Le monde et nous - Christophe Besse - E-Book

Le monde et nous E-Book

Christophe Besse

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Beschreibung

Que nous arrive-t-il dans l'espace ? Comment nos ressentis s'y déploient-ils ? Si l'on a pu dire de l'inconscient qu'il est structuré comme un langage, l'espace apparaît comme ce milieu où la conscience est mise au défi de sortir de soi, passant à travers les mailles du filet langagier pour atteindre une perspective universelle. Le chemin sera long et tortueux, qui nous conduira d'une subjectivité naissante et auto-centrée jusqu'à la perception sensible des multiples noeuds spatiaux qui nous entourent, et nous constituent. Il faudra une série abondante de textes, de poèmes, d'images, pour venir à bout des obstacles, des raccourcis trompeurs, des parcours labyrinthiques. Ainsi, au fil des pages du Monde et nous, c'est une somme d'esthétique spatiale et de rhétorique personnelle qui transparaît à bas bruit, cherchant à nous entraîner dans une logique transindividuelle où s'échange le souci de la rationalité contre la puissance de l'intuition. Traverser des territoires striés, des architectures symboliques, des champs narratifs et virulents, représentera un passage obligé, un "parcours du combattant", prix à payer - mais aussi plaisir instinctif et immédiat - pour conquérir un horizon unifié, une rêverie non en acte mais en espace.

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Seitenzahl: 555

Veröffentlichungsjahr: 2024

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AVANT-PROPOS

Comment donner une charge d’éternité à ce qu’on écrit ? Toute démonstration est fragile dans la mesure où elle s’offre à la contradiction. La science est falsifiable, c’est d’ailleurs sa qualité propre – et son honneur. À l’inverse l’assertion péremptoire, usant de l’argument d’autorité, n’obtient l’agrément que par la suspension du jugement. Pour échapper à cette alternative, il convient de construire un rapport au réel qui soit moins cognitif que perceptif. Échafauder une (dé)monstration qui soit plus d’adhésion que de conviction, qui compte sur la force synthétique de l’intuition. On y survole à dessein les arguments, leur enchaînement, sans les pénétrer vraiment.

On élabore ainsi une philosophie plus narrative que discursive. Il y a certes argumentation dans les deux cas mais, dans la pensée narrative, celle-ci a tendance à se fondre, à se confondre, avec l’exposition de la thèse. Sorte de fondu-enchaîné de la pensée, de continuum assimilant, ramenant sur un même plan les moments habituellement clairement spécifiés dans le discours – exposition, définition, argumentation, développement, discussion… En littérature la narration a besoin d’une oreille accueillante pour lui donner crédit, pour l’objectiver. Sa réalité est transitive, dépendante de l’écoute d’autrui. Ici cependant, s’agissant de narration philosophique, cette transitivité du récit vers le réel se joue dans une parole adressée non plus à l’autre, mais à soi-même. Y sont mobilisés, à des fins de transfert de réalité, de « reportage » – au sens où l’on parle de reportage journalistique – des principes proches des vertus constructivistes du discours indirect libre : liberté dégagée de soi à soi, jeu d’auto-citation, d’auto-référence ; kaléidoscope subjectif, monade à facettes où viennent miroiter, comme piégés par la viscosité de la pensée, des fragments du réel ; solipsisme ouvert dont la souplesse d’articulation, la double pince – prise sur moi-même, prise sur le monde – parvient à attraper la globalité du réel, du donné ou, plutôt, et quoi qu’en dise la morale, du volé, du dérobé ; hold-up où le réel, sous la menace de la pensée, vient s’aplatir, se projeter sur la toile de notre conscience – instance cinématographique, déroulé psychédélique de notre perception.

Ce film, ce spectacle font, pour la bonne cause, feu de tout bois. Le vocabulaire intellectuel, les termes propres aux sciences humaines y sont récupérés au service d’une intuition, par pure nécessité esthétique – entendue au sens premier de ressenti. L’utilisation baroque du lexique savant, brossé, chantourné, permet d’obtenir une brillance, certes surfaite, certes dangereusement proche de la pétition de principe, de la gratuité apparente, mais qui s’épanouit d’autant plus qu’elle ne sert qu’elle-même. Elle participe de la création d’une fiction, fiction de méthode à fonction « véridictionnelle ». Les mots sont utilisés dans leur abstraction, dans l’appréhension de leur sens intuitif non convoqué, non spécifié. Sous le régime de l’absence, par une prosopopée donnant la parole aux éloignés, aux morts, se développe une puissance d’évocation, d’imagination s’appuyant sur le sens commun en tant qu’il n’est pas explicitement énoncé. Une certaine noirceur de la pensée, confinant parfois à la morbidité, est le point de passage obligé pour densifier l’image ; le souffle glacé de l’abstraction permet d’aiguiser la compréhension, une fois admis l’arbitraire de certaines assertions ; la pérennité du sens se paie souvent de la dévitalisation, de la schématisation ou « spectralisation » du discours.

Le discours est en effet d’autant plus périssable qu’il est plus explicite, objectif. En philosophie comme en politique on ne sort de l’ambiguïté qu’à ses dépens. Pour projeter le sens vers l’avenir, vers les autres, le discours se doit de monter dans l’ordre des degrés, de passer de la dénotation à la connotation. On pourrait y voir une hypocrisie, une stratégie du flou, mais l’engagement signifiant y est en dernière analyse aussi fort, aussi prononcé que dans un discours se retranchant derrière la recherche « désintéressée » de la vérité. Le discours démonstratif induit trop souvent un effet réducteur de sens, bien qu’il permette en apparence de toucher du doigt ce vers quoi il fait signe. Il s’enorgueillit de révéler le réel, mais la révélation n’est pas son apanage : le discours poétique s’en montre tout aussi capable. Toute révélation authentique est une ouverture qui se referme aussitôt sur l’esprit, dans l’esprit – moyennant quoi la polysémie du texte laisse le lecteur opérer lui-même la fermeture qui lui convient, elle lui laisse le choix des armes pour trucider, occire l’ouverture du sens, nécessairement éphémère, transitoire. Nul ne peut, en effet, se tenir en permanence dans l’ouverture de l’être, vivre constamment la tête dans les nuées.

Il nous faut quelque chose à quoi nous raccrocher : à cela sert l’arbitraire, l’assertion délibérée. Le sens dépend toujours d’une conscience qui le précède et ne lui cède en rien. La question est : à quelle sorte de conscience avons-nous affaire ? Ici le problème de la subjectivité et de l’objectivité se rejoignent. Car une visée purement objective se contredit elle-même, se perd dans la subjectivité à laquelle elle prétendait échapper : en cherchant à serrer l’objet au plus près, au plus neutre, elle pose inévitablement la possibilité d’autres visions, quand le but serait plutôt d’englober, d’inclure toutes les visions dans une sorte de point de vue cubiste, kaléidoscopique. Si je veux voir sans être vu, demeurer extérieur à tout point de vue, éviter d’être moi-même objet d’un point de vue plus large, alors il me faut intégrer des points de vue différents, divergents, voire contradictoires ; ma vision se doit d’être dynamique, sans cesse reculant, élargissant sa focale, générant par là un flou, moins de mouvement que de modification – modification intérieure, nécesssaire pour saisir les choses extérieures, même statiques.

Mouvement, dérapage contrôlé, cinétique du regard. Importance, pour la connaissance, du décrochage. Vitesse de libération atteinte par la gnose : dans un raisonnement, une démonstration, une analyse objective, arrive nécessairement un moment où l’on dérive, où l’on se met à divaguer, à déraper, où l’on prend son envol vers des notions enflées, tordues, extrudées, prises dans les vents du hasard. Les choses se disent au détour de la pensée et non dans la frontalité de l’examen, un peu comme en montagne on voit défiler et tourner les paysages, selon les circonvolutions du chemin. Une succession de points de vue, un fondu-enchaîné de vérités rendues visibles par l’imprégnation progressive d’un lecteur devenu voyageur, par l’accompagnement d’un écrivain qui s’en fait le guide et le conduit toujours plus loin, toujours plus haut, jusqu’à ce que manque l’air ordinaire et ne s’offre plus à respirer que celui, enivrant, des cimes.

Mais vouloir (s’)exposer (aux) directement les conclusions, effacer les longueurs des démonstrations, rechercher l’effet de souffle d’une vérité intuitionnée d’un bloc, n’est-ce pas confondre la pensée et le langage, oublier la distance qui les sépare et permet, ou devrait permettre, d’exposer la pensée dans tous ses détails, avec la progressivité nécessaire à une bonne compréhension, sans en altérer pour autant l’authenticité, sans que les degrés et subdivisions du discours n’entament la cohérence de son contenu ? Cela revient à questionner l’altération subie par la pensée du fait de son expression par le langage et, surtout, de son extension, plus ou moins spontanée, en direction d’autrui. Même si la pensée devait naturellement se tourner vers l’extérieur, sa conversion linguistique apparaîtrait cependant comme une redondance, un redoublement, une redite – sorte d’extraversion secondaire, superficielle, surajoutée à l’extraversion primaire qui préside à sa naissance. D’où la recherche récurrente d’une certaine obscurité de l’expression, réaction préventive contre ce sur-éclairage qui, à trop vouloir expliquer, éteint la flamme de la découverte et de l’invention.

On en arrive ici à la vision d’une pensée pure, d’une pensée sans langage. Disons qu’en vertu du principe de renversement de l’accessoire et de l’essentiel, mettre l’accent sur la pensée conduit à se laisser gouverner par l’impensé du langage, tandis qu’exhausser le langage dans ses jeux, le projeter en pleine lumière, permet de prendre la pensée à revers, de l’amener à parler, à s’exprimer comme de surcroit, de la saisir dans l’inadvertance de formules toutes faites. C’est ainsi que les parfums capiteux exhalés par les fleurs de la rhétorique, y compris celui, le plus âpre sans doute, signalant l’absence de toute rhétorique, l’effet même du vide, le vertige de l’inspiration, ces parfums, donc, nous livrent, dans des volutes lourdes de sous-entendus, une pensée absconse, dissimulée, retorse, qui d’un coup vient s’ouvrir, se répandre, inonder le texte bientôt saturé de ses notions. De tels excès de langage, de tels débordements de l’écriture, semblent le prix à payer pour capturer, façonner, érotiser la pensée en lui inculquant des manières contournées, chantournées, alambiquées, en lui imposant des mouvements, des postures qui lui font mal, lui font peur, mais qui par ailleurs la maintiennent en vie. Sorte d’exosquelette tyrannique dont nous tirons les ficelles grinçantes, le langage en action inflige à la pensée un traitement inhumain, seul moyen que nous ayons trouvé pour parvenir à la circonscrire, à la réduire, à en extraire la quintessence – garantissant ainsi notre puissance, notre capacité à tenir notre rang d’homme.

∗∗ ∗

AVERTISSEMENT

Cet ouvrage est constitué de neuf séries de neuf textes chacune (les septième et huitièmes séries incluant un texte supplémentaire en forme de post-scriptum).

Les textes des séries de rang impair sont accompagnés d’un court poème en forme de haïku, rédigé après-coup et qui en constitue une sorte d’évocation condensée.

Les textes des séries de rang pair ont pour point de départ un document visuel (photographie, collage, peinture, graphisme, schéma…) dont ils constituent un libre commentaire. La source de ces documents est donnée dans la table des visuels en fin d’ouvrage.

Ces poèmes et ces visuels sont regroupés dans des cahiers situés au milieu de chaque série.

Chaque texte fonctionne de manière autonome et peut donc être lu indépendamment des autres. Cependant les textes et les séries sont présentés dans l’ordre où ils ont été composés si bien que leur lecture suivie permet de restituer le processus évolutif de l’écriture ainsi que la logique de l’enchaînement des séries, dont la thématique conduit du plus concret au plus abstrait, du plus visible au plus évanescent.

INTRODUCTION GÉNÉRALE

Que nous arrive-t-il dans l’espace ? Et dans le langage ? Quelles relations entretenons-nous avec ces deux milieux où nous sommes plongés dès notre naissance – voire même avant elle ? Que nous arrive-t-il dans l’espace ? Nous spatialisons comme nous respirons, même si certains espaces parfois nous coupent le souffle. Nous parlons aussi comme nous respirons et, en ce sens, le langage nous inscrit dans l’espace ; il éclaire les épisodes de notre vie sur fond d’expansion spatiale, dans une juxtaposition théâtrale de dimensions. Nos gestes, nos intentions, nos élans, génèrent des liens asymétriques, renvoyant unilatéralement un centre en construction, le point de nous-mêmes, à un pourtour difficilement saisissable, dont la netteté, la certitude, la solidité n’apparaissent, fugacement, qu’à condition de trouver la bonne distance entre ces deux pôles. Trop proche ou trop lointain, l’objet de notre regard demeure flou, le paradoxe étant que là se situe justement notre zone de confort psychologique, dans la distance minimale ou extrême, celle qui n’est pas à notre mesure mais libère la pensée, sinon l’impensé. Dans l’entre-deux notre regard est efficient, le paysage est net, les repères s’affichent clairement mais la réalité qui s’y déploie échoue à faire sens, notre puissance d’interprétation, notre alchimie personnelle échouant à assimiler des données dont la définition incontestable manifeste en même temps l’irrémédiable étrangeté. En bref, nous sommes confrontés, sitôt les yeux ouverts, à une sorte d’aporie programmatique : choisir de voir ou préférer comprendre – suivre la ligne des horizons multiples qui cernent notre environnement sans pouvoir en capter vraiment la signification, ou bien nous réfugier dans un univers de sens, établir notre règne sur un arbitraire de symboles, en proie à une auto-hypnose qui nous laisse par fatalement aveugles, inopérants quant au réel.

La sortie de cette aporie requiert notre implication, corps et âme, dans le monde, sans réflexion ni action encore – moyennant, seulement, une « perception ». Il s’agit de replonger dans les eaux remuantes des origines, de nous immerger dans le liquide amniotique de la terre, de viser l’anamnèse, l’état fœtal, celui qui manifeste notre vérité, qui exprime notre être. Cela passe (première série), par une succession de plongées, de pérégrinations dans des milieux clos, striés, unifiés, autocentrés. Des milieux qui exercent sur nous une influence contraire à leurs qualités propres : du fond de leur organisation sévère ils nous déstructurent, nous démembrent, nous décomposent. En nous y perdant, toutefois, nous pourrions avoir la chance de renouer avec notre nature, notre direction première.

Une autre tentative de réduire le dilemme entre vision et compréhension passe par la production d’icônes et par leur interprétation, sinon leur adoration (deuxième série). En ramenant à deux dimensions le monde extérieur aussi bien que notre monde intérieur, le geste graphique simplifie et obscurcit, ajoute et retranche, explicite le réel tout en nous précipitant dans les abysses. Soulignement et balafre, encadrement et entaille, célébration et crainte rythment l’obsession didactique, animent l’hystérie idolâtre. Des images nous procédons, aux images nous revenons toujours – à ce titre les écrans d’aujourd’hui n’apportent rien de plus au kaléidoscope qui tapisse de toute éternité notre imagination.

Ainsi le défilement des images nous est naturel et reflète, sans l’aide même d’aucune technologie, le milieu où nous sommes plongés ; milieu qui nous imprègne, nous pénètre, plus que nous ne le pénétrons. Ce n’est qu’une fois introduite en notre esprit que la succession des images se transforme en véritable cinématique, en mouvement éruptif susceptible d’apporter avec lui le désordre, la désorganisation. Mouvement sonore aussi bien, et corporel, dont nous accompagnons les développements ultimes sous la forme de transes ou de danses qui donnent de nousmêmes un spectacle aussi grotesque qu’explicite (troisième série).

Canaliser à nouveaux frais ces désordres, réunifier le son et l’image, assurer la coordination de nos perceptions, régler le parallélisme des voies d’entrée et des sortie de notre sensibilité, constitue la mission symbolique du rail, technologie lourde, analogique, ancestrale. Concentrer dans un éclair atemporel notre vie par trop étirée et languissante est le grand apport du train, d’autant plus saisissant qu’il est plus archaïque. Pénétrer le paysage pour en extraire l’énergie vive représente l’exploit du chemin de fer, exhumant les richesses de la terre pour mieux la magnifier (quatrième série).

Il est un autre genre de voyage, tout intérieur celui-là, qui fait également défiler les paysages, sans l’inertie d’aucun bagage. Nos états d’âme (cinquième série) flottent comme des bulles dont certaines éclatent avant même d’avoir touché leur but. Légèreté est le maître mot de ces rêves glissants où nous ne figurons qu’à la marge, tels des pantins suspendus à la nacelle de leur inconscient. Dans ce monde-là, évolution et involution s’annulent en un surplace indépassable, nous renvoyant, figés, à nos actes plantés, manqués.

Tout ce que nous « ratons », quant à nous et quant aux autres, a vocation à être (ré)compensé, pour notre bénéfice ou celui d’autrui, au moyen de l’écriture, de la représentation d’une histoire, la nôtre comme celle du monde. Il convient de croiser ces histoires, toutes les histoires, dans des plans synthétiques, des nœuds illustratifs, des arrêts sur image, des photographies autobiographiques prises à la frontière du vécu et de l’oubli. Biographismes énigmatiques pour celui qui les interprète hors contexte, qui les transgresse par une lecture à la fois savante et lacunaire (sixième série).

On ne saurait analyser froidement des images, surtout lorsqu’elles nous rapportent les secrets d’une vie. Tel un écran souple, élastique, que le regard, en dépit de son immatérialité, viendrait immanquablement creuser, déformer, toute illustration objective, toute narration, sous l’effet de notre projection mentale, se distend, acquiert de la profondeur, se métamorphose en un théâtre, en une scène où se déploie une subjectivité. Toute activité, mentale comme physique, se développe, prend ses aises, se construit spatialement ; tout système économique génère un espace à son image, lequel rétroagit sur l’acteur. Espaces dérivés, dégénérés ; espaces biscornus, résiduels : tous révèlent, pris dans une ironie foncière, dans le frisson du divertissement, notre nature profonde (septième série).

De tels espaces, réceptacles de notre activité, glissant naturellement hors de notre emprise, n’ont de cesse de se laisser réapproprier par nous. Si nous sommes capables de conformer l’espace à notre pensée, c’est que préalablement notre pensée s’est spatialisée. Espace intérieur que nous parcourons sans résistance, espace extérieur que seule sa résistance distingue, et sépare, du premier. L’architecture est spirituelle (huitième série) en cela précisément qu’elle équilibre et annule deux directions opposées, deux cheminements inverses, nous laissant suspendus dans un entre-deux . Aller-retour fondateur de la pensée à l’espace et de l’espace à la pensée, au cours duquel la ligne revient au point, le plan à la ligne, l’espace au plan, retirant toujours une dimension aux phénomènes, réduisant les structures physiques à des schémas conceptuels et perceptifs. Architecture comme suspension, expérience renversante, transcendante.

Il reste cependant une dimension irréductible, irréversible, contredisant l’espace dans sa portée, mais autant que lui extatique et transcendante : celle du temps. Dernière étape avant la disparition (ou la résurrection) finale, recompilation ultime d’une histoire distendue, le survol rapide des différentes figures temporelles permet de clore – de couronner ? – les longs questionnements, de faire cesser tout réitération (neuvième série). Du temps lui-même il ne doit subsister que l’image d’un passage, une impression de déjà vu, de déjà vécu. Temps : écrin pour l’espace, garantie de sa cohésion. Temps : arbitre de nos progrès, sentence de notre devenir. Temps : principe sériel de l’existence.

∗∗ ∗

SOMMAIRE

P

REMIÈRE SÉRIE

Plongées en eaux troubles

D

EUXIÈME SÉRIE

Iconographies

T

ROISIÈME SÉRIE

Irruptions du désordre

Q

UATRIÈME SÉRIE

Trains de vie

C

INQUIÈME SÉRIE

États d’âme

S

IXIÈME SÉRIE

Biographismes

S

EPTIÈME SÉRIE

Espèces d’espaces

H

UITIÈME SÉRIE

Architectures de l’esprit

N

EUVIÈME SÉRIE

Histoires de temps

TABLE

Avant-propos

Avertissement

Introduction générale

Sommaire

P

LONGÉES EN EAUX TROUBLES

Introduction

La forêt

La ville

L’avion

La mer

Haïkus

La cathédrale

Le supermarché

La bibliothèque

La station spatiale

Le théâtre

I

CONOGRAPHIES

Introduction

La Porte ouverte (quelqu’un à qui parler)

Force 2004

La Mecque du sexe

Beaux sapins, bonne étoile

Illustrations

Les dessous de la pin-up

Enveloppe 2006

Tokyo dans le creux de la main

Tipis enneigés (revers d’écorce d’eucalyptus)

Les trottoirs de Bombay

I

RRUPTIONS DU DÉSORDRE

Introduction

Tango

Salsa

Rock

Valse

Haïkus

Slow

Bachata

Reggaeton

Techno

Pop

T

RAINS DE VIE

Introduction

Le sel de la vie

Le bal des agrumes

Oxyde de pierre

Bois de surchauffe

Illustrations

Bêtes noires et rouges

La granularité du monde

Mine d’énergie

Dans l’air du temps

Chlorophylle

É

TATS D’ÂME

Introduction

Dépression

Paranoïa

Manie

Hystérie

Haïkus

Névrose

Etat limite

Schizophrénie

Phobie

Obsession

B

IOGRAPHISMES

Introduction

L’armée des sentiments

Un sillon dans la ville et dans la mémoire

Voile de pudeur

Question d’angle

Illustrations

Le cercle restreint de l’amour

Le choix des amis

L’assurance du doute

La raison échevelée

Volutes de la pensée

Post-scriptum – Le degré zéro de l’écriture

E

SPÈCES D’ESPACES

Introduction

L’open space

Le hub

La grappe et la vallée

Zone blanche, noire, grise

Haïkus

Zone réservée

Hot spot

Camps en tous genres

Le réseau

Le « grid »

Post-scriptum sur le tiers-lieu

A

RCHITECTURES DE L’ESPRIT

Introduction

Tacatacatac (la mitraillette)

Plouf et gloups (dans l’eau et à côté)

Chiii (le serpent, la chenille)

Tchac (le cadre)

Illustrations

Fuiittt (le vaisseau)

Hohouu (le hangar)

Bub-bub-bub (le poisson)

Zip (le rideau)

Clic-clac (la trame)

H

ISTOIRES DE TEMPS

Introduction

Le temps perdu

Le temps retrouvé

Le temps modifié

Le temps espéré

Haïkus

Le temps gagné

Le temps choisi

Le temps éternel

Le temps sacrifié

Le temps reconstruit

PREMIÈRE SÉRIE

Plongées en eaux troubles

Qu’il soit ouvert ou clos, c’est dans un milieu homogène et stratifié que se déploient majoritairement nos existences, actuelles ou virtuelles. Arbres de la forêt, forêts de poteaux, barres de banlieues, gondoles de supermarché, rangées de sièges, de tables, canaux de communications, couches protocolaires, niveaux d’autorisation, cercles de connaissance scandent, chacun à leur manière, la litanie de territoires striés. Dans un tel milieu, chaque point de l’espace, à mesure qu’on s’en approche, semble perdre son orientation et tendre, à la limite du focus, vers une isotropie maximale. Plongé dans ce milieu notre corps, faute de repères et de points d’appui, se disloque. Nos membres, dans leur déplacement, creusent un sillon, subissent une traînée qui les tire en arrière et les arrache au corps. Notre esprit tend à se détacher également. Une triade corps-esprit-milieu s’instaure, où chaque élément s’interpose entre les deux autres. Le milieu spécule sur nos réactions, exacerbe nos élans, réverbère nos pensées jusqu’au délire ; il nous mène à une forme d’explosion, d’expansion tentaculaire, d’abandon multiple.

En architecture les styles gothique et postmoderne, éludant la parenthèse de la modernité, mettent en œuvre la liquéfaction de l’espace par l’inflation du contenant et la distension du contenu. La structure y est repoussée vers la périphérie, projetée sur une enveloppe sophistiquée, plaquée sur une peau nervurée. En son centre se dégage un volume dépressif, un vide béant dénué de toute échelle, proprement immense, c’est-à-dire dépassant la dimension humaine. Ces conditions sont propices à l’épanouissement festif, carnavalesque, mais également au développement d’une monstruosité sociale, populaire, religieuse. Elles génèrent naturellement, dans une atmosphère d’abandon joyeux, des désorganisations, des dégradations, accompagnées de l’acidité de la corrosion et des amertumes de la décomposition. Le manque de sens y est notable, qui ne signifie pas l’absence de tout signe ni de tout ordre, mais la substitution des signes et ordres ordinaires par d’autres plus cachés, à découvrir en exerçant le focus déjà évoqué. Cependant , la tendance à l’isotropie, au même titre que celle à l’entropie, se propage, tel un fléau contagieux, jusqu’à se généraliser à tout l’espace. Un processus au terme duquel le centre se retrouve partout et la périphérie nulle part.

Par plongées successives nous pénétrons toujours plus avant dans ce milieu qui constitue le marais, ou le marasme, de nos vies. Notre destinée y revêt deux visages. D’une part, une envolée lyrique, une énergie vive, un détachement par rapport à la matérialité. D’autre part un ressassement, une réitération où chaque étape marque une perte, un rétrécissement. Tourbillon et corruption, enthousiasme et dépossession, transparence et viscosité, lyrisme et dégénérescence. Ces articulations caractérisent un rapport au monde où se brouille la perspective du je de la première personne, devenu le jeu premier de personne. Nous n’existons pas en-dehors de nous-mêmes – à rebours de l’étymologie du terme ek-sister – mais en-dedans, paradoxalement immergés dans nos projections. La confrontation d’une subjectivité introuvable, inassignable, avec une objectivité envahissante inaugure un principe d’équivalence généralisée qui ramène autant le divers à l’unité que l’unité au divers, instituant entre ces deux pôles une relation approximative et prolifique. Soupe primitive, humour enraciné, érotisme structurant, violence fondatrice sont les ingrédients de notre formation personnelle, psychique, logique, en un mot, psychologique.

Fuyant ces horizons incertains où des stries tout à la fois forgent notre expérience et dépècent notre conscience, aiguisent notre perception et brouillent notre sensibilité, nous abordons au plus vite les rives prometteuses du langage, dont les fleurs rhétoriques ont l’éclat de l’innocence, la force de la certitude. Nous échouons cependant à formuler notre subjectivité dans une langue déjà constituée, et les figures recueillies depuis des temps immémoriaux s’avèrent bientôt tropes inadéquates. Dans un monde où tout se tient mais où l’ensemble ne tient à rien notre construction individuelle, prise dans un mouvement global de dérive, ne peut s’établir, pour durer, que dans les limbes, dans l’entre-deux.

C’est ainsi que les eaux vives de la terre, mêlant reflets éclatants et résurgences obscures, loin de nous conduire radialement, radieusement, du centre vers la périphérie ou de la périphérie vers le centre, nous maintiennent, par leur emportement spiralé, sur la tangente, dans une zone trouble, banlieue de l’esprit, mitan de notre vie, tiers ou quart-monde de notre existence. Jetés dans ce labyrinthe, à la fois viscéral et abstrait, intime et déconstruit, point d’autre chemin pour nous, qui aspirons à une interprétation ironique et chantante de l’austère partition de la vie, que la déambulation andante, la progression crescendo, la reprise da capo d’une voix de tête enroulant et enchaînant dans ses sifflements les sourdes et graves vibrations du monde.

∗∗ ∗

Nos rêves nous conduisent souvent dans des forêts obscures où ne pénètre pas la lumière crue du réel. Seule irruption dans ce monde protégé, seule effraction d’un désir s’imposant de l’extérieur, seule figure surgie du fond ancestral, du terreau immémorial de nos origines, le bûcheron fantomatique, vêtu de cuir et de sombre, dont le cri sauvage retentit entre les fûts sonores, et nous glace. C’est qu’il frappe en cadence, forçant l’espace alentour à s’ouvrir, territoire bientôt soumis, zone ombragée se délitant sous la coupe de ses gestes arbitraires. Et cette cadence, nous le percevons confusément, rythme nos pulsions, règle la succession de nos aspirations intimes, égrenées une à une sur le chapelet bégayant de notre existence.

Pouvons-nous admettre la violence de ce bûcheron, fossoyeur de nos idéaux en même temps qu’orpailleur de nos trésors cachés ? Reconnaissons que l’exubérante monumentalité des arbres, l’expressivité de leur héroïque stature, l’audace de leur érection provoquent le vice, appellent à jouer les barbares, à hurler l’absence de toute tendresse, à cogner, scier, trancher. Tant d’innocence offerte pourrait bien anéantir notre bonté d’homme. Elle encourage le rapt, le viol irréfléchi. Bientôt siffleront les billes de la tronçonneuse. Dents acharnées, mâchoire brûlante, lèvres écumantes courront sur les fibres tressées, sillonneront les zones secrètes de croissance, briseront les liens des tissus unis mais faibles, lacéreront les naïves, sensibles lignes de crête où elles signeront de cols semblables à des plaies béantes leur passage d’acier.

Comment rejoindre, dans ce paysage d’apocalypse, l’idéal, l’amour, la clarté ? Où chercher la lumière si le moindre rayon se disperse au contact des végétaux dressés, tels une armée, contre notre entendement ? La forêt s’impose comme la négation, réitérée jusqu’à l’absurde, de toute perspective, de toute évolution pacifique, de tout avenir radieux. Elle oppose racines, troncs et branches à notre développement, elle multiplie à l’infini les obstacles à notre majorité. Souveraine, elle nous maintient dans l’enfance de l’espèce, dans cette amorce de l’existence où, ravalés au rang de bête, nous nous débattons avec nos imprudences, avec notre ignorance, avec nous-mêmes. Désorientée, égarée, notre raison abdique, se couche à même l’humus, feint de succomber, d’expirer sous les coups de boutoir de la vie sauvage. Se maintenir au bord de l’évanouissement, près de mourir, jouer de la disparition pour mieux tromper l’adversaire, n’est-ce pas la tactique déployée par les animaux, et par nous aussi, sitôt notre esprit déporté en songe dans les bois profonds ?

Cet état de fuite permanente, de veille inquiète, de frisson continu favorise à la longue les délires paranoïaques. On ne se tient pas aux aguets, une vie durant, impunément. Délires amplifiés, du reste, par la multiplicité inhérente à la forêt, par son éclatement en une infinité de stries verticales, ellesmêmes formées de substance ligneuse, toute en étirement, en extrusion. La forêt résonne de l’écho, entretenu par la population indifférente de ses arbres, du moindre bruit, du moindre geste, du moindre désir. Entravant nos émotions dans les chaînes de sa logique mystérieuse, elle nous en ôte la compréhension et la maîtrise. Voleuse de ressenti, piégeuse de perception, dévoreuse de conscience, elle retentit du concert inouï de notre dissolution, de notre diffraction. Elle se laisse écouter mais ne laisse rien entendre car, sitôt émis, les bruits qu’elle génère apportent avec eux le principe de leur disparition.

Comment rejoindre l’idéal, en effet, dans un univers sonore aussi propice à la divagation, à la dépersonnalisation ? Comment ordonner en une vision unifiée des résonances aussi disjointes ? En remplaçant, précisément, l’ouïe par la vue, et la succession de nos perceptions par leur composition simultanée. Mais pour convertir en élévation radieuse, par-dessus les cimaises, notre immersion parmi les chuchotements, les grincements, les cris de la vie nocturne, encore faudrait-il s’arracher aux tentations inavouables, aux abandons furtifs, aux contagions clandestines qui se propagent sous la canopée. Cela nécessiterait une poussée vigoureuse, une énergie vive, un élan fabuleux. Or qui peut nous procurer cela, sinon la forêt elle-même, de par son irrépressible élan vers le haut, son mécanisme de régénération ininterrompue, son cycle éternel de composition et décomposition ?

Le tableau de la masse végétale distribuée en vastes zones de teintes et formes homogènes, articulée en lignes et volumes géométriques, ce tableau, brossé à grands traits en même temps que soigné dans ses détails, offre un spectacle réjouissant pour l’esprit, qui retrouve là son unité. Le mouvement d’élévation, la poussée de croissance, l’élan vertical facilitent notre compréhension d’un univers chaotique qui ne nous laisserait aucune chance d’y inscrire notre itinéraire mental s’il nous fallait le traverser sans le support d’un mouvement unifié. Qu’on imagine seulement un océan tout entier pris dans un mouvement de ce type, sorte d’assomption opérant en continu, chaque flot cherchant à rejoindre les cieux comme les arbres la lumière, avant de retomber comme un végétal rendu à la terre. Alors tout un monde d’indétermination deviendrait pensable. Peut-être le ballet incessant des vagues joue-t-il dans le domaine aqueux la même partition, en accéléré, que celle de cette forêt musicienne, pour qui sait la survoler en compositeur, en chantre de la terre ?

Voici donc que le bûcheron inquiétant, hirsute et violent, nous apporte la bonne nouvelle de notre élévation. En découpant, en tranchant, en saignant, il sacrifie quelques arbres mutiques au profit d’un songe lumineux que nous reconnaissons nôtre. Il découpe le réel afin que nous puissions mieux l’assimiler et nous y fondre. Pétrifiés d’émotion, ivres des âcres parfums exhalés par les racines arrachées, fossilisés sous la pluie des feuilles déchiquetées, minéralisés dans la pénombre des sous-bois, nous attendons de renaître au monde, à la lumière. Nous imaginons notre réveil.

∗∗ ∗

Nous autres piétons ne nous aventurons sous les ponts, en ville, qu’à nos risques et périls. Quelle qu’en soit la qualité architecturale il y souffle en effet un air étrange voire nauséabond. Plus s’affiche avec panache leur maîtrise des contraintes techniques et plus leur caractère inquiétant s’insinue à rebours, comme décomposition, parasitage captivant, sophistiqué, des splendeurs urbaines. Pénétrant ce microclimat, cette atmosphère lourde, oppressante sinon viciée, bien que souvent grandiose, nous incorporons, nous logeons dans nos entrailles une partie de l’inconscient collectif, un échantillon des non-dits de la ville, que ses habitants refusent ordinairement d’assumer.

Cette charge, nous la transportons partout dans nos déambulations. L’ensemble de la ville est comme la matière délayée, diffuse, d’une forme articulée en arche reliante. Le défilé des carrefours, les virements et revirements des trottoirs, l’écoulement des caniveaux orchestrent une sacralisation des flux, une théâtralisation des circulations qui sont comme l’expansion d’un courant né sous les ponts, et qui prend ses aises dans le périmètre urbain. Dégoulinade généralisée, liquéfaction de la misère humaine, défilé incessant de déchets abandonnés, de rebuts honteux, constituent l’activité essentielle de cette plateforme d’échanges qu’est la ville. Un métabolisme intestinal à face glorieuse.

Lestés de cette expérience acquise incidemment et qui constitue une version allégée, dilettante, de celle accumulée par les sans-abri, eux-mêmes professionnels de l’inconscient urbain, incarnations vivantes d’une liberté désordonnée située à mi-chemin entre celle, à sens unique, des animaux sillonnant leur territoire et celle, hors de tout sens, des anges divaguant dans l’éther, nous pénétrons, l’esprit défait, dans la chair filandreuse, gélatineuse, de quartiers anonymes. Le souffle court, les bras ballants, en proie à des forces psychiques primitives, nous nous efforçons de progresser malgré les mésaventures, les mauvaises rencontres. Nous voudrions magnifier, glorifier chaque détail de notre environnement mais toutes sortes d’obstacles viennent contrarier ces tentatives.

Ici une voie ferrée nous frappera de la répétition obsessionnelle de ses traverses, en contraste avec le serpentement de ses rails luisants, si bien que, par analogie nous adopterons une démarche à la fois fluide et saccadée. Plus loin, lustrant de nos semelles une fine croute bitumeuse, nous réveillerons des démangeaisons, des douleurs sous-jacentes, nous dérangerons le processus de cicatrisation de quelque obscure blessure, pointant sous nos pieds la présence de cavités secrètes, de fosses profondes, d’égouts phosphorescents, d’enfers policés. Nous croiserons de sinistres engins, poids lourds éructant, bennes herculéennes, tombereaux d’ordures, corbillards en mission. Nous assisterons au spectacle hallucinant de décharges électriques zébrant l’air, de bulbes froids oscillant à la pointe des lampadaires, de falots clignotant et virevoltant, le tout coordonné en un frénétique et improbable ballet qui aura tôt fait de nous entraîner. Nous nous laisserons engloutir sous des montagnes d’immondices, intoxiquer par les effluves d’idéologies corrosives, écraser sous les strates des déterminismes sociaux qui imprègnent la ville, figeant le destin de ses habitants. Nous nous perdrons finalement dans les tréfonds de la conurbation, au cœur des zones d’activités, au ras des enfilades de dalles cimentées, le long d’artères béantes, bordées par la sempiternelle grisaille de bâtiments insignifiants.

Sans même nous en rendre compte nous aurons ainsi tracé notre àvenir, hors de tout itinéraire identifié, improvisant notre inscription dans des lieux durs, sur des planéités âpres que nous contribuerons à adoucir par le contact sirupeux de notre chair, de nos organes, de nos sécrétions. Tel un gastéropode baveux traînant sa digestion lente sur les plus beaux édifices comme sur les plus laids et dont la surface de contact épouse des angles que sa mollesse finit toujours par arrondir, le passant contamine la ville, inonde la rue de son ingénuité débordante, imprègne tout ce qui l’approche de ses émissions organiques. Les étapes du parcours s’enchaînent comme l’ADN d’une vie, la nôtre, étalée sous nos yeux, accrochée aux reliefs de béton ou d’acier, transbahutée par monts et par vaux.

A la fois protégés et ostracisés par la radicalité de notre apparence nous apprenons à nous orienter en silence, attentifs aux indications muettes de la ville. Les ponts et tunnels obscurs réveillent notre ingéniosité. Leur pouvoir d’imbrication, de densification, d’accélération nous fournit les ressources pour rejoindre les espaces en devenir, suivre la marche du progrès. Lieux de déviance, de décrochage, ces points névralgiques sont aussi des lieux de passage, de rédemption, de salvation. Grâce à eux nous remontons la pente, à l’envers, à l’endroit, dans tous les sens où nous pouvons traîner notre corps en déshérence. Les lumières de la ville balisent la circulation, transcendent le ridicule, consolent le désespoir, comblent le manque à vivre. Lumières d’une civilisation qu’aveugle l’obscurité.

A force de se confronter aux contradictions des environnements urbains notre regard s’affûte mais se déforme. Lorsqu’il se tourne vers la nature il n’y voit que ce que la ville imite d’elle – les fameux archétypes. Pas à pas nous arrivons à identifier les rencontres utiles. nous parvenons à nos fins en citadins madrés comme de vieux paysans. Si bien qu’au terme de notre parcours initiatique, animés d’un balancement mécanique et nonchalant, ballotés dans un chassé-croisé de gaz blancs, de gyrophares bleus, de cœurs rouges déferlant à toute allure, nous opérons une sorte de sublimation gymnique faite d’envolées urbaines, de rapts aériens, d’escalades virtuelles sur l’horizon crénelé. Déambulant de secteurs faussement bourgeois en places vraiment citadines nous accomplissons notre projet de croisade moderne et personnelle, à la recherche de notre propre édifice mental, conçu, dessiné, bâti à la sauvette.

∗∗ ∗

Monter dans un avion signifie, pour les agneaux modernes que nous sommes, se jeter dans la gueule du loup. Sitôt installés sur notre siège, nous devenons partie intégrante de la carlingue. Nous en devinons le cylindre, à la fois métallique et fibreux, composite et cristallin, s’étirer en un long boyau, se raidir en un tronçon monolithique, uniformément organisé, dans sa longueur scandée par les rangées de sièges, en découpe tranchée, en rythme diaphragmé, en jeu cloisonné. Des pulsions en nous se libèrent, orientées dans un certain sens, comme biaisées par l’artifice de la situation. Nous nous rêvons décapsulant des bouteilles diaphanes, décalottant des marmites éthérées, déchirant le voile de pudeur des autres passagers. Nous nous levons alors et faisons quelques pas, comprimant sous nos semelles la moquette spongieuse, redressant exagérément notre corps dans une verticalité incertaine, scabreuse, quasi scandaleuse. La recherche obstinée de l’équilibre nous oblige à des contorsions, à des prières pour ne pas déraper, piquer du nez, fléchir des genoux ou nous tordre les chevilles.

Mieux que la position assise, la station debout laisse percevoir les vibrations sourdes, la vitesse extrême de l’appareil, sa dimension carcérale, sa charge d’immoralité. Qui donc pourrait considérer naviguer impunément, à neuf cents kilomètres heure et trente mille pieds d’altitude, sans motif vraiment sérieux et sans la moindre conscience des forces physiques en jeu ? Cheminant dans l’étroit couloir, agitant les jambes comme un danseur, nous baignons dans la démesure. Nous nous dissolvons dans la virtualité blanche des éléments, nous plongeons dans les gobelets en plastique, cassants et stériles, nous arrachons les poignées des portes d’évacuation grosses d’un généreux coffrage à l’image des épaisses parois découpées en biseau au pourtour des hublots. Nous terminons notre course cauchemardesque, coupés en deux, sur l’empennage de l’aéronef poussif, profondément géminé, dirigé par la cérébralité bifide de ses deux pilotes vissés dans le cockpit, dotés chacun d’une paire d’yeux bleus dont le regard perçant s’absorbe dans la surveillance de l’horizon artificiel.

L’équipage, au demeurant, dissimule mal, sous l’apparence d’une parfaite maîtrise des dispositifs techniques censés assurer une sécurité maximale, son désir profond de franchir le seuil de non-retour, d’outrepasser l’angle de décrochage. Il résiste de justesse aux tentations inavouables et contradictoires de toute entreprise volante, à savoir, d’une part, le plaisir de la domination, l’ivresse des hauteurs, le fantasme de puissance, la perspective d’un flirt exquis avec un horizon enfin conquis, que viendrait conclure un atterrissage négocié en douceur et, d’autre part, le vertige de la chute, la soumission délibérée aux lois de la gravité, la précipitation volontaire vers la morsure, l’éventrement, le déchirement, la quête éperdue du choc ultime et jouissif, anticipé au cours du vol par des séries de dysfonctionnements et d’alertes de niveaux de gravité croissants.

Bien que non extériorisées ces contradictions affolent la sensibilité, si grossière soit-elle, des passagers. Chacun reçoit sa part du dilemme et s’efforce péniblement de le résoudre. Cela se manifeste, au plan individuel, par l’introspection brutale, le culte régressif de divinités inventées pour l’occasion, la recherche de soi en soi fondée sur l’échappement intérieur, la dépression brutale, le refroidissement ankylosant, l’implosion continue. Et, au plan collectif, par la célébration de rituels dérisoires, tels la consommation de spiritueux ou de cigarettes, l’observation du défilé incessant des hôtesses hermaphrodites bandant leurs seins sous leurs vestes, le déclenchement de sécrétions saliveuses et de douleurs céphaliques, l’abandon hypnotique à la lecture de magazines puérils, au visionnage de films indigents, parmi tant d’autres divertissements.

La fausse détente de ces plaisirs obligés nous catapulte tout droit vers les filets imaginaires tendus, d’un nuage à l’autre, par la déliquescence de notre patience poussée à bout, par notre exténuation mentale liée à une overdose de services payants et à un trop-plein de sollicitude commerciale. Elle nous expose à la menace sournoise de la technicité pure, dissimulée sous la trame du temps, tapie dans les courbures de l’espace. Elle finit par nous faire totalement perdre de vue notre visée initiale, la terre promise de notre voyage. Approche joyeuse de notre destination, descente libératrice vers une piste luisante, arrivée en fanfare sur un tarmac venteux, découverte progressive des installations de l’aéroport, entrée triomphale dans une aérogare familière et gaie, contact régénérateur avec un portillon électronique ultra-sensible, franchissement purificateur d’un sas dilaté, soulagement tant attendu de notre vessie dans des toilettes internationales : autant de perspectives, mesquines mais mobilisatrices, qui partent maintenant en fumée.

Irrésistiblement l’idéal du voyage, réduit à la simple efficience du déplacement, du transfert, du transbordement, se macule de lâchetés multiples. Il n’est plus rien que la planification azurée de choix manipulés, la publicité pour une escale paradisiaque manifestement hors de portée ; une indélicate tromperie, en somme, responsable de nos souillures, de nos pertes mal contenues, des pollutions organiques et des contaminations intimes qui nous flétrissent mais que nous devons accepter. Celles-ci ne sont-elles pas le prix à payer pour les vidanges sauvagement pratiquées du haut de couloirs aériens échappant à tout contrôle ? Les stigmates de l’encrassement mental de navigants obtus à la face ridée ? La contremarque honteuse, l’équivalent indu, la figure manquée d’une ligne nouvelle, unique, ultime qui eût pu magiquement dessiner, sur une spiralée et personnelle carte du ciel, à l’orée des mutations célestes, par-delà les sillons fulminants des alchimies technologiques, notre visage et notre avenir ? Faire de nécessité vertu, transmuer le plomb en or, le kérosène en oxygène, restaurer, au cœur des machineries les plus prétentieuses mais aussi les plus implacables et les plus avilissantes, l’esprit d’aventure et l’innocence des commencements, ne serait-ce pas cela le véritable voyage, loin des cargaisons d’humains entassées dans les suppôts volants de la modernité ?

∗∗ ∗

La chasse sous-marine pratiquée avec masque et tuba porte davantage à conséquence que ne le laisserait penser la simplicité de l’équipement et de la technique. Pour amorcer notre descente, il nous suffit de culbuter en avant et de placer notre bassin en surplomb, à l’air libre, afin de faire jouer le poids de la partie inférieure de notre corps. Cela revient à singer une partie de jambes en l’air à nous tout seuls, exposant le tableau de nos membres postérieurs, à la pilosité éhontée chez les hommes, plaquée par l’eau sur la peau craquante, insolemment absente chez les femmes, promesse aguicheuse de lisseurs intimes. Nous n’apercevons pas, ce faisant, l’inquiétant ballet que forment nos palmes noires dressées, battant l’air au-dessus des flots, empreintes de connotations sinon fascistes, du moins policières et menaçantes. Chorégraphie suspecte, manifestant un insatiable désir d’épanchement et de domination.

Tout à notre impatience de filer vers les profondeurs nous transperçons le ménisque illimité de la mer, nous en déchirons la délicate surface et glissons, dans l’oubli momentané de notre harpon, sous le clapotis sucré-salé des eaux superficielles. Nous abordons alors un milieu froid et agité qui nous saisit le crâne et où notre chevelure se déploie comme la toison sauvage de la mort que nous apportons avec nous. Nous voudrions cueillir la vie, la clouer à la pointe de notre arme, comme on récolterait l’espoir sans en avoir semé le germe.

Nous visualisons bientôt, à travers notre lunette, au-delà d’une soupe de particules animées de mouvements erratiques, un paysage plan dont l’extension nous fait perdre la notion de notre propre épaisseur. Par un mouvement de déhiscence de notre charpente interne, déployée et répandue alentour, nous nous projetons dans un monde bidimensionnel. Saisis par le charme du monde sous-marin, domaine des replis obscurs, des torsions coralliennes, des bulbes spongieux, des môles rocheux, des caches à murènes, des ondulations charnelles de petits poissons nous fixant vaguement de leurs yeux globuleux, nous voici ramenés à la consistance d’un songe, semblables à ces créatures aplaties, raies, turbots et autres barbues, qui défilent comme à la parade.

Simultanément, sous l’influence des coraux qui nous environnent, squelettes calcaires aux lignes végétales, tubes alimentaires emplis de suc et que défendent une paroi rêche et urticante, nous sentons de multiples canalisations investir notre corps, le diviser, l’irriguer d’un réseau proliférant qu’il nous faut maîtriser, orienter, coordonner. Nous mobilisons à cette fin le monde lilliputien de nos alvéoles, bronchioles, veinules et autres concavités, où siègent nos humeurs et caprices. Nous réquisitionnons la population grouillante de nos lymphocytes, globules, enzymes, corpuscules hyperactifs, moteurs de nos élans. Nous reconstruisons finalement notre unité et la manifestons par une série de postures autant cynégétiques que photogéniques Nous enchaînons ainsi les séquences martiales : démonstrations de virtuosité prédatrice, parades nuptiales jouant de prestige et de tromperie, accès d’agressivité.

Sitôt que surgit une ombre trouble et ramassée trahissant un animal de grande taille nous armons notre bras et lui décochons une flèche acérée. D’abord prostré puis en transe l’animal se débat, remuant autant les eaux que ces dernières ne nous bousculent. En marge de cette scène circule dans nos pensées le banc onirique et vague de quelques lointains cousins, porteurs d’extraterritorialité océanique, d’exotisme inversé, de paradis tempéré, d’épanchement fluvial, de familiarité douce : tanche, goujon, ablette ou perche, leur nom nous indiffère car, dans le bouillon subtil de cet instant, ils fusionnent, se sublimant en un barracuda fantasque qui garde planté dans sa chair, telle une horrible broche, l’archaïque missile et se tient prêt, en retour, dans sa fureur sans bornes, à fondre sur nous.

Rompus aux pièges des tropiques, où des créatures d’apparence naïve et sensuelle savent infliger de graves blessures, physiques ou psychiques, nous nous dégageons de cette mauvaise passe et relâchons notre prise. Protégés désormais par une meilleure résistance aux agressions nous remontons vers le soleil dont la lumière irradie, sans l’éclairer vraiment, le monde ténébreux qui nous entoure. Il était grand temps car notre vue s’est affaiblie, notre système nerveux s’est épuisé et nos organes ont amorcé un processus d’involution, transformant nos oreilles fripées en ouïes sanguinolentes, nos poils inertes en barbillons tactiles, notre trachée sèche en branchie écarlate.

Ainsi métamorphosés, dotés d’une capacité nouvelle à saisir, dans un geste messianique, le sens des profondeurs brouillonnes, à recueillir la quintessence du vitellus marin, nous brisons notre dépendance envers les environnements rationnels et voyons transparaître, du fond de notre vieille myopie, des perspectives insoupçonnées. Sans plus attendre nous nous frayons un passage parmi le menu fretin et contemplons le spectacle glorieux d’un assortiment de fuseaux graciles ondulant par milliers, d’une accumulation d’opercules miroitant comme une monnaie, d’une prolifération d’écailles symboliques. Nous découvrons, inscrite au revers de la surface des eaux, visible uniquement à la remontée, la figure cabalistique du destin conjoint de l’homme et de l’animal, chasseur et chassé, bourreau et victime. Sous ces auspices nous nageons côte à côte avec les plus cruels prédateurs, enfin solidaires, unis à la vie à la mort, au cœur des tourbillons liquides. Assemblés en un convoi pacificateur nous voguons de concert sur la mer, toutes urgences abandonnées entre deux eaux, toutes cuirasses démantelées, tous pavillons repliés, laissés en rade. Nous propageons ensemble, par-delà l’écume et le tumulte, la clameur d’une nouvelle étonnante, l’écho d’une révélation inouïe, l’onde porteuse de la réconciliation silencieuse, parachevée, définitive bien que mouvante, des contraires.

∗∗ ∗

LA FORÊT

Le bûcheron frappe

Dans la forêt de mes songes

Je tombe

LA VILLE

La ville retournée

Dont j’habite la surface

Repousse

L’AVION

Deux ailes dans l’azur

Fouettent le vide

Qui m’aspire

LA MER

La mer m’embrasse

Sucre, sel et poivre

Sur le sexe

LA CATHÉDRALE

Voûté comme une ogive

Je vise la croix

Perdition

LE SUPERMARCHÉ

Je pousse mon chariot

De rayon en gondole

Sisyphe

LA BIBLIOTHÈQUE

Tout reste à lire

Des livres écrits par d’autres

Mes idoles

LA STATION SPATIALE

Satellite artificiel

Ses modules me parlent

Signes plats

LE THÉÂTRE

Ma vie reprend vigueur

Par les prodiges de l’art

Dramatique

Nous ne saurions approcher d’une cathédrale sans nous projeter mentalement à l’intérieur de l’édifice. Avant même d’en franchir le portail, anticipant les effets conjugués d’une poussée surgie des fondations et d’une aspiration descendue des cimaises, nous sommes emportés, en pensée, vers la population grondante et hurlante des éléments maçonnés, tourmentés, robotisés, qui niche dans les hauteurs. Les flèches, fièrement dressées, menacent de basculer et, dans leur chute, de transpercer les toitures, les voûtes, les pavements, jusqu’à la crypte. Une coupole, fatiguée par trop de suspension, menace de lâcher prise et, dans son effondrement, de submerger le chœur. Les arcs-boutants, pourtant solidement entés dans la pierre, menacent de glisser, de lacérer les parois, de harponner les vaisseaux latéraux, libérant les tensions noyées dans la masse minérale.

Le pèlerin qui sommeille en nous sort de sa léthargie à la seule anticipation de cet ébranlement, promesse d’un réveil spirituel abdiquant le confort de notre quotidien. Nous croyions tenir debout sur nos pieds, nous nous découvrons suspendus par la tête, engoncés dans un gainage pariétal, accrochés à une colonne vertébrale, bref, investis dans une architecture charnelle traversée de forces pénétrantes apparentées aux flèches du martyre. Ce système structurel, abstrait mais sensitif, calculé mais généreux, agit comme un filet grâce auquel nous nous balançons dans des espaces grandioses, eux-mêmes produits du retournement, de l’extraversion de notre monde intérieur.

C’est finalement dans un état proche de la lévitation que nous gravissons les marches du parvis, heureux d’entendre s’échapper de l’antre béant une clameur symphonique. Émergeant victorieusement d’une tempête de pierre, celle-ci résonne de travée en travée, monte vers les galeries hautes, joue de tous les instruments minéraux réchappés du cataclysme. Un miracle fantaisiste semble opérer dans les nuées, matérialisé, sous nos yeux incrédules, par des bouillonnements gazeux retenus prisonniers sous les voûtes dont les réseaux nervurés évoquent la membrane onduleuse et dilatée de nos poumons emplis de sang, de cendre et d’encens.

Nous nous gardons cependant d’accorder trop de crédit à de telles visions, par trop organiques. Bien sûr les croisées d’ogives, surlignées de boyaux solides, concrétions serpentiformes se brisant à leur intersection, semblent acheminer un fluide remontant du sol par les colonnettes greffées aux piliers. Mais un observateur attentif n’y trouve pas de cycle fermé, de circulation en boucle. Ici pas d’élan vital, pas de véritable poussée de sève. Nous avons plutôt affaire à une puissance minérale, sorte d’alchimie ouverte, opérant à vif, de calcination de bas en haut, de sublimation de la terre vers le ciel. Comment expliquer, sans cela, qu’à peine refermé le vantail de bois du vestibule une langue de feu vienne nous lécher le cuir chevelu et que les cierges dardent sur nous leurs flammes, dont les reflets pétulants et les relents amers nous pénètrent, arpentant notre cerveau, envenimant notre âme ?

Attaqués par ce feu aérien notre seul recours reste la fuite par le bas, la plongée vers l’humidité du sol. Contournant la conque d’eau croupie faisant office de bénitier nous rampons, derrière les stalles vermoulues, en direction de la galerie désservant le cloître. Si nous parvenions jusqu’à ce lieu privilégié, imprégné d’un esprit d’apaisement et de tendre civilité où l’opposition entre le dedans et le dehors s’estompe, nous nous approcherions de l’accomplissement spirituel, de l’état d’équilibre parfait. Nous nous étendrions au soleil sans nous assécher, nous assimilerions la force vive des fontaines sans sacrifier à la manipulation rituelle des fonts baptismaux. Nous revêtirions les frusques pendues dans la sacristie sans plus chercher à figurer les ourlets violacés des plaies du Christ ni à nous vider sur sa nudité sanglante, non plus qu’à stigmatiser de nos biffures le noir péché de sa candide peau. Sadisme et masochisme tomberaient de nos épaules comme des oripeaux mal assurés.

Mais l’idéal de paix demeure le plus souvent inaccessible car contredit par le chemin même qui en ouvre l’accès. Ainsi, dès l’amorce du déambulatoire, un voile d’opprobre s’abat sur nous, déviant subitement notre trajectoire. La cacophonie des discours architecturaux nous désoriente, depuis l’éloquence explicite des vitraux jusqu’aux sonorités labiles des chapelles en passant par les suggestions malicieuses des chapiteaux. Toutes les images saintes fusionnent en une vision évocatrice de la bonne nouvelle, rendue plus précieuse encore par le pressentiment de notre fin prochaine. C’est alors qu’ayant brisé les candélabres et la poutre de gloire nous terminons notre périple au chevet, à la proue, à la gueule du monstre, terrorisés d’avoir traversé de part en part ce géant allongé où la foule pénètre par le fondement, sous le regard avide des grandes orgues.

Expulsés de la matrice, agenouillés sur un sol caillouteux et blessant, nous intériorisons enfin la lourde et pénible rhétorique de la Création. Libérés de tout ressentiment nous saisissons dans nos mains, ouvertes mais non soumises, des gerbes d’herbes folles. Nous nous révélons sèmes bavards plutôt que semences fertiles, héros trompés plutôt que martyrs, suffisamment sages pour nous perdre avant que de nous retrouver. Bras ballants, torse bombé, ventre rentré, ni insolents ni scabreux, gros seulement de germinations maculées, nous marchons vers la croix, désireux d’en éliminer les trop visibles échardes. Encouragés par Dieu à transcender notre angoisse, invités par lui à narrer aux fidèles le récit de notre sainte existence, nous la résumons pour eux, en substance, à une longue errance à travers de troubles marécages, suivis par quelques crédules vénérant, dans le gris des flaques, les pâles reflets où ils croient trouver la raison de leur culte, la source de leur foi, le rayonnement de leur idéal, tout enjolivé des scories de notre auréole.

∗∗ ∗

Les supermarchés sont des « super » marchés de dupe. Rien ne s’y vend, rien ne s’y achète, tout s’y échange. Il suffit d’un vaste parking, d’un hangar massif, d’un pauvre fronton métallique, de portes automatiques frêles mais prétentieuses pour attirer le consommateur en mal de décompensation, de relâchement, de douceur vaguement déprimante. Fascinés par la lumière blanche, par la structure carcérale, par l’absurde productivité de cette usine à vide nous venons à lui, précédés de notre chariot que notre esprit perturbé s’imagine brisé, en suspension instable au cœur d’une cité perdue, les roues plongées dans la terreur d’une poussière mouillée.

Nous nous revoyons arrachant ce chariot à son inertie, l’extirpant de la gangue suburbaine où il était englué. Sa carcasse grésille sur l’asphalte, glisse sur les dalles de béton, tressaute sur les grilles de l’entrée avant de hoqueter sur le carrelage de la galerie marchande. Ses roues s’orientent difficilement, incapables de devancer nos intentions, rendant hasardeux notre parcours. Sa lame métallique, faisant office de poignée, tiédit, s’adoucit au contact de nos mains. Nous nous abandonnons furtivement à cette rencontre prégnante et cinétique, utilitaire et ludique, adulte et ridicule, de la paume et de la tringle, du musc et du fard, du folliculaire et du résistif. L’essentiel réside là, dans l’attelage mobile de l’homme et de son artefact, du marcheur et de sa béquille, du touriste et de son caméscope, dans leur complicité malicieuse, retorse, dans leur sujétion réciproque mise au service d’une finalité uniformisante, d’une visée qui englobante.

Arpentant les travées du magasin dans une attitude de neutralité maximale, nous participons au rite mécanisé du ravitaillement. Sous un masque d’indifférence, nous faisons nôtre la logique ambiante, nous nous fondons dans le décor, nous adhérons à chaque pointe de vulgarité réifiée. Ainsi camouflés, heureux et confiants comme poissons dans l’eau, nous pouvons en toute tranquillité jeter un œil sur les promotions aguicheuses, manipuler les emballages racoleurs, caresser les packs de bouteilles, pots ou canettes, poisseux et insaisissables à l’image de nos pensées fuyantes et honteuses. Nous heurtons en chemin des piles de conserves où dorment thons, sardines, maquereaux, monceaux de chair serrés dans leur prison de métal et que ce choc ne suffira pas à faire sortir de leur coma organisé. Nous nous emparons d’ustensiles ménagers que nous cherchons à utiliser comme des spatules pour fouetter, aérer, régénérer l’atmosphère servile et clinquante qui nous étouffe. Par cet activisme de chef d’orchestre nous œuvrons à une symphonie héroïque et sociale dont la montée en puissance déchire le rideau de fumée de la propagande publicitaire. Nous déclenchons un bombardement de flèches fines et cassantes tombant dru, égales, sur l’insipidité des rayons laitiers, des bancs charcutiers, des gondoles épicières, mais aussi sur la peau veloutée de marâtres casse-couilles à face de petit pois et sur les cabas de plastique, gonflés à bloc, traînés par de pauvres hères aux pieds plus sales que les nôtres.

En passant devant certains lieux névralgiques, tels les accès aux réserves ou zones de service, nous parvenons à décrypter la cybernétique approximative du système. Nous songeons même à organiser, sur un mode parodique, des animations commerciales où figureraient, pêle-mêle, des courses de packs de lessive, des projections de crèmes cosmétiques, des lancers de couche-culotte, des saupoudrages de chapelure. A la foule hébétée nous rêvons d’insuffler un besoin de sens, un dégoût de la surconsommation, un rejet des lois économiques déclinées en arabesques parfumées sur les rouleaux de papier toilette, converties en codes à barres sur les guirlandes de tickets de caisse jonchant le sol, inscrites entre les lignes des slogans manipulateurs déversés en volutes sonores par les haut-parleurs.

Bien obligés, cependant, de manifester clairement notre allégeance aux valeurs de la grande distribution, forcés de témoigner avec zèle de notre foi dans la société de marché, nous entreprenons, à toute fin utile, d’embrasser chaque chose, inerte ou vivante, se trouvant à notre portée. Par un acte d’achat, de rachat et de crachat consciencieusement exécuté nous apprenons à mieux connaître les propriétés gustatives du client de base, ménagère endormie ou chaland amorphe, vierges de toute intention définie. Nous pressentons que seule la science de nos viscères peut enrichir notre savoir, nous dont la main portée au postérieur des hommes comme des femmes ne rencontrerait jamais que le jean épais, extensible, artificiellement vieilli, dont les ongles enragés, lacérant leurs sous-vêtements, n’exhumerait que le faux cuir ou la soie synthétique, dont le sexe exhibé leur ferait l’effet d’un accessoire ludique, d’un levier narcissique, instrument comptable destiné à fixer le prix de nos attributs, à évaluer nos articles de chair, à valoriser notre look et quantifier notre attractivité.

Absorbés par tant de ratiocinations et de calculs il nous semble impossible d’échapper au destin de l’androïde noyant ses pulsions dans un réflexe de dépense, au mirage d’un bonheur capiteux et négocié, aux tentations du toucheur et du voyeur. Impossible, en somme, de demeurer en retrait de ce carnaval, sauf à nous ruer dans les allées, à cavaler vers la sortie et, nous inspirant des bulles caressant de l’intérieur le col des bouteilles de soda et les faisant mousser de plaisir, à déclencher, toute file d’attente coupée, un tumulte se propageant au ras du sol, une rupture subite des caddies surchargés, un forçage des tiroir-caisse et un brouillage de la vidéosurveillance. Bref, à provoquer une faillite générale du système, une capitulation sans condition des hordes de clients, gavés de viandes blanches et de sirops crémeux, épuisés par leurs ébats belliqueux. Sur les ruines de la mode, enfer pavé des meilleures intentions de minceur et de fermeté, surgiraient alors, dans une lumière radieuse, quelques spectres libidineux et graciles que nous exhalerions de notre bouche et chatouillerions de notre plume, en une gratuite et ultime pornographie.

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Dans l’atmosphère ascétique des bibliothèques publiques, où nous nous rendons parfois, et dont on ne sait si elles survivront, ni sous quelle forme, à la dématérialisation et à l’individualisation de l’accès aux ressources, nous nous trouvons confrontés aux archétypes, aux mythes et structures de pensée sous-jacents à toute activité de lecture, la nôtre, mais aussi, simultanément, par une sorte de capillarité mentale, celle de nos voisins de table, de salle et, au-delà, de la communauté universelle des lecteurs, dont la présence discrète nous accompagne au fil des pages. Débrouiller le fil des sources partagées, des influences croisées, des circulations d’idées qui, à travers le filtre de cette communauté, nous relient à l’auteur et à son œuvre, relève de la mission impossible.

Loin de cette distanciation caractérisant notre rapport à l’œuvre, notre relation avec le livre en tant qu’objet obéit à une logique immédiate, directe, exclusive, conjuguant attentes enthousiastes et vives déceptions. La dimension collective, interpersonnelle, s’y efface devant l’unicité de la rencontre, même si le scénario en est reproductible et transposable. Posé à plat sur une table le livre ouvert dessine, de profil, suivant la courbure docile de ses pages, une accolade raffinée, fragile – comme une invitation métaphorique à nous unir à lui. De ce plissement de pâte séchée, de cette superposition de strates feuilletées, nous voudrions extraire la promesse de mille civilisations à naître. Mais nous n’y trouvons le plus souvent, disséminés comme des scories vitreuses, que les restes imparfaitement digérés des ambitions inabouties de l’auteur, trop occupé à rassembler ses idées et à les étaler au fil des pages pour se ressouvenir de leur blancheur initiale, laquelle défend pourtant de les noircir autrement que dans l’attention portée aux clairs-obscurs de la pensée.