Il a plu toute la nuit, autant que mon cœur a pleuré, et ce matin, de guerre lasse, tout est gris. L’averse a lavé à grande eau les couleurs de l’été qui s’échappent à petits pas feutrés, barrant l’horizon de brumes longues et lasses, marche de chemineau. Le ciel semble si bas
qu’il glisse sur les cœurs un manteau de tristesse, et pose sur le mien une chape de plomb qui sans
cesse m’oppresse.
Le cimetière est clôturé par un maigre muret qui s’obstine à vouloir dessiner un drôle de carré. Il est si exigu, si vieillot, si menu, que les tombes s’y mêlent tête-bêche, dos contre dos, dans un méli-mélo qui lui donne ce petit air revêche, désuet, attendrissant, tout mélangé. Les cloches égrènent un glas lourd, lent et ténébreux, tandis que la foule se glisse entre les stèles, en serpents sinueux, une laine au fuseau. Elle suit le corbillard tiré par le mulet, parapluies grand ouverts en ailes de corbeaux. Jour de chagrin
pour accompagner le défunt, le suivre dans ses derniers instants, son ultime chemin. L’assistance se serre en une forme ronde, agglutinée tout autour de la fosse creusée. Le cercueil attend sur le bord, près du tas de terre noire qui semble déjà porter le deuil dans ses entrailles, dans ses pensées.
Sans attendre, M. le curé récite ses prières, les femmes lui répondent, pendant que les idées des hommes vagabondent loin de ces funérailles. Les miennes, chagrinées davantage, ne vont guère plus loin que la plaque de cuivre fixée sur le bois clair, en message, et sur laquelle deux noms ont été gravés : Jean Marrou, dit Tancrèbe. Des noms qui me font sourire, parce que ce sont aussi les miens. En effet, je m’appelle Jean Marrou, comme mon pauvre père qu’aujourd’hui on enterre. C’est mon nom officiel, le seul authentique, celui marqué sur le livret de famille, mon identité. Pourtant, il s’agit de celui que j’ai le moins porté, le moins utilisé au cours de toutes mes années. Vrai, personne ne m’a jamais appelé Jean Marrou, si ce n’est à l’armée, lorsque j’ai fait mon service militaire. On me nomme encore Petit Jean, surtout mes frères. Nom trouvé cette fois par ma mère lorsque j’étais enfant, parce que je n’étais pas très fort ni bien grand, et plutôt d’un tempérament souffreteux. En vérité, on m’appelle surtout Jean de Tancrèbe, c’est-à-dire Jean, fils de… C’est le nom le plus usé, celui qu’on m’a attribué toute ma vie, à l’école, entre amis, au pays. En somme, et je le reconnais volontiers, voilà beaucoup de noms pour un seul homme !
Dans ce cimetière, mon père s’en va ce matin vers un autre destin, et m’abandonne au mien attristé. Soudain, peut-être à cause de ce ciel gris, de ces ombres de circonstance, il me plaît d’écouter résonner dans ma tête toute l’histoire et la raison pour laquelle on le surnommait justement Tancrèbe. Il me revient à l’esprit le souvenir d’une nuit de juillet où j’ai tout découvert de son passé, de son existence, et de la fatalité qui s’était invitée le jour de sa naissance…
Je devais avoir une dizaine d’années, et il pleuvait « comme vache qui pisse ! » se serait écrié mon père, Tancrèbe. À ne plus distinguer le sentier, les sommets et les précipices. Quel drôle de temps ! Des éclairs zébraient le ciel tout entier, à ne plus les compter, impressionnants. Malgré tout, envoyé par le village, je montais dans l’alpage, à l’aup’, disait-on dans la vallée, avec Gaston, un garçon de mon âge, pour porter au berger qui passait l’été dans les verts pâturages quelques kilos de sel pour les troupeaux qui vagabondaient plus loin,
plus haut, vers les sommets et les cascades. Tout en marchant, je pensais à ceux qui, hier, dans cette montagne retirée, peuplaient quelques hameaux singuliers, oubliés : des terres inhospitalières. De fait, des âmes fortes et résignées restaient là, isolées durant plus de six mois de l’année, et s’obstinaient à vivre dans ces lieux inquiétants qui narguaient tous les vents ; avec des maisons et des champs qui tutoyaient le ciel, défiaient la nature, l’équilibre, et savoir, peut-être l’Éternel !
Dans les minutes qui suivirent, nous arrivâmes au hameau des Collets. D’un pas pressé, nous traversâmes quelques ruines abandonnées, avec leurs pans de murs tout délabrés, poutres tombées, noircies, et le reste parti en fumée depuis nombre d’années.
Gaston, arrêté pour regarder, constata sans un brin de pitié :
— Fallait donc être fou pour rester vivre si près des cimes. Que des sauvages, ces gens-là !
— Peut-être, mais c’est le pays de mon père ! lui répondis-je avec fierté, tandis que la colère me montait au nez pour si peu de respect à l’égard de ces gens, et de leur misère.
Néanmoins la conversation s’arrêta là, parce que la pluie était si forte qu’il nous fallait tenir la tête baissée et regarder où nous mettions nos pieds chaussés de gros souliers ferrés. Nous ruisselions, à ne point avoir envie de causer davantage ni de ralentir notre pas cadencé pour admirer le paysage. Nous marchions donc en silence, dans des prairies
inondées, où l’herbe était spongieuse, et parfois nous devions traverser de minuscules lacs où l’eau trompeuse nous arrivait à la cheville. Notre pèlerine, de plus en plus lourde, pesait sur nos maigres épaules, chargées par en dessous d’un gros sac à dos rempli, jusqu’à son col, de provisions, de blocs de sel et de saindoux.
Noël, le vieux berger que nous allions rejoindre, n’aimait pas les étrangers, les trublions. Souvent il lançait des pierres à ceux qui s’aventuraient trop près de son troupeau, de sa maison. Aussi étions-nous inquiets… S’il lui prenait la folie de ne point vouloir nous laisser entrer ?
Non, il nous reconnut aussitôt, car ce n’était pas la première fois que nous venions à Lauzereau. D’ailleurs, il nous accueillit avec le sourire, en nous voyant arriver trempés de la tête aux pieds.
— Avec ça, vous êtes au moins lavés pour une année ! Et c’est gratuit par-dessus le marché !
Peu enclins à plaisanter, parce que nous étions épuisés et gelés, nous avons posé tout de suite nos sacs près du feu, afin d’enlever l’humidité du sel si précieux qu’on nous avait confié, et qui avait été accompagné de mille recommandations. Puis nous nous sommes déshabillés pour sécher nos chemises, nos pantalons, nos gilets et nos chaussettes qui fumèrent volontiers, tandis qu’une odeur singulière se répandait dans la pièce assombrie.
Dans celle voisine, depuis que nous étions entrés, peut-être pour nous saluer, on entendait quelques agneaux bêler, et tinter les sonnailles des vaches qui allaient bientôt vêler.
Noël, d’un mouvement de tête vers le toit, nous montra le fenil.
— Vous allez passer la nuit ici. Avec l’orage, il ne fait pas bon passer au pied des barres.
Certes, l’orage grondait, tapait sur les cimes, faisait des ricochets et de grands signes,
mais en bas, au moment de notre départ, il avait été convenu que nous coucherions à Lauzereau pour ne pas risquer une descente dans la nuit, et ce scénario nous avait ravis. Aussi étions-nous étonnés que l’homme, à présent, fasse celui qui invitait.
Pendant que l’on finissait de sécher et de se réchauffer, aussi nus que des vers de terre sous une couverture qui nous piquait
sans arrêt les fesses et les mollets, Noël alla faire manger les bestiaux, et on l’entendit leur parler aussitôt. Au village, certains assuraient que les bêtes lui répondaient, aussi écoutions-nous avec fébrilité, afin de connaître la vérité sur ces commérages et ces comportements. Cependant, rien ne devait arriver jusqu’à nous, sauf quelques bêlements supplémentaires.
— Peut-être qu’il les chatouille ? suggéra Gaston.
Ce qui nous fit éclater de rire, à gorge déployée.
Une fois Noël revenu, nous nous étions à moitié rhabillés, malgré nos vêtements qui restaient humides, et que l’on avait enfilés avec difficulté, car nous ne pouvions plus supporter ce gros drap rugueux, moisi, qui nous
recouvrait, et qui nous faisait nous gratter. C’était pire qu’une fouettée d’orties. Le berger sortit du jambon, un fromage, et nous, de nos sacs, une grosse
miche de pain, ainsi que deux litres de vin envoyés par nos pères.
Comme nous ne parvenions pas à nous réchauffer, pour nous ravigoter, l’homme ne tergiversa pas et nous servit une tasse d’eau chaude dans laquelle il versa une bonne rasade de gnôle et trempa une cuillère de miel. J’hésitais à boire, car c’était la première fois que l’on me servait de l’alcool, et je regardais Gaston, ravi, complice de cet événement dont nous nous vanterions plus tard à l’école.
— Vous êtes presque des hommes ! nous rassura Noël. En plus, y a que moi qui le vois. Profitez-en !
À ces mots, tous deux nous bombâmes le torse, heureux du compliment, et bûmes le breuvage brûlant, rude et fort, d’un seul trait, presque d’une seule gorgée, aussi bien que des hommes ! Cependant, l’instant suivant, nous avons toussé, à nous étouffer, plus rouges que des pivoines !
Très vite, la nuit tomba, et la pluie ne cessa de courir sur le toit, en galop de
mulet qui s’emballe. Nous mangions la soupe de bon appétit, lorsque Noël me questionna :
— Tu es le fils de Tancrèbe, n’est-ce pas ? Tancrèbe des Collets !
Et il baissa la main pour certifier que je n’avais pas besoin de lui répondre parce qu’il le savait depuis longtemps.
— De toute façon, il n’y en a jamais eu un autre nulle part !
— Pourquoi il s’appelle Tancrèbe, son père ? demanda Gaston à son tour. Ce n’est pas un saint du calendrier, pavré ?
J’allais rétorquer, mais Noël me coupa la parole.
— Y en a pas beaucoup qui pourraient le conter. Mais moi, je sais toute l’histoire sur le bout des doigts et dans le détail ! Et toi, tu la connais ?
Je fis non avec la tête, car je ne m’étais jamais posé la question. Je n’étais pas curieux de nature. En revanche, Gaston reprit, joyeux :
— Et vous, vous vous appelez Noël, comme le 25 décembre ?
— Tout pareil, puisque c’est ma date de naissance.
— Bè, vous avez de la chance de ne pas être né le 14 juillet, sinon on vous appelait Fête Nationale ! Et là, ç’aurait été pire que Tancrèbe !
Nous avons éclaté de rire tous les trois, à cause de la réflexion de Gaston, bien sûr, mais surtout parce que l’alcool commençait à faire son effet, nous faisant tourner la tête et les idées, à tomber raides sur le plancher !
Plus tard, assis dans le foin, là-haut, sous le toit, Noël nous expliqua toute la vie d’hier aux Collets. J’écoutais, attentif, les mots, les phrases, choisis et récités par le berger, qui me dévoilaient un mystère : la vie de mes grands-parents dans ce triste hameau solitaire.
— Mieux que les Collets, cet endroit aurait dû s’appeler les Terres Maigres…, précisa-t-il, avec dans la voix un accent affligé qui traîna longtemps dans la pièce, à comprendre qu’il connaissait aussi cette vie d’hier oubliée, qu’il l’avait certainement partagée ?
Ensuite, durant des heures, mais en patois cette fois, il a fait vivre mon arrière-grand-père, Silvère, le patriarche des Collets qui ne s’exprimait pas en français ; il a parlé de mon grand-père, Gabin, et bien sûr de mon père, Tancrèbe, entouré de tous les siens, dans cette chaumière des sommets. Ainsi, sans ces révélations inattendues et jusque-là restées secrètes, endormies dans les ruines perdues de ce petit hameau ; sans Noël, qui m’a confié, cette nuit-là, ce long poème, ce chant d’amour à tous les miens ; sans tout cela, aujourd’hui, dans ce cimetière, je ne pourrais les sentir aussi vivants. Tellement vivants qu’il me semble les voir s’animer devant moi maintenant.
1895. Au plus loin du sillon creusé par la rivière depuis la nuit des temps, au fond du fond, au bout du bout, à la fin de tout, la vallée semblait écarter ses bras, supplique agenouillée, pour se jeter au pied des monts déchiquetés, des murs de pierre brute, des glaces éternelles, où les prairies, des tapis de lichen oublié, avaient remplacé les forêts. À cet endroit, restait tout un hameau qui tutoyait les nues, les ailes des
oiseaux. Un hameau près du ciel, avec quelques bâtisses aux toits bas, couverts de chaume chevelu, semées en drôle de destin, tel un jet d’osselets sur le dos d’une main. Des fermes, toutes petites, qui se perdaient dans des rochers
descendus et roulés depuis nombre d’années, d’orages et de vents, d’avalanches emportées. Des jardins, plus petits qu’un mouchoir, se cachaient dans leurs dos. Des champs, élevés avec patience et rudement conquis, bordés de longs murets, en ourlet de poupée, juste en dix pas comptés, escaladaient encore les versants de l’adret en enjambées d’espoir. Tout était si petit, et néanmoins si grand, si haut, écrit en majuscules au pourtour de l’endroit, que dans sa démesure les hommes vivaient là plus âprement qu’ailleurs, à ne pouvoir l’imaginer, le croire, le penser, parce que cela semblait une chose hors nature.
Et pourtant…
Pourtant, à cette heure, aux Collets, l’air devenait plus frais, une aile de velours qui vous fait frissonner. Si frais
que ce matin, la maisonnée levée, Silvère se tenait sur le pas de la porte et humait l’air glacé, pétillant, ainsi que le ferait un furet qui lèverait son nez pour détailler, inquiet, les effluves du vent.
— Faut ramasser les truffes, Gabin ! Voilà les couteaux de l’hiver qui s’approchent, les ombres pendolent déjà, comme une langue de loup.
— On y va, père, on y va…, répliqua le fils.
Il le rejoignit tout de même, afin de regarder le ciel, puis cracha par terre et retourna dans la pièce pour terminer sa soupe qui était en train de refroidir.
— De toute façon, ces pauvres patates vont finir par geler sur place si on les laisse plus
longtemps macérer dans la glace, souligna-t-il, en même temps qu’il avalait le fond de son assiette et essuyait sa bouche d’un revers de main.
Il se leva, un imperceptible sourire se dessinant sur ses lèvres, parce qu’il pensait à ce père qui lui rappelait sans cesse qu’il n’avait point le droit de décider à sa place, même si l’âge lui donnait déjà des rides au visage et des douleurs au dos.
— Quelle tête d’âne ! souffla-t-il entre ses dents.
Mais ce fut tout. Respectueux, le fils ne lâcha mot davantage. Tels étaient les usages de ces gens.
Il était vrai que Silvère avait trouvé son lot dans ces lieux de douleur, de misère ; qu’il avait confié sa vie et sa sueur à cette maigre terre, aussi estimait-il avoir le droit de commander sous son
toit. De surcroît, il utilisait tout le temps le patois, celui du pays, celui de ses pères, en langue mystère et aux mots plus rugueux que ces temps. Dans ces conditions, comment changer
ce qui était ancré depuis longtemps ?
D’un pli de satin blanc, la gelée avait jeté sa pelisse d’argent. En sculpteur, en orfèvre, elle avait ciselé les feuilles et les fleurs, brindilles et cailloux, pour en faire aussitôt de drôles de bijoux : des broches, des diamants, toute une rivière à l’instant, dès que le soleil avait posé un pied sur le hameau, sans écraser son dos, parce qu’il avait dans le regard un teint de retenue, si pâle à l’automne venu. Pourtant, en un clin d’œil, tout avait rutilé, prophéties de sorcière, puis s’était volatilisé presque par enchantement, pour finir en rosée familière. Chaque jour, l’orfroi était devenu plus épais, la morsure profonde, un point de rajout sur le napperon de ce monde, et la
terre tremblait, durcissait sa croûte et glaçait sa mie, à se fendre d’effroi, se flétrir, se gercer toute nue dans son lit.
Malgré tout, ce matin, tous les habitants se trouvaient rassemblés dans les champs. Ainsi aurait-on pu songer à quelque beau marché, à un très grand festin, si le travail ne leur avait courbé l’échine de façon singulière. Le ciel était si clair que là-haut, en flèches d’arrogance, se découpaient les cimes. En filous, les sommets avaient posé sur eux une mantille blanche, une deuxième peau qui descendait sans bruit pour frôler leurs genoux. En effet, chaque jour, la lumière mutait, se transformait pour devenir plus ocre, mordorée, et les grands sapins noirs, si ombreux, se mêlaient aux mélèzes légers, encore soyeux, dont la fourrure rousse n’allait point tarder à tomber, et à dérouler sur le sol son tapis orangé, emmitouflant la mousse.
À cette heure, nuit qui passe et jour qui naît, le soleil s’élevait en longs pas de limace, sans aller très haut dans la courbe céleste qui s’éclairait. Il courait, juste à l’horizon, pour sauter à pieds joints, chat perché, saute-mouton, sur des pics espacés en comptine d’amour.
— Le voilà qui prend la mauvaise descente…,remarqua Silvère d’un ton de regret, fixant un soleil timide et empesé dans des brumes caresses et des instants baisers.
Puis il se redressa de courbé qu’il était, afin de changer de raie.
— Une fois le soleil passé, la misère nous pendra au nez !confirma Florine d’un ton désespéré, sans le regarder, les mains couvertes de terre fine, plus noire que ses pensées…
Les champs s’élevaient au-dessus du hameau, se touchaient le dos, formaient damier, carreaux
sur une page de cahier, feston de nappe damassée. Avec la houe, en geste séculier, Gabin avait compté cinq tours, avait tourné dix raies. Il soulevait les plants, puis les couchait sur le flanc. Leur peau était cornée et leurs feuilles plus jaune que le foin dans les prés. L’eau avait-elle tant manqué ? Derrière lui, Florine détroussait la terre, la dépouillait, relevait sa chemise, et fouillait ses entrailles, tels les petits
moineaux qui cherchent dans la paille les derniers grains de blé. Elle glissait ses mains sous la panse grincheuse, la soulevait, en taupe démolisseuse. Elle creusait son ventre et lui volait ses fruits d’amour et d’espérance. Par suite, elle sortit trois grosses pommes de terre, larges d’un creux de main. Elle chercha plus loin, et dégagea deux poignées de petites. Si petites qu’aucune ne dépassait la grosseur d’un œuf roux de poulette.
— Miséricorde ! De quoi pleurer… Qu’est-ce que le Bon Dieu veut qu’on en fasse ? C’est beaucoup de travail pour guère de pitance ! Il pourrait avoir pitié de nous, de notre patience, et leur faire gonfler les joues pour caler notre
ventre. Avec ça, on va pleurer de faim tout l’hiver !
Elle jeta la poignée devant elle, en signe de dégoût, puis se signa pour conclure le tout, en regardant le ciel qui restait d’un bleu pur et d’acier, indifférent, presque un sourire d’insolence, à narguer la souffrance de tous ceux d’ici-bas.
Résignée, à nouveau tête baissée, elle fit couler la terre brune qui restait accrochée aux tubercules, en frottant les boules dans ses mains.
— Il ne faut rien lui prendre de plus, à ce sol de douleur, ou l’an prochain, nous planterons sur les cailloux !
— De toute façon, je ne crois pas que ce serait pire, y en a déjà si peu…, constata la femme qui se tenait dans le champ voisin.
Et à son tour, elle racla la terre sur ses doigts dans un long geste las et
soucieux.
— Ravale ta rancœur, ma fille, le Bon Dieu n’a que faire de nos pleurs !
— Oui, je sais. Il ne veut que des prières.
Florine glissa les pommes de terre dans un long sac de toile brune, au grand col
retroussé, et les plus petites dans un autre à côté, chacun pour sa chacune, sans les mélanger.
Paulin descendait les sacs pleins sur son dos pour les mener jusque dans la
maison. Il avait pris un pas de tâcheron, celui d’un homme, et c’était un plaisir de le regarder filer ce matin.
Tous à leur labeur, le travail avançait. La récolte était pareille que d’habitude : ni bonne ni mauvaise. Qu’aurait-on pu espérer de meilleur à cette altitude ? Cette année, malédiction supplémentaire, les sacs étaient moins nombreux, parce que les pommes de terre étaient plus petites. Il n’y avait pas eu d’été, ou si peu… Des pluies, certes, plus que de raison, et donc pas de soleil, de chaleur pour
les faire grossir. Seules, les feuilles avaient poussé. Mais à quoi pouvaient-elles servir, sinon, demain, à amender la terre en partant en fumée dans les champs dépouillés ? Le travail devenait pire qu’hier : désespérant.
Depuis quelques minutes, Silvère observait la petite Rosa qui se levait pour aller plus loin, les truffes à moitié ramassées dans ce coin. En chemin, elle en laissa tomber quelques-unes de son tablier,
en Petit Poucet, et se baissa de nouveau, ailleurs, abeille qui butine un
jardin de curé, mais qui, ne sachant pas où se poser, s’en va de fleur en fleur, plus ivre que chargée. Là, il s’agissait pourtant du contraire : il y en avait si peu qu’on ne savait pas où chercher. Pour lors, elle laissait filer son idée bohémienne.
— Il nefaut pas en oublier une miette, Rosa ! Sinon, demain, crois-moi, tu perdras ta bouchée !
Silvère s’exprimait fort et agitait sa main, à lui promettre une fessée. Par contre, la gamine, point effrayée, ne se retourna pas pour le regarder, et continua de s’éparpiller au gré de ses pensées buissonnières et de son embarras.
Le grand-père haussa les épaules sur ce péché d’insouciance, « cette folle jeunesse », semblaient crier ses yeux contrariés.
— Elle n’est pas faite pour son temps, celle-ci. Elle va pâtir, plus tard, dans nos endroits si rudes, si on ne la force pas au goût du travail maintenant ! prévint-il à l’intention de Florine et de Gabin qui filaient dans le champ.
Sur quoi, sans un mot, il alla prendre la place de la fillette, et se pencha sur
le sol pour finir sa cueillette. Sans faiblir, sûr de trouver, il creusa plus profond, et chercha, avec minutie, patient, en
petits gestes, en idées de sagesse aussi, qu’avaient sans cesse les vieilles gens. Une deuxième fois, il fit glisser sa main sur la terre pour la caresser, puis il en prit
une poignée qu’il laissa couler lentement entre ses doigts en pensant à des pièces d’or. Il soupesait là son argent, son trésor. Les petites billes, les miettes, les brindilles, glissèrent entre les interstices, de la même manière que s’échappent les rêves fugitifs dans les plis de la nuit.
— La plante n’a pas travaillé pour rien !
Peut-être pour le consoler, chacun l’accompagna, recommença les gestes identiques, obstinés ; chacun sepersuada de cette vérité qui restait plus ténue que le grain de la terre dans leurs maigres poignées. Tous avaient la tête baissée, le dos rond, jambes fléchies, si fatiguées : des allures fourbues, désabusées ; ils allaient là-bas, revenaient ici, se baissaient, se relevaient, pour une misère de débris à garder dans les mains, en signe du destin. En vérité, il ne s’agissait là que de pauvres pincées de regret que leur cédait la terre… Une peau de chagrin. Néanmoins, Silvère ramenait chaque fois un dernier sac qui contenait ces ridicules trouvailles
sorties avec patience. Oh, la toile n’était pas très tendue, gare ! Malgré tout, elle était remplie à moitié, vaille que vaille. À ne savoir, d’ailleurs, comment il avait fait pour en avoir autant trouvé ?
— Il doit avoir un appui du Bon Dieu, le grand-père ! Ou peut-être de celui du Diable… Regardez tout ce qu’il a ramassé, commenta Paulin qui revenait.
— Il cause toujours en patois. Il doit avoir d’autres prières que les nôtres pour lui plaire ! expliqua un homme qui riait.
— Continuez de vous moquer… Tout sera bon à prendre, vous verrez ! Et ces peccadilles que vous dénigrez,ce sera toujours mieux que de ne rien avoir à manger ! se défendit Silvère en posant le sac incriminé sur le dos du garçon qui s’en alla d’un pas pressé vers la maison.
Tous éclatèrent de rire d’une seule clameur joyeuse, comme depuis longtemps cela n’était plus arrivé. Un point d’exclamation dans les champs, tel un soleil d’été qui surprend tout son monde par son apparition inopinée.
Paulin porta le dernier sac à la cave et le vida avec les autres sur la dalle en terre battue. Il avait fait
un tas évasé pour les grosses, afin de pouvoir mieux les étaler, les faire sécher et éviter leur pourrissement. Avec les maigriottes, il forma un autre tas à côté, plus étroit, en cône de volcan, un beau quillot de billes dans la cour de récré.
— C’est vrai qu’elles ne sont pas grosses… Bah ! Y en a tout de même un bon paquet ! se consola-t-il, mains sur les hanches.
Il remonta, replaça la planche qui cacha l’échelle et recouvrit le trou, tout en se fondant dans le plancher. Enfin, pour ne
plus y penser, il posa une grosse pierre plate dessus, presque à tourner la clé.
Il sortait de la ferme, lorsqu’il croisa Firmin qui arrivait du bourg. Celui-ci tenait quatre mules par la
bride, chargées de gros sacs de toile grise.
— Ça fait trois fois que je viens, mais je trouve toujours la route aussi longue.
Enfin, c’est la dernière montée de l’année !
— C’est parce que tu n’es pas né au hameau ! répondit Paulin qui s’essuya le front, signe de sa propre fatigue.
Toutefois, il ne l’évoqua pas une seconde, parce que, dans ce pays, jamais on ne se plaignait, on n’en disait mot à quiconque.
— Je vais prévenir le père et tous les autres. On est en train de tirer les patates aux champs des
Galoux. Bientôt on arrive au bout !
— Ouais, faut me donner un coup de main et vérifier la farine !
— T’as qu’à poser les nôtres sous la toune puisque tous les sacs sont marqués ; au moins ce sera ça de fait !
Il montrait la porte de sa demeure, abritée par une arche de pierres, la toune, pareille à une arcade sourcilière, un arrondi souligné d’un trait de khôl épais.
— Paraît que l’institutrice est plus jeune que celle de l’an dernier ? Vous en avez de la chance ! regretta le fils du meunier qui déchargeait le premier sac.
— Je ne l’ai pas encore aperçue…
— Dommage, tu ne sais pas ce que tu perds !
— Avec toute cette pluie, il a fallu attendre pour ramasser les truffes, et du coup, on est en retard pour l’école.
— Tu ne verras donc pas longtemps la brunette. Parce que c’est une brunette cette année !
— T’inquiète ! La neige va descendre, la terre va geler, et nous, on sera libérés. À ce moment-là, je pourrai me frotter les fesses sur le banc et la contempler tout mon content !
— Ce sera court pour faire ta cour ! Sois dégourdi, mon gars, ou elle te passera sous le nez !
Paulin leva la main pour lui signifier qu’il n’en avait que faire.
— Occupe-toi plutôt de ton cul ! Regarde, ta mule s’en va ! Elle est moins bête que toi ! affirma-t-il avant de s’en aller sans se retourner.
En effet, l’une des bêtes du garçon reprenait la descente, l’échine chargée, tandis que les autres attendaient, broutaient quelques herbes tendres échappées d’un muret. Firmin dut courir pour la rattraper, et lui lança de terribles jurons pour la faire arrêter, tandis que la mule détalait toujours plus vite avec sa cargaison, jusqu’à trotter, au risque de se péter une patte dans la pierraille desséchée. Ensuite, elle finit par s’arrêter au pied d’un vieux pommier, où elle se dépêcha d’engloutir quelques pommes rouges tombées.
Arrivé sur la première butte, Paulin appela en direction des champs.
— Firmin est arrivé pour livrer la farine ! Faudrait venir libérer ses mules, sinon elles vont tout foutre en l’air !
— Je voudrais bien voir ça ! Il veut notre mort, ma parole ! Si c’est vrai, je vais lui filer une de ces tornioles, qu’il ne pourra pas l’oublier ! avertit Silvère d’un ton agacé.
Tous se mirent à rire, à croire queles gens avaient changé, dans ce coin de vallée.
Sans attendre plus longtemps, les hommes rejoignirent le hameau. Une fois triés, il leur fallait ranger les sacs de farine blanche, de seigle et de son. Voir,
en revanche, si le meunier n’avait pas trop gardé de belle blanche, de la farine de froment, car il en retirait souvent pour se
payer, et il exagérait parfois sur la quantité, le bougre, alors que tout le monde était pauvre en ces lieux, la disette àremplir les placards plutôt que l’abondance. Mais qu’y faire ? C’était bien lui qui décidait, les hommes d’ici gardant le silence.
Une fois les fanes séchées, elles avaient été râtelées, alignées, pour former de maigres tas, en petits pois, avec une cheminée au milieu. « La pipe du monsieur », les appelaient volontiers les femmes, sans savoir pourquoi, ni de qui il s’agissait. À présent, de drôles de petits feux fumaient, plus qu’ils ne brûlaient, et les fumerolles fragiles grimpaient dans le ciel clair pour rejoindre
les ailes roses des anges ou les pennes marron des démons.
Les enfants, les petits et les grands, avaient mis dans leurs poches des poignées de patates, en tradition, en permission, et les glissaient maintenant sous la
cendre.
Rosa savait s’y prendre pour les manger sans se brûler, et Paulin ne put s’empêcher de le lui reprocher.
— Si grand-père te voit, il ne comprendra pas comment t’as fait pour en avoir autant dans tes poches aujourd’hui. Surtout quand on sait ce qu’il y avait hier dans le fond de ton tablier ! Ton ventre est donc meilleur que le mien qui aura faim cet hiver ?
— Tout ce qui est pris n’est plus à prendre, rapporteur ! Tu n’avais qu’à faire pareil !
La discussion en resta là, parce que les bouches gourmandes étaient pleines, et les pensées ailleurs, occupées par un grand appétit et une bonne humeur.
Depuis, le soleil laborieux avait grimpé quatre marches supplémentaires, sans pouvoir atteindre son zénith, et les dernières fumées grises montaient des champs, de « la pipe du monsieur », vite, vite, pour strier l’air de petits signes malicieux et de senteurs exquises. L’hiver approchait du hameau, descendait des sommets en galoches étranges, en pas de neige et de gelée, en de petits sauts périlleux, avant de courir demain dans toute la vallée, chaussé de bottes de sept lieues.
Telle était la saison de l’engrange.
***
Ce dimanche matin, la famille s’était levée tôt, comme les autres jours, parce que les journées se ressemblaient dans le labeur ou le repos. D’ailleurs, repos était un mot oublié ici-bas, il n’existait pas. Si tous avaient mis plus d’intérêt pour s’habiller, plus de soin pour se laver, se nourrir, le regard plus musard et non
froncé sur les noires idées du travail qui restait à faire, très vite, tout fut oublié. Comme hier et de même que demain, il fallait sortir les vaches, parce que, en attendant que la
neige vînt jusque-là, elles allaient à pâture dans la journée pour économiser le foin — il manquerait cet hiver, si l’entame se faisait trop vite. Il fallait donc préparer le repas qui serait emporté ; creuser le canal que la dernière pluie avait fait déborder. Il fallait… Il fallait tant de choses, à ne plus les compter ! Malgré tout, c’était dimanche sur le calendrier !
En revanche, les gamins n’arrêtaient pas de se disputer, de se tirailler les cheveux et les manches. « Un jour, vous filerez tout nus parce que vous n’aurez plus rien à vous mettre ! les grondait Florine, exaspérée. De grands dadais pareils ! Va falloir que ça cesse ou c’est le père qui vous frottera le dos pour vous rafraîchir les idées ! »
Il était vrai qu’ils portaient leurs habits les plus propres, les plus coquets : petites dentelles au col des filles, et coiffes amidonnées ; chemise blanche à col cassé pour les gars, et pantalon de velours noir. Bref, des vêtements soignés, que l’on ne sortait qu’une fois par semaine, et qu’il fallait, comme tout dans ce pays, économiser, pour pouvoir les passer de sœur en sœur, de frère en frère, jusqu’à ce qu’ils soient à la corde, usés. Voilà pourquoi, avant le départ, en prévision, par précaution, ils devaient enfiler par-dessus leur sarrau. Mais là, les fripons, ils tardaient à le faire ! Ils jouaient plutôt les nigauds, et faisaient sans raison damner leur mère.
N’empêche qu’il fallait être à son avantage les jours de sortie, afin d’oublier sa misère, lot d’héritage et de compagnie.