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En 1923, Jabotinsky publiait un article au titre devenu célèbre : le "Mur de Fer". Il y exposait sa conception du conflit israélo-arabe, élaborée au lendemain des émeutes de 1921 à Jérusalem, auxquelles il avait pris part en tant que témoin actif, ayant organisé l'autodéfense juive au sein de la Haganah. Cent ans plus tard, ses idées sur le sujet demeurent d'une étonnante actualité. Les articles réunis ici exposent une vision du conflit qui reste en effet très pertinente, tant à propos des racines du conflit israélo-arabe que des solutions que préconise Jabotinsky. Celui-ci a en effet été un des premiers à reconnaître que le conflit entre Israël et les Arabes était de nature nationale et que la nation arabe n'allait pas renoncer à ses droits sur la terre d'Israël en échange des "avantages économiques" apportés par l'implantation sioniste. Mais ce constat lucide ne l'a pas conduit à préconiser un partage de la terre ou un Etat binational, contrairement aux pacifistes de son temps. L'originalité de l'analyse de Jabotinsky réside ainsi tant dans le respect qu'il porte à la nation arabe, que dans son refus de transiger sur les droits du peuple Juif.
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Seitenzahl: 91
Veröffentlichungsjahr: 2022
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Photo de couverture :
Courtesy of the Jabotinsky Institute in Israel
À Sarah et Tom
Préambule
À propos du mur de fer (Les Arabes et nous)
La morale du Mur de Fer
Le conflit n’est pas religieux
Le problème arabe dédramatisé
Réponse à nos pacifistes
Dans un livre de souvenirs récemment publié en Israël, l’historienne Anita Shapira évoque une sorte de “cécité aux couleurs, répandue dans une grande partie du public israélien, qui permet de nier le fait que notre venue en Eretz-Israël, sans la moindre intention de déposséder les Arabes, et uniquement dans le but d’y édifier un pays juif, était du point de vue arabe un acte d’agression1 ». Que l’on partage ou non cette analyse, force est de constater que, s’il est un penseur et dirigeant sioniste qui n’a jamais succombé à ce travers, c’est bien Vladimir Jabotinsky. Ce dernier n’a en effet jamais pensé que la terre d’Israël était une « terre sans peuple pour un peuple sans terre », selon l’expression bien connue, attribuée à Israël Zangwill.
Bien au contraire, comme il ressort sans ambiguïté des textes qu’on lira ci-après, le fondateur de l’aile droite du mouvement sioniste a adopté très tôt une position lucide sur la question arabe et sur les relations entre le sionisme et les habitants arabes en terre d’Israël (Eretz-Israël) – position qu’on pourrait définir comme une clairvoyance désabusée, ou comme un réalisme pragmatique – associés à un profond respect pour la nation arabe. Contrairement à beaucoup de penseurs sionistes socialistes, qui n’envisageaient le problème judéo-arabe qu’à travers les lunettes déformantes de l’idéologie marxiste et de la « lutte des classes », Jabotinsky a de son côté d’emblée défini celui-ci comme un affrontement entre deux revendications nationales et il n’a jamais dévié de cette position.
Mais il a dans le même temps rejeté avec vigueur toute idée d’un partage territorial fondé sur l’égalité supposée des deux revendications. Cette apparente contradiction – reconnaissance de la revendication nationale arabe dans son principe et rejet de celle-ci sur le terrain – a donné lieu à de nombreux contresens sur la pensée politique de Jabotinsky, qui sont dus parfois à l’ignorance, parfois à des visées polémiques. Il a ainsi été tantôt présenté comme le partisan d'un nationalisme exclusif et radical, tantôt comme celui d'un compromis territorial, voire d'un État binational2.
En réalité, les conceptions de Jabotinsky sur le conflit judéo-arabe en Eretz-Israël et sur la validité des revendications nationales arabes sont marquées par une logique implacable et exemptes de tout dogmatisme. Il en a exprimé la quintessence dans les premières lignes de son fameux article « À propos du mur de fer », où il explique que [la paix] « ne dépend pas de notre attitude envers les Arabes, mais uniquement de l’attitude des Arabes envers le sionisme ». En d’autres termes, la question d’un règlement pacifique du conflit (qui se pose jusqu’à nos jours dans des termes qui n’ont pas fondamentalement évolué) dépend essentiellement de l’attitude arabe.
Jabotinsky a développé ses arguments sur ce point crucial en ayant principalement à l’esprit les idées des membres du Brith-Shalom – petit cercle d’intellectuels juifs allemands pacifistes, qui avaient dès l’époque imprimé de leur marque le débat interne au Yishouv (la collectivité nationale juive en Eretz-Israël avant 1948) – dont il fut le principal adversaire idéologique. Dès les années 1920, en effet, le pacifisme juif bénéficie d’une aura sans rapport avec le poids politique de ses partisans. Comme l’exprime Jabotinsky, au lendemain des terribles pogromes de 1929, s’adressant aux pacifistes au sein du Yishouv : « Comment se fait-il que vous ne prêchiez vos conceptions que parmi les Juifs ?3 » Les critiques formulées à l’encontre des membres du Brith-Shalom visent en particulier les conceptions de Martin Buber, qui a exprimé le credo pacifiste devant le 12e Congrès sioniste, réuni à Berlin en 1921, en les termes suivants :
« Le peuple juif, minorité violentée depuis deux mille ans dans toutes les contrées, se détourne avec horreur des méthodes du nationalisme dominateur dont il a été si longtemps la victime. Ce n’est pas pour chasser ou pour dominer un autre peuple que nous aspirons à retourner dans le pays auquel nous sommes attachés par des liens historiques et spirituels indestructibles4 ». C’est précisément contre cette forme d’argumentation – qu’on retrouve inchangée jusqu’à nos jours dans le débat politique israélien5 – que Jabotinsky a élaboré la conception du « Mur de fer ». Celle-ci peut être résumée succinctement ainsi : la revendication nationale arabe est certes fondée, mais la revendication juive l’est plus encore. Ou pour le dire en d’autres termes, il y a certes deux peuples en Eretz-Israël, mais ce fait indéniable ne signifie pas qu’ils jouissent de droits égaux. « Deux peuples sur une terre » n’a pas pour corollaire « une terre pour deux peuples », car il ne faut pas confondre les droits civiques et individuels et les droits nationaux. Comme il l’explique dans un article publié en 1916, sous le titre « Sionisme et morale »6 :
« Des tribus arabophones peuplent la Syrie, la péninsule arabe, la Haute Mésopotamie, le Yémen, l’Arabie, l’Egypte, Tripoli, la Tunisie, l’Algérie et le Maroc. Dans ce territoire, dont la superficie (péninsule arabe exceptée) est aussi grande que celle de l’Europe tout entière (la Russie exceptée), et qui suffit à nourrir un milliard de personnes, s’est généreusement établie une ethnie comptant 35 millions d’âmes. De l’autre côté, il y a le peuple Juif, pourchassé et privé de patrie, qui n’a pas un coin à lui dans le monde entier ; c’est lui qui a fait la réputation d’Eretz-Israël dans l’histoire universelle, tout ce qu’elle renferme de beau, et toute fonction surhumaine que cette terre a remplie, tout cela était le fruit de l’esprit du peuple Juif. Eretz-Israël ne représente qu’un pour cent de l’immense territoire habité par le peuple arabe ».
Dans le même article, Jabotinsky écrit encore ces lignes prémonitoires : « le peuple Juif ne saurait abandonner le terrain des droits dans ses revendications. Nous nous tenons sur ce terrain lorsque nous réclamons au monde qu’il nous donne la terre de notre avenir, au nom de toute notre histoire et au nom des souffrances que nous avons endurées, au nom de la faute incommensurable commise à notre endroit qui pèse sur la conscience du monde ». Comme d’autres penseurs et théoriciens du sionisme, il a eu la prescience de la Shoah, contre laquelle il a mis en garde les Juifs de Pologne dans les années 1930, affirmant notamment : « Nous vivons au bord de l’abîme, à la veille de la catastrophe ultime pour le ghetto mondial7».
Ainsi, aux yeux du fondateur de l’aile droite du sionisme politique, la revendication juive sur la terre d’Israël ne repose pas seulement sur des droits bibliques (qui sont largement absents de ses textes) ou historiques, mais également sur un argument moral8. C’est précisément en tant que partisan d’un sionisme fondé sur des arguments moraux et politiques que Jabotinsky rejette avec vigueur la prétention exclusivement morale des pacifistes de son époque, qui « prêchent la morale aux Juifs uniquement9 » et qui font entièrement abstraction de l’attitude arabe et du refus arabe de toute coexistence. A cet égard, les textes qu’on lira ci-dessous demeurent d’une brûlante actualité.
Des bataillons juifs à la Haganah à Jérusalem
L’apport essentiel de Jabotinsky au sionisme est étroitement lié à la notion de « Mur de fer ». Héritier et continuateur d’Herzl, il a en effet ajouté à la pensée du « Visionnaire de l’État » la dimension militaire et stratégique, absente de la réflexion du fondateur du mouvement sioniste, laquelle était marquée par l’optimisme caractéristique de son temps. Cette dimension constitue en effet à ses yeux un élément indispensable pour que le sionisme puisse devenir une force politique sur la scène internationale. Citons-le : pour placer le sionisme « en première ligne, parmi les problèmes auxquels le monde était capable de s’intéresser » et pour que les grandes puissances « puissent le voir, à travers leurs lunettes militaires, il fallait lui ajouter une pointe “réelle” - ou, en d’autres termes : une baïonnette…”10.
Pourtant la dimension militaire et sécuritaire ne procède nullement, dans l’esprit de Jabotinsky, d’un quelconque « amour de l’uniforme » ou d’un prétendu militarisme, totalement absent chez lui (il avait même été pacifiste dans sa jeunesse). Ce sont – sur ce sujet comme sur d’autres – les dures réalités qui le persuadent de la nécessité pour le peuple Juif « d’apprendre à tirer » (titre d’un de ses articles fameux) et non une prédisposition personnelle. Après le pogrome de Kichinev en 1903, il traduit en russe le fameux poème de Bialik, Dans la ville du massacre, et participe à l’organisation de l’autodéfense juive en Russie. Plus tard, durant les premiers mois de la guerre mondiale, il entreprend de mettre sur pied un bataillon juif au sein de l’armée anglaise. Dans les deux cas, et par la suite également, ce sont les événements qui l’amènent à une réflexion théorique qui se double, comme toujours chez lui, d’une action concrète.
Ce n’est pas le moindre paradoxe de la vie et de la pensée riche et complexe du « Roch Bétar »11 qu’il soit devenu dans une large mesure l’inspirateur de la doctrine stratégique de l’État d’Israël après sa mort, alors même qu’il a été tellement décrié et rejeté hors du « consensus sioniste » de son vivant, notamment en raison de la haine tenace que lui vouait David Ben Gourion. A cet égard, il ne fait aucun doute que ce dernier a été influencé par la notion du « Mur de fer » dans l’élaboration de ses propres conceptions militaires et sécuritaires12. Jabotinsky a ainsi été le premier à comprendre, au début de la Première Guerre mondiale, que le peuple Juif devait prendre une part active dans la guerre, en combattant sous son propre drapeau. Cette intuition fondamentale l’amène à se lancer dans l’aventure audacieuse de la Légion juive, malgré la vive opposition que cette idée suscite d'emblée parmi les autres dirigeants sionistes, comme il le relate dans son autobiographie. L’opiniâtreté avec laquelle il persévère dans ce projet rappelle celle avec laquelle Herzl avait lancé l’idée de l’État juif, lui aussi contre l’avis de la plupart des dirigeants juifs de son époque.
Après de multiples péripéties et au prix d’un engagement sans faille, Jabotinsky parvient à mettre sur pied les premiers bataillons juifs au sein de l’armée britannique, qui se battent à Gallipoli en 1915 puis sur le front d’Eretz-Israël, lors de la campagne anglaise de Palestine à laquelle il prend part en personne. Après le démantèlement des bataillons juifs, Jabotinsky s’installe à Jérusalem avec sa famille. C’est alors qu’il est conduit à organiser l’autodéfense juive à Jérusalem, au sein de la Haganah, entraînant les recrues sur le mont des Oliviers, au vu et au su des Anglais. Là encore, son intuition a devancé les nécessités de l’heure : quand le juge américain Louis Brandeis, leader du sionisme aux États-Unis, visite la Palestine en 1919, Jabotinsky lui déclare : « Nous autres, Juifs russes, sentons l’odeur du sang de loin, comme des chiens de chasse…
