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Une famille italienne s'installe en Provence et plante un arbre particulier.
Au cœur de la Provence, on se souviendra toujours de cette famille venue d’Italie. À peine arrivé, le père avait planté trois branches de peuplier rapportées de son pays dans son maigre balluchon. Des années plus tard, lorsque le fils Cesario, à la naissance de sa fille, veut perpétuer la tradition, il déclenche cette fois-ci une véritable révolution. L’arbre pousse si bien qu’il devient rapidement envahissant. Un véritable phénomène qui attire les foules ! Parfois, on entend le tremble chanter, même parler. Certains lui prêtent des pouvoirs, d’autres assurent qu’il les a guéris… Alors que les plus sages grondent et que les plus vindicatifs sont interloqués, les imaginations s’enflamment. Faudra-t-il abattre l’arbre pour retrouver la tranquillité ? Dans une ambiance des plus méridionales, au parler excessif et imagé, voilà une histoire aussi curieuse que mystérieuse, aussi amusante qu’émouvante, avec une pincée de fantaisie, ce petit grain de sel qui fait toujours rêver ! Ce roman est préfacé par Françoise Bourdon.
Sous le soleil de Provence, découvrez une histoire aussi curieuse que mystérieuse, aussi amusante qu’émouvante, avec une pincée de fantaisie, ce petit grain de sel qui fait toujours rêver !
EXTRAIT
Le soleil allait se coucher, lorsque la charrette du charbonnier laissa Cesario près de Contardon, et celui-ci marcha à travers champs pour rejoindre sa maison. Soudain, il changea d’idée et décida d’aller jusqu’à Sauveterre voir si son blé avait poussé au cours de son absence, s’il n’avait pas eu besoin d’être arrosé ou s’il n’avait pas perdu la moitié de sa semence. Il entra sur ses terres par le haut du champ et fut surpris de voir du monde rassemblé au pied des frênes. Des femmes, en particulier, discutaient haut et faisaient de grands gestes. Inquiet, il pressa le pas, et il les fit sursauter en s’approchant.
— Qu’est-ce qu’il y a ? Vous n’avez jamais vu de peuplier, c’est ça ?
— Ah si ! Pour sûr qu’on en a vu ! N’empêche qu’un dans son genre, vois-tu, ça ne court pas les rues ! Approche-toi, regarde ! Tu en connais beaucoup, toi, qui continuent de pousser alors qu’on les a coupés en deux ? Il était comme ça avant ton départ ?
— Qu’est-ce que c’est que cette fable ? Quelqu’un l’a touché ? Qui l’a plié, sacrebleu ? On ne peut pas partir tranquille, sans trouver, à son retour, le diable sur les lieux !
CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE
Les ouvrages d'Alysa Morgon contiennent une petite musique, qui va piano, qui vous accompagne tout au long des histoires qu'elle invente pour vous. Une petite musique qui fait chanter le coeur des hommes. -
Françoise Bourdon
A la lecture de cet excellent ouvrage, vous ne regarderez plus les arbres de la même façon... -
Binchy,
Binchy.canalblog.com
À PROPOS DE L'AUTEUR
Avec un remarquable talent de conteuse,
Alysa Morgon entraîne les lecteurs dans des aventures touchantes et palpitantes. Dans chacun de ses romans, ils retrouvent les couleurs, les senteurs, les coutumes et les traditions provençales, celles d’une Provence qui a malheureusement disparu aujourd’hui. Alysa Morgon est née en Provence. Elle y passe toute son enfance et sa jeunesse, entreposant méticuleusement dans sa mémoire des souvenirs qui nourriront son imagination de romancière des années plus tard. À vingt ans, elle change d’accent et s’installe dans les Hautes-Alpes, où elle réside encore aujourd’hui (Gap).
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Seitenzahl: 324
Veröffentlichungsjahr: 2018
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À ma grand-mère, Anita, et à mon grand-père, Cesario, que je n’ai pas connus, et qui étaient venus tous deux d’Italie, de la belle Toscane, pour rejoindre un jour Marseille et la Provence…
À toi, Emmanuelle, en souvenir d’un arbre bossu dont il ne reste plus grand-chose aujourd’hui dans ces pages, ni sur son talus, et qui, pourtant, sera toujours le tien quelque part.
Avec toute mon affection.
Il est des affinités en amitié qui ne s’expliquent pas (point n’en est besoin) et résonnent comme des évidences. Il en est ainsi pour Alysa et moi.
J’admire l’inspiration d’Alysa, particulièrement riche et originale, capable de transcender la cueillette d’un bouquet de génépi ou l’acquisition d’un miroir en bois d’amandier. Autant de prétextes à faire vivre sous nos yeux un village, une famille, avec leur atmosphère à nulle autre pareille.
Vous pensez parfois deviner quel chemin suit notre amie ? Eh bien, croyez-en mon expérience, vous vous trompez ! Elle nous entraîne, l’air de rien, vers des sentes de traverse, là où nous ne l’attendions pas, déroule le fil de son histoire, marque une pause, reprend… Alysa est une conteuse-née, doublée d’une musicienne hors pair. Elle évoque pour moi la Karen Blixen de La Ferme africaine, qui tenait son auditoire en haleine des soirées entières. Son amour des mots, son sens du rythme, nous emportent, loin, là où les arbres bossus mutilés renaissent, où l’on retrouve sur un banc les personnes tant aimées de leur vivant, là où le merveilleux côtoie la réalité du quotidien.
Alysa est née à Calas, en pays aixois, tout près du lac du Réaltor, là où les grands chênes, les platanes et les peupliers croissent à loisir. Des peupliers semblables à ceux de ce roman.
Saint-Exupéry l’a écrit : « On est de son enfance comme on est d’un pays. » Ce pays aixois, Alysa l’a gardé au cœur, et sait le faire revivre, rien que pour nous, avec infiniment d’amour et de talent. L’amour de la terre, des arbres, de l’eau, si précieuse, et de sa Provence, l’authentique, qui fait chanter son accent, sans oublier l’amour des hommes, car ils ne sont pas si mauvais, au fond, l’amour des familles, celles du sang comme celles du cœur, qui vous tiennent chaud et ne vous abandonnent pas…, caractérisent l’œuvre d’Alysa Morgon.
Mais ce serait presque trop simple ! Les ouvrages d’Alysa contiennent aussi autre chose. Une petite musique, qui va piano, qui vous accompagne tout au long des histoires qu’elle invente pour vous. Une petite musique qui fait chanter le cœur des hommes.
Françoise Bourdon
1871. L’hiver s’était installé avant l’heure et apportait, dans son cortège, de basses températures qui avaient surpris la plaine et la population, tandis qu’à son tour la neige avait fait une brusque apparition. Depuis quelques jours, toute la Lombardie tremblait, transie sous son édredon blanc, prisonnière de ce temps aigrelet et mordant. Un vent bâtard soufflait et aiguisait sa langue sur les sommets environnants, avant de redescendre en courant vers la vallée. Aussi les femmes étaient-elles obligées d’ajouter du bois dans les poêles, et les hommes de fendre encore des bûches pour mettre dans les cheminées. Drôle de situation en vérité, qui n’améliorerait certes pas la triste condition de la pauvre Gabriella ! Qu’allait-elle donc devenir alors que sa vie et celle de ses enfants n’étaient que misère et chemin de croix ? D’ailleurs, la pauvrette avait passé la nuit à réfléchir et, à l’aube, bien que le soleil n’ait point montré le bout de son nez et la ville de Pinatello point ouvert ses volets, Gabriella, elle, avait pris sa décision et ne cessait plus de pleurer.
Plus tard, dans les ruelles, un vent glacial soufflait par rafales. Ainsi, même si la neige fondait, chacun restait chez soi et le silence installé semblait bien résolu à régner partout à la fois en maître absolu. Seuls les pas de la femme et des deux gamins qui l’accompagnaient résonnaient sur les pavés. Le plus jeune des garçons, Teobaldo, refusait d’avancer et tirait la main de sa mère pour l’obliger à retourner d’où ils venaient, persuadé qu’il avait laissé là-bas son jouet. Oh ! pas grand-chose en vérité : un ours en carton velouté déjà bien usagé, recouvert de laine et de poils clairsemés, mais qu’il affectionnait et dont il ne se séparait jamais. Comment avait-il pu l’oublier ? Simplement parce qu’ils étaient partis très vite, à moitié endormis, sans manger, sans boire un peu de lait, et que, dans la précipitation, l’ours minuscule avait été abandonné sous la fine couverture râpée qui recouvrait une maigre paillasse de fortune. Pour faire cesser ses larmes, Gabriella finit par lui promettre :
— Patience, mon petit ! Demain, je te l’apporterai.
Cela calma le bambin qui continua de soupirer et de frotter ses yeux pour rester éveillé, sans savoir où il allait.
De son côté, Marco, tête baissée, énervé, du bout de ses souliers envoyait des pierres au loin comme pour se venger de quelque chose ou de quelqu’un. Mais il ne disait rien. Enfin, leur mère s’arrêta près d’un grand portail en fer, peint en noir et sur lequel était écrit en vert clair : Orfanatrofio di San Pietro. Marco leva les yeux, lut le nom inscrit et hocha la tête parce qu’il venait de comprendre ce qu’il se préparait. Mais il continua de se taire tout en gardant les sourcils froncés et les poings fermés de colère.
Gabriella posa une maigre valise aux pieds des garçonnets, caressa la joue du plus jeune et passa sa main dans les cheveux bruns du plus grand. Puis, le regard troublé par l’émotion, elle souffla, résignée :
— Santo cielo !Che miseria ! Eppure, è questo che devo fare per loro.È meglio cosi. Poveri bambini ! Povero me !
Ensuite, elle tira d’un coup sec sur la poignée qui fit s’agiter la clochette de l’orphelinat Saint-Pierre, et le timbre guilleret et clair monta jusqu’au ciel encore étoilé. Après avoir donné un dernier baiser à chacun, Gabriella s’éloigna de trois pas, puis se mit à courir sans se retourner pour disparaître tout à fait, une fois passé le coin de la rue.
***
Teobaldo, qui était devenu un homme maintenant, était toujours torturé lorsqu’il songeait à ses premières années d’enfance, parce qu’il était incapable d’expliquer ce passé. Cette période restait pour lui un mystère, un grand trou blanc rempli de la neige d’antan. Il n’avait point connu ses parents, ou si peu qu’il les avait vite oubliés. L’unique chose dont il se souvenait était un petit ours brun en peluche qu’il avait perdu, sans pouvoir dire où, ni pourquoi, ni comment. Seul, Marco, de quatre ans son aîné, avait pu lui confier quelques bribes sur ce qu’il s’était passé, et en particulier cette scène devant l’orphelinat de Pinatello. De fait, lui aussi avait été marqué par ce matin d’hiver peu ordinaire où, en un instant, leur vie et tous leurs rêves avaient basculé. Teobaldo était bien trop jeune à cette époque, pour se rappeler à présent quoi que ce soit, hormis la religieuse qui avait ouvert la porte et pris sa main illico. Lui n’avait été impressionné que par ses grandes cornettes blanches. Il se souvenait vaguement d’un jardin qu’ils avaient traversé, et des longs couloirs cirés qui les avaient menés à l’immense dortoir dans lequel, par la suite, il se rappelait avoir fait d’horribles cauchemars. Son frère parlait peu, et n’était point affectueux. En outre, il ne s’occupait guère de lui. Du reste, au bout de quelques mois, un soir, penché pour l’embrasser, il lui avait dit sans s’expliquer : « Ne t’attache pas à moi. Dorénavant, vaut mieux que ce soit chacun pour soi et qu’on parte chacun de son côté. » En confirmation à ses dires, peu de temps après, Marco, qui était un gamin brutal et arrogant, fut envoyé dans une maison de redressement, et Teobaldo se retrouva seul à Pinatello. Durant les premières années, il avait espéré que sa mère reviendrait le chercher ou qu’elle lui apporterait son ours bien-aimé. Le dimanche, en particulier, il l’attendait, assis en haut des escaliers, avec bon nombre de ses compagnons d’infortune. Mais Gabriella ne revint jamais.
Dès ses huit ans, avec cinq autres gosses de son âge, on le fit monter dans une charrette afin de le conduire à la ferme des Abris pour travailler dans la peupleraie. Là, plus qu’à l’orphelinat, il se sentit prisonnier, car il savait qu’à cet endroit personne ne viendrait le chercher. Son travail consistait à grimper au sommet des pioppi – dans ce pays, c’était ainsi qu’on appelait les peupliers –, et le jeune garçon s’imaginait être accroché au sommet du mât d’un bateau en train de lutter dans la tempête. Sa besogne, et celle de ses compagnons, consistait à les étêter. Mais Teo craignant le vertige, c’était pour lui une véritable pénitence, pour ne point dire un lourd fardeau. Afin d’éviter de tomber, il se cramponnait aux branches, même aux plus fines, aux plus flexibles, qui, elles, se balançaient encore plus fort et sans arrêt. De quoi être effrayé ! Parfois, il devait prendre des poses malaisées et se tenait alors arc-bouté, en équilibre précaire, tendant le bras et son corps tout entier pour couper les branches au-dessus de sa tête, pendant que la peur lui serrait le ventre et que son cœur se retournait dès qu’il apercevait le sol trente mètres plus bas. S’il ne pouvait pas redescendre pour calmer ses haut-le-cœur, il vomissait alors son repas sur un compagnon plus âgé, chargé, lui, de rassembler en tas toutes les branches coupées. Illico, celui-ci s’écriait, mécontent : « Tu n’as pas fini de cracher tes boyaux ! Attends que j’aie filé, bourricot ! Tu m’en fous plein la tronche ! Penche-toi de l’autre côté, piètre niais ! » Mais le pauvre Teo faisait bien ce qu’il pouvait. Avant de grimper, il n’oubliait jamais d’adresser une prière à la Vierge Marie, afin que la lombarde ne se mette pas à souffler quand il serait en train de tailler. Seulement, le vent n’en faisait qu’à sa tête, et pas qu’à moitié. Teo espérait que, dès qu’il serait redescendu sur la terre ferme, on ne l’obligerait pas à remonter parce qu’il n’en avait pas assez coupé. Pourtant, malheureusement, c’était souvent le cas lorsque le tronc bougeait trop dans les bourrasques. Ainsi, la journée terminée, il affichait un teint de papier mâché, un visage plus vert qu’une olive, et cela faisait rire et se moquer les autres garnements qui l’appelaient alors « Coule l’huile », sans que personne se soit apitoyé.
Au fil des ans, vu que le garçon était d’un caractère docile, il avait fini par se lier d’amitié avec Silvio, le petit-fils du propriétaire. Le grand-père Mattei ne voyait pas cela d’un bon œil, car il n’aimait pas Teo ni tous ceux venus de l’orphelinat de Pinatello. Dès lors, entre eux, c’était la guerre, et l’homme se plaisait à leur faire remarquer qu’ils n’étaient que des orphelins, et qu’il leur faudrait trimer s’ils voulaient rester sur sa ferme demain. « Que des voleurs, des va-nu-pieds, des fils de rien ! » criait-il quand il était en colère. Et il crachait par terre, à côté des souliers éculés de ces petits abandonnés, debout, tête baissée, en train d’attendre qu’il ait fini de hurler. Silvio, plutôt timide et effacé, n’avait pas le tempérament de son grand-père, ce patriarche redouté qui menait d’une main de fer son fils, les employés, et tout le domaine des Abris. Malgré tout, contre vents et marées, quand ils le pouvaient, les deux galopins jouaient ensemble, et le fils de la maison laissait souvent gagner son copain. Maigre cadeau, c’était certain, mais qui faisait plaisir au petit orphelin. Il arrivait que Silvio lui donnât un morceau de gâteau en cachette, ou qu’il partageât avec lui son goûter. Un jour, il alla jusqu’à oser voler sur l’étendage deux paires de chaussettes ! Certes, elles étaient bien usagées, mais Teo les avait acceptées sans une hésitation, pour la bonne raison qu’il n’en avait point. Quand ils furent plus grands, à l’automne, les parties de chasse les réunirent dans la forêt. Là, Silvio prêtait volontiers le fusil à Teo, parce que celui-ci se montrait beaucoup plus adroit que lui pour tirer. Puis, à l’âge adulte, lorsqu’ils étaient tous deux attablés au café du village, Silvio offrait à boire à son ami, et, en retour, s’il avait en poche quelques économies, c’était Teo qui payait sa tournée. Il s’agissait toujours d’heures chaleureuses, entre partage et amitié. Néanmoins, Teobaldo ne s’habituait pas à la solitude, et souvent l’angoisse le gagnait lorsqu’il voyait sa vie ainsi, toute tracée, se poursuivre jusqu’à sa mort sur ces dures terres des Abris, chez le vieux Mattei.
Enfin, un matin de printemps – alléluia ! – apparut la belle Anita ! Elle venait de l’orphelinat de Tortolla et avait été placée aux Abris pour s’occuper du linge de la famille Mattei. Sans tarder, la vie sembla changer pour ces deux jeunes gens qui tombèrent rapidement amoureux l’un de l’autre. Et dès l’hiver installé, le travail étant moins important, le patron ne vit pas d’inconvénient à ce qu’ait lieu la noce. Depuis, même s’il n’en disait rien, Teo se sentait devenir ambitieux et prêt à entreprendre la plus grande folie dont tout le monde parlait ici, et que beaucoup avaient osé tenter avant lui : partir vivre à l’étranger ! En effet, à la ferme, de nombreux gars discutaient de cette migration qui avait lieu depuis quelques années. Bien sûr, plusieurs étaient revenus déçus, ou ruinés, obligés de trimer le double afin de pouvoir rembourser leur créancier. Toutefois, le plus grand nombre était resté en France, du côté de la Provence, et les lettres qu’ils écrivaient vantaient leur nouvelle vie grâce à laquelle ils s’enrichissaient petit à petit. De quoi faire rêver et encourager tous ceux qui attendaient leur tour pour s’en aller. Pour sa part, Teobaldo ne voulait plus se contenter de patienter. D’ailleurs, ce soir, avant d’entrer dans leur petite chambre, il regarda une dernière fois la lune de mai en train d’inonder d’une douce pâleur toute la peupleraie, et, sans parler, il montra à Anita ce qu’il tenait caché dans un vieux sac.
— Che cos’è ? lui demanda-t-elle à mi-voix.
— Ce sont des plans de pioppi.
— Le hai rubato ?
— Penses-tu ! Je n’ai rien volé. J’ai pris trois jolies branches parmi toutes celles que Basilio a coupées tantôt pour les donner aux chèvres et aux brebis. Foutues pour foutues, j’ai préféré prendre les plus droites, les plus belles, et ni vu ni connu ! Je ne vais pas les payer, pauvre de moi, avec ce qu’on m’a fait trimer jusque-là ! Bien que, s’il l’apprenait, je sais que le vieux Mattei m’obligerait à le dédommager. Mais bon, l’occasion a fait le larron ! J’ai entouré chaque pied d’un bon nid de terre, je l’ai enveloppé d’un chiffon mouillé et j’ai plié le tout dans du papier journal chipé à la cuisinière. Ainsi, les boutures seront protégées et pourront attendre le moment où nous aurons rejoint notre destination pour les planter.
Face aux yeux étonnés d’Anita, il ajouta :
— Nous allons les emporter, et je les repiquerai quand nous serons installés. De cette façon, nous aurons près de nous un bout de notre pays ; et quand ils seront devenus grands, nous les entendrons nous chanter la canzonetta, Anita ! « La canzone del vento nelle foglie », c’est ce que tu dis, n’est-ce pas ? Ma, attenzione ! Sans attendre, il faudra que tu le dises en français : « la chanson du vent dans les feuilles » ; tu le sais. Et tant pis si tu gardes un brin d’accent italien. Moi, je te comprendrai !
Teo se mit à rire, puis la prit dans ses bras pour l’encourager. Mais tout angoissait Anita, la faisait frémir, sans qu’elle puisse se retenir ni expliquer pourquoi.
— Non è possibile, non è possibile…, chuchotait-elle dans son cou, tandis que les larmes coulaient.
Comme il faisait beau, ce jour, sous le ciel d’Italie ! La terre exhalait un parfum d’origan et les grands peupliers murmuraient dans le vent une charmante mélodie. Le couple était prêt, les bagages chargés. Pas grand-chose en réalité, hormis une petite caisse de vaisselle, un maigre ballot de draps et de couvertures, ainsi qu’un balluchon de quelques vêtements. Deux chaises et une cruche en terre, trois poules et deux lapins – enfermés dans des paniers d’osier – étaient accrochés à la selle du mulet. Un mulet que Teo avait acheté pour une bouchée de pain à un paysan qui voulait s’en débarrasser parce que l’animal, estimait-il, avait fait son temps. N’empêche que, ce matin, il avait l’impression d’avoir réalisé une bonne affaire, vu que la bête avançait d’un bon train, faisant oublier son âge et mentir l’ancien propriétaire !
Teobaldo marchait d’un pas alerte, puis, au détour du chemin, il se tourna une ultime fois pour regarder la ferme des Abris allongée en contrebas, telle une chatte en tapinois. Il put distinguer le jardin et, à côté, l’immense peupleraie qui semblait l’abriter de ses longues plumes alignées. La plantation formait un vrai damier où chaque carré était composé d’arbres de différentes grandeurs : ceux qu’on venait de repiquer – de quelques centimètres – jusqu’à ceux qu’il faudrait couper sans tarder parce que leur pointe se cognait au ciel à plus de quarante mètres de hauteur. Au loin, la ville de Pinatello fermait l’horizon, enroulée dans un manteau de brume, laissant presque penser qu’elle souhaitait se faire oublier, le front plissé sous ses lauzes brunes. Teobaldo poussa un long soupir et reprit le chemin qu’on lui avait indiqué. Celui-ci filait en courts lacets superposés en direction du Passo del Viaggio. Un nom prédestiné, « le col du Voyage », et rempli d’espoir pour celui qui l’empruntait aujourd’hui. Il l’emmènerait demain sur le côté opposé de la montagne, vers la France, devenue en quelques années un pays de cocagne. Teo avait l’impression de fermer une lourde porte, derrière laquelle resteraient cachées ses années de travail et de misère, l’essentiel de sa vie. En fait, il ouvrait une voie beaucoup plus légère qui le guiderait vers l’espérance et la félicité. Du moins était-ce ce que tout le monde lui avait souhaité.
L’homme tirait le mulet par la bride, et de l’autre main il tenait Anita. Elle n’arrêtait pas de pleurer depuis qu’ils avaient franchi le lourd portail en bois de la propriété des Abris.
– Mamma mia ! Ma che cosa stiamo facciando, Teo ?
Celui-ci lui répondit d’une voix douce et affectueuse pour tenter de la consoler :
— Nous faisons ce que nous pouvons et ce que nous devons, cara mia. Peut-être que dans quelques années nous reviendrons… Tu as entendu ce qu’a dit le vieux Mattei ? À la ferme, il n’y a plus de travail pour moi aujourd’hui. Alors, c’est mieux que nous nous en allions avant que naisse notre enfant. Ailleurs, nous pourrons lui offrir une vie différente. En tous les cas, une plus belle que celle que nous avons connue, ma chérie, faite de larmes et de nombreux soucis.
Il l’embrassa, la serra dans ses bras, avant de reprendre leur marche sans qu’aucun se retournât. Inutile. Désormais, la maison des Abris appartenait au passé tout comme la famille Mattei.
Au fur et à mesure qu’ils montaient, les brumes se dissipaient pour laisser apparaître plus bas la rivière, large ruban de soie qui se faufilait au milieu de la plaine. Mais, une fois le col franchi, Teobaldo songea, inquiet : « Que vais-je découvrir plus loin ? Et si c’était rien ? J’ai tout laissé : mon ami Silvio, un gîte et mon passé ! Ai-je bien fait ? » À cette minute, il se sentit pauvre et dépouillé. Mais, pour se réconforter, il tâta, dans le fond de la poche de sa veste en drap bien usé, un rouleau de papier attaché serré par une ficelle. En fait, celui-ci contenait tous les billets qu’il avait pu économiser au cours des mois et des années. Pour se rassurer et se donner plus de chance, il avait aussi appris quelques mots de français ; mais il savait d’avance qu’il lui faudrait faire des progrès s’il voulait travailler. Travailler ! Ce sésame qui sans cesse le taraudait, attendu qu’il était la seule condition, d’abord pour vivre, et ensuite pour acheter une parcelle et y semer du blé. En secret, il imaginait même, plus tard encore, d’avoir sa propre peupleraie puisqu’il connaissait tout de ce métier. Et il savait qu’il aurait la force et le courage nécessaires pour avoir la vie dont il rêvait, il en était presque certain. Mais il rajoutait « presque », parce que sa femme lui disait volontiers : « Sur cette terre, Teo, crois-moi, on ne peut jamais être sûr de quoi que ce soit ! »
Passée la frontière, après avoir traversé les premiers villages français où on les regarda d’un œil sévère, où on parla derrière leur dos d’un air méprisant et en crachant par terre, ils prirent des chemins de traverse où ils rencontrèrent moins de gens. Anita étant vite fatiguée, les marches durent s’interrompre afin qu’elle puisse se reposer. Ils dormirent dans une grange abandonnée, puis couchèrent deux fois au creux d’un fossé, sans être pour autant dérangés. De quoi récupérer. « Regarde ces champs, ils sont magnifiques ! lui faisait remarquer Teo pour l’encourager. La glèbe sera facile à tourner avec le mulet. Je suis sûr que nous trouverons un abri. Quatre murs suffiront pour nous installer et nous sentir chez nous ; un toit pas plus grand qu’un mouchoir de poupée pour qu’on n’ait pas beaucoup d’argent à dépenser. » Il finissait par rire de sa plaisanterie, mais Anita continuait d’avancer en silence, angoissée d’ignorer où le soir ils coucheraient, et où le lendemain leurs pas les mèneraient, excepté toujours plus loin. Elle se sentait impuissante et suivait son mari avec confiance, même si l’inconnu la faisait toujours frissonner.
Bientôt, ils s’enfilèrent dans la montagne boisée et parfumée.
— Dove andiamo ? Lo sai ? demanda Anita.
— Non, je ne sais pas où nous allons, mais nous devons avancer. Il faut que tu essaies de continuer de marcher. On est trop loin du Midi dont on m’a parlé, pour pouvoir s’arrêter.
— Daï ! Daï ! Allez ! Allez ! File, file ! répondit-elle pour lui laisser croire que c’était elle qui l’attendait.
Et Teo lui reprit la main pour la soulager et l’aider à poursuivre ce chemin où se succédaient montées et descentes, sans arrêt.
— Je suis sûr que nous allons rencontrer de nombreux Italiens. Il y a de véritables communautés, tu sais. Et en ville, ce sont des quartiers entiers ! La plupart se dirigent vers Marseille pour travailler dans les savonneries ; d’autres vont à Toulon pour entrer à l’arsenal, ou bien en direction de Gardanne pour se faire embaucher dans l’exploitation du lignite. Mais pour moi, il n’en est pas question. Je ne veux plus d’un travail en usine où je serai autant exploité que chez Mattei. Je veux être mon maître, même si je ne dois gagner que trois pois chiches et deux haricots secs. Au moins, ce que j’aurai planté sera à moi et je ne devrai rien à personne ! Je suis sûr que nous allons trouver un endroit où il y aura des terres à vendre et à cultiver. Nous y serons bien accueillis, et c’est ça le plus important, je le sais, je le sens et je te le redis ! Puis il se pencha vers elle pour ajouter à mi-voix :
— Dans plusieurs villes, les gens jettent des pierres aux Italiens parce qu’ils disent qu’ils viennent manger leur pain !
— Allora, che cosa siamo venuti fare qui ?
— Nous ? Nous allons dans la campagne, et nous ne mangerons le pain de personne. Et nous y resterons, je te le promets ! Bien sûr, au début, nous ne pourrons pas être propriétaires, faut pas exagérer ! Mais nous louerons des terres, ou bien je me ferai embaucher pour cueillir des fruits. Ça, je sais le faire. Et quand ce sera possible, avec nos économies, j’achèterai une ferme. Pas des hectares, pauvre de moi, mais de quoi cultiver pour vivre sans avoir à mendier. Je sais que nous pourrons le faire. Faut y croire, Anita. Nous sommes partis pour ça, n’est-ce pas ? Il ne faut pas baisser les bras. Au contraire, nous sommes jeunes, et je sais que le ciel nous aidera. Je t’en prie, finis de pleurer et souris-moi comme tu sais si bien le faire !
Un matin, Teobaldo et Anita arrivèrent sur le plateau de Terre-Vieille où se lovait le village de Contardon, serré en rond, pareil aux limaçons. Du côté du couchant, le bourg regardait les champs qui s’étendaient en contrebas, et plus loin devant, où s’étalait la longue plaine de la Durance. Du côté du levant, Contardon regardait le plateau du haut, fermé par une longue frise de collines grises. Sans conteste, ce décor formait un paysage unique, sorti du fond des âges et présent pour l’éternité. Rien d’étonnant à ce que ces lieux, avec leurs grandes étendues de terres cultivées, leurs parfums étranges, leurs chênes, leurs cyprès et leurs pins rassemblés en forêt, rappellent à Teobaldo sa terre d’Italie qu’il venait juste de quitter.
— C’est ici qu’il faut nous installer, Anita ! Il n’y a pas à en douter ! conclut-il, tout sourire. Nous serons à trois encablures d’Aix-en-Provence ou bien de Marseille où nous pourrons aller voir la mer ! Ce village est entre les deux, et je sens d’avance que nous y serons heureux !
Il la prit dans ses bras pour la faire tourner. Mais elle se mit à crier :
— Basta ! Basta ! Il bambino ! Il bambino, Teo !
Un sourire illumina le visage de l’homme, tandis que la femme, qui ignorait tout de la Provence, défroissait sa jupe en maugréant quelques mots qu’il ne comprit pas. Le mulet, lui, se mit à braire longuement et secoua sa tête avec obstination pour assurer qu’il était parvenu lui aussi à destination, et qu’il ne ferait pas un pas supplémentaire ; il n’en était plus question ! Enfin, lorsque tout l’équipage fut calmé, prêt, et présentable, ils entrèrent dans Contardon d’un pas décidé et avec un sourire aimable.
À peine quelques mois plus tard – le ciel ayant peut-être entendu sa prière –, Teo put acheter, sur le plateau du haut, un vieux mazet abandonné depuis longtemps. Il n’était pas très beau à voir, et pas plus grand qu’une boîte d’allumettes ! En revanche, le maigre prix exigé par le propriétaire avait séduit l’étranger qui ne barguigna pas une seconde pour aller signer le papier chez le notaire.
Il était vrai que le mas avait un toit en bien mauvais état, les poutres à moitié arrachées, et que certains murs étaient tombés ; sans parler de la cheminée, du moins ce qu’il en restait, qui était devenue, avec les ans, inutilisable. À ne point s’y tromper, voilà toutes les raisons pour lesquelles personne n’avait voulu acheter ce vieux tas de pierres ! Mais c’était compter sans Teo, homme courageux et obstiné, et surtout prêt à tous les sacrifices pour le retaper. D’ailleurs, sans tergiverser, il posa chaque jour une pierre après l’autre, monta une pièce à la fois et glissa chaque tuile à sa place. Le tout durant de longs mois et selon l’argent dont il disposait en se faisant embaucher pour travailler dur dans les champs. Le couple fut donc réduit à se loger d’abord dans la salle du bas, la seule abritée mais guère habitable. Il y avait un vieux poêle que Teo avait rafistolé et qui chauffait un peu, à condition de ne pas trop le charger, sinon il lui prenait l’envie d’exploser ! Et ils en avaient fait l’expérience une ou deux fois. C’était pour cela que désormais ils en usaient avec prudence. De surcroît, l’homme s’appliqua à ajouter, sur le côté du petit mas, une remise en bois où il installa le mulet, les poules et les lapins, et tout ce dont il avait besoin pour vivre et travailler. Ensuite, il s’échina à labourer les maigres champs autour de la vieille bâtisse, puis il les fuma à plusieurs reprises pour les enrichir. D’abord, il cultiva un minuscule jardin potager. Point le temps ni l’argent pour le faire plus grand ! C’était la chose la plus importante s’il voulait se nourrir sans trop dépenser. Il avait mis en terre quelques tomates, des courgettes, des pois chiches et des haricots secs. Parfois, à ce menu frugal s’ajoutaient les œufs des poulettes, des merles ou un lapin sauvage rôti qu’il avait attrapés aux pièges ou au collet dans les collines parfumées. Cependant, pour tout remettre en état dans le petit mas, il lui avait fallu acheter aussi du matériel, et cela avait fini par faire diminuer les billets roulés qu’il soupesait de temps en temps dans sa poche, non plus pour s’encourager, mais bien pour se convaincre d’être prudent et de ne plus en dépenser pendant un moment.
Le couple fut donc obligé de se priver et, les larmes aux yeux, Anita ne cessait de se lamenter : « Non so perchè siamo venuti qui, perchè non è meglio che ieri in Italia ! » Mais Teo la consolait : « Ce n’est pas mieux qu’hier aux Abris, tu as raison. En revanche, ce n’est pas pire, tu ne peux pas dire le contraire ! En plus, on le sait, ce n’est que passager, je ne fais que te le répéter. Tu verras, nous pourrons très vite nous installer tout à fait. Il le faut pour le bébé ! Et je pourrai recommencer à économiser, je te le promets. Garde patience, et tu verras que nous aurons eu raison de venir en Provence, même si le chemin a été long et la vie plus difficile qu’au pays ! » Toujours Anita l’écoutait parler, puis, sans rien dire, elle allait se réfugier près de la jolie fontaine qui roucoulait au fond de la cour. Elle s’asseyait sur une pierre creuse et attendait que le bruit de l’eau fraîche la réconforte avec ses airs de troubadour.
Plus haut, sur un maigre replat dessiné par la colline, un moulin tournait au moindre souffle d’Éole, et si fort que ses ailes, en agitant leurs vieux bois et leurs fers torturés, faisaient un bruit assourdissant. Ce qui effrayait Anita qui craignait souvent de voir en même temps les tuiles du mas s’envoler et ses miséreux volets être arrachés comme des feuilles de papier ! Pour la rassurer, Teo lui disait que l’eau, ainsi pompée, était plus douce que la source qui alimentait la fontaine, et qu’à force de s’en servir demain pour arroser le jardin, ils auraient une terre de plus en plus souple et facile à travailler. « Qu’espérer de plus ? » songeait-il, tout sourire, avant de rajouter haut et fort, l’air satisfait : « Il me faudra travailler dur, c’est vrai, mais ce n’est pas important. Tu vas nous faire un beau garçon pour que je puisse compter sur ses bras, n’est-ce pas, et nous serons bien tous les trois à Contardon ! » Puis il embrassait Anita et la consolait dans ses bras. Enfin, il buvait d’un trait un grand verre de vin, comme pour trinquer à la chance.
Pour terminer leur installation, ils décidèrent aussi de s’occuper des branches qu’ils avaient apportées d’Italie. Elles attendaient patiemment en terre, dans un coin abrité. Ensemble, ils choisirent le meilleur endroit pour qu’elles puissent leur donner demain un paysage familier qui leur rappellerait sans cesse d’où ils venaient. Ils les plantèrent près de la fontaine, de manière à ce qu’elles protègent également le jardin potager et le vieux mazet. « J’en ai une pour toi, une pour notre fils à naître, et la dernière pour moi ! » Et Teo riait, tel un gamin comblé.
Puis finalement, trois jours après, voilà que le bébé était né ! Un beau garçon brun et vigoureux qui n’arrêtait pas de pleurer pour réclamer le sein de sa mère. Impossible de le rassasier ! « Il est affamé, peuchère. Il n’a pas mangé depuis neuf mois ! » disait son père, heureux comme un roi. Et la petite famille Ponti semblait enfin apaisée, ne songeant plus au passé ni à l’avenir, mais seulement au présent bien vivant qui venait d’arriver aujourd’hui et qui gigotait dans son lit.
Chaque dimanche, ils ne manquaient pas d’aller à la messe afin de remercier le Bon Dieu pour tous ses bienfaits. Ils restaient au fond de l’église et, à la fin de l’office, ils ne sortaient qu’une fois tous les bancs vidés. Ensuite, sur le parvis, Teo saluait le curé et le maire, sans oublier le cafetier, l’épicier, le boulanger, en fait, tous ceux avec lesquels il avait affaire. À côté de lui, Anita se contentait de sourire en tenant le nourrisson dans ses bras. Avec cet accent italien prononcé qui lui faisait encore rouler les r, elle disait aimablement bonjour aux femmes venues voir le bébé. L’une s’extasiait : « Sas ! pour un beau pitchoun, c’est un beau pitchoun ! » Ou une autre plaisantait : « Il a tous les traits de son père, et il est brun comme un Italien ! Les chats ne font pas des chiens, pavré ! » Puis, petit à petit, chacun s’en allait, et le couple reprenait le chemin du mazet.
Ainsi, les mois passèrent, et un an après, dès la belle saison retrouvée, l’enfant commença de marcher et d’avaler ses bouillies de bon appétit. Anita y prenait peine, et le gavait telle une oie affamée. Aussi, le petit Cesario devint grand et costaud, faisant le bonheur de toute la maisonnée.
Gros travailleur, Teobaldo impressionnait ceux du plateau, forçait le respect de chacun. Il s’exprimait de mieux en mieux en français, et s’intégrait sans difficulté, puisque chaque semaine il allait boire un verre au café. Bref, tout le monde l’appréciait, même si quelques-uns continuaient de le surnommer « l’Italien ». À l’inverse, d’autres, pour ne pas dire le plus grand nombre, l’appelaient Baldo, et c’était vraiment une marque de soutien, de confiance et d’amitié. Il n’était point le dernier à venir donner un coup de main, et beaucoup le lui rendaient quand à son tour il en avait besoin. De cette manière, rapidement, il fit partie de la vie du village, tandis qu’Anita restait à l’écart. Elle prétextait qu’elle ne connaissait pas assez bien la langue pour se mélanger. Pourtant, elle faisait de plus en plus de progrès, car elle l’employait tous les jours avec Baptistine qui avait son âge et habitait près de là, à la Maison Violin. La jeune femme était veuve depuis deux ans, et heureuse de l’être, car cet événement avait transformé sa vie. En fait, son mari l’avait toujours battue, et plus que de raison quand il était pris de boisson. Aussi, elle n’avait aucun regret et n’envisageait certes pas de se remarier. « Oh ! j’ai assez payé ! À présent, je ne désire plus qu’une chose, ma tranquillité ! Je ne me dispute avec personne et je fais ce qu’il me plaît ! » Sur quoi, elle riait pour confirmer et, quelque part, certainement aussi pour se consoler. Toutes deux s’entendaient à merveille, et ensemble elles parlaient français et italien. Avec amour, Anita gardait son accent de Lombardie prononcé, et certains mots étaient toujours écorchés. En réalité, elle se faisait comprendre, tantôt avec les mains, tantôt avec des mots inventés. Et le tout était approuvé par Teobaldo : « J’adore t’entendre causer français… Tu es encore plus charmante ! » Puis il l’embrassait.
Cesario venait de fêter ses sept ans, et, comme souvent, il jouait dans la cour avec son chien nommé Tambour.
Cependant, il aidait aussi ses parents du mieux qu’il pouvait en participant à quelques travaux coutumiers. Ainsi, le matin, avant l’école, il était chargé de nettoyer les clapiers et le poulailler, puis de donner le grain aux poules et de l’herbe aux lapins qui l’attendaient. Ensuite, l’après-midi, une fois l’école terminée et suivant la saison, il menait le mulet lorsque Teobaldo labourait, ou bien il rejoignait sa mère pour l’aider à la fenaison. Il portait aussi, jusque dans l’atelier, les bûches que son père avait coupées, et il les empilait contre le mur pour les faire sécher. Puis la soirée se passait autour de la cheminée. Lui faisait ses devoirs, apprenait ses leçons, pendant que sa mère tricotait ou cousait, et que son père rafistolait un outil ou bien nettoyait son fusil. Tous deux se taisaient, mais ils regardaient leur fils du coin des yeux, avec amour et admiration.
Les plants des pioppi avaient grandi aussi, et Teo avait pu les bouturer et en planter toute une allée. À présent, celle-ci ornait la campagne de ces longues plumes vertes qui ondoyaient doucettement au vent familier. Plusieurs gars du pays s’étaient moqués et avaient ri. « Qu’est-ce qu’il vient nous envahir avec ses spaghettis qui n’arrêtent pas de bouléguer ! » avait dit l’un. « S’il croit pouvoir concurrencer nos cyprès, il se fait de belles illusions ! Ils ne viendront pas plus vieux et ils ne tiendront pas debout quand le mistral prendra la colère noire et qu’il soufflera tout l’air de ses poumons ! » avait expliqué un second. « Il n’a pas fini d’en enraciner, je vous le dis ! Il n’y a qu’à le laisser faire ; il sera vite découragé, le macaroni ! » avait terminé le dernier. Or, les bois étaient restés debout et fiers, et depuis, par leur belle allure, ils narguaient les cyprès tristes et noirs qui se tenaient près du cimetière, guindés dans leur posture. Peu à peu, plus personne n’avait évoqué le problème, et les arbres de Ponti faisaient à présent partie du paysage, plus que s’il s’agissait de végétaux du Midi et sans âge. Dès lors, la seule différence entre la ferme de Teo et celles du plateau venait de ces peupliers d’Italie. À la suite de quoi et sans tarder, le logis trouva son nom sans le chercher, puisque tout le monde l’appelait le mazet des Peupliers !
La famille Ponti était installée depuis des années sur le plateau de Terra-Vecchia – nom qu’Anita donnait au plateau de Terre-Vieille. Elle y vivait heureuse, et le bonheur faisait sourire sereinement le foyer. Mais tout était peut-être trop bien, ou peut-être trop beau, trop grand pour se poursuivre encore longtemps, car soudain sa destinée, qui semblait pourtant joyeusement tracée, prit un autre chemin, cette fois tourmenté. De fait, après une seconde grossesse qu’elle n’espérait plus, mais qui s’était terminée en fausse couche au cours de laquelle Anita avait perdu beaucoup de sang, la jeune femme, très affaiblie, ne quitta plus son lit. En vérité, à ce premier mauvais coup du sort s’était ajoutée, malheureusement, une terrible maladie, avait dit le docteur. Il n’en avait point donné le nom, mais qu’importait comment elle s’appelait. Le mal lui rongeait les os et lui mangeait toute son énergie, sans que l’on voie pointer le moindre espoir à l’horizon ni changer sa mine ou son appétit. Le tout provoquait chez Anita un désintérêt complet pour son petit garçon, son mari, et pour la vie. Du coup, Baptistine épaulait Teo du mieux qu’elle pouvait pour frapper l’amandier ou cueillir les olives s’il le fallait. Elle s’occupait des lessives, des repas, et du jeune garçon, évidemment. Malgré les soins, les quelques médicaments, et en dépit des tisanes que Baptistine rajoutait – s’escrimant à les lui préparer avec patience parce qu’elle pensait qu’elles seraient plus efficaces que tout ce que le médecin avec sa science lui faisait avaler –, Anita continuait de s’étioler, de gémir dans son lit, sourcils froncés, et les couleurs s’effaçaient peu à peu de son long visage émacié. Son amie veillait sur elle et ne cessait pas de lui dire, pour essayer de la faire réagir : « C’est le languisson, ma belle ! Rien de méchant ni qu’on ne puisse guérir. C’est la maladie des femmes qui s’ennuient de leur pays. Ça va passer plus vite que ça t’a pris, je te le garantis ! D’ailleurs, il le faut pour Cesario ! » Elle essayait de la faire rire pour qu’elle oublie sa lassitude. Elle tentait de lui ôter ses tristes pensées, parce qu’elles ajoutaient du poison dans ses veines et nourrissaient sa maladie, avait souligné le docteur, d’un air contrit, lors de sa dernière consultation. Mais on lisait dans son regard : « Je ne peux rien faire de plus, sinon, comme vous, attendre et espérer… »
