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Parfois ballade sensuelle, parfois conte philosophique sur le temps, ce roman joue sur l'ambiguïté rêve/ réalité. Le personnage principal se retrouve, suite à un malaise, projeté dans un passé qu'il ne maîtrise pas. Sa quête se partage entre l'accomplissement d'un amour de jeunesse et la compréhension de ce qui lui arrive pour ne pas sombrer dans la folie. De son passé non domestiqué va surgir le désir obsessionnel de recoller au vrai présent, de remettre le doigt sur son empreinte, de retrouver la femme et l'enfant dont il est orphelin suite à cette rupture "d'année-vrisme". Ce voyage, cette errance sont parsemés de clins d'oeil musicaux, littéraires, cinématographiques... de ces cailloux qui nous servent de repères sur le chemin du temps qui passe.
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Seitenzahl: 189
Veröffentlichungsjahr: 2019
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Quinze heures, jeudi 20 août 1998.
Le soleil fait éclater ses lumières. Les rayons se transforment en chaleur asphyxiante. L’asphalte se change en glue. De rares pas viennent plonger dans la poisse mordorée de la rue. Les voitures, véritables fours à infrarouges, sont délaissées pour des siestes de fortune dans des succédanés de fraîcheur. Des passants fous rasent les murs pour s’imprégner du moindre centimètre carré d’ombre.
La folie qui me pousse à arpenter les trottoirs incandescents est la recherche d’un cadeau pour ma fille Amélie ; un cadeau que je vais acheter dans l’une des grosses boutiques réfrigérées du centre-ville. Combien de fois elle m’a tanné ?
« – Une poupée magique que je veux !
– Comment qu’on dit ?
– S’il te plaît mon petit papa chéri d’amour que j’aime tant. »
Qu’est-ce qu’il y a de magique à chier, vomir, pisser, bêler ? Tous les inconvénients d’un vrai bébé sans les avantages : pas de sourire, pas de progrès, pas de véritables câlins. Enfin…
La sueur dégouline comme coulent les secondes, inlassablement, imperturbablement ; aussi sûrement que le soleil brillera dans cinq minutes, dix ans, des siècles, des milliers d’années.
Amélie aura cinq ans dimanche.
Moi, je vais sur ma trente-troisième année. Trente-trois ans : le seul âge que je n’aurai jamais. Balayées les trente-trois bougies ! Soufflés les trente-trois balais ! Une page arrachée du script de ma vie.
Je suffoque en empruntant le sas de verre du grand magasin. Un certain Monsieur Malaussène¹ est demandé au bureau des Réclamations par une voix féminine exhalée des haut-parleurs. Un éclair indompté s’échappe d’une vitre-miroir, imprime mes rétines pour y squatter avec insistance quelques cônes et bâtonnets. Un mirage de migraine ophtalmique se profile à l’horizon de mon espace temps. Rechercher le poupon scatologique pour oublier cette désagréable perspective.
Le rayon jouets est désert et tiède : pas de vendeur, pas de poupée chialo-merdeuse, pas de fraîcheur. Je m’extirpe de cet antre de la consommation moderne, accompagné d’une légère tachycardie qui rebondit dans mes tempes. Dehors, la canicule me balance son lourd point d’orgue. Mon malaise empire. Je prends une des rues pavées de la vieille ville. Les gargouilles de la cathédrale, gueules assoiffées, attendent patiemment un autre siècle.
Soudain, je m’arrête.
C’est elle ! Je la vois, là devant moi, de l’autre côté de la vitre. Elle me nargue de sa moue hébétée. Elle est assise sur une boîte où sont inscrites en lettres roses sur fond blanc cassé : « Je fais caca, pipi. Je pleure si on me couche sans ma tétine. »
Elle est là dans la vitrine de la petite boutique de jouets, celle qui me fait marcher par cette moiteur. Je la contemple avec soulagement. Elle a quelque chose de spécial, un je ne sais quoi qui m’intrigue, qui m’attire. Une cloche de la cathédrale sonne la demie. Une église lui répond. La porte de la boutique ne cède pas sous mon appui.
« réouverture à 16 heures »
Je jure, je peste, je trépigne : « C’est plus une sieste. C’est du chômage technique ! »
Une demi-heure à tirer, entre chape de plomb et céphalée. Ma tête tourne comme un périscope. Nord, Sud, Est ou Ouest ? La destinée au bout de la destination. Je décide de prendre le sens de la descente. Il y a un libraire spécialisé en BD dans la ruelle, plus bas à gauche. Les pavés usés luisent et me font miroiter leurs souvenirs furtifs de fiacres et de coupe-gorge.
Au loin, une silhouette traverse la rue pour disparaître aussitôt dans une venelle perpendiculaire.
« Mais c’est Lorizon ! », reconnais-je.
Pascal Lorizon dit « Lolo », un ancien pote de lycée. Une éternité ! Une autre vie…
Je réalise que je me lance à sa poursuite, pénètre dans ladite venelle. Celle-ci arbore un macadam fuchsia écœurant. Quant à mon copain porte-souvenirs, plus de traces, envolé, avalé par les sables mouvants mauves. Je suffoque de nouveau.
Personne. Trois pas. Le désert. Le ciel bascule, devient violet. La migraine est terrible. Mon oreille interne ne sait plus où elle en est. Je tombe à genoux. Je frissonne. Mes mains cachent mes yeux comme pour les protéger d’une lumière intense. Mon cœur doit battre son dernier record. Je vais mourir. J’ai froid. J’ai tellement froid. Cela vient de l’intérieur comme si chacune de mes cellules se souvenait de la dernière glaciation. Je me recroqueville. Position fœtale pour faire le grand saut. Mes pensées en avalanche s’arrêtent sur leurs deux visages : Marie… Amélie… le sens de ma… vie.
Je ne sais pas combien de temps je suis resté prostré sur ce bitume qui m’apparaît maintenant plus vieux rose que violacé. Mais à en juger par le soleil qui décline, la Grande Faucheuse a hésité longtemps. Mon cœur bat calmement comme celui d’un nouveau-né après sa première sieste. Le temps est désormais plus frais. Le souvenir des pieux de glace, qui m’ont transpercé de toute part lors de mon malaise, me laisse une étrange et indicible sensation qui m’arrache un frisson. Après cette secousse épidermique, je me lève. Je sais encore marcher. La pensée d’une attaque cérébrale me laissant hémi ou paraplégique m’a effleuré à l’instant même où j’ai repris connaissance. Il n’en est rien. Ma position bipède réveille dans mon crâne un cyclope qui se met aussitôt à travailler le fer lourd sur l’enclume de mes hémisphères cérébraux.
Je sors de la venelle comme on sort de prison, les yeux écarquillés sans vraiment savoir la direction à prendre. La rue pavée a perdu son éclat. Elle a vieilli. Les ombres lui tracent des rides profondes. Elle est sans âge. J’ai une pensée pour Amélie et sa poupée qui s’impatiente sur son socle en carton.
« T’en fais pas mon cœur, mon petit Namour, j’irai te l’acheter demain ta poupée magique. »
Il faut que je rentre. Marie va s'inquiéter.
Les deux premiers hominidés que j’aperçois sont du genre touriste. Le couple admire le portail de la cathédrale autant que leurGuide Vert. Le Christ en majesté surveille la pesée des âmes, version médiévale : les beaux bons d’un côté et les méchants à la bouche ouverte de l’autre, là où il fait trop chaud pour mourir en paix. Le cadran de l’horloge indique 18 h 30 et des broutilles inconcevables pour l’architecture romane.
« Enfer et damnation ! », juré-je sans me soucier des oreilles de pierre sainte.
Le temps doit s’être couvert, car il fait déjà sombre. Un orage, peut-être. Je n’ose pas vérifier la couleur du ciel, de peur que mon cyclope encéphalique ne redouble de violence et d’acharnement au labeur. J’atteins le boulevard et enfin le parking payant où j’ai garé ma voiture quelques heures auparavant. Celle-ci sera certainement parée d’un papillon sans ailes, aptérygote en langage entomologique, une sous-chenille écrabouillée sur le pare-brise pour le sous-contribuable qui ne s’acquitte pas honorablement de sa taxe de stationnement.
L’odeur suave de savons exotiques émanant d’une boutique me tire de ma profonde méditation pécuniairo-insectophobe.
«Tiens, encore une nouvelle solderie, le phénix des dépôts de bilan », me dis-je.
Puis :
« Merde ! On m’a piqué ma bagnole. On m’a tiré ma tire. Ah les enculés ! »
Le cyclope qui n’aime pas la vulgarité se remet au charbon. J’utilise tous les « bordels de merde » et tous ceux « de Dieu » que j’avais en réserve dans mon larynx, au frais pour la bonne occasion. Je me sens aussi épuisé que mon stock de grossièretés. Demain, j’irai chez les flics. Pour aujourd’hui, j’en ai assez, je rentre me faire dorloter par mes nymphettes.
Le bus qui me ramène est un vieux modèle, une antiquité de derrière les fagots. Des sangles munies de poignées pendouillent des barres métalliques lustrées, sorte de miroir déformant où se reflètent et se succèdent les mines patibulaires. Les visages sont fermés comme des huîtres qui n’attendent pas la prochaine marée avant bien longtemps. Les portes essoufflées battent le rythme d’interminables arrêts. La nuit est tombée prématurément quand le bus m’expulse de ses entrailles chromées.
Je ne suis qu’à trois pas de géant de l’immeuble où nous habitons à trois, un trois pièces aussi médiocre que modéré, au troisième étage. Mes mains tâtent, cherchent machinalement dans mes poches des clés qu’elles ne trouveront jamais. Rien de palpable sous la pulpe des doigts, aucun tintement à l’oreille. Et toujours cette étrange sensation en arrière-plan qui s’accroche, à l’instar de mon cyclope fabriquant inlassablement des armes blanches qu’il s’évertue à planter directement dans mes circonvolutions.
« Putains de clés ! J’ai dû les laisser dans la voiture. Quel con ! »
L’insulte marmonnée fait des ricochets à la surface de mon ego. Les ondes de choc provoquées se concentrent sur mon occiput douloureux.
« Tiens ? ils ont remplacé les boîtes aux lettres. », remarqué-je en traversant le hall javellisé. Le souvenir des boîtes éventrées ou aux portes cornées comme des couvertures de vieux livres me revient aussi fidèle que si je les avais sous les yeux. L’ascenseur n’est pas en panne et me téléporte docilement au troisième.
Je sonne, je frappe, j’appelle, je cogne, je gueule. Personne ! Bon dieu, qu’est-ce qu’elle fout ? Après une poignée de secondes silencieuses, un reproche timide sort de ma bouche inquiète :
« Marie, t’es où ? Qu’est-ce tu fous ? T’as vu l’heure ? »
D’ailleurs, quelle heure est-il ? Je ne mets jamais de montre en vacances. Je regrette. Je m’assois… enfin je m’écrase sur le tapis du voisin en forme de pied. Encore un coup de pied au cul ! Je souris ou plutôt je grimace. Je croyais que Marie allait se faire un sang d’encre parce que je n’étais pas encore rentré. C’est l’inverse. Mon sang vire à l’indigo. J’imagine le pire et pourtant bien loin de la réalité. J’imagine que le type qui m’a volé ma voiture s’est tué avec (bien fait pour sa gueule) et que Marie est partie me pleurer dans je ne sais quelle morgue, traînant derrière elle ma mouflette en âge de se refaire un papa. Ou que c’est Marie qui a eu un accident en allant chercher Amélie à la garderie. Non, il est arrivé quelque chose à Amélie dans leur crèche à la con. J’extrapole, je divague.
Je suis encore en train de tuer femme et enfant quand le mécanisme de l’ascenseur se met en branle. Mon anxiété est prête à se métamorphoser en soulagement. Je me suis à peine relevé qu’un barbu sort par la fente des deux portes coulissantes. Clés en main, il se dirige versmaporte, actionnemaserrure, appuie surmapoignée. La porte s’ouvre. Je ne peux m’empêcher d’interrompre son geste.
– Que faites-vous ?
Je ne trouve pas mieux à dire, alors qu’une multitude de questions se bouscule dans l’entrebâillement de cette porte, la porte demonappartement.
– Tu le vois bien. J’ouvre cette foutue porte.
Son tutoiement est agressif.
– Mais c’est… chez moi !
Mon intonation est menaçante.
– Faut arrêter de picoler mon petit gars !
La barbiche me scrute l’œil pour y déceler la buée alcoolique. Devant mon insistance, il ajoute :
– Tu t’es gouré d’étage. Ici, c’est le troisième.
À l’intention de la porte, je crie :
– Marie !
L’homme me bouscule.
– Maintenant tu dégages ! Y’en a marre de tes salades. Va dessoûler ailleurs !
Il rentre. Dans l’espace de l’ouverture de la maudite porte, je vois… je vois que ce ne sont pas mes meubles… Pas de chez moi. Pas de Marie. Pas d’Amélie.
Je reste planté là quelques longues minutes, sachant pertinemment que je ne vais pas me réveiller, que ce cauchemar n’est pas un rêve. À l’entrée de l’immeuble, aucune des boîtes à lettres new-look ne porte mon nom. Le téléphone, lui non plus, ne me compte pas parmi ses abonnés. C’est ce que je vérifie dans une vieille cabine à pièces. Je sens déjà le tissu de la camisole me frôler la nuque. Je suis comme un enfant perdu, oublié par ses parents à la sortie de l’école.
Mes parents ! Bien sûr ! Je décroche de nouveau le combiné. Mes doigts tremblent sur les touches. Après trois sonneries, je reconnais la voix de ma mère. Les pièces de monnaie dégringolent.
– Allô Maman, c’est moi.
– Salut mon fils !
Soupir, soulagement, elle me reconnaît.
Je demande tout de go :
– Sais-tu où sont Marie et Amélie ?
– Qui ?
Je sens une angoisse généralisée liquéfier mes viscères.
– Marie et Amélie !
– Je ne sais pas. Tu ne m’en as jamais parlé. C’est des copines de fac ?
Je craque. Mes genoux plient. Mon corps glisse le long de la paroi vitrifiée sale de la cabine téléphonique. Seul le fil d’argent, cordon ombilical de fortune, me retient de m’affaler totalement. La marionnette cassée, accroupie dans ce bocal où elle étouffe et dont la raison ne tient plus qu’à un fil, tente une réflexion :
« La fac ! Qu’est-ce quelle me chante avec la fac ? »
La voix inquiète de ma mère s’enquiert de mon état :
– Thomas ? T’es toujours là ? Ça va pas ?
Thomas ! Oui, c’est bien le prénom auquel je répondais, il n'y a encore pas si longtemps.
– J’ai eu un malaise cet après-midi. Je suis resté dans les vapes une heure ou deux, explique ma voix sereine comme s’il ne s’agissait que d’un vulgaire rhume.
– Quoi ? cri de mère affolée.
Les où, quand, comment, fusent.
– J’n’ai plus de pièces, M’man. J’te raconterai plus tard.
La fatigue ferme ma phrase.
– Papa va venir te chercher. Demain, t’iras chez le docteur, ordonne-t-elle.
Papa ? Il doit s’agir de mon père. Dernièrement, il avait l’appellation « papi contrôlé » dans le langage de ma mère.
– Où est-ce qu’il te récupère ? À l’université ? demande-t-elle.
Elle commence à me gonfler avec l’université, mais je suis trop las pour l’envoyer balader.
Je réponds :
– Non, rue des Peupliers, sur le parking de l’immeuble.
– C’est où ça ?
Bordel ! Qu’est-ce qu’elle me fait là ? Elle joue les amnésiques. Ça fait plus de huit ans que j’habite dans cette putain de rue, au troisième étage d’un putain d’immeuble ; qu’elle vient me voir tous les quinze jours… et elle ose me demander où c’est. J’ai envie de hurler, d’envoyer chier le monde. Je me tais. Une seule pensée m’obsède : revoir Marie et Amélie.
Je rectifie :
– Qu’il vienne plutôt me prendre au café du jet d’eau, en haut du tunnel.
Je songe :
« Le café du jet d’eau, lieu de mes premiers rendez-vous avec Marie, à l’époque où je n’osais même pas lui prendre la main. Des mains qu’elle a si douces… »
Un « d’accord ! d’ici une heure » me tire de ma rêverie.
Je rajoute :
– Ah, au fait !
– Oui ?
– On m’a piqué ma bagnole.
– Quoi ? cri de mère épouvantée.
Je raccroche.
Mon cyclope a dû se crever l’œil en jonglant avec ses épées fraîchement forgées, car il ne tonne plus dans ma tête. À peine suis-je sorti de l’aquarium des Télécoms que j’entends une plainte, un braiment. Je m’approche d’une silhouette humaine tapie dans l’ombre d’un muret. Il m’aperçoit. Il récupère son litron comme si on pouvait encore lui voler quelque chose. Puis il se ravise, il me le tend. Le clochard est aussi rond qu’il est maigre. Je repousse son offre, m’assieds à côté de lui. Tous les deux adossés au petit mur, nous contemplons avec scepticisme les étoiles.
Je lui demande :
– Nous sommes où ?
– T’es chez moi ! C’est-à-dire nulle part !
– On est quand ?
Son visage se tourne légèrement vers moi. Il me considère du coin de l’œil. Son haleine de cave chaude m’envahit.
– T’es beurré ou t’arrive de Mars ? m’interroge-t-il.
Je hausse les épaules.
– T’es pas beurré ! Bah, ça me rend triste.
Le mot triste finit dans le goulot de la bouteille. Le liquide noir clapote.
Je questionne :
– Quand on a l’impression d’avoir tout perdu, qu’est-ce qui nous maintient en vie ?
Voilà que j’invite ce pauvre clochard ivre à philosopher sur le sort de l’être dépossédé, nu, exclu.
– C’te question ! La Vie ! me répond-il.
Puis pour lui-même :
– La vie… ou ce qu’il en reste.
Nouvelle déglutition de pinard.
– T’as bouffé ? me demande-t-il gaiement.
– Non.
– Je t’invite aux Restos du cœur².
Je décline l’invitation :
– Merci, on m’attend.
– Courage fiston, me lance-t-il quand je le quitte.
Re-bus jusqu’au point de rendez-vous. Autre vieux bus rénové.
Je suis assis devant une tasse de café. Le café ressemble à du café. Il en a le goût. Je profite de ce moment de répit pour nourrir ma paranoïa. Je suisLe Prisonnier3perdu dans cette ville. Tout le monde s’est ligué contre moi, même mes propres parents. En plus de ma bagnole, on m’a volé ma femme, ma fille et mon passé. Qu’est-ce qui a basculé ? Ma raison ?
J’ai envie de pleurer. Je dois avoir l’air piteux. Une vieille dame assise à une autre table me regarde de travers. Son thé est un prétexte pour filer une tonne de sucre à son clebs. Avec ce régime, le chien doit avoir le poil comme de la barbe à papa. Cette pensée me fait pouffer de rire : rire nerveux. Le toutou diabétique me dévisage de son regard sirupeux.
Quelle est cette folie ? Je cherche une explication raisonnable. Ma logique me renvoie à mon malaise. Aurait-il eu une incidence sur mon cerveau ? Le contraire de l’amnésie. J’ai des souvenirs en trop : une femme, un enfant, des bougies que l’on souffle, des scènes d’amour. Serait-ce des rêves insufflés par la mort qui m’a frôlé cet après-midi ? Des rêves si précis qu’ils ont débordé sur ma mémoire émotionnelle et s’y sont ancrés. Des rêves d’amour.
J’aurais dû mourir, ne pas me réveiller, me fossiliser. Mais la vie est plus forte. Elle me laisse orphelin de femme et de fille. Mes deux anges, je vous ai trop bien inventés pour que vous ne soyez pas réels.
Une larme coule que je dissimule dans ma paume. Ma peau me fait mal, surtout au niveau de mon visage. Le froid insupportable dont j’ai souffert tout à l’heure l’a endolorie. Un simple effleurement me picote. Ma larme me brûle. Je l’efface d’un doigt. Ma peau me semble douce presque juvénile.
Mon père ne devrait plus tarder. Je règle ma consommation. Ce n'est pas cher ici. Si mon père me dit que tout cela n’était qu’une blague, qu’ils étaient de mèche avec le barbu de mon appart, je l’étripe. Non ! je l’embrasse. Je vais l’attendre dehors. Je sors. Le chien à la vieille dame me lance un coup d’œil liquoreux.
Le couvercle nocturne demeure étoilé. Je reconnais la Grande Ourse. Elle est là, inébranlable, suspendue à des années-lumière. Des voitures aux phares jaunes, comètes bicéphales, défilent. Une 205 rutilante sous les lumières artificielles des réverbères se range sur le côté. Appel de phares. Mon père en descend. Je suis saisi par la similitude de la Peugeot avec l’ancien modèle que mes parents avaient vendu cinq, six ans auparavant. Je m’approche, lui fais la bise.
– Salut fiston ! T’as pas l’air en forme, constate-t-il.
– Bof !
– Maman m’a dit que t’avais eu un malaise ?
J’acquiesce.
– On y va ? suggère-t-il.
Où ? C’est la question essentielle que je me pose. Vers quelle extravagante surprise va-t-il m’emmener ?
– Oui, réponds-je avec une anxiété croissante.
Je monte dans la voiture. Elle sent le neuf. Les vieux bus rénovés me reviennent à l’esprit. Je doute. Une idée impossible, inconcevable m’effleure. Je veux en avoir le cœur net. Je mens :
– P’pa, attends deux secondes. J’ai dû oublier mon portefeuille au café.
Je bondis hors de l’habitacle, cours, replonge dans l’atmosphère enfumée du troquet et demande dans un même souffle au serveur :
– Excusez-moi, vous n’auriez pas un calendrier, s’il vous plait ?
Il me tend un de ces petits calendriers de poche qui servent de support publicitaire.
– Gardez-le !
Je blêmis. Je voudrais lui demander s’il n’a pas plus récent, s’il se paie ma tête ; mais c’est au-dessus de mes forces. Je dis « merci ».
Ma salive n’est qu’une boule qui m’étrangle. Mes yeux ne peuvent se détacher des gros chiffres en caractères gras qui ornent l’en-tête du carton imprimé.
Les numéros tournent, virevoltent, rebondissent dans mon crâne comme des boules de Loto.
Non ! On ne va pas me faire avaler pareille couleuvre.
J’ai vingt ans et quelques.
C’est de l’histoire ancienne, révolue.
Je n’ai pas d’enfant, pas d’Amélie. Je n’ai même pas encore rencontré sa mère.
J’ai déjà donné. La page est tournée. C’est du passé écrit à l’encre sympathique.
Saoulé par cette valse à vingt ans qui a mis le temps à l’envers, je sors groggy. Mon père me récupère dans son tacot neuf.
– Tu l’as retrouvé ? me demande-t-il.
– Oui !
Je songe : « j’ai retrouvé le temps perdu que je ne recherchais pas. Que vais-je en faire ? Mes souvenirs me suffisaient, enfin me semble-t-il. Je suis un extra-terrestre qui a crashé son ovni sur une planète où les habitants souffrent de lifting généralisé. »
– T’as vérifié si t’avais tout ? insiste mon père.
– Oui !
« On m’a volé onze ans. Rien que ça ! Une paille ! »
Une extrême lassitude me contraint à fermer les yeux. Je distingue de moins en moins les paroles de mon père qui me parle de ma voiture qui n’a jamais été volée, d’absence due au surmenage, de médecin…
Je m’endors en souhaitant qu’à mon réveil papa ait plus de cheveux blancs.
La mer. La mer est bleue avec de l’écume blanche. Les vagues attaquent le mur principal d’un château de sable. Amélie, en son centre, rit. Amélie crie à chaque assaut. La construction est encerclée par la masse mousseuse. Amélie pétille de joie. Elle lance des galets à l’eau qui s’avance, agressive. Le sable est lissé, aplati. Une brèche est ouverte. L’eau s’engouffre. La charge est terrible. Le château est rasé. Amélie a disparu. Je veux appeler. Aucun son ne sort de ma gorge. Je veux bouger. Mes pieds sont emprisonnés dans le sable spongieux. Je me retourne difficilement, juste à temps pour voir Marie s’effacer derrière la falaise de calcaire que la mer balaye de ses flots impitoyables. Je me débats. Le sable lâche prise. Je cours au ralenti sur le front rocheux. Des fossiles d’ammonites s’extirpent de leur matrice blanchâtre comme autant d’yeux plongeant dans le liquide salé et ne laissant que des orbites aveugles. La mer s’arrête de bourdonner. La falaise s’effondre dans un bruit de frein à main. Je sursaute.
Ma mère me cueille dans l'obscurité :
- Tu as mauvaise mine.
- Je suis fatigué.
Une lumière éclaire son visage. Elle a épouvantablement rajeuni. Leur ancienne maison n’a pas changé. J’y ressens d’anciennes habitudes. Je suis un détenu qui revient après avoir purgé une peine de onze ans dont sept avec bonheur. Se refaire une nouvelle vie, la recommencer, se réinsérer dans le passé.
Je dis que je veux aller me coucher. Je gagne mon ex-chambre avec un automatisme qui me glace et me glisse dans des draps oubliés, dans un lit solitaire. Une ultime question s’affiche dans mon esprit en quête de sommeil :
Que sera demain ?
Ou plutôt !
Le matin.
