Le marteau des sorcières - Philippe Boizart - E-Book

Le marteau des sorcières E-Book

Philippe Boizart

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Beschreibung

Camille, marquée par l’affaire « Cochise », le tueur aux scalps, ressent le besoin de revenir dans le village de son enfance...

Elle se rend seule à Templeuve, dans le Nord de la France, déterminée à se ressourcer et retrouver les liens forts qui l’unissaient à son cousin.
Mais la quiétude de la région est troublée par une série de meurtres, dont l’étrange rituel va réveiller les instincts de policier de Camille.

Retrouvez les héros de « Le reflet de la Salamandre », confrontés à une histoire mystérieuse mêlant passé et présent qui va ébranler leurs convictions.

EXTRAIT

Elle serra son cousin dans ses bras et se dirigea vers l’escalier.
— Fais de beaux rêves Camille, les songes sont parfois un lieu de rencontres étonnant.
À ces dernières paroles, elle se retourna brusquement, mais Philippe était déjà sorti fumer une cigarette sur la terrasse. Pourquoi lui avait il dit cela ? Demain, elle lui demanderait ce qu’il savait à propos d’une certaine Marie Navart, sans lui dire que c’était son rêve qui avait déclenché son retour à Templeuve : rien probablement. Une fois dans sa chambre, Camille réalisa qu’elle était détendue et heureuse et qu’elle se sentait en sécurité dans cette maison. Non pas qu’elle ne connaissait pas de moments de bonheur dans sa nouvelle vie partagée avec Alex, bien au contraire. Mais ce soir, elle retrouvait des sensations d’enfance, elle redevenait une petite fille, insouciante, profitant simplement et pleinement de l’instant présent. Dès qu’elle fut sous les couvertures, elle s’endormit instantanément, d’un sommeil paisible et profond, comme lors de ses années passées dans ce village.

CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE

L'écriture est simple, agréable à lire. Les lieux sont très bien décrits, l'intrigue est présente à chaque chapitre et les personnages sont psychologiquement bien détaillés. Tous les ingrédients y sont pour découvrir en toute hâte Le marteau de la sorcière. - Delphlabibliovore, Babelio


À PROPOS DE L'AUTEUR

Philippe Boizart est ingénieur principal à Lille Métropole Communauté urbaine. Il partage sa passion pour la littérature et la poésie avec l’affection pour le 7ème art qu’il cultive depuis l’enfance. Voici son troisième roman.

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Seitenzahl: 326

Veröffentlichungsjahr: 2017

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Résumé

Camille, marquée par l’affaire « Cochise », le tueur aux scalps, ressent le besoin de revenir dans le village de son enfance. Elle se rend seule à Templeuve, dans le Nord de la France, déterminée à se ressourcer et retrouver  les liens forts qui l’unissaient à son cousin.

Mais la quiétude de la région est troublée par une série de meurtres, dont l’étrange rituel va réveiller les instincts de policier de Camille.

Retrouvez les héros de « Le reflet de la Salamandre », confrontés à une histoire mystérieuse mêlant passé et présent, qui va ébranler leurs convictions.

Philippe Boizart est ingénieur principal à Lille Métropole Communauté urbaine. Il partage sa passion pour la littérature et la poésie avec  l’affection pour le 7ème art qu’il cultive depuis l’enfance. Voici son troisième roman.

Philippe Boizart

Le marteau des sorcières

thriller

ISBN : 978-2-35962-671-1

Collection Rouge

ISSN : 2108-6273

Dépôt légal novembre 2014

©couverture Ex Aequo

© 2014 Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction intégrale ou partielle, réservés pour tous pays.

Toute modification interdite.

Table des matières

Prologue9

Le rêve13

Aux origines26

La lune39

Rituels56

Rebondissement70

La fête des morts78

Lendemain de fête102

L’embuscade111

Offensive119

Frédérique136

La taupe155

Contre-enquête169

À Solène et Alexandra,

Personne ne peut fuir son cœur, c’est pourquoi

Prologue

1516 – Nord du Royaume de France…

Édouard avait pris la route depuis le royaume de Germanie, sa terre natale, voilà deux mois déjà. Il avait fui une nuit, échappant de justesse à l’Inquisition, après avoir semé in extrémis ses poursuivants, ceux-là même dont il se cachait depuis maintenant plusieurs semaines. Mais ils retrouvaient toujours sa trace, inlassablement, inexplicablement. Édouard prenait pourtant toutes les précautions pour se rendre invisible : il restait cloîtré, ne parlait pratiquement à personne. Mais ils étaient toujours derrière lui. Acculé, à deux doigts de se faire prendre, il avait décidé de fuir, fuir sans s’arrêter, sans se retourner.

Il partit avec pour seul bagage un sac de toile au contenu convoité par ses poursuivants, un objet précieux, dérobé, ce qui avait déclenché la colère du pape Innocent VIII en personne. Ce dernier avait alors lancé son plus féroce inquisiteur à sa poursuite, et celui-ci, fidèle à sa réputation, accomplissait sa tâche sans relâche, avec une efficacité hors norme, presque surnaturelle. Surnaturelle ? Édouard avait chassé cette idée à plusieurs reprises, ce n’était pas pensable, pas imaginable. Et pourtant !? Il devait se rendre à l’évidence…

Édouard passa ainsi la frontière séparant le royaume de Germanie du Comté de Flandre, traversa ce dernier et se retrouva un beau matin au Royaume de  France. Depuis qu’il avait quitté son pays d’origine il n’avait pas senti la présence des inquisiteurs, ce qui lui parut plus que logique ; il n’avait parlé à personne, il dormait dans des abris de fortune lorsqu’il ne dormait pas à la belle étoile, dans un bois ou une forêt qu’il traversait, avec pour seule couverture, un tapis de fougères ou de simples feuilles mortes.

Une fois au Royaume de France, épuisé, et se sentant suffisamment à l’abri, il décida de reprendre une allure humaine grâce aux dernières pièces qu’il lui restait. Il se rendit dans une humble taverne où il négocia tant bien que mal, puisqu’il ne parlait pas un mot de Français, un bain, un repas chaud, ainsi qu’une modeste paillasse pour la nuit. Il parvint même à acheter quelques vêtements propres et des sabots avec un morceau d’or qu’il lui restait et que le tenancier mordit à plusieurs reprises afin d’en vérifier l’authenticité. Tout en maltraitant les dernières dents qui lui restaient, il dévisageait Édouard de manière plus que suspicieuse. Ce dernier se dit alors qu’il ne passerait qu’une nuit dans cet endroit, attirant bien trop l’attention avec son argent et son statut d’étranger.

Au milieu de la nuit, un rêve le sortit du sommeil. Des hommes armés, dirigés par l’inquisiteur,  pénétraient avec vacarme dans la taverne et venaient le chercher. Un homme, la tête couverte par  une capuche masquant également son visage, dénotait dans le groupe. Il se tenait en retrait et portait un bâton avec lequel il désignait la taverne. Édouard se sentait mal à l’aise au sortir de ce rêve. Il se rendit dehors et inspecta tout autour de la bâtisse. Il ne vit rien d’alarmant mais son malaise ne le quittait pas. Il but une gorgée de vin, plongé dans ses songes, quand son instinct lui dicta de partir sans attendre. Au bout de quelques kilomètres, essoufflé par une marche rapide, il fit une pause près d’une église. Une nouvelle fois guidé par son instinct, il décida d’y cacher son précieux bagage. Parvenu à entrer sans difficultés par la porte simplement fermée d’une planche clouée, il traversa la nef jusqu’au cancel, une clôture qui séparait cette dernière du chœur. Celle-ci était percée d’ouvertures destinées à éclairer l’autel. Il enjamba l’une d’elle et s’approcha de la table sacrée solennellement. Il respectait la religion, mais abhorrait les extrémistes dans lesquels il incluait l’inquisiteur qui le pourchassait, ainsi que le pape lui-même. Il s’agenouilla et inspecta le sol, sous et aux abords de l’autel, sans vraiment savoir ce qu’il cherchait. Soudain, sa main qui caressait le sol effleura une pierre qu’il sentit bouger. Elle se trouvait sous l’autel, quasiment en son centre. Il l’ôta facilement puis dégagea deux autres pierres. Enfin il gratta la terre découverte afin d’y faire une place suffisante. Avant de déposer le sac de toile dans le trou, il sortit avec précaution le livre manuscrit qu’il contenait afin de le contempler une dernière fois. Il en relut le titre à haute voix, d’un ton grave dont les murs de l’église renvoyèrent un écho mystique : « Malleus Maleficarum », le marteau des sorcières…

Ce lieu sacré, dont Edouard ressentait l’énergie, protègerait l’ouvrage. Il sortit et poursuivit sa route, à la recherche d’un endroit proche et propice à l’attente du lever du soleil. Au bout de quelques minutes, plusieurs silhouettes se détachèrent brusquement de l’obscurité et lui firent face. Il reconnut immédiatement les hommes de mains de l’inquisiteur. Comment avaient-ils fait pour retrouver sa trace ? C’était impossible. Quant à lui, avait-il fait un rêve prémonitoire ? Il se félicita intérieurement d’avoir écouté son instinct et d’avoir ainsi pu mettre le précieux livre en lieu sûr. La peur l’envahit alors quant à son propre sort.  Il fit demi-tour, prêt à prendre la fuite, mais n’eut pas le temps de se mettre à courir. Il s’arrêta net, encerclé. L’inquisiteur l’apostropha d’une voix grave et puissante :

— Rends nous le livre, immédiatement. Et tu mourras sans souffrances.

— Je ne l’ai plus. Des brigands me l’ont dérobé alors que je traversais le Comté de Flandre.

— Tu mens. Je ne crois pas que de simples brigands pussent te le prendre.

— Ils m’ont surpris pendant mon sommeil, et assommé, je n’ai rien pu faire. Voyez, je n’ai rien sur moi. Tout ce que je possède désormais, ce sont ces habits que je porte.

L’inquisiteur fit un signe à l’homme encapuchonné. Celui-ci s’avança et redressa lentement la tête vers Édouard qui aperçut alors des yeux rouges sous la capuche. L’homme  leva la main et une boule d’énergie se créa dans sa paume de laquelle partit instantanément un rayon en direction d’Édouard. Ce dernier riposta de même in extrémis et les deux rayons d’énergies s’entrechoquèrent. S’ensuivit un combat mental acharné et éprouvant. Rapidement Édouard s’aperçut, résigné, que son adversaire était bien plus puissant que lui et il comprit que l’issue était une mort imminente. Il tint, avant cette échéance, à comprendre :

— Pourquoi es-tu de leur côté ?

Son adversaire leva la tête vers le ciel et éclata de rire avant de répondre.

— Parce que je vais prendre ton énergie, comme celle de tous ceux que j’ai tués et de ceux que je tuerai encore. Ainsi je n’aurai plus aucun ennemi susceptible de me battre.

— Comment te nommes-tu ?

— Tu tiens à savoir qui va te tuer ! Eh bien soit. Je suis Balthazar.

Il mit alors toute sa force dans le rayon lumineux, qui gagnait inexorablement du terrain, et devint imparable pour Édouard. Il s’écroula, la poitrine transpercée.

Le rêve

De nos jours…

Le ciel est d’un bleu pur, transparent. Les quelques traces blanches sur ce plafond uni sont celles laissées dans le sillage des avions. Il fait très chaud, l’été est caniculaire, mais aujourd’hui une légère brise rend l’atmosphère supportable, l’air respirable. Comme chaque dimanche, la vie se déroule au ralenti, paisiblement. Camille joue avec son cousin, Philippe, au bord de la mare qui s’étend au fond du jardin. Leurs parents sont sur la terrasse qui surplombe le terrain, en compagnie d’autres amis. L’ambiance est à la détente et aux rires. Les enfants ont quitté la table dès leur plat  terminé, sont retournés à leurs jeux. Les adultes discutent, boivent du vin et fument des cigarettes. Ils parlent et rient fort. La voix de la maman de Camille leur parvient soudain avec délice:

— Camille, Philippe. Venez prendre le dessert. Mamie a fait une tarte aux poires.

Alex était éveillé. Il contemplait Camille, allongée à ses côtés dans le lit. Elle souriait, ses paupières bougeaient rapidement. Elle faisait vraisemblablement un rêve agréable. Elle était nue, belle, désirable. Ils avaient encore fait l’amour longuement cette nuit. Alex était persuadé que sa passion pour elle ne faiblirait jamais. Il l’aimait tellement que, lorsqu’il la regardait comme maintenant, son ventre se nouait. Il était heureux de sa nouvelle vie auprès de Camille. Il l’avait rencontrée un an plus tôt et était aussitôt tombé éperdument amoureux d’elle. Ce ne fut pas une rencontre banale. Après leur première nuit ensemble, Alex avait été déclaré suspect numéro un dans une affaire de meurtres sordides en région parisienne, dont l’enquête était justement sous la responsabilité de Camille alors officier de police judiciaire au sein de la plus prestigieuse administration en ce domaine, le 36, Quai des Orfèvres. Mais au lieu de les séparer, l’épreuve avait renforcé leur amour, et c’est ensemble qu’ils avaient mis un terme aux crimes en débusquant, et en tuant l’assassin.

De longs mois leur furent nécessaires, ainsi qu’à leurs collègues et amis, Mathias, le partenaire de Camille, et Sophie, le médecin légiste, pour oublier cette affaire, et retrouver leur sérénité. Cochise, le tueur aux scalps, était bien enfoui dans leur inconscient désormais, même s’ils ne l’oublieraient jamais et bien que leur vie en restera marquée. Alex, reconverti à l’époque en chauffeur de taxi de nuit après une carrière dans l’armée et les services secrets, avait décidé de devenir détective privé à son compte. Camille et Mathias, très déstabilisés et perturbés par l’enquête, avaient quant à eux pris du recul par rapport à leur métier de fonctionnaires de la police nationale et avaient finalement décidé de s’associer à Alex. Le trio fonctionnait à merveille, aussi bien professionnellement qu’amicalement, une équipe soudée.

Camille s’agitait mais semblait toujours aux anges. Alex l’aurait volontiers rejoint dans ses rêves. Mais il ne parvenait plus à dormir. Tout allait pourtant bien dans sa vie, malgré cela, une drôle de sensation le maintenait éveillé aujourd’hui. Bien qu’il ne fut que 5h30, il se leva discrètement afin d’aller faire un footing. Il avait toujours été mordu de sport mais le besoin était plus fort depuis qu’il avait arrêté de fumer, il y a quelques mois. Une fois en tenue, il admira une dernière fois sa compagne avant de quitter l’appartement.

Camille et Philippe avaient regagné la table et dégustaient la délicieuse tarte maison lorsque soudainement, le ciel s’obscurcit. Les nuages, noirs, avaient envahi le ciel. Le vent s’était levé, faisant frissonner Camille. Elle s’aperçut alors que toutes les personnes autour d’elle étaient maintenant immobiles, figées. C’est comme si elle avait appuyé sur pause à la lecture d’un film. Chaque personnage était stoppé dans son action : qui figé dans son rire aux éclats, qui soufflant la fumée de sa cigarette, qui  portant un morceau de tarte à la bouche. Ils ressemblaient tous aux mannequins en cire du musée Grévin. Il n’y avait plus de vent et même les feuilles des arbres avaient été stoppées dans leur mouvement.

  Camille hurla…

Elle fut alors projetée instantanément au milieu d’un nouveau décor, dans une autre époque, lui sembla-t-il. Elle se retrouva dans une cour ceinturée par un corps de ferme. Les murs étaient en torchis, de la terre composait le sol. Une femme, surgie de nulle part, s’approcha d’elle. Vêtue simplement, pauvrement même, elle ressemblait à une bohémienne. Bizarrement, Camille ne fut pas effrayée, le visage de cette femme lui semblait familier, son sourire la rassurait. La femme se pencha et l’embrassa tendrement sur la joue.

— Bonjour Camille, je suis heureuse de faire ta connaissance.

— Bonjour. Qui êtes-vous ?

— Tu dois être un peu perdue Camille, mais n’aie pas peur. Je suis Marie. Marie Navart, ton ancêtre, une arrière-grand-mère. J’ai vécu il y a bien trop longtemps pour que tu aies entendu parler de moi.

— Ma grand-mère, vraiment ?

— Oui, même si quelques générations nous séparent. Le même sang coule dans nos veines, nous sommes liées. J’ai peu de temps. Tu dois venir à Templeuve Camille, de toute urgence, c’est primordial.

— Je ne comprends pas. Pourquoi ?

— Nous avons tous une destinée, des actes à accomplir Camille, en fonction des événements. C’est ton heure, tu dois suivre ton chemin, aie confiance.

Marie Navart se volatilisa.

Camille ouvrit les yeux en sursautant. Alex était à ses côtés, vêtu pour le jogging. Elle transpirait et son cœur battait à tout rompre.

— Mon ange, ça va ? Tu as fait un cauchemar ?

— Alex !

Camille tentait de rassembler ses esprits.

— Je ne sais pas. Quelle heure est-il ? s’inquiéta-t-elle, complètement désorientée.

— Il est 6h30. Lorsque je suis parti, il y a une heure, tu semblais faire des rêves plutôt agréables. Mais là, tu es glacée et en sueur. Tu n’es pas malade ?

— Non, je ne crois pas. Je vais prendre une douche, ça va me faire du bien.

Camille rejoignit Alex dans la cuisine. Il avait préparé le petit déjeuner. Durant tout le repas, elle resta silencieuse, ne répondant que par des signes de tête, du moins lorsqu’elle s’apercevait qu’il lui parlait. Elle n’avait pas quitté sa bulle depuis le réveil, ce qui ne manqua pas d’agacer Alex, inquiet de cette attitude inhabituelle.

— Camille, dis-moi ce qu’il se passe à la fin.

Camille se plongea quelques secondes dans ses yeux, silencieuse, avant de répondre, ce qui fit presque regretter à Alex sa question tant il s’attendait maintenant au pire.

— Je vais partir quelques jours Alex.

— Partir ? Où ça ?

— À Templeuve, dans le Nord, là où j’ai vécu jusqu’à mes dix ans. Je voudrais revoir les lieux et rendre visite à la famille éloignée qu’il me reste là-bas.

— Comme ça ? Subitement ? Pourquoi cette décision précipitée ?

— Je ne sais pas. Je sais seulement que je dois y aller. Ça t’ennuie ? Je sais que tu dois trouver cette décision surprenante.

Alex était complètement déstabilisé.

— Surprenante ? Oui, forcément. Tu comptes rentrer quand ? Il n’y a pas de problèmes entre nous, dis-moi ? Tu ne me caches rien ?

Camille était touchée par la tristesse et le désarroi affichés par Alex. Elle s’en voulait de le blesser.

— Non, ne t’inquiète pas, tout va bien. Je suis fatiguée, j’ai besoin de quitter la capitale quelque temps. Et je ne pense pas que cela soit trop pénalisant pour l’agence compte-tenu du peu de travail ces jours-ci.

— Ce n’est pas l’agence qui m’inquiète. Tu comptes partir quand ?

— Je partirai demain matin. Je prendrai un train pour Lille.

Camille ne comprenait pas sa propre décision de partir ainsi. Cette force qui la poussait l’effrayait. Elle avait de plus menti à Alex avec un naturel qui la stupéfiait. Celui-ci n’avait jamais vu Camille ainsi. Elle semblait ailleurs, préoccupée. Il ne savait pas trop comment réagir. Il se rendait compte que, bien qu’ils s’aimaient et vivaient une belle passion, une grande part d’elle lui était encore inconnue.

Camille décida de passer outre ses propres interrogations et surtout d’éviter d’éventuelles questions supplémentaires de son compagnon.

— Je ne sais pas ce que tu en penses, dit Camille, mais après ce copieux petit déjeuner, nous pourrions peut-être retourner au lit.

Alex mourait d’envie de l’interroger, mais il préféra temporiser, car de toute évidence elle ne semblait pas vouloir s’appesantir sur le sujet. Et après tout, elle venait de lui confirmer qu’il n’y avait pas de problèmes dans leur relation ; elle avait droit à un jardin secret comme tout un chacun, et à un minimum de liberté.

— Je n’en pense que du bien mon ange. Ce footing m’a épuisé, je dois dormir un peu.

Camille lui jeta sa serviette au visage.

— Tu vas voir si tu vas dormir. Tu te reposeras tant que tu voudras après mon départ.

Ils passèrent une bonne partie de la journée à farnienter et à faire l’amour tendrement. Camille se posait des questions. Elle était animée par une ferveur qu’elle n’avait jamais ressentie et qu’elle ne contrôlait pas. Mais ce n’était peut-être que normal après tout. L’affaire Cochise avait laissé des traces et la création de leur agence de détectives privés avait nécessité beaucoup d’énergie et généré pas mal de soucis. Se ressourcer à la campagne lui sembla finalement une idée plutôt alléchante.

— J’aurais aimé t’accompagner, mais je ne peux pas laisser Mathias seul à l’agence. Tu es sûre de vouloir partir seule ?

— Oui, ne te fais pas de soucis.

Camille ne souhaitait pas être accompagnée de toute façon. Elle ne comprenait pas vraiment ce qu’elle faisait. Un instinct animal avait pris la direction de sa volonté et de son corps. Elle passa la soirée dans une demi-somnolence, sous l’œil terne et interrogateur d’Alex.

***

Il n’y avait qu’une heure de trajet en TGV pour rejoindre Lille, en partance de Paris Gare du Nord. Depuis la veille, Camille repassait en boucle ce rêve qui la perturbait. Il était tellement réel, même lorsqu’elle s’était retrouvée au milieu de cette ferme, face à celle qui se disait son aïeul. Elle n’avait jamais connu pareille sensation. Dans le train, elle repensa à son enfance passée à Templeuve, ce qu’elle n’avait pas fait depuis bien longtemps. Ce furent des années heureuses et insouciantes. Elle vivait dans une famille aimante et il faisait bon vivre dans ce village de campagne. En dehors de l’école où elle était une bonne élève, elle passait son temps à jouer avec ses amies, et surtout avec son cousin Philippe. Ils s’aimaient beaucoup et étaient inséparables. La tristesse l’envahit alors. Pourquoi avaient-ils coupé les ponts tous les deux ? Ils s’étaient revus quoi, quatre ou cinq fois les vingt dernières années ? À l’occasion de fêtes familiales. Chaque fois, ils avaient été heureux de se retrouver, mais ils n’étaient pas seuls, et trop polis pour faire fi des autres personnes présentes. Pourtant elle sentait que, comme elle, il avait envie qu’ils se rapprochent, se retrouvent en tête à tête pour évoquer le passé. Elle s’imagina avec lui, seuls au milieu des champs comme ils le faisaient dans leur enfance. Mais ils n’étaient pas différents de la plupart des autres personnes, emportés par la frénésie de leur vie, et ils ne s’étaient jamais donné la peine de garder le contact, d’entretenir leur amitié. Cinq années s’étaient écoulées depuis leur dernière rencontre. Camille s’étonna de penser à Philippe si intensément tout à coup, avec tant de nostalgie et de mélancolie ; lui aussi était si réel dans son rêve.  Elle arriva en gare de Lille Europe à 10h20. Elle décida de prendre le train de 13h36, en gare de Lille Flandres, pour Templeuve. Ainsi, elle avait le temps de se rendre sur la Grand-Place, la place du Général de Gaulle, et de se promener dans le vieux Lille. Elle regrettait de ne pas avoir fait ses études ici. La ville était attrayante, particulièrement le vieux quartier, entièrement pavé, dont les anciens bâtiments, magnifiques et chargés d’histoire, étaient vraiment bien restaurés. Avant de reprendre la direction de la gare, Camille mangea un sandwich dans un bistrot bordant la Grand-Place. Elle acheta ensuite le dernier livre d’Olivier ADAM, « Les lisières » à la librairie le Furet du Nord, afin d’occuper ses soirées et assouvir sa soif de lecture. Durant les vingt minutes de trajet séparant Lille de Templeuve, Camille se surprit de ne pas  avoir prévu où elle dormirait le soir ; elle n’avait même pas de véhicule. Et que penserait son cousin de cette visite impromptue ? Tout ceci ne lui ressemblait pas, elle était d’une nature réfléchie et prévoyante habituellement, détestant par-dessus tout faire irruption dans la vie des autres sans préambule. Arrivée à Templeuve, elle se dirigea vers la place, au centre du bourg, très proche de la gare. Tout avait bien changé. L’église était toujours là, imposante ; l’ancienne mairie également, magnifique et parfaitement entretenue, dont le maître d’œuvre fut Louis Bonnier, architecte de la ville de Paris ; mais l’espace public de la place avait été entièrement réaménagé, ainsi que la rue principale qui la traversait, bordée par les magasins et les commerces. Ce nouvel espace s’avérait très agréable, tout était pavé et les matériaux de qualité donnaient un cachet indéniable au centre du village. Gros changement, négatif celui-ci, il y avait maintenant une circulation automobile très importante. Le nombre d’habitants avait dû considérablement augmenter et comme partout les prix de l’immobilier avaient probablement flambé. Elle en eut la confirmation en observant la vitrine d’une agence immobilière. Dommage, ses parents avaient vendu la maison quand son père fut muté en région parisienne.

Camille avait pris l’adresse de son cousin Philippe, espérant qu’il y habitait toujours. Malheureusement, quand elle se présenta au 2, rue de la Tuilerie, les propriétaires, inconnus, lui apprirent qu’il avait déménagé deux ans plus tôt. Elle avait bien regardé dans l’annuaire, mais son cousin n’y figurant pas, elle avait tenté sa chance avec ses anciennes coordonnées. Ces mauvaises informations, alors qu’elle était détective privé et ancien commandant de police, la firent sourire : un sourire d’amertume en prenant la mesure de l’éloignement qui s’était insidieusement créé entre elle et son cousin. Camille se sentit soudain perdue et attristée. Très aimables, les nouveaux propriétaires lui indiquèrent que Philippe était resté très proche de ses anciens voisins, Thierry et Sylviane, et que ces derniers pourraient sûrement la renseigner. Un grand gaillard aux allures de rugbyman s’affairait devant la maison voisine, penché sous le capot d’une 2CV refaite à neuf.

— Bonjour, dit Camille.

— Bonjour.

— Désolée de vous déranger. Je suis venu voir mon cousin Philippe, dit-elle en désignant son ancienne demeure. Mais il a déménagé, je n’étais pas au courant. Les nouveaux propriétaires m’ont dit que vous étiez proches et que vous pourriez peut être m’indiquer sa nouvelle adresse. 

— Oui, bien sûr. Vous voulez que je vous la note ?

— Oui, c’est très gentil.

— Vous êtes à pied ?

— Oui, je suis arrivée en train il y a une heure.

— Il n’habite pas tout près, vous avez un sac en plus. Je dois faire une course, je peux vous déposer si vous le souhaitez. Si toutefois un voyage dans une machine à remonter le temps ne vous fait pas peur.

— Je ne veux surtout pas vous ennuyer.

— Il n’y a aucun problème, c’est vraiment un petit détour, en voiture du moins.

— Dans ce cas c’est d’accord, c’est vraiment gentil. Ça me rappellera pas mal de souvenirs, mes parents en possédaient une lorsque nous habitions ici.

Camille trouva Thierry très sympathique et elle lui parla de son enfance à Templeuve durant les quelques minutes de trajet nécessaires à les mener jusqu’à la nouvelle demeure de son cousin. Il habitait rue de la Fourmisière, une maison imposante dressée au milieu d’un très grand terrain. Thierry passa le portail, emprunta l’allée et se gara devant l’entrée. Philippe sortit immédiatement au son du vieux moteur.

— Salut Thierry, qu’est-ce qui t’amène ?

— Tu avais de la visite, à ton ancienne adresse. Je me suis permis de l’amener jusqu’ici.

— Tu bois un verre pour la peine ?

— Non, une autre fois, j’ai plein de trucs à faire et puis, je vous laisse vous retrouver. Enchanté de vous avoir rencontrée Camille.

— Moi aussi, et merci encore.

Camille et Philippe se regardaient, à quelques mètres de distance, tandis que la « deux chevaux » s’éloignait. Ils s’approchèrent l’un de l’autre, timidement, avant de s’embrasser. Puis tous deux éprouvèrent le besoin et l’envie de ses serrer très fort dans les bras. Ils restèrent ainsi un long moment avant que Philippe prenne le sac de Camille et l’invite à entrer.

— Je suis heureux de te voir. On va ouvrir une bonne bouteille, on a plein de choses à se raconter. Je t’ai préparé la chambre d’amis, tu vas rester quelques jours.

Camille le regarda, interdite.

— Comment ça, préparé ? Personne ne savait que je venais à Templeuve.

Philippe éluda l’interrogation de sa cousine.

— Entre. Ça me fait chaud au cœur que tu sois là.

— À moi également Philippe.

 Il montra à Camille la chambre qu’elle occuperait, ainsi que la salle de bains attenante. Elle devait s’installer tranquillement, Philippe l’attendait en bas. Ils sont rares et précieux ces liens qui, quel que fut le temps de la séparation, font que deux personnes se retrouvent comme elles se sont quittées, sans gêne, sans appréhension. Tous deux  prirent la mesure de cette relation sans en faire état.

Camille descendit près d’une heure plus tard.

— Tu as dormi ? demanda Philippe.

— Je me suis permis de prendre un bain, je m’y suis un peu attardée. Désolée.

— Je ne disais pas cela pour... Pas de problème, tu es chez toi, tu dois te sentir à ton aise. OK ? Je suis seul jusque vendredi soir, alors…

— Oui. Comment ça se fait ?

— Viens, on va se raconter nos vies dans le salon. J’ai débouché une bonne bouteille de bourgogne pour fêter nos retrouvailles. J’allume la cheminée et je suis tout à toi.

Une fois installés confortablement et après avoir dégusté quelques gorgées de leur délicieux breuvage devant les flammes, Camille se lança :

— J’ai l’impression qu’il y a eu pas mal de changements dans ta vie. Où est ta petite famille ?

— Nous avons divorcé il y a deux ans, d’un commun accord. Je vis ici depuis bientôt un an.

— Tu ne vis pas seul à en juger par les photos de cette belle blonde aux yeux bleus.

— Effectivement, je ne peux rien te cacher. Frédérique est en Tunisie pour le boulot, jusqu’à vendredi. Ses trois enfants sont chez leur père jusqu’à vendredi également, idem pour Alexandra et Solène qui sont chez leur maman. Elles seront heureuses de te voir, je leur parle souvent de toi et de notre enfance. Les voir grandir m’évoque souvent des souvenirs de nous. Mais en attendant, profitons de cette accalmie, parce que vendredi soir, c’est l’invasion. Cinq enfants de huit à dix-sept ans, ça met de l’ambiance.

Philippe raconta en détails à Camille sa séparation, les déménagements, la vie commune avec Frédérique. Camille exprima son regret de ne pas avoir été présente dans ces moments-là, d’avoir coupé les ponts tout simplement. Philippe lui fit remarquer qu’il était tout aussi fautif et que l’important était qu’ils soient ensemble aujourd’hui. La première bouteille de bourgogne terminée, ils se jurèrent de rester en contact, quoi qu’il advienne. Tous deux savaient intimement qu’il ne s’agissait pas de paroles en l’air, qu’ils s’étaient retrouvés et ne se perdraient plus à nouveau. Ils continuèrent, heureux, à se raconter leurs vies. Camille décrivit sa carrière jusqu’à sa dernière affaire,  à l’origine de sa démission, ainsi que sa rencontre et sa vie avec Alex. Philippe expliqua à Camille qu’il avait démissionné lui aussi de son poste d’ingénieur en collectivité territoriale, dans le but de se consacrer entièrement à sa passion : écrire. Une passion aussi soudaine qu’inattendue, encouragée par une maison d’édition qui lui avait fait confiance en  publiant son premier roman, un thriller.

— Mon cousin écrivain ! Et je n’étais même pas au courant. Je veux une dédicace. En plus un thriller, j’espère que tu as fait preuve de réalisme, sinon gare à toi.

Philippe avait désormais une précieuse alliée pour l’aider dans l’écriture de ses futurs romans policiers.

 Il raconta ensuite sa découverte et son apprentissage du tarot de Marseille, ce dont Camille s’étonna. Elle ne croyait qu’aux choses scientifiques et qualifiait de charlatans tous ceux qui empruntaient des voies ésotériques. Philippe s’aperçut de son scepticisme et ne s’en formalisa pas. La plupart des gens étaient ainsi : la spiritualité n’avait plus sa place dans nos sociétés modernes, alors que nous sommes tous liés, les uns aux autres, par, et avec les quatre éléments : l’air, la terre, l’eau et le feu. L’univers est constitué d’énergies, fils conducteurs de ce qui est et de ce qui arrive.

Camille demanda à Philippe pourquoi il avait dit avoir préparé une chambre pour elle.

— Ce sont les cartes qui m’ont appris ta venue, c’est pourquoi j’avais préparé ta chambre.

Camille éclata de rire.

— Tu me fais marcher. Il est tard et nous avons beaucoup trop bu. Mais j’ai passé une magnifique soirée.

Elle serra son cousin dans ses bras et se dirigea vers l’escalier.

— Fais de beaux rêves Camille, les songes sont parfois un lieu de rencontres étonnant.

À ces dernières paroles, elle se retourna brusquement, mais Philippe était déjà sorti fumer une cigarette sur la terrasse. Pourquoi lui avait il dit cela ? Demain, elle lui demanderait ce qu’il savait à propos d’une certaine Marie Navart, sans lui dire que c’était son rêve qui avait déclenché son retour à Templeuve : rien probablement. Une fois dans sa chambre, Camille réalisa qu’elle était détendue et heureuse et qu’elle se sentait en sécurité dans cette maison. Non pas qu’elle ne connaissait pas de moments de bonheur dans sa nouvelle vie partagée avec Alex, bien au contraire. Mais ce soir, elle retrouvait des sensations d’enfance, elle redevenait une petite fille, insouciante, profitant simplement et pleinement de l’instant présent. Dès qu’elle fut sous les couvertures, elle s’endormit instantanément, d’un sommeil paisible et profond, comme lors de ses années passées dans ce village.

Camille était sous un grand chêne, au milieu d’une prairie en herbe parsemée de fleurs. Un voile blanc dissimulait par endroit le bleu du ciel de printemps. Un vent tiède se mit à souffler en rafales et Marie lui apparut.

— Bonjour Camille.

Comment cette femme pouvait-elle lui être familière au point d’avoir envie de la serrer dans ses bras ?

— Bonjour Grand-mère. Je suis perdue. Tu es réelle ?

Camille s’étonna de l’appeler ainsi.

— Je suis réelle d’une certaine façon. Tu sais, la vie terrestre n’est pas la seule existence qui soit. Je dois t’expliquer pourquoi je t’ai fait revenir dans ce village. Tu as retrouvé ton cousin, j’en suis heureuse.  Il a déjà ressenti et compris certaines choses. Tu comprendras bientôt toi aussi. Vous et moi, avons le même sang qui coule dans nos veines. Tu as certaines, comment dire ? Capacités, Camille. Par exemple ton instinct exceptionnel,  c’est lui qui t’a conduit dans la police et permis ta carrière. Aujourd’hui ce sont de tes talents d’enquêtrice dont j’ai besoin, ainsi que de tes facultés, que tu appréhenderas et appendras à utiliser. De nombreuses vies vont dépendre de toi dans les prochains jours, ainsi que des enjeux très importants. Mais une chose à la fois. Écoute moi attentivement Camille, je n’ai plus beaucoup de temps. Une jeune fille a été retrouvée morte, dimanche soir à Genech. Son corps gisait dans un champ. Il y a eu peu d’échos de cette affaire. C’est une des premières victimes d’une longue série, série à laquelle tu dois mettre un terme Camille. C’est ta destinée, tu dois l’accomplir. Je le répète, la vie d’innocentes dépend de toi ainsi que des enjeux bien plus cruciaux encore.

La silhouette de Marie s’effaçait peu à peu.

— Je ne comprends pas Marie. Grand-mère, ne me laisse pas…

Le vent se leva à nouveau et Marie disparut.

Aux origines

Camille se réveilla en sursaut, assoiffée. Ce rêve était à nouveau si réel. Elle regarda l’heure : presque midi. Il y avait des mois qu’elle n’avait pas dormi sans se réveiller plusieurs fois dans la nuit et des années qu’elle n’avait pas dormi autant d’heures d’affilée. 

Philippe téléphonait à ses filles lorsqu’elle descendit. Il sourit et indiqua d’un geste que son petit déjeuner était servi : du café, du jus d’orange, des croissants : un vrai festin l’attendait sur la table de la cuisine.  Philippe la rejoignit après quelques minutes.

— Eh bien, tu as faim dis-moi. Tu as passé une bonne nuit ?

— Je n’ai pas dormi ainsi depuis un siècle, je me sens bien ici.

Camille préféra ne pas évoquer son rêve étrange, qu’elle mit sur le compte de l’excès de vin de la veille. Lorsqu’elle eut terminé son repas, Philippe lui tendit un journal régional ouvert à la page quatre. D’abord intriguée quant à ce que son cousin voulait lui montrer, ses yeux s’exorbitèrent lorsqu’elle y vit un article relatant la découverte du corps sans vie d’une jeune fille gisant dans un champ à Genech. Elle eut l’impression de perdre pied, sa chaise sembla se dérober sous elle. Non, c’est une coïncidence tenta-elle de se convaincre, une sorte de rêve prémonitoire : cela arrive, comme une impression de flash-back dont chacun a déjà fait l’expérience au moins une fois dans sa vie, la certitude d’avoir déjà vécu une scène. Camille lut l’article. Il était assez court et peu explicite pour un tel événement : pas d’indication de mutilations particulières, aucune mention de la cause du décès, un simple constat de la découverte. La gendarmerie a pris l’affaire en mains et tous les moyens seraient mis en œuvre pour faire la lumière sur ce décès dans les plus brefs délais. Comme souvent l’identité de la victime n’était pas dévoilée, n’étaient mentionnées que ses initiales : M.B. Qu’elle ait rêvé d’un fait similaire ne pouvait être qu’une coïncidence : mais celle-ci était troublante, dérangeante pour l'esprit cartésien de Camille. Mais pourquoi Philippe lui avait-il donné ce journal pour qu’elle lise cet article ? Elle le rejoignit dehors, il était sur la terrasse avec son chien. Elle posa le journal devant lui :

— Tu m’expliques Philippe ?

— Pourquoi es-tu venue à Templeuve Camille ?

Décontenancée par cette question en guise de réponse, Camille réagit sur la défensive :

— J’avais besoin de repos, et j’ai saisi l’occasion pour revoir les lieux de mon enfance et surtout te rendre visite. Pourquoi ? Je te l’ai expliqué, non ? Et ce n’est pas le sujet, réponds-moi s’il te plaît.

— C’est justement le sujet Camille. Quelque chose a déclenché ton départ, ou plutôt quelqu’un. Tu peux tout me raconter tu sais.

À nouveau son cousin la surprenait, elle se sentait prise au dépourvu, ou plutôt en faute, comme une enfant venant de dire un mensonge. Camille hésita longuement, sans que Philippe la presse pour autant. Avait-il rêvé de Marie lui aussi ? Finalement, de manière presque inconsciente, elle décida de parler de son rêve.

— Tu connais une certaine Marie Navart ?

Philippe répondit sans réelle surprise, mais également sans moquerie. 

— Oui, c’est une de nos arrières grand-mères. Elle est originaire de Templeuve, où elle a vécu jusqu’à sa mort. C’est elle qui t’a demandé de venir ici, n’est-ce pas ?

Camille se sentit complètement déstabilisée cette fois.

— Ne dis pas de bêtises Philippe. Les morts ne nous parlent pas. Je suis ici parce que je l’ai décidé, c’est tout.

— Ce qui est certain, c’est que c’est bien ton arrière-grand-mère, du moins avec quelques générations d’écart. Jusque-là rien d’incroyable ? Ou du moins rien d’impossible ?

Face au silence de Camille, Philippe poursuivit.

— Je vais te raconter son histoire. Tu vas voir ce n’est pas banal. Si tu es d’accord bien sûr.

— Je t’écoute.

— Marie Navart, dont le sang coule dans tes veines, a été exécutée en 1656 après un procès qui dura trente-six jours.

— C’était une criminelle !?

— Non, la femme de loi qui est en toi peut se détendre. Elle fut condamnée pour sorcellerie.

— C’est beaucoup mieux, en effet. Je ne t’interromps plus, continue, je sens que je ne suis pas au bout de mes surprises.

— Aux XVIème et XVIIème siècles, en France, la chasse aux sorcières causa la mort de centaines de personnes. Être sorcier, ou sorcière, était le pire des péchés. Dévoués au diable, prêtres du mal, ils étaient considérés comme des adeptes d’une secte satanique. Templeuve est réputé pour, à certaines périodes, avoir connu de fortes concentrations de sorcières, et il se trouve que la plus célèbre d’entre elles n’est autre que notre ancêtre. Elle fut accusée en priorité d’avoir abjurer Dieu, chrême et baptême après avoir assisté à un sabbat au bois d’Hucquin.

— Un sabbat ?

— Il s’agit d’une assemblée nocturne de sorciers et sorcières qui donnait lieu, d’après l’Église, à des banquets, des cérémonies païennes, voire des orgies afin d’adorer et vénérer Satan. Ce dernier était idolâtré au cours de ces cérémonies au travers d’un animal, la plupart du temps un bouc. Les sorcières se rendaient au sabbat sur leur balai. Il s’agissait de lieux reculés où séjournaient les démons : collines, plaines désertes, clairières, souvent à proximité d’une mare. Mare se disait « mer », ce qui explique le nom de la rue Delmer à Templeuve. Celle-ci était réputée pour être empruntée par les sorciers et sorcières à l’époque. Les participants rendaient donc hommage et allégeance au diable en dansant en cercle et en se livrant à divers rites démoniaques.

— Tu penses que tout cela est vrai ? Tu crois que notre ancêtre adorait le diable ? Tu crois réellement à la sorcellerie ?

— Je pense que dans toutes les légendes, qui plus est anciennes, il y a une part de vérité et une part d’imaginaire. Dans ce cas, il y a surtout une grande part d’invention de l’Eglise catholique, dans le but d’assoir un pouvoir sur le peuple et de légitimer en partie son utilité en tant que rempart face aux forces du mal. En fait, la plupart des sorciers et sorcières faisaient le bien. Ils utilisaient la magie pour contrôler et diriger les énergies afin d’aider autrui, et avaient principalement des dons de guérison. Je sais que Marie était de ceux-là.

— En fait, des soit disant pouvoirs de pseudo-guérisseurs. Que lui est-il arrivé ?

Philippe n’objecta pas et se contenta de poursuivre :