Le libéralisme pour le XXI° siècle - Michel Monier - E-Book

Le libéralisme pour le XXI° siècle E-Book

Michel Monier

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Non, le néolibéralisme n'est pas le libéralisme! Le chômage de masse, les pièges à bas salaires, l'aggravation de la pauvreté sont des illustrations de la pratique néolibérale qui, trop souvent confortée par des politiques publiques, a perverti les principes libéraux. Sortir de ce modèle pour retrouver les valeurs libérales ,au premier rang desquelles la valeur-travail, tel est le parti-pris de cet essai " Le libéralisme pour le XXI° siècle- essai critique du néolibéralisme". Retrouver les sentiments moraux théorisés par Adam Smith, les confronter aux enjeux de ce siècle, repenser l'action publique, c'est la voie que propose l'auteur pour affirmer un libéralisme "raisonné" et réconcilier l'Economique et le Social. Par un brève histoire des idées libérales, puis la critique des excès néolibéraux et celle d'un Etat qui s'épuise à en corriger les effets en ignorant leurs causes "Le libéralisme pour le XXI° siècle" propose un "monde d'après" soucieux de progrès économique, créateur de richesses ,garant de leur juste répartition.

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Veröffentlichungsjahr: 2021

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« Adam Smith se situe, dans tous les cas de conflits d’intérêts entre les pauvres et les riches, entre les forts et les faibles, sans exception du côté de ces derniers. »

Carl Menger.

« L’homme vivant dans la société et ne pouvant vivre sans elle, est à toute heure un débiteur envers elle. Là est la base de ses devoirs, la charge de sa liberté. »

Léon Bourgeois, prix Nobel de la paix, 1920.

« L'idéal socialiste consiste à s'intéresser à l'équité de la redistribution des richesses, tandis que les libéraux véritables se préoccupent de l'efficacité de la production de cette même richesse. Ils constituent à mes yeux deux aspects complémentaires d'une même doctrine. »

Maurice Allais, prix Nobel d’économie, 1988.

TABLE DES MATIÈRES

Introduction

- Quand Adam Smith s’invite au débat

Chapitre 1 - Les valeurs morales et sociales du libéralisme

1.1

- La question morale

1.2

- Théorie libérale des valeurs morales et sociales

1.3

- La valeur travail

1.4

- L’avancée du libéralisme ou le « libéralisme avancé », John Stuart Mill

Chapitre 2 - Brève histoire de la dérive néolibérale : comment on a tué Adam

2.1

- L’école autrichienne

2.2

- Le colloque Lippmann

2.3

- La Société du Mont-Pèlerin

2.4

- L’École de Chicago

2.5

- La critique du Consensus de Washington

2.6

- Le parangon ordolibéral

Chapitre 3 - L’actualité de la question : les excès du néolibéralisme

3.1

- Les revenus

3.2

- Le chômage de masse

3.3

- Le système redistributif

3.4

- La crise de l’État providence

3.5

- « Notre Maison brûle »

3.6

- Les excès ultimes du néolibéralisme : l’économie low cost, les fonds de pension et le « dieselgate »

Chapitre 4- Et la moralité de l’État ? L’urgence de la question !

4.1

- Le gagnant de la croissance c’est... l’État

4.2

- Le côté trouble des politiques publiques

4.3

- Et l’État, on le réforme l’État ?

4.4

- Moralité de l’État, restaurer la confiance dans les institutions démocratiques, reconstruire la démocratie sociale

Chapitre 5 - Les voix d’un retour à la raison

5.1

- Les bonnes intentions...

5.2

- Des bonnes intentions qui font leur chemin

5.3

- Des bonnes intentions qui manquent de « mesure » !

Chapitre 6 - Réconcilier l’économie, le social et l’environnement

6.1

- Quand le comptable n’entend pas le DRH, il faut réformer la comptabilité

6.2

- L’écologie doit épouser la loi du marché

6.3

- Passer de l’État collecteur-redistributeur à un État producteur

6.4

- Payer le juste prix économique ou le coût de la redistribution ?

Conclusion

- Le mot de la fin de John Kenneth Galbraith

Portraits

- Les caractères de la pensée sociale

Adam Smith.

La trop visible main invisible.

Joseph Aloïs Schumpeter.

La route du socialisme.

Jean Charles Léonard Simonde de Sismondi.

Adam Smith et la machine à vapeur.

Carl Menger.

De l’inutilité du travail et de l’utilité de l’arbre.

John Stuart Mill.

L’éducation de la main invisible, la responsabilisation de la raison sociale.

Walter Lippmann.

L’information de masse, la désinstruction des masses. Le risque démocratique.

Friedrich Hayek.

Taper dans le Mill !

Léon Bourgeois.

Une lutte de classe !

John Kenneth Galbraith.

L’économiste irritant, le penseur social.

Annexes

1.

La Société du Mont-Pèlerin

2.

Déclaration de Philadelphie

INTRODUCTION

QUAND ADAM SMITH S’INVITE AU DÉBAT

Accroissement de la pauvreté, chômage de masse et travailleurs pauvres, endettement public, modèle social en panne, transition écologique, économie numérique, nouvelles formes d’emploi… Voilà bien les constats et les cris, plus ou moins documentés et argumentés, qui font critiquer comme un tout indifférencié le capitalisme, le libéralisme, le néolibéralisme. Voilà les constats et les cris qui, dans le même mouvement, dénoncent les défaillances ou insuffisances de l’action publique. La croissance par le progrès tout autant que l’État, que l’on voudrait encore Providence, sont mis en accusation : ils ne tiennent, ni l’un ni l’autre, la promesse de ne laisser personne au bord de la route. Après l’accusation, la sentence vient : il faut davantage d’État et s’affranchir du marché ! Le débat s’emballe.

Un autre modèle économique doit s’imposer, qui ne soit plus celui de la consommation de masse, qui soit respectueux et économe des ressources de la planète. Il faut que ce modèle d’une économie raisonnée, durable et soucieuse d’égalité, permette une juste répartition de la richesse… dont on ne dit pas qu’il faudra continuer de la créer. Un mot résume le tout : inclusif. La société, l’économie doivent être inclusives.

Voilà donc les enjeux qui s’imposent, voilà ce à quoi il faut urgemment répondre en veillant à garantir les droits individuels que les démocraties ont fait prospérer… jusqu’au point où ces droits de l’individu viennent, parfois, heurter le principe même de l’égalité des citoyens.

Dans ce mouvement de prise de conscience, une évidence s’affirme, celle qu’il faut abandonner le capitalisme, le libéralisme, le néolibéralisme, dont on ne sait plus ce qu’ils sont. Cette exigeante revendication est, à l’évidence, facile à affirmer, mais résoudre l’équation ainsi rapidement posée pour faire émerger une nouvelle économie vertueuse qui réponde à ces exigences n’est pas chose simple !

Les économistes, que l’on moque car, dès qu’ils sont deux ils émettent au moins trois opinions, s’affairent. Qu’ils soient atterrés, alter-éco, orthodoxes, hétérodoxes ou néo-orthodoxes, ils s’affairent. Pendant que certains remettent en cause des dogmes et en élaborent de nouveaux, d’autres exhument telle ou telle théorie, se raccrochent à l’histoire économique pour se rassurer et assurer que tout ira bien, qu’il ne s’agit là que d’une crise de laquelle l’économie de marché nous sortira confortés.

« Hum ! Il me semble, si je puis intervenir, que les économistes aujourd’hui s’affolent davantage qu’ils ne s’affairent ! Tous ces constats, ces cris me réveillent. Oui, moi, Adam Smith1, j’entends tout cela. Moi, que l’on dit être le père du libéralisme, je me trouve ainsi mis en cause, mais bien maladroitement mis en cause ! Permettez donc que j’apporte ici quelques critiques à ce qui est un faux débat ! Ces constats qui font crier certains sont des évidences mais elles sont maladroitement exprimées. Les réponses que certains autres, qui se présentent comme des libéraux, veulent apporter à ces cris sont des bêtises ! Les premiers crient mais sans véritable analyse des causes de leurs cris ; il s’agit pour eux de rapidement mettre au panier ce qui, objectivement, a été porteur de progrès non pas seulement économique mais démocratique et social aussi. Les seconds, eux, argumentent en faisant prévaloir des principes dont ils ont oublié les fondements moraux qu’ils ont, parfois, foulés aux pieds. Ils ont fait du libéralisme une pratique dévoyée qui est la cause de ces excès.

Dénoncer ces excès néolibéraux ou tenter de les justifier en caricaturant encore ce qu’est le libéralisme, mon libéralisme, ne permet pas de trouver de possibles réponses pour corriger le “système”. Il faut pour cela tout d’abord comprendre quelles en sont les causes. C’est pourquoi je m’invite au débat qui tel qu’il est posé est bien davantage un combat qui oppose des aveugles et des sourds !

Comment voulez-vous répondre à un vrai problème quand il est mal posé ? J’entends les contempteurs et les maladroits, défenseurs et je comprends que les uns et les autres font un amalgame, font un tout du capitalisme, du libéralisme, de son avatar néolibéral. Voilà bien une illustration de votre époque qui ne réfléchit plus mais dénonce, ou s’arc-boute, pensant ainsi favoriser l’action ! Oui, de quoi parlent-ils, de quoi parlez-vous, que voulez-vous abattre, que voulez-vous sauver ?

Crier et dessiner le rêve d’un monde plus égalitaire, soucieux de la préservation des ressources, refusant la croissance tout en affirmant, en même temps, vouloir mieux répartir les richesses voilà bien une curiosité. Ce n’est en rien, il s’en faut, une recherche, si vous m’autorisez la référence, sur la nature et les causes de la richesse des nations. N’est-ce pas à la création de richesses qu’il faut tout d’abord s’employer, avant de rêver à sa meilleure répartition ?

Quant à ceux qui s’évertuent à ressortir des théories, mal comprises comme l’est celle, par exemple, de la “destruction créatrice2” ils ne font qu’apporter de l’eau au moulin de ceux qui critiquent ! L’argument n’est pas entendable et montre combien, après m’avoir mal lu, ils ont mal lu aussi celui auquel ils pensent se référer en s’accrochant à sa destruction créatrice ! À l’évidence, ils n’ont pas compris que de destruction créatrice en destruction créatrice la mécanique qui s’installait était celle qui ne conduisait à rien moins que la disparition de l’entrepreneur et l’avènement d’un socialisme “terre à terre”. Et c’est un libéral qui percevait là ce risque. Marx, faisant la même analyse, voyait, lui, ce risque comme une opportunité : par nature, le capitalisme accumulateur a socialisé le processus de création de la valeur et a conduit inévitablement à l’expropriation des capitalistes du processus de production3.

Les débatteurs se débattent donc dans un débat mal posé et forcent ainsi l’incompréhension générale. Pour illustrer combien l’incompréhension est grande permettez que je cite votre président de la République “Cette économie de marché dans laquelle nous vivons est de moins en moins sociale […] Quelque chose ne fonctionne plus dans le capitalisme”. Il s’exprimait ainsi devant l’Organisation internationale du travail à l’occasion des 100 ans de cette noble et nécessaire institution (que l’on entend trop peu, à mon avis). Il y a tout dans cette déclaration : l’économie de marché, le “social” et le capitalisme. Je ne serais pas loin de partager la conclusion mais elle est erronée et donc insuffisante. Ce n’est pas, seulement, qu’il y a quelque chose qui ne fonctionne plus dans le capitalisme, c’est le capitalisme qui ne fonctionne pas ! Il y a là dans cette déclaration une erreur d’analyse ! Non, ce n’est pas l’économie de marché qui est cause d’inégalité sociale c’est votre capitalisme. C’est ce capitalisme perverti qui recourt chaque jour à l’État dont il attend des aides et subventions que vous avez la faiblesse coupable de nommer “incitations”. Le constat que je fais est que ce qui ne fonctionne pas c’est le capitalisme administré.

Que ceux qui critiquent, autant que ceux qui veulent défendre commencent par me relire. Pour les uns et les autres l’observation des faits semble suffire pour attaquer ou défendre, et se poser en expert ! Pour proposer un autre monde ils oublient qu’il leur faut aussi comprendre comment et pourquoi les faits qu’ils observent sont advenus ! Qu’ils comprennent et sachent ce qu’ils veulent abattre ou défendre ! Qu’ils relisent ma Théorie des sentiments moraux puis ma Richesse des nations, qu’ils les relisent comme un tout, car c’en est un. Ils retrouveront un principe qu’ils ont à l’évidence oublié. Ce principe est celui de la valeur-travail. L’économie de marché telle que je l’ai théorisée n’ignore ni la valeur-travail ni l’idée de justice. Le capitalisme accumulateur, lui, néglige la valeur travail au bénéfice de la recherche du profit. Et ce capitalisme-là a réussi le formidable coup de recourir à l’État pour faire taxer bien davantage le travail que le capital et le profit. Alors l’État s’emploie à redistribuer les prélèvements qu’il opère sur le travail pour compenser la faible rémunération du… travail ! Alors oui, c’est bien ce capitalisme-là qui “ne fonctionne pas” en venant forcer les Institutions à rendre subsidiaire la valeur-travail et en conséquence à privilégier la redistribution. C’est ce capitalisme-là qui fait prévaloir l’assistance sur la liberté. Il n’y a là rien que je reconnaisse comme un héritage ! L’État s’est fait Providence, il y a trouvé son compte, satisfaisant là sa préférence pour la centralisation étatique par le moyen de l’assistance ! Non, je ne trouve rien de smithien dans ce “modèle” !

Si donc je reformulais la déclaration de votre président de la République je dirais “le capitalisme ne fonctionne plus, l’État ne fonctionne plus” et je conclurais “retrouvons les valeurs libérales” ! Puis, dans un ouvrage programmatique, je préciserais l’objectif à poursuivre en remettant au premier plan le travail (ne trouvez-vous pas que l’on vous berne, depuis des décennies, avec ce discours sur la valeur-travail quand les politiques publiques visent, en même temps, à en réduire le coup ?).

Pour autant qu’il soit mal posé, le débat est riche d’intérêt, il est nécessaire. Il l’est d’autant plus que hélas il n’est pas nouveau et n’a jamais été réellement conduit à son terme. Un de mes jeunes héritiers le posait déjà peu après la publication de ma Recherche sur la richesse des nations. Souvenez-vous de Sismondi4qui après avoir épousé mes idées fit ce que l’on a présenté comme une conversion lorsqu’il considéra que le marché exerçant une pression sur les coûts entraînait inévitablement la baisse des salaires jusqu’à un niveau inacceptable. Il révisait alors ses premiers principes d’économie politique. En publiant ses nouveaux principes il posait celui du recours à l’État et revendiquait un “pouvoir social” pour réguler ex ante le capitalisme et non pas pour, comme cela se pratique aujourd’hui, en corriger ex post les excès. Ce que l’on dit être l’abandon par Sismondi de mes principes qu’il avait jusqu’alors adoptés, sa « conversion », n’était-ce pas un approfondissement de certaines de mes idées ? N’était-ce pas le constat qui s’imposait au vu de la situation résultant de certains errements, déjà, d’un libéralisme mal compris, devenu capitaliste davantage que libéral, responsable de crises causant la misère ouvrière ? Sismondi disait ainsi, avec plus de voix que je n’en avais eu lorsque je l’écrivais, que “assurément, aucune société ne peut être florissante et heureuse si la partie de loin la plus grande de ses membres est pauvre et misérable”.

Ah ! Si je pouvais participer à votre débat en publiant une édition mise à jour de ma Richesse des nations. Oui, c’est bien d’une mise à jour de cette théorie, de ces principes, dont votre monde a besoin. Évidemment, depuis 1776, bien des choses sont advenues. Le modèle néolibéral pour autant qu’il se soit construit pour être une troisième voie entre deux extrêmes totalitaires a conduit à ces excès qu’il faut aujourd’hui dénoncer. Il est vrai que la dérive néolibérale a été grandement facilitée par leurs adversaires les plus farouches, souvenez-vous : “Le résultat le plus durable de la révolution d’Octobre, dont l’objet était le renversement mondial du capitalisme, fut de sauver son adversaire, dans la guerre comme dans la paix, en l’incitant, par peur, après la seconde guerre mondiale, à se réformer5”. La route était libre pour l’avatar néolibéral qui aura été fossoyeur du libéralisme des origines, fossoyeur de “mon” libéralisme, ce libéralisme qu’il faut aujourd’hui qualifier de raisonné au regard des pratiques néolibérales qui prétendent s’en être inspirées.

Un dernier mot que j’adresse à tous les débatteurs mal instruits : me relire ne leur suffira pas. Le débat qu’ils portent aujourd’hui n’est pas nouveau alors, il faudrait aussi qu’ils consacrent du temps à s’instruire des débats et remises en cause de ma théorie qui ont alimenté la littérature. Pour qu’ils aillent à l’essentiel, je les oriente volontiers vers Menger6. Ils trouveront là, tant mes contempteurs que mes défenseurs, de quoi nuancer, pour les premiers leur attaque, et pour les seconds leurs références. Ceci fait c’est alors à front renversé qu’ils poseraient alors le débat.

Permettez que je conclue ici par une référence à ma “main invisible”, ce concept si mal compris ; elle trouverait aujourd’hui une utilisation inattendue et salutaire… celle de la mettre dans la figure de ces débatteurs trop dogmatiques !

Eh bien, voilà une heureuse intervention inattendue ! Adam Smith qui vient, dès cette introduction, dire son avis, donner une leçon, se joignant à la critique de ces excès de, je le cite, « cet avatar néolibéral » et qui « gifle » dans un même mouvement ceux qui le critiquent et ceux qui croient défendre son libéralisme.

Une inattendue et heureuse intervention mais, que de regrets, aussi, de ne pouvoir bénéficier, aujourd’hui, d’une Recherche sur la nature et les causes de la richesse des nations qu’Adam Smith mettrait à jour. Une édition qui serait enrichie de sa compréhension de tout ce qui, depuis 1776, a fait le monde d’aujourd’hui ; sans aucun doute, il réaffirmerait les valeurs du libéralisme vrai, soucieux de justice, n’ignorant pas la part qui est due aux plus démunis ! Une nouvelle édition qui participerait à poser le vrai débat, après avoir débusqué les causes de ces pratiques néolibérales dévoyées et aveugles. Une nouvelle édition qui renverrait à leurs chères études nombreux de ceux qui persistent à se réclamer du libéralisme tout en forçant encore le trait néolibéral. Une édition mise à jour qui affirmerait à nouveau la force des sentiments moraux sans lesquels il n’y a pas de richesse des nations !

Laissons là ces regrets. Tentons de répondre aux remarques et à l’invitation du Maître pour poser le débat et défricher les voies d’un possible retour à la raison libérale.

Très cher Adam Smith, voilà une belle leçon, une sacrée leçon que vous donnez là. Elle invite à vous relire pour retrouver les fondements moraux du libéralisme des origines : je vais donc tenter cette aventure, ce cheminement. J’entends qu’il faut aussi, pour poser le débat qui une fois encore s’engage, démêler l’histoire de la pensée et des pratiques de cet avatar néolibéral pour comprendre la mécanique de ce glissement progressif qui a conduit de la morale libérale à ces excès qui l’ignorent. Je pense utile d’ajouter ensuite à cette histoire quelques-uns des faits exemplaires de ces excès qui font aujourd’hui l’actualité de la question. C’est à ce point qu’il serait précieux d’avoir de votre part une « nouvelle recherche sur la richesse des nations » pour éclairer la route qu’il faut emprunter afin de sortir de la double servitude que font peser le néolibéralisme et l’étatisation. En l’absence de vos lumières, il faudra alors me livrer à l’exercice de débusquer les bonnes intentions qui émergent, ces voix qui s’élèvent pour retrouver des sentiments moraux. Sous votre patronage et sollicitant votre bienveillance, et comme guidé par une… main invisible, c’est à cet objectif que cet essai s’attache. S’il s’agissait d’un cri ce serait « Reviens Adam, ils sont devenus fous ». Bien respectueusement à vous.

1 Adam Smith (1723-1790) - Théorie des sentiments moraux, 1759 - Recherche sur la nature et les causes de la richesse des nations, 1776. Voir Portraits : Adam Smith : la trop visible main invisible.

2 Joseph Aloïs Schumpeter (1883-1950) - Nature et contenu principal de la théorie économique, 1908 - Capitalisme, socialisme et démocratie, 1942. Voir « Portraits : J. A. Schumpeter, La route du socialisme. »

3 « La bureaucratisation du monde », Denis Collin, in La Sociale-on line, le 26 février 2021. Bruno Rizzi (1901-1977), La bureaucratisation du monde - 1939.

4 Jean Charles Léonard Simonde de Sismondi (1773-1842) - Économie politique, 1815 - Nouveaux principes d'économie politique, ou de la richesse dans ses rapports avec la population, 1819. Voir « Portraits : Sismondi - Adam Smith et la machine à vapeur. »

5 E-J. Hobsbawm (1917-2012) - L’âge des extrêmes, histoire de ce court XXe siècle - Ed° Complexe, 1999.

6 Carl Menger (1840-1921) - Principes d’économie politique, 1871. Voir infra Chapitre 2-21 et « Portraits : Carl Menger. De l’inutilité du travail et de l’utilité de l’arbre ».

CHAPITRE 1

LES VALEURS MORALES ET SOCIALES DU LIBÉRALISME7

Le XVIIIe siècle est celui de l’opposition aux pouvoirs ; au pouvoir religieux, au pouvoir despotique qu’il fût ou non plus ou moins éclairé. Siècle des Lumières, le XVIIIe est le siècle des libéraux, philosophes d’abord, puis rapidement « politistes » avant de se faire économistes. Le libéralisme naît humaniste, il affirme le primat des libertés individuelles et du travail. Les Institutions, démocratiques, doivent être au service des libertés individuelles, le rôle qui leur est dévolu, qui leur est délégué, est de les garantir tout en assurant les secours aux plus démunis.

L’économie, agricole puis commerciale, s’est faite capitaliste puis financière. Cette évolution a permis des excès qui sont le résultat d’une lente dérive des principes théorisés par Smith. Aujourd’hui, ce sont ces principes smithiens qui sont mis en cause davantage que la pratique qui a conduit à s’en éloigner.

Les libéraux héritiers de Smith qui, au constat de ces excès, ont enrichi la théorie libérale en y apportant ce que Smith ne pouvait qu’ignorer, sont alors qualifiés de « convertis ». Ces conversions, celle de Sismondi celle aussi de John Stuart Mill, sont pour les anti-libéraux la démonstration de la voie sans issue à laquelle conduit le libéralisme aujourd’hui travesti par la pratique néolibérale. Ces « convertis » n’ont-ils pas oeuvré pour faire évoluer la théorie libérale au regard des faits, pour l’enrichir, bien davantage que pour la saper ?

Le mouvement de civilisation, de socialisation des rapports humains, la marche légitime du progrès pour toujours plus de confort a conduit à l’exigence de l’individualisation, à la revendication de l’individu qui doit, aujourd’hui, prévaloir sur le citoyen. C’est là le résultat d’une formidable évolution dont on ne voit pas, ou dont on ne voit plus, qu’elle a été permise par le libéralisme qu’il soit politique, économique ou philosophique. Les valeurs morales et l’attention au « social » du libéralisme smithien ont été oubliées. La « dette sociale » de chacun est réputée soldée par l’État et l’individu, aujourd’hui, dénonce le libéralisme qui l’a fait exister. Il est urgent de retrouver ces valeurs et principes libéraux, non seulement pour éclairer le débat mal posé aujourd’hui, mais pour répondre aussi aux aspirations de l’individu.

1.1 - La question morale

La question se pose, périodiquement, de la moralité du capitalisme. Cette question est trop souvent comprise comme s’adressant aussi, par facilité ou méconnaissance, au libéralisme lui-même trop fréquemment assimilé à son avatar néolibéral. Le constat, ici dans les nations démocratiques, de la croissance des inégalités est source d’une littérature savante, humaniste et nécessaire, qui s’évertue à proposer des éléments de réponse à cette question.

Philosophes et économistes, chacun y va, chacun apporte au débat. Alors, d’argument en argument, la question de la moralité du capitalisme s’enrichit mais, faute de trouver une réponse, elle se complexifie chaque fois davantage. Elle se complexifie parfois de façon surprenante quand la solution aux maux dénoncés se résume à un « il faut prendre aux riches ! » … ce qui suppose, pour que le modèle proposé soit viable, qu’il y ait des riches auxquels il soit permis de continuer à… s’enrichir pour qu’ensuite on puisse leur prendre !

« Si l’économie était morale ce serait formidable : on n’aurait plus besoin ni d’État ni de vertu - le marché suffirait8. » Il y a fort à parier que Smith, rapprochant cette phrase conclusive de la question initiale « le capitalisme est-il moral ? », ne manquerait de relever la dérive de l’auteur de cet essai qui répond par « économie » et « marché » à une question qu’il adresse au capitalisme. La question-titre de cet essai ne devrait-elle pas être, au vu de la conclusion, « l’économie est-elle morale » ?

Si l’économie était morale, si les faits économiques réagissaient à des injonctions morales, ce ne serait pas seulement formidable, ce serait une remarquable exception, car les sciences peuvent-elles être morales ? Ne sont-ce pas leurs applications, les modalités de leur mise en pratique qui sont morales ou qui ne le sont pas ? Ainsi du capitalisme, qui est une des modalités de mise en application de la science économique. Qu’il mute (du capitalisme industriel au capitalisme financier) ou qu’il s’adapte (en portant attention aux « parties prenantes » autres que les actionnaires) le capitalisme fait sans cesse poser la question de sa moralité, question à laquelle la réponse s’impose : il n’est pas moral, il ne l’est plus ! Il ne l’est plus, parce qu’il est devenu capitalisme-accumulateur.

La science économique a cependant une particularité remarquable : elle est une science autoréalisatrice, au moins pour une part significative. La prévision macroéconomique est un influenceur, sinon un déterminant, du comportement des agents économiques. Les prévisions financières de l’entreprise influencent, sinon déterminent, le comportement des investisseurs, des consommateurs aussi. Et l’on sait, dans le domaine de l’entreprise, les conséquences que peut avoir une annonce « amorale » de tel acteur économique sur tel autre. L’on mesure le coût des politiques publiques, avant d’en évaluer les effets, par celui de la dette publique qui est celui de la confiance des marchés financiers. L’on sait aussi les conséquences du moral des Français, ou de celui des entrepreneurs, sur la consommation ou sur l’investissement et l’emploi. L’on sait enfin l’effet de la confiance qu’ont, ou non, les citoyens sur l’économie. Le moral, sinon la moralité, est une variable de l’équation économique. L’autoréalisation, voilà bien ce qui fait de la science économique une science particulière. Les faits économiques résultant pour partie d’une « croyance », l’économie est une science étrange, une science du moral sinon morale.