Le Moine noir - Anton Tchekhov - E-Book

Le Moine noir E-Book

Anton Tchekhov

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Beschreibung

Parue en 1894, "Le Moine noir" est une nouvelle fantastique d'Anton Tchekhov dans laquelle l’auteur réfléchit sur le bonheur et le génie, les êtres d’exception et les gens ordinaires. Un récit pour le moins étrange, plus étrange encore lorsqu’on sait que l’écrivain russe se serait basé sur un de ses propres rêves qui l’aurait complètement bouleversé.

"Le Moine noir" suit le personnage d’Andreï Kovrine, un jeune et brillant universitaire, professeur de philosophie, qui lors d’un séjour chez des amis est sujet à des visions. L’ inquiétant moine noir disparu depuis près de mille ans serait-il de retour ? Kovrine jeune homme ambitieux et en quête de grandeur est envouté par cette apparition qui incarne à la fois la tentation et l’orgueil. Fantasme ou réalité ? Andreï Kovrine obsédé par cette légende, refuse la médiocrité des gens raisonnables et sombre dans la folie, semant autour de lui la souffrance et le malheur. Qui croire ? Que croire ? 

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Anton Tchekhov

Le Moine noir

table des matières

LE MOINE NOIR

Partie 1 - LE MOINE NOIR

Chapitre 1

Chapitre 2

Chapitre 3

Chapitre 4

Chapitre 5

Chapitre 6

Chapitre 7

Chapitre 8

Chapitre 9

Partie 2 - L’EFFROI (RECIT DE MON AMI)

Partie 3 - LE JUGE D’INSTRUCTION

Partie 4 - LA VIEILLE MAISON (RECIT D’UN PROPRIETAIRE)

Partie 5 - LES HUITRES

Partie 6 - LE MENDIANT

Partie 7 - LE PARI

Chapitre 1

Chapitre 2

Partie 8 - L’HOTE INQUIETANT

Partie 9 - FAIT DIVERS (RECIT D’UN VOITURIER)

Partie 10 - LA MESURE DEPASSEE

Partie 11 - LE SOUS-OFF PRICHIBEIEV

Partie 12 AH ! PUBLIC !

Partie 13 - DE MAL EN PIS

Partie 14 - LE RENSEIGNEMENT

Partie 15 - LE GROS ET LE MAIGRE

Partie 16 - L’EXAMEN POUR LE RANG

Partie 17 - LE POINT D’EXCLAMATION (CONTE DE NOEL)

Partie 18 - BEAUCOUP DE PAPIER (INVESTIGATION D’ARCHIVES).

Partie 19 LA LECTURE (RECIT D’UN VIEUX SINGE)

Partie 20 - CES DAMES

Partie 21 - LE PORTIER INTELLIGENT

Partie 22 - LE TRIOMPHE DU VAINQUEUR (RECIT D’UN COPISTE DE 14e CLASSE, EN RETRAITE)

Partie 23 - JOURNAL D’UN AIDE-COMPTABLE

Partie 24 - LA TOURBE

Partie 25 - LE MYSTERE

Partie 26 - LA MORT D’UN FONCTIONNAIRE

Partie 27 - L’ORATEUR

Partie 28 - L’ECRIVAIN

Partie 29 - CHUT !…

Partie 30 - DRAME

Partie 31 - BRAVES GENS

Partie 32 - AU CIMETIERE

Partie 33 - MESURES APPARTENANTES

Partie 34 - MM. LES INDIGENES (PIECE EN DEUX ACTES)

ACTE Ier

ACTE II

Partie 35 - LE LION ET LE SOLEIL

Partie 36 - INTRIGUES

Partie 37 - LE CORBEAU

Partie 38 - LE CORDONNIER ET LE MALIN ESPRIT

Partie 39 - SOMNOLENTE HEBETUDE

Partie 40 - UN HOMME EXTRAORDINAIRE

Partie 41 - REVES

Notes en bas de page

LE MOINE NOIR

Anton Tchekhov

Partie 1 - LE MOINE NOIR

Chapitre 1

L’agrégé Anndréy Vassiliévitch Kôvrine s’était surmené, fatigué. Il ne suivait aucun traitement, mais un jour, buvant de la bière avec un ami médecin, il lui parla de sa santé, et le docteur lui conseilla d’aller passer le printemps et l’été à la campagne. Fort à propos, l’agrégé reçut une longue lettre de Tânia Péssôtski lui demandant de venir pour quelque temps à Borîssovka où elle habitait, et il décida d’accepter. Kôvrine – on était en avril – se rendit tout d’abord dans sa propriété natale de Kôvrinnka, où il resta trois semaines tout seul ; puis, quand les chemins furent praticables, il partit en voiture pour le logis de l’horticulteur réputé, Péssôtski, son ancien tuteur.

Il n’y avait que soixante-dix verstes de Kôvrinnka à Borîssovka ; rouler au printemps, sur une route à peine séchée, dans une confortable calèche, fut pour lui une véritable joie.

La maison des Péssôtski était une immense demeure à colonnes, avec des têtes de lions, des crépis qui se détachaient, et, à la porte, un laquais en habit. Un vieux parc à l’anglaise, sévère et rébarbatif, s’étendait de la maison à la rivière sur presque l’étendue d’une verste. Des pins aux racines dénudées, ressemblant à des pattes velues, croissaient sur la rive argileuse et abrupte qui le terminait. En bas l’eau scintillait, revêche ; des courlis volaient avec un cri plaintif, et l’on avait toujours l’impression qu’il fallait s’asseoir là et y écrire une ballade.

Près de la maison, au contraire, et dans le verger, qui, avec les serres, couvrait une trentaine d’hectares, l’impression était joyeuse et allègre, même lorsqu’il faisait mauvais temps. Nulle part il n’avait été donné à Kôvrine de voir d’aussi étonnantes roses, d’aussi beaux lis, des camélias et des tulipes multicolores – allant du blanc vif au noir de suie, – et, au total, une aussi grande richesse florale, que chez Péssôtski. A cette pointe du printemps, le luxe des massifs était encore enfoui dans les serres, mais il suffisait de ce qui fleurissait au bord des allées et, çà et là, dans les massifs, pour que l’on se crût, en se promenant au jardin, dans le royaume des tendres couleurs, surtout aux heures matinales, où, sur chaque pétale, brille la rosée.

Ce qui constituait la partie décorative du jardin, et ce que Péssôtski appelait, avec dédain, les bêtises, produisait jadis sur Kôvrine enfant une impression de contes de fées. Que de bizarreries n’y avait-il pas là ! Que de monstruosités et de dérisions de la nature ! Il y avait des arbres fruitiers en espaliers, un poirier, pyramidal comme un peuplier, des chênes et des tilleuls, ronds comme des boules, un pommier parasol, des arcades végétales, des monogrammes, des candélabres, et même le chiffre 1862, dessiné par des pruniers, marquant l’année où Péssôtski avait commencé à s’occuper d’horticulture. Il s’y trouvait aussi de beaux petits arbres élancés, au tronc droit et solide, comme celui des palmiers, et ce n’était qu’en les considérant avec attention que l’on pouvait y reconnaître des groseilliers ou des groseilliers épineux.

Mais ce qui souriait le plus dans le jardin et lui donnait un air vivant, c’était une animation continuelle. Près des arbres et des arbustes, dans les allées et dans les massifs, des gens, de l’aube au soir, grouillaient comme des fourmis, maniant des brouettes, des pioches et des arrosoirs…

Kôvrine arriva chez les Péssôtski un soir vers dix heures. Il trouva en grande alarme Tânia et son père. Le ciel pur, étoilé, présageait, ainsi que le thermomètre, une gelée matinale, et le jardinier Ivane Karlytch, s’étant rendu en ville, on ne pouvait s’en remettre à personne. Au souper, on ne fit que parler de gelée blanche, et on décida que Tânia veillerait et ferait, à une heure du matin, le tour du jardin pour voir si tout y était en ordre. Son père, pour la remplacer, se lèverait à trois heures, ou même avant.

Kôvrine resta toute la soirée avec Tânia, et l’accompagna, après minuit, au jardin. Il faisait froid. Dehors on sentait déjà fortement la fumée. Dans le grand verger, appelé « commercial », et qui rapportait par an à Iégor Sémiônytch, le père de Tânia, plusieurs milliers de roubles de revenu net, une âcre, noire, épaisse fumée, rampait contre terre, enveloppant les arbres et gardant de la gelée ces milliers de roubles. Les arbres étaient disposés en quinconces ; leurs files droites et régulières formaient comme des rangs de soldats, et cet ordre, sévère et rigoureux, joint au fait que les arbres étaient de même hauteur et avaient des têtes et des troncs semblables, rendait le tableau monotone et même triste. Kôvrine et Tânia suivaient les lignes où se consumaient des feux de fumier et de détritus de toute sorte, et, de temps à autre, ils rencontraient des ouvriers, errant dans la fumée comme des ombres. Seuls étaient en fleurs les cerisiers, les pruniers et quelques espèces de pommiers, mais tout le jardin baignait dans la fumée, et ce ne fut que près des pépinières que Kôvrine respira librement.

– Tout enfant, dit-il, avec un frisson des épaules, cette fumée m’a fait éternuer, mais je ne comprends pas encore comment la fumée peut préserver de la gelée ?

– La fumée, répondit Tânia, tient lieu de nuages quand il n’y en a pas.

– Et quel besoin y a-t-il de nuages ?

– Par ciel couvert, il n’y a pas de gelée blanche.

– Ah ! oui !

Il se mit à rire et la prit par la main. Le large visage de Tânia, transi de froid, à l’expression très sérieuse, ses sourcils, fins et noirs, le col de son manteau relevé, l’empêchant de remuer librement la tête, toute sa personne fluette, sa robe qu’elle relevait à cause de la rosée, l’émouvaient.

« Seigneur, pensa-t-il, que la voilà déjà grande ! »

– Quand je suis parti d’ici, il y a cinq ans, lui dit-il, vous étiez encore toute enfant ; vous étiez toute maigre, les jambes longues, les cheveux sur le dos ; vous aviez des robes courtes, et je vous appelais le héron… Ce que le temps opère !…

– Oui, soupira Tânia, cinq ans !… Depuis, que d’eau a coulé !… Avouez-le, Anndrioûcha, fit-elle vivement, en le regardant en face, vous vous êtes déshabitué de nous ? Mais que vais-je vous demander ! Vous êtes un homme, vous vivez déjà une vie intéressante, vous êtes quelqu’un… Oublier est si naturel !… Pourtant, Anndrioûcha, je voudrais que vous nous considériez comme vos proches ; nous en avons le droit.

– Je le fais, Tânia.

– Vraiment ?…

– Ma parole d’honneur.

– Vous vous étonniez ce soir que nous eussions tant de vos photographies, mais vous savez que mon père vous adore. Il me semble parfois qu’il vous aime plus que moi. Il est fier de vous. Vous êtes un savant, un homme extraordinaire ; vous avez fait une carrière brillante, et il est persuadé que vous êtes devenu tel parce qu’il vous a élevé. Je ne l’en dissuade pas ; qu’il le croie !

Déjà l’aube pointait. On le remarquait surtout à la netteté avec laquelle se profilaient dans l’air les volutes de fumée et les cimes des arbres. Des rossignols chantaient, et, des champs, il arrivait des cris de cailles.

– Tout de même, dit Tânia, il est temps d’aller se coucher. Il fait froid.

Elle le prit par le bras.

– Merci, Anndrioûcha, d’être venu, lui dit-elle. Nous ne connaissons que des gens sans intérêt, et en très petit nombre. Il n’est question ici que du jardin, puis du jardin… rien d’autre. Tige et demi-tige, fit-elle en riant, apporte, reinette, api, greffe en écusson, greffe en flûte !… toute notre vie est dans le jardin. Je ne vois en rêve que des pommes et des poires. C’est bien, évidemment, c’est utile ; mais, comme distraction, on souhaite parfois autre chose ! Il me souvient que, quand vous veniez aux vacances, la maison paraissait plus fraîche et plus claire, comme si l’on eût enlevé les housses du lustre et des meubles ; bien que fillette, je le sentais.

Elle parla longtemps ainsi, avec beaucoup de sentiment. Il apparut soudain à Kôvrine qu’il pourrait, durant l’été, s’attacher à ce petit être faible et bavard, s’en éprendre et en être amoureux. Dans leur double situation cela se pouvait si bien, était si naturel ! Cette pensée l’attendrit et le fit rire. Il se pencha vers la chère figure soucieuse et se mit à fredonner :

Onièguine, je ne puis le taire,

J’aime follement Tatiâna… [1] .

Lorsqu’on revint à la maison, Iégor Sémiônytch était déjà levé. Kôvrine, n’ayant pas sommeil, bavarda avec son vieil hôte et retourna au jardin avec lui.

Iégor Sémiônytch était de haute taille, large d’épaules, le ventre gros, et avait de l’asthme ; pourtant il marchait toujours si vite que l’on avait peine à le suivre. Il avait un air extrêmement préoccupé, se dépêchait toujours et donnait l’impression que tout serait perdu s’il s’attardait une minute.

– Voilà un fait, mon petit… commença-t-il en s’arrêtant pour souffler. Ras terre, tu le vois, c’est la gelée, et si l’on élève de deux toises un thermomètre sur un bâton, plus de gelée ; pourquoi cela ?

– Ma foi, dit Kôvrine, en riant, je ne le sais pas.

– Hum… on ne peut pas tout savoir, évidemment… Aussi vaste que soit l’esprit on ne peut pas tout y loger. Tu t’occupes surtout de philosophie, je crois ?

– Oui. Je fais des cours de psychologie et m’intéresse à la philosophie en général.

– Et ça ne t’ennuie pas ?

– Au contraire ; c’est même ma raison de vivre.

– Allons, Dieu soit loué… dit Iégor Sémiônytch, passant la main sur ses favoris gris et réfléchissant ; j’en suis très heureux pour toi… très content, mon ami…

Mais soudain, prêtant l’oreille et faisant une mine terrible, il s’élança sur le côté et disparut derrière les arbres, dans les nuages de fumée.

– Qui a attaché ce cheval à un pommier ? l’entendit-on crier d’une voix désespérée, déchirant l’âme. Quel est le misérable, la canaille, qui a attaché un cheval à un pommier ? Mon Dieu ! mon Dieu ! on gâche, on gâte, on laisse geler, on profane !… Le jardin est perdu, fichu !… Mon Dieu !

Lorsqu’il revint vers Kôvrine son visage exprimait la fatigue et l’irritation.

– Que faire avec ces réprouvés ? dit-il d’une voix dolente en écartant les bras. Stiôpka, en conduisant du fumier cette nuit, a attaché son cheval à un pommier. Il a tortillé, le gredin, ses rênes de toutes ses forces, en sorte que l’écorce est meurtrie en trois endroits. Ca vous plaît ?… Je le lui dis, et il reste comme une bûche, les yeux ronds. Ce ne serait pas assez que de le pendre !…

Calmé, il prit Kôvrine dans ses bras et le baisa à la joue.

– Allons, Dieu soit loué, Dieu soit loué !… marmotta-t-il ; je suis très heureux que tu sois venu !… Je ne peux dire combien je le suis !… Merci.

De sa démarche rapide, et l’air préoccupé, Péssôtski fit ensuite le tour du jardin et montra à son ancien pupille toutes les serres, tempérées et chaudes, et les deux ruchers, qu’il appelait la merveille de notre siècle.

Tandis qu’ils marchaient, le soleil se leva, éclairant vivement le jardin. Il fit bon. On pressentit une journée lumineuse, gaie et longue. Kôvrine pensa que ce n’était que le commencement de mai et que l’on avait l’été devant soi, aussi lumineux, aussi gai et aussi long. Et, dans sa poitrine, tressaillit tout à coup le sentiment joyeux et jeune qu’il éprouvait, en son enfance, quand il courait dans ce jardin. Il prit à son tour le vieillard dans ses bras et l’embrassa tendrement. Emus l’un et l’autre, ils rentrèrent et se mirent à prendre du thé dans de vieilles tasses de porcelaine, accompagné de crème et d’appétissants petits pains.

Et ces détails rappelèrent à Kôvrine son temps de jeunesse. Le présent délicieux et les impressions du passé qui renaissaient se fondaient en lui ; il en ressentait de l’aise et de la tristesse.

Il attendit que Tânia s’éveillât, but du café avec elle, et alla faire une promenade ; puis, rentrant dans sa chambre, il se mit au travail. Il lut attentivement un livre, prit des notes, levant les yeux de temps à autre pour regarder soit les fenêtres ouvertes, soit les fleurs, encore humides de rosée, qui se trouvaient dans des vases sur sa table. En rabaissant les yeux sur son livre, il lui semblait qu’en lui chaque fibre tremblait et tressautait de joie.

Chapitre 2

Kôvrine continua à mener à la campagne une vie aussi agitée et nerveuse qu’en ville. Il lisait, écrivait beaucoup, apprenait l’italien, et, quand il se promenait, il songeait avec plaisir qu’il allait se remettre bientôt au travail. Il dormait si peu que chacun s’en étonnait. Si, par hasard, il s’endormait une demi-heure dans le jour, il ne dormait plus, ensuite, de toute la nuit ; puis, après une nuit sans sommeil, il se sentait alerte et gai, comme si de rien n’était. Il parlait beaucoup, buvait du vin et fumait de bons cigares.

Souvent, presque chaque jour, des demoiselles du voisinage venaient chez les Péssôtski. Elles jouaient du piano et chantaient avec Tânia. Parfois venait aussi un jeune homme qui jouait du violon. Kôvrine buvait littéralement la musique et le chant, s’en pénétrait presque à en défaillir, et, l’on s’en apercevait à ce que ses yeux se fermaient et que sa tête s’inclinait.

Un soir, après le thé, il lisait sous la véranda. Accompagnées par le violoniste, Tânia, qui avait un soprano, et une des demoiselles, un contralto, étudiaient la sérénade de Bragg. Kôvrine écoutait les paroles – les jeunes filles chantaient en russe, – sans pouvoir du tout en comprendre le sens. Ayant enfin abandonné son livre, et écouté attentivement, il comprit. Une jeune fille à l’imagination malade entendit une nuit, dans un jardin, des sons mystérieux, si beaux et si étranges, qu’elle dut les regarder comme une harmonie sacrée, incompréhensible pour nous, mortels, et qui, pour cette raison, s’en retourne aux cieux. Kôvrine sentit ses paupières se coller. Il se leva et se mit, exténué, à marcher dans le salon, puis dans la grande salle. Lorsque le chant cessa, il prit Tânia sous le bras et sortit avec elle sous la véranda.

– Depuis ce matin, lui dit-il, une légende me poursuit. L’ai-je lue ou entendu raconter, je ne sais ; en tout cas elle est étrange, absurde. Il faut convenir d’abord qu’elle ne brille pas par la clarté. Il y a mille ans, un moine, vêtu de noir, cheminait dans le désert, en Syrie ou en Arabie. A quelques mètres de l’endroit où il passait, des pêcheurs virent un autre moine qui marchait lentement sur l’eau d’un lac. Le second moine était un mirage. Perdez de vue maintenant toutes les lois de l’optique que la légende, semble-t-il, ignore, et écoutez ce qui suit. De ce mirage en naquit un second, du second un troisième, en sorte que l’image du moine noir se transmit à l’infini d’une couche de l’atmosphère dans l’autre. On la voyait tantôt en Afrique, tantôt en Espagne, tantôt aux Indes, tantôt dans l’extrême Nord… Elle sortit enfin des limites de l’atmosphère terrestre, et, maintenant elle erre dans l’univers entier, sans pouvoir se trouver jamais dans des conditions où elle pourrait disparaître. Peut-être est-elle maintenant dans la planète Mars ou dans quelque étoile de la Croix du Sud. Mais, ma chère, le plus intéressant de la légende, c’est que, mille années exactement après que le moine aura marché dans le désert, le mirage reviendra dans l’atmosphère terrestre et apparaîtra aux gens. Et il semble que les mille années touchent à leur fin… Aux termes de la légende, nous devons attendre l’apparition du moine noir aujourd’hui ou demain.

– Etrange mirage, dit Tânia à qui la légende ne plut pas.

– Mais le plus étonnant, reprit Kôvrine en riant, c’est que je ne peux pas du tout me rappeler où j’ai pu trouver cette légende. L’ai-je lue ? l’ai-je entendue ? l’ai-je rêvée ? Je vous jure que je ne me le rappelle pas. En tout cas elle m’intéresse. Aujourd’hui j’y pense toute la journée.

Laissant Tânia avec ses invités, Kôvrine sortit et se promena, pensif, près des plates-bandes. Le soleil se couchait. Les fleurs, que l’on ne venait que d’arroser, répandaient une odeur moite, irritante. A la maison, on recommença à chanter, et, de loin, le violon donnait l’impression d’une voix humaine. Kôvrine, faisant effort pour se rappeler où il avait entendu ou lu la légende, se dirigea lentement vers le parc, et arriva sans y prendre garde à la rivière.

Par un sentier courant sur la berge escarpée, longeant des racines dénudées, il descendit vers l’eau, faisant lever des bécassines, puis deux canards. Sur les sombres pins, çà et là, se reflétaient encore les derniers rayons du soleil couchant, mais à la surface de l’eau dormait déjà le vrai soir. Kôvrine, par une passerelle, atteignit l’autre rive. Devant lui s’étendait un vaste champ de jeune seigle, pas encore en fleur. Au loin, nulle habitation, ni âme qui vive. Il semblait que le sentier, si on continuait à le suivre, mènerait à cet endroit inconnu et mystérieux où le soleil venait de sombrer, et où s’enflammait, avec une si majestueuse ampleur, la rougeur du couchant.

« Quel espace, quelle liberté et quel calme, ici ! pensait Kôvrine, en suivant le sentier. Il semble que tout l’univers me contemple, se taise et attende que je le comprenne… »

Mais voilà que des moires courent sur le champ de seigle et le doux vent du soir effleura tendrement la tête découverte du jeune homme. Une minute après, à un nouveau coup de vent, le seigle chuchota plus fort, et l’on entendit derrière lui le sourd grondement des pins. Kôvrine s’arrêta stupéfait. A l’horizon, comme un tourbillon ou comme une trombe, se dressait, de la terre au ciel une haute colonne noire. Ses contours restaient indécis, mais il fut manifeste au premier coup d’œil que la colonne ne restait pas immobile. Elle se mouvait avec une effrayante vitesse. Elle avançait droit sur Kôvrine, et, plus elle avançait, plus elle se rapetissait et se précisait. Kôvrine, pour lui faire place, se jeta de côté, et il en eut à peine le temps…

Un moine, vêtu de noir, le chef blanc et les sourcils noirs, les mains croisées sur la poitrine, passa à côté de lui. Ses pieds nus ne touchaient pas le sol. Ayant franchi quelque espace, il se retourna vers Kôvrine, lui fit un signe de tête et lui sourit d’une façon à la fois amicale et malicieuse. Quel visage, affreusement pâle et maigre !… Recommençant à grandir, il franchit la rivière, buta sans bruit contre la berge argileuse et les pins, et, les traversant, disparut comme une fumée.

– Ainsi… vous le voyez… marmotta Kôvrine, la légende est vraie.

Et tâchant de s’expliquer l’étrange apparition, heureux d’avoir eu la chance de voir de si près et de façon si nette non seulement le vêtement noir, mais le visage et les yeux du moine, Kôvrine, agréablement ému, rentra à la maison.

Dans le parc et le jardin les gens circulaient tranquillement ; à la maison, on jouait. C’était donc que Kôvrine seul avait vu le moine. Il voulut tout raconter à Tânia et à son père, mais comprit qu’ils prendraient ses paroles pour du délire et s’en effraieraient. Mieux valait se taire. L’agrégé rit bruyamment, chanta, dansa la mazurka ; il était gai, et tous, Tânia et les invités, trouvaient qu’il avait, ce jour-là, une figure rayonnante, inspirée et qu’il était très beau.

Chapitre 3

Après le souper, quand les invités furent partis, Kôvrine, entré dans sa chambre, s’y allongea sur le divan. Il voulait penser au moine. Mais une minute après Tânia survint.

– Tenez, Anndrioûcha, dit-elle en lui remettant un paquet de brochures et de bonnes feuilles, lisez les articles de mon père. Ce sont de beaux articles. Il écrit très bien.

– Oh ! comme tu y vas ! dit Iégor Sémiônytch en entrant derrière elle et riant d’un rire forcé. (Il était gêné.) Ne l’écoute pas, je t’en prie ; ne lis pas ça ! Au reste, si c’est pour t’endormir, lis-le. C’est un bon narcotique.

– Moi, dit Tânia avec une conviction profonde, je trouve que ce sont de beaux articles ; lisez-les, Anndrioûcha, et décidez papa à en donner plus souvent ; il pourrait écrire un cours complet d’horticulture.

Son père se mit à rire d’un air contraint, rougit, et dit les phrases que prononcent d’habitude les auteurs confus ; à la fin, il laissa faire.

– En ce cas, lis d’abord l’article de Gaucher, puis ces petits articles russes, dit-il en feuilletant les brochures d’une main tremblante ; sans cela tu n’y comprendras rien. Avant de lire mes répliques, il faut savoir à quoi je réponds. En somme, c’est du fatras… des choses ennuyeuses… Et il est temps d’aller se coucher, il me semble.

Tânia sortit. Iégor Sémiônytch s’assit sur le divan à côté de Kôvrine et soupira profondément.

– Oui, mon ami… fit-il, après quelque silence. Donc, mon aimable agrégé, j’écris des articles, j’expose et j’obtiens des médailles. On dit que Péssôtski a des pommes grosses comme la tête, qu’il fait une fortune avec son jardin, bref : « Riche et puissant est Kotchoubéy [2] . » Mais il y a lieu de se demander : à quoi bon, tout cela ? Mon jardin est en effet magnifique, un jardin modèle… Ce n’est pas un jardin, mais tout un établissement ayant une importance officielle, parce que c’est, en quelque sorte, une phase dans une ère nouvelle de l’économie rurale et de l’industrie russe ; mais à quoi bon ? A quoi cela servira-t-il ?

– Votre jardin est là pour répondre.

– Ce n’est pas ce que je veux dire ; je veux dire : Que deviendra le jardin après moi ? Moi disparu, il ne restera pas un mois dans l’état où tu le vois aujourd’hui. Le secret du succès n’est pas la grandeur du jardin ni le nombre des ouvriers ; c’est uniquement, comprends-le, que j’aime mon affaire. Je l’aime, peut-être, plus que moi-même. Regarde, je suis seul à tout faire. Je travaille du matin au soir. Je fais moi-même toute la greffe, la taille, la plantation ; tout moi-même, tout ! Lorsqu’on m’aide, je suis jaloux et je m’énerve jusqu’à en devenir grossier. Tout le secret de mon entreprise est dans l’amour : bref, l’œil du maître, ses mains, et ce sentiment que, lorsqu’on est en visite quelque part pour une heure, on n’a pas le cœur en place. On est comme une âme en peine ; on craint qu’il n’arrive quelque chose au jardin… Et quand je mourrai, qui surveillera ? qui travaillera ? Les jardiniers ? Les ouvriers ? Oui ?… Voilà donc ce que j’ai à te dire, mon aimable ami ; le plus grand ennemi en notre affaire, ce n’est pas le lièvre, ce n’est pas le hanneton, ni la gelée : ce sont les indifférents.

– Et Tânia ? demanda Kôvrine en riant. Se pourrait-il qu’elle fût plus nuisible que le lièvre ? Elle aime et connaît votre œuvre…

– Oui, elle l’aime et la connaît. Si, après ma mort, elle a le jardin et en est la maîtresse, on ne peut rien souhaiter de mieux ; mais si, à Dieu ne plaise, elle se marie… balbutia Iégor Sémiônytch, regardant Kôvrine avec effroi… C’est là qu’est le danger ! Elle se mariera, les enfants viendront, et elle n’aura plus le temps de penser au jardin. Ce que je redoute le plus, c’est qu’elle ne se marie à quelque gaillard qui, par amour du lucre, loue le jardin à des marchands ; et tout ira à vau-l’eau dès la première année !… Dans notre affaire, les femmes sont le fléau de Dieu.

Péssôtski fit un soupir et resta silencieux.

– Peut-être est-ce là de l’égoïsme, mais je vais te le dire franchement : je ne veux pas que Tânia se marie ! J’ai peur ! Il vient ici un godelureau qui racle du violon ; je sais que Tânia ne se mariera pas avec lui ; je le sais fort bien ; mais je ne peux pas le voir ! Au demeurant, je suis, mon petit, je l’avoue, un grand original.

Iégor Sémiônytch se leva et se mit à marcher avec agitation. On voyait qu’il voulait dire quelque chose de grande importance, mais n’osait pas.

– Je t’aime profondément, dit-il enfin avec résolution, en enfonçant ses mains dans ses poches, et vais te parler à cœur ouvert. J’envisage avec simplicité certaines questions délicates et dis tout droit ce que je pense ; je ne peux pas souffrir ce que l’on appelle les arrière-pensées… Je te le dis tout droit : tu es le seul homme auquel je ne craindrais pas de donner ma fille. Tu es un homme intelligent, tu as du cœur et ne laisserais pas péricliter ma chère œuvre. Et, surtout, je t’aime comme un fils… je suis fier de toi. S’il survenait quelque roman entre Tânia et toi, eh bien j’en serais très satisfait et même heureux ! Je te le dis tout droit, sans ambages, en honnête homme.

Kôvrine se mit à rire. Iégor Sémiônytch ouvrit la porte pour partir et s’arrêta sur le seuil.

– Si vous aviez un fils, Tânia et toi, dit-il, après avoir réfléchi, j’en ferais un horticulteur. Mais ce n’est là que fantaisie… Bonne nuit.

Resté seul, Kôvrine s’étendit à l’aise et commença à lire les articles. L’un avait pour titre : De la culture intercalaire ; un autre : Quelques mots sur la remarque de M. Z… concernant la seconde façon du sol pour un nouveau jardin ; un troisième : Encore la greffe à œil dormant, et tout dans ce même genre. Mais quel ton inquiet, inégal !… Quel emportement nerveux, presque maladif ! Voici un article au titre, semble-t-il, le plus inoffensif et au sujet indifférent ; on y parle du pommier russe, le Saint-Antoine. Mais Iégor Sémiônytch commence par les mots : Audiatur et altera pars, et finit par : Sapienti sat ! Et, entre ces deux citations, une fontaine jaillissante de mots caustiques, adressés à « l’ignorance savante de Messieurs nos horticulteurs patentés qui contemplent la nature du haut de leurs chaires », ou à M. Gaucher, « dont le succès est fait par les profanes et les dilettantes. » Puis, sans raison, le regret forcé, peu sincère, que l’on ne puisse plus battre de verges les paysans qui volent les fruits, et qui, ce faisant, endommagent les arbres…

« C’est un métier joli, sympathique et sain, pensa Kôvrine, mais où interviennent aussi les passions et la guerre. Il faut sans doute, qu’en toute carrière, les gens qui se vouent à une idée soient nerveux et se distinguent par une sensibilité suraiguë. Il ne peut sans doute pas en être autrement. »

Il se souvint de Tânia à qui plaisaient tant les articles d’Iégor Sémiônytch. Elle était petite, pâle, si maigre que l’on voyait ses clavicules. Ses yeux, largement ouverts, foncés, intelligents, regardaient toujours on ne sait où, cherchant on ne sait quoi. Sa démarche, comme celle de son père, est courte et précipitée. Elle aime beaucoup à parler, à discuter, accompagnant alors chaque phrase, même insignifiante, d’une mimique expressive, gesticulante ; elle doit être nerveuse au plus haut degré.

Kôvrine continua sa lecture, mais ne comprenant plus rien, s’arrêta. L’excitation agréable avec laquelle il avait, ce soir, dansé la mazurka et écouté la musique, l’alanguissait maintenant et éveillait en lui maintes idées. Il se leva et se mit à marcher dans sa chambre en pensant au moine noir. Il lui vint en tête que, s’il avait vu seul ce moine étrange et surnaturel, c’est qu’il était malade et en était déjà arrivé à l’hallucination ; cette constatation l’effraya, mais peu de temps.

« Je me sens bien et ne fais de mal à personne ; c’est donc, pensa-t-il, qu’il n’y a rien de mauvais dans mes visions. »

Et, derechef, il se sentit bien.

S’étant assis sur le divan, il se prit la tête dans les mains, retenant la joie incompréhensible qui remplissait son être ; puis il recommença à marcher, et, ensuite, se mit au travail. Mais les idées qu’il trouvait dans ses livres ne le satisfaisaient pas. Il souhaitait quelque chose de gigantesque, d’immense, de frappant. Vers le matin, il se déshabilla et se mit au lit ; il fallait pourtant dormir !

Lorsqu’on entendit les pas d’Iégor Sémiônytch se rendant au jardin, Kôvrine sonna et commanda au domestique de lui apporter du vin. Il but avec délices quelques verres de Lafitte, puis se fourra la tête sous la couverture. Sa conscience s’embruma et il s’endormit.

Chapitre 4

Iégor Sémiônytch et sa fille se querellaient souvent et se disaient des choses désagréables.

Un matin, après on ne sait quelle discussion, Tânia se mit à pleurer et s’en fut dans sa chambre. Elle n’en sortit ni pour dîner, ni pour prendre le thé. Son père, l’air d’abord important et boudeur, comme s’il voulait donner à entendre que les intérêts de l’ordre, et de la justice, dépassent tout au monde, céda bientôt et se démonta. Il errait tristement dans le parc en soupirant : « Ah ! mon Dieu, mon Dieu ! » Et, à dîner, il ne mangea pas une bouchée. Enfin, avec un sentiment de faute, la conscience tourmentée, il frappa à la porte fermée et appela timidement :

– Tânia ! Tânia ?

En réponse, derrière la porte, une voix faible, exténuée par les larmes, et, en même temps décidée, déclara :

– Laissez-moi, je vous prie !

L’énervement des maîtres avait sa répercussion sur tout le logis et même sur les gens qui travaillaient au jardin. Kôvrine, bien que plongé dans son travail, se sentit à la fin, lui aussi, triste et contraint. Il résolut, pour dissiper la mauvaise humeur générale, d’intervenir, et, vers le soir, il frappa chez Tânia. On le laissa entrer.

– Aïe, aïe !… commença-t-il sur un ton de plaisanterie, en regardant avec surprise le visage de Tânia, mouillé de larmes et couvert de taches rouges, que c’est honteux !… Est-ce donc si sérieux ? Aïe, aïe !

– Si vous saviez, dit Tânia, comme il me tourmente !

Et des larmes, des larmes amères, abondantes, jaillirent de ses grands yeux.

– Je ne lui ai rien dit, continua-t-elle, en se tordant les mains, rien… J’ai seulement suggéré qu’il n’est pas besoin d’ouvriers inutiles, alors que l’on peut avoir, lorsqu’on en a besoin, des journaliers… Il y a une semaine que les ouvriers ne font rien… Je n’ai dit que cela, et il est monté sur ses grands chevaux et m’a dit beaucoup de choses offensantes, profondément humiliantes… Pourquoi ça ?

– Laissez ça, dit Kôvrine, lui effleurant les cheveux. Vous vous êtes fâchés ; vous avez pleuré ; en voilà assez. Il ne faut pas rester irrités si longtemps ; c’est mal… d’autant plus qu’il vous aime infiniment.

– Il a… gâté toute ma vie, continua Tânia, sanglotante. Je ne reçois qu’offenses et… humiliations. Il me regarde comme inutile chez lui. Eh bien, il a raison ! Je partirai demain ; je me ferai télégraphiste… Qu’il en soit ainsi !

– Allons, allons… il ne faut pas pleurer, Tânia ! Il ne le faut pas, ma chérie… Vous êtes tous les deux emportés, irritables… C’est votre faute à tous les deux. Venez, je vais vous réconcilier.

Kôvrine parlait sur un ton de caresse et de conviction, et Tânia continuait à pleurer, les épaules frémissantes et les mains jointes, comme si, vraiment, un grand malheur l’eût frappée. Il la plaignait d’autant plus que son chagrin n’était pas sérieux et qu’elle souffrait profondément. Des riens pouvaient rendre cet être malheureux toute une journée et même toute la vie.

En la consolant, Kôvrine pensait qu’en dehors de cette jeune fille et de son père, on aurait difficilement trouvé des gens l’aimant comme quelqu’un de proche, comme un ami. Sans ces deux êtres, puisqu’il avait perdu ses parents dès sa petite enfance, il n’aurait jamais sans doute connu la gentillesse sincère, l’amour naïf, irraisonné, que l’on n’éprouve que pour les siens, les gens de son sang. Et il sentait qu’à ses nerfs à demi malades, répondaient, comme le fer à l’aimant, les nerfs de cette jeune fille qui pleurait et frémissait. Il n’aurait pas pu aimer une femme bien portante, forte, aux joues rouges ; Tânia, pâle, faible et malheureuse lui plaisait.

Et il caressait volontiers ses cheveux et ses épaules, lui prenait les mains, et essuyait ses larmes… Tânia cessa enfin de pleurer. Elle fut longtemps encore à se plaindre de son père, de sa vie difficile, insupportable en cette maison, suppliant Kôvrine de comprendre sa situation. Puis, peu à peu, elle commença à sourire, en soupirant de ce que Dieu lui eût donné un si mauvais caractère… A la fin elle éclata de rire, se traita de sotte et sortit de la chambre en courant.

Lorsque peu après Kôvrine se rendit au jardin, Tânia et son père, comme si de rien n’était, se promenaient dans une allée, et ils mangeaient tous deux du pain de seigle, saupoudré de sel, car ils avaient faim.

Chapitre 5

Heureux d’avoir aussi bien réussi dans son rôle de médiateur, Kôvrine s’en alla dans le parc. Assis sur un banc, et réfléchissant, il entendit des bruits de voiture et un rire féminin ; c’étaient des visites qui arrivaient. Quand les ombres du soir s’étendirent sur le jardin, le son indistinct du violon et les voix qui chantaient parvinrent jusqu’à lui ; et cela lui rappela le moine noir. Où, en quel pays, sur quelle planète volait maintenant cette absurdité optique ?…

A peine l’agrégé se souvint-il de la légende et eut-il retracé en son imagination la sombre apparition vue dans le champ de blé, que, de derrière un pin, juste en face de lui, sortit insensiblement, sans le moindre bruit, un homme de taille moyenne, la tête grise, découverte, tout vêtu de noir, nu-pieds, pareil à un mendiant.

Sur sa figure, pâle comme celle d’un mort, tranchaient ses sourcils noirs. Le saluant d’un signe de tête amical, ce mendiant ou ce pèlerin s’approcha sans bruit du banc, s’y assit, et Kôvrine reconnut en lui le moine noir.

Tous deux se regardèrent une minute, Kôvrine avec étonnement, et le moine, comme la veille, avec un air affable, un peu moqueur et rusé.

– Mais tu n’es qu’un mirage, lui dit Kôvrine. Que fais-tu ici et pourquoi restes-tu assis ? Cela ne convient pas à ta légende.

– Qu’importe ! répondit le moine au bout d’un instant, d’une voix calme, tournant le visage vers lui. La légende, le mirage et moi, tout cela est le produit de ton imagination excitée. Je suis un fantôme.

– Tu n’existes donc pas ?

– Penses-en ce que tu voudras, dit le moine avec un faible sourire. J’existe dans ton imagination, et ton imagination est une partie de la nature ; j’existe donc aussi dans la nature.

– Tu as une figure vieille, intelligente, extrêmement expressive, comme si, réellement, tu avais vécu plus de mille ans. Je ne savais pas que mon imagination pût créer de pareils phénomènes. Mais pourquoi me regardes-tu avec un pareil enthousiasme ? Je te plais ?

– Oui. Tu es du petit nombre de ceux que l’on appelle en toute justice les élus de Dieu. Tu sers la vérité éternelle. Tes pensées, tes intentions, ta science étonnante et toute ta vie portent le cachet divin, céleste, parce qu’elles sont consacrées au raisonnable et au beau, c’est-à-dire à ce qui est éternel.

– Tu as dit : « La vérité éternelle ?… » Mais la vérité éternelle est-elle accessible et utile aux hommes, alors qu’il n’existe pas de vie éternelle ?

– Il y a une vie éternelle, affirma le moine.

– Tu crois à l’immortalité des hommes ?…

– Oui, certes ! Un grand, un brillant avenir vous attend, vous autres hommes. Et plus il y aura sur la terre de gens pareils à toi, plus vite se réalisera cet avenir. Sans vous, – serviteurs du premier principe, qui vivez de façon libre et consciente, – l’humanité eût fait fiasco. En se développant de façon naturelle, elle eût longtemps attendu la fin de sa vie terrestre. Mais vous la conduirez, avec une avance de quelques milliers d’années, dans le royaume de l’éternelle vérité. C’est là votre grand mérite. Vous incarnez la bénédiction de Dieu qui repose sur les hommes.

– Et quel est le but de la vie éternelle ? demanda Kôvrine.

– Celui de toute vie : la jouissance. La vraie jouissance réside dans le savoir, et la vie éternelle dispensera des sources innombrables et inépuisables de savoir. Il est dit, en ce sens : Il y a plusieurs demeures dans la maison de mon Père.

– Si tu savais, dit Kôvrine se frottant les mains de satisfaction, comme il est agréable de t’entendre !

– J’en suis très heureux.

– Mais je sais que, quand tu partiras, la question de ta réalité m’importunera. Tu es un fantôme, une hallucination. C’est donc que je souffre psychiquement et ne suis pas normal ?

– Et si cela était ! De quoi t’émouvoir ? Tu es malade parce que tu as travaillé au delà de tes forces et t’es fatigué. C’est donc que tu as sacrifié ta santé à l’idée, et le temps n’est pas loin où tu lui donneras même ta vie. Quoi de mieux ? C’est à quoi tendent en général toutes les natures élevées et nobles.

– Si je me sais atteint de maladie mentale, puis-je croire en toi ?

– Qui t’a dit que les hommes de génie en lesquels croit le monde entier n’ont pas vu de fantômes ? Les savants disent présentement que le génie est proche de la folie. Mon ami, seuls sont bien portants, normaux, les hommes ordinaires, la masse grégaire. Les notions de surmenage, de dégénérescence, d’« âge du nerf, » etc., ne peuvent sérieusement troubler que ceux qui mettent le but de la vie dans le présent, c’est-à-dire la masse.

– Les Romains disaient : mens sana in corpore sano.