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«Dans la sainte vision que j’ai eue, la ville dans laquelle nous entrerons demain était semblable aux entrailles de l’enfer. Les corps des infidèles portaient en eux les marques de leur trahison, et une rivière pourpre nourrie du sang des hérétiques inondait les champs de blé fraîchement moissonnés. Dans les sillons, leurs membres désossés offraient aux corbeaux leur chair en putréfaction. L’horizon était rouge, le crépuscule se mariait au sang des coupables en se mélangeant aux flammes de l’enfer. J’ai vu la colère divine.»
C’est par cette diatribe que le Grand Inquisiteur harangue ses troupes avant de pénétrer dans la ville d’Anis et d’assouvir ses visions meurtrières. Égaré dans la folie de sa foi fanatique, Tarquebruda poursuit sans relâche les hérétiques.
À PROPOS DE L'AUTEUR
Fils d’artistes peintres,
Denis Ravel a été tour à tour publicitaire, puis éditeur. Passionné par les écrivains romantiques du XIXe siècle il apprécie particulièrement Edgar Allan Poe, Gérard de Nerval, Théophile Gautier, ainsi que les romans d’aventures. Citons : Typhon de Joseph Conrad, ou encore Lord Jim, voir entre autre les aventures d’Arthur Gordon Pym. Aujourd’hui auteur d’une vingtaine de romans et de nouvelles, il aime particulièrement écrire ce qu’il appelle ses duels amoureux. Il apprécie d’intégrer une note de fantastique dans ses histoires. Croyant, il manifeste clairement sa foi dans ses écrits.
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Seitenzahl: 93
Veröffentlichungsjahr: 2020
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Denis RavelLe Grand Inquisiteur
La Compagnie LittéraireCatégorie : Fiction historique
www.compagnie-litteraire.com
Sur la route qui mène vers la célèbre ville d’Anis, un cavalier avance au grand galop, comme poursuivi par les démons de l’enfer. L’heure est crépusculaire, à l’instar, peut-être, de son existence même. Tout autour de la cité, le ciel devient rapidement bleu outremer, et seuls quelques nuages qui s’y détachent indiquent que l’obscurité n’est pas encore complète.
Lorsqu’il met pied à terre, la rue pavée à l’image de celles de la capitale, qui l’a conduit jusqu’à la cathédrale, résonne encore du galop de l’étalon blanc qu’il chevauchait. Sa fière carrure et son port de tête lui confèrent l’aspect d’un homme d’armes, pourtant ses vêtements indiquent clairement qu’il est un homme d’Église : il porte une robe et un scapulaire blancs, un manteau noir et une ceinture de cuir. Cependant, l’empressement qu’il met à pénétrer dans le lieu sacré ne conforte l’une ou l’autre idée en aucune façon.
Mais que fuit ainsi le mystérieux cavalier? À qui cherche-t-il à échapper? Qu’a-t-il à se reprocher? Son invisible poursuivant est-il humain ou céleste? Autant de questions qui resteraient sans réponses pour qui le verrait entrer, après avoir gravi quatre à quatre les larges et nombreuses marches du parvis, dans l’immense édifice religieux.
En cette heure tardive, tout est austère et sombre dans la majestueuse cathédrale. La nef principale ne dévoile que très peu ses trésors architecturaux, et ses voûtes disparaissent dans la nuit qui semble éternelle. L’autel, seulement éclairé par quelques bougies vacillantes, semble plus que jamais un lieu de paix et de prière. Peut-être, des âmes perdues y errent-elles à la recherche d’une éventuelle rédemption, ajoutant à la dimension mystique du lieu.
L’homme s’écroule face contre terre, les bras en croix, au pied de l’autel. Il restera ainsi la nuit entière, ne se dérobant qu’aux regards indiscrets d’une aube trop fraîche et surtout trop voyante. Cet homme, c’est le fossoyeur de Satan, le briseur de chairs et de vies, un démon déguisé en moine. Cet homme, c’est Tarquebruda, le Grand Inquisiteur.
***
Mais revenons au début de cette histoire. Nous sommes en 1240. L’ordre des Templiers n’a pas encore été démantelé. Les représentants de l’ordre des Dominicains, quant à eux, semblent insatiables. Apostasie, idolâtrie, sodomie, hérésie et sorcellerie sont les maîtres mots des tourmenteurs. Ils s’en servent pour arrêter, torturer et spolier de leurs biens leurs victimes. Dieu protège les pécheurs de la Sainte Inquisition! C’est une terrible machine à broyer les âmes et les corps qui est en route.
Le Grand Inquisiteur de France est en cette époque le représentant de l’ordre des Dominicains, il est sa main vengeresse et purificatrice.Nommé par le roi, cela fait quatre ans qu’il parcourt le royaume à la recherche des hérétiques. L’ascétisme et la prière sont son quotidien. Ce dominicain imposant au visage émacié et à l’œil de prédateur semble avoir été sculpté dans le granit. Son simple regard est déjà une torture, et les justes comme les pécheurs évitent de croiser sa route. Afin d’impressionner, il se sert de tous les subterfuges, de son rang important d’homme d’Église chargé par les autorités ecclésiastiques de remettre dans le droit chemin tout déviant, mais aussi de son imposante stature qui fait que s’il n’était pas envoyé de Dieu, il serait sûrement chef des armées royales.
Cet homme ne mange pas de viande, prie beaucoup et dort sur une planche. Une cinquantaine de cavaliers l’accompagnent presque en permanence et de nombreux fantassins sont à sa solde. Leurs armes s’entrechoquent au rythme du pas des chevaux, leurs habits sombres ainsi que les récits de leurs exactions obscurcissent les vallées qu’ils traversent en route vers de nouvelles victimes. Tous ont juré allégeance à Dieu, au pape et à l’Église. Les hommes qui composent cette armée de mercenaires, de bandits et d’aventuriers ont rejoint la Sainte Inquisition; de par leur statut ils ont, en regard des populations, un énorme pouvoir.
La petite troupe chevauche lentement sous un soleil de plomb en direction du village de Gaspinhac. Les soldats vont à pied, la route est longue et monotone, chacun est accablé par la chaleur. Le chemin qui serpente à travers les plaines et les vallées parvient enfin à des champs cultivés. Les blés mûrs, avec leurs grains gonflés d’orgueil, annoncent une bonne récolte. Chaque être vivant, qu’il soit paysan travaillant aux champs, oiseau volant dans les cieux ou simple insecte rampant, semble s’être arrêté de vivre. L’air est irrespirable en cette brûlante fin de matinée de juillet.
Seul Tarquebruda conserve sa totale dignité. Il se tient droit sur sa monture, le regard tourné vers l’horizon, où se profile maintenant au loin la silhouette de la toiture d’un bâtiment. Soudain, il sent son cœur se serrer : il s’agit bien du couvent des Carmélites, où, il y a plus d'une vingtaine d'années déjà, alors qu’il n’avait encore été qu’un jeune frère dominicain, il était devenu confesseur grâce à la protection de son oncle cardinal. Et c’est là qu’il partagea pendant un court instant l’amour d’une novice qui resterait la seule femme de sa vie. Hélas, leur idylle fut de courte durée. La mère supérieure ou le cardinal lui-même eurent-ils vent de cette liaison ? Tarquebruda ne le sut jamais, mais le fait fut qu’un jour il reçut de la part de son oncle la lettre portant sa nomination à effet immédiat en tant que prieur d’un couvent des Dominicains dans un autre coin du royaume. Il ne pouvait refuser au risque de voir sa carrière au sein de l’Église brisée définitivement. Il choisit donc de briser son cœur.
Depuis, à plusieurs reprises, il essaya de se renseigner sur le sort de sa bien-aimée. En vain : elle n’était plus chez les Carmélites et semblait avoir disparu de la surface de la terre.
Pendant que Tarquebruda se remémore dans sa tête cette triste histoire, son visage reste imperturbable, son regard fixant toujours l’horizon. La route, qui montait depuis un long moment, arrive enfin sur un large plateau permettant d’apercevoir les modestes maisons des paysans, l’église et plus au fond, sur un promontoire, le château.
L’angélus sonne, appelant les villageois à la prière. La troupe s’arrête un instant, contemplant le village comme si elle allait donner un assaut. Tarquebruda, d’un signe du menton, signifie à ses compagnons qu’ils doivent se remettre en route, et c’est avec l’assurance du droit divin que les soldats pénètrent dans le village. Les habitants, en apercevant les enquêteurs de l’Inquisition, sont pris de terreur, mais aucun n’ose se dissimuler. Fuir serait se trahir et pourrait signifier l’arrestation et la soumission à la question.
Quelques instants plus tard, l’armée de Tarquebruda prend possession de la place du village. Un sergent proclame alors l’édit de foi, adressé aux fidèles et les invitant à dénoncer les hérétiques sous peine d’excommunication, avant que Tarquebruda lui-même, sans attendre la fin de son discours, prenne la parole :
« Infidèles aux lois du Seigneur tout-puissant, hérétiques reniant votre maître, par ce deuxième édit de grâce, nous, les représentants de l’ordre des Dominicains, vous laissons quinze jours pour vous repentir et venir vous rétracter. Ainsi, tout hérétique repenti évitera-t-il le bras séculier. Passé ce délai de grâce, tout accusé tombera sous le coup de la justice inquisitoriale! »
Son regard est, en cet instant, imprégné de folie, son ton, exalté ; il se dresse sur son cheval, pointant un index vengeur vers les cieux, en direction du Tout-Puissant qu’il prend ainsi à témoin.
La voix du Grand Inquisiteur résonnait encore sur le parvis de l’église, alors qu’il venait à peine d’achever sa diatribe, que chaque chrétien, chaque habitant du village se sentait déjà plus pécheur qu’il ne le devrait. Le petit peuple quittait à présent le parvis avec un étrange sentiment de malaise; seul le prêtre vint saluer cette horde de tueurs déguisés en justiciers de Dieu.
—Bienvenue, frère, représentant de l’ordre des Dominicains, en cette chaude journée d’été, s’adressa-t-il à Tarquebruda.
—Dieu préserve votre église, mon Père, ainsi que vos fidèles.
Le Grand Inquisiteur prit le prêtre par le bras avec douceur, mais avec une certaine fermeté. Les deux hommes marchèrent ainsi d’un pas tranquille, tournant en rond, passant et repassant devant l’église. Visiblement, ils avaient des choses à se raconter.
—Mais, dites-moi, père Gabriel, nous sommes ici à votre requête, si je ne m’abuse?
—En effet : il s’est installé dans la ville d’Anis, à deux lieues d’ici, un chevalier aux mœurs douteuses, dont on dit qu’il pactise avec le diable et entretient des liens avec une sorcière. Il se nomme Ange de la Motte, c’est un homme d’armes habile au maniement de l’épée, de l’arc et rompu aux techniques de la guerre.
—Continuez, vous m’intéressez.
—Ces derniers temps, il était souvent vu en compagnie de François, duc de Marlende. On dit qu’il intrigue aux côtés du duc afin de l’aider à prendre les terres de Morne Sire, le seigneur de Malrevers. Attention cependant, car le duc bénéficie de la confiance du roi.
—Mais, père Gabriel, je pense avoir entendu parler du chevalier de la Motte. N’a-t-il pas bonne réputation?
— Dans le passé, il l’avait, oui, mais ces derniers temps il se montre en fort mauvaise compagnie, avec des catins, des ribaudes dévoyées qui vivent en marge des préceptes de l’Église catholique.
—Indiquez-moi sa demeure, nous nous y rendrons et lui demanderons de nous suivre.
—Sa résidence se trouve dans le quartier de la cathédrale et à quelques maisons seulement de la forge.
Ce jour-là, satisfait d’avoir obtenu le renseignement qu’il était venu chercher, Tarquebruda ne tourmenta pas davantage les villageois. La troupe se reposa à l’ombre de quelques arbres offrant un épais feuillage, les cavaliers firent se désaltérer leurs chevaux fourbus et chaque homme en profita pour s’alimenter. Le Grand Inquisiteur menait ses hommes et ses bêtes toujours au bord de l’épuisement, tant que sa quête restait inassouvie.
Lentement, l’horizon se modifia, puis soudain, en quelques minutes, une partie du ciel devint noire. Des nuages, semblant porter tout le poids des ténèbres, enveloppèrent le petit village, puis l’ensemble de la vallée. Un orage éclata, d’une violence comme l’on n’en avait encore jamais vue dans la région. Les éclairs ouvraient des brèches effrayantes dans les nuages noirs chargés de pluie. Le tonnerre grondait, les tambours divins appelant à la vengeance : il était clair que Dieu était en colère, à moins que ce ne fût Belzébuth qui manifestait sa satisfaction.
La pluie se fracassait contre la terre desséchée, de gigantesques flaques d’eau se formèrent et s’écoulèrent bientôt en un torrent de terre et de boue. Certains hommes de Tarquebruda se réfugièrent dans l’église, d’autres s’abritèrent sous des auvents, d’autres encore restèrent sous des arbres. Puis, comme si la colère céleste s’était apaisée, les nuages chargés de menace et de haine se retirèrent, et peu à peu tout redevint calme et serein, comme aux premiers jours de la création.
Quelques
