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Wellington : le chef de guerre et l'homme.
La plupart des personnes qui étudient la bataille de Waterloo ignorent tout de la personnalité et des méthodes de Wellington. Sans un examen préalable des campagnes du général, invaincu en Inde, dans la péninsule ibérique et en France méridionale, l’étude des journées de juin 1815 est vide de sens. Le professeur Henri Bernard, officier, ancien combattant, grand résistant et professeur à l’École Royale militaire, pour la première fois en langue française, étudie l’homme mais aussi, et surtout, sa stratégie. L’auteur nous présente ce grand homme de guerre que fut Wellington et nous explique les négligences de Napoléon. En effet, si ce dernier n’avait pas omis de l’étudier lui et ses victoires, jamais il n’aurait livré la bataille de Waterloo à cet endroit et de cette manière. Nous découvrirons également un homme sensible qui fit la guerre à contrecœur et qui avait horreur des sacrifices humains, que ce soient ceux de l’ennemi ou des siens. Tout Wellington est résumé dans l’une des phrases qu’il prononça au soir de la bataille de Waterloo : « Comment, avec de telles pertes, pourrais-je ressentir la moindre joie de ma victoire ? »
Découvrez une analyse approfondie du duc, de sa personnalité, de son sens de la stratégie, et de sa sensibilité.
EXTRAIT
Mais Berthier, l’incomparable, n’est plus là. Rallié à Louis XVIII, retiré avec celui-ci à Gand lors du retour de Napoléon, il s’en est allé ensuite, via Bruxelles, vers Bamberg en Bavière où il meurt accidentellement le 1er juin 1815. Le chef d’état-major que Napoléon a choisi, lors de son retour de l’île d’Elbe, est le maréchal Soult qui n’a aucune expérience de ces fonctions. Non seulement au cours de cette brève campagne les ordres écrits sont imprécis, mal rédigés, souvent crayonnés sans date ni signature, mais beaucoup d’ordres verbaux, même très importants, ne sont pas confirmés par écrit. Quant aux officiers de liaison de jadis, « beaucoup sont morts, quelques-uns sont à Gand, d’autres commandent des régiments de cavalerie légère où ils feront merveille. D’aimables jeunes gens leur ont succédé, qui mettront six heures pour faire deux lieues, se tromperont de route cinq fois sur six et arriveront toujours trop tard... pour autant qu’ils arrivent. » Ainsi la campagne de Napoléon en 1815, sera-t-elle, en tout premier lieu, marquée par la faillite de la liaison et des transmissions.
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Seitenzahl: 557
Veröffentlichungsjahr: 2018
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© Editions Jourdan
Paris
http ://www.editionsjourdan.fr
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ISBN : 978-2-39009-291-9 – EAN : 9782390092919
Toute reproduction ou adaptation d’un extrait quelconque de ce livre par quelque procédé que ce soit, et notamment par photocopie ou microfilm, est interdite sans autorisation écrite de l’éditeur.
HENRI BERNARD
Professeur émérite de l’École royale Militaire
Le Duc de Wellington
Avec la collaboration du Comité de Waterloo
L’auteur exprime sa reconnaissance à la comtesse Elizabeth Longford, au colonel John Kenyon, au brigadier et Madame A.G. Findlay, au major S.P.G. Ward, au personnel du musée John Moore à Shorncliffe, à H.V. Percival, à George Cuissart-Degrelle, à Paul Mahaux, au comte Emmanuel de Meeûs d’Argenteuil, à Mina Martens, à Marie-Rose Desmed-Thielemans, à Jacques Willequet, Philippe de Callataij, Jean L. Charles, François T’Sas, Emile Vande-woude, Jean Galland, André et Irène Dubois, Cyrille Desmet, Chantai Bernard, Michael Foot et au précieux dessinateur André Dumoulin.
À mon chef vénéré de la Seconde Guerre mondiale, le major-général Sir Colin McVean Gubbins KCMG, DSO, MC, Commandant le Special Operations Executive (SOE).
Et à mes chers camarades britanniques des Special Forces, les vivants et les morts, dans lesquels survivait...
...L’ÂME DU DUC DE FER.
Abréviations et signes conventionnels
PRÉLUDE À WELLINGTON
Notre ami, le baron François Drion du Chapois, secrétaire général du Centre européen d’Études burgondo-médianes, est le philosophe des terres d’Entre-Deux et de leur Histoire. Cinq fleuves forment l’épine dorsale de cette Europe médiane, c’est-à-dire la Bourgogne prise dans son sens le plus large : Pô, Saône-Rhône, Moselle-Rhin, Meuse, Escaut. Comme Gonzague de Reynold et François Drion l’avaient montré en des pages inoubliables1, si l’ancien empire de Lothaire n’a guère survécu au partage de Verdun, l’Europe médiane n’en reste pas moins une réalité géographique, économique, culturelle et sociale.
Au flanc nord des terres d’Entre-Deux, les Pays-Bas, la Belgique, le Luxembourg, la Rhénanie forment un tout économique béni par la nature. Leur destin commun est écrit en lettres d’or par les méandres de l’estuaire zélandais où l’Escaut, la Meuse et le Rhin confondent leurs alluvions. « Terre de promission », disait Comynes. « Terre commune à toutes les nations », répétait le Taciturne.
L’estuaire zélandais est situé face à celui de la Tamise. Tel est un premier fait géographique fondamental. Les régions « bénéluxiennes » sont, par leur caractère maritime, leur situation de carrefour entre la France, la Germanie et l’Angleterre, leur population dense et laborieuse, leur relief accessible, leurs excellentes voies de communication, un heu de transit, de production et d’échanges. Tel est un autre fait géographique. Certes, depuis Vidal de la Blache, le déterminisme géographique a fait long feu. Nous savons aujourd’hui que si la géographie propose, l’homme dispose. La formule est devenue banale. Néanmoins, on ne peut « nier l’influence de la géographie sur l’Histoire et sur la politique... Tout peuple qui se met en désaccord avec le cours de ses eaux et la configuration de son sol finira par se heurter à la nature, obstacle contre quoi on se brise infailliblement2. »
Les deux faits géographiques que nous venons d’évoquer expliquent déjà les relations entre l’Angleterre et la Belgique au cours de l’Histoire. « Escaut, Meuse, Rhin, ne sont-ils pas les voies naturelles par où l’économie britannique pénètre au cœur de l’Europe ? Cela étant, il est de son intérêt que les peuples médians jouissent d’un statut de libre-échange analogue au sien3. » Mais, à côté des facteurs géographique et économique, intervient l’élément politique : « Les pays médians sont un facteur essentiel de l’équilibre continental dont l’Angleterre ne peut se désintéresser4. »
Toute notre histoire est là pour confirmer ces constantes imposées par la géographie, l’économie et la politique. Nous ne remonterons pas à Jacques Van Artevelde lequel avait compris, au cours de la guerre de Cent Ans, que l’Angleterre agricole et la Flandre industrielle devaient « vivre en symbiose » 5. Ni à Marguerite d’York qui, peu de semaines après la mort du Téméraire, s’opposa au mariage du fils de Louis XI avec Marie de Bourgogne, ce qui aurait instantanément inclus nos provinces dans l’hexagone français6. Ni à Philippe le Beau qui signa, en 1496, l’Intercursus Magnus, fructueux traité de commerce avec l’Angleterre, l’un des premiers accords libéraux de l’Histoire. Ni à Marguerite d’Autriche qui renouvela ce traité et obtint le mariage de Charles Quint avec Marie d’Angleterre, fille du roi Henri VII, mariage que l’inconstant Henri VIII fera avorter. Mais nous citerons, avec Drion du Chapois, « trois interventions incarnées par trois hommes ». Ces interventions se sont manifestées contre la puissance continentale hégémonique du moment qui voulait établir sa maîtrise sur la Belgique : « La France de Louis XIV trouva devant elle John Churchill, duc de Marlborough ; celle de Napoléon : Arthur Wellesley, duc de Wellington ; l’Allemagne hitlérienne : Bernard Law Montgomery, Viscount of El-Alamein7. »
Disons cependant qu’entre le temps de Waterloo et celui de Montgomery, bien d’autres faits ont scellé le destin commun de la Grande-Bretagne et de la Belgique.
En 1830-1831, c’est Wellington et plus encore Palmerston qui tinrent notre jeune État sur les fonts baptismaux. Sans Palmerston, que serait devenue la Belgique ?
Durant tout le règne de Léopold Ier, l’amitié du « bon oncle » et de la reine Victoria sera le meilleur garant de notre indépendance. Au cours des années cruciales pour nous, 1860-1870, Léopold Ier, puis Léopold II, épaulés par l’Angleterre, sauront déjouer les manœuvres de Napoléon III et de Bismarck8. Dès qu’éclata la guerre de 1870, Londres réclama et obtint des deux belligérants « une déclaration formelle de respecter la neutralité et l’intégralité de la Belgique ».
Le 2 août 1914, l’Allemagne est déjà en guerre avec la France et la Russie. Le Parlement et l’opinion britanniques sont nettement divisés quant à l’opportunité de l’entrée en guerre de la Grande-Bretagne, ce que les accords de « l’Entente Cordiale » n’imposent nullement. Mais la violation de la neutralité belge par le Reich, au mépris des signatures de 1839, crée dans les Iles l’unanimité qui manquait. Et l’on connaît la suite, restée présente à nos regards par les cimetières fleuris qui s’égrènent, de la Somme à Ypres et à Passendale, avec les centaines de milliers de petites croix britanniques.
Certes, ce ne sont pas des raisons sentimentales qui ont dicté la conduite de la Grande-Bretagne à l’égard de la Belgique. Les raisons, répétons-le, sont exclusivement d’ordre géographique, économique et politique. Les anglophobes se plaisent à souligner « l’égoïsme » de la politique londonienne. Mais nous aimerions savoir quelle est la nation, grande ou petite, qui, au cours de toute son histoire, agit autrement que pour son intérêt propre. Le grand peuple généreux, volant au secours du pauvre petit voisin menacé, ne forma jamais qu’un thème de romance ou de discours officiel. Le sentiment peut diriger la vie des hommes de toutes les nations, dont beaucoup ont combattu et sont morts pour un idéal, mais il est étranger aux motivations des États. Cela étant dit, constatons un fait. Un fait qui fut bien plus profitable pour nous que le sentiment. Ainsi que l’écrivait Paul Struye, « la Grande-Bretagne est le seul de nos quatre voisins dont les armées n’ont jamais foulé notre sol en ennemies9. »
Notre idée première avait été d’écrire un ouvrage intitulé « Marlborough, Wellington, Montgomery ». Nous y avons renoncé. Tout d’abord, parce qu’il eût été peu élégant de « voler » cette idée au baron Drion du Chapois. Ensuite, à cause de l’ampleur d’un tel sujet. Nous avons commencé par écarter le vainqueur d’El-Alamein. Les temps sont encore trop rapprochés pour en faire la biographie. L’on ne devrait jamais écrire celle d’un vivant. « Le fait historique ne prend sa signification que quand est close la série à laquelle il appartient... La vie de Lyautey par Maurois est moins bonne que celle de Disraeli10. » Comme Marlborough et Wellington durant leur vie, Montgomery a quelques détracteurs. Son caractère difficile en est une cause première. La jalousie de bon nombre de collègues, pour l’ascension vertigineuse, après El-Alamein, de cet officier jusqu’alors inconnu, en est une autre. Mais le grand soldat d’Afrique, l’homme du prestigieux débarquement de Normandie, « retiré dans une solitude morose, attend avec confiance la revanche de l’Histoire. Plus exactement, l’Histoire l’attend11. »
Nous ne ferons pas, non plus, la biographie de Marlborough. Du reste, son descendant Winston Churchill n’a-t-il pas tout dit dans son volumineux et hallucinant ouvrage12 ? Nous ne pouvons cependant passer sous silence cet illustre capitaine, non seulement parce qu’il a beaucoup combattu sur notre sol, mais aussi parce que le chef militaire — non pas l’homme privé13 — fut un modèle pour le duc de Wellington.
Lorsqu’on cite les grands capitaines de l’Histoire, les principaux noms qui figurent dans la galerie sont communément Alexandre, Annibal, César, Gengis-Khan, Maurice de Nassau, Gustave-Adolphe, Turenne, Marlborough, Eugène de Savoie, Maurice de Saxe, Frédéric II14... en nous arrêtant à 1789.
Mais l’on oublie trop souvent que ces noms, auxquels on peut en ajouter d’autres, devraient être répartis en deux catégories bien distinctes. Alexandre, Gengis Khan, Gustave-Adolphe, Frédéric II — comme Louis XIV et Napoléon — étaient des chefs d’État au pouvoir absolu ; tous jouissaient d’une liberté d’action complète en politico-stratégie. Annibal, Turenne, Marlborough, Eugène de Savoie, plus tard Wellington, sont des généraux au service de leur pays et dépendants de leur gouvernement. La tâche de ces hommes est bien plus ingrate que celle des chefs d’État totalitaires et conquérants. Parfois le gouvernement restreint leur action ; parfois il ne leur donne pas les moyens nécessaires pour accomplir leur tâche ; parfois il exige du général en chef une action immédiate hors de proportion avec les moyens qu’il lui alloue. Enfin, souvent ces grands généraux furent victimes des oppositions politiques dans leur pays.
Annibal, le plus grand capitaine de tous les temps, n’avait connu que des victoires depuis l’Espagne, par les Alpes, jusqu’à la Sicile ; mais jamais les autorités carthaginoises, qui n’étaient pas à la mesure de son génie, ne soutinrent leur champion. Il finit par être vaincu à Zama, moins par Scipion l’Africain, quel que fût le talent de ce dernier, que par les fautes de Carthage. Le prince Eugène de Savoie a toujours été contrecarré par les incapables du Conseil aulique de Vienne15. Marlborough, qui est Whig, sera en butte à l’animosité des Tories et aussi à l’étroitesse d’esprit des états généraux de La Haye. Wellington, qui est Tory, connaîtra maintes difficultés avec les Whigs, avec ses pairs aussi, et subira souvent l’hostilité des vieux généraux de Londres ; il n’obtiendra jamais les moyens militaires qui lui auraient permis une plus prompte victoire dans la péninsule et qui lui auraient épargné quelques instants pénibles à Waterloo.
Revenons au duc de Marlborough et à son rôle dans les diverses campagnes qu’il mena toutes victorieusement.
Louis XIV, par le testament du dernier roi Habsbourg d’Espagne Charles II, décédé en 1700, obtint, pour successeur à ce dernier, Philippe d’Anjou, petit-fils du roi de France. Grâce à l’habileté de sa diplomatie, le Roi-Soleil, sans avoir tiré un coup de feu, réalisait ce que toute la lignée de ses prédécesseurs avait tenté en vain depuis le XIIesiècle : la Belgique était à lui. L’on sait que nos Pays-Bas méridionaux avaient, pour prince naturel, le souverain de Madrid, descendant légitime des ducs de Bourgogne.
L’Angleterre, les Provinces-Unies, l’Autriche ne peuvent admettre la mainmise de la France sur la Belgique. Une longue guerre européenne en résultera, dite de Succession d’Espagne, opposant ces trois pays et plusieurs princes allemands, à la France, l’Espagne, les Électorats de Bavière et de Cologne, les ducs de Mantoue et de Savoie, ainsi que le Portugal qui changera bientôt de camp.
En 1701, Louis XIV a 63 ans. Le grand souverain est à son couchant. Les finances publiques françaises sont dans un état déplorable, la dette publique est écrasante, le peuple misérable et mécontent. Le roi choisissait naguère ses grands commis dans la bourgeoisie laborieuse ; mais Colbert et Louvois sont morts, leurs successeurs sont médiocres ; morts aussi les magnifiques soldats : Condé, Turenne, Luxembourg. Il reste encore quelques généraux de valeur comme Vendôme, Catinat et Villars ; leurs talents seront étouffés par l’insuffisance des autres. La domestication de la noblesse et du haut clergé par la monarchie absolue a permis, pour finir, l’ascension des courtisans à la mesure de leur servilité et non de leur talent. L’armée française reste la plus nombreuse du monde : 270 000 hommes dont 60 000 cavaliers ; mais son équipement est insuffisant, l’instruction et la discipline ont beaucoup baissé.
Et c’est à ce moment que surgissent en face des armées de Louis XIV et de ses alliés, deux parmi les plus grands capitaines de l’Histoire : le prince Eugène de Savoie, commandant en chef des troupes autrichiennes, qui venait de remporter sur les Turcs l’immortelle victoire de Zenta, et John Churchill, duc de Marlborough. Âgé de 51 ans en 1701, ce dernier a déjà derrière lui un grand passé de gloire. Turenne avait dit du « bel Anglais » qu’il serait un jour le plus grand de son temps.
Ce qui fait le cachet des victoires de Marlborough, c’est l’extrême variété de ses conceptions et de son génie. Si nous comparions la bataille de Ramillies, l’une des plus belles qu’il remporta, à la victoire de Leuthen que gagnera le roi de Prusse Frédéric II, un demi-siècle plus tard, l’une et l’autre paraîtraient également remarquables. Mais presque toutes les batailles de Frédéric II sont du type Leuthen, c’est-à-dire la tentative d’écrasement d’une aile ennemie par l’ordre oblique, comme fit Epaminondas à Leuctres ; certaines furent brillamment réussies, d’autres modestement, et quelques-unes se clôturèrent par un désastre comme à Kollin. Les qualités du roi de Prusse étaient, moins la flamme du génie, qu’une volonté de fer, de remarquables dons d’organisateur militaire, une grande habileté politique. Les adversaires de Frédéric disposaient d’un outil inférieur au sien, étaient politiquement divisés et le cynique roi prussien bénit souvent ce qu’il appelait « la divine ânerie » de ses ennemis.
John Churchill, lui, à l’opposé du vainqueur de Leuthen, déteste les schémas. Il a soin de varier ses manœuvres selon les circonstances, car un système jamais renouvelé ne présentera bientôt plus de surprise pour l’adversaire.
Dans la première moitié de 1704, Marlborough, qui a conquis la Belgique orientale, se trouve sur la Gette, face aux Franco-Bavarois. Mais bientôt son allié autrichien est menacé par une avance en direction de Vienne, de l’armée des maréchaux de Tallard et Marsin. Laissant une partie de ses forces dans les Pays-Bas, Marlborough accomplit de la Gette au Danube, en 37 jours, sa marche mémorable par la méthode16, l’organisation des services et la ruse continuelle, trompant sur ses intentions, les agents de renseignement français. S’étant joint à Eugène, il écrase, conjointement avec celui-ci, par une foudroyante rupture au centre, les Franco-Bavarois sur le champ de bataille de Blenheim-Hochstadt, le 13 août. Vienne est sauvée. Le duc retourne dans les Pays-Bas où l’ennemi s’est considérablement renforcé.
La journée de Ramillies mérite une étude détaillée. Le 22 mai 1706, les troupes françaises du maréchal de Villeroi, qui ont pris l’offensive d’ouest en est, atteignent Jodoigne. Les forces anglo-néerlando-danoises de Marlborough sont dans la région de Léau-Corswarem. Ce jour-là, les deux adversaires, par une singulière coïncidence, se trompent l’un et l’autre sur la distance qui les sépare ; chacun croit l’autre plus éloigné d’un jour qu’il ne l’était en réalité. Ainsi la bataille de Ramillies aurait-elle présenté tous les caractères d’un combat de rencontre, si la lenteur de Villeroi n’avait permis à son adversaire de prendre ses dispositions.
1. G. de Reynold, Préface à l’ouvrage de L. Hommel, Marie de Bourgogne ou le Grand Héritage, p. 12-20, Bruxelles, 1951, et F. Drion du Chapois, La vocation européenne des Belges, p. 159 sv., Bruxelles, 1958.
2. G. de Reynold, La formation de l’Europe, t. I, p. 45-46, Fribourg, 1944. Cfr aussi L.E. Halkin, Critique historique, p. 61-67, Liège, 1959.
3. F. Drion du Chapois, À la recherche de l’Europe sur les routes du passé, t. VIII, p. 146, Bruxelles, 1969.
4. Ibid, p. 146.
5. Cfr A. Maurois, Histoire d’Angleterre, p. 219,Paris, 1937. « Si Edouard III, roi d’Angleterre, assuma, en 1340, le titre de roi de France et unit dans son blason le lys de France au léopard d’Angleterre, c’est à la demande des bourgeois de la Flandre vassale de Paris. Voilà pourquoi : le principal produit de l’Angleterre était la laine dont la Flandre était le meilleur client ; la principale occupation des Flamands, le tissage et l’apprêt des draps. »
6. Cfr L. Hommel, Marguerite d’York ou la princesse Junon, p. 113, Paris, 1959.
7. F. Drion du Chapois, op. cit., t. VIII, p. 146-147.
8. Cfr J. Lefevre, L’Angleterre et la Belgique à travers les cinq derniers siècles, p. 235, Bruxelles, 1946. « Au Parlement, le ministre Lord Russell fut très dur pour les deux larrons, ne faisant aucune distinction entre l’un et l’autre. »
9. En omettant, bien entendu, le Grand-Duché de Luxembourg, qui fut si longtemps inclus dans nos Pays-Bas.
10. L.E. Halkin, op. cit., p. 77.
11. F. Drion du Chapois, op. cit., t. Vin, p. 184.
12. W.S. Churchill, Marlborough, his Life and Times, deux vol., Londres, 1963. Cfr aussi le récent et remarquable ouvrage de D. Chandler, Marlborough as military Commander, Londres, 1973.
13. Churchill est parfait dans l’exposé des opérations militaires de son ancêtre. Nul ne sait mieux que l’ancien Premier ministre, décrire une campagne ou une bataille. Mais il a une certaine tendance à voiler les graves faiblesses de l’homme privé chez Marlborough et à excuser ses fautes.
14. Nous sacrifions ici à cette déformation continentale de ne citer que les chefs militaires terrestres. Un Nelson, par exemple, devrait figurer parmi les plus grands. D’autant plus que la stratégie navale nous paraît bien plus compliquée que la stratégie terrestre.
15. Cfr à ce propos M. Braubach, Prinz Eugen von Savoyen, cinq vol., Munich, 1963-1965.
16. On trouve chez Marlborough, les mêmes préoccupations, les mêmes qualités que l’on verra plus tard chez Wellington comme chez Napoléon, pour le soin qu’il prend du soldat, pour la subsistance de son armée et le fonctionnement de ses services ; au cours de cette marche, par de fortes chaleurs, les étapes journalières de 20 kilomètres sont terminées chaque jour avant midi. Au lieu de « rendez-vous », le personnel d’installation recevra les unités après avoir assuré leur logement et leur nourriture. De larges crédits sont prévus par Marlborough auprès des banquiers de Francfort et de Nuremberg pour acheter tout ce qui est nécessaire à l’armée. À Nuremberg, des dizaines de milliers de paires de chaussures sont acquises avant la traversée des régions collinaires. Ainsi, en présence d’une armée française fort démunie, le duc opposera des forces en condition matérielle parfaite malgré la longue marche. Au cours de celle-ci, les princes allemands sont prévenus suffisamment à temps d’avoir à construire des ponts pour le passage de l’armée et l’un d’eux sera même lancé sur le Rhin, que Marlborough ne franchira pas, pour donner le change aux agents français. Tant qu’on longera le Rhin, pendant la première partie du voyage, l’artillerie et le matériel seront transportés par bateaux sur le fleuve.
1. — Ramillies, 23 mai 1706. Situation initiale.
Le 23 mai, peu après minuit, dimanche de Pentecôte, Marlborough envoie William Cadogan avec un détachement de cavalerie pour préparer le camp de Ramillies d’où il compte partir le lendemain et rencontrer Villeroi vers Jodoigne. À 8 heures, des hauteurs de Jandrenouille, Cadogan aperçoit des mouvements de troupes sur le plateau à l’ouest de l’alignement Ramillies, Autre-Église (croquis 1). À 10 heures, Marlborough l’a rejoint avec son groupe de reconnaissance composé des généraux Orkney, Schutz, Overkerke, ainsi que de quelques officiers belges qui connaissent bien la région. Le duc se rend promptement compte que l’armée française se déplace fort à l’est de l’endroit où il supposait sa présence. À ce moment, le coup d’œil de génie du général anglais va instantanément tirer un parti maximum des faibles ondulations hesbignonnes.
La Petite Gette prend sa source à Ramillies ; elle reçoit un modeste affluent oriental passant par Offus et Autre-Église. Cours d’eau insignifiants qu’on enjambe d’un pas, mais avec une plaine alluviale légèrement marécageuse, et dessinant entre eux des croupes qui les dominent d’une quinzaine de mètres. L’ensemble du réseau découpe le pays hesbignon en plateau de Mont-Saint-André à l’ouest et plateau de Jandrenouille à l’est, largement vallonnés. À 2.500 mètres au sud de Ramillies coule la Mehaigne ; entre Ramillies et Taviers, on traverse la ligne de partage des eaux Meuse-Escaut. Les pluies incessantes des jours précédents ont rendu très boueux le limon gras de Hesbaye.
De son observatoire de Jandrenouille, Marlborough voit la mise en place française ; il observe que la position ennemie s’étendra d’Autre-Église à Taviers, par Offus et Ramilies, protégée par les plaines alluviales, et le flanc droit appuyé aux bords marécageux de la Mehaigne.
Villeroi avait, au cours de la nuit, appris la situation de l’armée alliée ; décidé, le matin, à accepter le combat, il déploie ses 63 000 hommes sur un front de plus de cinq kilomètres ; sa droite, dans le terrain plus ouvert de la ligne de partage des eaux, est formée surtout de cavalerie, 68 escadrons parmi lesquels les unités de la « Maison du Roi », fleur de l’armée française.
Les dispositions de Villeroi ne peuvent évidemment être perçues en détail par Marlborough, mais celui-ci voit que le front ennemi se développe suivant une ligne concave par rapport aux Alliés. Le duc estime que, dans le cas présent, c’est-à-dire étant donné le terrain et les effectifs sensiblement égaux de part et d’autre, il aurait tout avantage à adopter un dispositif initial convexe vers les Français. Ainsi pourrait-il faire mouvoir éventuellement des unités d’une aile à l’autre du front, par la corde de l’arc, tandis que l’adversaire devrait parcourir l’arc lui-même. Et Marlborough, dans le combat qui va commencer un jour plus tôt que prévu : 1° — Établit promptement son dispositif en envisageant les possibilités d’un changement d’aile rapide de sa droite à sa gauche et d’obtenir ainsi au sud une supériorité écrasante ; 2° — Apprécie immédiatement les possibilités du terrain.
Mais John Churchill veut aussi réaliser une surprise complète. Un déplacement d’unité d’une aile à l’autre doit s’effectuer en vitesse et à l’abri des vues de l’ennemi. Il faut donc qu’un itinéraire défilé corresponde à la corde de l’arc ; ce sera la dépression nord-sud, courant de l’ouest de Folx-les-Caves à la ferme de Woyaux. Une colonne de cavalerie partant de l’aile nord vers l’aile sud pourra donc, durant deux kilomètres, être défilée aux vues. Une fois la ferme de Woyaux atteinte, cette colonne, continuant vers le sud, ne sera plus cachée à l’ennemi ; Marlborough estime qu’à ce moment l’effet de surprise sera atteint et que Villeroi ne pourra plus déplacer suffisamment à temps des troupes de sa gauche vers sa droite. Du reste, les feintes et le combat fixateur que le duc va mener au nord et au centre empêcheront toute réaction française.
Nous ne savons quelles étaient les idées de Villeroi qui comptait, semble-t-il, attendre le choc ennemi et mener le combat par le feu, sans esprit de manœuvre. S’il avait prévu une feinte de Marlborough sur une aile, suivie de l’attaque décisive sur l’autre aile, il ne pouvait supposer que Marlborough se déplacerait par la corde de l’arc. En effet, de l’observatoire de Villeroi, au plateau de Saint-André, il est impossible de deviner l’itinéraire défilé qu’empruntera la cavalerie alliée. En revanche, de l’observatoire français, on aperçoit une large dépression d’allure nord-sud, beaucoup plus loin, à mi-chemin entre Folx-les-Caves et Jandrenouille ; si des forces alliées empruntent cette dépression pour se mouvoir, Villeroi doit estimer que ce sera au prix d’une sérieuse perte de temps, ce qui permettra les contre-mesures françaises.
Tandis que Marlborough achève sa reconnaissance, les forces alliées arrivent à proximité du champ de bataille. Orkney, Schutz et Overkerke, qui vont commander respectivement la droite, le centre et la gauche, peuvent immédiatement mettre leur monde en place. À partir de 11 heures, les 62 000 hommes et les 100 canons de l’armée alliée se disposent en bataille. À droite se trouve la meilleure infanterie, les contingents britanniques dont la valeur est connue de l’adversaire et dont l’emplacement contribue à faire croire que l’effort principal aura lieu au nord17 ; derrière cette infanterie, il y a 39 escadrons de cavalerie. Au centre, en face de Ramillies, sont placés de gros effectifs d’infanterie. À gauche, le duc présente 68 escadrons de cavalerie, effectifs sensiblement égaux à ceux de la droite française ; quatre bataillons néerlandais font face à Taviers.
À 13 heures 30, l’artillerie britannique ouvre le feu au centre. L’attaque du nord présente toutes les apparences d’être la principale et permet de dégager la dépression de Woyaux, couloir prévu pour le déplacement de la cavalerie. À 14 heures 10, les Alliés attaquent Autre-Église, Offus et Ramillies, tandis qu’au sud, les quatre bataillons des Provinces-Unies s’emparent de Francgnée et poussent sur Taviers.
L’attaque au nord constitue Y écran, comme l’attaque du centre forme la fixation, ce qui permet aux 39 escadrons de cavalerie alliée qui se trouvaient derrière la droite d’effectuer leur changement d’aile en vitesse. Aucune réaction française ne se produit et ainsi, tandis que Marlborough ordonne à son infanterie d’arrêter l’attaque sur les points forts d’Autre-Église et d’Offus, et de se replier sur la Gette, il présente, après une heure et demie de bataille, une aile gauche nettement supérieure en nombre à l’aile adverse, soit 69 plus 39 escadrons — donc 108, contre 68 —, alors que les effectifs totaux sont égaux de part et d’autre.
Au moment où la cavalerie alliée de la droite est sur le point d’arriver au sud, Villeroi, voulant reprendre Taviers que les Néerlandais venaient d’occuper, contre-attaque en engageant prématurément sa seconde ligne. Une mêlée confuse en résulte jusqu’à l’arrivée de la cavalerie accourue du nord. Alors, l’aile droite française est écrasée et 18 escadrons frais de cavalerie danoise, en un rapide mouvement tournant, pointent vers l’objectif prescrit par le duc, la « tombe d’Hottomond », tertre gallo-romain que l’on aperçoit de loin et qui subsiste toujours aujourd’hui, dominant de dix mètres la plaine rase. Villeroi essaye de renforcer sa droite avec la cavalerie de sa gauche, mais il est trop tard ; celle-ci avait cinq kilomètres à parcourir dans la boue ; de plus les arrières immédiats du front français étaient encombrés de tous les impedimenta qui avaient été poussés trop en avant, parce que la bataille n’avait pas été prévue sur cette position et pour ce jour-là.
Il est 18 heures. L’aile droite française est tournée (croquis 2). La cavalerie de Marlborough, conduite par celui-ci, après avoir annihilé la valeureuse résistance de la « Maison du Roi », converse à droite, dans un ordre parfait, et le front se trouve désormais en équerre avec les deux branches Autre-Église, Ramillies et Ramillies, tombe d’Hottomond. L’infanterie de Villeroi tient la première branche ; des éléments de cavalerie française essayent de former la seconde, tandis que la cavalerie alliée continue à pivoter vers le nord, autour de la charnière.
2. — Ramillies, 23 mai 1706. Situation à 18 heures.
La défaite de l’armée royale se change en déroute ; la cavalerie se débande et l’infanterie, qui avait valeureusement tenu la branche sud-nord de l’équerre, menacée à revers, est prise de panique. Autre-Église et Offus sont perdus pour elle. Le « Régiment du Roi », autre unité d’élite de l’armée de Louis XIV, dépose les armes. Tous les canons français tombent aux mains des vainqueurs. Villeroi perd 12 000 tués et blessés, 6 000 prisonniers, chiffres anormalement lourds en cette époque où les batailles étaient relativement peu meurtrières.
La façon dont Marlborough a préparé et construit cette opération est un véritable chef-d’œuvre :
De méthode : une conception vraiment d’avant-garde quant à sa reconnaissance préliminaire avec ses subordonnés, limitant ainsi au maximum les pertes de temps ce qui permet aux chefs ayant accompagné cette reconnaissance, de guider immédiatement les troupes, de leur point de « rendez-vous » aux emplacements de combat.
De vitesse dans la conception : Marlborough ne comptait pas livrer bataille ce 23 mai. En une heure, sur un terrain qu’il ne connaissait pas, il a conçu sa mise en place et sa manœuvre.
De sens des propriétés du terrain : il s’agit vraiment d’une bataille de « courbes de niveau ». Tirer un tel parti d’ondulations aussi modestes que celles du plateau hesbignon constitue un remarquable tour de force.
De surprise et de vitesse : une supériorité numérique écrasante sera ainsi promptement obtenue au sud, là où le duc a conçu de porter son coup décisif.
De simplicité : « Il n’y a que les plans simples qui réussissent à la guerre », dira Napoléon. Feinte au nord, fixation au centre, écrasement au sud. Le 20 mars 1943, à la bataille de Mareth, El-Hamma, Montgomery n’agira pas autrement.
La bataille étant terminée, les cavaliers alliés poursuivent les fuyards sans arrêt. Villeroi ne peut regrouper ses débris sur la Dyle comme il en avait l’intention. Le vendredi 28 mai après-midi, « Milord Duc de Marlborough entra dans Bruxelles accompagné de quelques officiers généraux de son armée et de ses gardes à cheval. Il fut reçu et complimenté hors de la porte de Laeken par Messieurs du Magistrat en corps, qui lui présentèrent les clés d’honneur dans un bassin vermeil doré. Il les reçut favorablement et, étant monté à cheval, il put rendre visite aux Dames les plus distinguées de cette ville après quoi il s’en retourna à son camp de Grimberghen. Samedi matin, Messieurs du Magistrat furent en corps au palais de Nassau, complimenter et présenter les vins d’honneur à Son Excellence le général Churchill18, gouverneur de cette ville et de ses dépendances19. »
Dans les semaines suivantes, les troupes du duc entrent à Gand, Anvers, Ostende, Termonde, Ath. Les Français ne gardent, de la Belgique que le Luxembourg, le Namurois et le Hainaut.
En 1707, Marlborough ne peut exploiter davantage son succès, à cause du renforcement de l’armée française où l’excellent Vendôme remplace Villeroi et aussi parce que les états généraux des Provinces-Unies s’immiscent constamment dans la conduite des opérations. Esprit non conformiste, le duc instaurait une méthode nouvelle visant à la destruction de l’armée adverse soit sur le champ de bataille, soit par une exploitation vigoureuse en rase campagne. Les bourgeois timorés des états généraux néerlandais en étaient restés à la notion XVIIesiècle du siège méthodique des places fortifiées et des avances prudentes.
Le 5 juillet 1708, Vendôme entre à Gand. Le prince Eugène, qui s’est illustré dans sa magnifique campagne d’Italie, rejoint Marlborough. Les deux chefs remportent, le 11 juillet, sur l’armée française, la victoire d’Oudenaerde, à la suite de l’heureuse combinaison d’une attaque frontale d’infanterie et d’une large manœuvre à revers de la cavalerie. Les vainqueurs s’emparent de Lille. En 1709, Marlborough et Eugène conquièrent le Hainaut et livrent, le 11 septembre à Boufflers et à Villars, la bataille de Malplaquet. Ils viennent à bout d’un adversaire tenace après que le duc eut changé de front et pris à contre-pied les troupes qui mettaient en difficulté le prince Eugène.
Après Malplaquet, la Belgique est perdue pour Louis XIV. Le cordon fortifié de Vauban est franchi, la France ouverte à l’invasion. Il reste à vaincre la ligne fortifiée créée par Villars de la mer à la Sambre par la Canche et la Scarpe. Marlborough force cette position, en 1711, après avoir effectué sa brillante manœuvre d’Arleux, festival de ruses et de surprises qui laissent Villars pétrifié.
Peu après Arleux, par suite d’un revirement de la politique anglaise, Marlborough et ses troupes sont rappelés en Grande-Bretagne. Le duc en est morfondu, mais emporte néanmoins l’immense satisfaction de n’avoir jamais connu la défaite.
***
Marlborough et Wellington sont les deux plus illustres capitaines terrestres de la Grande-Bretagne, avant la Seconde Guerre mondiale tout au moins. Lequel des deux fut le plus grand ?
Arthur Bryant, dans son récent et brillant ouvrage20, appelle Wellington « The invincible General ». Invincible nous paraît outrancier. Aucun humain n’est invincible. Même l’incomparable Annibal connut la défaite. Mais Invaincu est le terme indiscutable pour Wellington. Celui-ci, comme Marlborough et comme Montgomery, présente une caractéristique rarissime dans l’Histoire. Les trois hommes ont pu subir un échec local, mais toutes leurs campagnes ont été victorieuses. « Tous trois se distinguent par la minutie des préparatifs. Leur industrie ne laisse rien au hasard21. Tous trois sont de taille à changer leurs plans au gré des circonstances22. » Nous avons vu Marlborough à l’œuvre. Nous suivrons les méthodes si variées de Wellington à Assaye, à Porto, au Buçaco, à Salamanque, à Vittoria, sur l’Adour. Quant à Montgomery, la manœuvre initiale qu’il avait préparée à El-Alamein ne réussit pas dans la dernière semaine d’octobre 1942 ; le jour de Toussaint, sur les dunes de Tel-El-Eisa, il bouleverse son plan du tout au tout et remportera son écrasante victoire. Il fera preuve d’une même souplesse à la bataille de Mareth, El-Hamma.
Laissons de nouveau Montgomery et revenons aux deux ducs. Comme l’écrivait cet incomparable penseur de l’art militaire qu’était Thomas-Edward Lawrence, « neuf parts sur dix, de la stratégie et de la tactique, sont assez sûres pour être enseignées dans les écoles ; mais celle qui demeure, irrationnelle, est comme l’éclair du martin-pêcheur qui traverse un étang ; c’est à lui que les plus grands chefs se reconnaissent. Seul l’instinct peut le découvrir ; une étude pratique et réfléchie de la manœuvre l’aiguise ; au moment critique, il se déclenche comme un réflexe23. »
Si nous nous conformons à cette pensée de Lawrence, nous constatons chez Annibal, chez Marlborough, chez Napoléon, cet instinct supérieur, cet éclair aussi rapide que le martin-pêcheur qui traverse un étang. Nous le découvrons aussi, mais à un degré moindre, chez Wellington. Les décisions de ce dernier sont sûres, mais plus longuement réfléchies. Comme nous le verrons, c’est par l’étude, l’expérience, la volonté, qu’il acquerra ses magnifiques qualités de chef. Il n’atteint pas, pensons-nous, le génie de Marlborough.
Mais si le vainqueur de Ramillies nous paraît d’un gabarit légèrement supérieur à celui du vainqueur de Waterloo sur le plan militaire, quelle différence entre les deux hommes quant à leur valeur morale. Certes Marlborough avait des côtés attachants. Il était dépourvu de vanité, adoré de ses soldats, bienveillant pour les populations, même de pays ennemi. Rien ne l’honore plus que son indéfectible amitié avec le prince Eugène ; entre les deux chefs alliés, il n’y eut pas l’ombre d’une jalousie ; leur compréhension mutuelle a toujours été parfaite ; la coopération entre leurs armées ne fut jamais prise en défaut, alors qu’il n’y avait aucune autorité supérieure à ces deux généraux pour coordonner leurs efforts ; exemple peu commun dans l’histoire militaire. Mais, par contre, que d’ombres dans la vie politique et privée de Marlborough. La fidélité qu’il témoigna à ses quatre souverains successifs fut toujours douteuse et subordonnée à ses intérêts propres. Il était « ambitieux, cupide, sans scrupules sur le choix des moyens et, de surcroît, d’une avarice sordide... Chez Marlborough l’amoralité politique et privée est totale ou peu s’en faut. Ne jugeons pas trop vite pour autant. Gardons-nous d’appliquer aux XVIIe et XVIIIe siècles l’emplâtre factice du nôtre ; de juger les hommes d’alors à la lueur hypocrite d’aujourd’hui. Grand seigneur, arriviste, homme de génie, Marlborough était de son temps24. »
Wellington, à l’opposé de John Churchill, est d’une intégrité absolue. S’il ne déteste pas les honneurs, il les conquiert par son seul mérite. Il est simple, frugal et modeste. Il ne vit que pour le devoir, dans le sens de la patrie. « The Crown never possessed a more faithful, devoted and desinterested subject25. » Sans aucun doute, si Marlborough a plus de génie que Wellington, en revanche celui-ci domine-t-il l’autre de cent coudées par ses qualités d’homme et par l’unité de sa vie.
Le général français Camon, qui fut un des meilleurs commentateurs des campagnes de Napoléon, écrivait que si « mille causes secondaires ont contribué au désastre de Waterloo, une cause principale les domine : l’erreur commise par l’empereur sur l’état d’âme du duc de Wellington »26. Ce dernier, au Portugal et en Espagne, avait battu les généraux de Napoléon, mais le Corse n’avait jamais rencontré le général anglais sur le champ de bataille avant Waterloo. Aussi ignorait-il, le 18 juin 1815, non seulement l’état d’âme du duc de Fer, mais aussi les méthodes tactiques innovées par ce dernier dans la péninsule. Les chefs français de la campagne ibérique n’avaient-ils donc pas renseigné l’empereur sur les méthodes de leur adversaire ? Ou bien Talleyrand disait-il vrai lorsqu’il affirmait que Napoléon n’écoutait jamais ce qu’il n’aimait pas entendre ? Toujours est-il que cette méconnaissance de l’adversaire se révélera fatale pour l’empereur à Waterloo.
Or, la plupart des personnes qui s’intéressent encore aujourd’hui à cette sanglante journée de juin 1815, — et Dieu sait si elles sont nombreuses dans le monde ! — commettent la même erreur que Napoléon. Elles aussi ignorent tout du Wellington de l’Inde et de la péninsule. Seuls Waterloo, et à un degré moindre les Quatre-Bras et Ligny, les intéressent. Les perspectives en deviennent complètement faussées car le duc de Fer n’est jugé que par la brève campagne de 1815.
Il est possible que les 14 et 15 juin, Wellington fît preuve d’une certaine lenteur avant d’agir et ses premières décisions ont fait l’objet de critiques ; chacun sait que le 18 juin, en revanche, sur le terrain qu’il s’était choisi, il montra une ténacité et un sens tactique incroyables ; que d’autre part, il n’avait pas de plans savants à imaginer ; son seul but, sur le plateau de Mont-Saint-Jean, était de « tenir » avec des effectifs inférieurs à ceux de l’adversaire, jusqu’à l’arrivée de l’allié prussien. D’où le jugement trop souvent répandu : le duc était un chef admirable par sa volonté, son courage, son sens des propriétés du terrain, en bref un excellent général dans la défensive ; d’autre part, il était lent, manquait d’imagination27, était donc beaucoup moins brillant dans l’offensive. Mais Bossuet ne disait-il pas que conclure du particulier au général est l’une des plus graves déformations de l’esprit ? Les campagnes de Wellington en Inde et dans la péninsule démentent de façon cinglante ces jugements préconçus. Elles montrent tout au contraire son imagination créatrice ainsi que la rapidité de ses mouvements, lorsque son gouvernement lui en fournissait les moyens, ce qui ne fut pas toujours le cas, tant s’en faut. Elles montrent aussi que le duc de Fer possédait au plus haut point la seule qualité de chef de guerre qui manquait à Napoléon : le sens de la mesure. Incontestablement moins grand stratège que l’empereur, il était en revanche un maître tacticien, peut-être le meilleur de son temps. Le colonel français Charras a parfaitement comparé les deux hommes : « L’un avait le génie de la guerre à la plus haute puissance ; mais la politique insensée de l’empereur altérait, troublait les conceptions merveilleuses du stratège... L’autre n’était qu’un général de talent, mais d’un talent si complet, enté sur de si fortes qualités, qu’il atteignait presque au génie. Doué d’un bon sens extrême ; politique profond ; religieux observateur des lois de son pays ; excellent appréciateur des hommes ; instruit à fond de tout ce qui constitue la science et le métier des armes ; faisant parfois des fautes, mais sachant ne pas s’y obstiner après les avoir reconnues ; soigneux du bien-être de ses soldats, ménager de leur sang ; dur au désordre, impitoyable aux déprédateurs ; habile à concevoir et à exécuter ; prudent ou hardi, temporisateur ou actif suivant la circonstance ; inébranlable dans la mauvaise fortune, rebelle aux enivrements du succès ; âme de fer dans un corps de fer28. »
Un jour, longtemps après 1815, une personne demandait à Wellington combien de canons il avait pris à l’adversaire au cours de ses campagnes. « Je ne sais pas exactement », répondit le duc, « environ 3 000, je pense. » Puis il ajouta : « Mais je n’en ai jamais perdu un, sinon temporairement, pour quelques heures ou quelques jours29. » Voici encore un fait exceptionnel dans l’histoire militaire et qui dément avec éclat le cliché « Wellington grand général de défensive ». Sans aucun doute, les armées de Napoléon Bonaparte ont capturé beaucoup plus de 3 000 canons autrichiens, prussiens et russes, lors de leurs chevauchées à travers l’Europe, de 1796 à 1808. Mais combien de milliers en ont-elles perdus entre 1809 et 1815 ?
***
Les biographies de Wellington sont innombrables30. La plus récente, écrite par Elizabeth Longford, dépasse de loin toutes celles qui furent précédemment rédigées. Il est symptomatique de constater que cet ouvrage comprend un volume de 548 pages pour la première partie de la vie de son héros, celle du soldat, et un second d’épaisseur presque pareille pour l’histoire du diplomate et de l’homme politique après Waterloo31. Ce qui suffit à montrer l’importance du rôle que le duc a rempli dans la paix. Mais nos buts ne sont pas ceux de l’éminente historienne. Nous voulons d’abord présenter, par l’étude de ses campagnes de l’Inde, de la péninsule et du midi de la France, le caractère, les méthodes, l’état d’âme du général britannique. Sans cette démarche, tout examen des opérations de 1815 est vide de sens. Après avoir exposé celles-ci, notre tâche sera plus modeste. Nous ne ferons qu’énumérer les grands traits de la carrière ultérieure du vainqueur de Waterloo. Pour une étude plus approfondie, qui exigerait de longs développements sur l’histoire intérieure de la Grande-Bretagne entre 1815 et 1852, nous conseillons la lecture du magistral ouvrage de la comtesse Longford.
Dans notre dernière partie, cependant, nous insisterons sur les relations entre Wellington et la Belgique, ce que les historiens britanniques n’ont pas fait, et nous montrerons les services immenses que le duc de Fer rendit à notre pays en 1815 et en 1830. Trop de nos compatriotes l’ignorent. S’ils les connaissaient, sans doute n’entendrions-nous pas la critique parfois formulée à propos de la rente allouée au vainqueur de Waterloo et à ses descendants par le souverain des Pays-Bas, engagement que la Belgique, devenue indépendante, continuera à honorer. Et pourtant... « Seigneur », comme dirait Péguy, « il l’avait bien méritée. »
Lives of great men ail remind us
We can make our lives sublime,
And, departing, leave behind us
Footprints on the sands of time...
... Let us then, be up and doing, With a heart for any fate ; Still achieving, still pursuing, Learn to labour and to wait32.
17. Le duc savait que Louis XIV avait, peu de temps auparavant, recommandé à Villeroi la précaution suivante : « Lorsque vous observez la mise en ordre de bataille de l’armée ennemie, regardez toujours où se trouvent les contingents anglais. Marlborough n’a confiance que dans ses tuniques rouges et c’est avec celles-ci qu’il assènera le coup principal. » Raison de plus pour le général britannique de mystifier l’ennemi. À la bataille de Ramillies, l’infanterie anglaise effectuera la feinte de l’attaque principale au nord, mais la grande partie se jouera au sud.
18. Il s’agit de Charles Churchill, frère cadet de Marlborough.
19. Archives communales de Bruxelles, journal Les Relations véritables du 1er juin 1706. Lors de la visite de Winston Churchill en 1945, dans la capitale de Belgique, le bourgmestre, docteur Van de Meulebroeck, fit voir au grand homme d’État les documents concernant son ancêtre Marlborough conservés aux Archives communales. Churchill s’intéressa vivement à ces souvenirs parmi lesquels il y avait une lettre du duc au bourgmestre de Bruxelles le priant d’accepter l’autorité des Alliés, ainsi qu’une gravure de l’époque représentant la remise des clés d’honneur de la ville à Marlborough.
20. A. Bryant, The Great Duke or the invincible General, Londres, 1971.
21. Le général allemand von Thoma, qui fut fait prisonnier à El-Alamein et qui eut de grandes conversations avec Montgomery, dira de celui-ci en 1946 : « Il connaissait avant la bataille, tout notre dispositif mieux que moi-même. Il est tellement précautionneux qu’il en résulte peut-être chez lui
22. F. Drion du Chapois, op. cit., t. VIII, p. 178.
23. T.E. Lawrence, Les sept piliers de la Sagesse, 1.1, p. 225, Paris, 1962.
24. F. Drion du Chapois, op. cit., t. VIII, p. 176.
25. A. Bryant, op. cit., p. 13.
26. H. Camon, La guerre napoléonienne. Les batailles, p. 515, Paris, 1910.
27. J. Chastenet, dans son excellent Wellington, p. 337, Paris, 1945, succombe au même travers – ô jugement de valeur ! – « De l’Anglais-type, il avait le défaut d’imagination, la répugnance à systématiser, le pragmatisme, le mépris de toute théorie abstraite ; il en avait la solidité, la constance, la ténacité, la maîtrise de soi, la loyauté. » Ce portrait du duc de Fer serait parfait si l’on supprimait « le défaut d’imagination ».
28. J.B. Charras, p. 87, Histoire de la campagne de 1815, Bruxelles, 1863.
29. A. Bryant, op. cit., p. 12.
30. L’une de ces premières biographies parues sur le continent est due à notre illustre compatriote, le général A. Brialmont, Histoire du duc de Wellington, trois vol. totalisant 1415 pages avec de nombreux tableaux et croquis, éditée à Bruxelles en 1856-1857.
31. E. Longford, t. I, Wellington, The years of the Sword et t. II, Wellington. Pillar of State, Londres, 1970-1972.
32. H.W. Longfellow, Poetical Works, p. 415-416, Londres, 1886.
PREMIÈRE PARTIE : 1769-1815
CHAPITRE I : LE MAL-AIMÉ
An de grâce 1769...
Dans la verte Erin, à Dublin, le 29 avril ou le 1er mai — la date est incertaine — Arthur Wesley venait au monde, sixième enfant de Garrett Wesley, premier comte et deuxième baron de Mornington. La famille, de vieille souche anglaise, provenait d’un bourg obscur du Somerset appelé Wellington. Le 15 août suivant, dans une autre île, Laetitia Ramollino donnait le jour à Napoléon Bonaparte. La France avait acheté, un an auparavant, la Corse à la république de Gênes. Sans cette acquisition, le cours de l’Histoire eût vraisemblablement changé.
Cinquante ans plus tard, comme Chateaubriand rappelait au roi Louis XVIII que Wellington était né quelques semaines avant Napoléon, le souverain, qui jamais n’avait manqué d’à-propos, répondait avec un fin sourire : « La Providence nous devait bien cette compensation-là. »
Arthur Wesley passe les premières années de son existence dans la maison familiale de Dublin, aujourd’hui 24 Upper Merrion Street, ou au morose château de Dangan dans le comté de Meath. En 1774, la famille Mornington va s’établir à Londres. L’enfant fait ses premières études préparatoires dans une petite école de Chelsea puis, comme il se doit, est envoyé à Eton en 1781. Cette année, le père Mornington meurt à l’âge de 45 ans.
Les résultats scolaires d’Arthur sont plutôt médiocres. Le frère aîné Richard, brillant oxfordien, lui est, de façon obsédante, cité en exemple par sa mère. Arthur devient un excellent musicien et l’on croit qu’il suivra les traces de Garrett Wesley qui avait été un violoniste et compositeur assez renommé. Le jeune homme, timide et gauche, ne participe guère aux jeux de ses camarades. Il a la mention « très bien » en langue et littérature anglaises, il est moyen en latin et en mathématiques, nul en grec. À cette époque, Bonaparte étudie mieux — mais pas du tout brillamment —à l’École militaire de Brienne où la charité royale accueille les jeunes aristocrates démunis. L’on a souvent répété, après la mort d’Arthur, une phrase qu’il aurait dite un jour dans sa vieillesse : « La bataille de Waterloo a été gagnée sur les playing-fields d’Eton. » Comme la plupart des « bons mots » historiques, ceux-là n’ont jamais été prononcés. L’homme était beaucoup trop réaliste, avait trop en horreur les phrases à effet, pour avoir débité pareille sornette. Du reste, pourquoi eût-il dit cela alors qu’il ne garda aucun agréable souvenir d’Eton ? Ni de son enfance. Son père, charmant farfelu, ne s’était jamais occupé de lui. Sa mère, Anne Hill, pétrie d’admiration pour ses deux aînés Richard et William, puis pour les deux cadets Gerald et Henry, traitait Arthur avec dureté. Si elle lui imposait chaque matin le bain glacé, afin d’endurcir l’indolent enfant, là se bornait son rôle maternel33. Arthur grandit, replié sur lui-même. Montgomery, lui aussi, fils d’un pasteur austère et d’une mère rébarbative, connaîtra de jeunes années pénibles. Chez l’un comme chez l’autre, « ce droit au bonheur que l’enfant porte en soi, nulle affection ne l’a consacré. Est-il exagéré de le dire, le caractère des deux hommes, une injuste morosité l’a trempé dès l’enfance. Elle l’a de plus raidi jusqu’à le galvaniser34. »
Lorsque mourut le père, la situation matérielle de la famille Mornington s’était déjà considérablement détériorée. Elle deviendra bientôt, sinon désastreuse, tout au moins précaire. Garrett Wesley avait toujours été généreux, prodigue, insouciant de ses fermages. Sa femme était sans fortune. Elle restait veuve avec huit enfants encore en vie. Tandis que Richard, devenu comte de Mornington, sera bientôt député Tory à la Chambre des Communes, madame Wesley et son fils Arthur, au début de 1785, vont s’établir à Bruxelles pour un temps. La vie dans la capitale des Pays-Bas méridionaux est nettement moins chère qu’à Londres.
Bruxelles, en ces dernières années d’ancien régime, est une ville de province, bourgeoise, paisible encore. Ses classes aisées, affairistes et laborieuses, se montrent hermétiques aux arts et aux lettres. « Étouffoir de l’esprit », écrivait sans trop d’exagération Voltaire. L’éclatant prince de Ligne constitue l’exception. Les Bruxellois regrettent leur bonne impératrice Marie-Thérèse et leur charmant gouverneur Charles de Lorraine. Ils commencent à s’agiter contre les réformes qu’impose le nouvel empereur Joseph II, réformes souvent judicieuses, mais maladroitement présentées. Rien de tragique, cependant, et nul ne songe encore à une « révolution brabançonne ».
Arthur reçoit à Bruxelles les leçons de l’avocat Jacobus Foubert35 qui accueille chez lui de jeunes aristocrates britanniques désireux de connaître le français. L’adolescent doué pour les langues, apprend correctement celle de Racine qu’il parle... avec l’accent bruxellois ! Le futur Wellington gardera toujours un bon souvenir de l’année qu’il passa en Brabant, ainsi qu’il le dira, lorsqu’arrivé au sommet de la gloire, il y reviendra en 1815. Il rendra visite, dans les semaines précédant Waterloo, à l’avocat Foubert et lui parlera avec une chaleur dont il était peu coutumier. Comme, en ce moment, la capitale est remplie d’une multitude de soldats alliés — ce qui entraîne parfois des soirées agitées pour les habitants36 —, Arthur fait poster une sentinelle britannique en permanence devant la maison de son ancien professeur.
En janvier 1786, madame Wesley rentre en Angleterre et envoie son fils en France, à Angers, dans une académie privée, plus ou moins militaire, tenue par un sieur de Pignerolles. Celui-ci, cinquième du nom à la tête de cet établissement, prétend descendre de l’ingénieur qui construisit la ville forte de Pignerol où fut enfermé Fouquet. Avec une telle ascendance vraie ou fausse, la réputation de l’académie d’Angers est grande en dépit de l’indigence de son enseignement. En fait, celui-ci est très « XVIIIe siècle ». On y fait de l’équitation, de la haute école, de la danse, du maintien, bref on y apprend les belles manières, avec un peu de mathématiques et de fortification par surcroît. Mais Arthur y acquiert un excellent français qui charmera Madame de Staël en 1814. Toujours se souviendra-t-il, jusqu’à son extrême vieillesse, d’Angers, des bords de la Loire et du petit vin rosé qui sautait dans les verres. Toujours affectionnera-t-il le peuple français et, lorsqu’il combattra l’armée de Napoléon, il aimera répéter que c’est le tyran, et nullement la France, qu’il veut abattre. D’autre part, le contact amical du jeune anglican avec des gentilshommes catholiques français de son âge exercera une influence certaine sur son comportement futur. Arthur qui, durant sa longue vie, sera un croyant profond, fils soumis de l’Église d’Angleterre, se montrera toujours, contrairement à la grande majorité de ses concitoyens de l’époque, réellement tolérant envers les catholiques, qu’ils soient anglais ou irlandais.
Si le jeune Wesley n’a pas acquis beaucoup de connaissances durant ses études à Chelsea, Eton, Bruxelles et Angers, il a, en revanche, comme l’a si bien montré Elizabeth Longford, développé en lui, une vie intérieure profonde. De cela, personne ne s’en rend compte parmi les siens. Dans les derniers jours de 1786, le grave frère aîné Richard rappelle son cadet en Angleterre et lui obtient, le 17 mars 1787, une commission d’enseigne au 73e régiment d’infanterie37. Arthur est un peu en retard sur Napoléon Bonaparte. Celui-ci, sous-lieutenant d’artillerie depuis deux ans, tient garnison successivement à Valence, Lyon, Douai, se distinguant par ses fréquentes absences illégales qui lui valent maintes sanctions. Le jeune Wesley franchit rapidement les grades subalternes dans cinq régiments et devient major, le 30 avril 1793, au 33e régiment d’infanterie. Grâce à l’argent que lui avance son frère, il achète le 30 septembre suivant — selon les errements de l’époque — la charge de lieutenant-colonel, commandant le 33e régiment, qui sera plus tard le Duke of Wellington’s West Riding Régiment, aujourd’hui lourd de traditions glorieuses.
Durant les premiers temps, Arthur accomplit peu de réel service militaire, car il exerce, en fait, les fonctions d’aide de camp du Lord-Lieutenant d’Irlande. Et de plus, il est député de Trim, au Parlement irlandais, depuis avril 1790. A-t-il la vocation des armes ? Il ne semble pas. Il est entré dans la carrière comme beaucoup de cadets de famille dont les aînés ont mieux à faire. Sa charmante mère, en effet, répétait à l’envi que Richard et William s’envoleraient vers les plus hautes destinées, mais qu’Arthur « n’était bon qu’à faire de la chair à canon ». On n’est pas plus aimable. Anne Hill commencera cependant à changer quelque peu d’opinion lorsqu’elle sera séduite par l’élégance avec laquelle son troisième fils porte la flatteuse tunique rouge. De là à penser qu’il pourrait jamais égaler ses deux aînés... Certainement non. Aussi se réjouit-on à l’idée que cette singulière maman vivra suffisamment vieille pour voir le mal-aimé devenir prince de Waterloo.
33. Cfr A. Bryant, op. cit., p. 16.
34. F. Drion du Chapois, op. cit. (À la recherche ...), t. VIII, p. 175.
35. D’après les historiens britanniques et continentaux, Arthur Wesley aurait séjourné chez un avocat nommé Goubert. Or nous avons cherché en vain le nom de ce dernier aux Archives communales de Bruxelles, Calendrier de la Cour de leurs Altesses royales Marie-Christine et Albert, 1784, de même que dans L. Nauwelaers, Histoire des avocats au Souverain Conseil de Brabant, deux vol., Bruxelles, 1947. En revanche, nous avons trouvé le nom de Jacobus Foubert, baptisé en la paroisse Saint-Géry le 14 novembre 1760, licencié en droit de l’université de Bologne en 1781. L’avocat reçut en 1787 un avertissement du Conseil de Brabant pour avoir endossé une traite sur Londres sans en référer au Conseil — cfr L. Nauwelaers, op. cit., t. I, p. 114 — au nom d’une famille Hamilton qui avait de nombreuses relations avec les Wesley. Et l’on sait que Foubert eut plusieurs pensionnaires anglais. Enfin, il est intéressant de constater que ce juriste, avocat depuis 1781, n’est inscrit au tableau des avocats, imposé par Bonaparte en l’an XII, que le 23 octobre 1813, soit à la fin de l’occupation française en Belgique. Cfr Archives générales du Royaume, Conseil de Brabant, portefeuille 2091, où Foubert figure, l’an 1814, en queue de liste, alors que ses collègues y sont mentionnés par ordre alphabétique. Il avait donc été un opposant au régime napoléonien, ce qui n’a rien d’étonnant étant donné ses affinités anglaises.
36. Cfr à ce propos Archives communales de Bruxelles, Dossier Police des Etrangers, liasse An IV - 1818. L’agitation n’était pas seulement provoquée par des soldats, mais aussi par toute une pègre qu’excitaient les agents de Napoléon avant Waterloo. Raison de plus pour Wellington, de protéger la maison de Foubert dont on connaissait les sentiments antibonapartistes.
37. Cfr E. Longford, op. cit., t. I, p. 22. La recommandation de Richard, pour son frère, adressée au duc de Rutland, Lord-Lieutenant d’Irlande, montre la considération que l’aîné avait pour son cadet : « Il se trouve ici pour le moment et est perfectly idle. Cela m’est totalement indifférent quelle commission il pourrait obtenir, pourvu que ce soit au plus tôt. » En d’autres termes : « De grâce, débarrassez-nous de lui le plus vite possible ! »
CHAPITRE II : LES PREMIÈRES AMOURS ET LES PREMIÈRES ARMES, LES UNES ET LES AUTRES DÉCEVANTES
À partir de 1791, Arthur semble être vraiment conquis par son métier de soldat. Il s’intéresse à la vie militaire, s’occupe de la troupe et lit les grands classiques de l’art de la guerre, tout en s’initiant à la politique. Au cours de ses cinq mutations, il est passé de l’infanterie à la cavalerie, puis est redevenu fantassin. « Nous trouvons aujourd’hui étrangement inconsidérée cette valse d’une arme à une autre, ensuite de nouveau en sens inverse ; mais la méthode pouvait avoir ses avantages pour le futur commandant en chef qui apprit ainsi à commander des unités d’infanterie et de cavalerie. Longtemps après la fin de ses campagnes, le duc déclarait qu’il devait une grande part de sa réussite au soin qu’il avait toujours apporté, étant officier de troupe, aux points élémentaires de la tactique. Comme il l’expliquait, avant de savoir grouper des Divisions et régler les mouvements d’une armée, il faut comprendre le ressort et les moyens d’un homme seul, puis d’une compagnie, d’un bataillon, d’une brigade et ainsi de suite38» Le futur Wellington s’explique par ces lignes. L’homme sera, d’abord, un expérimental. Tout pour lui devient matière à réflexion et à enseignement. Tout ce qu’il observe est noté dans ses tablettes ou gravé dans son cerveau à titre de leçon pour l’avenir. Ce même souci de l’expérience, il le montre par la ponctualité avec laquelle il s’occupe de ses propriétés familiales ; il médite l’exemple fâcheux de son père et acquerra autant d’ordre que Garrett en avait peu.
