, franc, sans alliage, qui donne
tant de splendeur à ces beaux arbres dans les automnes secs.Une
porte s’ouvrit sur la lumière intérieure. Une bonne voix de
vieille dit joyeusement:
—«Voilà
mes petits maîtres ... Tous les deux! Oh! quelle chance!
—Bonsoir,
Margotte,» dirent-ils ensemble.Elle
les avait élevés l’un et l’autre, ces deux garçons, qui,
orphelins d’un même père, avaient eu ce destin semblable de
perdre leur mère de bonne heure,—l’aîné à sa naissance même,
le second vers sa septième année. Celle qu’on appelait Margotte
depuis si longtemps qu’on ne lui connaissait plus d’autre nom,
c’était tout ce qui restait près d’eux des générations
précédentes. Ils l’aimaient.—Jacques légèrement, avec son
insouciance foncière,—Clément, d’une façon profonde, avec une
espèce de vénération mélancolique, comme un vivant fantôme de
tout un passé disparu.
—«Y
a-t-il un bon dîner, Margotte? Je crève de faim.
—Ah!
mon Jacquot. J’ai peur que tu ne le trouves pas fameux à côté de
tes restaurants de Paris.
—Tu
blagues, Margotte. C’est ici que je bouffe le mieux.»Le
temps de grimper dans leur chambre, de faire vivement un bout de
toilette, et les deux jeunes hommes se retrouvèrent en face l’un
de l’autre, des deux côtés de la nappe rouge et blanche, unis
momentanément par une sensation identique, l’allègre cordialité
de leur bel appétit.Leurs
yeux se rencontrèrent en un regard vraiment fraternel.
—«Eh
bien, mon gosse,» fit l’aîné. «On n’est pas mal dans la
vieille maison, quoi que tu en dises.
—«Je
m’y plais, voyons ... Sans cela, je n’y reviendrais pas si
souvent,» répliqua gentiment l’autre.Clément,
adouci par l’atmosphère de l’antique salle, par tous les
souvenirs d’enfance, et aussi par la saine délectation des
premières bouchées, garda pour lui une réponse qui lui montait aux
lèvres:«Parbleu,
mon petit, tu y reviens quand tu n’as plus un louis à jeter sur le
tapis vert et que les créanciers te harcèlent!»Il
n’énonça pas cette réflexion, mais reprit avec bonhomie:
—«Je
me suis bien gardé d’y rien changer, à cette salle à manger.
Elle a vu le papa Fontès en blouse de compagnon, avant de l’admirer
en veston d’entrepreneur.»Il
leva les yeux au plafond, où les ampoules électriques s’enfonçaient
entre les solives brunes, avec l’humilité convenable au présent
trop lumineux, trop facile, devant le rude et laborieux passé.Même
cet éclairage tout moderne, fourni par un moteur de grande marque,
ne transformait pas la simplicité de la pièce, dont les boiseries
sans style, les étroites fenêtres, le carrelage noir et blanc, les
buffets jaunâtres, surannés, restaient si chers au cœur de Clément
Fontès.Mais,
en revanche, il accusait, cet éclairage, et avec la plus vive
netteté, les différences d’âge et de physionomie des deux
frères.Clément
était un grand gaillard de trente-cinq ans, taillé en force,
quoique mince au-dessous des épaules larges, tout en muscles secs,
les cheveux châtains et drus, déjà mêlés de quelques fils blancs
vers les tempes, malgré la vitalité intense et la jeunesse intacte
que marquaient ses traits, son regard, l’agilité de ses
mouvements. On disait souvent de lui: «C’est un beau garçon.» Il
offrait le type, si français—bien que plutôt français du
Nord—qu’on rencontre fréquemment sous le casque à crinière de
nos dragons et de nos cuirassiers, fils de la race haute et claire,
où dominent les éléments gaulois, normands ou francs: le visage
long, mince et finement busqué, la bouche bien dessinée sous la
moustache fauve, les yeux couleur de mer ou de nuée. Ceux de
Clément, d’un gris changeant, paraissaient maintenant presque
noirs, dans l’ombre du front fortement modelé, des sourcils et des
cils, sous la lumière tombée de haut. Ils prenaient facilement une
expression de dureté. Mais quelle loyauté sur cette figure, qui
révélait un atavisme honnête et sain, une sève sincère de
l’Ile-de-France, greffée sans doute de quelques scions par sa
voisine toute proche, la Normandie.En
face de son frère, Jacques semblait ce personnage mesquin, svelte,
prétentieux, et d’ailleurs non dépourvu d’agréments physiques,
que, dans un langage passé de mode, on appelait «un freluquet». Le
joli petit jeune homme, pétri d’une pâte plus molle, d’une
chair presque féminine, et qui, dans l’effort,—d’ailleurs
rare—demande à une excitation momentanée et à ses nerfs ce que
l’autre puise dans sa volonté tranquille et dans la résistance de
ses muscles. Plus brun que son aîné, il ne portait, comme lui, que
la moustache—une petite moustache de chat, dont les pointes
n’ignoraient point le fer à friser. Ses yeux se trouvaient trop
rapprochés de son nez effilé pour que son regard eût la puissance
véridique du regard de Clément. Mais le velours câlin des
prunelles devait lui valoir plus de succès auprès des femmes.Jusqu’à
la tenue de ces deux jeunes hommes les dépareillait singulièrement.
Tandis que Clément avait passé, pour être à l’aise, une chemise
de flanelle, au col lâche noué d’une lavallière rouge, son cadet
haussait le cou sur un carcan de linge empesé de huit à dix
centimètres de haut, et étalait entre les revers d’un veston de
tennis, l’éclat d’un plastron irréprochable.
—«Tu
retournes donc à Paris, ce soir?» demanda Clément, qui s’avisa
de cette élégance.
—«Non,»
riposta l’autre. «J’aime me sentir dans une chemise propre,
voilà tout.» Il ajouta:
—«On
ne se soigne pas seulement pour la galerie. Je serais volontiers de
l’école des Anglais, dont un seul, au plus profond des jungles,
arbore l’habit de soirée pour dîner en tête-à-tête avec
lui-même.
—Si
les Anglais n’avaient que cela pour s’imposer aux deux tiers du
globe!
—C’est
quelque chose.
—Non,
ce n’est rien,» riposta Clément, «du moins dans le sens que tu
lui attribues. Tu prends pour un fait ce qui n’est que le signe
d’un fait. Ce geste, insignifiant en lui-même, n’a de portée
que parce qu’il traduit l’énergie anglo-saxonne, l’empire sur
soi, la discipline, à laquelle cette race, en tout et partout, se
soumet.»Jacques
comprit si peu, qu’il aurait riposté: «Eh bien, et moi!... est-ce
que je ne m’impose pas la discipline de changer de linge pour
m’attabler dans ce désert de Theuville?» ne saisissant pas qu’un
détail n’a de valeur que lorsqu’il affirme et consolide un
ensemble. S’il se tut, c’est qu’il ne tenait pas à contrarier
son frère, ayant quelque chose à lui demander.
—«Je
retourne d’autant moins à Paris,» reprit-il, «que j’aimerais
te dire deux mots, si tu as le temps de m’écouter après le
dîner.»Une
certaine appréhension contracta le sourcil de Clément.
—«Ah!
j’ai apporté du travail. J’ai des épures à revoir, Jacques. Ne
pourrais-tu maintenant?...»Le
cadet eut un hochement de tête négatif, un coup d’œil vers le
domestique, qui rentrait. C’était le petit valet de pied du
dog-cart, qui avait échangé sa casquette cirée contre un tablier
blanc. Le seul serviteur mâle de la maison, si l’on ne comptait
pas le jardinier. Margotte s’occupait de la lingerie, et la
cuisinière était un peu de toutes mains dans cet intérieur de
célibataires.Le
repas expédié, Clément dit à Jacques:
—«Viens
fumer une cigarette dehors, la soirée est admirable. Et dis-moi vite
ce que tu as à me dire.»Ils
sortirent par une porte d’arrière, sur le jardin.C’était
une de ces nuits saisissantes, qui étreint les âmes les moins
disposées à la rêverie. Une telle féerie de lune transfigurait le
contour des choses que les jeunes gens ne reconnaissaient plus les
allées familières. Partout des cascades d’argent, des
frémissements bleus. Les moindres arbrisseaux scintillaient,
irréels, entre des masses profondes, d’un noir tragique, tout à
coup percées d’un rayon mystérieux.Le
vieux jardin semblait un séjour surnaturel, disposé pour les fées
et les elfes. Et quel silence!Deux
cœurs battirent. Celui de Clément, gonflé de réminiscences
confuses, des sentiments simples et profonds qui émurent ses humbles
ancêtres, sous des nuits pareilles, doigts enlacés de fiancés,
espoirs et angoisses, soupirs des vieux, de qui se détache la beauté
de la terre. Peut-être, moins inconsciente, une furtive tendresse
...Jacques,
lui, ne frémit que d’un seul désir, celui que, par une
inéluctable association d’idées, surexcitait en lui toute beauté:
avoir cette chose sans laquelle on ne jouit de rien, sans laquelle le
plus éblouissant clair de lune n’est qu’un décor de gaze et de
papier, derrière lequel on trébuchera dans d’immondes ornières:
avoir de l’argent.
—«Mon
bon Clément, écoute ... Sois gentil ... Je dois t’avouer quelque
chose ... Une dette de jeu.
—«Que
veux-tu que ça me fasse?» dit durement la voix de l’aîné, dans
l’ombre.
—«Cela
te ferait si tu me croyais. Mais tu ne me crois pas. J’en étais
sûr, parce que ...
—«Parce
que tu m’as trop menti,» répéta la même voix.
—«Je
le reconnais, j’ai eu tort. Cette fois, c’est vrai.
—Tant
pis!
—Tant
pis pour toi autant que pour moi, mon pauvre Clément.
—Ça
veut dire?...
—Tu
le sais bien.
—Je
ne m’en doute pas.
—Voyons,
me déclarer demain insolvable, après avoir joué sur parole ...
C’est presque de l’escroquerie.
—Ça
en est tout à fait. On ne joue que ce qu’on possède. Et on
n’emprunte que ce qu’on peut rendre. Autrement, on est un escroc.
—Tu
es sévère.»Clément
ne répondit pas. Les deux frères marchaient sous une charmille
sombre et ne voyaient l’un de l’autre que l’étincelle rouge de
leurs cigarettes.Au
bout d’un instant, le cadet reprit:
—«Soit,
mais si je passe pour un malhonnête homme ... Si je suis affiché au
cercle ... l’architecte Clément Fontès, qui laisserait faire une
chose pareille, aurait donc une situation trop mince, ou un honneur
trop mince, pour tirer son propre nom de la boue. Tu ne serais pas
non plus dans de beaux draps.»Cette
tirade s’acheva par un léger cri—de surprise plus que de
douleur.La
nuit avait empêché Jacques de prévoir le geste de son frère, qui
lui saisissait rudement le bras.
—«Du
chantage!...» grondait sourdement l’aîné. «Tu en es là?... Tu
en es là?...
—Ah!
les grands mots!...» fit l’autre en se dégageant.De
nouveau, ce fut le silence. Leurs pas inquiétèrent des oiseaux,
dont les ailes, maladroites au sortir du sommeil, se froissèrent
parmi les branches. Des odeurs déjà automnales flottaient,
l’amertume des buis humides, l’arome triste des chrysanthèmes.
C’était comme une odeur de souvenirs qui, par les sens, coulait
jusqu’au cœur.
—«Tu
n’empêcheras pas que je ne sois ton frère,» dit le cadet.Ils
émergèrent de l’ombre sur une terrasse qui, de ce côté, formait
l’extrémité du jardin. La propriété s’étendait vers la
vallée, au-dessus du Sausseron. En contre-bas, l’étroite rivière,
étincelante de lune, serpentait entre les prés, comme une couleuvre
à la robe luisante. D’ici, par le sentier, on était tout proche
du moulin Barbery. Sa masse obscure barrait l’eau argentée. Sa
rumeur arrivait, comme le bourdonnement d’une abeille nocturne. A
l’une de ses fenêtres, il y avait encore de la lumière.Jacques
appuya ses deux mains sur la balustrade de pierre, et regarda le
moulin.Comme
il s’absorbait dans cette contemplation, Clément lui mit la main
sur l’épaule. Le jeune homme tressaillit violemment, et il tourna
vers son frère aîné un visage que la clarté de la lune faisait
étrangement blême.
—«Clément!...
Clément!... viens à mon aide!» balbutia-t-il avec le spasme
étouffé d’un noyé que l’eau suffoque.
—«Jacques,
je t’ai dit que j’ai à travailler ce soir.
—C’est
toute ta réponse?
—C’est
toute ma réponse.»Clément
parlait avec froideur. Mais, brusquement, lorsqu’il eut prononcé
ces mots, quelque chose d’affreux parut éclater en lui. Il marcha
vers son cadet, et, sa cigarette jetée, les bras croisés
convulsivement sur sa poitrine, il s’écria, d’un accent où
tremblait autant de douleur que de colère:
—«Oui,
c’est toute ma réponse. N’aie pas le malheur de m’en demander
une autre!»Il
tournait sur ses talons. Jacques bondit et l’arrêta.
—«Eh
bien! si!... Je te la demande, cette autre. Je la connais. Tu veux me
faire des reproches, me confondre, m’accabler de ta supériorité.
«Vas-y donc. Mais vas-y donc!» ajouta-t-il plus violemment. Car il
commençait à se griser de sa propre rage, comme un faible et un
nerveux qu’il était.
—«Ne
me tente pas ... Ne me tente pas!...» murmura l’autre, en essayant
de l’écarter.Le
mutisme et la résolution de Clément achevèrent d’affoler le plus
jeune.
—«Si
je suis le vaurien que tu crois, comment ne crains-tu pas de me
pousser à bout? Sais-tu quelle nécessité me harcèle, à quelle
résolution tu me pousserais? Et si c’était pire qu’une dette de
jeu?...
—«Aurais-tu
volé ... ou fait un faux?... Bandit!...»Et
Clément, de sa poigne de fer, l’agrippait à la cravate. Tout à
coup, l’étreinte mollit. Il le secoua et le lâcha.
—«Allons,
j’ai tort de donner dans le piège. Tu essaies de tous les moyens
pour m’extorquer de l’argent. Tu n’en auras pas. Tu n’en
auras plus. Tu en as trop mangé, et d’une trop sale façon.»Il
se tut. Aussitôt, la paix de la nuit se glissa autour de ces deux
êtres, qui n’en sentaient plus le charme. C’était fini. Les
gouttes de lune palpitaient et coulaient vainement parmi le crible
noir des feuillages. L’immensité calme du ciel ne pouvait rien
contre l’horreur qui était en eux, qui allait en jaillir. Eux, si
petits dans l’espace miraculeux, et leur détresse plus infinie que
l’espace!...
—«L’argent!»
reprit l’aîné. «Cet argent, que mon père a gagné avec tant
d’efforts ... Cet argent, amassé par lui pour que nous fussions
meilleurs que lui, plus hauts que lui, croyait-il ... Cet argent, qui
représentait son long travail, sa vie, sa pensée, ses muscles, son
sang ... Tu l’as fait couler sur les tapis des tripots et dans les
cuvettes des filles!... Ta part en était dissipée avant sa mort
même, et ton héritage n’a servi qu’à payer tes dettes. Toi!...
Mais regarde-toi,» fit-il en le poussant sous la face de la lune
comme devant un miroir. «A ton âge, mon père, l’admirable
ouvrier, n’était pas encore compagnon.
—Pourquoi
m’a-t-il trop gâté?» riposta Jacques.
—«Misérable!»
cria Clément. «Il t’a gâté, il t’a aimé ... Tu le lui
reproches! Rends-lui grâce. Car, à cause de cela, je ne t’écraserai
pas comme un parasite malfaisant. Il t’a aimé ... jusqu’au bout.
Et tu n’étais pas son fils!... Et il l’a su. Il avait oublié ma
mère pour la tienne, par une faiblesse de vieillard. Ta mère ...
Enfin!... la malheureuse!... Mais tu n’es pas son fils, à lui ...
Tu n’es pas mon frère ... Tu es le fils de ce Garuche, de ce
braconnier ivrogne, de ce rebut humain, qui roulait sous notre cheval
tout à l’heure. Et tu ne l’ignores pas. Car autrement, si
coupable que tu sois, je n’aurais pas le courage de te
l’apprendre.»Clément
Fontès avait lancé ces phrases avec un déchirement visible, comme
si elles s’arrachaient de lui en le laissant saignant d’une
blessure plus atroce que celle qu’il voulait faire. Devant cette
angoisse, Jacques reprenait son sang-froid. Ce qu’il entendait ne
devait pas être une foudroyante surprise. Ou comment aurait-il gardé
une maîtrise de soi telle qu’il put répondre en ricanant:
—«Ah!
il est fameux, le truc! Tu en as de bonnes, toi, quand tu ne veux pas
délier les cordons de ta bourse!»Ce
fut pour Clément un coup d’assommoir. L’abjecte réponse doucha
sa fièvre, l’apaisa lugubrement. Il n’eut plus qu’une pitié
méprisante:
—«Pauvre
enfant! Pauvre dégénéré!
—Décidément,
tu tiens à ce mot. Mais tu auras beau dire et beau faire, je suis un
dégénéré qui porte ton nom. Mon état civil est en règle,»
déclara le plus jeune avec une soudaine arrogance. «Donc, ou tu me
tireras d’affaire, ou tu subiras les conséquences de ce que je
ferai. Après tout, je n’ai que vingt-deux ans, tu en as
trente-cinq. Tu n’as pas d’autre famille que moi. Tu n’aurais
pas le beau rôle, toi si fier du nom de Fontès, si tu le laissais
dans le grabuge. Et puis, mon vieux, si ce nom n’est le mien que
par hasard, pourquoi veux-tu que je le respecte plus que toi-même?»Nouveau
silence. Nouvelle respiration suave de la nuit. Puis les voix
humaines s’élevèrent encore. Celle qui parlait eut un accent très
doux pour formuler des mots terribles.
—«Écoute-moi
bien, mon petit Jacques. Agis comme bon te semble. Mais sache une
chose. Si tu déshonores le nom de mon père, je te tue.
—Diable!»
essaya de plaisanter le mauvais garçon, «tu as des gentillesses!...
—Je
te tue!» répéta Clément, en l’arrêtant sous la clarté blanche
pour le regarder au fond des yeux.
—«Charmant!»
s’écria l’autre en éclatant de rire. «Pour qu’un Fontès ne
soit pas accusé d’une peccadille, tu feras d’un autre Fontès un
assassin. Logique de Grib ...»Il
n’acheva pas. Clément répétait pour la troisième fois:
—«Je
te tue!» d’une telle manière que les lèvres du railleur se
refermèrent, tremblantes. Puis l’aîné ajouta:—«Et je ne serai
pas un assassin.
—Naturellement
... un justicier, sans doute,» balbutia Jacques dans une dernière
tentative de gouaillerie.L’aîné
ne releva pas le mot tout de suite. Une songerie puissante lui
courbait le front. Cependant il parla encore, mais d’un accent
changé. Ce qu’il dit passa dans la nuit, avec une gravité
extraordinaire.
—«Non,
pas un justicier non plus. Il n’y a pas de justice pour les êtres
humains. C’est quelque chose de trop haut pour eux. Jacques, je
n’espère pas être compris de toi. Nous sommes de deux races trop
différentes. Pourtant, si de te révéler ma pensée peut te
pénétrer de sa force, t’arrêter sur la pente du mal, je vais
essayer de te la présenter clairement. La justice, dis-tu? J’y ai
réfléchi. Nous n’y pouvons pas atteindre. C’est par la folle
présomption de l’exercer, et de l’exercer sans erreur, que les
hommes en robe noire ou rouge, et que les jurés, ne sont plus à la
hauteur de leur rôle social. Ils n’ont plus conscience de leur
devoir—qui n’est pas d’être des dieux et de doser les
responsabilités des âmes—mais simplement de protéger les
honnêtes gens par une vigoureuse répression des crimes. Par crainte
d’une erreur judiciaire, ils laissent pourrir la société. Comme
si les pharmaciens laissaient les malades sans remèdes, parce que
l’un d’eux, tel jour, sans le faire exprès, a fourni du poison
au lieu d’une purge. Pas d’erreurs ..., et ils sont des
hommes!... Mais il n’y a pas de justice humaine sans erreurs
judiciaires, pas plus qu’il n’y a de médecine sans erreurs de
diagnostic. Cependant on ne renonce pas à la médecine. Et on
renonce de plus en plus à la justice possible. A l’individu
d’établir son droit par la violence, si bon lui semble. Nos juges
ne tuent plus le criminel, mais ils acquittent ceux qui le tuent—et,
plus souvent encore, ceux qui tuent l’innocent. Crime passionnel,
disent-ils. Comme si l’impulsivité de la passion n’était pas la
tare contagieuse du détraquement final. Non, Jacques, je ne serai
pas un justicier. La justice n’est pas de ce monde. Ce qui est de
ce monde, c’est la vie, qui doit être bien vécue. Et c’est la
mort—la mort qu’on ne doit pas craindre, ni pour soi, ni pour les
autres. La mort sans laquelle la société ne vivrait pas, puisque
tout effort humain, tout travail, tout progrès, toute lutte
généreuse, comporte le péril de mort. Tu ne veux pas travailler,
toi, Jacques. Tu ne veux pas être de ces hommes qui exposent leur
vie pour le devoir. Sache donc de moi que ta paresse, ta débauche,
la mauvaise voie où tu te plais, ne vont pas non plus sans péril de
mort. La sentence que je suspens sur ta tête n’est pas une menace
d’assassin, ni une rodomontade de justicier. C’est le mot d’un
homme résolu, qui comprend les choses à sa façon, et qui agira
suivant sa conscience, en assumant toutes les conséquences de ses
actes. Sur ce, bonsoir, Jacques. Conduis-toi comme un Fontès, et tu
trouveras en moi un frère. Mais le fils de l’alcoolique Garuche ne
promènera pas ses vices par le monde sous notre nom. Tu peux te le
tenir pour dit.»